‹ Œuvres françoises de J. CalvinChapitre 4 sur 24 · AU LECTEUR CHRÉTIEN SALUT ET PAIX EN NOTRE-SEIGNEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR CHRÉTIEN SALUT ET PAIX EN NOTRE-SEIGNEUR

S'il eût plu à Dieu nous garder plus longtemiis son fidèle serviteur M. Jean Calvin , ou plutôt si la perversité du monde n'eût ému le Seigneur à le retirer si tôt à soi, ce ne seroil ici le dernier de ses travaux', èsquels il s'est tant ndèlemenl et tant heureusement employé pour l'avancement de la gloire d'icelui, et pour l'édification de l'Église. Et même maintenant, ce Commentaire ne sortiroit point sans être comme couronné de quelque eicellenle préface, ainsi que les autres. Mais il lui en prend comme aux pauvres orphelins, qui sont moins avantagés que leurs frères , d'autant que leur père leur est failli trop tôt. Cependant, je vois cet orphelin sorti de si bonne maison , grâces à Dieu , et si fort représentant son père, que , sans autre témoignage, il se rendra de soi-même non-seulement agréable, mais aussi très-honorable à tous ceux qui le verront. Et pourtant aussi n'a-ce pas été mon intention de le recommander par ce mien témoignage (car quel besoin en est-il ?), mais plutôt me lamenter avec lui de la mort de celui qui nous a été un commun père, et ù lui et à moi, pource que je ne le puis ni dois moins estimer mon père en ce que Dieu m'a enseigné par lui, que ce livre, et tant d'autres, d'avoir été écrits par lui-môme. Je me lamenterai donc, mais ce ne sera sans consolation ; car, ayant égard à celui duquel je parle, je l'aurois trop peu aimé vivant ici-bas, si la félicité en laquelle il est maintenant recueilli, ne changeoit la tristesse de ma personne en éjouissance de son gain ; et aurois mal fait mon profil de sa doctrine tant sainte et admirable, de sa vie tant bonne et entière , de sa mort tant heureuse et chrétienne, si je n'avois apprins par tous ces moyens à me soumettre à la providence de Dieu avec toute satisfaction et contentement. Or, quanta sa doctrine , de laquelle je veux parler en premier lieu, tant s'en faut que la multitude de ceux qui lui ont contredit la doive rendre suspecte envers toutes gens de bon

! Celle Vie de Calvin, que Tlièodore de Bèze avait composée sous la forme d'une préface pour la placer en tèle d'une Iraducllon française de l'ouvrage de Calvin : Commentarius in Josue librum, fut publiée séparément à Genève en ts64, in-4 et pet. in-s, aussitôt après la mort du chef de la Reforme, et l'année suivante, avec lo Commentaire sur Josuè, in-fol. On ne l'avait pas réimprimée depuis, excepté traduite en lalin par l'auteur lui-même.

s Le Commentaire sur le Livre de Josuè, en tête duquel cette Vie devait paraître d'abord.

jugement, qu'au contraire cela seul pourroit servir de certain argument pour l'approuver ; d'autant que nul ne s'y est jamais opposé, qui n'ait expérimenté qu'il s'adressoit non point contre un homme , mais contre un vrai serviteur de Dieu. Aussi se peut-il afTermcr (et tous ceux qui l'ont connu en seront bons et suffisants témoins) que jamais il n'a eu ennemi, qui, en l'assaillant, n'ait fait la guerre à Dieu. Car, depuis que Dieu a fait entrer son champion en cette lice, il se peut bien dire que Salan l'a choisi, comme s'il avoit oublié tous les autres tenants, pour l'assaillir, et du tout altérer, s'il eût pu. Mais, d'autre part. Dieu lui a fait cette grâce, qu'il l'a orné d'autant de trophées qu'il lui a opposé de ses ennemis. S'il est donc question des combats qu'il a soutenus par dedans pour la doctrine, rien ne les peut faire sembler légers que la diligence de laquelle il a usé pour ne donner loisir à ses ennemis de reprendre haleine, et la constance que Dieu lui avoit donnée pour jamais ne fléchir, tant soit peu, en la querelle du Seigneur. Les anabaptistes en feront foi, lesquels, peu après le commencement de son ministère en celte Église, c'est à savoir l'an 1536, il sut si bien et heureusement manier en publique dispute, sans que le magistrat y ait mis la main , que dès lors la race en fut perdue en cette Église; ce qui est d'autant plus admirable, que la plupart des Églises d'.\llemagne en sont encore bien fort empochées ; et, s'il y en a qui en soient délivrées , c'a été plutôt par rigueur de justice qu'autrement. Il eut un autre combat à soutenir contre un apostat nommé Caroli, sur plusieurs calomnies ; lequel, étant semblablemenl abattu tant par écrit que de bouche , et déchassé de l'Église de Dieu , est mort misérablement à Uome dedans un hôpital , pour servir d'exemple à ceux qui se révoltent de Jésus-Christ, pour suivre un maître qui récompense si mal ses serviteurs et en ce monde et en l'autre. En un autre temps, c'est à savoir l'an 1553, Michel Servet, Espagnol, de maudite mémoire, survint, non pas homme, mais plutôt un monstre horrible, composé de toutes les hérésies anciennes et nouvelles, et surtout exécrable blasphémateur contre la Trinité, et nommément contre l'éternité du rils de Dieu. Cetlui-ci, étant arrivé en cette ville, et saisi par le magistrat à cause de ses blasphèmes, y fut tellement et si vivement combattu, que, pour toute défense, il ne lui demeura qu'une opiniâtreté indomptable, à raison de laquelle , par juste jugement de Dieu et des hommes , il fina par le supplice de l'eu sa malheureuse vie et ses blasphèmes qu'il avoit dégorgés de bouche et par écrit par l'espace de trente ans et plus. Environ deux ans auparavant, s'étoit présente un certain triacleur, carme, et soudain devenu de théologien médecin, nommé Hiérôme Bolsec,de Paris, lequel, pour se faire valoir, pensant être arrivé en son cloître, et non en une Église de Dieu, de laiiuelle il n'avoit jamais rien su que par oui-dire , et puis aussi sollicite par quelques garnements, desquels il sera parlé ci-après, commença en pleine congrégation de reprendre la doctrine de la providence et prédestination éternelle .- comme si nous faisions Dieu auteur de péché et coupable de la condamnation des niéchanis ; Calvin s'opposa sur-le-champ à ce loup déguisé, et lui répondit tellement de bouche en public et en particulier, et puis aussi par écrit, que rien ne demeurai l'adversaire de vérité, qu'une seule impudence monacale, qui l'a

