DE M. JEAN CALVIN
Au nom de Dieu. A tous soit notoire et manifeste, comme ainsi soit que l'an rail cinq cent soixante-quatre et le vingt-cinquième jour du mois d'avril,
moi Pierre Clicnelat, citoyen el notaire juré de Genève , aie été appelé par le spectable Jean Calvin, ministre de la parole de Dieu en l'Église de Genève et bourgeois duiiit Genève , étant malade et indisposé de son corps tant seulement, icelui m'a déclaré vouloir faire son testament el déclaration de sa dernière volonté, me priant de l'écrire selon qu'il scroit par lui dicté et prononcé. Ce qu'à sa dite requête j'ai fait, el l'ai écrit sous lui et selon qu'il le m'a dicté el prononcé de mot à mot, sans y rien omettre ni ajouter à la forme qui s'ensuit. Au nom de Dieu. Je, Jean Calvin, ministre de la parole de Dieu en l'Église de Genève , me sentant tellement abattu de diverses maladies, que je ne puis autrement penser sinon que Dieu me veut retirer en bref de ce monde , ai avisé de faire et coucher par écrit mon testament et déclaration de ma dernière volonté en la forme qui s'ensuit. C'est, en premier lieu, que je rends grâce à Dieu de ce que non-seulement il a eu pitié de moi sa pauvre créature , pour me retirer de l'abîme d'idolâtrie où j'élois plongé , pour m'atlirer à la clarté de son Évangile et me faire participant de la doctrine de salut, de lafpielle j'étois par trop indigne ; et que, continuant sa miséricorde, il m'a supporté en tant de vices el pauvretés qui méritoienl bien que je fusse rejeté cent mille fois de lui. Mais, qui plus est, il a étendu vers moi sa merci jusque-là de se servir de moi el de mon labeur pour porter el annoncer la vérité de son Évangile; protestant de vouloir vivre et mourir en cette foi, laquelle il m'a donnée, n'ayant autre espoir ni refuge, sinon à son adoption gratuite, à laquelle tout mon salut est fonde; embrassant la grâce qu'il m'a faite en Notre-Seigneur Jésus- Christ , et acceptant le mérite de sa mort et passion , afin que par ce moyen tous mes péchés soient ensevelis, et le priant de tellement me laver et nettoyer du sang de ce grand r.édempteur, qui a été épandu pour tous pauvres pécheurs, que je puisse comparoitre devant sa face comme portant son image. Je proleste aussi que j'ai tâché, selon la mesure de grâce qu'il m'avoil donnée, d'enseigner purement sa parole, tant en sermons que par écrit, d'exposer fidèlement l'Écriture sainte. Et même qu'en toutes les disputes que j'ai eues contre les ennemis de vérité , je n'ai point usé de eautelle ni sophisterie ; mais ai procédé rondement à maintenir sa querelle. Mais hélas; le vouloir que j'ai eu, el le zèle , s'il le faut ainsi appeler, a été si froid et si lâche, que je me sens bien redevable en tout el par tout; et que, si ce n'éloit sa bonté infinie, toute l'affection que j'ai eue ne seroit que fumée ; voire même que les grâces qu'il m'a faites me rendroienl tant plus coupable; tellement que mon recours est à ce qu'étant père de miséricorde, soit et se montre père d'un si misérable pécheur. Au reste, je désire que mon corps, après mon décès, soit enseveli à la façon accoutumée, en attendant le jour de la résurrection bienheureuse. Touchant le peu de bien que Dieu m'a donné , ici pour en disposer, je nomme et institue pour mon liéritier unique mon frère bien-aimé Antoine Calvin, toutefois honoraire tant seulement, lui laissant pour tout droit la coupe que j'ai eue de monsieur de Varannes, le priant de se contenter, comme je m'en tiens assuré, pource qu'il sait que je ne le fais pour autre raison qu'afin que ce peu que je laisse demeure à ses enfants. En après, je lègue au collège dix écus, et à la bourse
