‹ Œuvres françoises de J. CalvinChapitre 8 sur 24 · APRÈS LA VIE PRÉSENTE · texte numérisé non relu

APRÈS LA VIE PRÉSENTE

Tout, ainsi que je n'emploierai pas grand'peine à bien polir cette disputation , aussi donnerai-je bon ordre que les lecteurs connoîtront facilement quelle est mon intention par une simple perspicuité. Et de fait, de quelque chose qu'on veuille dresser quelque dispute, combien qu'il soit grandement utile que le fait qui est débattu soit bien entendu de celui qui le met par écrit, et déclaré ouvertement et facilement au lecteur, afin que le premier n'outrepasse ses limites et n'extravague loin de son propos, ou que l'autre ne s'égare dedans le champ même de la dispute, sans tenir certain chemin; toutefois cela doit être principalement et bien diligemment observé en tous différends, vu qu'il n'est point ici seulement question d'avoir souci d'enseigner, mais aussi j'ai affaire avec un ennemi, lequel (comme sont coutumièrement les esprits des hommes) ne souffrira jamais d'être vaincu, si ce n'est pas force, et ne confessera point qu'il soit vaincu tant qu'il aura de quoi se jouer, et tant (pi'il pourra plaisanter par cavillations, répugnances et tergiversations. Or, c'est ci un fort bon moyen pour presser de près et serrer l'adversaire, à celle fin qu'il n'échappe quand le principal point de tout le différend sera si bien spécifié, et si clairement expliqué et amené au milieu, qu'on le puisse tirer au combat main à main comme sur le fait présent. Notre différend donc est de l'àme de l'homme, laquelle aucuns confessent bien être quelque chose ; mais depuis que l'homme est mort, ils pensent qu'elle dort jusqucs au jour du jugement, auquel elle se réveillera de son somne sans mémoire, sans intelligence et sentiment quelconque. Les autres ne concèdent rien moins que ce soit une substance, mais disent que c'est seulement une vertu de vie , laquelle est menée d'agitation par le soufïlement de l'artère ou des poumons ; el pour ce qu'elle ne peut subsister sans un corps, elle meurt et périt ensemble avec le corps, jusqu'à ce que l'homme ressuscite tout entier. Mais, quant à nous, nous maintenons que l'àme est

une substance, et que vraiment elle vit après la mort du corps comme étant garnie de sens et intelligence, et nous nous faisons forts de prouver l'un et l'autre par évidents témoignages de l'Écriture. Rejetons tout ce qui est de la prudence humaine, laquelle songe beaucoup de choses de l'ànie, toutefois qu'elle n'en entend rien qui soit pur et droit. Rejetons aussi les philosophes, lesquels comme ils ont accoutumé presque en toutes choses de discorder, et ne mettent jamais mesure ni fin aux dissensions , aussi débattent-ils grandement entre eux en cet endroit, en sorte qu'à grand'peine en trouvera-t-on deux qui s'accordent , quelque opinion qu'on suive. Quant aux facultés de l'àme, Platon en a fort bien traité dans quelques passages; et sur tous autres, Aristote en a disputé fort subtilement. Mais, si on veut savoir d'eux et de toute la troupe des sages que c'est de l'àme et dont elle est, on perdra sa peine, combien qu'ils en ont eu beaucoup plus pure et droite opinion que ces rustres-ci qui se vantent d'être disciples de Jésus-Christ. Mais avant que passer plus outre , il leur faut ôter toute occasion de combattre pour les mots, laquelle ils pourroient empoigner de ce que quelquefois nous appellerons esprit et àme indilTéremment ce de quoi il est maintenant question ; quelquefois nous en oserons prononcer distinctement comme de choses diverses, car tel est l'usage de l'Écriture de prendre ces mots diversement. En quoi plusieurs s'abusent, car, n'ayant nul égard à cette diversité de signification, ils empoignent la première qui leur vient en fantaisie, et la maintiennent opiniâtrement. Quelquefois ils ont lu ce mot d'àme pour la vie. Ils ont cette opinion qu'elle se doit toujours prendre ainsi , et le soutiennent avec aigreur. Mais si quelqu'un objecte à l'encontre ce que dit David : «Leur àme sera bénite en la vie », interpréteront-ils que la vie est bénite en la vie ? Semblablement, si on leur produit le passage de Samuel : «Par ta vie et par la vie de ton âme », diront-ils qu'il n'est rien signifié par ces mots? Nous savons donc que ce mot d'àme est bien souvent mis pour la vie, comme en ces passages : « Mon àme est en mes mains.» Item : «Pourquoi déchirerai-je ma chair à belles dents et porte mon àme en mes mains?» Item: « L'àme n'estelle pas plus précieuse que la viande ? » Item : « Fou, ton àme te sera ôtée cette nuit», et autres semblables, lesquels ces meurtriers

d'âmes ont toujours en la bouche. Si est-ce toutefois qu'ils n'ont de quoi se glorifier si grandement pour cela ; car ils dévoient considérer que ce mot d'âme est là pris par métonymie pour la vie, d'autant que l'âme est la cause de la vie et que la vie consiste par Tâme ; et c'est une figure laquelle les petits enfants apprennent entre leurs rudiments en l'école. Mais qui ne s'ébahiroit de la folle arrogance de ces rustres, lesquels se persuadent quelque grande chose d'eux, et veulent que les autres en fassent grande estime , et cependant il faut qu'on leur apprenne les figures et formes de parler? Nous savons aussi que, pour une raison quasi semblable , l'âme est prise pour la volonté et désir, à savoir d'autant qu'elle est le siège de la volonté et du désir. En ce sens , il est dit que l'âme de Jonathas étoit liée à l'âme de David; et l'âme de Sichem adhéra à Dina, fille de Jacob. Item, saint Luc dit : «Et la multitude de ceux qui croyoient étoit d'un cœur et d'une âme.» Au reste, quand il est dit : «Mon âme, bénis le Seigneur; Mon âme magnifie le Seigneur; Dis à mon âme : je suis ton secours », qui est celui qui ne voit bien que telles phrases hébraïques contiennent une grande efficace, et que par icelles il y a quelque chose davantage exprimé que s'il étoit dit simplement sans adjection : Bénis le Seigneur; Je magnifie le Seigneur; Dis-moi: je suis ton secours? Quelquefois l'âme est simplement prise pour la personne ou homme ayant âme, comme (juand il est dit que « Septante-six âmes descendirent avec Jacob en Egypte ; item : «L'âme qui aura péché mourra »; item :« L'âme qui sera allée aux magiciens et devins mourra de mort», etc. Aucunes fois elle est prise pour le souffle qui donne respiration aux hommes, et auquel réside le mouvement vital du corps. C'est ainsi que je prends ces passages : «Anxiété m'a saisi , combien que mon âme soit encore tout entière en moi»; item : « Son âme est en lui » ; item : « Que l'âme de l'enfant retourne dedans ses entrailles.» Et davantage, l'Écriture use de cette façon de parler, que « l'âme se départ », au lieu que nous disons coutumièrement « rendre l'âme»; comme quand il est ditdeRachel: «Et au département de son âme (car Rachel se mouroit), elle appela le nom de l'enfant Benoni. » Nous savons aussi (jue ce mot esprit , entre les Latins , signifie souffle et vent , ce qu'on peut voir aussi au

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mol duquel usent les Grecs. Nous savons qu'en Isaïe il est pris pour une chose vaine et de néant. « Nous avons conçu, dit-il , et avons travaillé comme si nous eussions enfanté esprit.» Et bien souvent il est pris pour ce que l'esprit de Dieu a régénéré en nous ; car, quand saint Paul dit que l'esprit convoite contre la chair, il n'entend pas que rànie bataille contre la chair, ou la raison contre la sensualité; mais Pâme même, en tant qu'elle est gouvernée par l'esprit de Dieu, combat contre soi en tant qu'elle est encore vide de l'esprit de Dieu et adonnée à ses cupidités. Davanlage, nous savons que quand ces deux mots, âme et esprit, sont conjoints ensemble, par l'àme est signifiée la volonlé, et par l'esprit, l'entendement. Ainsi dit Isaïe :«Mon àme t'a désiré de nuit; aussi je veillerai après toi du matin, et mon esprit dedans moi. «Autant en veut entendre saint Paul, quand il prie que les Thessaloniciens « aient l'esprit, l'àme et le corps entiers, et soient conservés sans reproche en la venue de Notre- Seigneiir Jésus-Christ»; car il veut dire que toutes leurs pensées et volontés soient droites, et qu'ils n'abandonnent point leurs membres pour être instruments d'iniquité à péché. 11 faut prendre en ce même sens ce que l'apùtre aux Hébreux dit, que « la parole de Dieu est vive et pleine d'efficace, et plus pénétrante que tout glaive à deux tranchants, et atteint jusques à la division de l'àme et de l'esprit, et aussi des jointures et des moelles, et discerne les cogitations du cœur. » Toutefois, en ce dernier passage, aucuns aiment mieux par l'esprit entendre cette essence en laquelle est la raison et la volonté, de laquelle nous disputons maintenant; et par l'àme, le mouvement vital , et les sens que les philosophes appellent supérieurs et inférieurs. Mais vu que l'un et l'autre signilient en plusieurs passages l'essence immortelle qui est cause de la vie en l'homme , qu'ils ne prennent point sur les mots occasion de débattre, mais qu'ils entendent que la chose est, de quelque nom qu'elle soit appelée et signifiée. Maintenant montrons combien cela est véritable.

Or nous commencerons parla première création de l'homme, en laquelle nous considérerons quel il a été fait dès le commencement. La sainte histoire nous récite quelle a été la délibération de Dieu , a\ant que l'homme fût créé, de le former à son image

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et semblance. Ces paroles ne peuvent nullement être entendues du corps, auquel combien qu'une œuvre admirable de Dieu apparoisse par-dessus tous autres corps créés , toutefois on n'y voit point reluire aucune image de Dieu. Car qui est-ce qui parle ainsi : « Faisons l'homme à notre image et semblance? » C'est Dieu, qui est esprit. Il ne peut être représenté par aucune forme corporelle. Or, tout ainsi qu'une image corporelle qui nous représente le visage d'une personne, doit proposer au vif tous les linéaments et traits , à celle fin que de la peinture ou gravure nous puissions concevoir tout ce qui peut être contemplé en celui qu'elle représente , aussi cette image de Dieu doit par sa semblance présenter à nos esprits quelque appréhension de la connoissancede Dieu. Je sais bien ce qu'aucuns d'entr'eux babillent, disant que l'image de Dieu se rapporte à la domination qui est donnée à l'homme sur les bêtes, pource que l'homme, en cet endroit, a quelque chose de semblable avec Dieu , qui a domination sur toutes choses; auquel erreur Chrysostôme même est tombé, s'égarant d'une trop grande véhémence à réfuter les anthropomorphites. Mais l'Écriture ne peut souffrir qu'on se joue ainsi d'elle; car afin que nul ne constituât cette image en la chair de l'homme , Moïse récite que le corps a été premièrement formé du limon de la terre , en sorte toutefois qu'il ne représentoit aucune image de Dieu. Puis après il dit que respiration de vie a été ajoutée à ce corps formé de la poudre de la terre , afin que lors premièrement l'image de Dieu commençât à reluire en l'homme, quand il seroit accompli en toutes ses parties. Mais quelqu'un dira : Quoi donc ! penses-tu que cette respiration de vie soit l'image de Dieu? Non point ; combien que je le pourrois bien dire avec plusieurs autres, et possible que cela ne seroit point trop mal dit ; car quel mal y auroit-il si je disois que différence auroit été mise par la parole de Dieu , par laquelle différence celte respiration de vie fut distinguée des âmes des bêtes? Car d'où est-ce que les âmes des autres animaux ont leur origine? Voici que Dieu dit : « Que la terre produise àme vivante » , etc. Ainsi ce qui est issu de la terre s'en aille en terre; mais l'àme de l'homme n'est point de la terre, ains de la bouche du Seigneur, c'est-à-dire d'une vertu secrète. Mais je ne m'arrête point

à cela, dis-je, afin qu'ils ne m'en fassent la guerre; ains je veux obtenir ceci seulement, que l'image de Dieu est hors de la chair. Autrement ce ne seroit pas une fort grande louange à l'homme d'avoir été fait à l'image de Dieu , ce qui nous est néanmoins si grandement loué et tant de fois répété par les saintes Écritures. Car, je vous prie, quel besoin étoit-il d'introduire Dieu délibérant en soi-même , et comme mettant en conseil, s'il eût dû faire quelque chose vulgaire? Car quant à toutes autres choses, il a seulement dit qu'elles fussent, et elles ont été faites ; mais quand il vientàcelte image, comme s'il eût voulu montrer une épreuve singulière, il appelle en conseil sa sagesse et sa verlu , et délibère en soi-même avant qu'il mette la main à la besogne. Moïse donc a-t-il tant curieusement affecté sans propos ces façons de parler, lesquelles, empruntées de l'usage commun des hommes , selon la petite capacité de nos esprits, qui sommes comme enfants bégayants, nous représentent le Seigneur, duquel la grandeur et sagesse est incompréhensible à toutes créatures? Mais plutôt n'a-l-il pas, en parlant ainsi , magnifiquement loué l'image de Dieu , laquelle reluit en l'honmie? Et ne se contentant point de l'avoir dit une fois, il le répète souvent. Quelques rêveries qu'apportent ici ou les philosophes ou ces baguenaudiers, nous avons cela, que rien ne peut porter l'image de Dieu sinon l'esprit, comme de fait Dieu est esprit. Il ne faut point ici procéder par conjectures pour faire inquisition en quoi cette image ressemble à son original , vu que nous pouvons facilement apprendre cela de l'Apôtre , lequel en nous commandant de vêtir le nouvel homme, lequel est renouvelé en connoissance, selon l'image de celui qui l'a créé, montre clairement quelle est cette image ou en quoi elle consiste. Et ailleurs aussi quand il dit : « Vêtez le nouvel homme qui est créé selon Dieu en justice et sainteté de vérité. » Toutes lesquelles choses , quand nous les voulons comprendre en un mot, nous disons que l'homme a été, selon l'esprit, fait participant de la bonté, sagesse et justice de Dieu. L'auleur de V Ecclésiastique et l'auteur de la Sapience ont suivi ceci. Le premier, divisant l'homme en deux parties , à savoir le corps pris de la terre, et l'ànie, selon laquelle il représente

l'image de Dieu, a compris en bref ce que Moïse avoit décrit au long : «Dieu, dil-il, a créé l'homme et l'a fait selon son imaije.» Le second, voulant montrer par déclaration à quoi tendoit l'image de Dieu , dit que l'homme a été fait en incorruplion comme étant créé à l'image de la semblance de Dieu. Je ne presserois point nos adversaires par l'autorité de ces auteurs, s'ils ne nous les mettoient en avant, lesquels toutefois nous doivent êlre en quelque révérence , sinon comme canoniques, au moins comme anciens, comme saints et reçus par la voix de plusieurs. Jlais encore laissons-les là ; retenons celte image de Dieu en l'homme, laquelle ne peut avoir son siège sinon en l'esprit.

Mais oyons maintenant ce que l'Écriture dit plus ouvertement de l'àme , quand saint Pierre parle du salut des âmes, et dit que les désirs charnels bataillent contre l'àme, et commande que nous purifiions nos âmes , et appelle Jésus-Christ évèque de nos âmes : que voudroit-il signifier, s'il n'y avoit des âmes pour être sauvées , lesquelles seroient assaillies des méchants et pervers désirs, lesquelles fussent purifiées, et lesquelles dussent être gouvernées par Jésus-Christ, leur évèque? Et nous lisons en l'histoire de Job : « Combien plus en ceux qui demeurent en maison d'argile, et le fondement desquels est de terre. » Si nous considérons cela de bien près , il le faut entendre de l'àme , laquelle habite eu ce corps de terre ; car il n'a point appelé l'homme vaisseau de terre, mais il a dit qu'd habitoit eu un vaisseau de terre, comme voulant dire que la meilleure partie de l'homme , qui est l'àme , étoit contenue en ce domicile terrien. Ainsi , dit saint Pierre : « Je cuide que ce soit chose juste, tandis que je suis en ce tabernacle, de vous inciter par admonition , sachant que le démolissement de mon tabernacle est prochain. » Certes, si nous ne sommes grandement stupides, nous pouvons entendre par cette forme de parler, que ce qui est au tabernacle est quelque chose, et que ce qui est dépouillé du tabernacle est aussi quelque chose. L'auleur de VEpltrc aux Hébreux met une semblable dislinclion manifeste entre la chair et l'esprit, quand il nomme pères de notre chair ceux desquels nous avons été engendrés , et appelle Dieu seul père des esprits. Et un peu après , ayant appelé Dieu roi de la céleste Jérusalem ,

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il ajoute pour ciloycns les nn^vs et les esprits des justes parfaits. Aussi je ne vois point comment on puisse autrement entendre ce que dit saint Paul : « Puisque nous avons ces promesses, nettoyons-nous de toutes ordures de la chair et de Tcsprit. » Car il appert assez qu'il n'y a point là une comparaison entre la chair et res[)rit comme entre choses contraires, ainsiqu'il a accoutumé ailleurs, vu qu'il attribue souillure à l'esprit ; comme ainsi soit que par ce mot d'esprit il siynilie , en d'autres passages, une vraie pureté. J'amènerai encore un autre lieu, combien que je voie déjà que ceux qui voudront calomnier auront incontinent leur recours à leurs gloses. Car, quand il dit : « Qui est-ce des hommes qui sait les choses de l'homme, sinon l'esprit de l'homme qui est ea lui? » Pareillement aussi, a Nul n'a connu les choses de Dieu, sinoa l'esprit de Dieu, » il pouvoit bien dire que l'homme connoit les choses qui sont en lui ; mais il a appelé de ce mot la partie en laquelle réside la vertu de penser et entendre. Et aussi quand il dit « que l'esprit de Dieu rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu », n'a-t-il pas usé d'une même propriété de parler? Mais encore pour les convaincre il ne falloit qu'un seul mot; car nous savons combien de fois l'erreur des sadducéens a été condamné par la voix de Jésus-Christ, une partie duquel erreur éloit, qu'ils disoient qu'il n'y a point d'esprit : comme saint Luc écrit es Jetés. Les propres mots sont : « Les sadducéens disent qu'il n'y a point de résurrection, ni ange, ni esprit; mais les pharisiens confessent l'un et l'autre. » Je crains qu'ils n'amènent ici une cavillation, que ceci se doive entendre du Saint-Esprit ou des anges, à laquelle objection il est bien facile de répondre, car il a mis les anges à part, et il est certain que ces pharisiens n'avoient presque nulle connoissancedu Saint-Esprit. Et ceux qui entendent la langue grecque connoitront mieux ceci , car, sans ajouter aucun article , saint Luc a dit esprit , ce que sans doute il eût ajouté s'il eût parlé du Saint- Esprit. Que si ceci ne leur ferme la bouche , je ne vois point par quel moyen ils puissent être amenés ni tirés, sinon que par aventurc ils ne veuillent dire que l'opinion des sadducéens n'est point là condamnée en ce qu'ils nioient l'esprit, ni celle des pharisiens approuvée eu ce qu'ils affermoient le contraire. Mais

les paroles mêmes de saint Luc obvient à cette cavillalion ; car, après avoir mis la confession de saint Paul , qu'il étoit pharisien , il ajoute cette opinion des pharisiens. 11 faut donc dire, ou que saint Paul a usé d'ime simulation rusée et malicieuse ( ce qui ne doit être aucunement reçu en confession de foi), ou bien qu'il éloit de môme opinion avec les pharisiens touchant l'esprit. Or, si nous ajoutons foi aux histoires, ceci étoit autant certain et résolu entre les apôtres, comme la résurrection des morts ou quelque autre sombhible article de notre foi. Je n'aurai honte d'amener ici les paroles de Polycarpe, qui étoit homme vraiment tendant au martyre, tant en ses dits qu'en ses faits, lequel aussi a été disciple des apôlres, et a si purementenseigné aux autres ce qu'il avoit appris d'iceux , que jamais il n'a souffert que quelque levain fût mêlé parmi. Ce saint personnage donc , entre beaucoup de paroles excellentes qu'il prononça au milieu des flammes, dit que ce jour-là il seroit présenté devant la face de Dieu en esprit. En ce même temps, Mélito, évèque de Sardes, homme de semblable sincérité , composa un livre du corps et de l'àme , lequel si nous avions aujourd'hui , je n'aurois que faire de me travailler maintenant sur celte matière. Or, cette opinion a été sibien reçue en ce temps-là heureux, que Tertullien la met entre les communes et premières conceptions de l'esprit, lesquelles on appréhende communément de nature. Combien que nous ayons déjà combattu par plusieurs raisons, lesquelles dévoient (ce me semble) du tout abattre ce qu'ils débattoient, à savoir, que l'àme ou l'esprit de l'homme est une substance distincte du corps; toutefois, ce que nous ajouterons maintenant rendra ceci encore plus certain. Car je viens à ce que j'avois proposé en second lieu, à savoir, que cette même àme demeure survivante après la mort du corps, ayant sens et intelligence. Or, quiconque pense que j'afTerme ici quelque autre chose que l'immortalité de l'àme , s'abuse bien. Car ceux qui confessent que l'àme vit, et quant et quant la dépouillent de tout sens, forgent une àme qui n'a rien du tout de l'àme , ou bien divisent l'àme de soi-même , vu que sa nature ( sans laquelle elle ne peut aucunement consister) est de se remuer, sentir, avoir vigueur et entendre, et (comme dit Tertullien) que le sens est l'àme

de l'àmc. Apprenons donc à connoUre des Écritures saintes cette ininiorlalilé de ràinc.