DR tiif:odour de BKZK. 5

rendu ot rend encore aujourd'hui puant à tout homme qui a quelque bon sentiment; voire par son propre jupomont, comme il se montrera par témoi^natje de sa main toutes fois et quanles que besoin sera. Car ce malheureux , qui avoit mérité punition pour un acte séditieux , étant traité par le magistrat en toute douceur, à cause qu'on estimoit qu'il y auroit ci-après quelque remède à son ignorance sophistique, après avoir fait autant de scandales et de maux qu'il a pu es Églises circonvoisines, se voyant par trois fois déchassé des terres des seigneurs de Berne, à la (in étant intolérable à chacun, adonné gloire à Dieu, reconnaissant ses erreurs, et surtout sa mauvaise conscience, à Orléans, en plein synode général des Églises françoises, l'an 1562, tellement qu'on en espéroit quelque chose. Mais depuis, étant repris d'un même mauvais esprit, est retourné à ses premières erres, et, déchassé de tous, comme il en est digne, sert encore aujourd'hui , par tous les lieux oii il se promène, de témoignage de l'ire de Dieu contre ceux qui résistent à vérité. Peu de temps après se déclarèrent quelques demeurants de servetistcs, comme un certain jurisconsulte de ces quartiers, qui depuis, pour môme cause, fui chassé de l'Université de Tubinge par le très-illustre duc de Wirtemberg; et, pour avoir continué en ses blasphèmes, châtié par prison, et reçu à se dédire par jugement desdils seigneurs de Berne. Avec cettui-là s'étoil ligué un certain Calabrois, nommé Yalentin Gentil; un autre de Sardaigne; un Piémontais, nommé Jean-Paul Alciat; un médecin de Saluées, nommé Georges Blandrata. Ceux-ci besognoient sous terre comme ils pouvoient, semant leurs blasphèmes contre les trois Personnes en une essence divine, jusquesà ce que ce fidèle serviteur de Dieu s'y étant opposé, les uns s'évanouirent, les autres, ayant reconnu leurs blasphèmes, en ont demandé pardon à Dieu et à la seigneurie. Jlais peu après, les malheureux, contre leur serment, retournés.! leurs blasphèmes, se sont avec leurs complices en la fin retrouvés en Pologne, là où ils ont fait et font encore aujourd'hui infinis troubles. Si ont-ils, jusques au lieu oii ils sont, senti et aperçu que valoit la force du fidèle serviteur de Dieu dont nous parlons, par les écrits duquel les Églises de Pologne ont été tellement fortifiées, que les fidèles en ont été grandement affermis, et les ennemis de vérité tellement affoiblis, qu'avec l'aide Dieu, leur ruine en est prochaine. Voilà les principaux combats qu'il a endurés par dedans pour la doctrine, beaucoup plus difficiles à soutenir qu'à les dire, comme les livres en feront foi à la postérité. Car, quant aux autres ennemis, ils l'ont toujours assailli de loin , mais non pas de si loin, qu'il ne les ait atteints de plus près qu'ils n'eussent voulu. Ses doctes écrits contre les anabaptistes cl les libertins en peuvent faire suffisante preuve. Quant à ce grand Goliath Pighius, qui est-ce qui l'a abattu, lui et son pélagianismo, que la puissance du Seigneur en la main de Calvin? Qui a clos la bouche à ce glorieux cardinal Sadolet, que cettui-là même? Qui a plus heureusement combattu et défait cet amas de sangliers assemblés pour dégâlcr la vigne du Seigneur ? Qui a mieux ni plus droit navré l'Antéchrist à la mort? Qui a plus courageusement et plus pertinemment répondu à ce malheureux intérim, qui a lant troublé l'Allemagne ? Ge n'est pas tout. Car, qui a été plus clairvoyant

à connoître el rédarguor l'impiété des faux évangéliques, s'accommodanl à toutes gens? Qui a plus vivement maintenu la pureté de la doctrine contre les plus dangereux ennemis, c'est à savoir ceux qui , sous ombre do jtaix et union, prétendent de corrompre la pureté d'ocelle? Quant à la misérable Gontention émue pour le fait de la Cène, voyant le feu tant allumé, tout son désir fut de l'éteindre par une claire exposition de la matière, sans s'attacher à personne; ce qu'il a fait si bien et si dextrement, que qui voudra bien considérer ses écrits, confessera que c'est à lui, après Dieu, qu'appartient l'honneur de la résolution depuis suivie par toutes gens de bon jugement. Ce néanmoins, Satan s'cfîorra tant qu'il lui fut possible de l'attirer en celte contention ; voire même avec l'Église de Zurich, laquelle, entre autres, il a toujours estimée et honorée. .Mais ce fut en vain. Car, au contraire, ayant en présence conféré ensemble, ils demeurèrent entièrement d'accord, et fut le consentement de toutes les Églises de Suisse et des Grisons, dressé et imprimé en plusieurs langues , avec grande édification parmi tout le monde. Cela déplut à certains opiniâtres , entre lesquels un nommé loach Vueslphale, l'autre Tilenian Heshusius, ont été les plus ardents ennemis de vérité et de concorde. Force lui fut alors d'entrer au combat, par lequel il a tellement maintenu la vérité, el combattu l'ignorance et impudence de tels personnages , qu'il en a acquis louange, elles dessusdils, toute vergogne, voire môme entre ceux de leur secte et nation ; et l'Église de Dieu en a été tant plus confermée en la vraie et saine doctrine. Bref, je crois qu'il ne se trouvera hérésie ancienne , ni renouvelée , ni nouvellement forgée de notre temps, laquelle il n'ait détruite jusques aux fondements. Car entre autres grâces excellentes, il y en a deux qui rehiisoient en lui , c'est à savoir une singulière vivacité à découvrir là où git la difficulté des matières, et puis aussi une dextérité merveilleuse à coucher ses réponses sans perdre une seule parole, comme tous ceux-là confesseront, \oire même les ennemis de l'Évangile, qui voudront atleiUivement lire ses écrits. J'ai omis un autre monstre qu'il> semblablement défait, encore qu'en cet endroit j'aie combattu avec lui : c'est un nommé Sébastien Chàteillon, lequel, d'autant qu'il avoit connoissance des langues, et même avoit quelque dextérité en la langue latine , fut ici reçu pour conduire l'école. IMais cet esprit, étant naturellement enclin à se plaire en soi-même, se plongea tellement dans sa vanité, qu'à la fin il s'y esl noyé, pourcc que jamais on n'a pu gagner ce point sur lui, qu'il prît la peine de lire les Cominenlaires et autres écrits, pour se résoudre. Cela fut cause que , de plein saut, il condamna le CanlUiue des Cantiques , comme un livre sale et impudique; ce que lui étant remontré, il dégorgea publiquement mille injures contre les pasteurs de cette Église. Sur quoi lui étant commandé par le magistrat de vérifier son dire, et convaincu de manifeste malice et calomnie, la justice lui ordonna de sortir, après avoir reconnu sa faute. Étant donc enfin retiré à Bàle, il y a vécu depuis, jusqu'à ce que s'étant élevé le trouble de Hierôme Bolsec sur la prédestination, celui-ci, qui avoit toujours tenu de la perfection anabaptistique, mais secrètement et entre les siens, ne faisant , au surplus , difficulté de s'accommoder à chacun , étant aussi grande-

