LA SAINTE CÈNE DE NOTRE SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST
AUQUEL EST Dli.MONTRÉ
LA VRAIE INSTITUTION, PROFIT ET UTILITÉ d'iCELLE.
Poiirce que le sainl sacreinonl de la Cène de noire Seigneur Jésus a été longtemps embrouillé de plusieurs grands erreurs, et ces années passées a encore été de nouveau enveloppé de diverses opinions et disputes contentieuses , ce n'est pas de merveilles si beaucoup de consciences infirmes ne se peuvent bonnement résoudre de ce qu'elles en doivent tenir ; mais demeurent en doute et perplexité, en attendant que, toutes contentions laissées , les serviteurs de Dieu en viennent à quelque concorde. Toutefois , pource que c'est une chose fort périlleuse que de n'avoir nulle certitude de ce mystère, duquel l'intelligence est tant re(|uise à notre salut, j'ai pensé que ce seroit un labeur très-utile que de traiter brièvement, et néanmoins clairement déduire la somme principale de ce qu'il en faut savoir; et aussi vu qu'aucuns bons personnages, considérant la nécessité qui en étoit, m'en ont requis, lesquels je n'ai pu refuser sans contrevenir à mon devoir. Mais afin de nous bien dépécher de toute difficulté, il est expédient de noter l'ordre que j'ai délibéré de suivre.
Premièrement doncques, nous exposerons à quelle fin et pour quelle raison le Seigneur nous a institué ce saint sacrement. Secondement, quel fruit et utilité nous en recevons ; où il sera pareillement déclaré comment le corps de Jésus-Christ nous y est donné. Tiercement, quel en est l'usage légitime. Quartement,
nous réciterons de quels erreurs et superstitions il a été contaminé; où il sera montré quel différend doivent avoir les serviteurs de Dieu d'avec les papistes. Pour le dernier point, nous dirons quelle a été la source de la contention, laquelle a été tant aigrement débattue, même entre ceux qui on de notre temps remis l'Évangile en lumière, et se sont employés pour droitement édifier l'Église en saine doctrine.
Quant est du premier article, puisqu'il a plu a notre bon Dieu de nous recevoir par le baptême en son Église, qui est sa maison, laquelle il veut entretenir et gouverner; et qu'il nous a re- (;.us, non-seulement pour nous avoir comme ses domestiques, mais comme ses propres enfants ; il reste que, pour faire l'office d'un bon père, il nous nourrisse et pourvoie de tout ce qui nous est nécessaire à vivre. Car de la nourriture corporelle, pource qu'elle est commune à tous, et que les mauvais en ont leur part comme les bons, elle n'est pas propre à sa famille. Bien est vrai que nous avons déjà en cela un témoignage de sa bonté paternelle, de ce qu'il nous entretient selon le corps, vu que nous participons à tous les biens qu'il nous donne avec sa bénédiction. Mais tout ainsi que la vie en laquelle il nous a régénérés est spirituelle , aussi faut-il que la viande, pour nous conserver et confermer en icelle, soit spirituelle. Car nous devons entendre que non-seulement il nous a appelés à posséder une fois son héritage céleste, mais que par espérance il nous a déjà aucunement introduits en cette possession ; que non-seulement il nous a promis la vie, mais nous a déjà transférés en icelle, nous retirant de la mort. C'est quand, en nous adoptant pour ses enfants, il nous a régénérés par la semence d'immortalité, qui est sa parole, imprimée en nos cœurs par son saint Esprit.
Pour nous sustenter donc en cette vie, il n'est pas question de repaître nos ventres de viandes corruptibles et caduques, mais de nourrir nos âmes de pâture meilleure et plus |)récieuse. Or, toute l'Écriture nous dit que le pain spirituel dont nos âmes sont entretenues, est la même parole par laquelle le Seigneur nous a régénérés; mais elle ajoute quand et quand la raison, d'autant qu'en icelle Jésus-Christ, notre vie unique, nous est donné et administré. Car il ne faut pas estimer qu'il y ait vie ail-
leurs qu'en Dieu. Mais tout ainsi que Dieu a constitué toute plénitude de vie en Jésus, alin de nous la communiquer par son moyen; aussi il a ordonné sa parole comme instrument par lequel Jésus-Christ, avec toutes ses grâces, nous soit dispensé. Cependant, cela demeure toujours vrai, que nos âmes n'ont nulle autre pâture que Jésus-Christ. Pour tant, le Père céleste, ayant la sollicilude de nous nourrir, ne nous en donne point d'autre, mais plutôt nous recommande de prendre là tout notre contentement, comme en une réfection pleinement suffisante, de laquelle nous ne nous pouvons passer, et outre laquelle il ne s'en peut trouver nulle autre.
Nous avons déjà vu comment Jésus-Christ est la seule viande dont nos âmes sont nourries ; mais pource qu'il nous est distribué par la parole du Seigneur, laquelle il a destinée à cela, comme instrument, elle est aussi appelée pain et eau. Or, ce qui est dit de la parole appartient aussi bien au sacrement de la Cène, parle moyen duquel le Seigneur nous mène à la communication de Jésus-Christ. Car d'autant que nous sommes si imbéciles, que nous ne le pouvons pas recevoir en vraie fiance de cœur, quand il nous est présenté par simple doctrine et prédication, le Père de miséricorde, ne dédaignant point condescendre en cet endroit à notre infirmité, a bien voulu ajouter avec sa parole un signe visible par lecjuel il représentât la substance de ses promesses, pour nous confermer et fortifier, en nous délivrant de tout doute et incertitude. Puis donc que c'est un mystère tant haut et incompréhensible, de dire que nous ayons communication au corps et au sang de Jésus-Christ, et que de notre part nous sommes tant rudes et grossiers, que nous ne pouvons entendre les moindres choses de Dieu ; il étoit de métier qu'il nous fût donné à entendre, selon que notre capacité le pouvoit porter. Pour cette cause, le Seigneur nous a institué sa Cène, afin de signer et sceller en nos consciences les promesses contenues en son Évangile, touchant de nous faire participants de son corps et de son sang, et nous donner certitude et assurance qu'en cela gil notre vraie nourriture spirituelle ; à ce qu'ayant une telle arrhe, nous concevions droite fiance de salut; secondement, alin de nous exciter à reconuoitre sa grande bonté sur
nous, pour la louer et magnifier plus amplement; tiercement, afin de nous exhorter à toute sainteté et innocence, en tant que nous sommes menibres de Jésus-Christ, et singulièrement à union et clianlé fralernelle, comme elle nous y est en spécial recommandée. Quand nous aurons bien noté ces trois raisons, que le Seigneur a regardées en nous ordonnant sa Cène, nous aurons déjà une entrée à bien entendre, et quel profit nous en revient, et quel est notre office pour droitement en user.
Il est donc temps de venir au deuxième point , à savoir, de montrer combien la Cène de notre Seigneur nous est profitable, moyennant que nous en fassions bien noire profit. Or, nous connoitrons l'utilité en répufant notre indigence, à laquelle elle subvient. Il est nécessaire que soyons en merveilleux trouble et tourment de conscience, cependant que nous regardons qui nous sommes et examinons ce qui est en nous. Car il n'y a celui de nous qui puisse trouver un seul grain de justice en soi ; mais au contraire, nous soriimes tous pleins de péché et iniquité, tellement qu'il ne faut point autre partie pour nous accuser que notre conscience, ni autre juge pour nous condamner. Il s'ensuit doncques que l'ire de Dieu nous est appareillée, et (|u'il n'y a nul qui puisse échapper de la mort éternelle. Si nous ne sommes endormis et slupides, il faut que cette horrible cogitation nous soit comme une géhenne perpétuelle pour nous vexer et tourmenter. Car le jugement de Dieu ne nous peut venir en mémoire que nous ne voyions notre condamnation s'en ensuivre. Nous sommes donc déjà au goulTre de la mort, sinon que notre bon Dieu nous eu retire. Davantage, quelle espérance de résurrection pouvons-nous avoir, en considérant notre chair qui n'est que pourriture et vermine? Ainsi, tant selon l'àme que selon le corps, nous sommes plus que misérables, si nous demeurons en nous-mêmes ; et ne se peut faire que nous n'ayons une grande tristesse et angoisse du sentiment d'une telle misère. Or, le Père céleste, pour subvenir à cela, nous donne la Cène, comme un miroir auquel nous conlemplions notre Seigneur Jésus-Christ crucifié pour abolir nos fautes et ofTenses , et ressuscité pour nous délivrer de corruption et de mort, nous restituant en immortalité céleste. Voilà donc une singulière consolation que nous
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recevorivS de la Cène, qu'elle nous dirige et mène cà la croix de Jcsus-Cluist et ù sa résurreclion, pour nous certifier que quelque iniquité qu'il y ait en nous, le Seigneur ne laisse pas de nous rcconnoître et accepter pour justes ; quelque matière de mort qu'il y ait en nous, il ne laisse pas de nous vivifier; quelque mallieurlé que nous ayons, il ne laisse pas de nous remplir de toute félicité.
