‹ ŒuvresChapitre 21 sur 31 · FAUVEL · texte numérisé non relu

FAUVEL

J'avais pris Kératia dans une telle aversion, qu*il me tardait d'en sortir, réprouvais des frissons , et je prévoyais le l^tour de la fièvre. Je ne balançai pas à avaler une triple dose de quinquina. J'ai toujours été persuadé que les méde- . cins français administrent ce remède avec trop de précaution et de timidité. On amena des chevaux , et nous partîmes avec un guide. En moins d'une demi-heure je sentis les symptômes du nouvel accès se dissiper, et je repris toutes mes espérances. Nous faisions route à Fouest par un étroit vallon qui passait entre des montagnes stériles. Après une heure de marche , nous descendîmes dans une belle plaine qui paraissait très-fertile. Changeant alors de direction , nous marchâmes droit au midi, à travers la plaine : nous arrivâmes à des terres hautes qui formaient, sans que je le susse, les promontoires de la côte; car, après avoir passé un défilé, nous aperçûmes tout à coup la mer et notre bateau amarré au pied d'un rocher. A la vue de ce bateau , je me crus délivré du mauvais génie qui avait voulu m'ensevelir dans les mines des Athéniens , peut-être à cause de mon mépris pour Plutus.

Nous rendîmes les chevaux au guide; nous desccdadîmes dans le bateau , que manœuvraient trois mariniers. Ils déployèrent notre voile ; et , favorisés d'un vent du midi , nous cinglâmes vers le cap Simium. Je ne sais si nous partions de la baie qui , selon M. Pauvel , porte le nom à'Jnavho; mais je ne vis point les ruines des neuf tours Enneapyrgie , où Wfaeler s^ reposa en venant du cap Sunium. L'Aziuie des anciens devait être à {teu près dans cet endroit. Vers les six iienres du soir nous passâmes en dedams de me aux Anes^ autrefois i'Me de Patroele ; et eu eouehar du solcdl nous entrâmes au port de SUiûttia : c'est une crique abritée par le rocher qui soutient ks ndnes d«i teiti^. !feo6 miatàorn à terre , et Je montai sur le cap.

BB PAAIS A JtBtJSALBM. Mi

Les Grecs n'excellaient pas moins dans le choix des sites de leurs édifices que dans Farchitecture de ces édifices mêmes. La plupart des promontoires du Péloponnèse, de TAttique, de rionie et des Iles de rArchipel étaient marqués par des temples , des trophées ou des tombeaux. Ces monuments , environnés de boi^ et de rochers, vus dans tous les accidents de la lumière , tantôt au milieu des nuages et de la foudre , tantôt éclairés par la lune, par le soleil couchant, par Taurore, devaient rendre les côtes de la Grèce d'une incomparable beauté : la terre ainsi décorée se présentait aux yeux du nautonier sous les traits de la vieille Gybèle, qui, couronnée de tours et assise au bord du rivage , commandait à Neptune son ûls de répandre ses flots à ses pieds.

Le christianisme , à qui nous devons la seule arcbitecture conforme à nos mœurs , nous avait aussi appris à placer nos vrais monuments : nos chapelles, nos abbayes, nos monastères étaient dispersés dans les bois et sur la cime des montagnes ; non que le choix des sites fût toujours un dessein prémédité de Farchitecte , mais parce qu'un art, quand il est en rapport avec les coutumes d'un peuple , fait naturellement ce qu'il y a de mieux à faire. Remarquez au contraire combien nos édifices imités de Fantique sont pour la plupart mal placés ! Avons-nous jamais pensé , par exemple , à orner la seula hauteur dont Paris soit dominé ? La religion seule y avait songé pour nous. Les monuments grecs modernes ressemblent à la langue corrompue qu'on parle aujourd'hui à Sparte et à Athènes : on a beau soutenir que c'est la langue d'Homère et de Platon , un mélange de mots ^^ssiers et de constructions étrangères trahit à tout moment les barbares.

Je faisais ces réflexions à la vue des débris du temple de Sunium : ce temple était d'ordre dorique, et du bon temps de Farchitecture. Je découvrais au loin la mer de FArchipel a^ee toutes'ses ileB : le soleil couchant rougissait les côtes àt Zéa et les quatorze belles colonnes de marbre blanc au pied desquelles je m'étais assis. Les sauges et les genévriers répandaient autour des ruines une odeur aromatique , et 1q bruit des vagues montait à peine jusqu'à moi.