menl irrité de la mort de Servel, se découvrit ouvertement, premièrement en un livre qu'il fil imprimer en latin et en françois, sous un faux nom de .Martin Uellie, aux erreurs et blasphèmes duquel j'ai répondu. Il ajouta un autre traité qu'il appelle en laiin TluiilDgia rjerniiviica , sous le nom (le Théophile; et en françois, Trailé du vieil cl nouvel homme. Knfln, il tourna, ou renversa plutôt toute la Bible en latin et en françois avec une impudence et ignorance si vilaine, que ce seroit merveilles comme il se peut trouver des hommes qui s'y délectent, n'étoit que la nouveauté est toujours agréable A tous esprits ambitieux, desquels aujourd'hui il est aussi grande saison qu'il fut oncques. Il mit au-devant de sa traducliou une épîlre adressée au feu bon roi Edouard d'Angleterre, par laquelle, sous ombre de prêcher charité, il renverse l'autorité des Écritures, comme obscures et imparfaites , pour nous renvoyer aux révélations particulières, c'est-à-dire aux songes du premier rêveur qui voudra se montrer. Il avoit fait aussi cerlaines annotations sur le neuvième chapitre de VÉptlre aux Romaim, par lesquelles il établit manifestement le pélagianisme, et ne reconnoît aucun décret de Dieu , sinon es choses qui sont bonnes de leur nature, forgeant en Dieu une permission contraire à sa volonté , et nous imposant faussement que nous faisons Dieu auleur de péché. Tout cela n'émut aucunement le lidéle serviteur de Dieu, d'autant que déjà on avoit mille fois répondu à toutes telles calomnies et erreurs , jusqucs à ce qu'icelui même fit un recueil latin de certains articles et arguments, qu'aucuns disoient avoir extraits des livres de M. Jean Calvin, y ajoutant cerlaines répliques ; et fut ce livret envoyé sous main à Paris , pour y être imprimé. .Mais Dieu y pourvut, faisant tomber l'origmal entre mes mains, tellement que nous-mêmes le fîmes imprimer ici avec telles réponses qu'il méritoit. Lui, après avoir su le tout, ne sut que répondre aux pasteurs et ministres de Bàle, sinon qu'il n'étoit auteur desdits articles. Étant, peu après, appelé sur la doctrine du franc arbitre et de la providence de Dieu en pleine dispute à Dàle, sa doctrine fut condamnée. Et d'autant que, quelques années auparavant, il avoit été reçu à la profession de la langue grecque par ceux qui ne connoissoient ses erreurs, il lui fut commandé de ne se mêler débouche, ni par écrit, que de sa lecture; ce qu'il promit, et observa très-mal, ayant toujours continué à semer ses rêveries comme il a pu. Et même, de haine qu'il avoit contre moi, qui pour lors élois en France bien emi)êché, à mon grand regret, aux guerres civiles, ou pour le moins ému d'une ambition démesurée, il écrivit un livret intitulé : Conseil à la France désolée, sans y mettre sou nom, ni le lieu de l'impression, combien qu'il fût en ville libre. Là il condamne de rébellion et sédition toutes les Églises francoises, et conseille qu'un chacun croie ce qu'il voudra , ouvrant la porte, par même moyen , à toutes hérésies et fausses doclrincs. Je ne daignai lui répondre à ce beau conseil, qui sentoit par trop son homme bien fort lourd, et ignorant de ce qu'il trailoit, et très-mal expérimenté en telles aiïaires. Mais, au lieu de cela, je répondis à plusieurs points desquels il m'avoit taxé, y entremêlant des erreurs fort vilains et intolérables, sous ombre

de défendre ce que j'avois repris en sa Iranslalion latine. Celte mienne réponse, dédiée aux pasteurs do l'Église de lîàle, fut cause qu'icclui Chftleillon fut appelé par l'Église et puis parla seigneurie, et lui fui enjoint de répondre à ce dont je le chargois, et que je m'olTrois lui prouver par ses écrits; mais, peu de jours après, la mort le délivra de cette peine, .le sais bien que ce long discours sera trouvé mauvais par aucuns , comme si j'en parlois en homme passionné , et ne pouvois même souffrir les morts se reposer en leur sépulcre. Mais je puis protester devant Dieu que jamais je n'ai haï le personnage vivant, avec lequel aussi je n'eus jamais affaire particulier en bien ni en mal; tant s'en faut que maintenant je voulusse haïr et pourchasser les morts , qui sont remis au jugement du Seigneur. Mais il a fallu que ceci fût entendu , afin que chacun se garde de ses livres et disciples qu'il a laissés après lui. En ces entrefuites , un certain pédant se mit en avant, c'est François Balduin, lequel, ne pouvant non plus demeurer en une religion qu'en une place, a changé de demeure et condition plus souvent que tous les jours, et de religion pour le moins trois fois. A la parfin, n'ayant plus de conscience à perdre, s'est rangé d'une certaine religion pareille à celle des chanoines réguliers , lesquels , étant en général semblables à tous les autres de leur rang , toutefois quand il est question de leur particulier, se font moines en ce qui est avantageux pour les moines, et, tout au contraire, se font séculiers quand la moinerie leur est peu favorable. Ainsi ce bon personnage baise la pantoufle comme les autres ; et, afin qu'on ne fit doute que ce ne fût à bon escient, en a pris une bonne et belle rémission de .'^on roi, pour rentrer en grâce de Sa Sainteté et des cardinaux, desquels, pour son dernier malheur, il est devenu esclave. S'il est donc question d'écrire contre nous, voilà le meilleur catholique du monde. Mais si, d'autre côté, il faut s'accommoder a ceux qui sont comme entre deux fers et se vantent de tenir le milieu , adonc le bonhomme crache les reformations de l'Église romaine, et parle vaillamment de certains abus ; mais c'est sans toucher au principal, et tellement toutefois que tout homme qui ne le connoîlroit, penseroit qu'il parlât à bon escient, et non point pour se faire valoir. Ce galant, pour son entrée, ne faillit pas, l'an i.iei, de mettre en avant un livre de telle matière, sans aucun nom, à l'heure môme qu'on étoit au colloque de Poissy. Calvin, connoissant l'intention de ce malheureux, répondit brièvement, comme il avoit accoutumé, mais fort péremptoirement, et donnant quelques atteintes à celui qui eloit principalement coupable de ce mal. Balduin, sur cela, s'échaulfe, et depuis n'a cessé d'écumer sa rage contre celui qu'il avoit tant de fois appelé père et précepteur, le tout pour faire connoitre qu'il s'éloit révolté à bon escient. Sur cela , Calvin l'a combattu et ruiné par un seul silence. Car, quant aux injures et outrages contre sa personne, il les a toujours estimés honorables pour le nom du Seigneur auquel il servoit, joint qu'être blûmé par un méchant emporte certain témoignage de vertu. Et quant aux répréhensions concernant la doctrine, les unes lui ont semblé si légères et impertinentes, qu'elles ne mériloienl réponse ; les autres ne sont que redites empruntées

d'ailleurs, et mille cl mille fois rofulcos. Toutefois, pourco que c'est à moi aussi que cet ajioslat s'est allaclié pour gratifier ses maîtres, j'ai pris la charité lie lui rc^pondre pour la deuxii'-mo fois , dont j'espère aussi m'acquitler avec la grrtce de no;re Dieu. Voilà les principaux combats que ce bon personnage a soutenus heureusement pour la virile du Seigneur. Au reste, par ce discours, je pense avoir trailé la plupart de sa vie. Car qu'a-ce été autre chose de sa vie, qu'une perpétuelle doctrine, tant par paroles que par écrit , et par toutes ses mœurs et faeons de vivre ? Ce que toutefois il est très-bon d'exposer par le menu , afin que chacun entende les merveilles de Dieu à l'endroit de cet excellent personnage. Il naquit à Noyon, ville ancienne et célèbre de l'icardie, l'an ISOS, le 10 de juillet, d'une maison honnête et de moyennes facultés. Son père s'appeloil Girard Calvin, homme de bon entendcn;ent et conseil, et pour cela fort requis es maisons des seigneurs circonvoisins ; à raison de quoi, sondit fils, dès son jeune flge , fut tant mieux et libéralement nourri, aux dépens de son père, toutefois, en la compagnie des enfants de la maison de Mommor, auxquels aussi il fit compagnie aux éludes à Paris. Il éloit dès lors d'un singulier esprit, et surtout fort consciencieux, ennemi des vices et fort adonné au service de Dieu , qu'on appeloit pour lors ; tellement que son cœur tendoit entièrement à la théologie , qui fui aussi cause qu'on le pourvut d'un bénéfice en l'Ëglise cathédrale de Noyon. Toutefois , son père se résolut de le faire étudier aux lois ; et lui au«si de sa part , ayant déjà, par le moyen d'un sien parent et ami, nommé maître Pierre P.obert, autrement Olivetanus, qui, depuis, a traduit la Bible d'hébreu en françois, imprimée à Neufchàtel , goûté quelque chose de la pure religion, commenroit à se distraire des superstitions papales ; qui fut cause qu'outre la singulière révérence qu'il portoit à son père, il s'accorda d'aller à Orléans pour cel effet, là où lisoil pour lors un excellent homme, nommé Pierre de L'Étoile, depuis président en la cour de Parlement à Paris, sous lequel il profila tellement en peu de temps, qu'on ne le tenoit pour écolier, mais comme l'un des docteurs ordinaires ; comme aussi il étoit plus souvent enseigneur qu'auditeur, et lui fut offert de le passer do.cteur pour rien, ce que toutefois il refusa. Et pource que lors l'Université de Bourges étoit aussi en bruit à cause de cet excellent jurisconsulte André Alciat, qui lors y enseignoit, il le voulut bien voir et ou'ir aussi. Cependant il no laissoit de vaquer aux saintes lettres, avec tel fruit et si heureusement, que tous ceux auxquels il plaisoit à Dieu de toucher le cœur pour entendre que c'étoit des différends émus pour le fait de la religion, nonseulement lui porloient aifeclion singulière, mais l'avoienl déjà en admiration pour l'érudition et zèle qui étoit en lui. Entre autres qu'il hantoit pour lors à Bourges, il y avoit un excellent personnage. Allemand, professeur des lettres grecques, nommé Melchior Volmar, duquel je me souviens d'autant plus volontiers, que c'est celui même qui a été mon fidèle précepteur et gouverneur de toute ma jeunesse, dont je louerai Dieu toute ma vie. Ce bon personnage, voyant que Calvin avoit faute des lettres grecques, fit tant qu'il s'appliqua à les apprendre, à quoi aussi il lui servit beaucoup.