Ou, pour déclarer plus facilement ce qui en est, comme amsi soit que de nous-mêmes, nous défaillions en tout bien, et que nous n'ayons une seule goutte des choses qui nous doivent aider à salut, elle nous rend témoignage qu'étant faits participants de la mort et passion de Jésus-Christ, nous avons tout ce qui nous est.ulile et salutaire. Pour tant nous pouvons dire que le Seigneur nous y déploie tous les trésors de ses grâces spirituelles, en tant qu'il nous fait compagnons de tous les biens et richesses de noire Seigneur Jésus. Qu'il nous souvienne donc que la Cène nous est donnée comme un miroir, auquel nous puissions contempler Jésus-Christ crucifié pour nous délivrer de damnation, et ressuscité pour nous acquérir justice et vie éternelle. Bien est vrai que cette même grâce nous est offerte par l'Évangile : toutefois, i)ource qu'en la Cène nous en avons ])lus ample certitude et pleine jouissance, c'est ù bon droit que nous reconnoissous un tel fruit nous en venir.
Mais pource (jue les biens de Jésus-Christ ne nous appartiennent de rien, sinon que premièrement il soit nôtre, il faut qu'en premier lieu il nous soit donné en la Cène, à ce que les choses que nous avons dites soient vraiment accomplies en nous. Pour cette cause, j'ai coutume de dire que la substance et matière des sacrements, c'est le Seigneur Jésus : Tefficace, sont les grâces et bénédictions que nous avons par son moyen. Or, l'etRcacede la Cène est de nous confermer la réconciliation que nous avons avec Dieu par sa mort et passion ; le lavement de nos âmes que nous avons en l'effusion de son sang ; la justice que nous avons en son obéissance ; bref, l'espérance de salut que nous avons en tout ce qu'il a fait ))ournous. Ilfautdoncques (|ucla substance soit conjointe avec , ou autrement il n'y auroit rien de ferme ni certain. De cela nous avons à conclure que deux choses nous sont pré-
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sentes en la Cène : à savoir, Jésus-ChrisI, comme source et malière de tout bien ; puis après, le fruit et efficace de sa mort et passion. Ce qu'emportent aussi les paroles qui nous y sont dites. Car en nous commandant de manger son corps et boire son sang, il ajoute que son corps a été livré pour nous et son sang répandu pour la rémission de nos péchés. En quoi il dénote premièrement que nous ne devons i)as simplement communiquer à son corps et à son sang, sans autre considération ; mais pour recevoir le fruit qui nous vient de sa mort et passion. D'autre part, que nous ne pouvons parvenir à la jouissance d'un tel fruit, qu'en participant à son corps et à son sang, dont il nous a été produit. Nous commençons déjà à entrer en cette question tant débattue, et anciennement et au temps présent: comment se doivent entendre ces paroles, où le pain est appelé corps de Jésus-Christ et le vin son sang ; laquelle se pourra vider sans grande difficulté si nous, retenons bien le principe que j'ai naguères mis, c'est que toute l'utilité que nous devons chercher en la Cène est anéantie, sinon que Jésus-Christ nous y soit donné comme substance et fondement de tout. Cela résolu, nous confesserons sans doute que de nier la vraie communication de Jésus-Christ nous être présentée en la Cène, c'est rendre ce saint sacrement frivole et inutile, qui est un blasphème exécrable et mdigne d'être écouté. • Davantage, si la raison de communiquer à Jésus-Christ est afin que nous ayons part et portion en toutes les grâces qu'il nous a acquises par sa mort, il n'est pas seulement question que nous soyons participants de son esprit, mais il nous faut aussi participer à son humanité, en laquelle il a rendu toute obéissance à Dieu son père pour satisfaire à nos dettes. Combien, à proprement parler, que l'un ne se puisse faire sans l'autre; car quand il se donne à nous, c'est afin que nous le possédions entièrement. Pour cette cause, comme il est dit que son esprit est noire vie, aussi lui-même de sa bouche [)rononce que sa chair est vraiment viande, son sang vraiment breuvage. Si ces paroles ne sont point dites pour néant, il convient que, pour avoir notre vie en Christ, nos âmes soient repues de son corps et de son sang comme de leur propre nourriture. Cela donc nous est nommément lestifié en la Cène, quand il nous est dit du pain que nous le prenions et
mangions, et que c'est son corps ; que nous buvions du calice, et que c'est son sang. Nommément il est |)arlé du corps et du sang, alin que nous apprenions de là chercher la substance de notre vie spirituelle. Maintenant, si on demande à savoir, néanmoins, si le pain est le corps de Christ, et le vin son sang, nous répondrons que le pain et le sang sont signes visibles, lesquels nous représentent le corps et Je sang; mais que ce nom et litre de corps et de sang leur est attribué, pource que ce sont comme instruments par lesquels le Seigneur Jésus nous les distribue. La raison de celte forme et manière de parler est très-convenable. Car, comme ainsi soit que ce nous soit une chose incompréhensible, non-seulement à l'œil, mais à noire sens naturel, que la communication que nous avons au corps de Jésus-Christ, elle nous est là visiblement montrée. Comme nous avons un exemple bien propre en chose semblable. Notre Seigneur voulant faire apparoître son Esprit au baptême de Christ, le représente sous la figure d'une colombe. Saint Jean-lJaptiste, récitant cette histoire, dit qu'il a vu le Saint Esprit descendre. Si nous enquérons de plus près, nous trouverons qu'il n'a vu que la colombe, vu que le Saint-Esprit en son essence est invisible. Toutefois, sachant que cette vision n'étoit pas une vaine figure, mais un signe certain de la présence du Saint-Esprit, il ne doute pas de dire qu'il Ta vu, pource qu'il s'est représenté à lui selon sa capacité. Ainsi en estil de la communication que nous avons au corps et au sang du Seigneur Jésus. C'est un mystère spirituel, lequel ne se peut voir à l'œil , ni comprendre en l'enlendement humain. Il nous est donc figuré par signes visibles, selon que notre infirmité requiert, tellement néanmoins que ce n'est pas une figure une, mais conjointe avec sa vérité et substance. C'est donc à bon droit i^ue le pain est nommé corps, puisque non-seulement il le nous représente, mais aussi nous le présente. Pourtant, nous considérons bien que le nom du corps de Jésus-Christ est transféré au pain, d'autant qu'il en est sacrement et figure; mais nous ajouterons pareillement que les sacrements du Seigneur ne se doivent et ne se peuvent nullement séparer de leur vérité et substance. De les distinguer àce qu'on ne les confonde pas, non-seulemenl il est bon et raisonnable, mais du tout nécessaire; mais de les diviser pour
constituer l'un sans l'autre, il n'y a ordre. Pour tant, quand nous voyons le signe visible, il nous faut regarder quelle représentation il a, et de qui il nous est donné. Le pain nous est donné pour nous figurer le corps de Jésus-Clirisl, avec commandement de le manger; et nous est donné de Dieu, qui est la vérité certaine et immuable. Si Dieu ne peut tromper ni mentir, il s'ensuit qu'il accomplit tout ce qu'il signifie, il faut donc que nous recevions vraiment en la Cène le corps et le sang de Jésus-Christ, puisque le Seigneur nous y représente la communion de l'un et de l'autre. Car autrement, que seroit-ce à dire, que nous mangeons le pain et buvons le vin en signe que sa chair nous est viande et son sang breuvage, s'il ne nous donnoit que pain et vin, laissant la vérité spirituelle derrière? ne scroit-ce pas à fausses enseignes qu'il auroit institué ce mystère? Nous avons donc à confesser que si la représentation que Dieu nous fait en la Cène est véritable, la substance intérieure du sacrement est conjointe avec les signes visibles; et comme le pain nous est distribué en la main, aussi le cori)s de Jésus-Christ nous est communi(iué, afin (pie nous en soyons faits participants. Quand il n'y auroit autre chose, si avons-nous bien maiière de nous conlenler, quand nous entendons que Jésus-Christ nous donne en la Cène la propre substance de son corps et son sang, afin que nous le possédions pleinement, el, le possédant, ayons compagnie à tous ses biens. Car, puisque nous l'avons , toutes les richesses de Dieu , lesquelles sont en lui comprises, nous sont exposées à ce qu'elles soient nôtres. Ainsi , pour définir brièvement cette utilité de la Cène, nous pouvons dire que Jésus-Christ nous y est offert, afin que nous le possédions, el en lui toute plénitude de grâces que nous pouvons désirer. Et ([u'en cela nous avons une bonne aide pour conformer nos consciences à la foi que nous devons avoir en lui.