Quand Jésus-Christ exhorte les siens de « ne craindre point ceux qui tuent les corps , et ne peuvent rien sur l'àme , ains qu'ils craipnent celui, lequel (piand il aura tué le corps, peut aussi envoyer IVuiie en la géhenne du feu » , ne veut-il i)as signifier que l'àme est survivante après la mort? Or, Dieu a usé héuignenient envers nous, en ce qu'il n'a point ahandonné nos ànies à l'appétit de ceux-ci, qui les tuent si facilement , ou pour le moins s'ellbrcenf de le faire. Les tyrans mettent à la torture, rompent, hrùlent, pendent, mais c'est seulement le corps. Il n'y a (pie Dieu seul qui ait puissance sur l'àme pour l'envoyer en la géhenne du feu. Ainsi donc, ou l'àme demeure après la mort, ou ceci est faux, que les tyrans n'ont nulle puissance sur l'àme. Ils répondent sur ceci (connue j'entends) que l'àme voirement est occise ])our le présent, quand on met à mort le corps , mais elle ne périt point, pource que le temps viendra qu'elle ressuscitera. Or, s'ils veulent échapper par ce moyen, il faut qu'ils accordent que le corps aussi ne périt point, d'autant qu'il ressuscitera; et pource que tous deux sont conservés au jour du jugement , ni l'un ni l'autre ne périt. Et toutefois Jésus-Christ confesse que le corps est occis , et témoigne que l'àme demeure sauve. Il use de cette manière de parler touchant sa mort même, disant : a Détruisez ce temple-ci , et je le relèverai en trois jours. ï Or, disoit-il cela du temple de son corps. Par laquelle raison il exempte l'àme de leur puissance, laquelle aussi, lui étant |)rochain de la mort, il recommande es mains de son Père, comme saint Luc écrit, et comme David avoit prédit; et saint Etienne, à son exemple, dit: « Seigneur Jésus, reçois mon esprit. » N'ont-ils pas bien ici de (pioi gazouiller que Jésus-Christ recommande son àme à son Père, et saint Etienne à Jésus-Christ, pour être gardée au jour de la résurrection? Mais les paroles signifient bien autre chose, principalement celle de saint Etienne; et saint Jean ajoute de Jésus-Christ qu'ayant incliné son chef, il rendit l'esprit; lesquelles paroles ne peuvent regarder à l'haleine ou à l'agitation des poumons.

Saint Pierre ne montre point moins évidemment que les âmes

ont être et vie après la mort, nuand il dit que Jésus-Christ a prêché à ceux qui étoient en charire, à savoir aux esprits; et non-seulement aux esprits des fidèles, auxquels il a prêché rémission en salut, mais aussi des infidèles, auxquels il a annoncé confusion. Car il me semble que ce passage, qui a tourmenlé beaucoup d'esprits, doit être ainsi interprété, et ai cette confiance de le persuader ainsi à toutes gens de bien. Car après avoir parlé de l'abjection de la croix de Jésus-Christ, et montré que tous fidèles doivent être faits conformes à l'image d'icclui, afin qu'ils ne tombassent en désespoir, il fait tout incontinent mention de la résurrection, pour donner à entendre quelle fin doivent avoir les tribulations. Car il récite que Jésus-Christ n'est point succombé sous la mort, mais, l'ayant subjuguée, s'est montré victorieux. Il déclare cela par ces paroles; quand il dit que Jésus-Christ a été voirement mortifié en chair, mais vivifié esprit ; et c'est en ce même sens que saint Paul écrit (pi'il a souffert en l'humilité de la chair, mais est ressuscité par la vertu de l'esprit. Or, afin que les fidèles entendissent que la vertu même leur appartenoit, il ajoute que Jésus-Christ a déployé cette vertu envers les autres, et non-seulement envers les vivants, mais aussi envers les morts ; davantage, non-seuicmentenvers ses serviteurs, mais aussi envers les incrédules et les contempteurs de sa grâce. Au reste, il faut entendre que c'est un propos où il y a quelque chose à dire , et l'un des deux membres défaut. 11 y a plusieurs exemples es Écritures saintes de cette même façon, et principalement quand plusieurs sentences sont recueillies sous une conclusion, conmie on voit être ici fait. Et ne faut point qu'aucun s'ébahisse que les saints Pères qui attendoient la rédemption qui devoit être obtenue par le Fils de Dieu, étoient en chartre. Car d'autant qu'ils regardoient de loin la lumière comme sous une nuée et ombre, ainsi que font ceux qui voient le résidu du jour bien tard et sentent venir le jour devant l'aube, et que la bénédiction de Dieu ne leur étoit encore manifestée, en laquelle ils se reposassent, il appelle leur attente prison ou chartre. Le sens donc de l'Apôtre est tel, que Jésus-Christ a prêché en esprit aux esprits qui étoient en chartre, c'est-à-dire que la vertu de la rédemption obtenue par Jésus- Christ est apparue et a été manifestée aux esprits des morts. Ici

défaut l'aulre membre qui touchoil les fidèles, lesquels ont connu et goûté ce fruit; et il exprime l'aiifre membre des incrédules qui ont reçu ce même message à leur grande confusion ; car ils ont vu qu'il n'y avoit (|u'unc rédemption, de laquelle se voyant forclos, que pouvoicnt-ils faire autre cbose sinon se désespérer? Je vois déjà gronder ceux-ci, et murmurer que j'ai forgé celte glose de mon cerveau, et qu'ils ne sont point sujets à telles lois. Je ne les assujettirai donc à mes lois, mais je leur ferai seulement celte demande : Les esprits enfermés en prison, ne sonl-ce point esprits? Ce qui est dit par ce même apôtre est encore plus clair. Pour ce aussi l'Évangile a été prêché aux morts, afin qu'ils soient jugés en chair selon les hommes, mais qu'ils vivent d'esprit selon Dieu. On voit qu'il livre la chair à la mort, et maintient l'esprit en vie. Car puisqu'il y a relation entre la mort et la vie, il est évident que l'un meurt, à savoir la chair, et l'autre est vivant, à savoir l'esprit.

Nous apprenons ceci même de Salomon, lequel, décrivant la mort de l'homme, sépare de longue distance l'âme du corps , (piand il dit : « Jusquesàce que la poudre retourne en la terre dont elle étoit, et l'esprit retourne à Dieu qui l'a donné. » Je sais bien que cet argument ne les émeut pas beaucoup , d'autant qu'ils disent que la vie retourne à Dieu qui est la fontaine de vie, et par ce moyen elle n'est plus rien. Mais les paroles mêmes crient qu'on leur fait violence, eu sorle qu'il n'est jà métier de réfuter cette belle subtilité, qui ne mérite pas d'être lue ni ouïe. Il reste que ceci, selon eux, signifie que les âmes retournent à la fontaine de leur vie par songe, et il y a une sentence en Esdras qui est correspondante à celle-ci. Je ne leur mettrois point en avant cet auteur , sinon qu'ils en fissent leur bouclier. Voici donc que dit leur Esdras : « La terre rendra les choses qui dorment en icelle, et lesquelles y habitent en silence, et les charniers rendront lésâmes qui y ont été mises. Parles charniers, ils entendent la providence de Dieu, et par les âmes les pensées. Ce sont leurs belles gloses, que le livre de vie présente les pensées devant la face de Dieu. On voit bien qu'il n'y a autre raison qui leur fasse dire cela, sinon qu'ils n'ont rien de meilleur pour dire, comme ainsi soit qu'ils auroicnl honte de se taire. Que si on vouloitentor-

tiller les saintes Écritures en cette façon, il seroit facile de pervertir toutes choses. Combien (|ue j'aie beaucoup d'autres choses pour leur mettre en avant, nonobstant je ne produirai rien ici du mien, vu que l'auteur même se défend de calomnie, car il avoit dit un bien peu auparavant : « Les âmes des justes n'ontellcs pas interrogé de ces choses en leurs charniers, disant : 0 Seigneur, jusques à quand es|)érons-nous ainsi? (juand viendra le fruit de l'aire de notre loyer? » Qui sont ces âmes qui interrogent et espèrent? Il faut qu'ils fouissent ici une autre mine, s'ils veulent échapper.

Venons maintenant à l'histoire du riche et de Lazare, l'un desquels, à savoir Lazare, après avoir passé les fâcheries et travaux de cette vie mortelle, a été porté finalement au sein d'Abraham , et le riche est tombé aux tourments. L'un est tourmenté, l'autre reçoit consolation. Il y a un grand abîme entre les joies de l'un et les grièves oppressions de l'autre. Sont-ceci des songes ou fables? Toutefois, afin qu'ils aient quelque échappatoire, ils font de cette histoire une jiarabole , et disent que ce n'est qu'une fiction de tout ce que la vérité parle d'Abraham , de ce riche glouton et de Lazare. C'est ainsi qu'ils honorent Dieu et sa parole. Mais je leur demande un peu qu'ils produisent encore un seul autre exemple en toute l'Ecriture, où en une parabole quelqu'un soit appelé par son nom. Je vous prie, quesignifient ces paroles-ci : « Il y avoit un pauvre nommé Lazare», etc.? Ou il faut que la parole de Dieu soit mensongère, ou que ce soit ci une vraie narration. Les anciens docteurs aussi ont bien pris garde i"! cela , car saint Ambroise dit que c'est plutôt un récit qu'une parabole , pource qu'il y a un nom ajouté; saint Grégoire est de celte même opinion. Tertullion, Irénée, Origène , saint Cyprien et saint Jérôme le prennent comme histoire , entre lesquels Tertullien pense qu'en la personne du riche est signifié Ilérode , et en la personne de Lazare, Jean-Baptiste. Et quant à Irénée, voici ce qu'il dit : Ce qui nous est récité du riche et du Lazare par le Seigneur , n'est point une fable; et Cyrille répondant aux ariens, qui de ce passage faisoient un bouclier pour réfuter la divinité de Christ, ne repousse point cela comme une parabole , mais l'interprète

comme histoire. Ceci est encore plus digne de moquerie, que, pour faire valoir leur erreur , ils prétendent le nom de saint Augustin , et pour le caviller, disent qu'il a consenti à cette opinion. Je pense que c'est pource qu'il a dit en quelque lieu qu'il falioit par Lazare entendre .Jésus-Christ, et les pharisiens par le riche : et toutefois il ne signifie autre chose, sinon que ce récit est transféré en parabole si la personne de Lazare est attribuée à Jésus-Christ , et celle du riche aux pharisiens. C'est ainsi qu'ont accoutumé de faire ceux qui ont conçu quelque opinion, et puis se transportent de toute impétuosité après icelle. Quand ils voient qu'ils n'ont rien de ferme sur quoi ils se puissent appuyer , il n'y aura si petit point de lettre qu'ils n'empoignent à tort et à travers pour faire leur profit. Nonobstant , à celle fin qu'ils ne grondent encore, saint Augustin même proteste ailleurs qu'il reçoit cela pour une histoire. Qu'ils s'en aillent maintenant, et vendent leurs coquilles en plein midi, et toutefois ils ne pourront fuir qu'ils ne tombent toujours dedans de mêmes filets. Car quand nous leur accorderions que ce fût une parabole ( ce qu'ils ne pourront nullement obtenir ) , que pourront-ils montrer, sinon que c'est une comparaison qui ne peut être sans quelque vérité? Que si ces grands théologiens ne savent point cela, qu'ils l'apprennent des rudiments des grammairiens, et ils trouveront que parabole, c'est une similitude prise de la vérité. Ainsi, quand ont oit dire qu'un homme eut deux fils auxcpiels il divisa leurs portions, il faut qu'il y ait un honune , des fils , un héritage, et partage de portions. Davantage, la parabole a toujours ceci , que premièrement nous concevons le fait nu ; comme il est proposé ; puis après de cette conception , nous sommes amenés à la fin de la parabole , c'està-dire au fait même auquel la similitude est accommodée. Qu'ils ensuivent en ceci Chrysostôme comme leur patron. Il est bien vrai qu'icelui a pensé que c'étoit une parabole, et nonobstant il en tire souvent la vérité ; comme quand il prouve de cela que les âmes des morts sont en certains lieux, il montre combien le feu de la géhenne est horrible , et quel danger il y a es délices. Afin qu'il ne me faille ici perdre beaucoup de paroles, qu'ils recourent au sens commun (voire s'ils en ont aucun), et ils

connoîtront facilement quelle est la vertu et raison de la vérité. Et pource que nous voulons être satisiïiit à tout, en tant qu'en nous est, nous traiterons ici quelque chose du repos des âmes qui sont séparées des corps en certaine foi des promesses de Dieu ; et certes les saintes Ecritures ne nous veulent signifier autre chose , par le sein d'Ahraham , que ce repos. En premier lieu, nous appelons reposée que ces beaux tliéologastres appellent somne. Cependant nous ne rejetons point le mot de somne , sinon d'autant qu'il a été fort corrompu et presque poilu par leurs mensonges. Outre plus , par le repos nous n'entendons pas une paresse ou endormition , ou quelque autre chose semblable , comme ils l'attribuent à l'àme ; mais une trau> quillité et bonne assurance de conscience , laquelle, combien qu'elle soit toujours conjointe avec la foi , néanmoins n'est jamais entière ou du tout parfaite, sinon après la mort. L'Eglise oit bien les bénédictions des justes et fidèles de la bouche de Dieu, étant encore connue étrangère en cette terre basse, à savoir : « Mon peuple cheminera en la beauté du repos, et habitera en habitation paisible es tabernacles de sûreté et en paix abondante » ; et derechef, rendant grâces, elle chante au Seigneur, le bénissant : « 0 Seigneur , donne-nous la paix, car tu nous fais aussi toutes nos œuvres. » Les fidèles ayant reçu l'Evangile ont cette paix quand ils voient que Dieu leur est père bénin , lequel auparavant ils pensoient être juge ; qu'en lieu d'enfants d'ire ils se voient être enfants de grâce ; que les entrailles de la miséricorde de Dieu sont épandues sur eux , en sorte qu'ils n'attendent plus autre chose de Dieu que bonté et mansuétude. Toutefois , pour ce que la vie des hommes est une guerre sur la terre, il faut que ceux qui sentent et les aiguillons de péché et les reli(|ues de la chair , aient oppression en ce monde et consolation en Dieu , et en cette façon leur esprit ne sera pas bien paisible ni sans trouble. Mais quand ils auront dépouillé la chair et la concupiscence ( lesquelles comme ennemis domestiques troublent leur paix et repos ) , lors finalement ils se reposent , et résident avec Dieu ; car le prophète parle ainsi : « Le juste est péri , et n'y a nul qui y pense en son coeur , et les hommes miséricordieux et bénins ont pris fin sans qu'on y entende.

Ainsi le juste est réduit arrière du mal. Que la paix vienne, qu'il repose en sa couche, celui quia cheminé en son adresse.» N'appelle-t-il |)as la paix ceux auxquels la paixavoitélé domestique ? ]\Iais pource qu'ils avoient eu paix avec Dieu et guerre contre le monde , il les amène au souverain degré de la paix. Et pourtant Ezéchielet saint Jean voulant faire description du trône de la gloire de Dieu, l'environnent de l'arc céleste que nous savons être un signe de l'alliance faite par le Seigneur avec les hommes ; ce que saint .Jean même a enseigné plus clairement en un autre passage, disant: « Bienheureux sont les morts qui meurent au Seigneur; certes l'esprit dit que ils se reposent de leurs labeurs. » C'est donc ci le sein d'Abraham, car c'est lui qui a reçu d'an coiu-age si prompt la bénédiclion promise en sa semence , cpi'il n'a point douté que la parole de Dieu ne fût vertu et vérité ; et comme si Dieu eût déjà accompli par œuvre ce qu'il avoit promis, il a attendu cette semence bénite d'aussi certaine foi que s'il l'eût touchée des mains et sentie de tous les sens, tant de son esprit que de son corps. Ainsi , notre Seigneur Jésus-Christ lui rend témoignage qu'il a vu son jour et s'en est éjoui. Voilà quelle est la paix ou repos d'Abraham , et le somne, moyennant que ce mot honnête ne soit poilu par la bouche infectée de ces dormeurs. Car quelle plus grande douceur peut avoir Ja conscience où elle se puisse assurément reposer, que cette paix, laquelle lui ouvre et déploie les trésors de la grâce céleste , et enivre de la grande douceur de la coupe du Seigneur? Mais quoi! ô messieurs les dormeurs, quand vous oyez ce mot enivrer , ne pensez-vous pas à votre étourdissement, à la pesanteur de tète et à votre somne lourd et charnel? car telles fâcheries viennent après l'ivrognerie. Selon que vous êtes grossiers et lourds , vous l'entendez ainsi. Mais ceux qui sont enseignés de Dieu entendent que par tel usage de parler , le somne est appelé tranquillité de conscience, laquelle le Seigneur donne aux siens en la maison de paix; par lequel usage aussi l'ivrognerie est appelée afïluence, de laquelle le Seigneur rassasie les siens en la maison d'abondance. Si Abraham a possédé cette paix étant encore au milieu des courses des ennemis , des travaux, des dangers , voire portant en soi un ennemi do-

niestique , à savoir sa propre chair, qui est la chose la plus pernicieuse de toutes , quelle pensons-nous avoir été sa paix , au prix, quand il a été hors des coups de ses ennemis? Qui est-ce qui s'ébahira maintenant pourquoi il est dit que les élus de Dieu reposent au sein d'Abraham, lesquels sont passés de cette vie à leur Dieu , à savoir pource qu'ils sont reçus au siège de la paix avec Abraham qui est le père des fidèles , où ils jouissent de Dieu à plaisir , et sans aucune fâcherie ? Par quoi ce n'est point sans cause que saint Augustin dit en quelque passage : « Tout ainsi que nous appelons la fin des bienheureux vie éternelle , aussi la pourrions-nous appeler paix ; car celui qui ne peut rien donner meilleur ou plus grand que soi-même , qui est le Dieu de paix, ne peut rien donner meilleur qu'icelle. » Quand donc il sera parlé ci-après du sein d'Abraham , qu'ils ne transfèrent point ceci à leur somne , car la vérité de l'Ecriture rédargue leur vanité et la rend convaincue. Ce repos , dis-je , c'est la Jérusalem céleste , c'est-à-dire vision de paix , en laquelle le Dieu de paix se donne à voir à ses pacifiques , selon la promesse faite par Jésus-Christ. Or, toutes fois et quantesque le Saint-Esprit fait mention de cette paix es saintes Écritures , il use si familièrement de la figure de dormir et de reposer , qu'il n'y a rien qu'on trouve plus souvent. « Tes fidèles s'égayeront, dit David , et s'éjouiront en leurs couches. » Item : « Tes morts vivront, tes occis ressusciteront. Réveillez -vous et louez, habitateurs de la poudre ; car la rosée des prés est ta rosée , et tireras la terre des puissants en ruine. Va , mon peuple , entre en tes tabernacles , ferme tes huis sur toi , sois caché pour un peu , jusques à tant que l'indignation se passe. » Il y a ceci davantage, que la langue hébraïque usurpe ce mot pour signifier toute sûreté et fiance. Item, David dit : « Je me coucherai , et ensemble dormirai en paix. » Et le prophète :« Je ferai alliance en ce jour-là avec la bête des champs, et avec l'oiseau du ciel , et avec le reptile de la terre ; je briserai de la terre l'arc et le glaive et la guerre , et les ferai dormir sans étonnement. » Et Moïse dit : « Je donnerai la paix en vos limites , et n'y aura nul qui vous étonne. » Et au livre de Job : « Tu auras confiance, pource qu'il y a espérance. Tu caveras la

fosse , et dormiras sûrement ; tu te reposeras, et n'y aura personne qui l'épouvante , et ])hisieurs requerront ta face. » Ainsi donc les àuies des vivants dorment et ont paix , lesquelles se reposent sur la parole du Seigneur , et ne désirent point d'aller outre la volonté de leur Dieu , mais étant prêtes de suivre où icelui appellera , elles se contiennent sous sa main et conduite ; ce qui leur est commandé. «Si sa vérité retarde, attends-la.» Item : « Votre force sera en espérance et silence. » Or, comme ainsi soit qu'elles désirent quelque chose qu'elles ne voient point et attendent quekpic chose qu'elles n'ont point , il appert que leur paix est imparfaite. D'autre part, vu qu'elles attendenfen certitude ce qu'elles attendent, et qu'elles désirent par foi ce qu'elles désirent, il est toutévident que leur désir est paisible. La mort augmente et avance en mieux cette paix , laquelle mène les fidèles au lieu de paix, les ayant délivrés de la guerre de ce monde, et comme cassés ; et là ayant les yeux et fe cœur du tout fichés en Dieu , ils n'ont rien de plus heureux ni meilleur où ils puissent regarder ou mettre leur désir. Toutefois , quelque chose leur défaut encore de ce qu'ils désirent dé voir, à savoir la souveraine et parfaite gloire de Dieu, à laquelle ils aspirent toujours ; et combien qu'il n'y ait aucune impatience en leur désir, néanmoins leur repos n'est pas encore parfaitement accompli. Car on peut bien dire de celui qui est là où il appète d'être, qu'il est en repos, et la mesure de son désir n'a point de fin , jusques à ce qu'il soit parvenu où il tendoit. Or, si les yeux des élus visent à la gloire souveraine et parfaite de Dieu comme à leur but, leur désir est toujours en chemin et en course, jusques à tant que la gloire de Dieu soit accomplie, à laquelle le grand jour du jugement apportera accomplissement. Lors sera vrai ce qui est dit : « Je serai rassasié quand je serai réveillé par le regard de ta fîice. »

