‹ ŒuvresChapitre 27 sur 31 · HÉCUBE · texte numérisé non relu

HÉCUBE

« Ainsi le palais où je devins mère est tombé!

LB GHQEUB.

« O mes enfimts , votre patrie est changée en désert ! etc. ' . » Tandis que je m'occupais des douleurs dliécube, les descendants des Grecs avaiait encore Pair, sur notre vaisseau , de se réjouir de la mort de Priam. Deux matelots se mirent à danser sur le pont, au son d'une lyre et d'un tambourin : ils exécutaient une espèce de pantomime. Tantôt ils levaient les bras au ciel, tantôt ils appu3raient une de leurs mains sur le côté , étendant Tautre main comme un orateur qui prononce une harangue. Ils portaient ensuite cette même main au cœur, au front, et aux yeux. Tout cela était entremêlé d'attitudes plus ou moins byzarres , sans caractère décidé , et assez semblables aux contorsions des Sauvages. On peut voir , au sujet des danses des Grecs modernes , les lettres de M. Guys et de madame Ghénier. A cette pantomime Succéda une ronde , où la chaîne , passant et repassant par différents points , rappelait assez bien les sujets de ces bas-relie& où l'on voit des danses antiques. Heureusement l'ombre des voiles du vaisseau me dérobait un peu la figure et le vêtement des acteurs , et je pouvais transformer mes sales matelots en berçers de Sicile et d'Arcadie.

Le vent continuant à nous être favorable , nous franchi-

* In T)nrymne$. ( ItM^tre âes Grecs, tradaction framçaise. )

DB PÀAIS A JBBUSÀLBll. 301

mes rapidemeat le canal qui sépare 111e de Ténédos du continent ^ et nous longeâmes la côte de l'Anatolie jusqu'au cap Baba , autrefDÎs Lectum promontorium, !Nou8 portâmes alors à l'ouest , pour doubler y à l'entrée de la nuit , la pointe de nie de Lesbos. Ce fut à Lesbos que naquirent Sapho et Alcée , et que la tête d'Orphée vint aborder en répétant le nom d'Eurydice :

Ah ! miseram Eurydicen , aniina fugiente , vocabat.

Le 2i au matin , la tramontane se leva avec une violence extraordinaire. Nous devions mouiller à Ghio , pour prendre d'autres pèlerins ; mais , par la frayeur et la mauvaise manœuvre du capitaine , nous fûmes obligés d'aller jeter l'ancre au port de Tchesmé, sur un fond de roc assez dangereux, près d'un grand vaisseau égyptien naufragé.

Ce port d'Asie a quelque chose de fatal. La flotte turque y fut brûlée > en 1770, par le comte Orlow; et les Romains y détruisirent les galères d'Antiochus , l'an 191 avant notre ère, si toutefois le Cyssus des anciens est le Tchesmé des modernes. M. de Choiseul a donné un plan et une vue de ce port. Le lecteur se souvient peut-être que j'étais presque entré à Tchesmé en faisant voile pour Smyrne , le 1^^ septembre, vingt et un jours avant mon second passage dans l'Archipel.

Nous attendîmes, le 22 et le 23, les pèlerins de l'île de Chio. Jean descendit à twre, et me fit une ample provision de grenades de Tchesmé : dles ont une grande réputation dans le Levant, qjuoiqu'elles soient inférieures à celles de Jaffa. Mais je viens de nonmier Jean , et cela me rappelle que je n'ai point encore parlé au lecteur de ce nouvel interprète, successeur du bon Joseph. C'était l'homme le plus mystérieux que j'aie jamais rencontré : deux petits yeux enfoncés dans la tête et comme cachés par un nez fort saillant, deux moustaches rouges, une habitude continuelle de sourire, quelque chose de souple dans le maintien , donneront d'abord une idée de sa personne. Quand il avait un mot à me dire , il

ecmniêiiçidl pm* s^vanoer èi eAl^, d, apirès aroir 6itim lODg ^tour, il Tenait presque en rampant me chuchoter dans IVMPeille la chose du monde la moms secrète. Aussitôt que je l'apercevais, Je lui criais : Marchez droit et parlez haut ; conseil qu'on pourrait adresser à bien des gens. Jean • a? ail des intetligences avec les principaux papas : il racontait de moi des choses étranges; il me fsdsait des compliments de la part des pèlerins qui demeuraient à fond de cale, et que je n'avais pas remarqués. Au moment des repas , il n'avait jamais d'appétit , tant il était aRNdeasus ées besoins vulgaires.; mais aussitAt qiM Julien avait achevé de dtner, ce ^ pauvre Jean descendait dans ta chaloupe où l'on tenait mes ptrrisions, et, sous prétexte de mettre de l'ordre dans les paniers , il eoftontissait des moreeavx de jambon, dévorait une volaille , avalait une boutetHe de vin , et tout cela avec urne telle rapidité qu'on ne voyait pas le mouvement de ses lèvres. Il revenait ensuite d'un air triste me demander si j'avais besoin de ses services. Je lui conseillais de ne pas se laisser aller au chagrin et de prendi*e un peu de nourriture, sans quoi il courait le risque de tomber malade. Le Grec me croyait sa dupe ; et cela lui ftrisait tant de plaisir , que je le lui laissais croire. Malgré ces petits défauts , Jean était au fond un très-honnéte homme , et il méritait la confiance que ses maîtres lui accordaient. Au reste , je n'ai tracé ce portrait, et quelques autres , que pour satisfiiire au goût de ces lecteurs qui aiment à connaître les personnages avec lesquels on les fait vivre. Pour moi , si j'avais eu le talent de ces sortes de caricatures , j'aurais cherché soigneusement à Fétouflfer; tout ce qui fait grimacer la nature de l'homme me semble peu digne d'estime : on sent bien que je n'enveloppe pas dans cet arrêt la bonne plaisanterie , la raillerie fine , la grande ironie du style oratoire , et le haut comique.

Dans la nuit du 22 au 23, le bâtiment chassa sur son ancre , et nous pensâmes nous perdre sur les débris du vaisseau d'Alexandrie, naufragé auprès de nous. Les pèlerins de Chîo arrivèrent le 23 à midi : ils étaient au nombre de seize. A dit ^

bE PABI8 A lÉRUSALBM, IftOS

heures du soir nous appareillâmes par une f<nrt belle nuit , avec un Tent d'est modéré , qui remonta au nord le S4 « an lever du jour.

Kous passâmes entre INicaria et Samos. Cette dernière île fiit célèbre par sa fertilité , par ses tyrans, et surtout par la naissance de Pythagore. Le bel épisode de Téîémaque a effacé tout ce que les poètes nous ont dit de Samos. Nous nous engageâmes dans le canal que forment les Sporades, Pathmos, Leria , Cos, etc., et les rivages de l'Asie. Là serpentait le Méandre, là s'élevaient Éphèse , Milet, Halicarnasse , Cnlde : je saluais pour la dernière fois !a patrie d'Homère, d'Hérodote, d'Hippocrate, de Thaïes ,' d'Aspasie; mais je n'apercevais ni le temple d'Éphèse , ni le tombeau de Miausole, ni la Vénus de Cnide; et sans les travaux de Pocôcke, de Wood , de Spon , de Choiseul , je n'aurais pu , sous un nom moderne et sans gloire , reconnaître le promontoire de Mycale.

Le 25 , à six heures du matin , nous jetâmes l'ancre au port de Rhodes , afin de prendre un pilote pour la côte de Syrie. Je descendis à terre, et je me fis conduire chez M. Magallon , consul français. Toujours même réception , même hospitalité , même politesse. M. Magallon était malade; il voulut cependant me présenter au commandant turc , très-bon homme , qui me donna un chevreau noir , et me permit de me promener où je voudrais. Je lui montrai un iOrman qu'il mit sur sa tête , en me déclarant qu'il portait ainsi tous les amis du Grand Seigneur.

11 me tardait de sortir de cette audience, pour jeter du moins un regard sur cette fameuse Rhodes, où je ne devais passer qu'un moment.

Ici commençait pour moi une antiquité qui formait le pa». sage entre l'antiquité grecque que je quittais , et l'antiquité hébraïque dont j'allais chercher les souvenirs. Les monuments des chevalier» de Rhodes ranimèrent ma curiosité, un peu fatiguée des ruines de Sparte et d'Athènes. De» loi» sa-

304 ITOIS&AIBI

ges sur le couuiierce s quelques vers de Pindare sur Tépouse du Soleil et la fille de Yéous ', des poètes comiques , des peintres, des aumuments plus grands que beaux, voilà, je crois , tout ce que rappelle au voyageur la Rhodes antique. Les Rhodiens étaient braves : il est assez singulier qu'ils se soient rendus célèbres dans les armes pour avoir soutenu un siège avec gloire, comme les chevaliers leurs successeurs. Rhodes, honorée de la présence de Cicéron et de Pompée , fut souillée par le séjour de Tibère. Les Perses s'emparèrent de Rhodes sous le règne d'Honorius. Elle fut prise ensuite par les généraux des califes , Tan 647 de notre ère , et reprise par Anastase , empereur d'Orient. Les Vénitiens s'y établirent en 12Q3; Jean Ducas l'enleva aux Vénitiens. Les Turcs la conquirent sur les Grecs. Les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem s'en saisirent en 1304, 1308 ou 1319. Ils la gardèrent à peu près deux siècles , et la rendirent à Soliman II le 25 décembre 1522. On peut consulter, sur Rhodes, Goronelli, Dapper , Savary, et M. de Choiseul.

Rhodes m'offrait à chaque pas des traces de nos mœurs et des souvenirs de ma patrie. Je retrouvais une petite France au milieu de la Grèce :

Procedo, et parvamTrojam simulataque magnis

Pergama« :

Agnosco.

Je parcourais une longue rue , appelée encore la rue des Chevaliers. Elle est bordée de maisons gothiques; les murs de ces maisons sont parsemés de devises gauloises, et des armoiries de nos familles historiques. Je remarquai les lis de France couronnés , et aussi frais que s'ils sortaient de la main du sculpteur. Les Turcs , qui ont mutilé partout les monu-

' on peut consalter LBUNCLivioft , daos son Traité du droit maritime des Grecs et des Romains, La belle ordonnance de Louis XIV sur U narine conserve plusieurs dispositions des lois rhodiennes.

' hà oyqiplie R)iQi|os,

BR PÀBIS À JÉEUSALSlf. $05

iii«nts de la Grèce , ont épai^é ceux de la chevalerie : rhonneur chrétien a étonné la bravoure infidèle , et les Saladin ont respecté lès Gouci.

Au bout de la rue des Chevaliers on trouve trois arceaux gothiques qui conduisent au palais du grand maître. Ce palais sert aujourd'hui de prison. Un couvent à demi ruiné , et desservi par deux moines, est tout ce qui rappelle à Rhodes cette religion qui y fit tant de miracles. Les pères me conduish*ent à leur chapelle. On y voit une Vierge gothique, peinte sur bois ; elle tient son en&nt dans ses bras : les armes du grand maître d'Aubusson sont gravées au bas du tableau. Cette antiquité curieuse fut découverte , il y a quelques années , par un esclave qui cultivait le jardin du couvent. H y a dans la chapelle un second autel dédié à saint Louis , dont on retrouve rimage dans tout TOrient , et dont j'ai vu le Ht de mort à Carthage. Je laissai quelques aumônes à cet autel , en priant les pères de dire une messe pour mon bon voyage, comme si j'avais prévu les dangers que je courrais sur les côtes de Rhodes à mou retour d'Egypte.

