‹ Œuvres françoises de J. CalvinChapitre 22 sur 24 · ET AMATEURS DE LA PAROLE DE DIEU, SALUT · texte numérisé non relu

ET AMATEURS DE LA PAROLE DE DIEU, SALUT

Comme cVst une chose bien requise en la chrétienté, et des plus nécessaires, que chacun fidèle observe et entretienne la communion de l'Église en son endroit , fréquentant les assemblées qui se font, tant les dimanches que les autres jours, pour honorer et servir Dieu ; aussi est-il expédient et raisonnable que tous connoissent et entendent ce qui se dit et fait au temple, pour en recevoir fruit et édification ; car notre Seigneur n'a pas institué l'ordre que nous devons tenir quand nous convenons en son nom, seulement pour amuser le monde à voir et regarder, mais plutôt a voulu qu'il en revînt profit à tout son peuple , comme saint Paul témoigne, commandant que tout ce qui se fait en l'Église soit rapporté à l'édification commune de tous ; et que le serviteur ne commanderoit pas, que telle ne fût l'intention du maître. Or, cela ne se peut faire, que nous ne soyons instruits pour avoir intelligence de tout ce qui a été ordonné pour notre utilité. Car de dire que nous puissions avoir dévotion, soit à prières, soit à cérémonies, sans y rien entendre , c'est une grande moquerie, combien qu'il se dise communément. Ce n'est pas une chose morte ni brutive que bonne affection envers Dieu; mais c'est un mouvement vif procédant du Saint-Esprit, quand le cœur est droitement touché et l'entendement illuminé. Et défait, si l'on pouvoit être édifié des choses qu'on voit sans savoir ce qu'elles signifient, saint Paul ne défendroit pas si rigoureusement de parler en langue inconnue, et n'useroit de cette raison, qu'il n'y a nulle édification, sinon où il y a doctrine. Pour tant, si nous voulons bien honorer les saintes or-

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donnances de notre Seigneur, desquelles nous usons en l'Église, le principal est de savoir qu'elles contiennent , qu'elles veulent dire, et à quelle fin elles tendent, afin que l'usage en soit utile et salutaire, et par conséquent droitemcnt réglé. Or, il y a en somme trois choses, que notre Seigneur nous a commandé d'observer en nos assemblées spirituelles, à savoir, la prédication de sa parole, les oraisons publiques et solennelles, l'administration de ses sacrements. Je me déporte de parler des prédications pour cette heure, d'autant qu'il n'en est pas question. Touchant les deux autres parties qui restent , nous avons commandement du Saint-Esprit que les oraisons se fassent en langue commune et connue au peuple; et dit l'Apôtre que le peuple ne peut répondre amen à l'oraison qui a été faite en langue étrange. Or, est-il ainsi que puisqu'on la fait au nom et en la personne de tous, que chacun en doit être participant. Par quoi c'a été une trop grande impudence à ceux qui ont introduit la langue latine par les églises, où elle n'étoit communément entendue ; et n'y a subtilité ni caviliation qui les puisse excuser que cette façon ne soit perverse et déplaisante à Dieu ; car il ne faut présumer qu'il ait agréable ce qui se fait directement contre son pouvoir et comme par dépit de lui. Or, rien ne le sauroit plus dépiter que d'aller ainsi à rencontre de sa défense , et se glorifier en telle rébellion , comme si c'étoit une coutume perverse de les célébrer en telle sorte que le peuple n'en ait sinon la vue, sans exposition des mystères qui y sont contenus. Car si ce sont paroles visibles , comme saint Augustin les nomme , il ne faut pas seulement qu'il y ait un spectacle extérieur, mais que la parole soit conjointe avec, pour en donner l'inteHigence. Et aussi notre Seigneur, en les instituant, a bien démontré cela ; car il dit que ce sont témoignages de l'alliance qu'il a faite avec nous, et qu'il a confermée par sa mort. II faut bien donc, pour leur donner lieu, que nous sachions et connaissions ce qui s'y dit. Autrement ce seroit en vain qiie notre Seigneur ouvriroit la bouche pour parler, s'il n'y avoit oreilles pour écouter. Combien qu'il n'est jà métier d'en faire longue dispute ; car quand la chose sera jugée de sens rassis, il n'y aura celui qui ne confesse que c'est une pure bateleric d'amuser le peuple en des signes dont