Or, afin que nous laissions là les réprouvés , comme on ne se doit pas beaucoup soucier de tout ce qui leur peut advenir, je voudrois qu'ils me répondissent en bonne foi d'où c'est qu'ils ont espérance de ressusciter, sinon pource que Jésus-Christ est ressuscité. Car il est le premier-né des morts, et les prémices de ceux qui ressuscitent. Tout ainsi qu'il est mort et est ressuscité,

[iO OEUVRES FRANÇOISES

aussi nous mourrons et ressusciterons en lui. Car, s'il a fallu que par la mort il ait vaincu la mort, à laquelle nous étions destinés, il est bien certain qu'il est mort de même comme nous mourons, et a souffert en la mort le même que nous souffrons. La vérité de l'Écriture nous rend ceci manifeste quand elle l'appelle le premier-né des morts, et les prémices de ceux qui ressuscitent ; et elle nous a ainsi enseignés, afin que les fidèles le reconnoissent pour leur conducteur au milieu de la mort, et quand ils regardent leur mort sanctifiée par la mort d'icelui , qu'ils ne craignent point aucune malédiction d'icelle : ce que saint Paul signifie quand il dit qu'il est fait conforme à la mort d'icelui , jusques à ce qu'il parvienne à la résurrection des morts. Car il poursuivoit cette conformité commencée en ce monde par la croix, jusques à ce qu'il l'accomplît par la mort. Maintenant, ô messieurs les dormeurs , retournez un peu à vous-mêmes , et pensez en vous comment Jésus-Christ est mort. Dormoit-il lors, à votre avis , quand il veilloit pour votre salut ? Il ne parle pas ainsi de soi-même : o Comme le Père a la vie en soi-même, dit-il, aussi a-t-il donné au Fils d'avoir la vie en soi-même. » Celui qui a la vertu de la vie en soi, comment la perdroit-il ? Et qu'ils ne me répondent point que ceci appartient à la divinité ; car s'il est donné à celui qui n'a point, il a donc été donné à l'humanité , et non point à la divinité d'avoir la vie en soi. Car, comme ainsi soit que Jésus-Christ est fils de Dieu et de l'homme , ce qu'il est de nature comme Dieu , il est de grâce comme homme , afin qu'ainsi nous puisions tous de sa plénitude , et grâce pour grâce. Quand les hommes orront que la vie estpardevers Dieu, quelle espérance concevront-ils de cela, vu qu'ils savent bien aussi que leurs péchés mettent une nuée entre Dieu et eux? Mais voici la seule. vraie et grande consolation, que le Père a oint son Christ d'huile de liesse par-dessus ses compagnons , que Jésus-Christ , comme homme , a reçu de son Père des dons es hommes , afin que nous puissions trouver la vie en notre nature. Pour cette raison , nous lisons que la tourbe a glorifié Dieu après que l'enfant fut ressuscité, d'autant qu'il avoit donné une telle puissance aux hommes. Cyrille a bien connu cela, lequel consent avec nous en l'explication de ce passage. Or,

quand nous disons que Jésus-Christ a la vie en soi-même en tant qu'il est homme , nous ne disons pas qu'il soit cause de vie à soi-même, mais seulement ceci , que le Père céleste a épandu toute plénitude de vie en l'humanité de son fds Jésus-Christ; ce qu'on peut bien donner à entendre par une similitude familière. Il sera dit d'une fontaine de laquelle tous puisent, de laquelle tous ruisseaux sortent et découlent, qu'elle a l'eau en soimême ; et toutefois cela ne vient point d'icelle, ains de la source, laquelle lui administre assidûment ce qui peut suffire pour les ruisseaux coulants , et pour les hommes qui en puisent. Jésus- Christ donc a la vie en soi-même , c'est-à-dire plénitude de vie, de laquelle il vit et vivifie les siens ; et toutefois il ne l'a point de soi, comme il teslifie ailleurs, qu'il vit à cause de son Père. Et comme ainsi soit que comme Dieu il eût la vie en soi , quand il a pris la nature humaine , il a reçu ce don de son Père, à ce qu'en cette partie même il eût la vie en soi-même. Ceci nous rend très-certains que Jésus-Christ n'a pu être éteint par la mort, voire même selon son humanité ; et combien qu'il ait été vraiment et naturellement livré à la mort même de laquelle nous mourons tous , néanmoins il a toujours retenu ce don du Père. C'a été une vraie mort, une vraie séparation du corps et de l'àme. Toutefois l'àme n'a jamais perdu sa vie , laquelle étant recommandée au Père , ne pouvoit autrement qu'elle ne fût sauvée. C'est ce que signifient les paroles de la prédication de saint Pierre , par lesquelles il afferme qu'il étoit impossible que Jésus fût. détenu des douleurs de la mort, afin que l'Écriture fût accomplie , disant : « Tu ne lairras mon âme au sépulcre , et ne permettras que ton Saint voie corruption B ; en laquelle prophétie, encore que nous accordions que l'àme soit prise pour la vie, Jésus-Christ demande deux choses , et les attend de son Père , ou qu'il ne laisse point sa vie en perdition, ou qu'il ne permette qu'il vienne en corruption , ce qui a été accompli; car son àme a été soutenue d'une vertu divine à ce qu'elle ne tombât en perdition , et son corps a été con- Iregardé au sépulcre à ce qu'il ressuscitât. Saint Pierre a compris toutes ces choses en un mot , quand il a dit (pie Christ n'a pu être détenu de la mort, c'est-à-dire qu'il n'a pu suc-

comber sous la doniinalion de la mort, ni venir sous la puissance de la mort , ou être surpris de la mort. Or , quant à ce que saint Pierre , en cette prédication , laisse la dispute de l'àme et poursuit seulement l'incorruption du corps, il le fait afin qu'il rende les Juifs convaincus de leur propre témoignage que celte prophétie n'apparlient point à David, le sépulcre duquel étoit entre eux , et savoient bien que son corps étoit tombé en pourriture , et cependant ne pouvoient nier la résurrection de notre geigneur Jésus-Christ. Il nous a donné aussi un aulré argument de l'immortalité de son âme, constituant Jonas pour figure de sa mort, en ce qu'il a élé trois jours dedans le ventre de la baleine ; car, il devoit semblablement être trois jours et trois nuits dedans le ventre de la terre. Or Jonas cria au Seigneur du ventre du poisson, et fut exaucé. Ce ventre est la mort , son àme donc a été sauvée au milieu de la mort, selon laquelle il a pu crier au Seigneur. Isaac aussi, qui a élé figure du Seigneur Jésus , et ayant été délivré de la mort, a été rendu à son père , nous ouvre la vérité en figure par une forme de résurrection, comme témoigne l'Apôtre aux Hébreux. Car après qu'il fut mis sur l'autel comme une hostie ou sacrifice apprêté et lié sur icelui , il a été puis après délié par le commandement du Seigneur, et le mouton qui étoit retenu par les cornes au buisson fut mis en la place d'Isaac. Or, que signifie cela qu'Isaac ne meurt point, sinon d'autant que le Fils de Dieu a rendu immortel ce qui est propre à l'homme, à savoir l'àme; et le mouton, qui est un animal sans raison, qui fut mis en la place d'icelui , c'est le corps ; et quant à ce qu'Isaac est attaché , cela représente l'àme , laquelle a montré apparence d'un mourant en la mort de Jésus-Christ, et montre encore ordinairement en la mort commune et vulgaire des hommes , où toutes choses sen)blent être péries selon l'opinion des hommes; et toutefois l'àme de Jésus-Christ a éternise hors des liens, et les nôtres aussi sont déliées avant qu'elles viennent à périr. Maintenant, que quelqu'un de vous autres, ô messieurs les dormeurs, dépouille toute honte , et propose que la mort de notre Seigneur Jésus a été un songe; ou bien, qu'il se relire du tout du parti de l'hérétique Appollinaire. Ce bon Seigneur Jésus voirement veilloit,

quand d'une si bonne voloiilé il s'cmployoit pour votre sakit ; mais vous donnez votre somne , et étant opprimés des ténèbres et obscurités d'aveuglement, ne pouvez ouïr ceux qui font le guet. Outre plus, non-seulement ceci nous console, que le Fils de Dieu, notre cbef, n'est point péri au milieu des ombres de la mort , mais avec cette assurance aussi il y a sa résurrection , par laquelle il s'est constitué Seigneur sur la mort, et nous a élevés par-dessus la mort; je dis nous tous qui avons part en lui: en sorte que saint Paul n'a point fait de difficulté de dire que « notre vie est cachée avec Christ en Dieu. » Et ailleurs: lAinsi je vis, non point maintenant moi, mais Christ vit en moi. » Que reste-t-il, sinon qu'à pleine bouche ils crient que Jésus-Christ dort, et est du tout oisif es âmes dormantes? Car, si Jésus-Christ est celui qui a vécu en eyx , c'est celui-là même qui meurt en eux. Si la vie de Jésus-Christ est nôtre, celui qui veut que notre vie finisse par mort, il faut qu'il arrache le Fils de Dieu de la dextre glorieuse du Père, et qu'il le jette dedans une seconde mort. Or, si ioelui |)eut mourir, la mort certaine nous suit; mais si sa vie n'a nulle fin, nos âmes qui lui sont insérées ne peuvent finir non plus par aucune mort. Mais encore, quel besoin étoit-il de nous travailler? Ses paroles sont-elles obscures quand il dit: « Pour ce que je vis, vous vivrez aussi?» Or, si nous vivons pour ce qu'il vit, il faut donc dire que , si nous mourons, lui ne vivra plus. Sa promesse est-elle obscure quand il dit que « celui qui sera conjoint avec lui par foi, demeurera en lui, et lui en icelui?» Arrachons donc du Fils de Dieu ses membres, si nous voulons arracher et ôter la vie aux membres. C'est ci notre confession, laquelle nous avons bien munie de ses armes, à savoir, que nous sommes voirement tous morts en Adam, mais nous vivons en Jésus-Christ. Saint Paul traite ces choses d'un style magnifique en VÊpitre aux Romains, à savoir, que si l'esprit du Seigneur Jésus-Christ habite en nous, le corps voirement est mort à cause du péché, mais l'esprit est vie à cause de la justification. 11 appelle le corps la masse du péché , laquelle , depuis la naissance de la chair, réside en l'homme; et l'esprit, la partie de l'homme spirituellement régénérée. Par quoi , comme ainsi soit qu'un peu auparavant il lamentât sa misère , à cause des reliques

du péché, lesquelles résidoient en lui, il ne désiroit point simplement être ôlé de ce monde et n'être rien , afin qu'il échappât de cette grande misère; mais aussi, d'être délivré du corps de mort; c'est-à-dire, que la masse du péché fût abolie en lui, à celle fin que l'esprit, étant purgé, eût paix avec Dieu ; déclarant ouvertement par cela même que la meilleure partie de soi étoit détenue captive par les liens de son corps, et qu'elle en seroit délivrée par la mort.

Or, à la mienne volonté que nous puissions comprendre par une vraie foi (juel est le royaume de Dieu qui est dedans les fidèles, voire tandis qu'ils vivent en ce monde, et le goûter à bon escient; car il seroit quand et quand facile de bien entendre la vie éternelle déjà commencée. Celui qui ne peut tromper nous a fait celte promesse : « Celui qui oit mes paroles , dit-il , a la vie élernelle, et ne vient point en condamnation, mais il est passé de mort à vie. » Si passage est fait à la vie élernelle, pourquoi enlrerompenl-ils la vie par la mort? Et ailleurs : « C'est ci la volonté de mon Père, que quiconque croil au Fils ne périsse point, mais ait la vie élernelle, et je le ressusciterai au dernier jour. Il dit outre plus, en ce même lieu : « Quiconque mange ma chair et boit mon sang, a la vie éternelle, et je le ressuscilerai au dernier jour. Non point comme vos pères ont mangé la manne, et sont morts: qui mangera ce pain vivra éternellement. » Ne faites point ici ostentation de vos belles gloses touchant le dernier jour. Il nous promet deux choses : la vie éternelle et bienheureuse, et cette résurrection. Combien que vous oyez deux choses, toutefois , vous n'en empoignerez qu'une. Il y a aussi une autre sentence de Jésus-Christ, laquelle vous rend encore plus convaincus, quand il dit : « Je suis la résurrection et la vie. Qui croit en moi , encore qu'il fût mort , vivra ; et quiconque vit et croit en moi ne goûtera jamais la mort. » Or, ils n'échapperont point pour dire que celui qui est ressuscité ne meurt point à jamais ; car le Fils de Dieu n'a point voulu seulement signifier cela, mais aussi qu'U ne pourra jamais advenir qu'ils meurent. Ainsi dit-il ailleurs : « Qui gardera ma parole ne verra la mort à jamais.» C'est ci un argument invincil)le contre eux, que qui gardera la parole du Seigneur ne verra point lu mort. Et cela seul peut suffire aux chrétiens

pour bien armer leur foi conirc la perversité de ces dormeurs. Nous croyons ceci , nous r'alteudons ; mais à eux, que leur restet-il, sinon qu'ils dorment profondément leur somue jusqucs à ce qu'ils soient réveillés par le son de la trompette, lequel, comme un larron, sur|)rendra en ténèbres ceux qui dormiront. Et si Dieu est la vie de l'âme lîdèle ainsi comme l'ànie est la vie du corps, (jue sii^nifie que l'àme donne agitation au corps tant qu'elle est en lui, et n'est jamais tellement oisive et ne relâche jamais tellement son elTorcenient qu'elle ne fasse toujours son office en quelque endroit? et Dieu laissera sa besogne, comme s'il étoit lassé de faire quelque chose? S'il y a une si grande A'ertu en l'ame ;i soutenir, îi faire remuer ou pousser celte masse de terre, combien, au prix, sera grande la vertu de Dieu en l'àme, laquelle est agile et bien prompte de sa nature à lui donner agitalion et mouvement? Et cependant aucuns osent bien dire que l'àme s'évanouit; les autres, (|u'elle n'est point exercée par sa vertu après la liaison rompue du corps. Que ré|)ondront-ils donc au |)saume de David, où il décrit le commencement, le milieu et la fin de la vie des bienheureux? a Ils iront de vertu en vertu, dit-il , et verra-t-on le Dieu des dieux en Sion; ou, comme il est couché en hébreu, d'abondance en abondance.» S'ils croissent toujours jusques à ce qu'ils viennent à voir Dieu, etside cetaccroissement ils passent à la vision de Dieu, comment est-ce que ceux-là les ensevelissent en endormition d'ivrognerie et de profonde oisiveté?

Saint Paul rend témoignage de ceci même, et beaucoup plus ouvertement; en sorte que quand ils devroient crever, si ne pourront-ils plus résister à l'esprit de Dieu. Or, voici que l'Apôtre dit: « Certes nous savons que si notre maison terrestre de cette loge est détruite , nous avons un bâtiment de par Dieu , un domicile éternel es cieux, qui n'est point fait par main. Car pour cela nous gémissons, désirant ùlre revêtus de notre habitalion qui est du ciel, si toutefois nous sommes trouvés vêtus et non point nus. Et de vrai, nous qui sommes en cette loge, gémissons étant grevés, pourtant que nous désirons non pas d'être dépouillés, ains être revêtus , à celle fin que ce qui est mortel soit englouti par la vie. » Et uu bien peu après : « Par quoi nous

avons toujours confiance et bon espoir, connoissant , dis-je , que nous, étant présents en corps , nonobstant sommes absents du Seigneur (car nous clieminons par foi et non point par vue), nous prenons confiance et aimons beaucoup mieux être absents de corps, et être présents avec le Seigneur.» Ils trouvent ici une échappatoire, qu'il faut rapporter les paroles de l'Apôtre au jour du jugement, auquel nous serons revêtus , et auquel la mortalité sera engloutie par la vie. Par quoi l'Apôtre, disent-ils, comprend tout ceci par une clausule, qu'il faut que tous comparoissent devant le siège judicial du Fils de Dieu. Mais pourquoi est-ce que plutôt ils rapportent ce revêtement au corps, (]u'aux bénédictions de Dieu qui nous sont baillées en abondance après la mort? Qui les contraint d'entendre, par le mot de vie, la résurrection? vu que le sens de l'Apôtre est facile et simple, à savoir, que nous désirons bien sortir hors de cetle prison du corps ; mais ce -n'est point à celle fin que nous errions çà et là en incertitude sans logis et habitation. Car il y a une maison beaucoup meilleure, il y a un plus heureux édifice que le Seigneur nous a préparé , pourvu toutefois que nous soyons trouvés revêtus et non point nus; car Jésus-Christ est notre vêlement, et cette armure forte de laquelle saint Paul nous arme. Et il est écrit que le roi convoite la beauté de son épouse, laquelle est puissante en dons, et sa gloire est par dedans. Davantage, le Seigneur a baillé une marque aux siens, lesquels il doit avouer et reconnoltre et en la mortel en la résurrection. Pourquoi ne regardent-ils plutôt à ce que saint Paul dit auparavant et à quoi il a conjoint cetle sentence? « Combien que noire homme extérieur se corrompe, dit-il, toutefois l'intérieur est renouvelé de jour en jour.» Or, ce que l'Apôtre a ajouté cetle conclusion , de comparoîlre devant le siége| judicial du Fils de Dieu, les presse de plus près; comme ainsi soit qu'il eût dit auparavant : « Nous tâchons afTeclueusement de lui être agréables, soit que nous soyons présents ou absents. » Vu que par la j)résence il entend le corps, que signifiera cette absence? Afin donc que nous n'y ajoutions rien, les paroles mêmes disent cela sans exposileur, que nous désirons de fort grande alTeclion, et en corps et hors du corps, d'êlre agréables au Seigneur ; puis après, que nous sentirons la présence de Dieu quand nous serons se-

parés de ce corps. Lors, nous ne cheminerons plus par foi , mais ])arvue, poiirce que |cette pcsanlcur de terre de laf|uclie nous sommes opprimes, nous sépare de longue dislance de noire Dieu. Ces dormeurs babillent , au contraire , que nous serons bien plus éloignés de Dieu par la mort que cependant que nous sommes en cette vie ;"car desquels est-il écrit : «0 Seigneur! ils chemineront en la lumière de ta face.» Item : « L'esprit même rend témoignage à notre esjirit que nous sommes enfants de Dieu » ; et plusieurs autres semblables sentences. Ils leurôtent et la clarté de la face de Dieu et le témoignage de l'esprit. Que si cela est vrai, nous sommes maintenant plus heureux qu'après la mort. Car combien que nous vivions sous les éléments de ce monde, nonobstant nous avons habitation et conversation es cieux, connne remontre saint Paul. Mais quand les âmes, après la mort, seront surprises de cette léthargie et oubliance de toutes choses, elles perdent toute la douceur qu'elles ont du goût spirituel. Nous sommes beaucoup mieux enseignés par les saintes Écritures. Le corps , qui estcorrtqitible, aggrave l'àme , et l'habitation terrienne déprime le sens pensant maintes choses. Si le corps est la prison de l'àme, si l'habitation terrienne est un lien pour tenir serré, que sera-ce de l'iàme délivrée de cette prison et dépêtrée de ces garrots? N'est-elle pas remise en sa liberté? et par manière de parler, ne revient-elle pas à soi? Tellement qu'on peut bien dire qu'autant de diminution qui se fait au corps, autant reçoit-elle d'accroissement. Ceci est tout résolu , veuillent-ils ou non, que quand nous sommes déchargés de cette pesanteur du corps , le combat que l'esprit a contre la chair et la chair contre l'esprit cesse; davantage, que la mortification de ja chair est la vivification de l'esprit. Lors donc que les ordures sont ôtées de l'àme , elle est vraiment spirituelle ; en sorte qu'elle consent à la volonté de Dieu, et ne sent point que la tyrannie de la chair lui répugne; et se repose en cette tranquillité, ne pensant à autre chose qu'à Dieu. Et ce sera bien à propos de dire qu'elle dorme, quand elle se peut élever sans qu'aucun fardeau l'opprime; qu'elle est endormie, vu qu'elle peut comprendre beaucoup de choses par sentiment et cogitation, sans qu'aucun enqiècheraent la détourne. Ceci découvre non-seulement l'erreur de ces