Le port marchand de Rhodes serait assez sûr si l'on rétablissait les anciens ouvrages qui le défendaient. Au fond de ce port s'élève un mur flanqué de deux tours. Ces deux tours, selon la tradition du pays , ont remplacé les deux rochers qui servaient de base au colosse. On sait que les vaisseaux ne passaient point entre les jambes de ce colosse , et je n'en parle que pour ne rien oublier.

Assez près de ce premier port se trouve la darse des galè« res et le chantier de construction. On y bâtissait alors une frégate de trente canons, avec des sapins tirés des montagnes de l'île ; ce qui m'a paru digne de remarque.

Les rivages de Rhodes , du côté de la Caramânie (la Doride et la Carie) , sont à peu près au niveau de la mer ; mais l'île s'élève dans l'mtérieur, et l'on remarque surtout une haute montagne, aplatie à sa cime, citée par tous les géographes de l'antiquité. Il reste encore à Lmde quelques vestiges du temple de Minerve. Camire et Talyse ont disparu.

306 ITINBBAIRÉ

Wiodes feonûssait autrefois dePhuileà fonte rAnatolie; etfë n'en a pas aujourd'hui assez pour sa propre consommatios. £Ue exporte encore un peu de Ué. Les vignes donnent titf mtrèfr-boaf (|ui ressemble à ceux du Efiiine : les plstntf en oftt peut-être été apportés du Dauphiné par les c^evalfers^dé eette langue, d'autant plus qu'on appelle ces vins , comme est Ch|r|Hre^ vinjs de Commander ie,

Nos géographies nous disent que Ton fabi'ique h Rhodeà ées vekwrs et des tapisseries très^estîmés : quelques toiles grossières, dont on fait des meubles ausâî grossiers, sont, dans ee genre, le seul produit de Pindustrîe des Khodiens. Ge peuplef dont les colonies fondèrent autrefois flapies ^t Agri^entef occupe à peine aujourd'hui un coin de son fie déserte. Un siga , avec une centaine de janissaires dégénérés , si^Ssent pour garder un^troupeau d'esclaves soumis. On ne eençoit pas cooiment Tordre de Malte n'a jamais essayé de renMr dans se« anciens domaines : rien n'était plus aisé que de s'emparer de l'île de Rhodes ; il eût été facile aux cheva* liera d'en relever les fortifications , qui sont encore assez bon* nfis : ils n'en auraient point été chassés de nouveau; caries Turcs , qui les premiers en Europe ouvrirent la tranchée devant une place , sont maintenant le dernier des peuj^Ies ^ns l'art des sièges.

. Je quittai M. Magallon lé 25 à quatre heures Au soit, après lui- avoir laissé des lettres qu'il me promit de faire passer à CoDStantinoplie vPar la Caramàniè. Je rejoignis dans uncli'iV ^iiç notre bâtiment , déjà sous voile avec son pilote cotîer : ce Idiote était un Allemand établi à Rhodes depuis plusieurs années. Nous fîmes route pour reconnaître le cap à la pointe de la Caramanie , autrefois le promontoire de la Chimère èii l*ycie. Rhodes offrait au loin , derrière nous , une chaîne de 4^tes bleuâtres , sous un ciel d'or. On distinguait dans cette chaîne deux montagnes carrées , qui paraissaient taillées pout ^rter des châteaux , et qui ressemblaient assez par leur coupé (|ux- Açropolis de Corinthe , d'Athènes et de Pergame. Le.ae fut un jour malheureux. Le calme nous arrêta Swis

DE PABIS À JÉBUSALEM. 307

le continent de [F Asie , presque en face du cap Ghélidonia , q^i forme la pointe du golfe de Satalie. Je voyais à notre gauche les pics élevés du Cragus , et je me rappelais les vers dôS poètes sur la froide Lycie. Je ne savais pas que je maudirais un jour les sommets de ce Taurus que je me plaisais à regarder, et que j'aimais à compter parmi les montagnes célèbres dont j'avais aperçu la cime. Les courants étaient vio* lentd) et nous portaient en dehors , comme nous le reconnûmes le jour d'après. Le vaisseau, qui était sur son lest, fatiguait beaucoup aux roulis : nous cassâmes la tête du grand ijaât, et la vergue de la seconde voile du mât de misaine. Pour des marins aussi peu expérimentés, c'était un très-grand malheur.

C'est véritablement une chose surprenante que de voir naviguer des Grecs. Le pilote est assis , les jambes croisées, la pipe à la bouche; il tient la barre du gouvernail, laquelle, pour être de niveau avec la main qui la dirige , rase le plancher de la poupe. Devant ce pilote à demi couché , et qui n'a par conséquent aucune force , est une boussole qu'il ne connaît point, et qu'il ne regarde pas. A la moindre apparence de danger, on déploie sur le pout des cartes françaises et Italiennes ; tout Téquipage se couche à plat ventre , le capitaine à la tête; on examine la carte, on en suit les dessins avec le doigt; on tâche de reconnaître l'endroit où l'on est; «hacua donne son avis : on finit par ne rien entendre à tout -ce grinooke des Francs ; on reploie la carte ; on amène les •voiles , ou Ton fait vent arrière : alors on reprend la pipe et Je ehsqpelet ; otei se recommande à la Providence , et l'on attend l'événement. Il y a tel bâtiment qui parcourt ainsi deux ou trois eenis Ueiies hors de sa route, et qui aborde en Afrique, au lieu d'arriver en Syrie; mais tout cela n'empêche pas l'équipage de danser au premier rayon du soleil. Les anciens -Orecs n'étaient, sous plusieurs rapports, que des enfants aimables et crédules , qui passaient de la tristesse à la joie avec une extrême mobilité ; les Grecs modernes ont conservé une

SOS ITINBBÀIBB

partie de ce caractère : heureux du moins de trouver dans leur légèreté une ressource contre leurs misères !

Le vent du nord reprit son cours vers les huit heures du soir, et Fespoir de toucher bientôt au terme du voyage ranima la gaieté des pèlerins. Tïotre pilote allemand nous annonça qu'au lever du jour nous apercevrions le cap Saint- Iphane, dans File de Chypre. On ne songea plus qu'à jouir de la vie. Tous les soupers furent apportés sur le pont ; on était divisé par groupes; chacun envoyait à sou voisin la chose qui manquait à ce voisin. Pavais adopté la famille qui logeait devant moi, à la porte de la chambre du capitaine; elle était composée d'une femme, de deux enfants , et d'un vieillard, père de la jeune pèlerine. Ce vieillard accomplissait pour la troisième fois le voyage de Jérusalem ; il n'avait jamais vu de pèlerin latin , et ce bon homme pleurait de joie en me regardant : je soupai donc avec cette famille. Je n'ai guère vu de scènes plus agréables et plus pittoresques. Le vent était frais; la. mer, belle ; la nuit, sereine. La lune avait l'air de se balancer entre les mâts et les cordages du vaisseau ; tantôt elle paraissait hors des voiles , et tout le navire était éclairé; tantôt elle se cachait sous les voiles, et les groupes des pèlerins rentraient dans l'ombre. Qui n'aurait béni la religion , en songeant que ces deux cents hommes, si heureux dans ce moment, étaient pourtant des esclaves courbés sous un joug odieux.^ Ils allaient au tombeau de Jésus-Christ oublier la gloire passée de leur patrie, et se consoler de leurs maux présents. Et que de douleurs secrètes ne déposeraientils pas bientôt à la crèche du Sauveur! Chaque flot qui poussait le vaisseau vers le saint rivage emportait une de . nos peines.

Le 27 au matin , à la grande surprise du pilote, nous nous trouvâmes en pleine mer, et nous n'apercevions aucune terre. Le calme survint : la consternation était générale. Où étionsnous.^ étions-nous en dehors ou en dedans de l'île de Chy* pre? On passa toute la journée dans cette singulière contes-

DB PAEIS A jiaUSALBK. SOO

tation. Parler de faire le point ou de prendre hauteur eût été de rhébreu pour nos marins. Quand la brise se leva vers le soir, ce fut un autre embarras. Quelle aire de vent devionsnous tenir? Le pilote, qui se croyait entre la côte septentrionale de rile de Chypre et le golfe de Satalie , voulait mettre le cap au midi, pour reconnaître la première; mais il fût résulté de là que, si nous avions dépassé Tile, nous serions allés, par cette pointe du compas, droit en Egypte. Le capitaine prétendait qu'il fallait porter au nord, afin de retrouver la côte de la Caramanie : c'était retourner sur nos pas : d'ailleurs le vent était contraire pour cette route. On me demanda mon avis ; car, dans les cas un peu difficiles, les Grecs et les Turcs ont toujours recours aux Francs. Je conseillai de cingler à l'est, par une raison évidente : nous étions en dedans ou en dehors de l'Ile de Chypre; or, dans ces deux cas, m courant au levant, nous disions bonne route. De plus, si nous étions en dedans de l'île , nous ne pouvions manquer de voh* la terre à droite ou à ganche en très-peu de temps, soit au cap Anémur en Caramanie, ou au cap Comachitti en Chypre. Nous en serions quittes pour doubler la pointe orientale de cette Ile , et pour descendre ensuite le long de la cote de Syrie.

Cet avis parut le meilleur, et nous mîmes la proue à l'est. Le 28, à cinq heures du matin, à notre grande joie, nous eûmes connaissance du cap de Gatte , dans l'île de Chypre ; il nous restait au nord, à environ huit ou dix lieues. Ainsi, nous nous trouvions en dehors de l'île , et nous étions dans la vraie direction de Jaffa. Les courants nous avaient portés au large, vers le sud-ouest.

Le vent tomba à midi. Le calme continua le reste de la journée, et se prolongea jusqu'au 29. Nous reçûmes à bord trois nouveaux passagers, deux bergeronnettes et une hirondelle. Je ne sais ce qui avait pu engager les premières à quitter les troupeaux ; quant à la dernière, elle allait peut-être en Syrie, et eUe venait peut-être de France. Tétais bien tenté de lui demander des nouvelles de ce toit paternel que j'avais

quitté députe si km^m^ *. Je me rappelle que ilans moil enfance je passais des lirâra entièras à voir, avec je ne sajs quel plaisir triste , Tohfger les hirondelles en automne; un secret instinct me disaît que je serais voyageur comme ces oiseaux. Ils se réunissaiest, à la fin du mois de septembre, dans les joncs d'un grand itmg : là, peuasant des cris et exécutant mille évolutions «ur les eaux , ils lemblaient essayer leurs ailes et se préparer à de longs pèlerinages. Pourquoi , de tous les souvenirs de l'exiateDDe, pvéféfonS'-nous ceux qui remontent vers notre berceau? Les jouissances de Tamourpfopre, les illusions de la jeunesse , ne se présentent point avec charme à la mémoire; nous y trouvons au oonttalre de Taridîté ou de famertume; mais les plus petites circonstances réveillent au fond du cœur les ânbtioosdu premier âge, et toujours avec un attrait nouveau. Au bord des lacs de l'Amérique , dans un désert inooimu qui ne raconte rieu au voyageur, dans une terre qui n'a pour elle que la grandeur de sa solitude , une hirondelle suffisait pour me retracer les scènes des premiers jours de ma vie , comme elle me les a rappelées sur la mer de Syrie, à la vue d'une terre antique, retentissante de la voix des sièdes et des traditions de Fliistoire.

