HIC DE YIBGINE MARIA JESUS GHBISTUS NATUS EST
Une table de marbre , qui sert d'autel , est appuyée contre le rocher , et s'élève aundessus de l'endroit où le Messie vint à la lumière. Cet autel est éclairé par trois lampes, dont la plus belle a été donnée par Louis XIII.
A sept pas de là , vers le midi , après avoir passé l'entrée d'an des escaliers qui montent à l'Oise supérieure , vous trouvez la crèche. On y descend par deux degrés , car elle n'est pas de niveau avec le reste de la grotte. C'est une voûte peu élevée, enfoncée dans le rocher. Un bloc de marbre blanc, exhaussé d*un pied au-dessus du sol, et creusé en forme de berceau, indique l'endroit même où le souverain du ciel fut couché sur la paille.
« Joseph partit aussi de la ville de Nazareth qui est en Gali- « lée , et vint en Judée à la ville de David, appelée Bethléem^ « parce qu'il était de la maison et de la fiuniUe de David,
« Pour se&ire enregistrer avec Marie son épouse , qui était « grosse. ^
« Pendant qu'ils étaient en ce lieu , il arriva que le temps « auquel elle devait accoucher s'accomplit;
« Et elle enfimta son fils premier-né ; et l'ayant enunailloté « elle le coucha dans une crèche , parce qu'il n'y avait point « de place pour eux dans l'hôtellerie ', «
■ SilflT Luc.
140 rriNBBAIBB
A deux pas , vis*à-Tis la crèehe , est un autel qui occupe la place où Marie était assise lorsqu'elle présenta Teniaiit des douleurs aux adorations des mages.
« Jésus étant donc né dans Bethléem , ville de la tribu de « Juda, du temps du roi Hérode , des mages vinrent de l'O- « rient en Jérusalem.
a Et ils demandèrent : Où est le roi des Juifs qui est dou- « vellement né? car nous avons vu son étoile en Orient , et « nous sommes venus l'adorer.
« £t en même temps l'étoile qu'ils avaient vue en Orient tt allait devant eux , jusqu'à ce qu'étant arrivée sur le lieu où « était l'enfant, elle s'y arrêta.
« Lorsqu'ils virent l'étoile, ils forent tout transportés de
« joie;
« Et entrant dans la maison ils trouvèrent TenÊwt avec « Marie sa mère , et se prosternant en terre ils l'adorèrent ; « puis ouvrant leurs trésors , ils lui offrirent pour présents de « l'or, de l'encens et de la myrrhe '. »
Rien n'est plus agréable et plus dévot que cette église souterraine. Elle est enrichie de tableaux des écoles italienne et espagnole. Ces tableaux représentent les mystères de 'ces lieux, des Vierges et des Enfants d'après Raphaël, des Annonciations, l'Adoration des Mages , la Venue des Pasteurs , et tous ces miracles mêlés de grandeur et d'innocence. Les ornements ordinaires delà crèche sont desatin bleu brodé en argent. L'eucens fume sans cesse devant le berceau du Sauveur. J'ai entendu un orgue, fort ïÂen touché , jouer à la messe les airs les plus doux et les plus tendres des meilleurs compositeurs d'Italie. Gesconcerts charment l'Arabe chrétien, qui , laissant paître ses chameaux , vient, comme les antiques bergers de Bethléem , adorer le Roi des rois dans sa crèche. J'ai vu cet habitant du désert communier à l'autel des Mages avec une ferveur , une piété, une religion , inconnues des chrétiens de
I Saint Bf iim.
DB 9ÂMSS k JÉaOSALXM. 341
rOeeideDt. & Nul endHnt àam Fiimyers , dit le père Nâret ,
« n^mspire plus de dérotîoD L'abord continuel des cara-
« vanes de toutes les nations cfarétieniies... les prières publi- « ques, les prosternations... la richesse même des présents « que les princes chrétiens y ont envoyés. . . tout cela excite en « votre âme des choses qui se font sentir beaucoup mieux « qu'on ne peut les exprimer. »
i^outons qu'un contraste extraordinaire rend encore ces choses plus frappantes; car en sortant de la grotte , où vous avez retrouvé la richesse, les arts, la religion des peuples civilisés , vous êtes transporté dans une solitude profonde , au milieu des masures arabes, parmi des Sauvages demi-nus et des musulmans sans foi. Ces lieux sont pourtant ceux-là mêmes où s'opérèrent tant de merveilles; mais cette terre sainte n'ose plus faire éclater au dehors son allégresse, et les souvenirs de sa gloire sont renfermés dans son sein.
Nous descendîmes de la grotte de la Nativité dans la chapelle souterraine où la tradition place la sépulture des Innocents : « Hérode envoya tuer à Bethléem, et en tout le pays « d'alentour » tous les enfants âgés de deux ans et au-dessous : « alors s'accomplit ce qui avait été dit par le prophète Jéré- « mie : F'ox in Rama audita est. »
La chapelle des Innocents nous conduisit à la grotte de saint Jérôme : on y voit le sépulcre de ce docteur de l'Église, celui de saint Eusèbe, et les tombeaux de sainte Paule et de sainte Eustochie.
Saint Jérdme passa la plus grande partie de sa vie dans cette grotte. C'est de là qu'il vit la chute de l'empire romain ; ce fut là qu'il reçut ces patriciens fugitifs qui , après avoir possédé les palais de la terre , s'estimèrent heureux de partager la cellule d'un cénobite. La paix du saint et les troubles du monde font un merveilleux effet dans les lettres du savant interprète de l'Écriture.
Sainte Paule et sainte Eustochie sa fille étaient deux grandes dames romaines de la famille des Gracques et des Scipions. Elles quittèrent les délices de Rome pour venir vivre
I4t nfUjAM
et BMHirir è Bethléem éam ht pnllfiwdei vertua vmnmdii qoe8.Leurépitaplie,£ûla {MursaiMt JAténMf ft*fl^ lidi Mies bonne #1 est trop counie poor fiieje la lanmrla uA ;
ScijMO , quam gênait , etc.
On voit dans Toratoire de saint Jérôme un tableau où ce saint conserre Tair de tête qu*il a pris sous le pinceau du Carrache et du Dominiquin . Un autre tableau offre les îm^es de Paule et dlBustoebie. Ces deux héritièfes de Seîpion sont représentées mwtes et couchées dans le même oerêœii. Par une idée touchante , le peintre a donné aux deux saintes ma» ressemblance parfaite ; on distingue seulement la fille de la mère à sa jeunesse et à son Toile blan<i : Tune a marché plus longtemps et Pautre plus vite dans la vie; et elles sont arri* vées au port au même moment.
Dans les nombreux tableaux que Ton voit aux lieux sainte , et qu'aucun voyageur n*a décrits ■ , j*ai cru quelquefois reconnaître la touche mystique et le ton inspiré de Murillo : il serait assez singulier qu'un grand maître eût à la crèche ou au tombeau du Sauveur quelque chef-d'œuvre ineonnu.
Nous remontâmes au couvent. J'examinai la campagne du haut d'une terrasse. Bethléem est bé^ sur un monticule qui domine une longue vallée. Cette vallée s'étend de Test à l'ouest : la colline du midi est couverte d'oliviers clanr-s»mes sur un terndn rougeâtre, hérissé de cailloux ; la colline du nord porte des figuia*s sur un sol semblable à celui de Pautre colline. On découvre çà et là quelques ruines , entre autres les débris d'une tour qu'on appelle la Tour de Sainte- Paule, Je rentrai dans le monastère , qui doit une partie dé sa richesse à Baudouin , roi de Jérusalem et successeur de Godefroi de Bouillon : c'est une véritable forteresse, et ses murs sont si épais qu'ils soutiendraient aisément un si^ contre les Turcs.