Le second fruit qu'elle nous apporte est qu'elle nous admoneste et incite à mieux reeonnoître les biens que nous avons reçus et recevons journellement du Seigneur Jésus, afin que lui rendions telle confession de louange qui lui est due. Car de nousmêmes nous sommes tant négligents, que c'est merveille, à méditer la bonté de notre Dieu, sinon (ju'il réveille notre paresse, et
nous pousse à faire notre devoir. Or, nous ne saurions avoir aiguillon pour nous poindre plus au vif, que quand il nous fait, par nianiùrc de dire, voir à l'œil, loucher à la main, et sentir évidemment un bien tant inestimable : c'est de nous repaitre de sa propre substance. C'est ce qu'il veut signifier, en nous commandant que nous annoncions sa mori, jusques à ce qu'il vienne. Si c'est donc une chose tant requise à salut, de ne point méconnoître les grâces que Dieu nous a faites , mais les réduire diligemment en mémoire et les magnifier envers les autres, afin de nous édifier mutuellenient; en cela nous voyons une autre singulière utilité de la Cène, qu'elle nous retire d'mgratitude, et ne permet pas que nous oubliions le bien que nous a fait le Seigneur Jésus en mourant pour nous; mais nous induit à lui rendre action de grâces, et quasi par confession publique protester combien nous sommes attenus à lui.
La troisième utilité gît en ce que nous y avons une véhémente exhortation à vivre saintement, et surtout à garder charité etdileclion fraternelle entre nous. Car puisque là nous sommes faits membres de Jésus-Christ, étant incorporés en lui, et unis avec lui, comme à notre chef; c'est bien raison que premièrement nous soyons faits conformes à sa pureté et innocence, et spécialement que nous ayons ensemble telle charité et concorde comme doivent avoir les membres d'un même corps. Combien que pour entendre droitement cette utilité, il ne faut pas estimer (|ue notre Seigneur seulement nous avertisse, incite et enflamme nos cœurs par le signe extérieur. Car le principal est qu'il besogne en nous intérieurement par son Saint-Esprit, afin de donner efficace à son ordonnance, qu'il a destinée à cela comme mstrument par lequel il veut faire son œuvre en nous. Par quoi, en tant que la vertu du Saint-Esprit est conjointe avec les sacrements, quand on les reçoit dûment, nous en avons à espérer un bon moyen et aide pour nous faire croître et profiter en sainteté de vie, et singulièrement en charité.
Venons au troisième point principal que nous avons proposé au commencement de ce traité, à savoir, à l'usage légitime, qui est d'observer révéremment l'institution du Seigneur. Car quiconque approche de ce sacrement avec mépris ou nonchalance,
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ne se souciant pas beaucoup de suivre où le Seigneur l'appelle, il en abuse perversement, et, en abusant, le contamine. Or, polluer et contaminer ce que Dieu a tant sanclifié, c'est unsacriléiîc intolérable. Ce n'est pas donc sans cause rpie saint Paul dénonce une si griève condamnation sur tous ceux qui le prendront indignement. Car s'il n'y a rien au ciel ni en la terre de plus grand prix et dignité que le corps et le sang du Seigneur, ce n'est pas petite faute de le prendre inconsidérément, et sans être bien préparé. Pour tant il nous exhorte de nous bien éprouver pour en user comme il appartient. Quand nous entendrons quel doit être cet examen , nous saurons quel est cet usage que nous cherchons.
Or, il nous faut ici bien contregarder. Car, comme nous ne pouvons mettre trop grande diligence à nous examiner, selon que le Seigneur ordonne; aussi, d'autre part, les docteurs sophistiques ont mis les pauvres consciences en perplexité trop périlleuse , ou plutôt, en une géhenne horrible , requérant je ne sais quel examen dont il n'était possible de venir à bout. Pour nous dépêcher de tous ces troubles, il nous faut réduire le tout, connue j'ai déjà dit, à l'ordonnance du Seigneur, comme à la règle, laquelle ne nous laissera point faillir quand nous la suivrons. En la suivant, nous avons à éprouver si nous avons vraie repentance en nous-mêmes, et vraie foi en notre Seigneur Jésus-Christ; qui sont deux choses tellement conjointes, (jue l'une ne peut consister sans l'autre. Car si nous estimons notre vie être située en Christ, il nous faut reconnoîlre que nous sommes morts en nous. Si nous cherchons en lui notre vertu, il faut que nous entendions que nous défaillons en nous-mêmes; si nous estimons toute notre félicité être en sa grâce, il est nécessaire que nous entendions quelle est notre misère , sans icelle ; si nous avons en lui notre repos, il faut qu'en nous-mêmes nous ne sentions que tourment et inquiétude. Or, telle affection ne peut être, qu'elle n'engendre premièrement im déplaisir de toute noire vie, puis après une sollicitude et crainte, finalement un désir et amour de justice. Car celui qui connoît la turpitude de son péché, et la malheurté de son état et condition cependant qu'il est aliéné de Dieu, en a telle honte, qu'il est contraint de se déplaire, se condamner, gémir et
soupirer de grande tristesse. Davantage, le jugement de Dieu se l)ri'seiilo inoonlinont, loquol presse la conscience pécheresse de merveilleuse angoisse, d'aiilnnl qu'elle voit qu'il n'y a nul moyen d'échapper, et n'a que répondre pour sa défense. Quand avec une telle reconnoissance de noire misère, nous pouvons goûter la bonté de Dieu, lors nous désirons de régler notre vie à sa volonté, et renoncer à toute notre vie précédente, pour être faits en lui nouvelles créatures. Si nous voulons donc dûment communiquer à la sacrée Cène du Seigneur, il faut que nous tenions en ferme fiance de cœur le Seigneur Jésus pour notre justice unique, vie et salut, recevant et acceptant les promesses qui nous sont données de lui pour certaines et assurées; renonçant, d'autre part, à toute fiance contraire, afin qu'en nous défiant de nous et de toutes créatures , nous nous reposions pleinement en lui, et nous contentions de sa seule grâce. Or, pource que cela ne peut être, que nous ne connoissions la nécessité que nous avons qu'il nous subvienne , il est métier que nous soyons aussi touchés vivement au-dedans du cœur d'un vrai sentiment de notre misère, lequel nous fasse avoir faim et soif de lui. Et de fait, quelle moquerie seroit-ce de venir chercher la viande sans appétit? Or, pour avoir bon appétit, il ne suffit pas que l'estomac soit vide; mais il est requis qu'il soit bien disposé, et capable de recevoir sa nourriture. De cela donc, il s'ensuit que nos âmes doivent être pressées de famine, et avoir un désir et zèle ardent d'être repues, pour bien trouver leur nourriture en la Cène du Seigneur. Davantage, il est à noter que nous ne pouvons désirer Jésus-Christ sans aspirer à la justice de Dieu, laquelle git en l'abnégation de nous-mêmes, et obéissance de sa volonté. Car il n'y a ordre que nous prétendions d'être du corps de Christ, nous abandonnant à toute licence, et menant une vie dissolue. Puisqu'en Christ il n'y a que chasteté, bénignité, sobriété, vérité, humilité, et toutes telles vertus, si nous voulons être ses membres, il faut que toute paillardise, hautesse, intempérance, mensonge, orgueil, et semblables vices soient loin de nous. Car nous ne pouvons mêler ces choses avec lui, sans lui faire grand déshonneur et opprobre. 1! nous doit toujours souvenir qu'il n'y a non plus de convenance entre lui et iniquité, qu'entre la clarté et les ténèbres. Voilà donc
comme nous y viendrons en vraie repentance, si nous tendons à cela, que notre vie soit faite conforme à l'exemple de Jésus-Christ. Toutefois, combien que cela soit général en toutes les parties de notre vie, si a-t-il spé(;ialement lieu en charité, comme elle nous est surtout recommandée en ce sacrement; pour laquelle raison il est nommé le lien d'icelle. Car comme le pain qui est là sanctifié pour l'usage commun de nous tous, est fait de plusieurs grains tellement mêlés ensemhle, qu'on ne sauroit discerner l'un de l'autre; ainsi devons-nous èlre unis entre nous d'une amitié indissoluble. Et qui plus est, nous recevons là tous un même corps de Christ, afin d'en être faits membres. Si nous avons donc dissensions et discords ensemble, il ne tient pas à nous que Jésus-Christ ne soit déchiré par pièces ; et serons coupables d'un même sacrilège, comme si nous l'avions fait. Il ne faut pas donc que nous présumions nullement d'en approcher, si nous portons que!(|ue haine ou rancune à homme vivant, et principalement à aucun chrétien qui soit en l'unité de l'Église. Nous devons aussi, pour bien accomplir l'ordre du Seigneur, apporter une autre affection : c'est de confesser de bouche et testifier combien nous sommes redevables à notre Sauveur, et lui rendre actions de grâces, nonseulement afin que son nom soit glorifié en nous, mais aussi afin d'édifier les autres, et les instruire par notre exemple de ce qu'ils ont à faire.