Les courants nous ramenaient maintenant sur File de Chypre. Nous découvrîmes ses oétes sablonneuses , basses , et en apparence arides. La mythologie avait placé dans ces lieux ses fables les plus riantes * :

Ipsa Paphum sublimis abit , sedesque revisit Laeta suas , ubi templum illi , centumque Sabaeo Thure calent arœ, sertisque recentibos halant (4).

Il vaut mieux , pour File de Chypre, s'en tenir à la poésie qu'à l'histdre , à moins qu'on ne ^enne plaisir à se rappeler une des plus criantes injustices des Romains, et une expédition honteuse de Caton. Mais c'est une singulière chQse à

' Voyez \f» Martyrs, liv. xi.

» Voy«f les Afar^ym , Ihr. XTU. . • . .

M rej^résentèr, q«e fes îKeàf|ites d^ AMiftlraMé d ^'lêsAk «ofiw vertis en ctonjons dans le moym âge. ffft genttlIiéiiiniÉ finu»* çais était roi de Paphos , et ëes httrcfn» dMHPeMu de leui» h<>^ ^netons étaient cantonnés dans les sanefmires ée Capidon et des Grâces. On ne peut tnir dans VAteMpiê de DÉi^ef toute ITiistoire de Chypre : Fâbfoé Màriti sr Aiil cottlaftM \m révolutions modernes et l'état aetnelde eeltelle , eineofe im^ portante aujonrd^hui par sa position.

Le temps était si beau et Tair si doux , que tous les passagers restaient h nuit sur le pont. J'avais dispiïléun peliV 0»in au gaillard d'arrièfre à deux gros caloyers <}u! ne me Tatafenf cédé qu'en grommelant. Cétalt le que je dormaîs, Le 30 sep» fembre , à six heures dte matin , lorsque Je fins évdflé par un bruit confus de voix : j'ouvris les yeux, ctj^perçus les pétrins qui regardaient vers la proue ditt vaisseau, ft demandai ce que c'était ; on me cria : ^nor , iè Oxrmth f îe Caf mel ? Le vent s'était levé la veille à huit hetktes d^ soir , et éans-lis nuit nous étions arrivés à la vue des côtes die Syrie. Gomme fêtais couché tout habillé, je ftis bientôt (febout , m'enqué^ rant de la montagne sacrée. Chacun s'empressait de me M montrer de la main ; mais je n'apercevais rien , à cause dtf soleil qui commençait à se liever en face de nous. Ce moment avait quelque chose de religieux et d'auguste ; tous les pèlerins , le chapelet à la main , étaient restés en silence dans Va même attitude, attendant l'apparition de la terre sainte; 1(9 chef des papas priait à haute voix : on n'entendait que cette prière et le bruit de la course du vaisseau , que le vent le pliis favorable poussait sur une mer brillante. De temps en temps un cri s'élevait de la proue quand on revoyait le Canttel. J'aperçus enfin moi-méme^cette montagne, comme une taché ronde au-dessous des rayons du soleil. Je me mis alors à ge^ houx à la manière des Latins. Je ne sentis point cette espèce de trouble que j'éprouvai en découvrant les côtes de la Grèce : mais la vue du berceau des Israâites et de la patrie des chré« tiens me remplit de crainte et de respect. J'allais descendre sur la terre des prodiges , aux sources de la phis étounanHâ

313 iTliSJUUUS

poésie ; aux lieux où« même iHunainement pariant^ s*est pané le plus grand événement qui ait jamais changé la £ace du monde, je veux dire la venue du Messie; j'allais aborder à ees rives que visitèrent comme moi Godefroi de Bouillon , Raimond de SainIrGilles , Tancrède le Brave , Hugues le Grand, Richard Cœur de Lion, et ce saint Louis dont le& vertus furent admirées des infidèles. Obscur pèlerin, comment oserais^je fouler un sol consacré par tant de pèlerins illustres?

A mesure que nous avancions et que le soleil montait dans le del, les terres se découvraient devant nous. La dernière pointe que nous apercevions au loin , à notre gauche vers le nord , éufit la pointe de Tyr ; venaient ensuite le cap Blanc , Saint-Jean d'A<»re , le mont Carmel, avec Caïfe à ses pieds; Tartoura , autrefois Doréa ; le Château-Pèlerin , et Césarée, dont on voit les ruines. Jaffîi devait être sous la proue même du vaisseau , mais on ne le distinguait point encore; ensuite la câte s'abaissait insensiblement jusqu'à un dernier cap au midi, où elle semblait s'évanouir : là commençât les rivages de l'ancienne Palestine, qui vont rejoindre ceux de l'Egypte, et qui sont presque au niveau de la mer. La terre, dont nous pouvions être à huit ou dix lieues , paraissait généralement blanche, avec des ondulations noires , produites par des ombres ; rien ne formait saillie dans la ligne oblique qu'elle traçait du nord au midi : le mont Carmel même ne se détachait point sur le. plan; tout était uniforme et mal teint. L'effet général était à peu près celui des montagnes du Bourbonnais , quand on les regarde des hauteurs de Tarare. Une file de nuages blancs et dentelés suivait à l'horizon la direction des terres , et semblait en répéter l'aspect dans le ciel.

Le vent nous manqua à midi ; il se leva de nouveau à quatre heures ; mais , par l'ignorance du pilote , nous dépassâmes le but. Nous voguions à pleines voiles sur Gaza, lorsque des pèlerms reconnurent , à l'inspection delà côte, la méprise de notre Allemand^ : il foUut virer de bord ; tout cela fit perdra

I>£ PÀIUS ▲ JBaHSÀLBlC. 313

du temps, et la nuit survint Nous approchions cependant dft Jafifa : on voyait même les feux de la ville , lorsque , le vent du nord-ouest venant à soufQer avec une nouvelle force , la peur s'empara du capitaine ; il n'osa chercher la rade de nuit : tout à coup il tourna la proue au large , et regagna la haute mer.

J'étais appuyé sur la poupe, et je regardais avec un vrai chagrin s'éloigner la terre. Au bout d'une demi-heure, j'aperçus comme la réverbération lointaine d'un incendie sur la cime d'une chaîne de montagnes : ces montagnes étaient celles de la Judée. La lune , qui produisait l'effet dont j'étais frappé , montra bientôt son disque large et rougissant audessus de Jérusalem. Une main secourable semblait élever ce phare au sommet de Sion, pour nous guider à la Cité sainte. Mattietireusement nous ne suivîmes pas comme les mages l'astre salutaire , et sa clarté ne nous servit qu'à fuir le port que nous avions tant désiré.

Le lendemain, mercredi 1<^' octobre, au point du jour, nous nous trouvâmes affalés à la côte , presque en fiaice de Césarée : il nous fallut remonter au midi, le long de la terre. Heureusement le vent était bon , quoique faible. Dans le lointain s'élevait l'amphithéâtre des montagnes de la Judée. Du pied de ces montagnes, une vaste plaine descendait jusqu'à la mer. On y voyait à peine quelques traces de culture , et pour toute habitation un château gothique en ruine, surmonté d'un minaret croulant et abandonné. Au bord de la mer, la terre se terminait par des Êdaises jaunes ondées de noir , qui surplombaient une grève où nous voyions et où nous entendions se briser les flots. L'Arabe, errant sur cette côte, suit d'un oeil avide le vaisseau qui passe à l'horizon ; il attend la dépouille du naufragé au même bord où Jésus-Christ ordonnait de nourrir ceux qui ont faim ,' et de vêtir ceux qui sont nus.

A deux heures de l'après-midi nous revîmes enfin Jaffo. On nous avait aperçus de la vUle. Un bateau se détacha du p(»rt, et s'avança au-devant de nous. Je profitai de ce bateau pour

S14 midiAiii

«ifojrtr Mb à lèi^. lelvtmnislakttrede Ncomnmdih tk» que ks eoDimissaves de terre sainte m'avaient donoié^ à Conrtantîiiople , et cpii était adressée aux pères de Ji^. J'^ crivis en aoéme temps un mot à ces pères.

Une fcewe après le départ de Jean, mnn vtninfs jeter l^aoh cre devant Jaffa , la ville nous restant au sud-est , et le mi* imret de la mésquée à Fest quart sud«est. Je marque iei les nunbs du compas , par une nctaon asses iaÉportaate : ks v«s« aeaux latnui mouttlent mpdinairement plus au large ; ils sont àloffs sur un Imus deveehers qm peut ceupet les câbles; tsmks que les bfttknénts grecs , en se rapprochmil de' la terre , se trouvait sur un fond moins dangereux , entre la darse de SwSSà et le banc de roebers:

JafÊi ne présente qu'un méchant amas de maisons rassemblées en rond i, et disposées en amphithéâtre sur la pente d'une o4te élevée. Les malheurs que cette vlHe a s» souvent éprouvés y ont multiplié les ruines. Un mur qui, par ses deux points, vient aboutir à la mer , l'enveloppe du coté de terre , et la met à l'abri d'un coup de main.

Des eaïques s'avancèrent bientôt de toutes parts pour chereber les pèlerins : le vêtement, les traits , le teint, l'air de mage , la langue des patrons de ces cafq^ies , m'annoncèrent stnr-le-champ la race arabe, et la frontière du désert. Le débeorquement des passagers s'exécuta sans tumulte , quoique avec un empressement très-légitime. Cette foule de vieillards , d'hommes , de fommes et d'eniinits ne fit point entendre , en mettant le pied sur l'a terre sainte , ces ^s, ces pleurs , ces lamentations dont on s'eirt plu à Mre des peintures imagi'- ' naires et ridieiries. On était fort calme ; et , de tous les pèlerins , j'étais certsânemeut le plus ému.

Je vis enfin venir uu bateau dans lequel je distinguid mon domestique grec, aeèon^gné de trc^ nligienx. Ceux-ci me reconnurent à mon habit franc, et me firent des salutations de la main , de l'air le plus ailéclit^. Us arrivèrent bientôt à bord. Quoique ces pères fiiss^t Espagnols, et qu'ils pariassent un italien difficile à entendre , nous nous serrâmes

bt PkÉJS A iBRUSALBM. ftU

la main comme de véritables compatriotes. Je descendis avec eux dans la chaloupe ; nous entrâmes dans le port par une ouverture pratiquée entre des rochers , et dangereuse même pour un caïque. Les Arabes du rivage s*avancèrent dans Teaii ju3qu'à la ceinture , afin de nous charger sur leurs épaules* Il se passa là une scène assez plaisante : mon domestique était vêtu d'une redingote blanchâtre ;.le blanc étant la couleur de distinction chez les Arabes , ils jugèrent que mon domestique était le cheik. Ils se saisirent de hii, et l'emportèrent en triomphe malgré ses protestations , tandis que , grâce à mon habit bleu , je me sauvais obscurément sur le dos d'un mendiant déguenillé.