L'escorte arabe étant arrivée , je me préparai à partir pour
* Villamoat avait été frappé de la beaaté d'un saint Jérôme.
BB PAW ^ JfBUSALBM. 343
la mer Mort». Endéjeaiiaot aveo les leligieui , quifonnaient 110 eerde autour de moi , ils m'apprirent qu'il y avait an couvent un père ^ Français de nation. On Tenvoya chercher : il vint les yeux baissés , les deux mains dans ses manches , marchant d'un air sérieux ; il me donna un salut froid et court. Je n'ai jamais entendu chez l'étranger le son d'une voix française sans être ému :
Après nn û long temps.
Oh t que cette parole à non ordlle est chère!
Je fis quelques questions à ce religieux. Il médit qu'il s'appelait le père Clément; qu'il était des environs de Mayenne ; que, se trouvant dans un monastère en Bretagne, il avait été déporté en Espagne avec une centaine de prêtres comme lui ; qu'ayant reçu l'hospitalité dans un couvent de son ordre , ses supérieurs l'avaient ensuite envoyé missionnaire en terre sainte. Je lui demandai s'il n'avait point envie de revoir sa patrie , et s'il voulait écnre à sa famille. Voici sa réponse mot pour mot : « Qui est-ce qui se souvient encore de mm en « France? Sais-je si j'ai encore des frères et des sœurs? J'^es- « père obtenir, par le mérite de la crèchedu Sauveur, la force « de mourir id, sans importuner personne et sans songer à « un pays où je suis oublié. »
Le père Clément fut obligé de se retirer : ma présence avait réveillé dans son cœur des sentiments qu'il cherchait à éteindre. Telles sont les destinées humaines : un Français gémit aujourd'hui sur la perte de son pays aux mêmes bords dont les souvenirs inspirèrent autrefois le plus beau des cantiques sur l'amour de la patrie :
Super flamina BabyloDÎs, elc.
Mais ces fils d'Aaron , qui suspendirent leurs harpes aux saules de Babylone, ne rentrèrent pas tous dans la cité de David ; ces filles de Judée , qui s'éeriaient sur le bord de l'Euphrate :
344 ITINÉEÂIBB '
O rives dn Jourdain! ôcharopsaimés des ciettxt «te., .
ces compagnes d'Ësther ne revirent pas toutes Emmaus et Bethel : plusieurs laissèrent leurs dépouilles aux champs de la captivité.
A dix heures du matin nous montâmes à cheval , et nous sortîmes de Bethléem. Six Arabes bethléémites à pied, armés de poignards et de longs fusils à mèche , formaient notre escorte. Ils marchaient trois en avant et trois en arrière de nos chevaux. Nous avions ajouté à notre cavalerie un âne qui portait Feau et les provisions. !Nous prîmes la route du monastère de Saint-Saba , d'où nous devions ensuite descendre à la mer Morte, et revenir par le Jourdain.
Nous suivîmes d'abord le vallon de Bethléem , qui s'étend au levant, comme je l'ai dit. Nous passâmes une croupe de montagnes où l'on voit sur la droite une vigne nouvellement plantée , chose assez rare dans le pays pour que je l'aie re« marquée. Nous arrivâmes à une grotte appelée la Grotte des Pasteurs. Les Arabes l'appellent encore Dta-el-Natour , le Village des Bergers. On prétend qu'Abraham faisait paître ses troupeaux dans ce lieu , et que les bergers de Judée furent avertis dans ce même lieu de la naissance du Sauveur.
« Or, il y avait aux environs des bergers qui passaient la « nuit dans les champs , veillant tour à tour à la garde de « leurs troupeaux.
a £t tout d'un coup un ange du Seigneur se présenta à « eux , et une lumière divine les environna , ce qui les remplit « d'une extrême crainte.
« Alors l'ange leur dit : Ne craignez point, car je viens « vous apporter une nouvelle qui sera pour tout le peuple le « sujet d'une grande joie.
« C'est qu'aujourd'hui , dans la ville de David , il vous est « né un Sauveur, qui est le Christ , le Seigneur.
« Et voici la marque à laqudle vous le reconnaîtrez : Vous . « trouverez un enfant emmaillotté , couché dans une crèche.
<( Au même instant il se joignit à l'ange une grande troupe « de l'armée céleste , louant Dieu et disant :
DE PAEIft A j£rIJSALSM. 345
Cl Gloire à Dieu au plus haut des eieux , et paix sur k terre « aux hommes de bomie volonté , ehéris de Dieu ! »
La piété des fidèles a transformé cette grotte en une chapelle. Elle devait être autrefois très-omée : j'y ai remarqué trois chapiteaux d'ordre corinthien, et deux autres d'ordre ionique. La découverte de ces derniers était une véritable merveille ; car on ne trouve plus guère après le siècle d'Hélène que l'éternel ccnrinthien.
En sortant de cette grotte , et marchant toujours à l'orient , une pointe de compas au midi , nous quittâmes les montagnes Rouges pour entrer dans une chaîne de montagnes blanchâtres. ïïos chevaux enfonçaientdans une terre molle et crayeuse, formée des débris d'une roche calcaire. Cette terre était si horriblement dépouillée qu'elle n'avait pas même une écorce de mousse. On voyait seulement croître çà et là quelques touffes de plantes épineuses aussi pâles que le sol qui les produit, et qui semblait couvertes de poussière comme les arbres de nos grands chemins pendant l'été.
En tournant une des croupes de ces montagnes , nous aperçâmes deux camps de Bédouins : l'un formé de sept tentes de peaux de brebis noires disposées en carré long , ouvert à l'extrémité orientale; l'autre composé d'une douzaine de tentes plantées en cercle. Quelques chameaux et des cavales erraient dans les environs.
11 était trop tard pour reculer : il fallut fiiire bonne contenance, et traverser le second camp. Tout se passa bien d'alxMrd : les Arabes touchèrent la main des fiethléémites et la barbe d'Ali-Aga. Mais à peine avions-nous franchi les dernières tentes , qu'Hun Bédouin arrêta l'âne qui portait nos vivres. Les Bethléémites voulurent le repousser ; l'Arabe appela ses frères à son secours. Ceux-ci sautent à cheval : on s'arme , on nous enveloppe. Ali parvint à calmer tout ce bruit pour quelque argent. Ces Bédouins exigèrent un droit de passage : ils prennent apparemment le désert pour un grand chemin ; chacun est maître chez soi. Ceci n'était que le prélude d'une scène l lus violente.