des pauvres élrangers autant. Hem, à Jeanne , fille de Charles Costan et de ma demi-sœur , à savoir du côté paternel, la somme de dix écus. Puis après, à Samuel et Jean, fils de mondil frère , mes neveux, chacun quarante écus. El à mes nièces Anne , Suzanne et Dorothée , chacune trente écus. Quant à mon neveu David, leur frère , pource qu'il a été léger et volage , je ne lui donne que vingt-cinq écus pour châtiment. C'est, en somme, tout le bien que Dieu m'a donné, selon que je l'ai pu taxer et estimer, tant en livres qu'en meubles, vaisselle et lout le reste. Toutefois, s'il se trouvait plus , j'entends qu'il se distribue entre mesdits neveux et nièces, n'excluant point David , si Dieu lui fait la grAce d'être plus modéré et rassis, niais, je crois, quant à cet article, qu'il n'y aura nulle dilTicullé, surtout quand mes dettes seront payées , comme j'en ai donné charge à mon frère , sur qui je me repose , le nommant exécuteur de ce présent testament , avec spectable Laurent de Normandie , leur donnant toute puissance et autorité de faire inventaire sans forme de justice, et vendre mes meubles pour en faire et retirer argent, afin d'accomplir le contenu tel qu'il est ici couché ce vingt-cinquième d'avril mil cinq cent soixante-quatre. 11 est ainsi .- Jean Clavin. Après l'avoir écrit comme dessus, au même instant ledit spectable Calvin a soussigné de son seing accoutumé la propre minute dudil testament. Et le lendemain, qui fut le vingt-sixième jour du mois d'avril mil cinq cent soixante-quatre, ledit spectable Calvin m'a derechef fait appeler, ensemble spectables Théodore de Bèze, Raymond Chauvet, Michel Cop, Louis Enoch, Nicolas Coladon, Jacques Desbordes, ministres de la parole de Dieu en cette Église, çt spectable Henri Scringer, professeur ès-arts , tous bourgeois de Genève, en la présence desquels il a déclaré m'avoir fait écrire, sous lui et à sa prononciation, ledit testament en la forme et par les mômes mots que dessus; me priant de le prononcer en sa présence et dcsdils témoins à ce requis et demandés : ce que j'ai fait à haute voix de mot à mot. Après laquelle prononciation il a déclaré que telle étoit sa volonté et dernière disposition, voulant qu'elle soit observée. Et, en plus grande approbation de ce, a prié et requis les susnommés de le souscrire avec moi ; ce qu'aussi a été fait l'an et jour ci-devant écrit, à Genève, en la rue appelée des Chanoines, et maison d'habitation d'icelui. En foi de quoi, et pour servir de telle preuve que de raison, j'ai mis à la forme que dessus le présent testament , pour l'expédier à qui appartiendra, sous le sceau commun de nos très-honorés- seigneurs et supérieurs, et mon signet manuel accoutumé.
Ainsi signù , P. Chenelat.
■Voyant que la courte haleine le pressoit de plus en plus, il pria messieurs les quatre Syndics, et tout le petit Conseil ordinaire, qu'on appelle, de le venir voir tous ensemble. Étant venus, il leur fit une remontrance excellente des singulières grâces qu'ils avoient reçues de Dieu, et des grands et extrêmes dangers desquels ils avoient été préservés ; ce qu'il pouvoil bien leur réciter de point en point, comme celui qui savoit le tout à meilleures enseignes qu'homme du monde; et les admonesta de plusieurs choses nécessaires, selon Dieu, au gouvernement de la seigneurie.
Bref, il fit l'office de vrai prophète et serviteur de Dieu , protestant de la sincérité de la doctrine qu'il leur avoil annoncée, les assurant contre les tempêtes procliaines, pourvu qu'ils suivissent un même train de bien en mieux. Et sur cela, les ayant priés en général et en particulier lui pardonner tous ses défauts, lesquels nul n'a jamais trouvés si grands que lui, il leur tendit la main. Je ne sais s'il eût pu advenir un plus triste spectacle à ces seigneurs, qui le tenoient tous, et à bon droit, quanta sa charge, comme la bouche du Seigneur ; et , quant à l'affection , comme leur propre . père, comme aussi il en avoit connu et dressé une partie dès leur jeunesse.