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' Gomme le vent était tombé , il nous fallait attendre pour partir une nouvelle brise. Nos matelots se jetèrent au fond de leur barque et s'endormirent. Joseph et le Jeune Grec demeurèrent avec moi. Après avoir mangé et parlé pendant quelque temps , ils s'étendirent à terre et s'endormir^t à leur tour. Je m'enveloppai la tête dans mon manteau pour me garantir de la rosée, et, le dos appuyé contre une colonne, je restai seul éveillé à contempler le ciel et la mer.

Au plus beau coucher du soleil avait succédé la plus belle nuit. Le firmament, répété dans les vagues, avait l'air de reposer au fond de la mer. L'étoile du soir, ma compagne assidue pendant mon voyage, était prête à disparaître sous l'horizon; on ne l'apercevait plus que par de longs rayons qu'elle laissait de temps en temps descendre sur les flots , comme une lumière qui s'éteint. Par intervalles , des brises passagères troublaient dans la mer l'image du ciel , agitaient les constellations , et venaient expirer parmi les colonnes du temple avec un Mble murmure.

Toutefois ce spectacle était triste lorsque je venais à songer que je le contemplais du milieu des ruines. Autour de moi étaient des tombeaux, le silence, la destruction, la mort, ou quelques matelots grecs qui dormaient sans soucis et sans songes sur les débris de la Grèce. Pallais quitter pour jamais cette terre sacrée : l'esprit rempli de sa grandeinr passée et de son abaissement actuel , je me rétraçais le tableau qui venait d'affliger mes yeux.

Je ne suis point un d#ces Ihtrépides admirateurs de l'antiquité, qu'un vers d'Homère console de tout. Je n'ai jamais pa comprendre le sentiment exprimé par Lucrèce :

Suave mari magno, tarbantibas aequoraventis, E terra magnnm alterius spectare laborem.

Loin d'aimer à contempler du rivage le naufrage des autres , je souffre quand je vois souffrir des hommes : les Muses n'ont alors sur moi aucun pouvoir, si ce n'est celle qui attire la pitié sur le malheur. A Dieu ne plaise que je tombe aujourd'hui dans ces déclamations qui ont fait tant de mal à notre patrie ! mais si j'avais jamais pensé , avec des hommes

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dhmt je respecte d'ailleurs le caractère et les talents , que le gouvernement absolu est le mdlleur de tous les gouyemements, quelques mois de séjour en Turquie m'auraient bien guéri de cette opinion.

Les voyageurs qui se contentent de parcourir l'Europe civilisée sont bien heureux : ils ne s'enfoncent point dans ces pays jadis célèbres, où le cœur est flétri à chaque pas, où des ruines vivantes détournent à chaque instant votre atten* tion des ruines de marbre et de pierre. En vain dans la Grèce on veut se livrer aux illusions : la triste vérité vous poursuit. Des loges de boue desséchée , plus propres à servir de retraite à des animaux qu'à des hommes ; des fenmies et des enfauDits en haillons, fuyant à l'approche de l'étranger et du janissaire ; les chèvres même effirayées , se dispersant dans la montagne , et les chiens restant seuls pour vous recevoir avec des hurlements : voilà le spectacle qui vous arrache au charme des souvenirs.

Le Péloponnèse est désert : depuis la guerre des Russes, le joug des Turcs s'est appesanti sur les Moraïtes ; les Albanais ont massacré une partie de la population. On ne voit que des villages détruits par le fer et par le feu : dans les villes^ comme à Misitra, des faubourgs entiers sont abandoi|nés; j'ai fadt souvent quinze lieues dans les campagnes sans rencontrer une seule habitation. De criantes avanies , des outrages de toutes les espèces, achèvent de détruire de toutes parts l'agriculture et la vie ; chasser un paysan grec de sa cabane , s'emparer de sa femme et de ses enfmts , le tuer sous le plus léger prétexte , est un jeu pour le moindre aga du plus petit village. Parvenu au dernier degré du malheur » le Moraïte s'arrache de son pays, et va chercher en Asie un sort moins rigoureux. Vain espoir ! il ne peutfuir sa destinée : ilretrouve des cadis et des pachas jusque dans les sables du Jourdain et dans les déserts de Palmyre !