fantastiques , mais encore leur malignité contre les œuvres et vertus de Dieu, lesquelles il fait en ses saints et fidèles, comme les Écritures témoignent. Nous reconnoissons Dieu comme naissant en ses élus et croissant de jour en jour, ce que Saiomon nous enseigne quand il dit : «tLe sentier des justes est reluisant comme la lumière, laquelle va et reluit jusqu'à ce que le jour soit haussé en sa perfection; «et saint Paul afferme ceci, disant: a Celui qui a commencé bonne œuvre en vous, la parfera jusquos à la journée de Jésus-Christ. «Ceux-ci non-seulemententremettent pour un temps Tœuvre de Dieu, mais aussi l'éteignent. Ils dépouillent de foi, de vertu et de tout pensementde Dieu, ceux qui alloient de foi en foi auparavant, et cheminoienl de vertu en vertu, et avoient heureuse jouissance du goût de la béatitude quand ils s'exerçoient à penser en Dieu ; et toutefois ils les mettent dedans des couches comme assommés de sommeil et du tout abattus d'oisiveté. Car comment interprètent-ils cet avancement qu'elles font? Pensentils que les âmes avancent à perfection quand elles s'engraissent en dormant, afin qu'elles soient oITertes en la présence de Dieu bien refaites et polies, quand il sera assis pour juger? S'ils avoient un grain de sagesse, ils ne gazouilleroient pas ainsi lourdement de l'àme ; mais autant qu'il y a de distance du ciel jusques à la terre, autant sépareroient-ils l'àme céleste du corps terrien. Quand donc saint Paul désire d'être séparé du corps et être avec Christ, leur pourroit-il bien sembler qu'il veuille dormir, en sorte qu'il n'ait plus aucun désir de Jésus-Christ, ou que ce soit le désir de celui qui éloit bien assuré qu'il avoit un autre édifice de par Dieu, une maison non point faite de main , quand la maison terrestre et la loge de son habitation seroit détruite? N'est-ce pas bien à propos? N'est-ce pas bien être avec Christ quand on cesse de vivre la vie bienheureuse d'icelui ? Mais quoi ! ne sont-ils point étonnés à la voix du Seigneur, qui , s'àppelant le Dieu d'Abraham, d'isaac et de Jacob, répond quand et quand qu'il est le Dieu des vivants et non point des morts ? Icelui donc n'est point leur Dieu, et eux ne sont point son peuple. Mais ils disent que ces choses seront lors seulement véritables quand les morts seront ressuscites finalement à vie, vu que les paroles sont telles : «Quanta la résurrection des morts, n'avez-vous point lu ce qui a été dit. » Mais

encore ne sedéveloppenl-ils pas |>ar ce moyen ; car comme ainsi soit que Jésii.s-Clirist eût affaire aux satiducéens , qui non-seulement nioieiit tout à plat la résurrection des morts , mais aussi l'imniortalilé des âmes, il réfuta deux erreurs par ce seul mol. Car si Dieu est le Dieu des vivants , et non point des morts, et Abraham , Isaac et Jacob étoient hors de ce monde quand Dieu parloit à Moïse , disant qu'il étoit leur Dieu ; il s'ensuit donc (]u'ils vivent une autre vie ; car il faut que ceux desquels Dieu se fait Dieu, aient êlre ; par quoi saint Luc ajoute : « Car tous vivent à lui » , n'entendant point que toutes choses vivent à la présence de Dieu, mais par sa vertu. Ceci donc demeure de reste, qu'Abraham, Isaac et Jacob vivent. A cette sentence s'accorde ce que dit saint Paul : « Soit que nous vivions , nous vivons au Seigneur; soit que nous mourions, nous mourons au Seigneur. Nous sommes au Seigneur, soit que nous vivions ou mourions; car pour cela Christ est mortel ressuscité, afin qu'il domine sur les vivants et sur les morts. » Y a-t-il chose qu'on peut dresser plus fermement pour soutenir ou appuyer notre foi , que quand nous voyons dire que le Fils de Dieu domine sur les morls? Car il ne peut avoir domination sinon sur ceux qui ont être, vu qu'il faut qu'il y ait des sujets là où il y a domination.

Voici aussi les âmes des martyrs rendent ouvertement témoignage au ciel devant Dieu et ses anges , lesquelles crient à haute voix sous l'autel : «Jusques à quand, ô Seigneur! ne vengestu point notre sang contre ceux qui habitent en la terre? Et à chacun d'eux furent données robes blanches, et leur fut dit qu'ils reposassent encore un bien peu de temps, jusques à ce que leurs compagnons serviteurs fussent accomplis , et leurs frères qui dévoient aussi être occis comme eux. t> Les âmes des morls crient, et robes blanches leur sont données. Vous autres, esprits dormeurs et ivres, comment interprétez-vous, je vous prie, ces robes blanches? Ne sont-ce point des coussins ou oreillers pour les faire dormir? Vous voyez bien ici que des robes blanches ne conviennent point au dormir. Il faut donc bien dire que les âmes qui sont ainsi vêtues veillent. Que si la vérité est telle, il est bien certain que les robes blanches signifient le commencement de gloire que Dieu, par sa bonté libérale, donne

aux martyrs, jusques à ce que le grand jour du jugement soit venu. Car cela n'est point nouveau ou étrange es Écritures, que la robe blanche signifie gloire , plaisance et joie ; car le Seigneur apparut en robe blanche à Daniel. Le Seigneur Jésus apparut en cet habit sur la montagne de Thabor ; l'ange apparut aux femmes, au sépulcre de Jésus-Christ, ayant une robe blanche; en cette même forme, les anges apparurent aux disciples regardant au ciel, après l'ascension du Seigneur; telle étoit la forme de l'ange qui apparut à Corneille ; et quand la robe riche fut apportée au lils, qui, après avoir dissipé tout son bien, retourna à son père, c'a été un signe de réjouissance. Davantage, si les âmes des morts crioient à haute voix , elles ne dormoient pas. Quand donc commencèrent-elles d'être assoupies de ce somne? Et ne faut point qu'ils objectent que le sang d'Abel crioit à Dieu. Je confesse bien que c'est une vulgaire forme de parler, à savoir, que le fait même parle, que l'effusion du sang crie vengeance. Or il est certain qu'en ce passage l'affection des martyrs est représentée par la clameur, d'autant que sans aucune ligure leur désir y est exprimé, et leur requête aussi y est décrite, quand ils disent : « Jusques à quand, Seigneur, ne venges-tu » , etc. Par quoi saint Jean , en ce même livre , a fait mention de deux résurrections, comme aussi de deux morts; la première est de l'àme avant le jugement; la seconde , par laquelle le corps sera ressuscité en gloire. Voici qu'il dit : « Bienheureux sont ceux qui ont part en la résurrection première; en ceux-ci la seconde mort n'a point de lieu.» Et pourtant ce vous est une chose horrible, à vous,dis-je, qui ne voulez reconnoître cette ressurrcction première, qui toutefois est la seule ouverture pour entrer à la gloire bienheureuse.

Voici aussi un bàlon fort puissant pour les repousser, à savoir la réponse qui a été faite au pauvre brigand implorant miséricorde. Il avoit fait cette requête : « 0 Seigneur, aie mémoire de moi, quand tu seras venu en Ion royaume. » Il oit celte réponse : « ïu seras aujourd'hui avec moi en paradis. » Celui qui est partout promet d'assister au brigand, et lui promet paradis ; car celui qui a jouissance de Dieu a assez de délices et plaisirs. Et ne le renvoie point à longues années, mais à ce jour-lù même il l'appelle aux

délices heureuses de son royaume. La cavillationde ces dormeurs troltc çà ctlà, par laquelle ilsse jouenlde la parole de Jésus-Christ. Ils disent : « Un jour est comme mille ans devant la face de Dieu. » Mais ils ne se souviennent point que Dieu s'accommode aux sens humains toutes fois et quahtes qu'il adresse sa parole aux hommes, et ils n'ont point lu qu'un jour en l'Écriture est mis pour mille ans. Qui endureroit un tel expositeur, qui, ayant ouï que Dieu fera aujourd'hui quelque chose, pensera à mille ans ou plus? Quand Jonas dénonçoit aux Ninivites : « Encore quarante jours , et Ninive sera détruite » , iceux pouvoient-ils bien sans souci attendre le jugement de Dieu jusques à tant que quarante lois mille ans fussent passés? et saint Pierre n'a point dit en ce sens que mille ans devant Dieu sont comme un jour. Mais comme ainsi soit que quelques faux prophètes contassent les heures et les jours pour rédarguer Dieu de mensonge, quand il n'accomplissoit point ses promesses à leur première fantaisie, il admoneste qu'il y a éternité en Dieu, envers lequel mille ans ne sont pas à grand' peine un moment. Or, pource qu'ils se sentent encore entortillés, ils débattent que ce mot aujourd'hui signifie es Écritures le temps du nouveau Testament, comme ce mot hier signifie le temps de l'ancien. Ils font servir par force à ce propos ce qui est dit dans VEpiire aux Hébreux .- « Jésus-Christ, qui étoit hier, est encore aujourd'hui, et est aussi le même éternellement. » Mais ils s'abusent grandement. Car s'il a été seulement hier, celui qui n'étoit point devant le commencement du vieux Testament a quelquefois commencé d'être. Où sera Jésus, ce Dieu éternel, premier-né de toute créature même selon son humanité, et l'Agneau occisdès le commencement du monde? Davantage, si ce mot aujourd'hui dénote le temps qui estentre lejourdu jugement et l'humanité de Jésus-Christ, nous avons ce point gagné, que paradis écherra au brigand devant ce jour auquel les âmes se réveilleront de leur somiie, comme ils enseignent; et en cette sorte, par leur propre confession on arrachera ceci d'eux, que la promesse faite au brigand est accomplie devant le jugement, laquelle ils nient devoir être accomplie sinon après le jugement. Que s'ils tirent cette parole au temps qui suit après le jugement, pourquoi est-ce que l'auteur de VÉpUre aux Hébreux ajoute :

a Éternellement? » Et afin qu'ils puissent toucher à la main leurs ténèbres, et connoître à vue d'oeil leur ignorance , si en cette promesse Jésus-Christ regardoit le temps du jugement, il ne devoit pas dire aujourd'hui, mais au siècle avenir; comme quand Isaïe vouloit signifier le mystère de la résurrection , il appelle Jésus-Christ : « Père du siècle à venir. » Or, vu que l'Apôtre a dit : « Hier et aujourd'hui et à tout jamais, » au lieu de ce que nous disons : il a été, il est et sera (lesquels trois temps nous dénotent l'éternité), que font-ils autre chose par leurs belles subtilités , sinon corrompre le sens de l'Apôtre ? On peut apprendre du prophète Isaïe que c'est ci la propriété du premier mot, qu'il contient le tenjps éternel, lequel dit que la géhenne est préparée aux méchants dès le jour d'hier, vu que nous savons par les paroles de Christ que le feu est préparé de tout temps au diable et à ses anges. Ceux qui ont quelque sain et droit jugement voient bien ici qu'ils ne peuvent plus rien avoir pour se moquer de la vérité tant manifeste. Toutefois ils murmurent encore que le paradis fut tellement pour ce jour-là promis au brigand, comme la mort fut dénoncée aux premiers parents au jour qu'ils viendroient à goûter de l'arbre de la science du bien et du mal. Encore que nous leur accordions cela, si est-ce toutefois que nous tirerons par force ceci d'eux, que le brigand fut ce jour-là délivré de la misère en laquelle Adam étoit tombé au jour auquel il transgressa le commandement qui lui avoitété fait, et par ainsi l'immortalité fut restituée au brigand. Davantage, quand je traiterai ci-après de la mort, je déclarerai suffisamment, ce me semble, comment les premiers parents moururent ce jour-là auquel ils s'aliénèrent de Dieu.

11 faut maintenant que j'adresse mon propos à ceux qui, se souvenant des promesse de Dieu, acquiescent en icelles en bon repos de conscience. Que cette foi ne vous soit point arrachée, mes frères, voire quand toutes les portes d'enfer s'élèveroient contre vous, vu que vous avez Dieu pour pleige, qui ne peut nier ni désavouer sa vérité. Sa voix n'est point obscure, laquelle s'adresse à l'Église étant encore ici-bas en ce monde, quand il dit : a Tu n'auras plus le soleil pour la lumière du jour , et la splendeur de la lune ne t'éclairera plus, car le Seigneur te sera

pour lumière éternelle. » Que si, comme ils ont de coutume, ils veulent tirer ceci ù la dernière résurrection , il sera facile de repousser leur vanité par un chacun mot du chapitre , vu que maintenant le Seigneur promet son Christ, maintenant que les gentils seront adoptés et appelés à la foi. Réduisez toujours en mémoire ce que le Saint-Esprit a enseigné par la bouche de David : « Le juste fleurira comme la palme, et sera multiplié comme le cèdre au Liban. Ceux qui sont plantés en la maison du Seigneur fleuriront es parvis de notre Dieu. Encore feront-ils fruit en vieillesse ; ils seront frais et en bon point. » Ne vous étonnez de ce qu'il semble que toutes les vertus de nature défaillent, quand vous oyez que la vieillesse sera fraîche et en bon point et fructifiante. Considérant ces choses en vous-même , à l'exemple de David, exhortez votre âme à chanter et dire : « Mon âme, bénis le Seigneur , lequel rassasie la bouche de bien. Ta jeunesse sera renouvelée comme la jeunesse de Taigle. Remettez tout le reste au Seigneur, lequel garde notre entrée et notre issue dès maintenant et à jamais. C'est celui qui fait pleuvoir la rosée du matin et du soir sur les fidèles et élus, duquel il est dit : Notre Dieu est le Dieu de délivrance , et l'issue de la mort est du Seigneur Dieu. » Jésus-Christ nous a déclaré cette bonté du Père quand il a dit : « 0 Père, quant à ceux que tu m'as donnés , je veux que là où je suis, ils y soient aussi , afin qu'ils voient la clarté que tu m'as donnée. »

Retenons donc cette foi appuyée sur toutes les prophéties, sur la vérité de l'Évangile, sur Jésus-Christ même, à savoir, que l'esprit est l'image de Dieu, à la similitude duqud il a vigueur et intelligence, et est éternel; et, tandis qu'il est en ce corps, il montre ses vertus , et quand il sort de celte prison , il s'en va à Dieu, du sentiment duquel il jouit, cependant qu'il repose en l'espérance de la résurrection bienheureuse ; et ce repos lui est un paradis. Mais quant à l'esprit de l'homme réprouvé , cependant qu'il attend le terrible jugement sur soi , il est tourmenté de cette attente , laquelle l'Apôlre pour cette cause appelle redoutable. S'enquérir plus outre, c'est se plonger dedans l'abîme des secrets de Dieu, vu que c'est assez d'apprendre ce que le Saint-Esprit, qui est un très-bon maître , s'est contenté d'eusei-

gner, lequel dit ainsi : « Écoutez-moi, et votre àme vivra. » Comme ceci est dit sagement au prix de la vaine arrogance de ceux-ci, à savoir : « Les âmes des justes sont en la main de Dieu , et le tourment de la mort ne les attouchera point. Il a semblé devant les yeux des fous qu'iceux mouroient , mais ils sont en paix »,etc. C'est ci la fin de notre sagesse, laquelle, comme elle est sobre et sujette à Dieu , aussi connoil-elle bien que ceux qui s'efforcent par-dessus elle tombent bas.

Nous éplucherons maintenant les linges et drapeaux auxquels ils emmaillotlent les âmes endormies, et détremperons le pavot, lequel ils leur font avaler pour les endormir; car ils ont quelques passages de l'Écriture qu'ils font courir çàet là, lesquels semblent favoriser à ce somne. Puis après, comme si ce dormir étoit clairement prouvé , ils foudroient contre ceux qui ne consentent point tout incontinent à leur erreur. Premièrement, ils mettent en avant que Dieu n'a point mis une autre àme en l'homme, laquelle ne lui soit commune avec toutes les bètes, car l'Écriture attribue également à tous une àme vivante, comme quand il est dit : « Dieu a créé les grandes baleines et toute âme vivante. » Item, « Ils vinrent de toute chair qui a en soi esprit de vie , par couples, en l'arche de Noé » ; et autres lieux semblables. Et quand les saintes Écritures n'en auroient fait aucune mention, toutefois nous sommes clairement admonestés par saint Paul, que cette àrae vivante ne diffère en rien de la vie présente, par laquelle ce corps reçoit vigueur et force. Voici qu'il dit : « Ce qui est semé en corruption ressuscitera en incorruption ; ce qui est semé en mépris ressuscitera en gloire; ce qui est semé en débilité ressuscitera en force et puissance ; ce qui est semé corps sensuel ressuscitera corps spirituel, ainsi qu'il est écrit : Le premier homme Adam a été fait en àme vivante, et le dernier Adam en esprit vivifiant. » Or, je confessebien que l'àme vivante n'est point seulement une fois attribuée aux bètes, pource qu'elles ont aussi leur vie. Nonobstant, elles vivent d'une façon que ne font pas les hommes. L'àme vivante en l'homme fait qu'il a sens , prudence, raison et intelligence ; l'àme vivante es bètes leur donne seulement mouvement et sentiment. Comme ainsi soit donc qu'il y ait raison , intelligence et vo-

lonté en rànio, de l'homnie, lesf|uclles vorliis ne sont point annexées au corps , il ne se faut ébahir si elle subsiste sans le corps, et si elle ne périt comme celle des bêtes, les âmes desquelles n'ont sinon des sentiments corporels. Pour cette cause, saint Paul, après ce poëte païen, n'a eu honte de nous apj)eler genre de Dieu. Par quoi , (pi'ils communiquent maintenant comme ils voudront aux bêtes l'àme vivante avec l'homme, vu que, quant au corps , et les bêtes et les hommes ont du tout une même vie ; néanmoins ils ne peuvent faire de cela un degré pour confondre l'àme de l'homme avec celle des bêtes. Et ne faut point qu'ils nous opposent la sentence de saint Paul, laquelle est plutôt pour nous que contre nous : « Le premier homme Adam a été fait en àme vivante, et le dernier Adam en esprit vivifiant. » Car c'est une réponse à l'objection de ceux qui ne pouvoient être persuadés de la résurrection ; car voici l'objection qu'ils faisoient : Comment ressusciteront les morts? En quel corps viendront-ils? Le saint Apôtre, pour venir audevant de cette objection , les prend par cet argument : « Si nous apprenons par usage que la semence qui vit, qui croît, qui rend fruit, a été premièrement morte, pourquoi le corps qui étoit mort ne ressuscitera-t-il comme la semence? et si le grain nu et sec rapporte fruit plus ample après qu'il aura été mort, et ce par une vertu admirable, laquelle Dieu y a mise, pourquoi est-ce que par la même vertu divine le corps ne ressuseitera d'une meilleure façon qu'il n'étoit mort? » Et à celle fin que tu ne t'ébahisses encore , d'où vit l'homme , sinon qu'il a été formé en àme vivante? Néanmoins, combien que cette àme baille agitation et soutènement à la pesanteur du corps pour quelque temps, si est-ce qu'elle ne lui donne pas immortalité ou incorruption. Et tandis aussi qu'elle déploie sa vertu , nonobstant elle n'est pas assez sutïîsante de soi , sans les aides cffe boire, manger et dormir, qui sont signes de corruption; et ne lui baille point un état ferme et constant, en sorte qu'il ne soit sujet tantôt à une inclination , tantôt à une autre. Mais quand le Fils de Dieu nous aura pris avec soi en gloire, il ne sera point seulement corps animal ou vivifié par l'àme, mais spirituel, et tel que notre enteudement ne peut penser ni notre langue exprimer. On voit