comme lui-même en a rendu témoignage en lui dédiant ses Commentaires sur la seconde Épître de saint l'aul aux Corinthiens, et lui Taisant cette reconnaissance de l'appeler son mattre et enseigneur. Sur ces entrefaites, son père va mourir, qui fut cause que, abandonnant ses études de lois, il retouruaà Noyon,,et.depuisà Paris ;là où, nonobstant sa jeunesse, il ne futguère sans être connu et honoré de tous ceux qui avoient quelque sentiment de vérité. Lui, de sa part, prenant dés lors résolution de se dédier du tout à Dieu, Iravailloit avec grand fruit, tellement qu'étant advenue émeute à Paris, du temps d'un recteur nommé M. Copus, il fut envoyé en cour pourchasser quelque provision, là où il fut connu et très-bien recueilli de ceux qui avoient quelque droite affection et jugement en ces affaires. Enfin, voyant le pauvre élat du royaume de France, il délibéra de s'en absenter pour vivre plus paisiblement et selon sa conscience. Il partit donc de France l'an 1.534, et cette même année fit imprimer, à Bdie, sa première Institution, comme un apologétique adressé au feu roi François, premier de ce nom, pour les pauvres fidèles persécutés, auxquels à tort on imposoit le nom d'anabaptistes, pour s'excuser envers les princes protestants des persécutions qu'on leur faif oit. Il fil aussi un voyage en Italie, où il vit Mme |a duchesse de Ferrare. encore aujourd'hui vivante, grâce à Dieu; laquelle l'ayant vu et ouï, dès lors jugea ce qui en étoit, et toujours depuis, jusques à sa mort, l'a aimé et honoré comme un excellent organe du Seigneur. .\ son retour d'Italie, laquelle il ne fit que voir, il passa à la bonne heure par cette ville de Genève, qui, peu de temps auparavant, avoit reçu l'Évangile par la prédication de maître Guillaume Farel, et ne prétendoil rien moins que d'y faire sa demeure, mais seulement d'y passer pour tirer à Bâie et peut-être à Stra.'bourg; mais le Seigneur, voulant dès lors se préparer chemin à tant de bien qu'il vouloit départir à son Église par le moyen d'icelui , mit au cœur dudit Farel de le retenir ; ce qui lui fut Irès-difTicile ; tellement qu'après les prières, il en fallut venir jusqu'aux adjurations. Adonc il accorda de demeurer, non pas pour prêcher, mais pour lire en théologie. Et advint tout ceci l'an 1536, au commencement de septehibre. Étant ainsi déclaré docteur en cette Église avec légitime élection et approbation, il dressa un bref Formulaire de confession et de discipline pour donner quelque forme à cette Église nouvellement dressée. Il fit aussi le Catéchisme, qu'on peut bien appeler l'un de ses excellents ouvrages, et qui a fait un merveilleux fruit, étant si bien recueilli, que de françois il a été depuis traduit en hébreu, pour gagner les juifs ; en grec et en latin, pour les écoles; même en italien, allemand, anglois, écossois, flamand et espagnol; pour toutes ces nations. Ces heureux commencements dcplurent^grandement à Satan et aux siens, qui ne faillirent pas, comme il n'étoit malaisé sur les premiers changements d'état et de religion, de s'opposer à la pratique de l'Evangile, combien qu'elle eût été jurée par tous ceux de cette ville. M. Calvin, d'autre part, comme il avoit un esprit vraiment héroïque, fi'opposa fort et ferme aux séditieux avec ledit M. Farel et un autre bon personnage, nommé Courant, aussi minisire de cette Eglise, aveugle des yeus corporels, mais clairvoyant des yeux de l'esprit, lequel aussi ledit Calvin avoit attiré de Bàle, là où il s'étoit retiré à cause des ardentes per-

séculions de la France. L'issue fut telle, que le Seigneur, voulant tout d'un coup retirer ses serviteurs de la presse, purger cette ville de certains mutins qui abusoient du nom de l'Evangile, planter son nom ailleurs et finalement façonner son serviteur par une expérience des choses qui depuis lui onl grandement servi, il fut ordonné, la plus grande part du conseil surmontant la meilleure, que les dessusdits sortiroient dans vingt-quatre heures, pour n'avoir voulu administrer la cène en] une cité ainsi troublée et mêlée. Cela étant annoncé audit Calvin, sa réponse fut, que s'il eût servi aux hommes, il seroit mal récompensé; mais qu'il avoil servi à celui (jui, au lieu de mal récompenser ses serviteurs, pajoit ce qu'il ne devoit' point. Et c'étoit à bon droit qu'il parloil ainsi, car il avoit ensuivi l'exemple de saint Paul, en servant à l'Eglise à ses propres coûts et dépens. Il se retira donc, au grand regret de tous les bons, premièrement à Bâle, puis à Strasbourg, là où élant recueilli comme un trésor par ces excellents hommes M. IMartin Bucer, Capito, lledio et autres, qui pour lors reluisoient comme perle» précieuses en l'Eglise de Dieu, il y dressa une Eglise françoise, y établissant même la discipline ecclésiastique, ce que jamais toutefois les Allemands n'ont pu obtenir jusqu'à présent pour leur Eglise. Il lisoit aussi en théologie avec grande admiration d'un chacun, et lors il commença d'écrire sur saint Paul, dédiant son Commentaire sur l'Épître aux Romains à M. Simon Grinée, tenu le plus docte des Allemands, et son grand ami. Il eut aussi cet heur, entre autres, qu'il ramena à la foi un fort grand nombre d'anabaptistes qu'on lui adressoit de toutes parts, et entre autres un nommé Jean Stordeur, de Liège, lequel étant décédé de peste à Strasbourg quelque temps après, il prit sa veuve à femme, nommée Idellette de Bure, femme grave et honnête, avec laquelle il a depuis paisiblement vécu jusques à ce que Notre-Seigneur la retira à soi, l'an 1548, sans avoir eu aucuns enfants. En ce même temps furent tenues en Allemagne quelques journées impériales, sur le fait de la religion, à Worms et àRaiisbonne, èsquelles Calvin fut élu des premiers par l'avis de tous les théologiens allemands, où il se porta tellement que sa renommée se fit grande parmi les adversaires môme, et Philippe Mélanclhon, entre autres, le prit dès lors en singulière amitié, qui a toujours duré depuis, et dès lors l'appcloient ordinairement le Théologien, par un singulier honneur. Cependant le Seigneur exerçoit ses jugements à Genève, punissant expressément ceux lesquels, étant en état de syndique 1538, avoient été cause de déchasser Calvin et Farel, tellement que l'un d'iceux, étant coupable d'une sédition et se voulant sauver par une fenêtre, se creva soi-même ; un autre, ayant commis un meurtre, fut décapité par justice; les deux autres, convaincus de certaine déloyauté contre l'état de la ville, s'enfuirent et furent condamnés en leur absence. Cette écume étant vidée de la ville, Calvin commença d'être regretté, et fut redemandé, par plusieurs ambassades de Genève et par l'intercession des seigneurs de Zurich, aux seigneurs de Strasbourg, qui en firent difTiculté. Calvin, d'autre part, voyant le fruit qu'il faisoit à Strasbourg, n'y vouloit nullement consentir, combien que, pour témoigner l'afTection qu'il portoil à la ville, dès l'an 1539, un an après son bannissement, il avoit maintenu la cause d'icelle, ou plutôt de !a vérité