la signification ne lui soit point exposée. Par quoi il est facile de voir qu'on profane les sacrements de Jésus-Christ, les administrant tellement que le peuple ne comprenne point les paroles qui y sont dites. Et de fait, on voit les superstitions qui en sont sorties ; car on estime communément que la consécration, tant de l'eau du baptême que du pain et du vin en la Cène de notre Seigneur, soit comme une espèce d'enchantement ; c'est-à-dire quand on a soutïlé et prononcé de bouche les paroles , que les créatures insensibles en sentent la vertu , encore que les hommes n'y entendent rien. Or, la vraie consécration est celle qui se fait par la parole de Dieu , quand elle est déclarée et reçue , comme dit saint Augustin : ce qui est expressément compris aux paroles de Jésus-Christ ; car il ne dit pas au pain qu'il soit fait son corps , mais il a adressé la parole à la compagnie des fidèles , disant : « Prenez , mangez , etc. » Si nous voulons bien célébrer le sacrement , il faut avoir la doctrine par laquelle, ce qui y est signifié nous soit déclaré. Je sais bien que cela semble fort étrange à ceux qui ne l'ont pas accoutumé, comme il advient en toutes choses nouvelles. Mais c'est bien raison , si nous sommes disciples de Jésus-Christ, que nous préférions son institution à notre coutume; et ne nous doit pas sembler nouveau ce qu'il a institué dès le commencement.

Si cela ne peut encore entrer en l'entendement d'un chacun, il nous faut prier Dieu qu'il lui plaise d'illuminer les ignorants, pour faire entendre combien il est plus sage que les hommes de la terre , afin qu'ils apprennent de ne s'arrêter plus à leur propre sens , ni à la sagesse folle et enragée de leurs conducteurs qui sont aveugles. Cependant, 'pour noire Église, il nous a semblé bon de faire publier comme un formulaire des prières et des sacrements , afin que chacun reconnoisse ce qu'il doit dire et faire en l'assemblée chrétienne ; combien que ce livre ne profilera pas seulement au peuple de cette Église, mais aussi à tous ceux qui désireront savoir quelle forme doivent tenir et suivre les fidèles, quand ils conviennent au nom de Jésus-Christ.

Nous avons donc recueilli en un sommaire la façon de célébrer les sacremenls et sanctifier le mariage , semblableraent des prières et louanges desquelles nous usons. Nous parlerons puis

après des sacrements. Quant est des prières publiques , il y en a deux espèces : les unes se font par simples paroles , les autres avec clianl, et ce n'est pas chose inventée depuis peu de temps; car dès la première origine de l'Eglise, cela a été, comme il appert par les histoires ; et même saint Paul ne parle pas seulement de prier de bouche , mais aussi de chanter. El, à la vérité , nous connoissons par expérience que le chant a grande force et vigueur d'émouvoir et enflammer le cœur des hommes , pour invoquer et louer Dieu d'un zèle plus véhément et ardent. 11 y a toujours à regarder que le chant ne soit léger ni volage , mais qu'il ait poids et majesté, comme dit saint Augustin, afm qu'il y ait grande différence de la musique qu'on fait pour réjouir les hommes à table et en leurs maisons , et entre les psaumes qui se chantent en l'église, en la présence de Dieu et de ses anges. Or, quand on voudra droitement juger delà forme qui est ici exposée, nous espérons qu'on la trouvera sainte et pure, vu qu'elle est simplement réglée à l'édification dont nous avons parlé. Combien que l'usage de la chanlerie s'étende plus loin, c'est que, même par les maisons et par les champs, ce nous soit une incitation et comme un organe à louer Dieu et élever nos cœurs à lui, pour nous consoler en méditant sa vertu , bonté, sagesse et justice ; ce qui est plus nécessaire qu'on ne sauroit dire. Pour le premier, ce n'est pas sans cause que le Saint-Esprit nous exhorte si soigneusement , par les saintes Ecritures , de nous réjouir en Dieu, et que toute joie soit là réduite comme à sa vraie fin'; car il connoît combien nous sommes enclins à nous réjouir en vanité. Tout ainsi donc que notre nature nous tire et induit à chercher tous moyens de réjouissance folle et vicieuse , aussi au contraire notre Seigneur, pour nous distraire et retirer des alléchenients de la chair et du monde , nous présente tous moyens qu'il est possible, afin de nous occuper en cette joie spirituelle , laquelle il nous recommande tant. Or, entre les autres choses qui sont propres à récréer l'homme et à lui donner volupté, la musique est la première ou l'une des principales, et nous faut estimer que c'est un don de Dieu député à cet usage. Pourquoi d'autant plus devonsnous regarder de n'en point abuser , de peur de la souiller et conlarainer , la convertissant en notre condamnation , où elle étoit