66 OEUVRES FIïANÇOISES

donc que nous ne serons point autre chose en la résurrection générale , mais que nous serons bien autres, voire si ainsi faut parler. Et ces choses sont dites du corps auquel l'àme administre la vie sous les éléments de ce monde ; mais quand la figure de ce monde sera passée , la participation de la gloire de Dieu rélèvera par-dessus la nature. On peut bien voir par ceci quel est le vrai et naturel sens de l'Apôtre. Or , saint Augustin, voyant qu'il avoit failli (comme ceux-ci faillent maintenant) en l'explication de ce passage, a depuis reconnu sa faute, et l'a corrigée entre ses rétractations, et beaucoup plus ouvertement en d'autres lieux. Et il est ici bon que nous alléguions quelque peu de paroles d'icelui. « Il est bien vrai , dit-il , que l'àme vit au corps animal ou animé; nonobstant, elle ne vit pas jusque-là qu'elle ôte la mortalité ou corruption. Mais quant au corps spirituel , quand elle e^t faite un esprit vif, adhérent parfaitement au Seigneur, elle vivifie en telle sorte, qu'elle fait le corps spirituel , consumant toute corruption et ne craignant aucune séparation. Davantage, encore que je leur accorde toutes choses touchant l'àme vivante ( auquel mot je ne m'arrête point, comme j'ai déjà dit ci-dessus ), tant y a toulefois que ce siège de l'image de Dieu demeure toujours en son entier, soit qu'ils le nomment ou àme ou esprit, ou bien quelque autre chose. Et ne sera non plus difficile de repousser l'objection qu'ils font du trente-septième chapitre d'Ézéchiel , où le prophète, faisant une description du fait de la résurrection, appelle des quatre vents l'esprit, à celle fin qu'il donne et inspire vie aux os secs. De là , ils pensent bien faire une bonne conséquence , que l'àme de l'homme n'est autre chose qu'une vertu et faculté de remuement sans substance ; laquelle vertu et faculté s'évanouit bien en la mort, mais se reprend derechef en la résurrection générale.» Comme s'il ne m'étoit semblablement licite de faire une telle iliation , à savoir que l'esprit de Dieu est un vent ou une agitation évanouissante, vu qu'Ézéchiel, en la première vision , appelle vent ou souffle, au lieu de l'esprit éternel de Dieu. Mais il sera facile à celui qui ne sera du tout stupide , de résoudre cette difficulté , laquelle ces gens de bien ne peuvent observer ni apercevoir, tant sont-ils savants

et bien aigus. Car en tous ces deux passages a été fait ce (]ue les prophèles font bien souvent , lesquels figurent les choses spirilucilcs et plus hautes que tout sens humain par signes corporels et visibles. Ézéchiel donc, voulant représenter au vif devant les yeux, par une vision comme pourtraite au vif, tant l'esprit de Dieu que les esprits des hommes , et que cela étoit contraire à la nature spirituelle, a emprunté une similitude des choses corporelles, laquelle en fût comme une image ou patron. Ils font cette seconde objection : Combien que l'âme eût été douée d'immortalité , toutefois , étant tombée en péché, elle a, par cette chute, perdu son immortalité. Cette peine étoit ordonnée pour le péché et dénoncée aux premiers parents : « Vous mourrez de mort » ; et saint Paul dit que « la mort est le gage du péché » ; et le prophète crie que « l'âme qui aura péché mourra. » Nos dormeurs mettent en avant ces passages et autres semblables. Mais je demande en premier lieu : ce même gage de péché n'a-t-d pas été rendu aussi au diable, et nonobstant, iceluy n'est point tellement mort, qu'il ne veille toujours, qu'il n'environne çà et là cherchant quelqu'un pour le dévorer, qu'il ne besogne es enfants d'incrédulité. Davantage, y aura-t-il quchjue f:n en cette mort, ou non? Car s'il n'y a point de lin (comme de fait il fciut qu'ils le confessent), iccux donc, quelque chose qu'ils soient morts, néanmoins sentiront le feu éternel de la géhenne et le ver ([ui ne meurt point. Ces choses nous montrent ouvertement que l'âme, lors même qu'elle est morte, a son immortalité , la- (|uelle nous affermons et disons avoir sentiment du bien et du mal, et que cette mort est quebiuc autre chose que ce qu'ils veulent obtenir, à savoir, qu'elle soit réduite à néant. Et les Écritures n'ont point oublié cela, voire s'ils einployoient leur esprit à acconmioder leur sens à icelles, plutôt que d'alfermer arrogamment, et d'une façon orgueilleuse, tout ce que leur cerveau , encore tout fumeux de leur ivrognerie endormie, leur aura dicté. Quand Dieu prononce cette sentence contre l'homme pécheur : « Tu es poudre, et tu retourneras en poudre » , à savoir s'il dit autre chose, sinon, que ce qui est pris de la terre retournera en terre ? Que devient donc l'âme ? Descend-elle au sépulcre pour devenir flétrie et pourrie? Or, nous déclarerons ces

choses ci -après un peu plus ouvertement. Maintenant, que tergiversent - ils ? Nous avons ouï que ce qui est à la terre , il faut qu'il soit rendu à la terre. Y a-l-il raison que nous plongions l'esprit de l'homme sous terre? Or, il ne dit pas que l'homme retournera en terre , mais celui qui est poudre retournera en poudre , et celui qui a été formé du limon de la terre est cette poudre. Icelui voirement retourne en poudre, et non point l'esprit, lequel Dieu a donné à l'homme comme élant pris d'ailleurs que de la terre. En celte façon nous lisons au livre de Job : « Aie mémoire que tu m'as fait comme la boue, et que tu me réduiras en poudre. » Il parle là du corps; et un peu après, il ajoute de l'àme : « Tu m'as donné vie et grâce, et ta Visitation a gardé mon esprit. » Cette vie donc ne devoit retourner en poudre. La mort de l'àme est bien autre, à savoir le redoutable jugement de Dieu, la pesanteur duquel la pauvre âme ne peut porter qu'elle ne soit toute confuse , abattue et perdue , comme les Écritures nous enseignent, et comme ont expérimenté ceux auxquels Dieu a fait sentir au vif un tel étonnement. Et afin que nous commencions par Adam, lequel a gagné le premier ce beau gage, pensons un peu quel courage il avoit, ou pour bien dire, quel il étoit du tout quand il ouït cette voix horrible : «Adam, où es-tu ?> Cela est plus facile à penser qu'à dire, combien qu'on ne le puisse penser si quand et quand on ne le sent ; et tout ainsi qu'on ne pourroit exprimer par paroles combien la majesté de Dieu est haute, aussi ne pourroit-on expliquer combien son ire est terrible à ceux sur lesquels elle tombe. Ils voient le courroux de Dieu , pour lequel éviter ils sont prêts de se plonger dedans mille abîmes, et nonobstant ne le peuvent éviter. Et qui est-ce qui ne confessera que c'est ci la vraie mort? Je dis derechef qu'il n'est besoin de paroles à ceux qui ont été quelquefois piqués du cautère de la conscience. Et ceux qui ne l'ont expérimenté, qu'ils oyent les Ecritures quand il est dit : a Notre Dieu est un feu consumant, lequel quand il parle en jugement, il occit. » Il a été connu tel de ceux qui disoient: « Que le Seigneur ne parle point avec nous , de peur que nous ne mourions. » Or, voulez - vous savoir quelle est la mort de l'àme ? Quand elle est sans Dieu , abandonnée de Dieu , délaissée

à soi-même. Car si Dieu est la vie d'icclle , elle perd sa vie quaiul elle perd la présence de Dieu. Et afin que mous montrions par parties ee cpù a été dit en général, si ainsi est qu'il n'y ait point de lumière liors Dieu , lacpielle éclaire à notre nuit, quand cette lumière se sera retirée, il est certain que l'àme étant ensevelie en ses obscurités et ténèbres, est aveugle. Elle est lors muette , vu (pi'elle ne peut confesser à salut ce qu'elle a cru à justice. Elle est sourde, d'autant (ju'elle n'oit point celte vive voix; elle est boiteuse, et qui pis est, elle ne se peut soutenir (juand elle n'a point à (|ui elle die : « Tu as tenu ma dextre, et m'as conduit selon ta volonté » ; et finalement elle ne lait aucun acte de vie. Car voici que dit le prophète quand il veut montrer que la source et fontaine de vie gît en Dieu : « Apprends à connoitre où est la prudence, où est la vertu, où est l'intelligence , afin qu'ensemble tu saches où est la longue durée, la vie, la lumière et clarté des yeux et la paix. » Que demandez-vous plus pour venir à la mort? Or, afin que ne demeurions point ici en beau chemin , pensons en nous-mêmes quelle vie Jésus-Christ nous a apportée , et il nous souviendra de (pielle sorte de mort il nous a rachetés. Saint Paul nous enseigne l'un et l'autre. Il dit : « Éveille-toi , qui dors , et te lève des morts, et Christ t'illuminera. » Là il ne parle point à la poudre , mais à ceux qui , étant enveloppés de pécliés , portent avec eux les enfers et la mort. Et ailleurs : « Et vous, quand vous étiez morts par péchés, il vous a vivifiés ensemble avec Christ , vous pardonnant tous vos péchés. » Tout ainsi donc que saint Paul dit que nous mourons à péché quand la concupiscence est éteinte en nous, aussi mourons-nous à Dieu (juand nous sommes assujettis à notre concui)iscence vivante en nous ; et pour dire tout en un mot , en vivant nous mourons ( ce que saint Paul dit de la veuve qui est en délices) , c'est-à-dire nous sommes immortels à la mort. Car, combien que l'àme retienne son sens , néanmoins la mauvaise conscience est comme une stupidité d'entendement. Or, maintenant, quelle (jue fût cette mort de l'àme , tant y a toutefois que Jésus-Christ est mort de cette mort pour nous, car il a accompli par sa mort ce (jue les prophéties avoient promis de sa victoire contre la mort.

Les prophéties annonçoient ainsi :« Il délruira la jiiorl à toujours. » Item, « Je serai ta mort, ô mort, ta morsure, o enfer. » Item, « La mort ira devant sa face. » Les apôtres dénoncent les choses déjà faites : « Il a détruit la mort , mais il a illuminé la vie par l'Évangile. » Item, « Si par le forfait d'un, la mort a régné par un, par plus forte raison ceux qui reçoivent l'abondance de grâce et du don de justice régneront envie par un, à savoir Jésus-Christ. » Qu'ils soutiennent ces foudres , s'ils peuvent ; car puisqu'ils disent que la mort est d'Adam ( ce que nous confessons, non pas telle qu'ils forgent , ains telle que nous avons dit en laquelle l'àme tombe) , et nous, d'autre part, disons que la vie est de ChrisI, ce qu'ils ne peuvent nier : le point de tout le différend gîtdans la comparaison d'Adam et de Jésus-Christ. Il faut premièrement qu'ils accordent ceci à saint Paul, que non-seulement tout ce qui avoit été perdu en Adam a été restauré en Jésus-Christ, mais tant plus que la vertu de la grâce a surmonté le péché , tant plus aussi Jésus-Christ a été puissant en restaurant , qu'Adam en perdant. Car il enseigne apertement que le don n'est point comme le péché, mais a abondé grandement, non point sur plusieurs hommes , ains plus abondamment sur ceux esquels ila abondé. Qu'ils répondent s'ils veulent qu'il a abondé, n'ont point d'autant qu'il ait donné vie plus abondante, mais pource qu'il a effacé plusieurs péchés , vu que le seul péché d'Adam nous avoit tirés en ruine. C'est ce que je demandois. Davantage, vu qu'il enseigne ailleurs que le péché est l'aiguillon de la mort , qu'est-ce qu'a la mort pour nous poindre, vu que son aiguillon est rebouché, voire du tout consumé? Or, est-il ainsi qu'il ne traite autre chose en plusieurs chapitres de VÉpîire aux Romains^ sinon qu'il déclare ouvertement que le péché est du tout aboli , à ce qu'il n'exerce plus sa domination sur les fidèles. Maintenant, si la loi est la puissance du péché , quand nos dormeurs tuent ceux qui vivent en Jésus-Christ, que font-ils autre chose que les retirer en la malédiction de la loi, laquelle est ôtée du milieu? Par quoi l'Apôtre prononce hardiment qu'il n'y a point de damnation en ceux qui sont en Jésus-Christ, lesquels ne cheminent point selon la chair , mais selon l'esprit. Vraiment ils prononcent une terri-

ble sentence contre ceux lesquels saint Paul délivre de toute condamnation , quand ils disent : Vous mourrez de mort. Mais où est la grâce, si la mort règne encore entre les élus de Dieu? Or, comme dit saint Paul, « le péché règne bien à mort, mais la grâce règne à vie éternelle. Que si elle surmonte le péché, elle ne laisse plus aucun lieu à la mort. Tout ainsi donc que la mort entrée par Adam a régné, semlilahlemcnt la vie règne maintenant par Jésus-Christ. Or, nous savons que Jésus-Christ étant ressuscité des morts, ne meurt plus ; la mort n'aura plus de domination sur lui ; car ce qu'il est mort à péché, il est seulement mort pour une fois, mais ce qu'il vit, il vit à Dieu. » Et on peut bien voir par ceci qu'ils ne réfutent eux-mêmes leur erreur de leur propre bouclier. Car, quand ils disent que la mort est la peine du péché, quand et quand ils confessent que si l'homme n'eût point péché il eût été immortel. Car quelque fois n'a point été ce qui a commencé d'être , et ce qui est de peine n'est point de nature. Au contraire, saint Paul prononce que le péché est englouti par la grâce, en sorte qu'il ne peut avoir opération quelconque contre les élus de Dieu. Nous gagnons donc ce point, que les élus de Dieu sont maintenant tels qu'a été Adam avant le péché. Et tout ainsi qu'icelui a été créé incorruptible , aussi sont maintenant ceux qui sont réformés en meilleure nature par Jésus-Christ. Et ce que dit l'Apôtre ne répugne point à ceci : « Lors la parole qui est écrite sera accomplie : La mort est engloutie en victoire » ; car s'ils disent qu'il y a : la parole sera faite, nul ne peut nier qu'être fait ne soit pris pour être accompli. Car ce qui est maintenant commencé en l'âme sera accompli au corps ; ou plutôt, ce qui est seulement commencé en l'âme sera accompli en l'âme et au corps ensemble. Car cette mort commune de laquelle nous mourons tous, comme par une commune nécessité de la nature, est un passage naturel aux élus pour parvenir au degré souverain d'immortalité, plutôt qu'un mal ou peine; et, comme dit saint Augustin , ce n'est autre chose qu'un déliniment de la chair, qui ne consume point les choses conjointes, mais les divise , quand il rend l'une et l'autre à son origine. Pour le troisième, ils allèguent ce qui est dit tant de fois de ceux qui sont morts , à savoir qu'ils dorment ; comme 11 est dit de saint

Etienne « qu'il s'endormit au Seigneur. » Item : « Lazare, noire ami, tlort.ï Item :« Ne soyez centristes des dormants.» Et tant de fois ceci est répété aux livres des Jiois, en sorte qu'à grand' peine y a-t-d encore une autre phrase de l'Écriture plus familière. Or, surtout ils font valoir la sentence qui est au livre de Job, où il est dit : « Le bois a espéranc.e , s'il est coupé , qu'il rejettera encore, et ses rameaux bourgeonneront; mais quand l'homme est mort, et dénué et défailli, où est-il? Comme les eaux se retirent de la mer et le fleuve se dessèche et tarit, ainsi l'homme, après qu'il .est endormi , ne se relève plus et ne se réveillera de somne , jusques à ce que le ciel ne sera plus. » Si nous croyons que les âmes dorment pource que la mort est appelée dormir, en premier lieu l'àmede Jésus-Christ a été saisie de ce même somne, car David parle ainsi en la personne d'icelui : «J'ai dormi et ai pris somne; si me suis réveillé, car le Seigneur est avec moi.» Et ses ennemis disoient ainsi mal de lui : « Celui qui dort ne se relèvera-t-il plus? » Or, s'il n'est point licite de penser chose si abjecte et vile de l'àme de Christ (comme il a été amplement traité ci-dessus), nul ne doit douter que l'Écriture n'ait regardé seulement la composition extérieure du corps, et qu'elle n'ait tiré ce dormir du regard des hommes; car on lit ces deux façons de parler indifféremment : M dormir avec ses pères, et fut mis avec ses pères. » Cependant toutefois l'àme n'est point mise avec les âmes des' pères, mais le corps est porté au sépulcre des pères. Samuel aussi, en l'histoire des Jiois, attribue ce dormir aux rois infidèles ; ce qu'on peut voir es deux derniers livres des ^o?s aussi et des Chroniques. Quand vous oyez dire que l'inlidèle dort, ne pensez-vous point au somne de l'àme, laquelle ne peut avoir un pire bourreau, par lequel elle soit tourmentée, qu'ime mauvaise conscience ? Où est le somne ou le dormir entre telles angoisses et détresses ? Car les méchants sont comme lu mer bouillante, laquelle ne se peut apaiser, et ses flots regorgent en foulemcnt, et jettent de la fange et des ordures. Il n'y a point de paix aux méchants, dit le Seigneur. Nonobstant, David, voulant exprimer l'aiguillon de la conscience poignant àprement, dit : « 0 Seigneur, illumine mes yeux, de peur que je ne m'endorme à la mort. » Voilà, les gouffres des enfers tiennent le pauvre homme assiégé, la force du péché le tourmente,

Cl toutefois il dort; et encore y a-t-il plus, qu'il dort pource qu'il endure ces choses. Aussi faut-il renvoyer ces pauvres ignorants à leur abc, vu qu'ils n'ont encore appris que quelquefois une partie est entendue pour le tout, quelquefois le tout pour une parlie, laquelle figure est tant de fois usurpée en l'Écriture, Je ne veux |)oint qu'on m'ajoute foi que premièrement je n'aie produit aucuns passages qui montreront ouvertement qu'en ce mol de dormir ou de somne, il y a une figure appelée synecdoche, toutes fois et quantes qu'il est pris pour la mort. Quand Job disoit: « Voici, je dors maintenant en la poudre, et si tu me cherches au malin, je ne serai plus en être», pensoil-il que son âme dût être assoupie de somne? Or, ne devoil-elle pas être jetée en la poudre ; elle ne devoit donc dormir en la poudre. Et en un autre l)assage, quand il dit: «Et toutefois ils dormiront ensemble en la poudre, et les vers les couvriront »; et quand David dit: «Comme les navrés dormant es sépulcres», vous semble-t-il avis que Job et David aient exposé les âmes aux vers pour les manger? Le prophète nous enseigne le même, lequel, voulant décrire la ruine de Nabuchodonosor, dit ainsi : « Toute la terre s'est reposée et s'est apaisée. Les sapins aussi se sont réjouis sur toi , et les cèdres du Liban. Depuis que tu t'es endormi, nul n'est monté pour nous défaire. » Et un peu après : «Tous les rois de toutes nations sont endormis en gloire, un chacun en son habilation ; mais toi tu es jeté arrière de ton sépulcre. » Toutes lesquelles choses sont dites d'un corps mort ; en sorte que dormir c'est être couché et gisant, à la façon de ceux qui dorment, lesquels sont couchés par terre. Les poètes païens mêmes leur pourroient bien enseigner celte façon de parler. Pour cette raison, les anciens ont appelé cimetière le lieu qui éloit destiné pour enterrer les morts, qui signifie autant que dortoire. Non pas qu'ils entendissent par cela que les âmes fussent là mises pour se reposer, mais les corps morls. Je pense que les fumées de nos gens sont déjà assez évanouies , desquelles ils enveloppoient le dormir des âmes ; puisqu'il a été prouvé qu'on ne trouvera point en toute l'Écriture que ce mot dormir soit attribué aux âmes et esprits, toutes fois et quanles qu'il est mis pour la mort. Au reste, nous avons traité ailleurs plus amplement du repos des âmes.

Pour le quatrième, ils empoignent le passage de Salomon , comme s'ils avoient de quoi foudroyer contre nous, où il dit en son Ecclésiasle : « J'ai pensé en mon cœur sur l'étal des enfants des hommes, que Dieu les éprouvât pour montrer qu'ils ressemblent aux bêtes ; car ce qui advient aux enfants des hommes et ce qui advient aux bêtes est tout un ; comme l'un meurt, aussi meurt l'autre; et ont tous un même esprit, et l'homme n'a rien plus que la bête ; car tout est vanité , tout va en un lieu ; et tout est de poudre , et tout retourne en poudre. Qui connoît si l'esprit des enfants des hommes monte en haut , et si l'esprit de la bêle descend en bas? » Que seroil-ce si Salomon même leur répondoit ici en un mot: « Vanité des vanités, dit le prêcheur, vanité des vanités, et tout est vanité.» Car, que fait-il, sinon remontrer que le sens humain est vain et incertain de toutes choses? L'homme voit qu'il meurt comme les bêtes-, qu'il a la vie et la mort commune avec les bêtes : il fait donc cette conclusion, que sa condition est semblable à celle des bêles; et tout ainsi que les bêles n'ont plus rien de reste après leur mort, aussi l'homme ne se réserve rien après sa mort. Voilà quel est l'esprit, quelle est la raison, quel est l'entendement de l'homme. Car l'homme sensuel ne comprend pas les choses qui sont de l'esprit; elles lui sont folie, et ne les peut entendre ni connoître. L'homme voit des yeux charnels ; il regarde la mort présente ; il ne peut monter plus haut qu'à considérer ceci, que toutes choses sont produites de la terre et retourneront pareillement en terre; cependant ils n'ont nul regard à l'àme, et c'est ce qu'il ajoute : « Qui connoît si l'esprit des fils des hommes monte en haut? » Que si on vient à l'àme , la raison humaine se resserrant en soi, ne comprendra rien qui soit ferme ou liquide, soitqu'elle étudie, ou médite, ou s'arraisonne. Comme ainsi soit donc que Salomon montre la vanité du sens humain, parce qu'en la considération de l'esprit il est variable et en suspens, il ne favorise nullement à leur erreur, mais il soutient fort et ferme notre foi ; car la sapience de Dieu nous fait ouverture et nous donne déclaration de ce qui surmonte la capacité et mesure de l'entendement humain, à savoir, que l'esprit ou entendement des enfants des hommes monte en haut. Or, je proposerai une autre chose semblable de ce même auteur,

afin que je puisse faire aucunement fléchir ce dur col qu'ils ont. L'iiommc n'entend point la haine ou l'amour de Dieu envers les hommes, mais ioulos eiioses sont gardées en incertitude, d'autant que toutes choses adviennent également, tant au juste qu'au méchant, tant au hon qu'au mauvais, tant au net qu'au poilu, tant à celui qui sacrifie qu'à celui qui ne sacrifie point. Si toutes choses sont gardées en incertitude pour l'avenir, le fidèle donc, à <|ui toutes choses œuvrent en hien, interprétera-t-il que l'afïliction est une liaine de Dieu ? non point ; car il est dit aux fidèles : « Vous aurez oppression au monde et consolation en moi. » Se reposant sur celte parole, non-seulement ils endurent d'un repos constant d'esprit tout ce qui leur peut advenir, mais aussi ils se gh)rilient en leurs trihulations, confessant avec Joh : « Encore qu'il nous nielle à mort, si est-ce que nous espérerons en lui.» Comment donc sont toutes choses gardées en incertitude pour l'avenir? Ces choses sont selon l'homme ; néanmoins tout homme vivant est vanilé. il ajoute après : « C'est une chose mauvaise entre tout ce qui se fait sous le soleil , qu'il y a un même événement à tous; dont aussi les cœurs sont remplis de malice et mépris en leur vie, et après cela sont menés au sépulcre.» Il n'y a nul qui vive toujours et qui ait espérance de ceci. Le chien vif vaut mieux que le lion mort; car les vivants savent qu'ils mourront, mais les morts ne connoissent plus rien,;et n'ont plus aucun loyer, car leur mémoire est mise en oubli. Ne dit-il pas ces choses de la bêtise de ceux qui regardent seulement devant leurs pieds, n'ayant nulle espérance de la vie bienheureuse ni de la résurrection? Car, quand encore cela seroit vrai que nous ne sommes rien après la mort, nonobstant la résurrection est de reste. Que s'ils jetoient les yeux sur l'espérance d'icelle , ils ne seroient abreuvés du contemnement de Dieu, ni remplis de malice, afin que je laisse toutes autres choses. Concluons donc après Salomon que la raison humaine n'a nulle connoissance de toutes ces choses; que si nous en voulons avoir quelque certitude, recourons à la loi et au témoignage, où est la vérité et les voies du Seigneur. Voici ce qui y est dit: «Jusquesàce que la poudre retourne en la terre d'où elle éloil , et que l'esprit retourne à Dieu qui l'a donné, s Quiconque donc aura ouï la parole de Dieu, ne doit

point clouter que l'esprit des enfants des hommes ne monte en haut. Or, je prends là simplement monter en haut pour consister et être immortel, comme descendre en bas pour trébucher, déchoir et périr.