de Dieu, contre le cardinal Sadoict, par une longue cl docte épîlre qui se trouve imprimée parmi ses œuvres. Enfin il fallut venir jusques aux menaces du jugement de Dieu s'il n'obéissoit à celte vocation, de sorte que , au grand regret desdits seigneurs de Strasbourg, et surtout de M. Bucer et de ses autres compagnons, il fut accordé à Genève pour quelque temps. Mais y étant arrive et reçu de singulière affection par ce pauvre peuple reconnoissanl sa faute et affamé d'ouïr son fidèle pasteur, il fut retenu pour toujours. A quoi s'a<;cordèrent enfin lesdits seigneurs de Strasbourg, à la charge, toutefois, qu'ils le lenoient toujours pour leur bourgeois. Ils voujoient aussi qu'il reiînt le revenu d'une prébende qu'ils lui avoient assignée pour ses gages de professeur. Mais, comme il étoit un homme du tout éloigné de cupidité des biens de ce monde, jamais ils ne purent tant faire qu'il eu retint la valeur d'un denier. Par ainsi, il fut rétabli derechef à Genève l'an 1541, le 13 de septembre, là où incontinent il dressa Tordre et la discipline ecclésiastique, qui y est toujours demeurée ferme depuis, nonobstant que Satan et ses adhérents aient fait tous leurs efforts pour l'abolir. Or, qui voudroit ici déclarer par le menu tous les travaux que cet excellent personnage a depuis soutenus par l'espace de vingt-trois ans H par dedans et par dehors, il y auroit matière d'un bien gros volume. Car s'il y eut jamais ville rudement assaillie de Satan et courageusement défendue durant ce temps, c'a été Genève : l'honneur en appartient à un Dieu seul ; mais il se peut et doit bien dire que Calvin a été l'inslrumenl de la force et vertu d'icelui. S'il est question de vigilance, jamais Satan et les siens ne le prirent à dépourvu et qu'il n'en ait ou averti le troupeau devant le coup, ou préservé sur-le-champ. S'il faut parler d'intégrité, il est encore à naitre qui lui a vu faire faute en son office, fléchir tant soit peu pour homme vivant, avoir varié en doctrine ni en vie, ni jamais calomnié personne. S'il faut mettre en avant le travail, je ne crois point qu'il se puisse trouver son pareil. Outre ce qu'il prèchoil tous les jours de semaine en semaine , le plus souvent et tant qu'il a pu il a prêché deux fois tous les dimanches; il lisoit trois fois la semaine en théologie, il faisoit les remontrances au consistoire, et comme une leçon entière tous les vendredis en la conférence de l'Écriture que nous appelons congrégation; et a tellement continué ce train sans interruption jusqu'à la mort, que jamais il n'y a failli une seule fuis, si ce n'a été en extrême maladie. Au reste, qui pourroit raconter ses autres travaux ordinaires et extraordinaires? Je ne sais si homme de notre temps a eu plus à ouïr, à répondre et à écrire, ni de choses de plus grande importance. La seule multitude et qualité de ses écrits suffit pour étonner tout homme qui les verra, et plus encore tous ceux qui les liront. Et ce qui rend ses labeurs plus admirables, c'est qu'il avoit un corps si débile de nature, tant atténué de veilles et de sobriété par trop grande, et, qui plus est, sujet à tant de maladies, que tout homme qui le voyoit n'eût pu penser qu'il eût pu vivre tant soit peu ; et, toutefois, pour tout cela, jamais n'a cessé de travailler jour et nuit après l'œuvre du Seigneur, et n'oyoit rien moins volontiers de ses amis que les prières et exhortations qu'on lui faisoit journellement afin qu'il se donnât quelque repos. J'en alléguerai seulement deux

exemples. L'an 1553, élant assailli el rnerveilleusemeni pressé d'une fièvre quarte, il a, ce nonobstant, bûli sa derniùre Inslilulion chrélienne au plus fort de celle maladie, cl, qui plus esl, traduite en françois d'un bout à l'autre. Pareillement en ses dernières maladies, qui étoienl la pierre, la goutte, les liémorrhoïdes, une fièvre phlliisique, diCiculté d'haleine, outre son mal ordinaire de la migraine, il a traduit lui-même de bout en bout ce gros volume de ses Coiumoilaircs sur les quatre derniers livres de Moïse, reconféré la translation du premier, fait ce livre sur Josué et revu la plus grand' part de la translation el des annotalioiis du Nouveau Testament; de sorte qu'il n'a jamais cessé de dicter que huit joues devant sa mort, la voix même défaillant. Outre les peines innumerables et propres à sa charge, en toutes les dilTicultés el périls où s'est trouvée celte pauvre cité, assaillie par dedans par plusieurs mutins et désespérés citoyens, tourmentée par dehors en cent mille sortes, menacée des plus grands rois el prmces de la chrétienté, d'autant qu'elle a toujours été le refuge el la défense de tous les pauvres enfants de Dieu affligés en France, Italie, Espagne, Angleterro, ou ailleurs, il a fallu que Calvin ait soutenu le plus pesant fardeau, lîref, il pouvoit bien dire, avec saint Paul : >< Qui esl celui qui esl troublé, que je n'en brûle? » Et n'éloil point sans cause que chacun avoit son refuge à lui, car Dieu lui avoit tant départi de prudent et bon conseil, que jamais homme ne se trouva mal de l'avoir suivi, mais bien en^ai-je trop vu qui sont tombés en extrêmes inconvénients pour ne l'avoir voulu croire. Cela s'est ainsi trouvé par infinies expériences ; mais surtout es séditions advenues l'an 48, 54 et 55, pour rompre la discipline de l'Église, èsquelles s'élanl mis tout nu au travers des épées dégainées, par sa seule présence et parole il a tellement effrayé les plus désespérés mutins, qu'ils étoient contraints de donner gloire à Dieu. Le pareil se montra en la conspiration catilinaire qui fut faite la même année 55, pour meurtrir en une nuit tous les François , par le capitaine de la ville, nommé Araied Perrin et ses complices; laquelle conjuration ayant attiré une infinité de dangers et travaux , à la fin le Seigneur , par sa grande grâce et par la prudence de son serviteur , a conduite à telle issue qu'on la voit, c'est-à-dire, en la plus grande tranquillité el félicité qu'ail Jamais sentie cette cité. Quant à son vivre ordinaire , chacun sera témoin qu'il a été tellement tempéré , que d'excès il n'y en eut jamais , de chicheté aussi peu, mais unemédiocrilélouable, hormis qu'il avoit par trop peu d'égard à sa santé, s'étanl contenté par plusieurs années d'un seul repas pour le plus en vingt-quatre heures, et jamais ne prenant rien entre deux; tellement que tout ce que les médecins lui ont pu persuader quanta ce point, a été qu'environ demi-an devant sa dernière maladie il prenoil parfois quelque petit de vin, et humoit un œuf environ le midi. Ses raisons éloient l'imbécillité de son estomac et la migraine, à laquelle il disoil avoir expérimenté ne pouvoir remédier que par une diète continuelle, de sorte que quelquefois je l'ai vu faire entière abstinence jusqu'au deuxième jour. Étant de si petite vie , il dormoit fort peu , et la plupart du temps éioit contraint de s'échauffer sur son lit , duquel aussi il a dicté la plupart de ses livres , étant en continuel el très-heureux travail d'esprit. Voilà le train que cet excellent serviteur de