Une lieue ploi loin , en desoeodanl le revers 4*miii moota-* gne , nous déoQivxSmes k dme de deu^ blutes lours qui s'^levaieot dans une vallée profonde : c'était le couvent de SMnt- Saba. Gomme noua approchions » une nouvelle troupe d'jÉ^ri^ bes , cachée au fond d'un ravin 9 se jeta sur notre escorte en poussant des hurlements. Dans un instant nous vtmes voler les pierres , brUler le| poignards , »ins\i&[ les fusils. Ali se précipita dans la mêlée; nous courons pour lui prêter secours : il saisit le chef des Bédouins par la barbe , Tentraine sous le ventre de son cheval , et le menace de l'écraser s'il ne fait finir c^te querelle. Pendant le tumulte un religieux grec criait de son o4té et gesticulait du haut d'une tour ; il cherchait inutilement à mettre la paix. Nous étions tous arrivés à la porte de Saint-Saba. Les frères, en dedans, tournaient la def, mais avec lenteur ; car ils craignaient que dans ce désordre on ne pillât le monastère. La janissaire , fatigué de ces délais , entrait en fureur contre les religieux et contre les Arabes. Enfin il tira son sabre , et allait abattre la tête du chef des BédouîlMi , qu'il tenait toujours par la barbe avec une force surprenante, lorsque le couvent s'ouvrit. Nous nous précipitâmes tous pélo*méle dans une cour, et la porte se referma sur nous. L'al&ire devint alors plus sérieuse : nous n'étions point dans Tintérieur du couvent; il y avait une autre cour à passer, et la porte de cette cour n'était point ouverte. Nous étions renliNrmés dans un espace étroit, où nous nous blessions avec nos «rmes , et où nos chevaux , animés par le bruit, étaient devraïus furieux. Ali prétendit avoir détourné un coup de poignard ^'un Arabe me portait par derrière , et il montrait sa main ensanglantée; mais AU, très-brave homme d'ailleurs, aimait l'argent, comme tous les Turcs. La dernière porte du monastère s'ouvrit; le chef des religieux parut, dit quelques mots , et le bruit c^sa. Nous apprîmes alors le sujet
de la contestation.
Les derniers Arabes qui nous avaient attaqués appartenaient à une tribu qui prétendait avoir seule le droit de conduire les étrangers à Saint-Saba. LesBethléémites , qui désiraient avoir
M 9lMn k SihtBklMÊL. S47
le prix de Tescorte, et qui ont une réputation de courage à soutenir, n'ayaientpas voulu céder. Le supérieur du monastère avait promis que je satisferais les Bédouins, et Tafiaire s^était arrangée. Je ne leur voulais rien donner, pour les punir. Ali-Aga me représenta que si Je tenais à cette résolution, nous ne pourrions jamais arriva au Jourdain; que ces Arabes iraient appeler les autres tribus ; que nous serions inâdlli* blement massacrés; que c'était la raison pour laquelle il n'avait pas voulu tuer le chef; car, une fols le sang versé , nous n^aurions eu d'autre parti à prendre que de retourner promptement à Jérusalem.
Je doute que les couvents de Scété soient placés dans des lieux plus tristes et plus désolés que le couvent de Saint-Saba. n est bâti dans la ravine même du torrent de Cédron, qui peut avoir trois ou quatre cents pieds de profondeur dans cet endroit. Ce torrent est à sec, et ne roule qu'au printemps une eau fangeuse et rougie. L'église occupe une petite éminence dans le fond du lit. De là les bâtiments du monastère s'élèvent par des escaliers perpendiculaires et des passages creusés dans le roc , sur le flanc de la ravine , et parviennent ainsi jusqu'à la croupe de la montagne , oh ils se terminent par deux tours carrées. L'une de ces tours est hors du couvent ; elle servait autrefois de poste avancé pour surveiller les Arabes. Du haut de ces tours, on découvre les sommets stériles des montagnes de Judée; au-dessous de soi, l'œil plonge dans le ravin desséché du torrent de Cédron , où l'on voit des grottes qu'habitèrent jadis les premiers anachorètes. Des colombes bleues nichent aujourd'hui dans ces grottes , comme pour rappeler, par leurs gémissements, leur innocence et leur douceur, les saints qui peuplaient autrefois ces rochers. Je ne dois point oublier un palmier qui croît dans un mur sur une des terrasses du couvent; je suis persuadé que tous les voyageurs le remarqueront comme moi : il faut être environné d'ime stérilité aussi af&euse pour sentir le prix d'une touffe de verdure.
Quant à la partie historique du couvent de Saint-Saba, le
lecteur peut avoir reeours à la lettre du père liéret et à la ^ie des Pères du Désert. On montre aijyourd'hiii dans ce monastère trois ou quatre mille têtes de morts, qui sont celles des religieux massacrés par les infidèles. Les moines me laissèrent on quart d'heure tout seul avec ces reliques : ils semblaient avoir deviné que mon dessein était de peindre un jour la situation de l'âme des solitaires de la Thébaîde. Mais je ne me rappelle pas encore sans un sentiment pénible qu'un caloyer voulut me parler de politique , et me raconter les secrets de la cour de Russie. « Hélas! mon père, lui dis-je, où « chercherez-vous la paix, si vous ne la trouvez pas ici? »
Mous quittâmes le couvent à trois heures de Taprès-midi; nous remontâmes le torrent de Cédron ; ensuite, traversant la ravine, nous r^rlmes notre route au levant. Nous découvrîmes Jérusalem par une ouverture des montagnes. Je ne savais trop ce que j'apercevais ; je croyais voir un amas de rochers brisés : l'apparition subite de cette cité des désola lions au milieu d'une solitude désolée avait quelque chose d'effrayant; c'était véritablement la reine du désert.
Mous avancions : l'aspect des montagnes était toujours le même, c'est-à-dire blanc poudreux, sans ombre, sans arbre, sans herbe et sans mousse. A quatre heures et demie, nous descendîmes de la haute chaîne de ces montagnes sur une chaîne moins élevée. Nous cheminâmes pendant cinquante minutes sur un plateau assez égal. Nous parvînmes enfin au dernier rang des monts qui bordent à l'occident la vallée du Jourdain et les eaux de la mer Morte. Le soleil était près de se coucher : nous mîmes pied à terre pour laisser reposer les chevaux, et je contemplai à loisir le lac, la vallée et le fleuve.
Quand on parle d'une vallée, on se représente une vallée cultivée ou inculte : cultivée, elle est couverte de moissons, de vignes, de villages, de troupeaux; inculte, elle offre des herbages ou des forêts ; si eUe est arrosée par un fleuve, ce fleuve a des replis; les collines qui forment cette vallée ont elles-mêmes des sinuosités dont les perspectives attirent agréa* blement les regards.
Ici, rien de toat cela : qu'on se figure deux longues ehatnes de montagnes, courant psoraUèlement du septentrion au midi, sans détours, sans sinuosités. La chaîne du leyant , appelée montagne d'Jlrabie, est la plus élevée; vue à la distance de huit à dix lieues, on dirait un grand mur perpendiculaire, tout à fait semblable au Jura par sa forme, et par sa couleur azu* rée : on ne distingue pas un sommet, pas la moindre cime; seulement on aperçoit çà et là de légères inflexions, comme si la main du peintre qui a tracé cette ligne horizontale sur le eid eût trenôblé dans quelques endroits '.
La chaîne du couchant appartient aux montagnes de Judée. Moins élevée et plus inégale que la chaîne de Test, elle en diffère encore par sa nature : elle présente de grands monceaux de craie et de sable qui imitent la forme de faisceaux d^armes, de drapeaux ployés, ou de tentes d'un camp assis au bord d'une plaine. Du côté de l'ÀraMe, ce sont au contraire de noirs rochers à pic, qui répandit au loin leur ombre sur les eaux de la mer Morte. Le plus petit oiseau du ciel ne trouverait pas dans ces rochers un brin d'herbe pour se nourrir ; tout y annonce la patrie d'un peuple réprouvé ; tout semble y respirer l'horreur et l'inceste d'où sortirent Ammon et Moab.
La vallée comprise entre ces deux chaînes de montagnes offre un sol semblable au fond d'une mer depuis longtemps retirée; des plages de sel, une vase desséchée, des sables mouvants et comme sillonnés par les flots. Çà et là des arbustes chétifs croissent péniblement sur cette terre privée de vie ; leurs feuilles sont couvertes du sel qui les a nourris, et leur écorcca le goût et l'odeur de la fumée. Au lieu de villages, on aperçoit les ruines de quelques tours. Au milieu de la vallée passe un fleuve décoloré ; il se traîne à regret vers le lac empesté qtd l'engloutit. On ne distingue son cours au milieu
' Tontes ces descriptions de la mer Moilf et du Jourdain se ratronvent dans les Martyrs, iirre nx ; mais comme le sujet est important, et que fai ajouté. dans r/<tf»eratre plusieurs traits à ces descriptions, Je n'ai pas craint de les répéter.