Nous nous rendîmes à l'hospice des pères , simple maison de bois bâtie sur le port, et jouissant <Pune belle vue de la mer. Mes hôtes me conduisirent d'abord à la chapelle, que je

trouvai illuminée , et où ils remercièrent Dieu de leur avoir

envoyé un frère ; touchantes institutions chrétiennes, par qui le voyageur trouve des amis et des secours dans les pays les plus barbares ; institutions dont j'ai parlé ailleurs , et qui ne seront jamais assez admirées.

Les trois religieux qui étaient venus me chercher à bord se nommaient Jean 'Pi^utjlos Penna, Alexandre Âoma, et Martin Alexano : ils composaient alors tout l'hospice, le curé, dom Juan de la Conception, étant absent.

En sortant de la chapelle , les pères m'installèrent dans ma cellule, où il y avait une table, un lit, de l'encre, du papier , de l'eau fraîche, et du linge blanc. Il faut descendre d'un bâtiment grec chargé de deux cents pèlerins, pour sentir le prix de tout cela. A huit heures du soir, nous passâmes au réfectoire. Nous y trouvâmes deux autres pères venus de Rama et partant pour Constantinople , le père Manuel Sancia, et le père François Munoz. On dit en commun le 2?e-^ nedicite, précédé du Deprofundis; souvenir de la mort que le christianisme mêle à tous les actes de la vie pour les rendre plus graves , comme les anciens le mêlaient à leurs banquets pomr rendre leurs plaisirs plus piquants. On me servit ,

316 ITIlIBBAIftB

8Uf une petite table propre et isolée , de la TolaiUe ^ du poisson, d*excellents fruits, tels que des grenades, des pastèques , des raisins, et des dattes dans leur primeur ; j'avais à discrétion le vin de Chypre et le café du Levant. Tandis que j'étais comblé de biens , les pères mangeaient un peu de poisson sans sel et sans huile. Us étaient gais avec modestie, Êuniiiers avec politesse; point de questions inutiles, point de vaine curiosité. Tous les propos roulaient sur mon voyage, sur les mesures à prendre pour me le £aire achever en sûreté : « Car, me disaient-ils, nous répondons mainte- « nant de vous à votre patrie. » Us avaient déjà dépéché un exprès au cheik des Arabes de la montagne de Judée , et un autre au père procureur de Rama. « Nous vous recevons , « me disait le père François Munoz , avec un cœur Umpido « e bianeo, » Il était inutile que ce religieux espagnol m'assurât de la sincérité de ses sentiments; je les aurais facilement devinés à la pieuse franèhise de son front et de ses regards.

Cette réception, si chrétienne et si charitable dans une t^rre où le christianisme et la charité ont pris naissance ; cette hospitalité apostolique dans un lieu où le premier des apôtres prêcha TÉvangile, me touchaient jusqu'au cœur : je me rappelais que d'autres missionnaires m'avaient reçu avec la même cordialité dans tes déserts de l'Amérique. Les religieux de terre sainte ont d'autant plus de mérite , qu'en prodiguant aux pèlerins de Jérusalem la charité de Jésus-Christ, ils ont gardé pour eux la croix qui fut plantée sur ces mêmes bords. Ce père au cœur Umpido e bianeo m'assurait encore qu'il trouvait la vie qu'il menait depuis cinquante ans un vero paradiso. Veut-on savoir ce que c'est que ce paradis ? Tous les jours une avanie , la menace des coups de bâton , des fers et de la mort ! Ce religieux , à la dernière fête de Pâques, ayant lavé des linges de l'autel, l'eau imprégnée d'amidon coula en dehors de l'hospice , et blanchit une pierre. Un Turc passe , voit cette pierre , et va déclarer au cadi que les pères ont réparé leur maison. Le cadi se transporte sur

DE PABIS A JJ^BUSÀLEtf. 317

1«$ lieux , décide que la pierre ^ qui était noire , est devenue blanche ; et , sans écouter les religieux , il les oblige à payer dix bourses. La veille même de mon arrivée à Jaffa , le père procureur de Phospice avait été menacé de la corde par un domestique de Faga, en présence de Faga même. Celui-ci se contenta de rouler paisiblement sa moustache, sans daigner dire un mot favorable au chien. Voilà le véritable paradis de ces moines , qui , selon quelques voyageurs , sont de petits souverains en terre sainte, et jouissent des plus grands honneurs.

A dix heures du soir, mes hôtes me reconduisirent par un long corridor à ma cellule. Les flots se brisaient avec fracas contre les rochers du port : la fenêtre, fermée , on eût dit d'une tempête; la fenêtre ouverte, envoyait un beau ciel, une lune paisible , une mer calme, et le vaisseau des pèlerins mouillé au large. Les pères sourirent de la surprise que me causa ce contraste. Je leur dis en mauvais latin : Ecce mo* nackis similitudo mundî; quarUumcumqiie mare fremitum reddat eis placidx semper undx vîdentur, omnia tranquil' liias serenis animis.

Je passai une partie de la nuit à contempler cette mer de Tyr , que l'Écriture appelle la grande Mer, et qui porta les flottes du roi-prophète quand elles allaient chercher les cèdres du Liban et la pourpre de Sidon; cette mer où Léviathan laisse des traces comme des abîmes ' ; cette mer à qui le Seigneur donna des barrières et des portes ' ; cette mer qui vit Dieu et qui s'enfuit ». Ce n'étaient là ni l'Océan sauvage du Canada , ni les flots riants de la Grèce. Au midi s'étendait l'Egypte , où le Seigneur était entré sur un nuage léger, pour sécher les canaux du Nil , et renverser les idoles 4 : au nord s'élevait la reine des cités , dont les marchands étaient des princes^ : Ululate, naves maris ^ quia devastata est

IJOB.

^l8.,cap. xiv,i.

• ls.,cq>. ixni, I4;XZIV,I0, l^.

^^^ : iTiniBÀiiiB

/ortUudo vestral,., Mtrita est civitas vaniialis, clausa est omfih dom^ nullo introeunte,,, quia hxc erunt in mçdio terr^,^^ ^uomodo si paucœ^livœ remanserunt èxcutianfur (Mû ûtea, et racemi, cum fuerit finita vindetnia. « Hurlez, k vaisseaux de la mer, parce que votre force est détruite.... « La ville des vanités est abattue; toutes les maisons en « sont fermées, et persoime n*y entre plus.... Ce qui restera tt d'hommes en ces lieux... sera comme quelques olives demeU- « rées sur Tarbre après la récolte , comme quelques raisins « suspendus au cep après la vendange. » Yoilà d'autres antiquités expliquées par un autre poëte : Isaïe succède à Ho-, mère.

! £t ce n'était pas tout encore ; car la mer que je contemplais baignait , à ma droite , les campagnes de la Galilée , et , à ma gauche , la plaine d'Ascalon : dans lés premières je retrouvais les traditions de la vie patriarcale et de la nativité du Sauveur ; dans la seconde je rencontrais les souvenirs d«s croisades et les ombres des héros de Jérusalem :

Grande e mirabil cosa era il vedere, Quàndo'quet campo e qaesto a frointe venue :

Corne spïegaté in oi^dîne le sehierre ^ D! ttiùi/^ già f già d* asfialire «ceeime :

Spirse^ veÉta ondeggiaiMlo tr te buidiereg £ v«nta|uf sui gran eimier le penne :

Abitiy fregi» imprese, arme ecolori D' oroe di ferro al sol lampi e fulgori.

« Quel grand et admirable spectacle, de voir (e&deux cafmps s'avancer front contre front, les bataillons se déploya en ordre, impatients de marcher, impatients de combattre! L« bannières ondoyantes flottent dans les aks, et le vent agite ies panaches sur les hauts- cimiers. Les habits, les frawges, les devises , les couleurs, les armes d'or et de fer resplendissent aux feux du soleil. »

J. B. Rousseau nous peint ensuite le succès de cette journée :

DE PÀBIS A JEBUSALBH* Ht

La Palestine enfin, après tant de ravages , Vit fuir ses ennemis, connue on voit les nuages Dans le Tague des airs fuir devant Taquilon ; Et du vent du midi là dévorante haleine

N*a constimë qu'à peine Leurs ossements tilanehis dans les diMbps d'Aseala» .

Ce fut à regret que je m'arrachai au spectacle de cette mer qui réveiiie tant de souvemrs; mais il Mut céder au sommelL

Le père Juan de la Conception, curé de Jaffa et président de rhospice, arriva le lendemain matin , 2 octobre. Je voulais parcourir la ville et rendre visite à Taga, qui m'avait envoyé eompiimenter; le président me détourna de ce des* sein :

« Vous ne ecMinaissez pas ces gensrci, me dit-il; ce que « vous prenez pour une politesse est un espionnage. Ou n'est « venu vous saluer que pour savoir qui vous êtes , si vous « êtes riche , si on peut vous dépouiller. Voulez-vous voir « Tagi^? Il faudra d'abord lui porter des présents : il ne man- « quera pas de vous donner malgré vous une escorte pour « Jà^ufialem , Taga de. Rama augmentera cette escorte ; les « Arabes , persuadés qu'un riehe Franc va en pèlerinage au « Saint-Sépulere , augmenteront les droits de Caffaro , ou « vous attaqueront. A la porte de Jérusalem, vous trouverez « le camp du poeba de Damas , qui est venu lever les contrift butions , avant de eonduke la caravane à la Mecque : votre « appareil donnera de l'ombrage à ce pacha , et vous exposera ç à des avanies. Arrivé à Jérusalem , on vous demandera « trois ou quatre mille piastres pour l'escorte. Le peuple , « instruit de votre arrivée, vous assiégera de telle manière ^ • qu'eussiez-vous des millions, vous ne satisferiez pas son <t avidité. Les rues seront obstruées sur votre passage , et à vous ne pourrez entrer aux saints lieux sans courir les ris- « ques d'être déchiré. Croyez-moi , demain nous nous dé-' « gcriseron» m pèlctn» , et nous irons ensemble à Rama ; là « je recevrai fa réponse de mes exprès; si c!te 9St fstvorable ,*

Z2Q, ITmKBÀIRB

« vous partirez dans la nuit, tous arriverez sain et sauf, è « peu de frais , à Jérusalem. »

Le père appuya son raisonnement de mille exemples , et en particulier de celui d'un évéque polonais , à qui un trop grand air de richesse pensa coûter la vie , il y a deux ans. Je ne rapporte ceci que pour montrer à quel degré la corruption, Tamour de For, Fanarchie et la barbarie sont poussés dans ce pays.

Je m'abandonnai donc à Fexpérience de mes hâtes, et je me renfermai dans Fhospice, où je passai une agréable journée dans des entretiens paisibles. J'y reçus la visite de M. Gontessini , qui aspirait au vice-consulat de Jaffa , et de MM. Bamiens père et fils , Français d'origine , jadis établis auprès de Djezzar, à Saint-Jean d'Acre. Ils me racontèrent des choses curieuses sur les derniers événements de la Syrie; ils me parlèrent de la renommée que l'empereur et nos armes ont laissée au désert. Les hommes sont encore plus sensibles à la réputation de leur pays hors de leur pays , que sous le toit paternel; et l'on a vu les émigrés français réclamer leur part des victoires qui semblaient les condamner à un exil ^rnel*.