L'Attique, avec un peu moins de misère, n'offre pas moins de servitude. Athènes est sous la protection immédiate du chef des eunuques noirs du sérail. Un disdar, ou comman-

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dant, représente le monstre f>rotecleur auprès do peuple éè Solon. Ce disdar habite kr citadelle rempli des chefe-d'œuifn de Phidias el d'ktmus , sans demander qael peuf^ a laissé ces débris , sans daigner sortir de la masure qu'il s'est bâtie sous les roinei des ittonum^ts de Périclès : quekpiefois seulement le tyran autcmiate se traîne à la porte de sa tanière ; assis les jambes crokées sur un sale tapis , tandis que la fumée de sa pipe monte à travers les colonnes du temple de Minerve, il promène stupidement ses regards swr les rives de Salamine et sur la mer d'Épidaure.

On dirait que la Grèce <^o-méme a voulu annoneer pat son deuil le lâsdheurde ses enfimis. E^ général, te pajsest inculte, le sol nu, mcmotone, sauvage, et d'une couleur jaune et flétrie. Il n'y a point de fleuves proprement dits, mais de petites rivières , et des torrents qui sont à sec pmdmt Tété. On n'sq^çoit point ou presque point de fermeA dans les champs ; on ne voit point de laboureurs ; on ne reur contre point de chatrettes et d'attelages de bœuii. Rien n'est triste comme de ne pouvoir jamais découvrir la marque d'une roue moderne là où vous ap^cevez mioore , dans le rochor , la trace des roues antiques. Quelques paysans ea tuniques , la tête couverte d'une calotte rouge, comme les galériens de Marseille , vous donnent en passant un triste kaU tpera (bonsoir). Ils chassent devant eux des ânes et de petits chevaux, les crins déchevelés, qui leur sufikent pour porter leur mince équipage champêtre , ou le produit de leur vigne. Bordez cette terre dévastée d'une mer presque aussi sditak« ; placez sur la pente d'un rocher une vedette délabrée, vm couvent abandonné ; qu'un minaret s'élève du sein de la solitude pour annoncer l'esclavage; qu'un Iroupeau de chè* vres ou de moutons paisse sur un cap parmi des colonnes en ruines ; que le turban d'un voyageur ture mette en fuite les chevriers et rende le chemin plus désert, et vous aurez une idée assez juste du tableau que présente la Grèce.

On a recherché les causes de la décadence de l'empire romain : il y aurait un bel ouvrage à faire sur les causes qui^

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ont i»récipité la chute des Grecs. Athènes et Sparte ne sont point tombées par les mêmes raisons qui ont amené la ruine de Rome ; dles n'ont point été entraînées par leur propre poids et par la grandeur de leur empire. On ne peut pas dire non plus qu'elles aient péri par leurs richesses : l'or des alliés , et l'abondance que le commerce répandit à Athènes, furent, en dernier résultat, très-peu de chose; jamais on ne vit parmi les citoyens ces fortunes colossales qui annoncent le changement des mœurs ' ; et l'État fut toujours si pauvre, que les rois de l'Asie s'empressaient de le nourrir, ou de contribuer aux frais de ses monuments. Quant à Sparte, l'argent des Perses y corrompit quelques particuliers ; mais la république ne sortit point de l'indigence.

J'assignerais donc pour la première cause de la chute des Grecs la guerre que se firent ^tre elles les deux républiques après qu'elles eurent vaincu les Perses. Athènes, comme État, n'exista plus du moment où elle eut été prise par les Lacédémoniens. Une conquête absolue met fin aux destinées d'un peuple, quelque nom que ce peuple puisse ensuite conserver dans l'histoire. Les vices du gouvernement athénien préparèrent la victoire de Lacédémone. Un État purement démocratique est le pire des États, lorsqu'il faut combattre un ennemi puissant, et qu'une volonté unique est nécessaire au salut de la patrie. Rien n'était déplorable comme les fureurs du peuple athénien, tandis que les Spartiates étaient à ses portes : exilant et rappelant tour à tour les citoyens qui auraient pu le sauver ; obéissant à la voix des orateurs factieux, il subit le sort qu'il avait mérité par ses folies; et si Athènes ne fut pas renversée de fond en comble, elle ne dut sa conservation qu'au respect des vainqueurs pour ses anciennes rertus.