Mais pource qu'il ne se trouvera homme sur la terre qui ait si bien profité en foi et en sainteté de vie, qu'il n'ait encore beaucoup d'infirmités tant en l'une qu'en l'autre, il y auroit danger que plusieurs bonnes consciences ne fussent troublées de ce qui a été dit, si on ne venoit au-devant , en modérant les préceptes que nous avons mis, tant de foi comme de repentance. Pour tant, c'est une périlleuse manièred'enseigner que tiennent aucuns, de requérir une parfaite fiance de cœur et parfaite pénitence, et exclure tous ceux qui ne l'ont point. Car en ce faisant, tous sont exclus, sans en exce])ter un. Qu'ainsi soit , qui sera celui qui se puisse vanter de n'être entaché de quelque défiance? de n'être sujet à quelque vice ou infirmité? Certes les enfants de Dieu ont telle foi, qu'ils ont toujours métier de prier que le Seigneur subvienne à leur incrédulité. Car c'est une maladie tant enracinée en
notre naliire, que jamais nous nVn sommes pleinement guéris, que nous ne soyons délivrés do rotte prison de noire corps. Davantage, ils cheminent tellement en ])ure(é de vie, qu'ils ont métier journellement de prier, tant pour la rémission des péchés que pour demander grâce de mieux protiler. Combien que les uns sont plus imparfaits, les autres moins ; toutefois, il n'y a nul qui ne défaille en beaucoup d'endroits. Ainsi la Cène, non-seulement nous seroit inutile à tous, mais aussi pernicieuse, s'il nous y falloit apporter une intégrité de foi ou de vie, à laquelle il n'y eût que redire : ce qui est contraire à l'intention de notre Seigneur; car il n'a rien donné de plus salutaire à son Église. Pour tant, quand nous sentirons en nous une foi imparfaite, et que nous n'aurons pas la conscience si pure, qu'elle ne nous accuse de beaucoup de vices, si ne nous doit pas empêcher cela, que nous ne nous présentions à la sainte table du Seigneur, moyennant qu'au milieu de cette infirmité nous sentions en notre coeur que, sans hypocrisie et feintise, nous espérons salut de Jésus-Christ, et désirons de vivre selon la régie de l'Evangile. Je dis nommément qu'il n'y ait point d'hypocrisie; car il y en a beaucoup qui se déçoivent par vaines flatteries, se faisant accroire qu'il suffit de condamner leurs vices, combien qu'ils s'entretiennent toujours ; ou bien de se déporter pour un temps, afin d'y retourner incontinent après. Or, la vraie pénitence est ferme et constanle ; pour tant, elle nous fait, non pas ))our un jour ou pour une semaine , mais sans fin et sans cesse, batailler contre le mal qui est en nous.
Quand nous sentirons donc en nous une ferme déplaisance et haine de tous vices, procédant de la crainte de Dieu, et un désir de bien vivre afin de complaire à notre Seigneur, nous sommes capables de participera la Cène, nonobstant les reliques d'infirmité que nous portons en notre chair. Même si nous n'étions infirmes sujets à défiance, et de vie imparfaite , le sacrement ne nous serviroit de rien, et eût été chose superflue de l'inslituer. Puis donc que c'est un remède que Dieu nous adonné pour subvenir à notre foiblesse, fortifier notre foi, augmenter notre charité, nous avancer en toute sainteté de vie; d'autant plus en devons-nous user, que nous sentons que la n:aladie nous presse ; tant s'en faut que cela nous en doive empêcher. Car si
nous alléguons , pour nous exempter devenir à la Cène , que nous sommes encore débiles en fol ou en intégrité de vie, c'est comme si un homme s'excusoit pour ne point prendre de médecine, à cause qu'il seroit malade. Voilà donc comme la foiblesse de fol que nous sentons en notre cœur, et les imperfections qui sont en notre vie, nous doivent admonester de venir à la Cène comme à un remède singulier pour les corriger. Seulement, que nous n'y venions point vides de foi et repenlance. Dont la première est cachée dedans le cœur ; et pour tant, il faut que noire conscience nous en rende témoignage devant Dieu. La seconde se manifeste parles œuvres; et pourtant, il faut qu'elle apparoisse aucimement en noire vie.
Quant est du temps d'en user, on ne le peut pas limiter à tous pour certain, car il y a aucunes fois des empêchements particuliers qui excusent l'homme s'il s'en abstient. Et davantage, nous n'avons pas de commandement exprès de contraindre tous chrétiens à en user chacun jour qu'elle leur est présentée. Toutefois , si nous regardons bien la fin à laquelle le Seigneur nous mène , nous connoitrons que l'usage en doit être plus fréquent que beaucoup ne l'ont ; car d'autant que l'imbécillité nous presse, nous avons métier de nous exciter tant plus souvent en ce qui nous peut et doit servir à nous confermer en foi et avancer en pureté de vie. Pour tant, cette coutume doit être en toutes églises bien ordonnées, de célébrer souvent la Cène tant que la capacité du peuple le peut porter ; et un chacun particulier , à son endroit , se doit préparer à la recevoir toutes les fois qu'elle est administrée en la congrégation , sinon qu'il y ait grand empêchement qui le contraigne de s'en abstenir. Combien que nous n'ayons pas commandement exprès qui nous définisse le temps et le jour , il nous doit suffire de connoitre l'intention de notre Seigneur être telle, que nous en usions souvent, autrement nous ne connoissons pas bien l'utilité qui nous en vient. Les excuses qu'aucuns allèguent au contraire, sont trop frivoles. Les uns disent qu'ils ne se trouvent pas dignes , et, sous ombre de cela , s'en abstiennent toute l'année ; les autres ne se contentent pas de regarder leur indignité, mais prétendent qu'ils ne pourroient communiquer avec plusieurs qu'ils y voient venir sans
se bien préparer. Aucuns aussi pensent que c'est chose superflue d'en user souvent , pource que si nous avons une fois reçu Jésus-Christ , il n'est jà métier de retourner sitôt après à le recevoir. Je demande aux premiers qui se couvrent de leur indignité , comment leur conscience peut souffrir de demeurer l)kis d'un an en si pauvre état, que de n'oser invoquer Dieu droitement? car ils me confesseront que c'est témérité d'invoquer Dieu pour notre père , si nous ne sommes membres de Jésus-Christ ; ce qui ne peut être , que la substance et vérité de la Cène ne soit accomplie en nous. Or, si nous avons la vérité, nous sommes par plus forte raison capables de recevoir le signe : on voit donc que celui qui se veut exempter de recevoir lu Cène, comme indigne, se bannit de prier Dieu. Au reste, je n'entends pas de forcer les consciences qui sont tourmentées de quelques scrupules, à ce qu'elles s'ingèrent sans savoir comment ; mais plutôt leur conseille d'attendre que le Seigneuries ait délivrées. Semblablement, s'il y a cause légitime qui empêche, je ne nie pas qu'il ne soit loisible de différer ; seulement, je veux n)outrer que nul ne doit longuement acquiescer en cela, de s'abstenir de la Cène à cause de son indignité, vu qu'en ce faisant il se prive de la communion de l'Église, en laquelle gît tout notre bien. Plutôt, qu'il s'efforce de combattre contre tous les empêchements que le diable lui mettra en avant, afin de n'èlre exclu d'un si grand bien , et conséquemmentde toutes les grâces desquelles la privation s'en ensuit. Les seconds ont quelque couleur , pource qu'ils prennent cet argument , à savoir , que s'il n'est pas licite de manger le pain commun avec ceux qui se nomment frères et mènent vie dissolue et méchante ; par plus forte raison , il nous faut garder de communiquer avec eux au pain du Seigneur, lequel est sanctifié pour nous représenter et dispenser le corps de Christ. Mais la réponse n'est pas trop difficile : que ce n'est pas l'office d'un chacun particulier de juger et discerner , pour admettre ou déchasser qui bon lui semble , vu que celte prérogative appartient à toute l'Église en général ; ou bien au pasteur, avec les anciens qu'il doit avoir pour lui assister au gouvernement de l'Eglise ; car saint Paul ne commande pas d'examiner les autres , mais qu'un chacun s'exa-
mine soi-même. Bien est vrai que notre devoir est d'admonester ceux que nous voyons vivre désordonnément, et s'ils ne vous veulent écouler, d'en avertir le pasteur, afin qu'il y procède par autorité ecclésiastique. Mais ce n'est pas le moyen de nous retirer delà compagnie des méchants, en quitlant la communion de l'Église. Davantage, il adviendra le plus souvent, que les crimes ne sont pas si notoires , qu'on puisse venir jusqu'à excommunication ; car combien que le pasteur juge en son cœur quelque homme indigne, toutefois, il n'a pas le pouvoir de le prononcer tel et lui interdire la Cène , sinon qu'il le puisse convaincre par jugement ecclésiastique. En tel cas , nous n'avons autre remède que de prier Dieu qu'il veuille délivrer de plus en plus son Église de tous scandales, en attendant le jour dernier, auquel la paille sera pleinement sé[)arée du bon grain. Les troisièmes n'ont nulle apparence de vérisimililude ; car ce pain spirituel ne nous est pas donne afin que nous nous en soûlions du premier coup, mais plutôt afin qu'en ayant eu quelque goût de sa douceur, nous l'appétions davantage et en usions quand il nous est offert. C'est ce (jue nous avons ci-dessus exposé , que cependant que nous conversons en cette vie mortelle , Jésus- Christ ne nous est jamais communiqué en telle sorte, que nos âmes en soient du tout rassasiées , mais nous veut être en nourriture continuelle.