Je passai cinq jours à JafiEa à mon retour de Jérusalem , et je Fexaminai dans le plus grand détail : je ne devrais donc en parler qu'à cette époque; mais, pour suivre l'ordre de ma marche, je placerai ici mes observations; d'ailleurs, après la description des saints lieux, il est probable que les lecteurs ne prendraient pas un grand intact à ceUe de Jafïa.

Jaffa s'appelait autrefois Joppé, ce qui signifie belle ou agréable, ptdchritudo aut décor, dit Adrichomius. D' Anville dérive le nom actuel de Jaffa d'une forme primitive de Joppé, qui est Japho*. Je remarquerai qu'il y avait dans le pays des Hébreux une autre cité du nom de Jaffa, qui fut

* JaoqpMs n, qui perdait un royanme, exprima le même sentiment an combat de la Hogue.

^ Je sais qo'on prononce en Syrie Yûfa , et M. de Volney l'écrit ainsi; mais Je ne sais point l'arabe : Je n*ai d'ailleors ancime antorité pour réfor* nier l'oitbo^pbe de d'AnvUlê et de tant d'antres savants ^vaina.

DE PABIS A JSaUSÀLEH. d2i

prise par les Romains : ce nom a peut-être été transporté en« suite à Joppé. S'il faut en croire les interprètes et Pline luimême, l'origine de cette ville remonterait à une haute antiquité , puisque Joppé aurait été bâtie avant le déluge. On dit que ce fut à Joppé que Noé entra dans Tarche. Après la retraitedes eaux, le patriarche donna en partage à Sem, son fils aîné, toutes les t^res dépendantes de la ville fondée par son troisième fils Japhet. Enfin Joppé, selon les traditions du pays, garde la sépulture du second père du genre humain.

Selon Pococke, Sbaw,et peut-être d'Anville, Joppé tomba eu partage à Éphraim , et forma la partie occidentale de cette tribu, avec Ramlé et Lydda. Mais d'autres auteurs, entre autres Adrichomius, Roger, etc. , placent Joppé sous la tribu de Dan. Les Grecs étendirent leurs fables jusqu'à ces rivages. Ils disaient que Joppé tirait son nom d'une fille d'Éole. Ils plaçaient dans le voisinage de cette ville l'aventure de Persée et d'Andromède. Seaurus, selon Pline, apporta de Joppé à Rome les os du monstre marin suscité par I^eptune. Pausanias prétend qu'on voyait près de Joppé une fontaine où Persée lava le sang dont le monstre l'avait couvert ; d'où il arriva que l'eau de cette fontaine demeura teinte d'une couleur rouge. Enfin saint Jérôme raconte que de son temps on montrait encore à Joppé le rocher et l'anneau auxquels Andromède fut attachée.

Ce fut à Joppé qu'abordèrent les flottes d'Hyram , chargées de cèdres pour le Temple , et que s'embarqua le prophète Jonas lorsqu'il fuyait devant la face du Seigneur. Joppé tomba cinq fois entre les mains des Égyptiens , des Assyriens, et des différents peuples qui firent la guerre aux Juifs avant l'arrivée des Romains en Asie. Elle devint une des onze toparchies où l'idole Ascarlen était adorée. Judas Machabée brûla cette ville, dont les habitants avaient massacré deux cents JuiÊ;. Saint Pierre y ressuscita Tabithe, et y^ reçut chez Simon le coiToyeur les hommes venus de C^sarée. Au commencement des troubles de la Judée , Joppé fut détruite par Cestîus. Pesi

ffij%ïe$ ^ ^ainl tfàfbvé Ijès mu», Vtsfatàea la «aeeogm 4e nouveau, et iEiiit|g(!affi^$OR d«M ia tâisMle.

Pn ^ Y)à t^ue Joffé /NListait enoace eavifon deux âièd«s â^rès , 4^41 t^^p9 4e«9i«l Jérôme, qui la nomme Japho. Elle pss^ ayeic toute I9 Sym aeua la joug dae 8arragiiis. On la i^trouYÊ d^ les hiatorima dsa Gn>îaa4e8. L'Aoo&yme qui <U^^imeucie la eoUe^tion Ge«l^ ûei per Fronces, raconte <j[Ue, Farn^béa def erois^a iftaiit soua lea murs de Jérusalem, Godefroji 4e Bi^illoii ea¥ogra Eaymoad Pikt, Aehard de Mommellou et Guillaume de Sabran pour garder les vaisseaux géQpi3 et pisaos privés an port da Jaffîi : QuiftdelUer eustodirent hqmm^ ei nme$ ^ pyrPu Japhmi Benjamin de Tudèle en parle à p^u ^ès à cette époque aous le nom de Gapha : Quinque abMnc ieuci$ est Gapha, olim Japho, alm Joppe dicia, adumre sita; tM ttnus fyMtum JudaRus, isgue lan^ inficimdœ artiftx e$L Saladin reprit Jaffa sur le§ Qjtoï^^^ et Hiehard Cœur de Lion Tenleva à Saladin. Les Sarrasips y ^eptrèreot, et maaaacrkent les chrétiens. Mais, lors du pomier voyage de saint Louis en Ori^t, elle n'était pl|is a^ pQ(|voir des infidèles; oar elle était tenue par Gauti^ de BiFienne , qui prenait le titre de comte de Japhe , selon l't^^bOgrapbQ du sire de Joinville.

^ El (iMOHoâ l^aon^e de Japhe vit que le roy venoit, il as* ft IfHfta fit pj^t son chastel de Ja^e en tel point, qu'il res- « sembloit bien une bonne ville deffensable. Car à chascun ft oyeRaau da aon chaste il y avoit bi^ dnq cents hommes, f( ^ tout ebasouB uBiatarge et ung penoncel à ses armes. La* n qgi^le ebose eatoit fort belle à veoir. Car ses armes estoient 4 de fin or, è une oroiii de gueules pâtées fadcte moult riche- <( Vfk^t. ^ms nous logeasmea aux diamps tout à l'entour d'i- « ealuti aba^ de Japhe, qui estoit semtrez de la mer, et en 4 IHie isl^. Et ôst eommaneer le roy à fôire fermer et édifier « fi%a bow^^lmt à Fentour du ehMlel , dès Fune des mers « juaquea à Faultre, en ce qu'il y avoit de terre. »

Ce fy\ à Jaffa que la reine , feamie de saÉift Louis , accou- ^ 4'^liaflil« gommée .^na^^; et aaM Louis reçut dans la

bB PÀHfS A léRUSÀLEM. ft34l

ftiétiie Tfllê tàf nouvelle de là koxt âè sft lùère. tt se |eta à ge&oux, et s*éc^ : « Se vo^ rends grâce , «fiOiï IHeti, de de <c (tae vous m'àvei: ^résté Èfcfàdame îâa chère mstè iM cfu'it « à plu à vostre volonté ; et de ce que maintett^ùt , s^kfâyiié' « tre bon plaisir, vous Favéz retirée à vots. 11 est ^ttâ ifae « je Faimtois sur toutes les créatures du nidtadè, et elle lé « meritoit; mais ptiSsque vous me Fa^éz otstée, ^ti^ ndfii « soit ben! éternellement * »

Jaffa, sous la domination des ebêihgtieiis, àVàlt un é!i^(ëè suf&agant du siège de Césarée. Qtarànd tes éi^é^ets éiâréttt été contraints d'absfndonner entièréibeÉe M «Më èSSm,' Jaffa retomba avec toute la Mestiné Sous Fé |M^ âik 1^6^ dans d'Egypte , et enstiite st^tts la domîna^h' dés Tùïéâ.

Depuis cette épogtre jusqiif à n6l3 Jburà* 6ù ifeM^otve B^ ou Jaffà dans tous les voyages à Jér4!salëth ; nntê&B là t!U^, telle qu'on îa voit aujourd'hui, n*â guèi*e pliiîi' d^ûé siMé d'existence, puisque Moncôttys, qui vîsîla !a Palestine etf 1647, ne trouva à Jaffe qu'un château, et trois cavfemeà creusées dans le rôc. Thévenôt ajbute que les ihéitiiés dé t^err^ sainte avaient élevé devant lés cavernes des bai^aqttes dfe boi^, et que les Turôs contraîgnî^ertt les pères de les dénidir. Cela explique un passage de la relation d'un refigietix Véhitien. Ce religieux raconte qu'à leur arrivée à Jafftr on renfermait les pèlerins dans une caverne. Brève , Ôpd^tto, Des^ayes, Nicole le Huen, Barthélémy <fe Saiign^e, Dulof^, Zuallart, 16 père Roger, et Pierre de la Vallée, dont unaniiii^ Éuat Û peu d'étendue et la misère dé Jaffa.

On peut vofa* dans M. de Volney éé qtii coiteeme la mbderné Jafifa , l'histoire des sièges qu'elle a Soufferts" pendbftt les guerres de Dâher et d*Aiy-Btey , âîhisî que les autres détails sur la bonté de ses fruits , Fagréibéiit de ses jàMihs , M. J^ajouteraî quelques remarques.

Indépendamment des dieux ^ntaines de Jaffa citées pai* lès voyageurs , on trouve des eaux douces le long de la mei*, en remontant vers Gaza ; il suffit de creusa avec la main dans le sable pour faire sourdre au bord même de la vague une

a24 itihAbàiab

eau ÙBïehe : j^ai fidt moi-même t avec M. GoQtessioi, oetto curieuse expérience , depuis l'angle méridional de la ville jusqu'à la demeure d'un santon , que l'on voit à quelque distance sur la c^te.

Jaffo , déjà si maltraitée dans les guerres de Dâher, a beaucoup souffert par les derniers événements. Les Français^ commandés paor l'empereur, la prirent d'assaut en 1799. Lorsque nos soldats furent retournés en Egypte, les Anglais, unis aux troupes du grand vizir, bâtirent un bastion à l'angle sud-est de la ville. Abou-Marra, favori du grand vizir, fut nommé commandant de la ville. Djezzar, pacha d'Acre^ ennemi du grand vizir, vint mettre le siège devant JaSà après le départ de l'armée ottomane. Abou-Marra se défendit vaillamment pendant neuf mois, et trouva moyen de s'échapper par mer. Les ruines qu'on voit à l'orient de la ville sont les fruits de ce siège. Après la mort de Djezzar, Abou-Marra fut nommé pacha de Gedda , sur la mer Rouge. Le nouveau pacha prit sa route à travers la Palestine : par une de ces révoltes si communes en Turquie , il s'arrêta dans Jaffa , et refusa de se rendre à son pachalic. Le pacha d'Acre , Suleiman-Pacha, second successeur de Djezzar ^ , reçut ordre d'attaquer le rébelle, et Jafia fut assiégée de nouveau. Après une assez faible résistance, Abou-Marra se réfugia auprès de Mahamet-Pacha-Adem, alors élevé au pachalic de Damas.