S5e mirtBÂtfti
deFarène qae par \tê satdes elles roseaia qui k bordent i l'Arabe se cache dans ces roseaux pour attaquer le vojFageiir et d^oiller le pMerin.
Tds sont ces lieux, finneiix par les hénédictloiis et par les madlédieti<ms du cid : ce fleuve est le Jourdam; ee lac est la mer Morte; elle paraît btillante, mais les vHto eoupaisAes qu^elle cache dans son sefu sembleût avoir «npoisouné ses flots. Ses abfmes solitaires ne peuvent nourrir aucun être vi« vant«; Jamais vaisseau n'a pressé ses ondes*; ses grèves sont sans oiseaux, sans ailires, sans verdure; et son eau, d'une amertume affreuse, est si pesante, que les vents les phu impétueux peuvent à peine la soulever.
Quand on voyage dans la Judée, d'dM)rd un grand ennui saisit le cœur; mais lors<}ue, passant de solide ensolkude, l'espace s'étend sans homes devant vous, peu à peu Tennui se dissipe, on éprouve une terreur secrète qui, loin d'abaisser Pâme, donne du courage et ^ève le génie. Des aspects extraordinaires décèlent de toutes |>2ffts une terre travaillée par des miracles : le soldl brûlant, Faigle impétueux, le figuier stérile, toute la poésie, tous les tableaux de fËcriture sont là. Chaque nom renferme un mystère; chaque grotte déclare l'avenir; chaque sommet retentit des accents d'un prophète. Dieu même a parlé sur ces bords : les torrents desséchés, les rochers fendus, les tombeaux entr^ouverts, attestent le prodige ; le désert paraît encore muet de terreur, et l'on diraât qu'il n'a osé rompre le silence depuis qu'il a entendu la voix de l'Étemel.
I^ous descendîmes de Fa croupe de la montagne afin d'aller passer la nuit au bord de la mer Morte, pour remonter ensuite au Jourdain. En entrant dans la vallée, notre petite troupe se resserra : nos Bethléémites préparèrent leurs fusils, et marchèrent en avant avec précaution. Nous nous trouvJotis sur le chemin des Arabes du désert, qtd vont chercher du sel au
» Jernitropinkni générale. On Tayoirqpa'eUe B'«8t paut^tre pat fondée.
3 StrabOD» Pline et Diodore de Sicile parlent de radeaux avec lesquels les Arabes vont recueUlir l'asphalte. Diodore décrit ces radeanx : ils étaient faits avec des nattes de joncs entrdacés. (DioD., Uv. ux. )'rACite (Mt mention d'un bateau « mais il se trompe visiblement.
^S PÀ]U« A JÉIUISÀLBM. 3fii
lae, et qm font une gmenoe iiiipitQyaMQ au Tqyageiur. Le» mmtn des Bédaiiins comiQeQeeat ^ s'altéier, par uae trop grande fréquentation aveo le^ Turcs et les {européens. Ils prostituent maintenant leurs filles et leurs épouses, et égorgent le T(^ag0ur QU'ito se comptaient autrefois de dépouiller.
Moua marebânies ainsi pendant 4eux heures le pistolet à la main, comme en pays ennemi. Nous suiyions, entre les dunes de sable, les fissures qm s'^tai^t forums dans ipe vase cuite aux rayons du soleil. Un9 (sroA^ de sel recouvrait l'arène, et présentait comme un ebamp d«i n«ige, d'où s'élevaient quelques arbustes raehitîqiies. Nous arrivâmes tout à coup au lac; je dis tout k coup p«pee que je fn'en croyais encore assez éloigné. Aucun bruit, auqune fraîpheur ne m'avait annoncé l'approche des eaux. La grève seipée de pierres était brûlante, le flot était sans mouvem^t et al;>SPl^inent mort sur la rive.
Il était nuit ebse : la première chose que je fis en mettant pied à terre fîit d'entrer dans le lac jusqu'au]^ genoux, et de porter l'eau à ma bouche. Il me fut impo^&ible de l'y retenir. La salure en est beauecHip plus forte que cell^ de la mer, et elle produit sur las lèvres V^et d'une fi^rtf solution d'alun. Mes bottes furent à peine séebées, qu'elles se couvrirent de sel; nos iiétemeats et nos mains toeiat en ipoins datrois heures imprégnés de ce minéral. Galien avait di^ remarqué ces effets, et Poeocke en a ooi^rmé l'existenoe.
Nous établîmes notre camp au bord du lae, et les Betbléé- Biites firent du feu pour pr^arer le eafé. II0 ne manquaient pas de bois, car le rivage était ^cmnbré de branches de tamarin apportées par les Arabes. Outee le s^ que ceux-ci trouvent tout formé dans cet endroit, ils le tirent encore de l'eau par ébullition. Telle est la force de l'habitude, nos Bethléémites avaient marché avec beaucoup de prudence dans la campagne, et ils ne crai^ûrent point d'allumer un feu qui pouvait bien plus aisément les trahir. L'un d'eux se servit d'un moyen singulier pour faire prendre le bois : il enfourcha le bûcher, et s'abaissa sur le feu ; sa tunique s'enfla par la fumée ; alors
S53 ITIlfiHAUlB ^
U se releva brusquement : Tair aspiré par cette espèee de pompe fit sortir du foy^ une flamme brillante. Après avoir bu le café, mes compagnons s^endormirent, et je restai seul éveillé avec nos Arabes.
Vers minuit j'entendis quelque bruit sur le lac. Les Bethléémites me dirent que c'étaient des légions de petits poissons qui viennent sauter au rivage. Ceci contredirait l'opinion généralement adoptée, que la mer Morte ne produit aucun être vivant. Pococke, étant à Jérusalffln, avait «itendu dire qu'un missionnaire avait vu des poissons dans le lac Asphaltite. Hasselquist et Maundrell découvrirent des coquillages sur la rive. M. Seetzen, qui voyage encore en Arabie, n'a remarqué dans la mer Morte ni hélices ni moules; mais il a trouvé quelques escai^ots.
Pococke fit analiser une bouteille d'eau de ceUe mer. £a 1778, MM. Lavoisier, Macquer et Sage renouvelèrent cette analyse ; ils prouvèrent que l'eau contenait, par quintal, qua* rante-quatre livres six onces de sel, savoir : six livres quatre onces de sel marin ordinaire, et trente-huit livres deux onces de sel marin à base terreuse. Dernièrement M. Gordon a fait faire à Londres la même expérience. « La pesanteur spédfi- « que des eaux (dit M. Malte-Brun dans ses Annales) est de « 1,211, celle de l'eau douce étant 1 ,000 : elles sont parfaite- « ment transparentes. Les réactife y démontrent la présence « de l'acide marin et de l'acide sulfonque; il n'y a point d'a- « lumine : elles ne sont point saturées de sel marin; elles ne « changent point les couleurs, telles que le tournesol ou la « violette. Elles tiennent en dissolution les substances sui>» « vantes, et dans les proportions que nous allons indiquer :
Mariate de chaux 3,920
demagaésie. . 10,246
— de soude 10,360
Sulfate de ebaux 0,054
24|$80 sur 100.