Pour venir au quatrième point principal , le diable sachant que notre Seigneur n'avoitrien laissé i)lus utile à son Église que ce saint sacrement , selon sa manière accoutumée, s'est efforcé dès le commencement de le contaminer d'erreurs et de superstitions pour en corrompre et détruire le fruit, et n'a cessé de poursuivre cette entreprise jusqu'à ce qu'il a quasi du tout renversé l'ordonnance du Seigneur, et convertie en mensonge et vanité. Mon intention n'est pas de marquer en quel temps un chacun abus a pris commencement , et en quel temps il a été augmenté ; il me suffira de noter jiar article quels erreurs le diable a introduits, desquels il nous faut garder, si nous voulons avoir la Cène du Seigneur en son entier.
Pour le premier , comme ainsi soit que le Seigneur nous ait donné sa Cène afin qu'elle fût distribuée entre nous pour nous
lestifier qu'en communiquant à son corps, nous avons part au sacrifice qu'il a ofTert en la croix à Dieu son père pour l'expiation et satisfaction de nos péchés ; les hommes, de leur tête, ont inventé au contraire que c'est un sacrifice par lequel nous acquérons la rémission de nos |)échcs devant Dieu. Cela est un sacrilège qui ne se peut nullement porter; car si nous ne reconnoissons la mort du Seigneur Jésus, et la tenons comme un sacrilice unique par lequel il nous a réconciliés au Père , effaçant toutes les fautes dont nous étions redevables à son jugement , nous détruisons la vertu d'icelle ; si nous ne confessons Jésus-Christ être le seul sacrificateur, que nous appelons communément prêtre , par l'intercession duquel nous sommes réduits en la grâce du Père, nous le dépouillons de son honneur et lui faisons grande injure. Puis donc que cette opinion qu'on a tenue de la Cène , que c'étoit un sacrifice pour acquérir rémission des péchés, déroge à cela, il la faut condamner comme diabolique. Or, qu'elle y déroge , c'est chose trop notoire ; car comment accorderoit-on ces choses ensemble , que Jésus- Christ en mourant ait offert un sacrifice à son Père , par lequel il nous a , une fois pour toutes , ac(|uis rémission et grâce de toutes nos fautes , et que journellement il faille sacrifier pour obtenir ce qu'on doit chercher en icelle mort seulement? .Cet erreur n'a pas été du premier coup tant extrême, mais petit à petit a pris son accroissement, jusqu'à ce qu'il est là venu, il appert que les anciens Pères ont appelé la Cène sacrifice; mais ils rendent la raison, pource que la mort de Jésus- Christ y est représentée ; ainsi leur dire revient là, que ce nom lui est attribué seulement pource qu'elle est mémoire de ce sacrilice unique, auquel nous devons pleinement nous arrêter. Combien que je ne puis bonnement excuser la coutume de l'Église ancienne, c'est qu'on figuroit, par gestes et manières de faire, une espèce de sacrifice quasi d'une même cérémonie qu'il y avoit eu en l'ancien Testament , excepté qu'au lieu d'une bête brute, on usoit de pain pour hostie. Pource que cela approche trop du judaïsme , et ne répond pas à l'institution du Seigneur, je ne l'approuve pas ; car en l'ancien Testament, du temps des figures, le Seigneur avoit ordonné telles cérémonies , en attendant que
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ce sacrifice fût fait en la chair de son Fils bien-aimé , lequel en étoit l'accomplissement. Depuis qu'il a été parfait , il ne reste plus sinon que nous en recevions la communication : par quoi c'est chose superflue de le plus figurer ; et ainsi porte l'ordre que Jésus-Christ nous a laissé , non pas que nous offrions ou immolions, mais que nous prenions et mangions ce qui a été offert et immolé. Toutefois , combien qu'il y ait eu quelque infirmité en une telle observation, si n'y avoit-il pas une impiélé telle qu'elle est depuis survenue ; car on a du tout transféré à la messe ce qui étoit propre à la mort de Christ, c'est de satisfaire à Dieu pour nos dettes , et par ce moyeu nous réconcilier à lui. Davantage, l'office de Jésus-Christ a été attribué à ceux qu'on nommoit prêtres , c'est de sacrifier à Dieu , et , en sacrifiant, intercéder pour nous acquérir grâces et pardon de nos fautes. Je ne veux pas dissimuler les solutions qu'allèguent en cet endroit les ennemis de vérité : c'est que la messe n'est pas un sacrifice nouveau , mais seulement une applicalion du sacrifice unique dont nous avons parlé. Combien qu'ils colorent un petit leur abomination en parlant ainsi , toutefois ce n'est qu'une pure cavillation ; car il n'est pas dit seulement que le sacrifice de Christ est unique , mais qu'il ne doit jamais être réitéré, en tant que l'efficace en demeure à toujours. 11 n'est pas dit que Christ s'est une fois oU'ert au Père , afin que d'autres après fissent la même oblalion pour nous appliquer la vertu de sou intercession ; mais qu'il est entré au sanctuaire céleste , et que là il apparoît pour nous rendre le Père propice par son intercession. Quant est de nous appliquer le mérite de la mort, afin que nous en sentions le fruit, cela se fait, non pas en la manière qu'on a estimé en l'Église papale, mais quand nous recevons le message de l'Évangile, ainsi qu'il nous est testifié par la prédication des ministres, lesquels Dieu a constitués comme ses ambassadeurs , et scellé par les sacrements. L'opinion de tout le peuple a été approuvée par tous leurs docteurs et prélats, qu'en oyant ou fciisantdire la messe, on m'éritnit, par cette dévotion, grâce et justice envers Dieu. Nous disons que pour sentir aucun profit de la Cène , il ne faut rien apporter du nôtre, pour mériter ce (jucnous r!)erchons; luuis (pie seulement nous
avons à recevoir en foi la grâce qui nous y est présentée , laquelle ne réside pas au sacrement, mais nous renvoie à la croix de Jésus-Christ comme elle en procède. Voilà donc comment il n'y a rien plus contraire à la vraie intelligence de la Cène, que d'en faire un sacriOce, lequel nous détourne de reconnoître la mort de Christ pour sacrifice unique, duquel la vertu dure à jamais. Cela bien entendu , il apparoitra que toutes messes auxquelles il n'y a i)oint de conununion telle que le Seigneur l'a instituée , ne sont qu'abomination; car le Seigneur n'a pas ordonné qu'un seul prêtre, a|irès avoir fait son sacrifice, fit son cas à part, mais a voulu que le sacrement fut distribué en l'assemblée , à l'exemple de la première Cène qu'il fit avec ses apôtres. Mais après qu'on a forgé cette maudite opinion, d'icelle , comme d'un gouffre, est sortie celle malheureuse coutume, (juc le peuple, se contentant d'assister là pour participer au mérite de ce qui s'y fait, s'abstient de la communion , à cause que le prêtre se vante d'offrir son hostie pour tous, et spécialement pour les assistants. Je laisse à parler des abus, (pii sont si lourds qu'ils ne sont pas dignes qu'on en fasse mention : comme d'attribuer à chacun saint sa messe, et li'ansférer ce qui est dit de la Cène du Seigneur à saint Guillaume et saint Gautier; item, d'en faire foire ordinaire pour vendre et acheter; et autres telles vilenies que nous a engendrées le mol de sacrifice.