Lacédémone triomphante trouva à son tour, comme Athènes, la première cause de sa ruine dans ses propres institutions. La pudeur, qu'une loi extraordinaire avait exprès foulée

' Les grandes fortunes à Atltèaes, telles <pie celle d*H^ro4e Attkeq»* 0*ei|rent lieu c[ne sous Tempire romain.

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aux pieds fowt consenrer la pudeur, fut enfin renversée par cette loi même : les femmes de Sparte, qui se présentaient demi-nues aux yeux des hommes, devinrent les femmes les plus corrompues de la Grèce : il ne resta auxLacédémoniens, de toutes ces lois contre nature, que la débauche et la cruauté. Gcéron, témoin des jeux des enfants de Sparte, nous représente ces enfants se déchirant entre eux avec les dents et les ongles. £t à quoi ces brutales institutions avaient-elles servi? Avaient-^lles maintenu Tindépendance à Sparte? Ce n'était pas la peine d'élever des hommes comme des bétes féroces, pour obéir au tyran Nabis et pour devenir des esclaves romains.

Les meilleurs principes ont leurs excès et leur côté dangereux. Lycurgue, en extirpant Fambition dans les murs de Lacédémone, crut sauver sa république, et il la perdit. Après l'abaissement d'Athènes, si les Spartiates eussent réduit la Grèce en provinces lacédémoniennes, ils seraient peut-être devenus les maîtres de la terre : cette conjecture est d'autant plus probable que, sans prétendre à ces hautes destinées, ils ébranlèrent en Asie, tout faibles qu'ils étaient, l'empire du grand roi. Leurs victoires successives auraient empêché une monarchie puissante de s'élever dans le voisinage de la Grèce, pour envahir les républiques. Lacédémone, incorporant dans son sein les peuples vaincus par ses armes, eût écrasé Philippe au berceau; les grands hommes qui furent ses ennemis auraient été ses sujets ; et Alexandre, au lieu de naître dans un royaume , serait , ainsi que César, sorti du sein d'une république.

Loin de montrer cet esprit de grandeur et cette ambition préservatrice, lesLacédémoniens, contents d'avoir placé trente tyrans à Athènes, rentrèrent aussitôt dans leur vallée, par ce penchant à l'obscurité que leur avaient inspiré leurs lois. Il n'en est pas d'une nation comme d'un homme : la modération dans la fortune et l'amour du repos, qui peuvent convenir à un citoyen, ne mèneront pas bien loin un État. Sans doute il ne faut jamais fahre une guerre impie ; il ne faut Ja^

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mais acheter la gloire au prix d'une injustice : mais ne savoir pas profiter de sa position pour honorer, agrandir, fortifier sa patrie, c'est plutôt dans un peuple un défaut de génie que le sentiment d'une vertu.

Quarriva-t-il de cette conduite des Spartiates? La Macédoine domina bientôt la Grèce ; Philippe dicta des lois à l'assemblée des amphictyons. D'une autre part, ce faible empire de la Laconie, qui ne tenait qu'à la renommée des armes, et que ne soutenait point une force réelle, s'évanouit. Épamlnondas parut : les Lacédémoniens, battus à Leuctres, furent obligés de venir se justifier longuement devant leur vainqueur; ils entendirent ce mot cruel : » Nous avons mis fin à votre « courte éloquence! » Nos brevi ehquentiœ vestrxfinem imposvimus. Les Spartiates durent s'apercevoir alors combien il eût été avantageux pour eux de n'avoir fait qu'un État de toutes les villes grecques , d'avoir compté Épaminondas au nombre de leurs généraux et de leurs citoyens. Le secret de leur faiblesse une fois connu, tout fut perdu sans retour; et Philopœmen acheva ce qu'Épaminondas avait commencé.

Cest ici qu'il faut remarquer un mémorable exemple de la supériorité que les lettres donnent à un peuple sur un autre, quand ce peuple a d'ailleurs montré les vertus guerrières. On peut dire que les batailles de Leuctres et de Mantinée effacèrent le nom de Sparte de la terre ; tandis qu'Athènes, prise par les Lacédémoniens et ravagée par Sylla, n'en conserva pas moins l'empire. Elle vit accourir dans son sein ces Romains qui l'avaient vaincue, et qui se firent une gloire de passer pour ses fils : l'un prenait le surnom d'Atticus ; l'autre se disait le disciple de Platon et de Démosthène. Les muses latines, Lucrèce, Horace et Virgile, chantent incessamment la reine de la Grèce. « J'accorde aux morts le salut des vivants, » s'écrie le plus grand des Césars, pardonnant à Athènes coupable. Achlen veut joindre à son titre d'empereur le titre d'archonte d'Athènes, et multiplie les chefs-d'œuvre dans la patrie de Périclès ; Constantin le Grand est si flatté que les Athéniens lui aient élevé une statue, qu'il comble la ville de largesses; Ju-