Le vendredi 20 d'avril, tous les frères ministres, et de la ville et des champs, ayant été avertis à sa requête, s'assemblèrent en sa chambre, auxquels il fit une longue remontrance ; de laquelle la substance étoit qu'ils eussent à persévérer de bien faire leur devoir après sa mort, et qu'ils ne perdissent courage; que Dieu mainliendroit et la ville et l'Église, combien qu'elles fussent menacées de plusieurs endroits; aussi qu'ils n'eussent point de piques entre eux ; mais que charité y régnAt, et qu'ils fussent bien unis ensemble ; qu'ils reconnussent combien ils sont obligés à cette Église, en laquelle Dieu les a appelés; qu'il n'y eût rien qui les en détournât ; que ceux qui en seroient dégoûtés et la voudroient laisser pourroient bien par-dessus terre trouver des excuses , mais que Dieu ne se laisseroit point moquer. A ce propos, il ajouta un récit de son entrée en cette Église et dç sa conversation en icelle , disant que quand il y vint, l'Évangile se prêchoit, mais que les choses y étoient fort débordées, et que l'Évangile étoit à la plupart d'avoir abattu les idoles; qu'il y avoit beaucoup de méchantes gens , et lui avoit fallu recevoir beaucoup d'indignilés ; mais que Dieu l'avoit fortifié pour toujours tenir bon , combien que de sa nature il fût craintif. Et répéta par deux ou trois fois ces mots : " Je vous assure que de ma nature je suis timide et craintif. >> Aussi il remémora que quand il revint de Strasbourg ici , il suivit celle vocation comme étant contraint , et ne voyant pas qu'il en dût venir grand fruit; aussi ne sachant ce que Dieu vouloit faire. Et , de fait , qu'il y avoit eu beaucoup de difficultés ; mais qu'avec le temps, en eonliriuant, il avoit vu la bénédiction de Dieu sur son labeur. Que donc chacun se fortifiât en sa vocation et à tenir bon ordre ; qu'ont prînt garde au peuple, pour le tenir toujours en l'obéissance de la doctrine ; qu'il y avoit des gens de bien , mais que ce n'étoit pas qu'il n'y en eût aussi de malins et rebelles. Que ce seroit pour nous rendre bien coupables devant Dieu, si les choses étant avancées jusquesici, venoient après en désordre par notre négligence. Au reste, il protesta que toujours il avoil été conjoint de vraie affection avec la compagnie des frères, et pria qu'on lui pardonnât si quelquefois on avoit vu en lui quelque cliagria durant la maladie, et remercia, comme souvent il avoit fait, de ce qu'on avoit soutenu sa charge quanta prêcher. Finalement, il bailla la main à tous l'un après l'autre ; ce (fui fut avec telle angoisse et amertume de cœur d'un chacun, que je ne saurois même le me ramentevoir sans une extrême tristesse.
Le second de mai, ayant reçu lettres de M. Guillaume Farel, ministre à Neufcliâlel , duquel il a souvent été parlé ci-dessus , et sachant qu'il délibéroit de le visiter, étant octogénaire ou plus, il lui écrivit cette lettre: « Bien vous soit, trés-bon et trés-clier frère; et puisqu'il plaît à Dieu que « demeuriez après moi, vivez, vous souvenant de noire union, de la- « (juclle le fruit nous attend au ciel , comme elle a été profitable à l'Église « de Dieu. Je ne veux point que vous vous travailliez pour moi. Je respire « à fort grand' peine, et atlemis d'heure en heure que l'haleine me faille. « C'est assez que je vis et meurs à Christ, qui est gain pour les siens en « la vie et en la mort. Je vous reconmiande à Dieu , avec les frères de par- « delà. De Genève , ce 2 de mai ifjG^. Le tout vôtre Jean Calvin. »
De là en avant, sa maladie jusques à la mort ne fut qu'une continuelle prière, nonobstant qu'il fùl en douleurs continuelles, ayant souvent en sa Louche ces mots du psaume iti : « Tacui, Liomine , quia fecisli. — Je me tais, Seigneur, pource que c'est toi qui l'as fait. » Une autre fois il disoil du chapitre 38 d'Isaïe : « Gerncbwa sicut columba. — Je gémis comme la colombe. » Une autre fois , parlant à moi , il s'écria et dit : Seigneur, tu me piles , maii il me suffit que c'est ta main. »
Plusieurs désiroienl le venir voir, el eût fa.lu tenir la porte ouverte jour et nuit (|ui eût voulu obtempérer aux désirs d'un chacun. Mais lui, prévoyant cela, et connoissaiit que sa courte haleine ne lui eût permis de faire ce qu'il eût voulu; davantage aussi, n'ayant pour agréable la curiosité de plusieurs , avoit requis qu'on se contentât de prier Dieu pour lui , et qu'on Je laissât en quelque repos. I\léme quand je le venois voir, encore qu'il me Vit bien volontiers, si est-ce que, sachant les charges que j'avois, il me donnoil assez à entendre qu'il ne vouloit point que son particulier m'occupât en façon quelconque ; tellement qu'en prenant congé de moi, il m'a dit quelquefois qu'il faisoil conscience de m'occuper tant soit peu, encore qu'il fùl réjoui de me v(nr. Mais son naturel avoit toujours été