Le second erreur que le diable a semé pour corrompre ce saint mystère, a été en forgeant et inventant, qu'après les paroles prononcées avec intention de consacrer, le pain esttranssubstancic au corps de Christ et le vin eu son sang. Ce mensonge, l)remièremcnl, n'a nul fondement de l'Écriture, et n'a aucun témoignage de l'Église ancienne; et, qui plus est, ne peut nullement convenir ni subsister avec la parole de Dieu. N'est-ce pas une glose trop contrainte , quand Jésus-Christ, montrant le pain, l'appelle son corps, de dire que la substance du pain est anéantie, et en son lieu survient le corps de Christ? Mais il n'est jà métier de remettre la chose en doute, vu que la vérité est assez évidente poiu" réfuter celte absurdité. Je laisse infinis témoignages, tant de l'Ecriture que des anciens Pères , où le sacrement
est appelé pain ; seulement je dis que la nature du sacrement requiert cela, que le pain matériel demeure pour signe visible du corps. Car c'est une règle générale pour tous sacrements, que les signes que nous y voyons doivent avoir quelque similitude avec la chose spirituelle qui y est figurée. Comme donc au baptême nous avons cerlitude du lavement intérieur de nos âmes, quand l'eau nous en est donnée pour témoignage, laquelle nettoie nos ordures corporelles ; aussi faut-il qu'en la Cène il y ait du pain matériel, pour nous testifier que le corps de Christ est notre viande; car autrement, quelle signification seroit-ce, que la blancheur nous figurât cela? Nous voyons donc clairement comme loule la représentation, laquelle nous a voulu donner le Seigneur pour condescendre à notre infirmité , périroit, sinon que vraiment le pain demeurât. Car les paroles dont nous use le Seigneur emportent autant comme qui diroit : Tout ainsi que l'homme est substenlé et entretenu selon le corps en mangeant du pain , ainsi ma chair est la nourriture spirituelle dont les âmes sont vivifiées. Davantage, que deviendroit l'autre similitude que baille saint Paul ? c'est, comme plusieurs grains de blé sont mêlés ensemble pour ûdre un pain, ainsi faut-il que nous soyons un ensemble, puisque nous participons tous d'un pain. S'il n'y avoit que la blancheur sans substance, ne seroit-ce pas moquerie de parler ainsi ? Pour tant, nous concluons, sans doute, que celte transsubstantiation est invention forgée parle diable, pour dépraver la vérité de la Cène.
De cette fantaisie sont sorties, après , plusieurs autres folies. Et plût à Dieu qu'il n'y eût que folies, et non pas grosses abominations ! car on a imaginé je ne sais quelle présence locale; et a-t-on pensé que Jésus-Christ, en sa divinité et humanité, éloit attaché à cette blancheur, sans avoir égard à toutes les absurdités qui s'en ensuivent. Combien que les anciens docteurs sorboniques disputent plus subtilement, comment le cor[)S et le sang sont conjoints avec les signes ; toutefois on ne peut nier que cette opinion n'ait été reçue des grands et petits en l'Église papale, et qu'elle ne soil aujourd'hui cruellement maintenue par feu et par glaive, que Jésus-Christ est contenu sous ces signes, et que là il le ftmt chercher. Or, pour soutenir cela, il faut con-
fesser, ou que le corps de Christ est sans mesure, ou qu'il peut être en divers lieux ; et, en disant cela, on vient en la fin à ce point, qu'il ne diffère en rien à un fantôme. De vouloir donc établir une telle présence, par laquelle le corps de Christ soit enclos dedans le signe, ou y soit conjoint localement, c'est non-seulement une rêverie, mais un erreur damnable , contrevenant à la gloire de Christ, et détruisant ce que nous devons tenir de sa naturehumaine.Car FEcriturenous enseigne partout, que comme le Seigneur Jésus a prins notre humanité en terre, aussi il l'a exaltée au ciel, la retirant de condition mortelle; mais non pas en changeant sa nature. Ainsi nous avons deux choses à considérer, quand nous parlons de cette humanité : c'est que nous ne lui ôtions pas la vérité de sa nature, et que nous ne dérogions rien à sa condition glorieuse. Pour bien observer cela, nous avons à élever toujours nos pensées en haut, pour chercher notre Rédempteur ; car , si nous le voulons abaisser sous les éléments corruptibles de ce monde, outre ce que nous détruisons ce que l'Écriture nous montre de sa nature humaine, nous anéantissons la gloire de son ascension. Pourcc que plusieurs autres ont traité cette matière anq)lement, je me déporte de passer outre. Seulement, j'ai voulu noter en passant, que d'enclore Jésus-Christ par fantaisie sous le pain et le vin, ou le conjoindre tellement avec, que notre entendement s'amuse là, sans regarder au ciel, c'est une rêverie diabolique. Et aussi, nous en toucherons encore en un autre lieu. Or, celte perverse opinion, après avoir été une fois reçue, a engendré beaucoup d'autres superstitions. Et premièrement celte adoration charnelle, laquelle n'est que pure idolâtrie; car, de se prosterner devant le pain de la Cène, et là, adorer Jésus-Christ comme s'il y étoit contenu, c'est en faire une idole, au lieu d'un sacrement. iNous n'avons pas commandement d'adorer, mais de prendre et de manger. 11 ne falloit pas donc attenter cela si témérairement. Davantage , cela a été toujours observé en l'Eglise ancienne, que devant que célébrer la Cène, on cxhortoit solcnnellenKMille peuple de lever leurs cœurs en haut, pour dénoter qu'on ne se devoit arrêter au signe visible pour bien adorer Jésus-Christ. Mais on n'a que faire de combattre longuement sur ce point, quand la présence et conjonction de la
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vérité avec le signe, dont nous avons parlé et parlerons ci-après, sera bien entendue. D'une même source sont procédées les autres façons superstitieuses : comme de porter en pompe le sacrement par les rues une fois Tan, et lui faire l'autre jour un tabernacle ; et, tout au long de l'année, le garder en une armoire pour amuser là le peuple, comme si c'étoit Dieu. Pource que tout cela, non-seidement a été controuvé sans la parole de Dieu , mais aussi est contraire directement à l'institution de la Cène , il doit être rejeté de tous chrétiens. Nous avons montré d'où est venue cette calamité en l'Eglise papale, que le peuple s'abstient de communiquer à la Cène tout au long de l'an; à savoir, pource qu'on la tient comme un sacrifice, lequel est offert d'un, au nom de tous ; mais encore, quand il est question d'en user une fois l'année, elle est pauvrement dissipée, et comme déchirée en pièces; car au lieu de distribuer au peuple le sacrement du sang, comme porte le commandement du Seigneur, on lui fait accroire qu'il se doit contenter de l'autre moitié. Ainsi les pauvres fidèles sont méchamment fraudés de la grâce que le Seigneur leur avoit faite; car, si ce n'est pas un petit bénéfice que de communiquer au sang du Seigneur pour notre pâture, c'est une trop grande cruauté de le ravir à ceux auxquels il appartient. En cela, nous pouvons apercevoir de quelle audace et hardiesse le pape a tyrannisé l'Église, après (|u'il a une fois occupé la domination. Notre Seigneur, ayant commandé à ses disciples de manger le pain sanctifié en son corps, quand il vient au calice, ne leur dit pas simplement buvez, mais il ajoute nommément que tous en boivent; voudrions-nous chose plus claire que cela? 11 dit que nous mangions le pain, .sans user de mot universel. Il dit que nous buvions tous du calice. D'où vient cette différence, sinon qu'il a voulu aller au-devant à cette malice du diable ? Et néanmoins, l'orgueil du pape est tel, qu'il ose dire : N'en buvez pas tous. Etafinde montrer qu'il est plus sage que Dieu, il allègue que c'est bien raison, que le prêtre ait quelque privilège outre le peuple, pour honorer la dignité sacerdotale; comme si notre Seigneur ne se fût point avisé comment l'un doit être discerné de l'autre. Davantage, il objecte des dangers qui pourroient advenir, si le calice éloil communément donné à tous :