Dieu a suivi d'une continuelle teneur, s'oubliant soi-mCme pour servira Dieu et au prochain en sa charge et vocation. Cependant il n'a su tant faire que Salau ne lui ait dressé toutes les calomnies les plus effrontées du monde; mais ce n'est point chose nouvelle, car c'est le salaire que le monde a rendu de tout temps à ceux qui l'ont voulu retirer de perdition. Je ne répondrai point à ceux qui l'appellent hérétique , et pire qu'hérétique, duquel ils ont forgé un nouveau nom de calvinistes ; car sa doctrine fournit de réponses au contraire plus que suiïisanles. Aucuns l'ont charge d'ambition; mais s'ils en peuvent alléguer un seul argument, je suis content de passer condamnation, ■y a-t-il homme qui ait suivi plus grande simplicité en exposition d'Écriture? et, toutefois, qui a plus eu de quoi se faire valoir, s'il eût voulu profaner l'Écriture par subtilités et vaines ostentations ? Il vouloit tout gouverner, disent-ils. O vilaine et fausse impudence .' Quelle prééminence a-t-il jamais cherchée? et s'il en eût cherché, qui l'eiit em|)èché d'en avoir? Avec qui eut-il jamais débat du premier ou second lieu ? Quand on lui a déféré ce qui apparlenoit aux dons et grâces que Dieu avoit mises en lui, quand a-t-il été vu changé tant soit peu? Quand se trouvera-t-il avoir jamais abusé de sa charge et autorité envers le moindre du monde? Quand a-t-il entrepris ni fait chose sans l'avis ou contre l'opinion de ses compagrions ? Bref, quelle différence avons-nous jamais vue entre lui etnous, sinon qu'il nous surpassoit tous en toute humilité entre autres vertus , et en ce (ju'il prenoil seul plus de peine que nous tous ? Y avoit-il homme plus simplement habillé ni plus modeste en toute contenance? Y avoit-il maison', pour la qualité d'un tel homme, je ne dis point moins somptueusement , mais plus pauvrement meublée? Si on ne m'en croit, et dix mille témoins avec moi, au moins que les petites facultés de son frère et seul héritier, et l'inventaire de tous ses biens en soient crus, et il se trouvera que toute sa succession (y comprismème ses livres, qui ont été chèrement vendus à cause de sa mémoire très-précieuse à toutes gens doctes) ne passe point deux cents écus. Ce sera aussi pour répondre à ces effrontés calomniateurs qui se sont débordés jusqu'à le faire les uns un usurier, les autres un banquier, chose si ridicule et si faussement controuvée, que tout homme qui l'a jamais tant soit peu connu ne demandera jamais défense contre un tel mensonge. Il a été si fort avaricieux, qu'ayant en somme toute six cents florins de gages, qui ne revieiment jusques à trois cents livres tournois, il a même pourchassé d'en avoir moins, et les comptes de cette seigneurie en feront foi. Il a été si convoileux des biens de ce monde; qu'étant prisé, voire même honoré et de rois et de princes et seigneurs de plusieurs nations, et même leur ayant dédié ses ouvrages, je ne sache (et le saurois, à mon avis, s'il étoit autrement} que jamais il en ait reçu à son profit vingt écus. Aussi avoit-il la sacrée parole de Dieu en telle révérence , qu'il eût mieux aimé mourir que de s'en servir d'appât en ambition ou avarice. Il a dédié ses livres ou à (juclques personnes privées , en reconnoissance de quelque bienfait ou d'amitié; comme un docte et singulièrement beau Comntcnlairc sur le livre de Sônèque touchant la vertu de la clémence, lequel il fit à Paris à l'âge de vingt-quatre ans, et le dédia à un des seigneurs de Mommor, avec lesquels il avoil eu ce bien d'être nourri,

non pas, toutefois, à leurs dépens. Le semblable est de ses Commetilaires sur l'Épîtro aux nomaiiis, dédiés à Simon Griiiée ; sur la première aux Corintliiens, au scii^nnur marquis Caraciol; sur la'srcoiide, à Molciiior Volmar, son iincopteur en grec ; sur la première aux Thossaloniciens, à Hlaliiuriu Cordicr, son régenl au collège de Sainlc-Barbc , à Paris , en sa première jeunesse ; sur la seconde, à lieiioît Textor, son médecin; sur l'Épilre à ïilc, à ses deux singuliers amis cl compagnons en l'œuvre du Seigneur, M. Guillaume Farel et M. Pierre Virct;et le livre dci Scandales, à Laurent de r*ormandie, son ancien et pcrpéUiel ami. Quant aux autres dédiés à (|uclqucs rois, ou princes, ou républi(|ues, son but éloit d'encourager les uns, par ce moyen , à persévérer en la protection des enfants de Dieu, et y inciter les autres. Par quoi, aussi, quand il a vu que tels personnages faisoient tout le contraire, il n'a point fait diiriculté d'ôler leurs noms pour y en meltre d'autres; cd qui est, toutefois, seulement advenu en deux préfaces. Voilà quant ;i ce crime d'avarice. Autres, tout au contraire, l'ont fait prodigue et joueur, mais aussi à propos que ceux qui l'ont cliargé de paillardise. Quanta la prodigalité et ce qui s'en ensuit, au moins ses livres feront foi, jusqu'à la fin du monde, de ses passe-temps et de l'impudence de tels menteurs. Quant à la paillardise, ce scroit merveilles qu'homme ait osé se déborder jusques à forger celte calomnie, n'étoit que c'est une chose toulaccoulumée contre les plus excellenls serviteurs de Dieu. Mais il est à naîlre qui jamais en ait même soupçonné celui dont nous parlons en lieu où liait conversé. Il a vécu environ neuf ans en mariage en toute chasteté. Sa femme élant décédée, il a demeuré en viduité l'espace d'environ seize ans et jusques à la mort. En tout ce lemps-là, qui a jamais aperçu le moindre signe du monde d'une telle et si indigne tache? Et qui eût été la vilaine si effrontée qui eût osé penser à regarder sans vergogne un tel front, si vénérable, et témoignant aux hommes qui le regardoient toute pureté et gratuité? Qui a été plus rigoureux ennemi de toute paillardise? Il est vrai que le Seigneur l'a exercé sur ce fuit en des personnes qui le touchoient de près. Il est encore pis advenu en la maison de Jacob et David, qu'à celui dont nous parlons, et d'une façon trop plus étrange. Mais qu'a gagné Salan en cet endroit sur ce fidèle serviteur de Dieu, sinon honte et vergogne contre soi-même au dernier jour devant le siège du (ils de Dieu , et dès maintenant contre ceux qu'il a attirés pour en tirer occasion de scandale? Les paillardises, adultères et incestes sont choses tenues pour passe-temps et exercices de ces malheureux, tellement que l'un des plus grands scandales qu'ils trouvent es églises réformées, c'est qu'on y punit les paillards et adultères. Cependant, s'il s'est trouvé quelque tel scandale au milieu de nous, encore qu'il soit rigoureusement puni, ils ont la gorge ouverte pour nous accuser ; en quoi faisant, s'ils disoient vrai, que feroieiit-ils autre chose que nous blâmer de ce que nous leur ressemblerions? Mais, sans entrer en ces discours, il faut, veuillent ou non, qu'ils confessent que les larrons ne s'assemblent point là où sont les potences, et que, pour vaquer à telles choses, il faudroit plutôt demeurer avec ceux-là où tel crime est vertu. Pour revenir à mon propos, il se trouvera que le fidèle serviteur de Dieu a montré un singulier exemple à tous les hommes du monde de condannicr ce vilain et puant vice, tant en eux-