DB PÀBIS ▲ JBBUSÀLBM. 85S
« Ces substances étrangères forment donc environ un quart « de son poids à l'état de dessiccation parÊiite; mais dessé- « chées seulement à 180 degrés (Fahrenheit), elles en for- « ment 41 pour 100. M. Gordon, qui a apporté la bouteille a d'eau soumise à l'analyse , a kti-méme constaté que les « hommes y flottent , sans avoir appris à nager. »
Je possède un vase de fer^lanc rempli de l'eau que j'ai prise moi-même dans la mer Morte. Je ne l'ai point encore ouvert; mais au poids et au bruit je juge que le fluide est un peu diminué. Mon projet était d'essayer l'expérience que Pococke propose, c'est-à-dire de mettre de petits poissons de mer dans cette eau , et d'examiner s'ils y pourraient vivre : d'autres occupations m'ayant empêché de tenter plus tôt c^ essai , je crains à présent qu'il ne soit trop tard.
La lune, en se levante deux heures du matin, amena une forte brise qui ne rafraîchit pas l'air, mais qui agita un peu le lac. Le flot chargé de sel retombait bientôt par son poids , et battait à peine la rive. Un bruit lugubre sortit de ce lac de mort, comme les clameurs étouffées du peuple abtmé dans ses eaux.
L'aurore parut sur la montagne d'Arabie en face de nous. La mer Morte et la vallée du Jourdain se teignirent d'une couleur admirable ; mais une si riche apparence ne servait qu'à mieux Êdre paraître la désolation du fond.
Le lac fameux qui occupe l'emplacement de Sodome et de Gomorrhe est nommé mer Morte ou mer Salée dans l'Écriture; JsphaUUey par les Grecs et les Latins; Almoienah el Bahar-Loth, par les Arabes; Vla-Degnisit par les Turcs. Je ne puis être du sentiment de ceux qui supposent que la mer Morte n'est que le cratère d'un volcan. J'ai vu le Vésuve , la Solfatare , le Monte-Nuovo dans le lac Fusin , le pic des Açores , le Mamelife vis-à-vis de Carthage, les volcans éteints d'Auvergne; j'ai partout remarqué les mêmes caractères, c'est-à-dire, des montagnes creusées en entonnoir , des laves, et des cendres où l'action du feu ne se peut méconnaître. La ipor Morte, au contraire, est un lac assez long« courbé en arc,
3^4 ItlNBlUUB
encaissé entre deux ebalnes de tmaOt^nà^ qoà n'ont eautre. elles aucune cohérence de forme, aucune homogénéité de sol. £Uesne8ere|ioigiumtpomta«xdeia:ei;trémitésdulac: elles contiDuent Y d'un oot^ , à hoicLer la ¥aUé0 du Jourdain en se rapprodumt vers knnrd jusqu'au lac df» Tibââade ; et , de Tautre, elles vont, en s^éearlant» sa perdre au midi dans les sables de rYémen. 11 est vrai qu'on trouvQ du bitume , des eaux chaudes et des pitres pbpaphoiiques dans la pinèdes montagnes d'Ar^diie; mi|is je n'en ai point yu dans la chaîne opposée. D'aiUeurs la présence des ea^x thermales , du soufre et de l'asphalte, ne suffît point pour attester l'eidsteace antérieure d'un vokan. C'est dire asses que , quant aux villes abîmées , je m'en tiens au sfma de l'Éccituse , sans app^er la physique à mon secours. û'aiUenrs, en adoptant l'idée du professeur Michaëlia tf du savant Busching dans son Mémoire êur kl mer Morte, la physique peut encore être admise dans la catastrophe des viOes oDupabks, saM Uesser la reUgion. Sodome était bâtie sut une carrièie de bitume, comnie on le sait par le témoignage de Iteise et de «kisèf^e , qui parlent des puits de bitume de la vallée de Siddim. La foudre alluma ce gou&e ; et ks viUea s'-0)lMi€àE«»t dans l'incendie sontenain. M. Malte-Bmn coq^eeture trè^ingénieusement que Sodome et Gomoirhe pouvaient être, elles-mêmes bâties en pierres bituminciises, et s'être enikimmées au feu du ciel.
Stralxm parle de trrâe villes englouties ckms le lac Asphaltite ; Etienne de Byzance ai compte huit; la Genèse en place cinq m vqlle sUvesiri, Sodome, Gomorrhe, Adam 9 Sd^m , et Bala qu Ségor ; mais ette ne marqua que les de^x premières comme détrukes par la colère de Dieu : le Deuié- Tonome en cite quatre : Sodome, GomorrhCf Adaq» et Se* bmm ; la Sagesse en compte cinq sans les désigner : Gfisceur dente igné in Pentapolim,
Jacques Gerbus ayant remarqué que sept grands courants d'eau tombent dans la m^ Morte , Eeland en conclut que cette mer devait se dégager de la superfluité de ses eaux par
DB PAUt, A #SftlI8ÀI.BM. tê$
des ctmanxsoQlanraias; Sand^et qodqiifia aiilxai vof^g/mm ont énoueé la même o{»iiioii : mm elle est ai^onicl'hiii simydonnée, d'apiès les observations du doct^r Hall^ swr l'évaporation ; observations admises par Sbaw ^ qui trouve pourtant que le Jourdain roule par jour à la mer Iforle six miW lions quatre-ving&<Ux mille tonnes d'etu, sans compter les eaux de YArnon et de sept anitres loirents. Plusieurs voyageurs, entre autres Troïb ^ d'Arvieux, disent avoir remarqué des débris de murailles et de pidais dans les eaux de la mer Morte. Ce rapport semble eoiÂrmé par Mauudreli et pm* le père Nau. Les anciens sont plus positifs à ce sujet : Joséphe, qui se s^ d'une expression poétique , dit qu'on apercevait au bord du lac les ombras des cités débites. Strabou donne soixante stades de tour aux ruines de Sodome ; Tacite parle de ces débris : je ne sais s'ils aôstmit encore , je ne les ai point vus; mais comme le lac s'âive ou se retire s^n les saisons , U peut cacber ou découvrir tour à tour les squelettes d^ villes r^rouvées.
IjCs autres merveilles racontées de la mer Morte ont disparu devaa^t un examen plus sévm. On sait aujourd'hui que les corps y plongei^ ou y siirna^nt, suivant les lois de la pesaiM^ur de ces corps el de la pesanteur des eaux du lac. Lc^ vapeurs eu^iestéea qui devaient aiHrtir de son sein se réduisent à une fcNTte odeur de marine « à des fiunées qui annoncent ou suivent Témecsion de l'asphalte , et à des brouillards, à la vérité malsains comnie tous les brouillards. Si jamais les Turcs k permettaient, ^ qu'on pât transporter upe barque de J#£& à la mter Atiorte, fHk ferait certainement des déeouverte^ curieuses sur qe lac Les anciens le connai»' saient beaucoup mieux que nous , eoflnme on le voit par Arisr tote, Strabon , Diodore de Sicile, Pline, Tacite, Solin , Jo- ^pbe , Galien , Dipseorlde , Etienne de Bj^zonce. ]Hos vieilles cartes tracent aussi la for^ie de ce lac d'un^ manière pliv patisfaisante que les cartes modernes. Personne jusqu'à présent n'en a fait le tour, û ce n'est Daniel, abbé de Saiutr gaba. JUm nous a eouservé dans son Voyage le récit de ce
t66 ITIMÉUIAB
sectaire. Nous apprenons par ce récit « que k mer Morte, « à sa fin, est comme séparée en deux , et qu'il y a un che- « min par où on la traverse n'ayant de l'eau qu'à mi-jambes , « au moins en été; que là , la terre s'élève et borne un autre « petit lac , de figure ronde un peu ovale , entouré de plaines « et de montagnes de sel; que les campagnes des environs « sont peuplées d'Arabes sans nombre , etc. » Nyembourg dit à peu près les mêmes choses ; l'abbé Mai^ti et M. de Volney ont Mt usage de ces documents. Quand nous aurons le Voyage de M. Seetzen, nous serons vraisemblablement mieux instruits.