J'espère qu'on voudra bien pardonner l'aridité de ces détails, à cause de l'importance que Jaffa avait autrefois, et de celle qu'elle a acquise dans ces derniers temps.

Tattendais avec impatience le moment de mon départ pour Jérusalem. Le 8 octobre, à quatre heures de l'après-midi, mes domestiques se revêtirent de sayons de poils de chèvre, fabriqués dans la haute Egypte, et tels que les portent les Bédouins; je mis par-dessus mon habit une robe semblable à celle de Jean et de Julien, et nous montâmes sur de petits chevaux. Des bâts nous servaient de selles; nous avions

* Le soccesseur immédiat de Djezzar l'appelait IsmaeUPaeha* Il i^étall saisi de l'autorité à la mort de BJezxar,

DB PÂAIS ▲ jiBUSÀLBM. 325

les pieds passés dans des cordes en guise d'étriers. Le président de rhospice marchait à notre tête, comme un simple frère; un Arabe presque nu nous montrait le chemin, et un autre Arabe nous suivait, chassant devant lui un âne chargé de nos bagages. Nous sortîmes par les derrières du couvent, et nous gagnâmes la porte de la ville, du c6té du midi, à travers les décombres des maisons détruites dans les derniers sièges. Nous cheminâmes d'aJiord au milieu des jardins, qui devaient être charmants autrefois : le père Neret et M. de Yolney en ont fait Téloge. Ces jardins ont été ravagés par les différ^ts partis qui se sont disputé les ruines de Jaffa : mais il y reste encore des grenadiers, des figuiers de Pharaon, des citronniers, quelques palmiers, des buissons de nopals, et des pommiers, que Ton cultive aussi dans les environs de Gaza, et même au couvent du mont Sinaï.

Nous nous avançâmes dans la plaine de Saron, dont FÉcriture loue la beauté ' . Quand le père Neret y passa, au mois d'avril 1713, elle était couverte de tulipes. « La variété de « leur couleur, dit-il, forme un agréable parterre. » Les fleurs qui couvrent au printemps cette campagne célèbre sont les roses blanches et roses, le narcisse, Tanémone, les lis blancs et jaunes, les giroflées , et une espèce d'immortelle très-odorante. La plaine s'étend le long de la mer, depuis Gaza au midi jusqu'au mont Carmel au nord. Elle est bornée au levant par les montagnes de Judée et de S^marie. Elle n'est pas d'un niveau égal : elle forme quatre plateaux, qui sont séparés les uns des autres par un cordon de pierres nues et dépouUlées. Le sol est une arène fine, blanche et rouge, et qui paraît, quoique sablonneuse, d'une extrême fertilité. Mais, grâce au des^ potisme musulman, ce sol n'offire de toutes parts que des chardons, des herbes sèches et flétries, entremêlées de chéti* ves plantations de coton, de doura, d'oi^e et de froment. Çà et là paraissent quelques villages toujours en ruine, quelques bouquets d'oliviers et de sycomores. A moitié chemin de Rama

« Voyei I«s Martyrs, Ht. XYn.

ITINÉM. — T. I.

326 mif^aAttfi

à Jafft, on trouve un puits indiqué par tous les toyageuM * Tabbé Mariti en fait l'histoire, afin d'avoir le plaisbr d'opposer l'utilité d'un santon tore à l'inutilité d'un religieux chrétien. Près dece puits on remar^unboisd^oliviers plantés en quinconce, et dont la tradition ftit remonter l'origine au temps de Godefroide Bouillon. On découvre de ce lieu Rama ouRamIé, situé dans un endroit charmant, à l'extrémité d'un des plateaux ou des plis de la plaine. Avant d'y entrer nous quittâmes le diemin pour visiter une citerne, ouvragedelamèredeGonstantin'. On y descend par vingt-sept marched ; elle a ti^nte-trois pas de long sur trente de large ; elle est composée de vingt-quatre arches, et reçoit les pluies par vingt-quatre ouvertures. De là., à travers une fcftêt de nopds, nous nous rendîmes à la tour des Quarante Martyrs, aujourd'hui le minaret d'une mosquée abandonnée, autrefois le clocher d'un monastère dont U reste d'assez belles ruines : ces ruines consistent en des espèces de portiques assez semblables à ceux des écuries de Mécène à Tibur ; ils sont remplis de figuiers sauvages. On veut que Joseph, la Vierge et l'Enfant se soient arrêtés dans ce lieu lors de la faite en Egypte : ce lieu certainement serait charmant pour y peindre le repos de la sainte Famille ; le génie de Claude Lorrain semble avoir deviné ce paysage, à en juger par son admirable tableau du palais Doria à Rome.

Sur la porte de la tour, on lit une inscription arabe rapportée par M. de Yolney : tout près de là est une antiquité miraculeuse décrite par Muratori.

Après avoir visité ces ruines, nous passâmes près d'un mou* lin abandonné : M. de Yolney le cite comme le seul qu'il eût vu en Syrie; il y en a plusieurs autres aujourd'hui. Nous descendîmes à Kama, et nous arrivâmes à l'hospice des moines de terre sainte. Ce couvent avait été saccagé cinq années au-

' si Ton en croyait les traditions du pays, sainte Hélène aurait éleré tooi lu mvmm&Bta de la Palestine» ee <p^ ne se peut aoeerder arec ie grand âge de cette princesse quand elle fit le pèlerinage de Jérusalem. Mais il est certain cependant, par le témoignage unanime d'Ensèbe, de nint Jérdme , et de tous les historiens ecclésiastiques , qu'Hélène oontiUma puissamment au rétablissement de» saints lieux.

D£ PÀBÎS ▲ JB&USALBH. 127

{Nuravant, et Ton me montra le tombeau d'un des firàres qui périt dans cette occasion. Les religieux venaient enfin d'obtenir, avec beaucoup de peine, la permission de faire à leur monastère les réparations les plus urgentes.

De bonnes nouvelles m'attendaient à Rama : j'y trouvai un drogman du couvent de Jérusalem, que le gardien envoyait au-devant de moi. Le chef ar^e que les pères avaient fait avertir, et qui me devait servir d'escorte , rôdait à quelque distance dans la campagne ; car l'aga de Rama ne permettait pas aux Bédouins d'entrer dans la ville. La tribu la plus puissante des montagnes de Judée fait sa résidence au village de Jérémie; elle ouvre et ferme à volonté le chemin de Jérusalem aux voyageurs. Le cheik de cette tribu était mort depuis très-peu de temps ; il avait laissé son fils Utman sous la tutelle de son onde Abou-Gosh : celui-ci avait deux frères, Djiaber et Ibraïm-Habd-el-Rouman, qui m'accompagnèrent à mon retour.

Il fut convenu que je partirais au milieu de la nuit. Comme le jour n'était pas encore à sa fin, nous soupâmes sur les ter* rasses qui forment le toit du couvent. Les monastères de terre sainte ressemUent à des forteresses lourdes et écrasées , et ne rappellent en aucune façon les monastères de l'Europe. Nous jouissions d'une vue chaormante : les maisons de Rama sont des cahutes de plâtre, surmontées d^un petitddme tel que celui d'une mosquée ou d'un tombeau de santon ; elles sem^ blent placées dans unbois d'oliviers, de figuiers, degrenadiers, et sont entourées de grands nopals qui affectent des formes bizarres, et entassent en désordre les unes sur les autres leurs palettes éfôneuses. Du milieu de ce groupe confus d'arbres et de maisons s'élancent les plus beaux palmiers de l'Idumée. Il y en avait un surtout dans la cour du couvent que je ne me lassais point d'admirer : il montait en colonne à la hauteur de plus de trente pieds, puis épanouissait avec grâce ses rameaux recourbés, au-dessous desquels les dattes à moitié mares pendaient comme des cristaux de corail.

^ama est l'ancienne Arimathie, patrie de cet homme juste

82S ITIHÉBAniB

qui eut la gloire d'ensevelir le Sauveur. Ce fut à Lod, Lydda ou Diospolis, village à une demi-lieue de Rama, que saint Pierre opéra le miracle de la guérison du paralitique. Pour ce qui concerne Rama, considérée sous les rapports du commerce, on peut consulter les Mémoires du baron de Tott, et le f^oyagede M. de Volney.

( Nous sortîmes de Rama le 4 octobre, à minuit. Le père président nous conduisit par des chemins détournés à l'endroit où nous attendait Abou-Gosh, et rotourna ensuite à son couvent. Notre troupe était composée du chef arabe, du drogman de Jérusalem, de mes deux domestiques, et du Bédouin de JafTa, qui conduisait l'âne chargé du bagage. Nous gardions toujours la robe et la contenance de pauvres pèloins latins, mais nous étions annés sous nos habits.

Après avoir chevauché une heure siur un terrain inégal, nous arrivâmes à quelques masures placées au haut d'une éminence rocailleuse. Nous franchîmes un des ressauts de la plaine, et, au bout d'une autre heure de marche, nous parvînmes à la premièro ondulation des montagnes de Judée. Nous tournâmes par un ravin raboteux autour d'un monticule isolé et aride. Au sommet de ce tertre on entrevoyait un village en ruine , et les pierres éparses d'un dmetièro abandonné : ce village porte le nom du Latroun ou du Larron : c'est la patrie du criminel qui se repentit sur la croix, et qui fit faire au Christ son dernier acte de miséricorde. Trois nulles plus loin , nous entrâmes dans les montagnes. Nous suivions le lit desséché d'un torrent : la lune, diminuée d'une moitié, éclairait à peine nos pas dans ces profondeurs; les sangliers faisaient entendre autour de nous un cri singulièrement sauvage. Je compris, à la désolation de ces bords, comment la fille de Jephté voulait pleurer sur la montagne de Judée, 'et pourquoi les prophètes allaient gémir sur les hauts lieux. Quand le jour fut venu, nous nous trouvâmes aujnilieu d'un labyrinthe de montagnes de forme conique, à peu {Nrès semblables entre elles, etenchainées l'une à l'autre par la base. La roche qui formait le fond de ces montagnes périmait la terre. Ses

DB PAB1S A JÉBUSALBM. 'S39

bandes ou ses corniches parallèles étaient disposées comme les gradins d*an amphithéâtre romain, ou comme ces murs en échelons ave« lesquels on soutient les vignes dans les vallées de la Savoie ' . A chaque redan du rocher croissaient des touffes de chênes nains, des buis et des lauriers-roses. Dans le fond des ravins s'élevaient des oliviers; et quelquefois ces arbres formaient des bois entiers sur le flanc des montagnes. Nous entendîmes crier divers oiseaux, ei^e antres des geais. Parvenus au plus haut pointde cette chaîne, nous découvrîmes derrière nous (au midi et à Toccident) la plaine de Saron jusqu'à Jaffa, et ^horizon de la mer jusqu'à Gaza; devant nous (au nord et au levant) s'ouvrait le vallon de Saint- Jérémie; et, dans la même direction, sur le haut d'un rocher, on apercevait au loin une vieille forteresse appelée le Château des MacAa666«. Oncroitque ïdSkVmxàe&LameiUaiions vintau monde dans le village qui a retenu son nom au milieu de ces montagnes ' : il est certain que la tristesse de ces lieux semble respirer dans les cantiques du prophète des douleurs.