Quant au cinquième argument , ils le dégorgent à pleine bouche et déploient toul leur gosier, afin qu'ils puissent réveiller les dormants de leur somne profond ; car ils constituent en icclui la plus grande part de leur victoire, et quand ils veulent décevoir leurs novices et éblouir leurs yeux , ils empoignent principalement ceci pour corrompre leur foi et leur sain entendement. Tl n'y a qu'un jugement, disent-ils, par lequel un chacun recevra son loyer; les bons la gloire, les méchants la géhenne. Devant ce jour-là il n'y a ni béatitude ni misère ordonnée. Les Écritures partout en rendent un tel témoignage : « Et enverra ses anges avec grosse voixde trompette, et assembleront ses élus des quatre vents, depuis le haut des cieu.v jusqu'à l'autre bout d'en bas. » Item: « Le Fils de l'homme enverra ses anges , qui cueilleront de son royaume tout scandale et ceux qui font iniquité, et les jetteront en la fournaise du feu , là où il y aura pleurs et grincement de de dents. Adonc les justes reluiront comme le soleil au royaume de leur père.» Item : «Alors dirale roi à ceux qui serontàsa dexire: Venez, les bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous est appareillé dès la fondation du monde ; et dira à ceux qui seront à la senestre : « Départez-vous de moi , maudits , au feu éternel qui est préparé au diable et à ses anges; et ceux-ci iront en tourment éternel, mais les justes iront en vie éternelle. » Il y a une semblable sentence en Daniel : a Et en ce temps-là ton peuple sera sauvé, tous ceux qui seront trouvés écrits au livre.» Ils disent donc : Si toutes ces choses sont écrites du jour du jugement , comment seront les élus lors appelés à la possession du royaume céleste, s'ils le possèdent maintenant? Comment leur sera-t-il dit qu'ils y viennent, si déjà ils y sont? Comment sera sauvé le peuple, s'il est sauvé dès cette heure? Par quoi les fidèles, qui même cheminent maintenant en foi, n'attendent point un autre jour de leur salut, comme dit saint Paul, « sachant que celui qui a ressuscité Jésus des morts, nous ressuscitera aussi avec Jésus-Christ. » El ailleurs : « Attendant la révélation

de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Icciucl vous rendra forls jusqu'à la (in , au jour de son avônomonl » , etc. Mais octroyons-leur tout ceci. Cependant pourquoi ajoulent-ils de leur fantaisie ce qui n'y est pas, à savoir du soinne? Car en tant de passages qu'ils amènent et autres semblaliles, ils ne peuvent produire une seule syllabe du somne. Mais encore qu'ils veillent, si peuvent-ils être sans gloire. Pur quoi, vu que c'est affaire à un homme nonseulement téméraire, mais aussi enragé, de conclure hardunent des choses qui ne peuvent être comprises par le sens humain, de quel front ces dogmatiseurs nouveaux et étourdis oseront-ils défendre le somne , lequel ils n'ont reçu de la bouche du Seigneur? Ceci doit suffire à gens sobres et de bon jugement, afin qu'ils connoissent que ce somne est impudemment forgé , comme ainsi soit qu'il ne peut être prouvé par parole ouverte de Dieu. Mais encore traitons ces passages en bref, alin que les simples n'en soient émus aucunement, quand ils oyent dire que le salut des àmcs est différé jusqu'au jugement général. Premièrement, nous entendons que ceci soit pour tout résolu, que notre béatitude est toujours en chemin jusques à ce grand jour-là qui mettra fin à tout chemin. Semblablement, la gloire des élus et la lin de la dernière espérance tendent et regardent à ce même jour, à ce qu'elles soient accomplies. Car il y a bon accord de ceci entre tous , qu'il n'y a autre perfection, ou de béatitude, ou de gloire , sinon la conjonction parfaite avec Dieu. Or, nous tendons tous à ce but, nous y courons, nous nous y a^ ancons ; toutes les Écritures et promesses de Dieu nous y envoient; car ce qui a été dit une fois à Abraham par la bouche de Dieu nous appartient aussi : « Abraham , je suis ton loyer fort grand. » Vu donc que ce loyer est ordonné à tous ceux qui ont pnrt avec Abraham , à savoir, de posséder Dieu et d'avoir heureuse jouissance de lui, outre lequel loyer il n'est licite d'en appeler un autre; quand il est question de notre attente , il faut là jeter les yeux. Jusques ici nos adversaires sont d'accord avec nous, si je ne m'abuse; davantage, j'espère aussi (ju'ils nous accorderont bien ceci, que ce royaume , à la possession duquel les élus et fidèles sont appelés, lequel est ailleurs appelé salut , loyer et gloire, n'est autre chose que cette conjonction et union bienheureuse avec Dieu ; à savoir,

à ce qu'ils soient pleinement en Dieu, que Dieu les rende parfaits, et de leur côté qu'ils soient adhérents à Dieu, qu'ils possèdent Dieu pleinement, et, pour dire en bref, qu'ils soient un avec Dieu. Caren cette sorte, quand ils sont en la fontaine de toute plénitude , ils sont parvenus au dernier but de toute justice , sapience et gloire, esquelles bénédictions le royaume ce Dieu consiste; car saint Paul a montré que c'étoit là le dernier point du royaume de Dieu, quand il dit : «A celle (in que Dieu soit tout en toutes choses, puisque Dieu en ce jour-liî sera vraiment tout en toutes choses ,et amènera ses élus et fidèles à juste perfection. Ce n'est point sans cause que ce grandjour est appelé lejourde notre salut, devant lequel noire salut n'est point parfaitement accompli. Car ceux que Dieu remplit sont remplis de toutes richesses , lesquelles la bouche ne peut proférer, ni l'oreille ne les peut ouïr, ni les yeux ne les peuvent voir, ni l'entendement comprendre. » Or, si ces deux choses sont hors de tout différend , c'est en vain que nos dormeurs s'efibrcent de prouver que les saints serviteurs de Dieu qui sont passés de ce monde, ne sont encore entrés au royaume de Dieu, pour autant qu'il leur sera dit : « Venez, les bénis de mon Père, possédez » , elc. ; car il nous est bien facile de répondre que cette conséquence n'est pas bonne, de dire qu'il n'y a point maintenant de royaume , pource qu'il n'est pas encore parfait. Mais, au contraire, nous disons que le royaume qui est déjii commencé sera alors parfait; et ne veux point qu'on ajoute foi à cela, que premièrement je n'aie ouvertement montré par certains arguments de l'Ecriture que cela est véritable. Car ce jour-là est appelé le royaume de Dieu, pour autant que lors vraiment il assujettira à soi toutes puissances adversaires, déconfira Satan par le souffle de sa bouche, et détruira par la clarté de sa venue; mais lui habitera et régnera enlièremeiiten ses élus. Car Dieu ne peut autrement régner par ci-après en soimême que comme il a régné dès le commencement, la majesté duquel ne peut nullement croître ou diminuer, mais son règne est tel qu'il sera manifesté à tous. Quand nons prions que son règne advienne , pensons-nous qu'il n'y ait nul règne de Dieu maintenant? Et que deviendra cette sentence : « Le royaume de Dieu e^t dedans vous? » Dieu donc r>gne dès maintenant en ses

élus , lesquels il conduit et gouverne par son esprit. Il règne aussi conire le diable , le péché et la mort, quand il commande que la lumière resplendisse des ténèbres, par laquelle, erreur et mensonge soient confondus ; et quand il empêche que les puissances dos lénébres ne nuisent à ceux (;ui portent le signe de l'agneau au front. Il règne , dis-je , dès mainlcnant, et nous prions que son règne advienne. 11 règne cerles quand il fait verlu en ses (idèles , quand il baille loi à Satan , et lui ordonne ce qu'il doit faire. Mais son règne adviendra lorsqu'il sera accompli; or, il sera accompli quand il manifestera pleinement la gloire de sa majesté, aux (idèles en salut, aux réprouvés en confusion. Mais encore y auroit-il quelque autre chose qu'on puisse dire ou croire des fidèles et élus, le royaume et la gloire desquels c'est être au royaume glorieux de Dieu , et comme régner avec Dieu et se glorifier en lui, et finalement être participants de la gloire divine. Combien que ce royaume ne soit encore venu , nonobstant on le peut voir en quelque partie. Car ceux qui aucunement ont le royaume de Dieu dedans eux, commencent être au royaume de Dieu , et régnent avec Dieu, conire lesquels les portes d'enfer ne peu\enl rien, lis sont justifiés en Dieu, comme il est dit d'eux: « Toute la semence d'Israël sera justifiée au Seigneur et sera louée. » En sorte que, pourbiendire, ce royaume est l'édificaticm de l'Église ou l'avancement des fidèles, tel que saint Paul nous décrit : a Lesquels par tous degrés des âges croissent en homme parfait. j)Ces gens de bien ci voient les commencements de ce royaume, ils voient les accroissements d'icelui, et aussitôt que ces choses leur sont passées par-devant les yeux, ils ne donnent plus de lieu à la foi , et ne peuvent croire ce qu'ils n'ont devant les yeux de la chair. Mais saint Paul parle bien autrement: « Vous êtes morts, dil-il, et votre vie est cachée avec Christ en Dieu. Or (piand Christ , qui est votre vie, sera apparu , vous aussi apparoitrez ensemble avec lui en gloire. » 11 dit que nous avons vie cachée en Dieu avec Jésus, qui est notre chef; il dilTère notre gloire au jour de la gloire de Jésus-Christ qui est chef de tous les fidèles , et comme chef tirera avec soi ses membres. Saint Jean dit bien cela même : « Mes bien-aimés, nous sommes maintenant enfants de Dieu , mais il n'est pas encore apparu ce que nous serons ; mais

nous savons que quand il apparoitra , nous serons semblables à lui, car nous le verrons ainsi comme il est. » Il ne dit pas que cependant, par quelque intervalle , nous devions être réduits à néant; mais d'autant que nous sommes enfants de Dieu, qui attendons l'héritage de notre père, il soutient et suspend noire attente jusqu'à ce jour-là, auquel la majesté et gloire de Dieu sera manifestée en tous; et, de notre côté, nous nous glorifierons en lui. Je m'ébahis derechef quand ils oyent ici nommer les enfants de Dieu, qu'ils ne retournent à leur bon sons, et ne sentent que cette génération-là est immortelle, laquelle est de Dieu, et par laquelle nous sommes faits participants de l'immortalité divine. Mais poursuivons ce que nous avons commencé. Qu'ils crient tant qu'ils voudront que les bénis de Dieu ne sont point appelés au royaume devant le grand jour du jugement, et que le salut n'est point promis devant ce temps-là au peuple de Dieu. Je réponds que Jési'.s-Christ est notre chef, le royaume et la gloire duquel ne sont point encore apparus. Si les membres vont devant le chef, ce sera un ordre renversé; et lors nous suivrons notre capitaine et roi , quand il viendra à la gloire de son Père, et sera assis au siège de sa majesté. Cependant, toutefois, ce qui est de Dieu en nous , à savoir notre esprit, vit , d'autant que Jésus-Christ, qui est notre vie, est vivant; car ce seroit une chose absurde que notre vie fût vivante, et cependant nous fussions péris ; et cette vie est en Dieu et avec Dieu , et est bienheureuse pource qu'elle est en Dieu. Toutes ces choses s'accordent fort bien et consentent à la vérité ; car pourquoi est-il dit de ceux qui sont morts au Seigneur, qu'ils ne sont point encore sauvés , ou qu'ils ne possèdent pas encore le royaume de Dieu ? C'est pource qu'ils attendent ce qu'ils n'ont pas encore, et ne sont encore parvenus jusqu'au but de leur félicité. Et pour(|uoi néanmoins sont-ils i)ienheureux? C'est d'autant qu'ils savent bien que Dieu leur est propice, et voient de loin le loyer avenir, et se reposent en la certaine attente de la résurrection. Et certes, tandis que nous habitons en cette prison de terre , nous espérons les choses que nous ne voyous pas , et , contre toute espérance, nous croyons en espérance, ce que saint Paul dit d'Abraham. Mais quand les yeux de notre entendement

(qui étant maintenant ensevelis en celle chair ont la vue trouble) ne seront plus chassieux, nous verrons ce que nous attendions, et prendrons plaisir en ce repos ; car nous ne craignons point de parler ainsi après l'Apôtre, lequel dit, au contraire, qu'il ne reste autre chose aux réprouvés qu'une attente terrible de jugement, et une fureur de feu qui les dévorera. Si l'attente des réprouvés est terrible, il est certain (|ue l'attente des élus est fidèle et joyeuse, et à bon droit la doit-on appeler bienheureuse. Et pource que mon intention est d'enseigner nos adversaires plutôt que de les contraindre, qu'ils nous prêtent un peu l'oreille quand nous tirons la vérité de la figure du vieil Testament, et ne le faisons pas sans bon garant : tout ainsi que saint Paul, au passage des enfants d'Israël, traite par allégorie la submersion de Pharaon , la voie de délivrance par l'eau , qu'ils nous permettent aussi de dire que notre Pharaon est noyé au baptême, que notre vieil homme est crucifié , que nos membres sont mortifiés , que nous sommes ensevelis avec Jésus-Christ , que nous sortons hors de la captivité du diable et de la domination tyrannique de la mort, cependant toutefois que nous allons seulement au désert, en terre sèche et stérile, sinon que le Seigneur nous fasse pleuvoir du ciel la manne et issir l'eau de la roche. Car notre âme est comme une terrre sans eau , laquelle bâille de sécheresse devant Dieu , pressée d'indigence de tous biens, jusqu'à ce que icelui fasse pleuvoir et distiller les grâces de son esprit. Puis après on vient en la terre promise sous la conduite de Josué, fils de Navé, terre abondante en lait et miel; c'est-â-dire la grâce de Dieu nous délivre du corps de mort, par notre Seigneur Jésus-Christ. Toutefois cela ne se fait point sans sueur et effusion de sang, car lors principalement la chair se rebecque et déploie ses forces pour combattre contre l'esprit. Après qu'on fait résidence en la terre , lors nous sommes repus en abondance, car robes blanches nous sont données , et nous recouvrons repos. Mais Jérusalem, qui est la ville capitale du royaume, n'est pas encore dressée. Salomon , le roi de paix , ne gouverne pas encore le royaume pleinement. Ainsi donc les âmes des fidèles sont en paix après la mort, vu qu'elles sont sorties hors de la captivitéde leur ennemi. Elles sont au milieu de toutes richesses comme

il est dit : « Ils iront d'abondance en abondance. » Mais quand la céleste Jérusalem sera haut élevée en sa gloire, et quand le vrai Salomon , qui est le Seigneur Jésus , le roi de paix, sera magnifiquement assis en son siège judicial , les vrais Israélites régneront avec leur roi et prince. Que si on veut emprunter similitude des choses humaines, nous avons guerre contre un ennemi, tandis que nous avons. à combattre contre la chair et le sang; nous vainquons notre ennemi quand nous sommes dépouillés de cette chair de péché ; en sorte que nous sommes du tout à Dieu: nous triompherons et jouirons dufruitde la victoire quand notre chef sera vraiment élevé en gloire par-dessus la mort , c'est-àdire quand la mort sera absorbée en victoire. C'est ci notre limite et notre but , duquel il est écrit : « Je serai rassasié quand je serai réveillé par le regard de ta gloire. » Tous ceux qui ont appris d'obéir à Dieu et d'ouïr sa voix , peuvent facilement apprendre ces choses des saintes Écritures. Ceux aussi qui , en toute révérence et sobriété , ont traité les mystères de Dieu , nous ont enseigné ces choses , et comme baillé de main en main. Car les anciens docteurs se sont donné licence de parler ainsi , de dire que les âmes sont bien en paradis et au ciel. Cependant, toutefois, elles n'ont point encore reçu la gloire ou le loyer; car Tertullien dit ainsi : « Et le loyer et le danger pend en l'événement de la résurrection; » et toutefois il enseigne que, sans aucun doute, les âmes sont avec Dieu et vivent en Dieu avant cet événement. Et ailleurs, «Pourquoi n'entendrions-nous que le sein d'Abraham est pris pour quelque réceptacle des âmes fidèles, auquel est pourtraite l'image de la foi , et la forme des deux jugements est clairement montrée? Et Irénée parle en cette sorte : «Vu que le Seigneur a passé par le milieu de l'ombre de la mort, où les âmes des morts étoient , et puis après il est ressuscité corporellement, et après sa résurrection a été élevé au ciel, il est tout certain que les âmes des disciples, pour l'amour desquelles le Seigneur a fait ces choses , iront en un lieu invisible qui leur a été ordonné par le Seigneur, et là demeureront jusqu'à la résurrection , recevant pnis ai)rès leurs corps et ressuscitant parfaitement , c'est-à-dire corporellement et comme le Seigneur est ressuscité. Ainsi viendront-ils en la présence de Dieu ; car nul

disciple n'est par-dessus le maître » , etc. Et Chrysostôme dit : a Entendez quelle chose c'est , et corid)ien elle est grande qu'Abralnun est assis»; et rapùlre saint Paid : « Jusqu'à ce que cela sera accompli, qu'ils poiu-ront recevoir le loyer. Car si nous ne venons là , lors le père leur a prédit qu'il ne donnera point le loyer ; comme un bon père bien aimant ses enfants, dit aux enfants dignes de louanges et bien faisant la besogne , (|u'il ne leur donnera point la viande jusques à ce que les autres frères soient venus. Mais loi , es-tu en anNiété pour ce que tu ne reçois point encore? Que fera donc Abel qui a vaincu il y a si longtemps , et toutefois n'a point encore de couronne , combien qu'il soit assis? Que fera Noé ? que feront les autres de ce temps-là? car voici ils ont attendu et attendent encore les autres qui doivent être après toi. » Et un peu après : « Ils nous ont prévenus es combats, mais ils n'iront point devant nous es couronnes, car il n'y a qu'un temps préfix pour toutes les couronnes. » Et saint Augustin décrit en plusieurs passages des réceptacles secrels où les âmes des fidèles sont résidentes jusqu'à ce qu'elles reçoivent la couronne et la gloire, et cependant les réprouvés sont punis , attendant la peine juste du jugement. Et en une épître qu'il écrit à saint Jérôme, il dit : « L'âme aura repos après la mort du corps, et finalement reprendra son corps en gloire. » Toutefois il enseigne ailleurs qu'après l'ascension de Jésus-Christ, les âmes auxquelles Christ est vie montent au ciel; et néanmoins il ne se contredit point: car combien qu'il soit certain que les malins esprits sont maintenant tourmentés (comme saint Pierre afferme), toutefois, il est dit de ce feu auquel les réprouvés seront jetés au jour du jugement, qu'il est préparé au diable. Saint Pierre a exprimé l'un et l'autre quand il dit qu'ils sont réservés sous liens éternels au jugement du grand jour. Auquel lieu , par cette réservation , il a signifié la peine laquelle ne sentent pas encore, et par les liens la peine qu'ils sentent présentement. Et saint Augustin s'expose soi-même en un autre passage quand il dit : « Ton dernier jour ne peut pas être loin, prépare-toi pour le recevoir; car tel que tu seras sorti de cette vie, tel tu seras rendu à l'autre vie. Après cette vie, tu ne seras pas tout incontinent où seront les saints , auxquels il sera dit : « Venez ,

les bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous est appareillé dès la fondation du monde. » Et qui est celui qui ne sache que tu n'y seras pas encore ? Mais tu pourras bien être là où ce riche orgueilleux, au milieu de ses tourments, vit ce pauvre jadis plein d'ulcères, être en repos bien loin de lui. Étant mis en ce repos, il est certain que tu attends en sûreté ce grand jour du jugement auquel tu reprendras ton corps, et auquel tu seras changé pour être fait semblable aux anges. » Et ne me déplaît ce que saint Augustin dit en un autre passage par forme d'enseigner, pourvu qu'il rencontre un modeste expositeur, à savoir qu'il y a plusieurs degrés de l'àme : le premier est le remplissement de vie, le second est le sens, le troisième est l'art, le quatrième est la vertu, le cinquième la tranquillité, le sixième est l'entrée, le septième est la contemplation. Ou si quelqu'un aime mieux dire ainsi : Le premier est du corps, le second au corps , le troisième environ le corps , le quatrième à soi-même , le cinquième en soi-même , le sixième à Dieu , le septième en Dieu. Il m'a semblé bon d'amener ici ces paroles pour montrer quelle étoit l'intention de ce saint personnage sur ceci , plutôt que pour astreindre aucun, non pas moi-même, à la nécessité de cette distinction. Car saint Augustin même (comme je pense ) n'a point désiré cela, mais il a voulu déclarer, autant grossièrement qu'il a pu, qu'il y a un avancement de l'àme qui ne parviendra point au dernier but jusquesau jour du jugement. Finalement, de ce jour du jugement duquel ils font un si fort bouclier , il m'est venu un argument par lequel leur erreur peut-être arraché ; car en notre symbole, lequel est le sommaire de notre foi , nous confessons la résurrection de la chair et non pas de l'àme , et n'y aura point de lieu pour leur cavillation quand ils diront que par ce mot chair tout l'homme est signifié. Kous leur accordons bien que cela advient quelquefois, mais nous le nions tout à plat en cet endroit, où paroles fort intelligibles et simples ont été exprimées au peuple rude et ignorant. Les pharisiens, vaillants défenseurs de la résurrection , et ayant toujours ce mot de résurrection à la bouche, quand et quand toutefois ne croyoient point qu'il y eût esprit. Toutefois ils nous jettent encore les mains sus et nous con-