Il n'y a presque point de lecteur qui n'ait entendu parler du fameux arbre de Sodome : cet arbre doit porter une pomme agréable à l'œil , mais amère au goût et pleine de cendres. Tacite , dans le cinquième livre de son Histoire, et Josèphe , dans sa Guerre des Juifs y sont , je crois , les deux premiers auteurs qui aient fait mention des fruits singuliers de la mer Morte. Foulcber de Chartres, qui voyageait en Palestine vers l'an 1100, vit la pomme trompeuse , et la compara aux plaisirs du monde. Depuis cette époque, les uns, comme Ceverius de Vera, Baumgarten {Feregrinationis in jEgyptum, etc.), Pierre de la Vallée ( f^iaggi) , Troïlo, et quelques missionnaires , confirment le récit de Foulcber ; d'autres , comme Reland , le père Néret , Maundrell , inclinent à croire que ce fruit n'est qu'une image poétique de nos dusses joies, mala mentis gaudia; d'autres enfin, tels que Pococke, Shaw, etc., doutent absolument de son existence.
Amman semble trancher la difficulté ; il décrit l'arbre, qui, selon lui , ressemble à une aubépine : « Le fruit, dit-il, est « une petite pomme d'une belle couleur, etc. »
Le botaniste Hasselquist survient ; il dérange tout cela. La pomme de Sodome n'est plus le fruit d*un arbre ni d'un arbrisseau , mais c'est la production du solanum mehngena de Linné. » On en trouve , dit-il, quantité près de Jéricho, « dans les vallées qui sont près du Jourdain, dans le voisi» « nage de la m&t Morte : il est vrai qu'Us sont quelquefois
DB PABIS ▲ JBBOSALBM. 857
« remplis de poussière. Mais cela n'arrive que lorsque le « fruit est attaqué par un insecte (tenthredo) , qiii convertit « tout le dedans en poussière , ne laissant que la peau en* « tière , sans lui rien faire perdre de sa couleur. »
Qui ne croirait après cela la question décidée sur Pautorité d'Hasselquist , et sur celle beaucoup plus grande de Linné, dans sa Flora Palxstinaf Pas du tout : M. Seetzen , savant aussi , et le plus moderne de tous ces voyageurs , puisqu'il est encore en Arabie , ne s'accorde point avec Hasselquist sur le solarium Sodomssum. « Je vis , dit-il , pendant mon « séjour à Karrak, chez le curé grec de cette ville, une es- « pèce de coton ressemblant à la soie : Ce coton , me dit-il , « vient dans la plaine £l-Gor, à la partie orientale de la mer « Morte, sur un arbre pareil au figuier, et qui porte le nom « à'Joescha-éz; on le trouve dans un fruit ressemblant à la « grenade. J'ai pensé que ces fruits , qui n'ont point de chair « intérieurement, et qui sont inconnus dans tout le reste de « la Palestine , pourraient bien être les fameuses pommes de « Sodome. »
Me voilà bien embarrassé, car je crois aussi avoir trouvé le fruit tant recherché : l'arbuste qui le porte croît partout à deux ou trois lieues de l'embouchure du Jourdain ; il est épineux , et ses feuilles sont grêles et menues ; il ressemble beaucoup à l'arbuste décrit par Amman; son fruit est tout à fait semblable , en couleur et en forme , au petit limon d'Egypte. Lorsque ce fruit n'est pas encore mûr, il est enflé d'une sève corrosive et salée; quand il est desséché, il donne une semence noirâtre qu'on peut comparer à des cendres, et dont le goût ressemble à un poivre amer. J'ai cueilli une demidouzaine de ces fruits ; j'en possède encore quatre desséchés, bien conservés , et qui peuvent mériter l'attention des naturalistes.
J'employai deux heures entières (5 octobre) à errer au bord de la mer Morte , malgré les Bethléémites , qui me pressaient de quitter cet endroit dangereux. Je voulais voir le Jouidain à l'endroit où il se jette dans le lac, point ess^*
tielquiiCa encore été recoimu qaeparHasgékpiist; mate les Arabes refusèrent de m'y conduire, parce que le fleuve, à Une lieue ^yiron de son embouchure , fait un détour sur la gauche, et se rapproche de U^ montage d'Arabie. Il fallut donc ma contenter de marcher vers la courbure du fleuve la plus rapprochée de nous. Nous levâmes le camp 9 et nous cheminâmes pendant une heure et demie, avec une peine excès* sive , dans une arène blanche et fine. Ifpus avancions vers un petit bois d'arbres de baume et de tamarins, qu'à mon grand étonnement je voyais s'élever du milieu d'un sol stérile. Tout à coup les Bethléémites s'arrêtèrent , et me montrèrent de la main^ au fond d'une ravine, quelque chose que je n'avais pas aperçu. Sans pouvoir dire ce que c'était , j'entrevoyais comme une espèce de sable en mouvement sur l'imipobilité du sol. Je m'approchai de ce singulier objet, et je vis un fleuve jaune que j'avais peine à distinguer de l'arène de ses deo^ rives. Il était profondéinent encaissé, et roulait avec lenteur une onde épaissie : c'était le Jourdain.
J'avais vu les grands fleuves de l'Amérique avec ce plaisir qu'inspirent la sditude et la nature \ j'avais visité le Tibre avec empressement, et recherché avec le même intérêt l'Ëurotas et le Céphise ; mais je ne puis dire ce que j'éprouvai à la vue du Jourdain. Non-seulement ce fleuve me rappelait une antiquité fameuse et un des plus beaux noms que jamais la plus belle poésie ait confiés à la mémoire des hommes, mais ses rives m'offîraient encore le théâtre des miracles de ma religion. La Judée est le seul pays de la terre qui retrace au voyageur le souvenir des affaires humaines et des choses du ciel , et qui fi^se naître au fond de l'âme , par ce mélange, un sentiment et des pensées qu'aucun autre lieu ne peut ins* pirer.
Les Bethléémites se dépouillèrent, et se plongèrent dans le JourdW' Je n'osai les imiter, à cause de la flèvrequi'me tourmentait toujours ; mais je me mis à genoux sur le bord avec mes deux domestiques et le drogman du monastère. Ayant oublié d'apportcar une Bible , nous ne pûmef réciter lesp^j^
^ges de l'Évangile relâti£s au lieu où nous étions; mais le drogman, qui connaissait les coutumes, psalmodia VJve, maris Stella, Nous y répondîmes comme des matelots au terme de leur voyage : le sire de Joinville n^était pas plus habile que nous. Je puisai ensuite de Teau du fleuve dans im vase de cuir : elle ne me parut pas aussi douce que du sucre, ainsi que le dit un bon missionnaire; je la trouvai , au contraire , un peu saumâtre ; mais , quoique j'en busse en grande quantité , elle ne me fît aucun mal : je crois qu'elle s^ rait fort agréable si elle était purgée du sable qu'elle charrie.
Ali-Aga fit lui-même des abluticms : le Jourdain est un Heuve sacré pour les Turcs et tes Arabes, qui conservent plusieurs traditions hébraïques et chrétiennes , les unes dérivées d'ismaël, dont les Arabes habitent encore le pays, les autres introduites chez les Turcs à travers les fables du Coran.