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lien verse des larmes en quittant l'Acadéhiie et quand â triomphe, il croit devoir sa victoire à la Minerve de Phidias. Les Chrysostome, les Basile, les Cyrille, viennent, comme les Gcéron et les Atticus, étudier l'éloquence à sa source; jusque dans le moyen âge, Athènes est appelée VÉeole des sciences et du génie. Quand l'Europe se réveille de la barbarie, son premier cri est pour Athènes. « Qu'est-elle devenue? » demande-t-ou de toutes parts. Et quand on apprend que ses ruines existent encore, on y court comme si Fon avait retrouvé les cendres d'une mère.

Quelle différence de cette renommée à celle qui ne tient qu'aux armes ! Tandis que le nom d'Athènes est dans toutes les bouches, Sparte est entièrement oubliée ; on la voit à peine, sous Tibère, plaider, et perdre une petite cause contre les Messéniens : on relit deux fois le passage de Tacite, pourbi^ s'assurer qu'il parle de la célèbre Lacédémone. Quelques siècles après, on trouve une garde lacédémonienne auprès de Caracalla*; triste honneur, qui semble annoncer que les enfants de Lycurgue avaient conservé leur férocité. Enfin Sparte se transforme, sous le Bas-Empire, en une principauté ridicule, dont les chefs prennent le nom de despotes, ce nom devenu le titre des tyrans. Quelques pirates, qui se disent les véritables descendants des Lacédémoniens, font aujourd'hui toute la gloire de Sparte.

Je n'ai point assez vu les Grecs modernes pour oser avoir une opinion sur leur caractère. Je sais qu'il est très-facile de calomnier les malheureux; rien n'est plus aisé que de dire, à l'abri de tout danger : « Que ne brisent-ils le joug sous lequel « ils gémissent ? » Chacun peut avoir, au coin du feu, ces hauts sentiments et cette fière énergie. D'ailleurs, les opinions tranchantes abondent dans un siècle où l'on ne doute de rien, hors de l'existence de Dieu ; mais comme les jugements généraux que l'on porte sur les peuples sont assez souvent démentis par l'expérience, je n'aurai garde de prononcer. Je pense seulement qu'il y a encore beaucoup de génie dans la Grèce; je crois même que nos maîtres en tout genre sont encore là ;

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comme je crois aussi que la nature humaine conserve à Rome sa supériorité; ce qui ne veut pas dire que les hommes supérieurs soient maintenant à Rome.

Toutefois je crains bien que les Grecs ne soient pas sitôt disposés à rompre leurs chaînes. Quand ils seraient débarrassés de la tyrannie qui les opprime, ils ne perdront pas dans un instant la marque de leurs fers. Non-seulement ils ont été broyés sous le poids du despotisme , mais il y a deux miUe ans qu'ils existent comme un peuple vieilli et dégradé. Ik n'ont point été renouvelés , ainsi que le reste de l'Europe, par des nations barbares : la nation même qui les a conquis a contribué à leur corruption. Cette nation n'a point apporté chez eux les moeurs rudes et sauvages des hommes du Nord, mais les coutumes voluptueuses des hommes du IMidi. Sans parler du crime religieux que les Grecs auraient commis en abjurant leurs autels , ils n'auraient rien gagné à se soumettre au Coran. 11 n'y a dans le livre de Mahomet ni principe de civilisation , ni précepte qui puisse élever le caractère : ce livre ne prêche ni la haine de la tyrannie , ni l'amour de la liberté. En suivant le culte de leurs maîtres, les Grecs auraient renoncé aux lettres et aux arts , pour devenir les soldats de la Destinée , et pour obéir aveuglément au caprice d'un chef absolu. Ils auraient passé leurs jours à ravager le monde , ou à dormir sur un tapis au milieu des femmes et des parfums.