c'est qu'il s'en pourroit aucunes fois répandre quelques gouUes ; comme si notre Seigneur n'avoit point prévu cela. N'est-ce pas arguer Dieu tout apertenient, qu'il a confondu Tordre qu'il de- Yoit observer, eta mis son peuple en danger sans propos? Pour montrer qu'il n'y a pas grand inconvénient en cette mutation, il remontre que sous une espèce tout est compris; d'aulant que le corps ne peut èlre divisé du sang : comme si en vain le Seigneur avoit distingué Fun de l'autre ; car si on peut laisser derrière l'une des parties comme superflue, ç'auroit été folie de les recommander distinctement. Aucuns de ses suppôts, voyant que c'éloil impudence de maintenir cette abomination, l'ont voulu couvrir autrement : c'est, que Jésus-Christ, en instituant le sacrement, ne parloitqu'à ses apôtres, qu'il avoit érigés en ordre sacerdotal. Mais que répondront-ils à ce que dit saint Paul , qu'il a baillé i\ tout le peuple chrétien ce qu'il avoit reçu du Seigneur; c'est que chacun mange de ce pain et boive de ce calice? Et de fait, qui leur a révélé que notre Seigneur donnoit à ses apôtreS la Cène comme à des prêtres? car les paroles chantent au contraire, quand il leur commande de faire après son exemjjle. 11 leur baille donc la règle, laquelle il veut être tenue à toujours en sou Eglise; comme aussi elle a été tenue anciennement, jusqu'à ce que l'antechrist, ayant gagné la tyrannie, a dressé ouvertement les cornes contre Dieu et sa vérité, pour la détruire totalement. Nous voyons donc que c'est une perversité intolérable, de diviser ainsi et déchirer le sacrement, séparant les parties que Dieu a conjointes. Pour faire lin, nous comprendrons sous un article ce qui se pourrait autrement distinguer ; c'est, que le diable a introduit la manière de célébrer la Cène, sans aucune doctrine, et, au lieu de la doctrine, a substitué force cérémonies, en partie ineptes et de nulle utilité, en partie aussi dangereuses, et d'où il s'en est ensuivi beaucoup de mal; tellement, que la messe, laquelle on lient pour Cène en l'Église papale, pour la bien définir n'est qu'une pure singerie et balelerie. Je l'appelle singerie, pource qu'on veut là contrefaire la Cène du Seigneur, sans raison; comme un singe, inconsidérément et sans discrétion, ensuit ce qu'il voit faire. Uu'ainsi soit, le principal (pie le Seigneur nous a recommandé est de célébrer ce mystère avec
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vraie intelligence. 11 s'ensuit donc que la substance gît en la doctrine; icelle ôtée, ce n'est plus qu'une cérémonie froide et sans efficace. Cela, non-seulement est montré par l'Écriture, mais aussi testilîé par les canons du pape, en une senlence alléguée de saint Augustin, où il demande que c'est que l'eau du baptême sans la parole, sinon un élément corruptible ; « la parole, dit-il incontinent après, non pas d'autant qu'elle est prononcée, mais entendue. » Il signifie en cela, que les sacrements prennent leur vertu de la parole, quand elle est prèchée intelligiblement; sans cela, qu'ils ne sont pas dignes qu'on les nomme sacrements. Or, tant s'en faut qu'il y ait doctrine intelligible en la messe, qu'au contraire on estime tout le mystère être gâté, sinon que tout soit fait et dit en cachette, à ce qu'on n'y entende rien. Pourtant leur consécralion n'est qu'une espèce de sorcellerie, vu qu'à la manière des sorciers, en murmurant et faisant beaucoup de signes, ils pensent contraindre Jésus-Christ de descendre entre leurs mains. Nous voyons donc comme la messe, étant ainsi ordonnée, est une profanation évidente de la Cène de Christ, plutôt qu'observation d'icelle ; vu que la propre et principale substance de la Cène y défaut, qui est que le mystère soit bien explique au peuple, et les promesses clairement récitées; non pas qu'un prêtre murmure tout bas à part sans sens ni raison. Je l'appelle aussi une batelerie, à cause que les fatras et mines qu'on y fait conviennent plutôt à une farce qu'à un tel mystère, comme est la sacrée Cène du Seigneur. Bien est vrai que les sacrifices, en l'ancien Testament, se faisoient avec plusieurs ornements et cérémonies ; mais, pource qu'il y avoit bonne signification , et que le toiit étoit propre à instruire et à exerciter le peuple en piété, il y a bien à dire, qu'elles fussent semblables à celles dont on use maintenant, lesquelles ne servent de rien, sinon d'amuser le peuple sans nulle utilité. Pource que les messatiers allèguent cet exemple du vieil Testament, pour défendre leurs cérémonies, nous avons à noter (pielle différence il y a entre ce qu'ils font et ce que Dieu avoit commandé au peuple d'Israël. Quand il n'y auroitque ce point seul, (pie ce qu'on observoit lors étoit fondé sur le commandement du Seigneur ; et au contraire, toutes teurs frivoles n'ont nul fondement que des hommes ; encore y
anroit-il grosse ilissimilitiule. Mais nous avons bien davantage pour les réprouver; ear ce n'esl pas sans cause que notre Seigneur avoit ordonné telle forme pour un temps , afin qu'elle prît fin et fût abrogée quelques fois. C'est pourcequ'il n'avoit encore point donné si grande clarté de doctrine, il vouloit que ce jx'uplc-là fût excrcité en plus de figures, pour récompenser ce qui (léfailloil en autre endroit. Mais depuis que Jésus-Christ a été manifesté en chair, lors, d'autant plus que la doctrine a été éclaircie, les figures sont diminuées. Puis donc que nous avons le corps, il nous faut délaisser les ombres ; car si nous voulons remettre sus les cérémonies qui sont abolies, c'est refaire le voile du temple que Jésus-Chrisl a rompu par sa mort , et obscurcir d'aulant la clarté de son Evangile. Ainsi nous voyons qu'une telle multitude de cérémonies en la messe est une forme de juifverie, i)leinement contraire à la chrétienté. Je n'entends pas de réprouver les cérémonies, lesquelles servent à l'honnêteté et ordre public, et augmentent la révérence du sacrement, moyennant qu'elles fussent sobres et convenables. Mais un tel abîme sans fin et mesure n'est nullement tolérable, vu même qu'il a engendré mille superstitions, et a mis le peuple comme en stupidité, sans apporter aucune édification.
De cela on peut aussi voir le différent que doiventavoir avec les papistes ceux à qui Dieu a donné intelligence de sa vérité. Pour le premier, ils ne doutent pas que ce ne soit un sacrilège abominable de répufer que la messe soit un sacrifice, par lequel la rémission des péchés nous soit acquise ; ou l)ien que le prêtre soit comme médiateur pour appliquei' le mérite de la mort et passion de Christ à ceux qui achèteront sa messe, ou y assisteront, ou y auront dévotion. Mais au contraire, ils auront pour conclu que la mort ot passion du Seigneur est le sacrifice unique par lequel il a été satisfait à l'ire de Dieu, et justice perpétuelle nous a été acquise; pareillement, que le Seigneur Jésus est entré au sanctuaire céleste, afin d'apparoître là pour nous , et intercéder avec la vertu de son sacrifice. Au reste, ils concéderont bien que le fruit d'icelle mort nous est communiqué en la Cène, non point par le mérite de l'œuvre, mais à cause des promesses qui nous y sont données, moyennant que nous les recevions en foi.
Secondement, ils ne doivent nullement accorder que le pain soit transsubstancié au corps de Jésus-Christ, ni le vin en son sang; mais doivent persister en cela, que les signes visibles retiennent leur vraie substance pour nous représenter la vérité spirituelle dont nous avons parlé. Tiercement , jaçoit qu'ils doivent tenir pour certain que le Seigneur nous donne en la Cène ce qu'il nous y figure, et, par ainsi , que nous y recevons vraiment le corpsetlesangdeJésus-Christ; néanmoins ils nelechercherontpas comme enclos sous le pain ou attaché localement au signe visible, tant s'en faut qu'ils adorentle sacrement; maisilsélèverontplulôt leurs entendements et leurs cœurs en haut, tant pour recevoir Jésus-Christ que pour l'adorer. De là viendra qu'ils mépriseront et condamneront pour idolâtrie toutes ces façons superstitieuses, tant de porter le sacrement en pompe et procession, que de lui construire des tabernacles pour le faire adorer. Car les proaiesses de,nolre Seigneur ne s'étendent pas outre l'usage qu'il nous en a laissé. Après, ils tiendront que priver le peuple d'une des parties du sacrement, à savoir, du calice , c'est violer et corrompre l'ordonnance du Seigneur; et que pour la bien observer, il est n"écessaire de distribuer entièrement l'un et l'autre. Finalement, ils réputeront que c'est une superfluité non-seulement inutile, mais aussi dangereuse et mal convenable à la chrétienié, d'user de tant de cérémonies prises des Juifs, outre la simplicité que les Apùtres nous ont laissée: et que c'est encore plus grande perversité de célébrer la Cène par mines et je ne sais quelles bateleries , sans que la doctrine y soit récitée, mais là où plutôt elle est ensevelie ; comme si la Cène étoit une espèce d'art magique.