Selon d'Anville, les Arabes donnent au Jourdain le nom de Nahar-el-Arden; selon le père Roger, ils le nomment iVohar-el-Chiria. L'abbé Mariti fait prendre à ce nom la forme italieime de Scherîa, et M. de Volney écrit El-Charia.
Saint Jérôme, dans son traité de Situ et NonUnibus loco* rum Hebraicorunty espèce de traduction des Topiques d'£usèbe , trouve lé nom de Jourdain dans la réunion des noms des deux sources , Jor et Dan^ de ce fleuve; mais il varie ailleurs sur cette opinion ; d^autres la rejettent, sur l'autorité de Josèpbe, de Pline et d'Ëusèbe , qui placent l'unique source du Jourdain à Pânéades , au pied du mont Hémon dans l'Anti-Liban. La Roque traite à fond cette questi(m dans son P^oyage de Syrie : l'abbé Mariti n'a fait que le répéter, en dtant de plus im passage de Guillaume de Tyr, pour prouver que Dan et Panéades étaient la même ville : c'est ce que l'on savait. 11 fiiut remarquer avec Reland {Palestina ex ^onumentis veferîbus iUustrata } , contre l'opinion de saint Jérôme, que le nom du fleuve sacré n'est pas en hébreu Jordan, niais Jorden ; qu'en admettant même la première manière délire, on explique Jordan par fleuve du Jugement; Jor, que
360 iTtlfiAÀlAË
3aiiit Jérôme traduit par pttlpov, fluvitu, et Dan, que Pou rend ^«rjudicansy êwejudidum: étymologie si juste qu'elle rendrait improbable l'opinion des deux fontaines Jor et Dan, si d'ailleurs la géographie laissait quelque doute à ce sujet.
A environ deux lieues de l'endroit où nous étions arrêtés , j'aperçus plus haut, sur le cours du fleuve, un bocage d'une grande étendue. Je le voulus visiter; car je calculai que c'était à peu près là , en face de Jéricho, que les Israélites passèrent le fleuve, que la manne cessa de tomber, que les Hébreux goûtèrent les premiers fruits de la terre promise , que Naaman fut guéri de la lèpre , et qu'enfin Jésus-Christ reçut le baptême de la main de saint Jean-Baptiste. Nous marchâmes vers cet endroit pendant quelque temps : mais conmoe nous en approchions^ nous entendîmes des voix d'hommes dans le bocage. Malheureusement la voix de l'homme, qui vous rassure partout, et que vous aimeriez à entendre au bord du Jourdain , est précisément ce qui vous alarme dans ces déserts. Les Bethléémites et le drogman voulaient à l'instant s'éloigner. Je leur déclarai que je n'étais pas venu si loin pour m'en retourner si vite; que je consentais à ne pas remonter plus haut , mais que je voulais revoir le fleuve en face de l'endroit où nous nous trouvions.
On se conforma à regret à ma déclaration, et nous revln*» mes au Jourdain , qu'un détour avait éloigné de nous sur la droite. Je lui trouvai la même largeur et la même profon* deur qu'à une lieue plus bas , c'est-à-dire , six à sept pieds de profondeur sous la rive, et à peu près cinquante pas de largeur.
Les guides m'importunaient pour partir; Ali- Aga même murmurait. Après avoir achevé de prendre les notes qui me parurent les plus importantes, je cédai au désir de la caravane; je saluai pour la dernière fois le Jourdain ; je pris une bouteille de son eau et quelques roseaux de sa rive. Nous commençâmes à nous éloigner, pour gagner le village de Rihha' , Tancienne Jéricho, sous la montagne de Judée. A
; ' Il est remarquable que oe nom ; qoi signifie parfum , est presque aétoà.
DE PÀBIS k jéaUSàLBM. 361
peine avions-nous fait un quart de lieue dans la vallée , que nous aperçûmes sur le sable des traces nombreuses de pas d'hommes et de chevaux. Ali proposa de serrer notre troupe, afin d'empêcher les Arabes de nous compter. « S'ils peuvent « nous prendre, dit-il, à notre ordre et à nos vêtements, « pour des soldats chrétiens , ils n'oseront pas nous atta- « quer. » Quel éloge de la bravoure de nos armées !
Nos soupçons étaient fondés. Nous découvrîmes bientôt derrière nous, au bord du Jourdain, une troupe d'une trentaine d'Arabes qui nous observaient. Nous fîmes marcher en avant notre fn/a^i^^rie, c'est-à-dire, nos six Bethléémites , et nous couvrîmes leur retraite avec notre cavalerie ; nous mîmes nos bcigages au milieu : malheureusement Ta ne qui les portait était rétif, et n'avançait qu'à force de coups. Le cheval du drogman ayant mis le pied dans un guêpier, les guêpes se jetèrent sur lui , et le pauvre Michel , emporté par sa monture , jetait des cris pitoyables; Jean , tout Grec qu'il était, faisait bonne contenance; Ali était brave comme un janissaire de Mahomet II. Quant à Julien , il n'était jamais étonné ; le monde avait passé sous ses yeux sans qu'il l'eût regardé; il se croyait toujours dans la rue Saint-Honoré, et me disait du plus grand sang-froid du monde , en menant son cheval au petit pas : « Monsieur, est-ce qu'il n'y a pas de police « dans ce paysnci pour réprimer ces gens-là ? »
Après nous avoir regardés longtemps, les Arabes firent quelques mouvements vers nous; puis, à notre grand étonnement, ils rentrèrent dans les buissons qui bordent le fleuve. Ali avait raison : Us nous prirent sans doute pour des soldats chrétiens. Nous arrivâmes sans accident à Jéricho.
L'abbé Mariti a très-bien recueilli les faits historiques touchant cette ville célèbre * ; il a aussi parlé des productions de Jéricho, de la manière d'extraire l'huile de zaccon, etc. t il
de la femme qui reçut les espions de l'armée de Josué k Jéricho. Elle s'appelait Rahab.
' Il en a cependant oublié quelques-uns , tels que le don fait par Antoine à Cléopatre du territoire de Jéricho, etc.
JTIfVÉR. — T. I. 31
363 ITINÉIlAlBB
serait donc inutile de le répéter, à moins de faire, comme tant d'autres, un Voyage avec des Voyages. On sait aussi que les environs de Jéricho sont ornés d'otie source dont les eaux, autrefois amères, toenl adoucies par un miracle d^Éiisée. Cette source est située à deux milles au-dessus de la ville, au pied de la montagne où Jésus^lhrist pria et jeâna pendant quarante jours. Elle se divise en deux bras. On voitsur ses bords quelques champs de doura, des groupes d'acacias. Tarière qui donne le baume de Judée ■, et des arbustes qui ressembleiit au Itlas pour la feuille, mais dont je n'ai pas vu la fleur. Il n'y a plus de roses ni de palmiens à Jéricho, et je n'« pu y manger les nioolaï d'Auguste : ces dattes, au temps de BekHi , étaient fort d^énérées. Un vieil acacia protège la source; un autre arbre se penche un peu plus bas sur le ruisseau qui sort de eette source, et forme sur ce ruisseau un pont naturel.
J'aidit qu'Ali» Aga était né dans le village de Rihba (Jéricho), et qu'M en était gouverneur. 11 me conduisit éans ses États, oà je ne pouvais manquer d'élire bien reçu de ses sujets : en effet, Es vinrent complimenter leur souverain. Il voulut me faire entrer dans une vieille masure (fu'il appeiaftson diéieau; je refusai cet honneur, préférant dîner au boid de la source d'Elisée, nômiRée aujourd'hui source €tu MoL En trav^arsant le village, nous vîmes un jeune Arabe assis à l'écart, la tête ornée de plumes, et paré comme dans un jour de U^. Tous ceux qui pafssatent devant lui s'sHrrêtaient {H)ur le baiser au front et aux jOues : on me dit ^ue c'était un nouveau marié. Nous nous arrêtâmes à la source d'Elisée. On ^oi^ea un agneau, qu'on mitr^r tout entier à «n grand bâcher au bord de Feau ; un Arabe fit griller des gerbes de doura. Quand le festin fût préparé, nous nous assîmes en rond autour d'un plateau de bois, et chacun déchira aveeses mains une ipaxtie de la victime.