Cependant, en approchant de Saint-Jérémie , je fus un peu consolé par un spectacle inattendu. Des troupeaux de chèvres à oreilles tombantes , des moutons à lai^e queue , des ânes qui rappelaient par leur beauté l'onagre des Écritures , sortaient du village au lever de l'aurore. Des femmes arabes faisaientsécher des raisins dans les vignes ; quelques-unes avaient le visage couvert d'un voile , et portaient sur leur tête un vase plein d'eau , comme les filles de Madian. La fumée du hameau montait en vapeur blanche aux premiers rayons du jour ; on entendait des voix confuses, des chants, des cris de joie : cette scène formait un contraste agréable avec la désolation du lieu et les souvenirs de la nuit. Notre chef arabe avait reçu d'avance le droit que la tribu exige des voyageurs, et nous passâmes sans obstacle. Tout à coup je fus frappé de ces mots prononcés distinctement en français : « En avant ! Marche ! » Je tournai la tête , et j'aperçus une troupe de pe-

' On les soutenait autiefois de la même manière en Judée. ' Cette tradition du pays ne tient pas contre la critique.

Isa injisiuimB

Ht» Arabes toat nus qui ftiiatonl Vnatmo^ nv^ des httam êe palmier. Je ne sais quel vieux souvenir de ma première vie me tourmente ; et quand on me parle d'un soldat français , le cœur me bat : mais voir de petits Bédouins dans les montages de la Judée imiter nos exercices militaires et garder le souvenir de notre valeur; les entendre prononcer ces mots qui sont, pour ainsi dire, les mots d'ordre de nos armées, et les seuls que sachent nos grenadiers, il y aurait eu de quoi toucher un homme moins amoureux que moi de la gloire de sa patrie. Je ne âus pas si effîiayé que Robinson quand il enteDdit parler son parroquet , mais je ne fiis pas moins charmé que ce fameux voyageur. Je donnai quelques médins au petit bataillon , en lui disant : « En avant I Marche I » £t afin de m rien oublier, je lui criai : « Dieu le veutl Dieu le veut! » comme les compagnons de Godefroi et de saint Louis.

De la vallée de Jérémie nous descendîmes dans celle de Térébinthe. Elle est plus profonde et plus étroite que la première. On y voit des vignes , et quelques roseaux de doura. Nous arrivâmes au torrent où David enfant prit les cinq pierres dont il frappa le géant Goliath. Nous passâmes ce torrent sur un pont de pierre , le seul qu'on tencontre dans ces lieux déserts : le torrent conservait encore un peu d'eau stagnante. Tout près de là , à main gauche, sous un village appelé Kaloni, je remarquai parmi des ruines plus modernes les débris d'une fabrique antique. VBbhé Mariti attribue ce monument à je ne sais quels moines. Pour un voyageur italien, l'erreur est grossière. Si l'architecture de ce monument n'est pas hébraïque , elle est certainement romaine : l'aplood) , la taille et le volume des pierres ne laissent aucun doute à ce sujet.

Après avoir passé le torrent , on découvre le village de Keriet-Lefta au bord d'un autre torrent desséché qui ressemble à un grand chemin poudreux. £1-Biré se montre au loin au sommet d'une haute montagne, sur la route de Nablous, Nabolos, ou Nabolosa , la Sichemdu royaume d'Israël, et la Néapolis des Hérodes. Nous continuâmes à nous enfoncer dans un désert, où des figuiers sauvages clair-semés étalaient au

DB PÀAU ▲ aiftUSÀLEM. tti

fent du midi kun feipillM noismfl. La teire , qui jusqu'alors sfail conservé quelque verdure , m dépouilla , le» flancs des montagnes s'élargirent , et j^rirent à la fois un air plus grand et plus stérile. Bientôt toute végétation cessa : les mousses même disparurent. L'amphithéâtre des mtmtagnes se teignit d'une eoideur rouge et ardente. Nous gravîmes pendant une heure ces régions attristées, pour atteindre un col élevé que nous Vivions devant nous. Parvenus à ce passage, nous cheminâmes pendant une autre heure sur un plateau nu, semé de pierres roulantes. Tout à coup, à Textrémité de ce plateau, j'aperçus une Mgne de murs gothiques flanqués de tours carrées , et derrière lesquels s'élevaient quelques pointes d'édifices. Au pied de ces murs paraissait un camp de cavalerie turque dans toute la pompe onentale. Le guide s'écria : « Fi^ Cods ! » La Sainte (Jérusalem)! et il s'enfiiit au grand galop ■. Je conçois maintenant ce que les histmiens et les voya-' geurs rapportent de la surprise des croisé» et des pèlerins , à la première vue de Jérusalem ^

' Abou-Gosh, quoique SHiet du Grand Seigneur, avait peur d*étre avanisé ethàtormé par le pacha de Damas, dont nous apercevions le Camp.

^ O bone Jetu ! ut casim iua viderunt ht^nt terrenaJervuilLem muros, quantos exiius aqiiarum oculi eorum àeduxerunt! Et mox ierrœ procumbentia, sonitu oris et nutu inclinati corpori» sanctum Sepuïchrum iuum êolutaverunt ; et U^ qui in eo jacutsU, utaêd&mtem in dexiera Patris^utventuTum Judieem omnium, adoraverunU (EOB.» Monaehus, Ub. IX.)

UU verû ad loeum venium êst, undêiptam iurritam Jemsaleiii passent admirari , guis quam multas ediderint lacryma* digne recenseat? Quis affectas illos convenienter exprimat P Èxtorquehat gaudium suspiria t et singultus generabat immensa heHUa. Omnes msa Jérusalem» subsHterunt , et adoraverunt, et Jkxo poplite terram aanctam deosculati sunt : omnes nudispedibus ambularent, nisi metus hostilis eos armatos incedere debere praciperet. Jbant, et flebant; et qui orandi gratia convenerant, pugnaturipriusarmadeferebant, FUverunt igitur super illam, super quam et Christus iliormn fieverat : et mirum in modum , super quam fiebant , feria terOa , octavo idus juuii , obsederunt : obsederunt, inquam, non tamquam novercam privigm, ^ed ^Mom fnatremjaii,{Bkumc,,Hist.Jerosel^Vi!b.Vf.)i '

fje Tasse a imité ce passage t

Eeeo apparir Glerusaleai ai vede; ^cco additar Glerutaiem ai acorgc ;

sas ITINÉBÀIBB

Je puis assurer que qakonque a eu comme moi la patienee de lire à peu près deux cents rdations modernes de la terre sainte , les compilations rabbiniques , et les passages des anciens sur la Judée, ne connaît rien du tout encore. Je restai les yeux fixés sur Jérusalem , mesurant la hauteur de ses murs y recevant à la fois tous les souvenirs de Thistoire^ depuis Abraham jusqu'à Godefiroi de Bouillon, pensant au monde entier changé par la mission du Fils de FHomme, et cherchant vainement ce temple dont il ne reste pas pierre sur pierre. Quand je vivrais mille ans , jamais je n'oublierai ce désert qui semble respirer encore la grandeur de Jéhovah , et les épouvantements de la mort *.

Les cris du drogman , qui me disait de serrer notre troupe parce que nous allions entrer dans le camp , me tirèrent de la stupeur où la vue des lieux saints m'avait jeté. Nous passât mes au milieu des tentes ; ces tentes étaient de peaux de brebis noires : il y avait quelques pavillons de toile rayée , entre autres celui du pacha. Les chevaux sellés et bridés étaient attachés à des piquets. Je fus surpris de voir quatre pièces d'artillerie à cheval; elles étaient bien montées , et le charronnage m'en a paru anglais. Notre mince équipage et nos robes de pèlerins excitaient la risée des soldats. Gomme nous approchions de la porte de la ville , le pacha sortait de Jérusalem. Je fus obligé d'oter promptement le mouchoir que j'avais jeté sur mon chapeau pour me défendre du soleil, dans la crainte de m'attirer une disgrâce pareille à celle du pauvre Joseph à Tripolizza.

Nous entrâmes dans Jérusalem par la porte des Pèlerins. Auprès de cette porte s'élève la tour de David , plus connue

Ecco da mllte vocl unlUmente Gierusalemme salutar si sente , etc. , etc.

Les strophes qui suivent sont admirables :

Al grand placer che quella prima vista Dolcemente sptrô neli' altrui petto , Alta conbrlzlun snccc^se , etc.

*No6 ancienoet Bibles françaises appellent la mort le roi des épotwan' tttncnts.

DB PàEIS ▲ JBBUSALBll. 333

SOUS le nom de la Tour des Pisans. Nous payâmes le tribut , et nous suivîmes la rue qui se présentait devant nous : puis , tournant à gauche, entre des espèces de prisons de plâtre qu'on appelle des maisons , nous arrivâmes , à midi 22 minutes , au monastère des pères latins. 11 était envahi par les soldats d'Abdallah , qui se faisaient donner tout ce qu'ils trouvaient à leur convenance.

Il faut être dans la position des pères de terre sainte pour comprendre le plaisir que leur causa mon arrivée. Ils se crurent sauvés par la présence d'un seul Français. Je remis au père Bonaventure de Nola , gardien du couvent , une lettre de M. le général Sébastiani. « Monsieur, me dit le gardien , c'est « la Providence qui vous amène. Vous avez des firmans de « route? Permettez-nous de les envoyer au pacha ; il saura « qu'un Français est descendu au couvent ; il nous croira « spécialement protégés par l'empereur. L'année dernière, il « nous contraignit de payer soixante mille piastres; d'après « l'usage , nous ne lui en devons que quatre mille, encore à « titre de simple présent. Il veut cette année nous arracher « la même somme , et il nous menace de se porter aux der* « nières extrémités si nous la refusons. Nous serons obligés « de vendre les vases sacrés ; car depuis quatre ans nous ne « recevons plus aucune aumône de l'Europe : si cela con- « tinue, nous nous verrons forcés d'abandonner la terre « sainte, et de livrer aux mahométans le tombeau de Jésus- « Christ. »

Je me trouvai trop heureux de pouvoir rendre ce léger service au gardien. Je le priai toutefois de me laisser aller au Jourdain avant d'envoyer les firmans , pour ne pas augmenter les difficultés d'un voyage toujours dangereux : Abdallah aurait pu me faire assassiner en route , et rejeter le tout sur les Arabes.

Le pèreGément Pérès, procureur général du couvent, homme très-instruit, d'un esprit fin, orné et agréable, me conduisit à la chambre d'honneur des pèlerins. On y déposa mes bagages , et je me préparai à quitter Jérusalem quelques

334 ITINSIUIBS

heures ifprés y être entré. Tavais cependant |dus besoin de repos que de guerroyer avec les Arabes de la mer Morte. Il y avait longtemps que je courais la terre et la mer pour arriver aux saints lieux : à peine touchais-je au but de mon voyage, que je m'en éloignais de nouveau. Mais je crus devoir ce sacrifice à des religieux qui fout eux-mêmes un perpétuel sacrifice de leurs biens et de leur vie. D'ailleurs j'aurais pu concilier l'intérêt des pères et ma sûreté en reiitoçant à voir le Jourdain ; et il ne tenait qu'à moi de mettre des bornes à ma curiosité.