La même impartialité qui m'oblige à parler des Grecs avec le respect que l'on doit au malheur m'aurait empêché do traiter les Turcs aussi sévèrement que je le fais , si je n'avais TU chez eux que les abus trop communs parmi les peuples vainqueurs : malheureusement , des soldats républicains ne sont pas des maîtres plus justes que les satellites d'un despote ; et un prooonsul n'était guère moins avide qu'un pacha ' .

* Les Romains, comme les Turcs, réduisaient souvent les vaincus en esclavage. S'il faut dire tout ce que je pense, je crois que ce système est une des causes de la supériorité que les grands hommes d'Atbënes et de Home ont sur les grands hommes des temps modernes. U est certain qu'oi\

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Mais les Turcs ne sont pas des oppresseurs ordinaires, quoi* qu'ils aient trouvé des apologistes. Un proconsul pouvait être un monstre d'impudicité/ d'avarice, de cruauté; mais tous les proconsuls ne se plaisaient pas , par système et par esprit de religion, à renversa les monuments de la civilisation et des arts , à couper des arbres , à détruire les moissons mêmes , et les générations entières : or, c'est ce que font les Turcs tous les jours de leur vie. Pourrait-on croire qu'il y ait au monde des tyrans assez absurdes pour s'opposer à toute amélioration dans les choses de première nécessité? Un pont s'écroule , on ne le relève pas. Un homme répare sa maison, on lui fait une avanie. Tai vu des capitaines grecs s'exposer au naufrage avec des voiles déchirées , plutôt que de raccommoder ces voiles ; tant ils craignaient de montrer leur aisance et leur industrie ! Enfin , si j'avais reconnu dans les Turcs des citoyens libres et vertueux au sein de leur patrie, quoique peu généreux envers les nations conquises, j'aurais gardé le silence , et je me serais contenté de gémir intérieurement sur l'imperfection de la nature humaine : mais retrouver à la fois , dans le même homme , le tyran des Grecs et l'esclave du Grand Seigneur, le bourreau d'un peuple sans défense, et la servile créature qu'un pacha peut dépouiller de ses biens , enfermer dans un sac de cuir et jeter au fond de la mer : c'est trop aussi ; et je ne connais point de bête brute que je ne préfère à un pareU homme.

On voit que je ne me livrais point , sur le cap Sunium , à des idées romanesques , idées que la beauté de la scène aurait

ne peut jouir de toutes les facultés de son esprit que lorsque Ton est dé • barrasse des soins matériels de la vie ; et l'on n'est totalement débarrassé de ces soins que dans les pays où les arts, les métiers et les occupations domestiques sont abandonnés à des esclaves. Le service de l'homme payé -> qui vous quitte quand il lui plait, et dont vous êtes obligé de supporter les négligences ou les vices, ne peut être comparé au service de l'homme dont h vie et la mort sont entre vos mains. Il est encore certain que Thabitnde du commandement donne à Fesprit une élévation , et aux manières une noblesse que Ton ne prend jamais dans l'égalité bourgeoise de nos villes. Mais ne regrettons point cette supériorité des anciens , puisquHl fallait Tacheter aux dépens de la liberté de Tespèce humaine; et béniesons à jamais le christianisme , qui a brisé les fers de Fesclaver

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|m cependant faire naître. Près de quitter la Grèce, je me retraçais natureUement l'histoire de ce pays; je cherchais à découvrir dans l'ancienne prospérité de Sparte et d'Athènes la cause de leur malheur actuel, et dans leur sort présent , les germes de leur future destinée. Le brisement de la mer, qui augmentait par degrés contre le rocher, m'avertit que le vent s'était levé , et qu'il était temps de continuer mon voyage. Je réveillai Joseph et son compagnon. Nous descendîmes au bateau. Nos matelots avaient déjà fait les préparatifs du départ. Nous poussâmes au large ; et la brise , qui était de terre, nous emporta rapidement vers Zéa. A mesure que nous nous éloignions , les colonnes de Sunium paraissaient plus belles au-dessus des flots : on les apercevait parfaitement sur l'azur du ciel , à cause de leur extrême blancheur et de la sérénité de la nuit. If ous étions déjà assez loin du cap , que notre oreille était encore frai^>ée du bouillonnement des vagues au pied du roc , du murmure des vents dans les genévriers , et du chant des grillons , qui habitent seuls aujourd'hui les ruines du temple : ce furent les derniers bruits que j'entendis sur la terre de la Grèce.

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