Iraignent de tlomcurer en ce danger. Ils allèguent les paroles de saint Paul par les(iiiellps il testilie que nous sommes plus misérables que tous les hommes, si les morls ne ressuscitent point. Voici leur argument qu'ils font : Quel besoin est-il de la résurrection, si nous sommes bien heureux devant la résurrection? Mais qui plus est, quelle est cette tant grande misère des hommes chrétiens (pii surmonte la misère de tous les honmies, si cela est vrai qu'ils sont en repos, cependant que les autres sont si durement tourmentés et d'une si merveilleuse façon? Je les admoneste ici que si j'avois intention de faire le fin (comme eux ne demandent autre chose qu'abuser les simples gens) , je trouverois assez d'ouverture pour échapper. Car qui me garderoit d'ensuivre aucuns bons personnages, lesquels ont pris cette dis|)ute, non point de la dernière résurrection générale, en laquelle après la corruption de nos corps nous reprendrons des corps incorruptibles, mais de la vie qui nous reste après cette vie mortelle, comme c'est une chose ordinaire et commune en l'Écriture que cette vie éternelle et bienheureuse est signifiée par ce mot de résurrection? Car quand on oit dire que les sadducéens nient la résurrection, cela ne se rapporte point au corps ; mais il est dit simplement selon leur opinion, qu'il ne reste plus rien ii l'homme après la mort. De quoi il y a un argument probable en ce que, tout ce de quoi saint Paul s'aide là pour faire valoir ce qu'il avoit dit, seroit renversé par un seul mot, s'il étoit répondu qu'il est bien vrai que les âmes vivent, mais que les corps qui seroient réduits en poudre ne pourroient nullement ressusciter. Or, ajoutons des exemples. Quant à ce qu'il dit : ff Ceux qui ont dormi en Jésus-Christ sont péris , » cela pouvoit être réfuté par les philosophes qui maintenoient fort et ferme l'immortalité de l'âme. Et quant à ce qu'il dit : « Que feront ceux qui sont baptisés pour morts? » Il étoil bien facile d'y répondre ; car les âmes survivent après la mort. Et à ce qu'il ajoute : a Pourquoi aussi sommes-nous à toutes heures en péril? » on pouvoit répondre que nous exposons cette vie fragile pour recouvrer l'immortalité en laqi'.elle nous vivrons pour la meilleure part de nous. Nous avons déjà employé beaucoup de paroles desquelles il n'étoit nullement besoin entre les dociles ; car l'Apô-

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tre même dit que nous sommes misérables, si notre espérance en Jésus-Christ ne s'étend plus loin qu'en celte vie, ce qui est hors de tout différend, voire par le témoignage même du prophète, qui confesse queses pieds ont à peu près décliné, et ne s'en a guère fallu que ses pas ne soient glissés, voyant prospérer les orgueilleux et méchants sur la terre. Et de fait, si nous regardons devant nos pieds, nous prononcerons le peuple bienheureux, à qui toutes choses viennent à souhait. Mais si nos yeux s'étendent plus loin, nous dirons ce peuple-là être bienheureux, qui a le Seigneur pour son Dieu, en la main duquel est l'issue de la mort. Toutefois nous amènerons quelque chose beaucoup plus certaine, par laquelle non-seulement leurs objections seront repoussées, mais déclarera la vraie et naturelle intention de l'Apôtre, à ceux qui voudront bénignement apprendre sans débattre de paroles. S'il n'y a ])oint de résurrection de la chair, c'est à bon droit qu'il appelle les fidèles malheureux , voire quand il n'y auroit point d'autre raison que ce qu'ils endurent tant de tourments, blessures, battures, outrages, et finalement tant de nécessités extrêmes en leurs corps, lesquels ils pensent être destinés à immortalité bienheureuse , puisqu'ils sont trompés de cette espérance. Car y a-t-il chose, je ne dis point tant misérable, mais plutôt ridicule, que de regarder les corps de ceux qui vivent au jour la journée, qui ne font que gaudir et rire, refaits et polis de toutes délices , et au contraire les corps des chrétiens élangourés, morts de faim et de froid, chargés de toute sorte d'outrages, si les corps des uns et des autres périssent également? Car je pourrois bien confirmer ceci par les paroles de l'Apôtre , lesquelles il îijoute bientôt après : « Pourquoi sommes-nous en péril à toutes heures?... Je meursde jourenjour pour votre gloire, etc. Buvons et mangeons, car nous mourrons demain. 11 vaudroit beaucoup mieux , dit-il, que cela eût lieu entre nous : Mangeons et buvons, si ces opprobres que nous endurons en nos corps n'étoient point changés en la gloire que nous espérons, ce qui n'adviendra point sinon en la résurrection de la chair. « Outre plus, quand encore je quitterois cette défense, nonobstant je peux ici amener une autre raison, que nous sommes beaucoup plus misérables que tous les hommes s'il n'y a point de résurrection. Car combien

que nous soyons bienheureux devant la résurrection, toutefois ce n'est point sans résurrection. Car nous disons que pour cela les esprits des saints et fidèles sont bienheureux pource qu'ils acquiescent et se reposent en l'espoir de la résurrection bienheureuse; que s'il n'y en avoit jioiiit, toute cette béatitude s'en iroit en fumée. Par quoi ce que dit l'Apôtre est bien vrai, que nous sommes plus misérables que tous les hommes, s'il n'y a point de résurrection ; et cette doctrine ne répugne point à ces paroles, que les esprits des saints sont bienheureu.^i devant la résurrection ; mais c'est à cause de la résurrection.

Ils mettent aussi en avant ce qui est dit en VÉpître aux Hébreux àes Pères anciens : « Tous ceux-ci sont morts selon la foi , n'ayant point reçu les promesses, mais les saluant de loin, et confessant qu'ils étoient étrangers et hôtes en la terre ; car ceux qui disent ces choses montrent bien qu'ils cherchent un pays. Et certes s'ils eussent eu mémoire de celui duquel ils étoient partis, ils avoient temps pour y retourner. Mais maintenant ils en désirent un meilleur, c'est le céleste. » Voici donc comme nos dormeurs forment leur bel argument : S'ils désirent le pays céleste, ils ne le possèdent donc pas. Mais nous le formons ainsi : S'ils désirent, ils ont donc être ; car le désir n'est point sans que quelqu'un désire. Or, je voudrois arracher seulement ceci d'eux : il faut qu'il y ait sentiment de bien et de mal, là où il y a désir, lequel ou il faut qu'il suive ce qui montre apparence de bien, ou qu'il fuie ce qui semblera être nifiuvais. Ils disent que ce désir est résident en Dieu. Mais, je vous prie, pourroit-on penser ou forger une chose plus ridicule? Car de fait, il faut bien que de ces deux points nous en gagnions l'un, ou que Dieu désire chose meilleure que ce qu'il a, ou qu'il y a quelque chose en Dieu qui n'est pas de Dieu. Cela me donne conjecture que ces gens se jouent en une chose sérieuse et d'importance. Mais encore laissons tout cela : que signifie le temps ou le loisir de retourner? Qu'ils retournent donc en leur bon sens, et qu'ils oyeiit chose meilleure que cette opinion fantastique qu'ils ont eue jusques à présent. L'Apôtre parle d'Abraham et de sa postérité, lesquels habitèrent hor* de leur pays entre les étrangers, et ne s'en falloit pas beaucoup qu'ils ne fussent comme bannis ou bien comme loagers , à grand' peine

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ayant des tentes ou logettes pour couvrir leurs corps, selon le commandement fait à Abraham par le Seigneur, qu'il sortit hors de sa terre el abandonnât ses parents. Dieu leur avoit promis ce qu'U n'avoitencore manifesté. Ainsi ils saluèrent les promesses de bien loin, et sont trépassés en foi cerlaine que quelquefois il adviendroit que Dieu accompliroit ses promesses, selon laquelle foi ils ont confessé qu'ils n'avoient point de siège ou habitation ferme en la terre, et qu'ils avoienl un pays hors de la terre, lequel ils appétoient, à savoir au ciel. Et en la fin du cha|»itre, il signifie que tous ceux qu'il a là racontés n'ont point reçu la dernière promesse, afin qu'ils ne vinssent à perfection sans nous. Que si nos dormeurs eussent observé la propriété de cette parole , ils n'eussent jamais ému tant de troubles. C'est merveille comme ils ont les yeux si aveuglés au milieu d'une si grande clarté. Mais on se doit encore plus ébahir qu'ils nous donnent du pain pour des pierres. C'est-à-dire quand ils veulent pousser, ils soutiennent.

Or, quant à ce qui est récité de Tabitha es Aclcs des Apôtres, ils pensent que c'est un ferme appui poiir eux. Icelle ayant été disciple de Jésus-Christ, pleine de bonnes œuvres et aumônes, a été ressuscitée par saint Pierre. Ils disent qu'on fait tort à Tabitha, si nous disons vrai que les âmes séparées du corjis vivent en Dieu et avec Dieu, d'autant qu'elle a été retirée de la compagnie de Dieu et de cette vie bienheureuse , pour retourner en cette mer de maux; comme si on ne pouvoit rétorquer cela même contre eux. Car soit qu'elle dormît, soit qu'elle ne fût rien, toutefois elle étoit bienheureuse , pour ce qu'elle éloit morte au Seigneur. Il ne lui étoit donc expédient de retourner en cette vie , laquelle elle avoit parachevée. Ils ont embrouillé ce nœud; qu'ils le défassent les premiers s'ilç veulent; car c'est bien raison qu'ils obéissent à la loi laquelle ils imposent aux autres. Toutefois il nous sera bien facile de le délier. Quelque condition qui nous soit préparée après la mort, ce que saint Paul dit de soi est transféré à tous fidèles, à savoir : « Que moiu-ir nous est gain, et vaut mieux être avec Christ. » Et toutefois saint Paul dit d'Épaphrodite, qui sans doute étoit du nombre des fidèles, que Dieu avoit eu pitié de lui, d'autant qu'il avoit été délivré d'une grande maladie et retourné en convalescence. Ces gens-ci , qui traitent les mys-

lères de Dieu avec si peu ile sobriété et révérence, diroient de cette miséricorde et compassion que ce seroit cruauté. Mais quant à nous, nous disons et confessons que c'est miséricorde, d'autant que la miséricorde de Dieu a ses degrés. Ceux qui sont élus sont sanctifiés, et ceux qui sont sanctifiés sont glorifiés. Le Seigneur donc n'exerce-t-il pas sa miséricorde , quand il nous sanctifie de plus en plus? Disons un peu; si la bonne volonté de Dieu est qu'il soit magnifié en nos corps par la vie , comme dit saint Paul, n'est-ee point miséricorde? Que sera-ce, que ce n'est point à nous de donner loi à Dieu pour faire des miracles? et c'est assez si la gloire de l'auteur reluit en iceux. Que sera-ce, si nous disons que Dieu, en ce faisant, n'avoit point égard aux commodités de Tabitha, mais aux pauvres qui pleuroient et montroient les robes qu'elle leur faisoit, aux prières desquels elle a été ressuscitée? Car saint Paul pensoit que cette raison de vivre lui suffisoit , combien qu'il lui valût mieux d'aller au Seigneur; et après avoir dit que Dieu avoit ou compassion d'Epaphrodite, il ajoute : « Et non-seulement de lui, mais aussi de moi, afin que je n'eusse tristesse sur tristesse. » Allez maintenant et prenez ««uerelle contre Dieu de ce qu'il a rendu aux pauvres une femme soigneuse de subvenir aux nécessités des pauvres. Car combien que la raison de celte œuvre ne nous apparoisse point, toutefois Jésus-Christ a bien mérité ceci, d'être glorifié en notre vie et en notre mort, vu qu'il est mort et ressuscité, afin qu'il domine sur les vivants et sur les morts.

Ils prennent aussi David \)onv défenseur de leur cause , qui toutefois est très-bon patron de la nôtre. Mais c'est avec une telle impudence et sans aucun sens commun, que j'ai honte et me iïiche de réciter plusieurs arguments qu'ils empruntent de lui. ÎNéanmoins, nous réciterons fidèlement ceux que nous avons ouï qu'ils usurpent. Premièrement, ils osent alléguer celui-ci : a J'ai dit : Vous êtes dieux , et êtes tous enfants du Très-Haut. Toutefois vous mourrez ainsi qu'hommes», etc. Et voici l'exposition qu'ils donnent : Que les fidèles voirement sont dieux et enfants de Dieu ; néanmoins ils meurent et tombent comme les réprouvés, en sorte que la condition des uns et des autres est semblable , jusqu'à ce que les agneaux seront séparés d'avec les

boucs. Nous répondons ce que Jésus-Christ nous a enseigné, que ceux qui sont ià appelés dieux, ce sont ceux auxquels la parole de Dieu a été donnée , c'est-à-dire les ministres de Dieu, à savoir les juges qui portent le glaive en la main, lequel ils ont reçu de Dieu. Et quand encore l'interprélation de Jésus-Christ nous défoudroil, et quand l'usage de l'Écriture ne feroit point pour nous , si est-ce que le passage même est assez clair de soi, auquel sont repris ceux qui jugent injustement et qui portent faveur aux méchants. Iceux sont appelés dieux, d'autant qu'ils rc|)résenlent la personne de Dieu, en ayant prééminence sur les autres. Mais ils sont admonestés qu'ils auront un juge auquel ils rendront compte de leur office.

Oyons le second passage qu'ils allèguent. «■ L'esprit d'icelui se départira et retournera en sa terre. En ce jour-là périront toutes leurs cogitations. » Là, ils prennent l'esprit pour vent; que l'homme s'en ira en terre, c'est-à-dire, il ne sera rien sinon terre. Toutes ses cogitations périront, lesquelles demeureroient , si l'homme avoit une âme. Mais quant à nous , nous ne sommes point si subtils , ains nous appelons une chacune chose par son nom. Nousappelons espritesprit; lequel étanldéparti del'homme, l'homme retourne en sa terre de laquelle il est pris, comme nous avons anq)lement déclaré. Il reste à voir que signifie, que sescogitations périssent. Nous sommes admonestés de ne mettre notre liance aux hommes, laquelle doit être immortelle. Car elle seroit incertaine et peu ferme , vu que la vie des hommes passe légèrement. Pour signifier cela, le prophète a dit que leurs cogitations périssent , c'est-à-dire que lou.t ce qu'ils machinoient et entreprenoient durant leur vie est dissipé et s'en va en fumée. Comme il est dit ailleurs : « Le méchant le verra et en sera marri. Il grincera les dents et sera transi ; le désir des méchants périra. » Et, au lieu de périr, il est dit ailleurs, sera dissipé : «Le Seigneur dissipe les conseils des gens. » Item : « F*rcnez conseil , et il sera dissipé. » Ce que la vierge Marie a signifié par circonlocution en son cantique : « 11 a déconfi les orgueilleux en la pensée de leur cœur. »

Ils amènent, puis après, ce troisième passage: « Il a eurecorda- |ion qu'ils sont chair, et un esprit allant et ne retournant plus » ,

cl dcliaUcnl que ce mot esprit est mis pour vent, comme bien souvent il est pris ; en quoi ils n'entendent pas que non-seulement ils aliolissent l'iminorlalitc des âmes, mais aussi retranchent l'es- |)craiice de la résurrection. Car s'il y a résurrection, il est bien certain (|ue l'esprit retourne , et s'il ne retourne point, la résurrection est ôtée. Par quoi il vaut mieux qu'ils prient que cette inadvertance ne leur soit imputée, que de poursuivre opiniâtrement à ce qu'une demande si inique et perverse leur soit octroyée. Et ceci soit dit seulement afin que tous voient quelle ouverture nous avons pour échapper, si nous ne pensions fju'à réfuter leurs arguments; car nous confessons volontiers que ce mot de vent convient bien en cet endroit. Nous accordons que les hommes sont un vent allant et venant. Que s'ils tirent cela à leur fantaisie, ils errent, ignorant les Ecritures qui ont cette façon de signifier, par un tel circuit de paroles, maintenant la fragilité et imbécillité de la condition humaine, maintenant la brièveté de cette vie. Quand Job dit de l'homme que c'est une fleur qui sort et est coupée et qui s'enfuit comme une ombre, qu'a-t-il voulu décrire, sinon que l'homme est caduc et fragile , et semblable à une fleur flétrissante? Il est aussi ordonné à Isaïe de crier que « toute chair est foin, et que toute sa gloire est comme une fleur d'herbe ; que le foin est séché et que la fleur est flétrie, mais que la parole du Seigneur est ferme et permanente à jamais. » Or sus donc, que ceux-ci recueillent en un motquer.àme de l'homme sèche et flétrit, et qu'ils soient plus clairvoyants que ce lourd |)ècheur qui prouve que tous fidèles sont inmiortels , d'autant qu'ils sont régénérés d'une semence incorruptible, à savoir de la parole de Dieu, laquelle est ferme et demeure éternellement. Or, l'Ecriture appelle fleur caduque et vent passant, ceux qui mettent leur fiance en cette vie, lesquels ont établi en ce monde une habitation perpétuelle, et pensent régner sans fin, et qui ne regardent point la (in pai' laquelle la condition sera changée , et faudra partir pour aller ailleurs. Desquels aussi le prophète dit : « Nous avons fait alliance avec la mort , nous avons accordé avec l'enfer. » Se moquant de leur vaine espérance , il n'attribue point à vie ce qui leur est un commencement d'une mort mauvaise, et afferme qu'ils prennent fin et meu-

rent: comme ainsi soit qu'il vaudroit beaucoup mieux pour eux de n'être point que d'être ainsi. Il y a une chose semblable en un autre psaume : « Comme un père bénin a pitié de ses enfants, le Seigneur a eu pitié de ceux qui le craignent ; car il connoit de quoi nous sommes faits, et se recorde que nous sommes poudre. Les jours de l'homme sont comme foin, il fleurira comme la fleur des champs. Car l'esprit passera par-dessus elle , et elle ne subsistera point, et ne connoilra plus son lieu. » Que s'ils afferment par ces paroles que l'esprit périt et s'évanouit, je leur dénonce derechef qu'ils se gardent bien de faire ouverture aux épicuriens si aucuns s'élèvent pour corrompre la foi qu'eux et nous avons de la résurrection , comme de fait il y a trop grand nombre de tels moqueurs ; car par cette même raison ils feront cet argument, que l'esprit ne retourne point au corps, vu qu'il est dit qu'il ne connoltra plus de lieu. Mais ils le diront et le recueilleront faussement; car les passages de la résurrection répugnent apertement à une telle façon d'argumenter. Et ceux aussi concluent mal , lesquels ont un argument commun avec eux. Ce qui est dit en V Ecclésiastique est presque semblable : « Le nombre des jours de l'homme pour la plupart sont cent ans , et nul n'a la connoissance arrêtée de son trépas. Comme une goutte d'eau de la mer ou un grain de sablon au prix du gravier, ainsi sont peu les années au jour d'éternité. Pourtant le Seigneur est bénin et patient vers les hommes et épand sur eux sa miséricorde, » Or donc, il fautqu'ils confessent que le prophète a bien eu une autre intention que celle qu'ils songent; que Dieu, par sa bonté, a eu pitié de ceux qu'il a avoués pour siens , qu'ils ont être seulement par sa miséricorde; et s'il retire sa main un bien peu d'eux , ils retourneront en poudre de laquelle ils ont été pris. Puis après il ajoute une brève description de la vie humaine, la comparant à une fleur, laquelle verdoyante aujourd'hui, n'est toutefois autre chose (|ue du foin pour le lendemain. Que s'il eût dit que l'esprit de rhommc périt et tombe -a néant, encore n'eùt-il pas par cela fortifié leur erreur; car quand nous disons que l'esprit de l'homme est immortel , nous n'affermons point qu'il puisse subsister contre la main de Dieu ou être ferme sans la vertu d'icelui. Jà ne plaise à Dieu que nous blasphémions en

telle sorte. Mais nous disons que l'esprit est ferme , et soutenu par la main et béniHliclion de Dieu. Ainsi Irénée maintient l'inimortaliléde l'esprit avec nous , et nonobstant il veut que nous apprenions que de nature nous sommes morlols, et que Dieu seul est immortel. Il dit aussi en cette façon : « Alin que ne soyons quelquefois enflés et remplis de vain orgueil comme ayant la vie de nous-mêmes, et ne soyons élevés fièrement contre Dieu ; et apprenions par expérience que c'est de la grandeur d'icelui , et non point de notre nature, que nous avons ferme et éternelle persévérance.» Voilà donc quelle est notre bataille contre David, lequel ils nous font si fort adversaire. Or, il dit que l'homme déchet et périt, si le Seigneur ôte de lui sa miséricorde ; et nous , nous enseignons qu'il est ferme et soutenu parla bénignité et vertu de Dieu; et la raison est que Dieu est seul immortel, et tout ce qui est de vie est de lui.