mêmes qu'en autrui , attendu que quand il s'en est trouvé de coupables , il n'a eu, sans aucune acception de personnes, égard quelconque qu'à Dieu et à son Église; et ne dis rien en ceci de quoi tout le monde ne porte un vrai témoignage devant Dieu. Il y en a eu d'autres qui l'ont appelé irréconciliable, cruel et même sanguinaire, ce qu'aucuns ont voulu modérer, l'appelant seulement trop sévère. La défense est bien aisée, Dieu merci ! et ne seroit nécessaire, n'étoit qu'il est bon que les uns soient repris de leur perversité, et les autres avertis de leur ingratitude envers Dieu. J'ai dit au commencement ce que je dis encore, c'est qu'il n'eut jamais ennemis que ceux qui ne Tont pas connu ou qui ont fait guerre ouverte à Dieu. J'alléguerai pour témoignage de cela, une preuve plus que suffisante, c'est qu'à grand'peine se trouvera-t-il homme de notre temps et de sa qualité auquel Satan ait fait plus rude guerre en toutes sortes d'outrages; mais il ne se trouvera point qu'il en ail jamais occupé ni, cours ni plaids, encore moins qu'il en ail poursuivi vengeance aucune; aussi n'eut jamais maison ni héritage, ni ne se mêla de trafic ni négociation quelconque. Bien est vrai que quand on s'est bandé contre la doctrine de Dieu qu'il annonçoit . il n'en a jamais rien quitté , et a pourchassé, selon les saintes lois ici établies, que les moqueurs de Dieu fussent traités selon leurs démérites. Mais, qui seront ceux qui reprendront cela , sinon ceux qui transforment l'une des vertus les plus rares et exquises, en un vice par trop commun et dommageable ? Cependant, que sera-ce si je dis, et je le puis dire en vérité , qu'une partie de ceux-là môme auxquels il lui a été force de s'opposer pour ce que dessus , ont honoré sa constance par leur propre témoignage? J'en pourrois nommer trois pour le moins , que je ne nommerai toutefois, deux desquels étant menés au supplice pour leurs crimes, ne se pouvaient soûler, à la Tue de tout le peuple, de l'honorer et remercier jusques à la dernière issue, l'appelant leur père, de la présence, avertissements et prières duquel ils se crioient éire indignes, pour n'avoir écouté ses remontrances paternelles. Le tiers, étant en son lit malade à la mort, après avoir été durant sa vie le conseil de tous les débauchés, ne se pouvoit jamais persuader que Dieu lui eût pardonné, si son fidèle serviteur, qu'il avait tant oITcnsé, ne lui avoit aussi pardonné; tant s'en faut que ceux-ci l'aient argué , je ne dis pas de cruauté, mais de sévériié trop grande. Je confesse qu'il a toujours remontré aux magistrats combien l'acception des personnes éloit détestable devant Dieu ; qu'il falloit tenir la balance égale ; que Dieu avoit en abomination , non-seulement ceux qui condamnoient l'innocent , mais aussi ceux qui absolvoient le coupable. Mais si c'est vice de parler ainsi et de le pratiquer , il faudra donc condamner le Saint-Esprit, qui en a donné la sentence; ou, si c'est le contraire , il faut que tels blasphémateurs, qui appellent l'ordonnance de Dieu cruauté, aient la bouche close. Mais , disent-ils, il a été trop rigoureux aux adultères et aux hérétiques. Je pourrois bien répondre, ce qui est vrai, comme toute la ville le sait, qu'il ne jugea jamais personne, car ce n'étoit point son état, et il n'y pensa oncques; et, si on lui a demandé avis , non point pour confondre les états que Dieu a distingués , mais pour être réglés selon la parole du Seigneur , je sais bien que je serai avoué

quand je dirai qu'on n'a pas loujnurs suivi son conseil. Mais, laissant cela , que pourront alléguer tels miséricordieux censeurs, quand je leur dirai ce qui est vrai, c'est qu'il n'y eut jamais république bien policée en laipielle l'adullére n'ait été jugé digne de mort; et que, cependant, il ne se trouvera point qu'un simple adultère ail été puni, en cette cité, de peine capitale. Quant aux liéréliques, où est, je vous prie, celte grande rigueur? où est-ce (|ue ce sanguinaire a montré un sanglant naturel? Il y a peu de villes de Suisse et d'Allemagne où l'on n'ait l'ait mourir des anabaptistes , et à bon droit: ici, on s'est contenté de bannissement. Eolsec y a blasphémé contre la providence de Dieu; Sébastien Chàteillon y a blasonné les livres mômes de la sainte Kcriture; Valentin y a blaspliémc contre l'essence divine; nul de ceux-l;i n'y est mort; les deux ont été simplement bannis, le tiers en a été quitte pour une amende lionorable à Dieu et à la seigneurie. Où est celte cruauté ? Un seul, Servet, a été mis au feu. Et (jui en fut jamais plus digne que ce malheureux, ayant, par ('espace de trente ans, en tant et tant de sortes blasphémé contre l'éternité du Fils de Dieu, attribué le nom de Cerberus à la trinilé des trois personnes en une seule essence divine; anéanti le ba[>tômc des petits enfants ; accumulé la plupart de toutes les puantises que jamais Satan vomit contre la vérité de Dieu; séduit une infinité de personnes; et, pour le comble de malédiction, n'ayant jamais voulu ni se repentir, en donnant lieu à vérité, par la(iuelle tant de fois il avoit élé convaincu, ni donner espérance de conversion ? Kt, s'il en faut venir aux jugements des Églises , qui ne doit plutôt approuver ce que les Églises de toute l'Allemagne, et nommément Philippe Melanclbon, renommé pour sa douceur , en a nonseulement dit , mais aussi publié par écrit, à la louange d'une telle et si juste exécution? Pour la fin de ce propos, ceux qui trouvent un tel acte mauvais, ne sauroient mieux montrer ni leur ignorance, en bljlmant ce qui mérite singulière louange; ni leur témérité, quand ils s'en attarhcnl à celui qui n'a fait office que de pasteur fidèle, avertissant le magistrat de son devoir , s'elTorrant parlons moyens de ramener un tel malheureux à quelque amendement; et, finalement, n'oubliant rien pour empêcher qu'une telle peste n'infectât son troupeau. Il y en a d'autres qui l'ont trouvé par trop colère. Je ne veux point faire d'un honime un ange. Ge nonobstant , pource (lue je sais combien Dieu s'est merveilleusement servi même de celle véhémence, je ne dois taire ce qui en est, et que j'en sais.Oiilre son naturel enclin de soi-même à colère, l'espril merveilleusement prompi, l'indiscrétion de plusieurs, la multitude et variété infinie d'alTaircs pour l'Église de Dieu, et, sur la fin de sa vie, les maladies grandes et ordinaires, l'avoient rendu chagrin et difficile. Mais tant s'en falloit qu'il se plùl en ce défaut, (ju'au contraire nul ne l'a mieux aperçu, ne l'a trouvé si grand que lui. Cela soit dit quant à sa vie et conversation domestique, en laquelle ce seul défaut que jamais j'aie connu en lui étoil tempéré de si grandes et tant aimables vertus, et si peu ou point accompagné des autres vices qui ont accoutumé de le suivre , que nul ami n'en demeura oncques offensé, ni de fait ni de paroles. :\Iais quant au public, concernant la charge que Dieu lui avoit commise, c'est là où il faut que j'admire la grande sagesse de Dieu , tournant toutes choses à sa gloire , sur-