dédiée à notre profit et salut. Quaud il n'y auroit autre considération que. cette seule , si nous doit-elle bien émouvoir à modérer Tusage de la musique, pour la faire servir à toute honnêteté, et qu'elle ne soit point occasion de nous lâcher la bride à dissolulion , ou de nous efTéminer en délices désordonnées , et qu'elle ne soit point instrument de paillardise ni d'aucune impudicité. Mais encore y a-t-il davantage ; car à peine y a-t-il en ce monde chose qui puisse plus tourner ou fléchir çà et là les mœurs des hommes, comme Plato l'a prudemment considéré. Et défait, nous expérimentons qu'elle a une vertu secrète et quasi incroyable pour émouvoir les cœurs en une sorte ou en l'autre ; par quoi nous devons être d'autant plus diligents à la régler en telle sorte qu'elle nous soit utile et nullement pernicieuse. Pour cette cause, les docteurs anciens de l'Eglise se complaignentsouventes fois, que le peuple de leur temps étoit adonné à chansons déshonuêtes et impudiques , lesquelles, non sans cause, ils estiment et appellent poison mortel et satanique pour corrompre le monde. Or, en parlant maintenant de la musique , je comprends deux parties , à savoir, la lettre ou sujet et matière , secondement le chant ou la mélodie. 11 est vrai que toute parole mauvaise, comme dit saint Paul , pervertit les bonnes mœurs ; mais quand la mélodie est avec , cela transperce beaucoup plus fort le cœur et va au -dedans , tellement que, comme par un entonnoir le vin est jeté dans le vaisseau , aussi le venin et la corruption est distillée jusqu'au profond du cœur par la mélodie. Qu'est-il donc question de faire? c'est d'avoir chansons non -seulement honnêtes, mais aussi saintes, lesquelles nous soient comme aiguillons pour nous inciter à prier et louer Dieu, à méditer ses œuvres, afin de l'aimer, craindre, honorer et glorifier. Or, ce que dit saint Augustin, que nul ne peut chanter choses dignes de Dieu , sinon qu'il l'ait reçu d'icelui. Par quoi , quand nous aurons bien circui partout pour chercher çà et là, nous ne trouverons meilleures chansons ni plus propres pour ce faire que les psaumes de David , lesquels le Saint-Esprit lui a dictésetfaits; et pour tant, ([uandnous les chantons, nous sommes certains que Dieu nous met en la bouche les paroles , comme si lui-même chantoit en nous pour exalter sa gloire. Par quoi Chry-

soslôme exhorte tant hommes que femmes et petits enfants, de s'accoutumer à les chanter , afin que cela soit comme une méditation pour s'associer à la compagnie des anges. Au reste , il nous faut souvenir de ce que dit saint Paul, « que les chansons spirituelles ne se peuvent bien chanter que de coeur. » Or, le cœur requiert l'intelligence; et en cela, dit saint Augustin, gît la différence entre le chant des hommes et celui des oiseaux. Car une linotte, un rossignol , un papegay chanteroient bien , mais ce sera sans entendre. Or le propre don de l'homme est de chanter en sachant ce qu'il dit. Après l'intelligence doit suivre le cœur et l'affection, ce qui ne peut être que nous n'ayons le cantique imprimé en notre mémoire , pour jamais ne cesser de chanter. Pour ces raisons , ce présent livre , même à celte cause , outre le reste qui a été dit, doit être en singulière recommandation à chacun qui désire se réjouir honnêtement et selon Dieu , voir à son salut et à celui de ses prochains ; et ainsi n'a point de métier d'être beaucoup recommandé de par moi, vu qu'en soi-même il porte son prix et son los. Seulement, que le monde soit si bien avisé qu'au lieu de chansons en partie vaines et frivoles, en partie sottes et lourdes , en partie sales et vilaines, et par conséquent . mauvaises et nuisibles, dont il a usé par ci-devant, il s'accoutume ci-après à chanter ces divins et célestes cantiques avec le bon roi David. Touchant la mélodie, il a semblé le meilleur qu'elle fût modelée en la sorte que nous l'avons mise , pour em[)orter poids et majesté convenable au sujet, et même pour être propre à chanter en l'église, selon (]u'i[ a été dit. De Genève, ce 10 de juin loiô.

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