Tandis que j'attendais l'instant du départ, les religieux se mirent à chanter dans l'église du monastère. Je demandai la cause de ces chants , et j'appris que l'on célébrait la fête du patron de l'ordre. Je me souvins alors que nous étions au 4 octobre, le jour de la Saint-François , jour de ma naissance et de ma fête. Je courus au choeur , et j'offris des vœux pour le repos de celle qui m'avait autrefois donné la vie à pareil jour : Paries liberos in dolore. Je regarde comme un bonheur que ma première prière à Jérusalem n'ait pas été pour moi. Je considérais avec respect ces religieux qui chantaient les louanges du Seigneur à trois cents pas du tombeau de Jésus-Christ; je me sentais touché à la vue de cette faible mais invincible milice restée seule à la garde du Saint-Sépulcre , quand les rois l'ont abandonnée ;

y oilà donc qnels vengears s'arment pour ta querelle !

Le père gardien envoya chercher un Turc, appelé M-Aga^ pour me conduire à Bethléem. Cet Ali-Aga était fils d'un aga de Rama , qui avait eu la tête tranchée sous la tyrannie de Djezzar. Ali était né à Jéricho, aujourd'hui Rihha, et il se disait gouverneur de ce village. C'était un homme de tête et de courage, dont j'eus beaucoup à me louer. Il commença d'abord par nous faire quitter à moi et à mes domestiques le vêtement arabe, pour reprendre l'habit français : cet habit, naguère si méprisé des Orientaux, inspire aujourd'hui le respect et la crainte. La valeur française est rentrée en pos-

ht PABIS A /lÎRUSALBM. 935

session de la renommée qu'elle avait autrefois dans ce pays : ce furent des chevaliers de France qui rétablirent le royaume de Jérusalem , comme ce sont des soldats de France qui ont cueilli les dernières palmes de Tldumée. Les Turcs vous montrent à la fois et la Tour de Baudouin et le camp de l'empereur : on voit au Calvaire Fépée de Godeô-oi de Bouillon , qui , dans son vieux fourreau , semble encore garder le Saint-Sépulcre.

On nous amena à cinq heures du soir trois bons chevaux ; Michel, drogman du couvent, se joignit à nous; Ali se mit à notre tête, et nous parthnes pour Bethléem, où nous devions coucher, et prendre une escorte de six Arabes. J'avais lu que le gardien de Saint-Sauveur est le seul Franc qui ai^ le privilège de monter à cheval à Jérusalem , et j'étais un peu surpris de galoper sur une jument arabe; mais j'ai su depuis que tout voyageur en peut faire autant pour son argent. Nous sortîmes de Jérusalem par la porte de Damas ; puis tournant à gauche et traversant les ravins au pied du mont Sion, nous gravîmes une montagne sur le plateau de laquelle nous cheminâmes pendant une heure. Nous laissions Jérusalem au nord derrière nous; nous avions au couchant les montagnes de Judée , et au levant , par delà la mer Morte , les montagnes d'Arabie. Nous passâmes le couvent de Saint-Élie. On ne manque pas de faire remarquer, sous un olivier et sur un rocher au bord du chemin , l'endroit où ce prophète se reposait lorsqu'il allait à Jérusalem. A une lieue plus loin, nous entrâmes dans le champ de Rama , où l'on trouve le tombeau de Rachel. C'est un édifice carré , surmonté d'un petit dôme : il jouit des privilèges d'une mosquée; les Turcs, ainsi que les Arabes, honorent les familles des patriarches. Les traditions des chrétiens s'accordent à placer le sépulcre de Rachel dans ce lieu : la critique historique est favorable à cette opinion; mais, malgré Thévenot, Monconys, Roger et tant d'autres, je ne puis reconnaître un monument antique dans ce qu'on appelle aujourd'hui le Tonneau de Rachel : c'est évi« demment fine fabrique turque consacrée à un santon.

336 ITINERA1B&

Nous aperçûmes dans la montagne (car la nuit était venue) les lumières du village de Kama. Le silence était profond autour de nous. Ce fut sans doute dans une pareille nuit que Ton entendit tout à coup la voix de Rachel : Fox in Rama attdita est, ploratus; et ululatm mtUtus Rachel plorans filios suos, et noluit consolariy quia ncm sunt. Ici la mère d'Astyanax et celle d'Euryale sont vaincues : Homère et Virgile cèdent la palme de la douleur à Jérémie.

Nous arrivâmes par un chemin étroit et scabreux à Bethléem . Nous frappâmes à la porte du couvent; l'alarme se mit parmi les religieux , parce que notre visite était inattendue, et que le turban d'Ali inspira d'abord l'épouvante; mais tout fut bientôt expliqué.

* Betliléem reçut son nom d'Abraham , et Bethléem signifie la Maison de pain. Elle fut surnommée Ephrata (fructueuse) , du nom de la femme de Galeb , pour la distinguer d'une autre Bethléem de la tribu deàZabulon. Elle appartenait à la tribu de Juda ; elle porta aussi le nom de Qté de David; elle était la patrie de ce monarque , et il y garda les troupeaux dans son enfance. Abissan , septième juge d'Israël ; Élinielech , Obed , Jessé et Booz naquirent comme David à Bethléem ; et c'est là qu'il faut placer l'admirable églogue de Ruth. Saint Mathias , apôtre , eut aussi le bonheur de recevoir le jour dans la cité où le Messie vint au monde.

Les premiers fidèles avaient élevé un oratoire sur la crèche du Sauveur. Adrien le fit renverser pour y placer une statue d'Adonis. Sainte Hélène détruisit l'idole, et bâtit au même lieu une église dont l'architecture se mêle aujourd'hui aux différentes parties ajoutées par les princes chrétiens. Tout le monde sait que saint Jérôme se retira à Bethléem. Bethléem, conquise par les croisés, retomba avec Jérusalem sous le joug infidèle; mais elle a toujours été l'objet de la vénération des pèlerins. De saints religieux, se dévouant à un martyre perpétuel , l'ont gardée pendant sept siècles. Quant à la Bethléem moderne, à son sol, à ses productions, à ses habi* taats , on peut consulter M. de Volney. Je n'ai pourtant

ïiL PAJJ^XS A JKiiLJ^ALËM. ' 837

point remarqué dans la vallée de Bethléem la fécondité qu*on lui attribue : il est vrai que , sous le gouvernement turc , le terrain le plus fertile devient désert en peu d'années.

Le 5 octobre , à quatre heures du matin , je commençai la revue des monuments de Bethléem. Quoique ces monuments aient été souvent décrits, le sujet par lui-même est si intéressant, que je ne puis me dispenser d'entrer dans quelques détails.

Le couvent de Bethléem tient à Téglise par une cour fermée de hautes murailles. Nous traversâmes cette cour, et une petite porte latérale nous donna passage dans Téglise. Cette église est certainement d'une haute antiquité , et , quoique souvent détruite et souvent réparée, elle conserve les marques de son origine grecque. Sa forme est celle d'une croix. La longue nef, ou, si Ton veut, le pied de la croix, est ornée de quarante-huit colonnes d'ordre corinthien, placées sur quatre lignes. Ces colonnes ont deux pieds six pouces de diamètre près la base , et dix-huit pieds de hauteur, y compris la base et le chapiteau. Comme la voûte de cette nef manque, les colonnes ne portent rien qu'une frise de bois qui remplace l'architrave et tient lieu de l'entablement entier. Une charpente à jour prend sa naissance au haut des murs, et s'élève en dôme pour porter un toit qui n'existe plus , ou qui n'a jamais été achevé. On dit que cette charpente est de bois de cèdre ; mais c'est une erreur. Les murs sont percés de grandes fenêtres : ils étaient ornés autrefois de tableaux en mosaïque et de passages de l'Évangile, écrits en caractères grecs et latins : on en voit encore des traces. La plupart de ces inscriptions sont rapportées par Quaresmius. L'abbé Mariti relève avec aigreur une méprise de ce savant religieux , touchant une date : un très-habile homme peut se tromper ; mais celui qui en avertit le public sans égard et sans politesse prouve moins sa science que sa vanité.

Les restes des mosaïques que l'on aperçoit çà et là , et quelques tableaux peints sur bois, sont intéressants pour

338 rttRÉItAIllfi

rhistoire de Fart : ils présentent en général des figures iâ face , droites , roides , sans mouvement et sans ombre ; mais Teffet en est majestueux, et le caractère noble et sévère. Je n'ai pu , en examinant ces peintures , m'empécher de penser au respectable M. d'Agincourt, qui fait à Rome VHis* toire des arts du dessin dans le moyen âge % et qui trouverait à Bethléem dé grands secours.

La secte chrétienne des Arméniens est en possession de la nef que je viens de décrire. Cette nef est séparée des trois autres branches de la croix par un mur, de sorte que Téglise n'a plus d'unité. Quand vous avez passé ce mur, vous vous trouvez en face du sanctuaire ou du choeur , qui occupe le haut de la crmx. Ce chœur est élevé de trois degrés au-dessus de la nef. On y voit un autel dédié aux mages. Sur le pavé, au bas de cet autel, on remarque une étoile de marbre : la tradition veut que cette étoile corresponde au point du ciel où s'arrêta l'étoile miraculeuse qui conduisit les trois rois. Ce qu'il y a de certain , c'est que l'endroit où naquit le Sauveur du monde se trouve perpendiculairement au-dessous de cette étoile de marbre , dans l'église souterraine de la Crèche. Je parlerai de celle-ci dans un moment. Les Grecs occupent le sanctuaire des Mages , ainsi que les deux autres ne& formées par les deux extrémités de la traverse de la croix. Ces deux dernières nefs sont vides et sans autels.

Deux escaliers tournants , composés chacun de quinze degrés , s'ouvrent aux deux côtés du chœur de l'église extérieure, et descendent à l'église souterraine , placée sous ce chœur. Celle-ci est le lieu à jamais révéré de la nativité du Sauveur. Avant d'y entrer , le supérieur me mit un cierge à la main et me fit une courte exhortation. Cette sainte grotte est irrégulière, parce qu'elle occupe l'emplacement irrégulier de retable et de la crèche. Elle a trente-sept pieds et demi de long , onze pieds trois pouces de large, et neuf pieds de haut. Elle est taillée dans le roc : les parois de ce roc sont revêtues de

' Nous jouissons enfin des premières livraisons de cet excellent ouvrage, fruit d*un travail de trente années et des recherches les plus curieoseit

I>B PAi|3 A Jil|9SALBlC. fZ9

Mprbffe, et le pevé de la grettee^l également d'un marbre piéeieiiz. Ces eôibellissemeiM» «ont attribués à sainte Hélène. L'église ne tire aucun jour du dehors, et n'est éclairée que par la lumière de trente-deux lampes envoyées par différents princes ebiétiens. Tout au fond de la grotte, du côté de l'orient , est la j^ace où la Vierge enfanta le Rédempteur des hommes. Celle place est marquée par un marbre blanc ineruslé de jaspe et entouré 4'un cercle d'argent, radié en forme de soleil. (^ lit ces mots alentour :

Page 1