lel, de craindre de retarder tanl soit peu le |)rolil de l'Ëglise, et de donner peine, quelle qu'elle fùl, à ses amis; encore que ce leur fût le plus grand plaisir qu'ils eussent au monde de se pouvoir em|doyer pour lui. Il continua en celte façon , se consolant et tous ses amis, jusques au vendredi 19 de mai , précédant la cène de la Pentecôte , auquel jour, pource (juc, selon la coutume de cette Église , tous les ministres s'assemblent pour se censurer en leur vie et doctrine, et puis, en signe d'amitié, prennent leur repas ensemble, il accorda que le souper se fil en sa maison, là où s'éianl fait porter en une chaise, il dit ces mois en entrant : « Mes frères, je vous viens voir pour la dernière fois ; car hormis ce coup, je n'entrerai jamais à table. » Ce nous fut une pitoyable entrée , combien que lui-même fil la prière comme il pouvoit, el s'efforçât de nous réjouir, sans qu'il put manger que bien peu. Toutefois , avant la fin du souper , il prit congé et se fit remporter en ta chambre, qui étoit prochaine, disant ces mots avec une face la plus joyeuse (ju'il pouvoit : « Une paroi entre deux n'empêchera poiDt que je ne sois conjoint d'esprit avec vous. » Il en advint comme il avoit prédit; car, jusques à ce jour quelque infirmité qu'il eùl, il se faisoil lever
et conduire jusques en une chaise au-devant[de sa petite table. Mais depuis ce soir il ne bougea oncques de dessus ses reins, tellement atténué, outre ce qu'il étoit fort maigre de soi-même, qu'il n'avoit que le seul] esprit, hormis que du visage il étoit assez peu changé. Mais surtout l'haleine courte le pressoit , qui étoit cause que, ses prières et consolations assiduelles étoient plutôt soupirs que paroles intelligibles , mais accompagnées d'un tel œil , et d'une face tellement composée, que le seul regard témoignoit de quelle foi et espérance il étoit muni. Le jour qu'il trépassa , il sembla qu'il parloit plus fort et plus à son aise, mais cétoit un dernier effort de nature ; car sur le soir, environ huit heures, tout soudain les signes de la mort toute présente apparurent ; ce que m'étant soudain signifié, d'autant qu'un peu auparavant j'en étois parti ; étant accouru avec quelque autre de mes frères, je trouvai qu'il avoitdéjà rendu l'esprit, si paisiblement que jamais n'ayant râlé, ayant pu parler intelligiblement jusques à l'article de laimort, en plein sens et Jugement , sans avoir jamais remué pied ni main , il sembloit plutôt endormi que mort. Voilà comme en un même instant ce jour-là le soleil se coucha , et la plus grande lumière qui fût en ce monde pour l'adresse de l'Église de Dieu, fut retirée au ciel. Et pouvons bien dire qu'en un seul homme il a plu à Dieu de noire temps nous apprendre la manière de bien vivre et bien mourir. La nuit suivante et le jour aussi , il y eut de grands pleurs par la ville : car le corps d'icelle regreltoit le prophète du Seigneur ; le pauvre troupeau de l'Église pleuroit le déparlement de son fidèle pasteur ; l'école se lamentoit de son vrai docteur et maître , et tous en général pleuroient leur vrai père et consolateur après Dieu. Plusieurs désiroient de voir encore une fois sa face , comme ne le pouvant laisser ni vif ni mort. Il y avoit aussi plusieurs étrangers venus auparavant de bien loin pour le voir, ce que n'ayant pu , pource qu'on ne pouvoit encore penser qu'il diit mourir sitôt, désiroient merveilleusement de le voir tout mort qu'il étoit, et en firent instance. Mais pour obvier à toutes calomnies, il fut enseveli environ les huit heures au matin, et sur les deux heures après midi porté à la manière accoutumée, comme aussi il l'avoit ordonné, au cimetière commun, appelé Plein-Palais , sans pompe ni appareil quelconque; là où il gtt aujourd'hui , attendant la résurrection qu'il nous a enseignée et a si constamment espérée. Le corps fut suivi de la plupart de la ville et de gens de tous états, qui le regretteront d'autant plus longuement, qu'il y a peu d'apparence de recouvrer, au moins de longtemps, une telle et si dommageable perte. Il a vécu, quant à cette vie mortelle, l'espace de cinquante-six ans moins un mois et treize jours, desquels il en a passé justement la moitié au saint ministère; parlant et écrivant, sans avoir jamais rien changé, diminué, ni ajoutée la doctrine qu'il a annoncée dès le premier jour de son ministère , avec telle force de l'esprit de Dieu , que jamais méchant ne le put ouïr sans trembler, ni homme de bien sans l'aimer et honorer.
Il reste qu'ainsi qu'il a plu à Dieu le faire parler encore par ses tant doctes et saints écrits, il soit aussi écouté par la postérité jusques à la fin du monde, quand nous verrons notre Dieu tel qu'il est, pour vivre et régner éternellement avec lui. Ainsi soit-il. De Genève, ce 19 d'août 1564.
(EIIÏIIES FRIMOISES