Pour faire fin , il est temps de venir au dernier point principal. C'est de la contention qui a été débattue de notre temps, louchant cette matière. Or, pour ce qu'elle a été malheureuse, comme le diable, sans doute, l'a suscitée pour empêcher, voire même du tout rompre le cours de l'Évangile, je désirerois que la mémoire en fût du tout abolie ; tant s'en faut que je me délecte à en faire un long récit. Néanmoins, pource que je vois beaucoup de bonnes consciences troublées pource qu'elles ne savent de quel côté se tourner, j'en dirai , en bref, ce que me
semblera avis être nécessaire pour leur montrer commeni elles se doivent résoudre. Premièrement, je prie au nom de Dieu tous fidèles de ne se point trop scandaliser de ce qu'un si grand différend a été ému entre ceux qui dévoient être comme capitaines pour remettre la vérité en luniière ; car ce n'est pas chose nouvelle que le Seigneur permette ses serviteurs en quelque ignorance, et souffre qu'ils aient débat les uns contre les autres, non pas pour les délaisser là toujours , mais seulement à un temps, afin de les humilier. Et de fait , si tout fût venu à souhait jusqu'à maintenant , sans aucun destourbier , les hommes se fussent possible méconnus, ou la grâce de Dieu eût été moins connue qu'il n'appartenoit. Ainsi le Seigneur a voulu ôter toute matière de gloire aux hommes, afin d'être seul glorifié. Davantage, si nous considérons en quel abîme de ténèbres le monde étoit quand ceux qui ont ému cette controverse ont commencé de nous réduire à la vérité , nous ne nous émerveillerons point de ce qu'ils n'ont pas tout connu du commencement; c'est plutôt miracle que notre Seigneur, en si petit de temps, les a tellement illuminés, qu'ils ont pu ainsi sortir de cette fange d'erreurs, et en retirer les autres, en laquelle on avoit été plongé si longtemps. Mais il n'est rien meilleur que de réciter comment la chose est allée, pource (pie de là il apparoîtra qu'on n'a point si grande occ;ision de se scandaliser en cet endroit , qu'on pense communément.
Quand Luther commença à enseigner, il traitoit en telle sorte la matière de la Cène , que louchant la présence corporelle du Christ, il sembloit avis qu'il la laissât telle que le monde la concevoit pour lors; car, en condamnant la transsubstantiation, il disoit le pain être le corps de Christ, d'autant qu'il étoit uni avec. Outre plus , il ajoutoit des similitudes, lesquelles étoient un peu dures et rudes; mais il le faisoit comme par contrainte, pource qu'il ne pouvoit autrement expli(iuerson intention ;car il est difficile de donnera entendre une chose si haute, sinon en usant de quelque impropriété.
D'autre part, s'élevèrent Zuingle et (Ecolampade, lesquels, considérant l'abus et tromperie que le diable avoit mis sus en établissant une telle présence charnelle du Christ , qu'on avoit
enseignée el lenue plus de six cents ans , pensèrent qu'il n'étoit pas licite de dissimuler; même puisque cela emportoil une idolâtrie exécrable, en ce que Jésus-Christ y éLoit adoré comme enclos sous le pain. Or, pource qu'il étoit fort difficile d'ôter cette opinion enracinée de si longtemps au cœur des hommes, ils appliquèrent tout leur entendement à crier à rencontre, remontrant combien c'étoit une lourde faute de ne reconnoitre point ce qui est tant lestitié en l'Écriture , touchant l'ascension de Jésus- Christ, et qu'il a été reçu en son humanité au ciel, là où il demeurera jusqu'à ce qu'il descende pour juger le monde. Cependant qu'ils s'amusoient à ce point, ils oublioient de montrer quelle présence de Jésus-Christ on doit croire en la Cène, et quelle communication de son corps et de son sang on y reçoit. Tellement que Luther pensoit qu'ils ne voulussent laisser autre chose que les signes nus, sans leur substance spirituelle. Ainsi il commença à leur résister en barbe, jusqu'à les dénoncer pour hérétiques. Depuis que la contention fut une fois commencée, elle s'enflamba toujours avec le temps , et ainsi a été démenée trop amèrement par l'espace de quinze ans ou environ, sans que jamais les uns aient voulu écouter les autres d'un cœur paisible. Car, combien qu'ils aient une fois conféré ensemble, néanmoins, il y avoit telle yliénalion, qu'ils s'en retournèrent sans aucun accord : même, au lieu d'approcher de quelque bon appointement, ils se sont toujours reculés de plus en plus , ne regardant autre chose qu'à défendre leur sentence, el confuter tout ce qui étoit au contraire. Nous avons donc en quoi Luther a failli de son côté, et en quoi OEcolampade et Zuingle ont failli du leur. C'étoit, du commencement, l'office de Luther d'admonester qu'il n'enlendoit pas établir une telle présence locale que les papistes la songent ; item , de protester qu'il ne vouloit pas faire adorer le sacrement au lieu de Dieu ; tiercement, de s'abstenir de ces similitudes tant rudes et difficiles à concevoir, ou en user modérément, les interprétant en sorte qu'elles ne pussent engendrer nul scandale. Depuis le débat ému, il a excédé mesure, tant en déclarant son opinion, comme en blâmant les autres avec une amertume de parole trop rigoureuse : car au lieu de s'exposer en telle sorte qu'on pût recevoir sa sentence, selon sa véhémence
accoutumée, pour impugncr les contredisants, il a usé des formes hyperboliques de parler, lesquelles éloient bien dures à porter à ceux qui autrement n'èloient pas fort disposés à croire à son dire. Les autres ont offensé aussi , en ce qu'ils se sont tellement acharnés à crier contre l'opinion superstitieuse et fantastique des papistes , touchant la présence locale du corps de Jésus-Çhrist dedans le sacrement , et l'adoration perverse qui s'en ensuivoit, qu'ils se sont plus efforcés de ruiner le mal , que d'édifier le bien : car, combien qu'ils n'aient pas nié la vérité, toutefois ils ne l'ont pas enseignée si clairement qu'ils dévoient. J'entends, qu'en mettant trop grand' peine à maintenir que le pain et le vin sont nommés corps et sang de Christ , à cause qu'ils en sont signes , ils n'ont pas regardé d'ajouter qu'ils sont tellement signes, que la vérité est conjointe avec; et ainsi, protester qu'ils ne prétendoient nullement d'obscurcir la vraie communion que nous donne le Seigneur en son corps et son sang par ce sacrement.
L'une partie et l'autre a failli en n'ayant point la patience de s'entr'écouter, afin de suivre la vérité sans affection, là où elle seroit trouvée. Néanmoins, si ne devons-nous pas laisser de penser quel est notre devoir ; c'est de n'oublier les grâces que notre Seigneur leur a faites, et les biens qu'il nous a distribués parleurs mains et par leur moyen : car si nous ne sommes pas ingrats et méconnoissanls de ce que nous leur devons, nous leur pourrons bien pardonner cela et davantage, sans les blâmer ni didluuer. Bref, puisque nous les voyons avoir été et être encore en partie de vie sainte et savoir excellent, et de zèle singulier à édifier l'Église, nous en devons toujours juger et parler avec modestie et révérence ; mêmement, puisqu'il a plu en la fin à notre bon Dieu , après les avoir ainsi humiliés, de mettre fin à cette malheureuse disceptation , ou, pour le moins, de l'apaiser, en attendant qu'elle soit du tout décidée. Je dis cela pource qu'il n'y a point encore eu de formulaire publié, où fût arrêtée la concorde, comme il en seroit bien métier. Mais ce sera quand il i)laira à Dieu d'assembler en un lieu tous ceux qui ont à le composer. Cependant il nous doit suffire qu'il y a fraternité et communion entre les Églises, et que tous accordent, en tant qu'il est néces-
saire pour convenir ensemble, selon le commandenientde Dieu, Nous confessons donc tous d'une bouche, qu'en recevant en foi le sacrement, selon l'ordonnance du Seigneur, nous sommes vraiment faits parlicipanlsde la propre substance du corps et du sang de Jésus-Christ. Comment cela se fait, les uns le peuvent mieux déduire et plus clairement exposer que les autres. Tant y a que d'une part , il nous faut , pour exclure toutes fantaisies charnelles, élever les cœurs en haut au ciel, ne pensant pas que le Seigneur Jésus soit abaissé jusque là, d'être enclos sous <pielques éléments corruptibles. D'autre part, pour ne point amoindrir l'efficace de ce saint mystère, il nous faut penser que cela se fait par la vertu secrète et miraculeuse de Dieu, et que l'esprit de Dieu est le IIcmi de cette participation, pour laquelle cause elle est a|)pelée spirituelle.