tout en ses organes cl insiruments plus singuliers. Ceux qui ont vu et connu à quelles gens il a eu afTaire le plus souvent, les choses que Dieu a déclarées et faites par lui , les circonstances des temps et des lieui , ceux-là peuvent juger de quoi une telle véhémence, véhémence, dis-je, vraiment prophétique', a servi et servira à toute la postérité. Et ce qui le rendoit plus admirable , étoit que , n'ayant et ne cherchant rien moins que ce qui est tant requis par ceux qui se veulent faire craindre par une apparence extérieure, il falloit que les plus obstinés et pervers fléchissent sous la grande vertu de Dieu, environnant son fidèle et irrépréhensible serviteur. Ceux qui liront ses écrits et chercheront droitement la gloire de Dieu, y verront reluire cette majesté dont je parle. Quant à ceux qui traitent aujourd'hui la religion comme les affaires politiques, plus froids que glace aux affaires de Dieu, plus enflambés que feu en ce qui concerne leur particulier, et qui appellent colère tout ce qui est dit plus franchement qu'il ne leur plaît ; comme il n'a jamais tâché de plaire à telles gens, aussi ferai-je conscience de m'amuser à leur répondre. Que diroicnt donc ces sages gens et si allrcmpés (pourvu qu'il ne soit question que de Dieu), s'ils avoient senti de plus près une telle colère? Je m'assure qu'ils s'en fussent aussi mécontenlés, comme je m'estime et estimerai heureux tout le temps de ma vie d'avoir ouï d'une si grande et si rare vertu, en public et en particulier. Je ne pourrois jamais être las de me consoler, en l'absence d'un tel et si excellent personnage, en le me représentant par le discours de ses vertus tant rares et exquises. Mais si ne puis-je sans merveilleux regret parachever ce qui reste, et qui ne peut, touiefois, nullement être laissé, attendu que c'est comme la couronne et l'ornement de toute sa vie. Outre ce que Dieu avoit logé ce grand esprit en un corps imbécile et disposé de soi-même au mal de phthisie, duquel aussi il est mort, les études de sa jeunesse l'avoicnl fort allénué, et quand il est venu aux affaires , il s'est toujours si peu respecté quant au travail de son esprit , que , sans une grâce spéciale de Dieu voulant bâlir son Église par cet instrument, il lui eût été impossible de parvenir seulement jusques à l'âge que les médecins appellent déclinant. L'an 1558, étant requis par les seigneurs de Francfort de faire un voyage vers eux, pour remédier à quelques troubles survenus en ri':glise françoise , recueillie un peu auparavant en ladite ville, au retour de ce voyage, bien long et fâcheux, il eut une fièvre tierce fort âpre, qui fut comme le premier heurt de sa santé ; tellement (jue, l'an 1559, il fut assailli d'une longue et fâcheuse lièvre quarte, durant laquelle force lui fut, à son grand regret, de s'abstenir de lire et de prêcher, niais il ne laissoitde travailler à la maison, quelque remontrance qu'on lui fit, tellement que pendant ce temps il commença et paracheva sa dernière Institution chrétienne, laline et françoise, de laquelle nous parlerons en la conclusion. Celte maladie le laissa tellement débilité, que jamais depuis il n'a pu revenir en une pleine santé. Il Iraina toujours depuis la jambe droite, qui parfois lui faisoit grandes douleurs. Ses anciennes infirmités se rcngrégeoient aussi, c'est à savoir ses douleurs de têt(-, et grandes crudités qui lui causoient une défluxion perpétuelle. Il étoit assailli des hémorrhoïdes, d'autant plus lâcheuses, qu'autrefois par un accident celte partie avoit été fort débilitée.

La cause étoit qu'en ne donnant mil repos à son esprit, il éloit en perpétuelle intligcslion, à laquelle inOmc il ne pensa jamais, qu étant roniraint par la douleur. Les coliques s'ensuivirent, et puis à la fin la goutte et le calcul. Outre cela, pour s'ôtre efforcé, et par u:ie défluxioii érodante, il tomba en crachement de sang, qui le délibitoit à l'extrémité. Parmi tant de maladies , c'est une chose étrange que cette vivacité d'esprit en étoit plutôt empêchée que diminuée, et cette dextérité de jugement nullement altérée. 11 y avoit seulement ce mal, que le corps ne pouvoit suivre l'esprit; encore qu'il s'efforçât parfois, jusques à ce qu'il fut tellement pressé d'une courte haleine, qu'à grand'peine pouvoit-il porter le mouvement de deux ou trois pas. Les médecins faisoient tout devoir, et lui, de sa part, suivoit leur conseil à toute rigueur, nonobstant ses douleurs et tant de maladies impliquées. Mais c'étoit en vain, comme toujours aussi il le disoit , regardant le ciel et disant souvent ces mots : « Seigneur, jusques à quand?» A la fin donc il demeura tout plat, ayant bien l'usage de parler, mais ne pouvant poursuivre un propos longuement, à cause de sa courte haleine ; ce nonobstant, encore ne cessoitil de travailler. Car en cette dernière maladie , comme il a été dit ci-dessus , il a entièrement traduit de latin en françois son Harmonie sur Hloïse, revu la traduction de Genèse , écrit sur ce présent livre de Josué , et finalement revu et corrigé la plupart des annnotations françoises sur le Nouveau-Testament, qu'autres avoient auparavant recueillies. Outre cela, jamais il ne s'est épargné aux affaires des liglises, répondant et de bouche et par écrit quand il en étoit besoin ; encore que de notre part nous lui fissions remontrance d'avoir plus d'égard à soi. Mais sa réplique ordinaire étoit, qu'il ne faisoit comme rien ; que nous souffrissions que Dieu le trouvât toujours veillant et travaillant à son œuvre comme il pourroit, jusques au dernier soupir. Le 25 d'avril il fit un testament fort bref, comme jamais il n'a abusé même des paroles en tant qu'en lui a été, mais contenant un singulier et excellent témoignage à jamais qu'il a parlé comme il a cru ; qui a été cause que volontiers je l'ai inséré de mot à mot, par le consentement de son frère et seul héritier, Antoine Calvin , afin que cet acte demeure à perpétuité, comme il a plu à Dieu que (pielques testaments de ses plus excellents serviteurs aient été enregistrés , pour être perpétuels témoignages qu'un même esprit de Dieu les a gouvernés en la vie et en la mort , et puis aussi pour faire mieux connoître l'impudence extrême de ceux qui feroient volontiers croire que sa mort a démenti sa vie. Et si quelqu'un estime qu'en ceci il y ait rien de contrefait, je ne m'amuserai pointa le contredire; seulement je l'admoneste, quiconque il soit, de bien penser que c'est qu'il y aura de ferme en la société humaine , s'il est loisible de révoquer en doute ce qui a été fait en une ville , au vu et su de qui l'a voulu ou'ir et savoir.

Page 1