On aime à distinguer dans ces usages quelques traces des
> Il ne faut pas le confondre avec le fameux baumier , qui n'exitte plan à Jéricho. Il parait que celui-ci a péri yers te œptiëme siècle, car Arculfe ne le trouva plus. ( De Loc. SancU ap, Fen* Bed. )
DE PARIS Â JBBUSALEU. 263
mceurs des anciens jours, et à retrouver chez les descendant' d*Ismaël des souvenirs d'Abraham et de Jacob.
Les Arabes, partout où je les ai vus, en Judée, en Egypte, et même en Barbarie, m*ont paru d^une taille plutôt grande que petite. Leur démarche est fière. Ils sont bien faits et lé< gers. Ils ont la tête ovale, le front haut et arqué, le nez aquiliu, les yeux grands et coupés en amandes, le regard humide et singulièrement doux : rien n'annoncerait chez eux le Sauvage s'ils avaient toujours la bouche fermée ; mais aussitôt qu'ils viennent à parler, on entend une langue bruyante et fortement aspirée, on aperçoit de longues dents éblouissantes de blancheur, comme celles des chacals et des onces : différents en cela du Sauvage américain, dont la férocité est dans le regard, et l'expression humaine dans la bouche.
Les femmes arabes ont la taille plus liante en proportion que celle des hommes. Leur port est noble; et, par la régularité de leurs traits, la beauté de leurs formes et la disposition de leurs voiles, elles rappellent un peu les statues des prétresses et des Muses. Ceci doit s'entendre avec restriction : ces belles statues sont souvent drapées avec des lambeaux ; l'air de misère, de saleté et de souffrance dégrade ces formes si pures ; un teint cuivré cache la régularité des traits ; en un mot, pour vmr ces femmes telles que je viens de les dépeindre, il faut les contempler d'un peu loin, se contenter de l'ensemble, et ne pas entrer dans les détails.
La plupart des Arabes portent une tunique nouée autour des reins par une ceinture. Tantôt ils ôtent un bras de la manche de cette tunique, et ils sont alors drapés à la manière antique; tantôt ils s'enveloppent dans une couverture de laine blanche, qui leur sert de t(^e, de manteau ou de voile, selon qu'ils la roulent autour d'eux, la suspendent à leurs épaules, ou la jettent sur leur télé. Il marchent pieds nus. Ite sont armés d'un poignard, d'une lance ou d'un long fusil. Les tribus voyagent en caravane ; les chameaux cheminent à la file. Le chameau de tête est attaché par une corde de bourre de palmier au cou d'un âne , qui est le guide de la
364 ITINBRÀIBB
troupe : celui-ci, comme chef, est exempt de tout fardeau, et jouit de divers privilèges ; chez les tribus riches les chameaux sont ornés de franges, de banderoles et déplumes.
Les juments, selon la noblesse de leurs races, sont traitées avec plus ou moins d'honneurs, mais toujours avec une rigueur extrême. On ne met point les chevaux à l'ombre; on les laisse exposés à toute Fardeur du soleil, attachés en terre à des piquets par les quatre pieds, de manière à les rendre immobiles; on ne leur ôte jamais la selle; souvent ils ne boivent qu'une seule fois, et ne mangent qu'un peu d'orge en vingt-quatre heures. Un traitement si rude, loin de les faire dépérir, leur donne la sobriété, la patience et la vitesse. J'ai souvent admiré un cheval arabe ainsi enchaîné dans le sable brûlant, les crins descendant épars , la tête baissée entre ses jambes pour trouver un peu d'ombre, et laissant tomber de son œil sauvage un regard oblique sur son maître. Avez-vous dégagé ses pieds des entraves, vous êtes- vous élancé sur son dos, il écume, il frémit, il dévore la terre; la trompette sonne, il dit : Allons >/ et vous reconnaissez le cheval de Job.
Tout ce qu'on dit de la passion des Arabes x)Our les contes est vrai, et j'en vais citer un exemple : Pendant la nuit que nous Tenions de passer sur la grève de la mer Morte, nos Bethléémites étaient assis autour de leur bûcher, leurs fusils couchés à terre à leurs côtés, les chevaux attachés à des piquets, formant un second cercle en dehors. Après avoir bu le café et parlé beaucoup ensemble, ces Arabes tombèrent dans le silence, à l'exception du cheik. Je voyais à la lueur du feu ses gestes expressifs, sa barbe noire, ses dents blanches, les diverses formes qu'il donnait à son vêtement en continuant son récit. Ses compagnons l'écoutaient dans une attention profonde, tous penchés en avant, le visage sur la flamme, tantôt poussant un cri d'admiration, tantôt répétant avec emphase les gestes du conteur; quelques têtes de chevaux qui
* Fervam et fremem tofi>€t terram; Ubi audierit bttccinam, dieit: rah!
DB PÀBIS À JERUSALEM. 365
s^avançâient au-dessus de la troupe, et qui se dessinaient dans Fonabre, achevaient de donner à ce tableau le caractère le plus pittoresque, surtout lorsqu'on y joignait un coin du paysage de la mer Morte et des montagnes de Judée.
Si j'avais étudié avec tant d'intérêt au bord de leurs lacs les hordes américaines, quelle autre espèce de Sauvages ne contemplais-je pas ici ! J'avais sous les yeux les descendants de la race primitive des hommes, je les voyais avec les mêmes mœurs qu'ils ont conservées depuis les jours d'Agar et d'Ismaèl; je les voyais dans le même désert qui leur fut assigné par Dieu en héritage : Moratus est in solitudine, habitavUque in deserto Pharan. Je les rencontrais dans la vallée du Jourdain, au pied des montagnes de Samarie, sur les chemins d'ELabron, dans les lieux où la voix de Josué arrêta le soleil, dans les champs de Gomorrhe encore fumants de la colère de Jéhovah, et que consolèrent ensuite les merveilles miséricordieuses de Jésus-Christ.
Ce qui distingue surtout les Arabes des peuples du nouveau monde, c'est qu'à travers la rudesse des premiers on sent pourtant quelque chose de délicat dans leurs mœurs : on sent qu'ils sont nés dans cet Orient d'où sont sortis tous les arts, toutes les sciences, toutes les religions. Caché aux extrémités del'Occidentf dans un canton détourné de l'univers, le Canadien habite des vallées ombragées par des forêts étemelles, et arrosées par des fleuves immenses; l'Arabe, pour ainsi dire jeté sur le grand chemin du monde, entre l'Afrique et l'Asie, erre dans les brillantes régions de l'aurore, sur un sol sans arbres et sans eau. Il faut parmi les tribus des descendants d'Ismaél des maîtres, des serviteurs, des animaux domestiques, une liberté soumise à des lois. Chez les hordes américaines, l'honmie est encore tout seul avec sa fière et cruelle indépendance : au lieu de la couverture de laine, il a la peau d'ours ; au lieu de la lance, la flèche ; au lieu du poignard, la massue; il ne connaît point et il dédaignerait la datte, la pastèque, le lait de chameau : il veut à ses festins de la chah: et du sang. Il n'a point tissu le poil de chèvre pour