Le quatrième passage : « Mon âme est soûlée de maux et est bien près de la fosse. J'ai été estimé comme ceux lesquels on dévalle au sépulcre, comme un homme sans aide, comme les blessés gisant au tombeau, desquels tu n'as plus souvenance et qui ont été retranchés de ta main. » Quoi! disent-ils, s'ils ont été retranchés par la vertu de Dieu , s'ils sont écoulés de sa providence et mémoire , n'ont-ils point cessé d'être? comme si je ne pouvois rejeter cet argument contre eux. Quoi ! s'ils ont été retranchés de la vertu de Dieu et s'il n'a plus aucune recordation d'eux, comme seront-ils derechef? et davantage, où sera la résurrection? D'autre part, comme pourrons-nous faire accorder ces choses: « Les âmes des justes sont en la main de Dieu; ou ( afin que nous leur proposions autres certains oracles de Dieu), le juste sera en mémoire éternelle? » Ainsi donc on voit qu'ils ne sont point écoulés de la main de Dieu , et qu'il ne les a oubliés, mais plutôt, par celte forme de parler, comprenons un grief et fâcheux sentiment d'un homme affligé et troublé, qui fait, sa complainte devant Dieu, remontrant qu'il ne s'en faut pas beaucoup qu'il ne soil délaissé avec les méchants en perdition et ruine , des(|uels il est dit que Dieu ne les connoît et les a mis en oubli, d'autant que leurs noms ne sont point écrits au livre de vie ; et les a rejetés de sa main ,

d'autant qu'il ne les conduit et ne les gouverne par son esprit. Le cinquième passage est aussi du psaume 88. « Feras-tu miracle aux morts , ou les médecins les ressusciteront-ils, afin qu'ils fassent confession ? Y aura-t-il quelqu'un qui raconte ta bénignité au sépulcre , ou ta justice en la terre d'oubliance? » Item : « 0 Seigneur ! les morts ne te loueront point , ni tous ceux lesquels on dévalle au tombeau. Mais nous qui vivons nous bénissons le Seigneur dès cette heure et à tout jamais. » Item : « Y auroit-il profit en mon sang , quand je descendrois en la fosse ? la poudre te louera-t-elle, ou annoncera-t-elle ta vérité ? » Us y ajoutent aussi du cantique d'Ézécbias une sentence du tout semblable : « Car le sépulcre ne te confessera point , et' la mort aussi ne te louera point. Ceux qui descendent en la fosse ne loueront point ta fidélité. Mais le vivant, le vivant, icelui te confessera, comme moi aujourd'hui, et le père fera connoître ta vérité aux enfants. » Et ce qui est dit en V Ecclésiastique -. « La confession périt du trépassé comme s'il n'étoit point ; mais le vivant el«elui qui est sain louera le Seigneur. » Nous répondons qu'en tous ces passages il n'est point simplement parlé des morts qui sont décédés hors de ce monde selon la loi commune de nature ; il n'est point simplement dit que les louanges de Dieu cessent après la mort, mais il est signifié en partie que nuls ne chanteront louanges au Seigneur, sinon ceux qui auront senti sa miséricorde et bonté ; en partie aussi est signifié que son nom ne sera point glorifié après la mort. Car lors ses bénéfices ne sont annoncés entre les hommes comme ils sont sur la terre. Considérons ces choses l'une après l'autre , et les traitons par ordre , afin que nous remontrions aussi quel est le sens d'un chacun de ces passages. Il nous faut en premier lieu apprendre ceci, à savoir, que jà soit que bien souvent et quasi toujours la séparation de celte vie soit signifiée par la mort, et le sépulcre par ce mot d'enfer , néanmoins on trouvera assez de fois en l'Écriture que ces mots sont pris pour Tire de Dieu et réjection , en sorte qu'il est dit de ceux qui sont aliénés de Dieu , qui sont abattus du jugement de Dieu et brisés par sa main , qu'ils descendent en enfer, ou qu'ils habitent en enfer. A parler proprement , enfer ne signifie pas la fosse ou sépulcre, mais abîme ou confusion, comme

ceci : s Enfer a ouvert son âme et a englouti plusieurs» . Et combien qu'on trouve cette figure partout es saintes Ecritures , elle est toutefois principalement familière t'sPsaMmes: « La mort vienne sur eux, et qu'ils (Jesociident vifs en en fer. » Item : «0 mon Dieu! ne fais point le sourd , de peur que je ne sois fait semblable à ceux qui descendent en la fosse. » Ilem : « 0 Seigneur! tu as retiré mon âme d'enfer , tu m'as restitué la vie , afin que je ne sois de ceux qui descendent en la fosse. » Item : ï Les méchants en se revirant trébucheront en enfer, et tous les gens qui oublient Dieu. » Item : « Une s'en a guère fallu que mon âme n'ait habité en enfer , si le Seigneur ne m'eût baillé secours. » Item : «Nos os sont dissipés sur la gueule delà fosse. » Item : « Il a abaissé ma vie en terre, il m'a mis es lieux obscurs, comme ceux qui jadis sont morts. » Item , eu saint Luc , chapitre seizième, où il est parlé du mauvais riche : « Et élevant ses yeux quand il étoit es tourments en enfer» , etc. Item, en saint Matthieu, XI : s Et toi, Capernaum, qui as été élevée jusques au ciel, tu seras rabaissée jusques en enfer. » En tous ces passages , par mot d'enfer, le lieu n'est pas tant signifié , que la condition de ceux que Dieu a condamnés et adjugés en exil. Et c'est ce que nous confessons au symbole , que Jésus-Christ est descendu aux enfers , c'est-à-dire que le Père l'a plongé dedans toutes douleurs de mort pour l'amour de nous ; qu'il a souffert toutes les angoisses delà mort, et toutes afflictions ,tous étonnements et horreurs de la mort ; qu'il a été vraiment affligé , combien qu'il soit dit auparavant qu'il a été enseveli. Au contraire , il dit de ceux auxquels Dieu fait sentir sa miséricorde et bénignité, qu'ils vivent et qu'ils vivront, car le Seigneur a mandé bénédiction illec et vie atout jamais. » Item : « Afin qu'il rachète leurs âmes de mort et les entretienne en vie durant la famine. » Item : « Dieu t'arrachera de ton tabernacle et te rasera de la terre des vivants. » Item : « Afin que je chemine devant toi en la lumière des vivants. » Item : « Je plairai au Seigneur en la région des vivants. » Pour faire fin , contentons-nous d'un seul témoignage, lequel décrit l'un et l'autre si naïvement , que quaud nous ne dirions mot, si est-ce qu'il explique fort bien ce que nous voulons dire :« Lesquels se fient en leur grande vertu

et se glorifient en Fabondance de leurs richesses. Le frère ne rachète point : l'homme rachètera-l-il? Baillera-t-il quelque chose à Dieu pour son appointement et pour le prix de la rançon de son àme, et qu'il travaille à jamais, et vive jusques à la fin? Ne verra-t-il point la fosse quand il verra mourir les sages? Le fou et le niais périront enseml)le. Us ont élé mis comme brebis en enfer ; la mort les repaîtra , et les justes auront domination sur eux au matin. Aussi leur gloire viendra à faillir, et enfer sera leur domicile. Mais Dieu délivrera mon àme de la main d'enfer, quand il m'aura reçu. » Voici la somme : «Ceux qui ont mis leur espérance aux richesses et en leur vertu mourront finalement et descendront en enfer. Le riche et le pauvre, le fouet le sage, tous périront ensemble. Celui quia mis sa fiance au Seigneur sera délivré de la puissance d'enfer. »

Or, je maintiens que ces mots , mort et enfer, ne peuvent être autrement pris es versets des psaumes qu'ils mettent en avant et en ce cantique d'Ézéchias, et j'allerme que ceci peut èlre bien prouvé par certains arguments. Car, soit que Jésus-Christ, le fils de Dieu, qui est le chef des fidèles, soit que l'Église, qui est le corps de Jésus-Christ , parle en ces versets : « Feras-tu miracle», etc. Item: «Quel profit y a-t-ilen mon sang», etc., il a en horreur la mort comme une chose détestable et effrayante; il la fuit tant qu'il peut, et prie qu'elle ne lui soit envoyée : ce que fait aussi Ézéchiasen son cantique. Pourquoi est-ce qu'ils ont telle horreur pour ouïr seulement nommer la mort, s'ils ont cette certitude que Dieu leur est miséricordieux et favorable? Est-ce pource qu'ils ne doivent plus être rien? Mais ils échapperont de ce monde plein de troubles, de tentations fâcheuses, de toute inquiétude, pour venir à un souverain repos et bienheureux. Et pource qu'ils ne seront rien , ils ne sentiront point de mal , et en leur temps ils seront ressuscites à gloire, laquelle n'est point différée par leur mort ni avancée par leur vie. Tournons notre vue sur l'exemple des autres saints, pour voir si quelque chose semblable leur est advenue. Quand Noé meurt, il ne lamente point sa condition. Abraham ne gémit point. Jacob aussi, entre les derniers soupirs, s'éjouit de ce qu'il attend le salutaire du Seigneur. Job ne pleure point. Moïse, oyant que sa dernière

heure étoit prochaine, ne s'émeut point. Autant qu'on peut voir, tous ceux-ci emhrasscnt la mort d'un courage prompt et allègre. On trouve tant souvent ces réponses des (îdèles faites au Seigneur qui les appelle : « Me voici, Seigneur.» Il faut donc qu'il y ait quekjue autre chose qui contraigne Jésus-Christ et ses fidèles à faire telle complainte. Il ne faut point douter que, quand Jésus- Christ se présentoit pour nous à la peine , il n'ait comhattu contre la puissance du diable , contre les tourments des enfers et les douleurs de la mort, toutes lesquelles choses dévoient être vaincuesen notre chair, afin qu'elles perdissent le droit qu'elles avoient contre nous. Comme ainsi soitdonc qu'en ce combat il satisfit à la rigueur et sévérité de la justice divine, et bataillât contre les enfers, la mort et le diable, il invoqua son Père à ce qu'il ne l'abandonnât au milieu de si grandes détresses, qu'il ne le livrât point en la puissance de la mort, ne demandant autre chose à son Père sinoû que notre infirmité, laquelle il soutenoiten son corps, fût délivrée de la puissance du diable et de la mort. C'est ci notre foi , sur L-^uelle nous nous appuyons maintenant, que la peine du péché commis en notre chair, laquelle devoit être payée en cette même chair pour satisfaire à la justice de Dieu, a été acquittée et payée en la chair de Christ qui étoit nôtre. Christ donc ne fuit point la mort, mais cet horrible sentiment de la sévérité de Dieu, laquelle requérait qu'il fût chàlié de mort pour notre salut. Voulez-vous savoir de quelle affection cette voix est sortie? Je ne le vous saurois mieux exprimer que par une autre parole d'icelui même, quand il dit: « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu laissé? i> Il appelle donc ces morts et ensevelis et portés en la terre d'ouliiiaiice, délaissés de Dieu. En cette sorte, les saints, instruits par res[)ritde Dieu, n'useront point de ces voix pour détourner la mort et repousser Dieu qui les appelle, mais à celle fin qu'ils puissent éviter le jugement, l'ire et la sévérité de Dieu, par laquelle ils sentent que Dieu les châtie de mort. Et afin qu'il ne semble que je forge ceci de ma tète, je fais cette demande, à savoir si le fidèle appellera une mort sinq)le et naturelle, ire et étonuemenis de Dieu? Je ne pense point que nos dormeurs soient si impudents qu'ils osent affermer cela. Et toutefois le prophète interprète ainsi cette mort en ces mêmes passages : «Tes fureurs

ont passé sur moi, ô Dieu, el les étonnements m'ont troublé. » Et il ajoute beaucoup d'autres choses qui appartiennent à Tire de Dieu. 11 y a aussi un autre passage où il est dit : t Car son ire passe bientôt et en un moment, mais la vie est en son bon plaisir et bénévolence, » Mais j'exhorte les lecteurs de recourir au livre , aiin que, de ces deux psaumes entiers et de ce cantique, ils aient beaucoup plus certaine foi. Car, en cette sorte, ils ne seront point abusés, et quand et quand je gagnerai ma cause envers ceux qui les liront avec un bon et saint jugement. Nous concluons donc que la mort en ces passages-là est sentir l'ire et le jugement horrible de Dieu, et être étonné et troublé de ce sentiment. Ainsi Ézéchias, voyant qu'il délaissoit le royaume exposé aux opprobres et pillages des ennemis, et ne laissoit aucuns enfants desquels descendit l'attente des gentils, avoit son âme émue de ces choses, qui étoient signe du courroux et punition de Dieu, et non point de l'étonnement de la mort , comme de fait il mourut, après, sans requérir de vivre plus longtemps. En somme, je confesse que la mort, de soi, est un mal, vu que c'est une malédiction el peine du péché, et que d'un côté elle est de soi pleme d'étonnement et désolation , et que d'autre part, elle pousse jusques au dernier désespoir ceux qui sentent qu'elle leur est envoyée de Dieu se courrouçant el punissant. Il n'y a qu'un assaisonnement qui puisse adoucir celte si grande aigreur de la mort, à savoir, connoitre, au milieu des angoisses d'icelle, que Dieu est favorable elpère propice , et avoir Christ pour conduite et compagnie. Or, ceux qui n'ont point cet assaisonnement ont la mort pour confusion et perdition éternelle. Par quoi ils ne peuvent louer Dieu en la mort.

Or, quant à ce verset: « Les morts ne te loueront point», etc., c'est une conclusion des louanges du peuple rendant gi'àces à Dieu, d'autant qu'il avoit été défendu du danger par la main d'ieelui. Le sens donc est tel: si le Seigneur eût permis que nous eussions été opprimés et fussions tombés sous la puissance de nos ennemis, ils se fussent élevés contre sa majesté, et se fussent glorifiés qu'ils eussent vaincu le Dieu d'Israël. Mais maintenant, après que le Seigneur a réprimé et brisé l'orgueil des ennemis, après qu'il nous a délivrés de leur cruauté en main

forte et bras étendu , les gens ne pourront dire où est leur Dieu , lequel se montre être vraiment le Dieu vivant. Et sa miséricorde ne pourra venir en doute, laquelle il a manifestée si excellemment. Et ici ceux qui sont délaissés de Dieu, et qui n'ont point senti sa vertu et bénignité envers eux, sont appelés morts, comme s'il eût abandonné son peuple à la cruauté et félonie des méchants. Cette sentence est pleinement coniirmée par l'oraison qui est au livre du prophète Baruch : « 0 Seigneur, ouvre tes yeux et regarde, car les morts qui sont en enfer, des entrailles desquels l'esprit est retiré, ne donneront point d'honneur ni de justification au Seigneur; mais l'àme qui est triste à cause de la grandeur du mal et qui chemine courbe et foible et les yeux défaillants, et l'àme qui a faim , te donnera gloire et justice. » Là on peut bien voir sans doute que , sous le nom des morts, sont compris ceux qui sont affligés et abattus par la main de Dieu, et sont tombés en ruine , et que l'àme triste, courbe et foible est celle qui, étant destituée de sa propre vertu et ne s'appuyant sur la fiance de soi-même, a son refuge au Seigneur, l'invoque et attend secours de lui. Si on veut prendre toutes ces choses par une figure nommée description de personne, il y aura facile méthode pour venir à l'explication d'icelles, en prenant es personnes le fait, et entendant, sous ce mot de morts, la mort, en ce sens : le Seigneur n'obtient point louange de miséricorde et bonté quand il afflige et détruit, combien que les punitions soient justes; mais lors finalement il crée un peuple à soi pour chanter et célébrer la louange de sa bonté, quand il délivre ceux qui sont affligés, abattus et désespérés, et les redresse en espérance. Mais afin que nos dormeurs n'amènent point de cavillations, disant que nous recourons aux figures obliques, ces choses aussi peuvent être prises sans aucune figure.

En second lieu, j'ai dit qu'on concluroit mal et faussement de ces passages, que les saints, après la mort, ne font rien et cessent de louer Dieu. Mais plutôt louer c'est raconter et annoncer envers les autres les bénéfices de Dieu es quels il soit loué. Les paroles non-seulement reçoivent ce sens, mais aussi le requièrent. Car annoncer, et raconter, et donner le Père à connoître aux enfants, ce n'est point concevoir la gloire de Dieu en l'esprit et entende-

meut, mais célébrer de bouche, afin que les autres oyent. Que s'ils me veulent ici détourber de mon propos, et dire qu'il leur est licite de faire le même s'ils sont en paradis avec Dieu ( comme nous croyons) , je réponds à cela qu'être en paradis et vivre avec Dieu , ce n'est point que l'un parle à l'aulre et que l'un soit ouï de l'autre, mais seulement avoir la jouissance de Dieu, sentir sa bonne volonté, se reposer en lui. S'ils ont d'ailleurs quelques autres révélations, qu'ils les gardent bien. Quant à moi , je n'irai point chercher ces questions tortues qui servent plus à émouvoir contention qu'à avancer la religion et crainte de Dieu.

V Ecclésiastique ne tend point à ce, qu'il montre que les âmes des morts périssent. Mais quand il exhorte que de bonne heure et par occasion nous donnions louange à Dieu, quand et quand il enseigne qu'il n'est plus temps après la mort de le louer, c'est-àdire qu'il n'y a plus lieu de repentance. Que si quelqu'un d'entre eux murmure encore, disant : Il ne nous chaut point de ce qui doit advenir aux enfants de perdition, je réponds pour les fidèles qu'ils ne mourront point, ains vivront, et raconteront les œuvres du Seigneur. Ceux qui habitent en la maison du Seigneur le loueront à tout jamais.

Le sixième passage des Psaumes , c'est : « Je louerai le Seigneur en ma vie, et chanterai psaumes à mon Dieu tant qae j'aurai être. » Et ils argumentent en celle sorte : S'il doit louer le Seigneur en sa vie et tandis qu'il aura être, il ne le louera point après la vie, et quand il n'aura plus d'être. Comme je pense que c'est par jeu et par forme d'ébaltement qu'ils proposent ceci, aussi veux-je , pour l'amour d'eux, dire quelque chose par joyeuselé. Quand Œneas en Virgile promet à son hôtesse de reconnoître cette humanité qu'il avoit reçue d'elle, tant qu'il auroit souvenance de soi-même, signifie-t-il par cela qu'il se mettra cpielquefois en oubli ? Quand il disoit : « Tant que l'àme me battra au corps, B pensoit-il par cela qu'il reconnoitroit le bénéfice après la mort, en ses champs fabuleux? Jà n'advienne que nous leur permettions de faire ainsi violence à ce passage, de peur que (|uand et quand nous ne nous laissions vaincre à ce malheureux hérétique Helvidiiis. Je parlerai maintenant à bon escient. Et, aliu qu'ils

ne reprochent point que nous n'ayons autant fait qu'eux , je leur en rendrai cinq fois autant. « 0 Seigneur mon Dieu, je te confesserai à tout jamais. » Item : « Je louerai le Seigneur en tout temps. Ses bénéfices sont toujours en ma houche. » Item : « Je te louerai perpétuellement, pourtant que tu as fait ceci.» Item ; a Mon Dieu, mon roi, je t'exalterai, et bénirai ton nom à tout jamais. » Item : « Ainsi je célébrerai par psaumes ton nom perpétuellement. » Ils voient bien maintenant que David, qui leur étoit tantôt ami , leur fait ici ùprement la guerre. Rejetons donc ces arguments qui sont fondés sur la pointe d'une aiguille.

Le septième passage qu'ils allèguent , c'est : « Déporte-toi de m'affliger, et je serai remis en vigueur avant que je m'en aille et que je ne sois plus. » Ils conjoignent ce qui est dit en Job : « Laisse-moi un peu plaindre ma douleur , avant que je m'en aille, sans plus retourner, en la terre ténébreuse et couverte d'obscurité de mort, terre de misère et de ténèbres, où est l'ombre de mort, et n'y a nul ordre, mais l'horreur perpétuelle y habite. » Ceci ne fait nullement à propos ; car ce sont paroles pleines d'ardeur et de trouble de conscience, qui exprfment au vrai et représentent au vif comme en un tableau l'affection de ceux qui, étant vivement touchés de l'étonnement du jugement de Dieu, ne peuvent plus porter la main d'icelui. Or, ils prient que s'ils méritent que Dieu les rejette, pour le moins qu'ils puissent, tant peu que ce soif, reprendre haleine de devant le jugement de Dieu, duquel ils sont effrayés, et ce en extrême désespoir. Et ne se faut ébahir si les fidèles serviteurs de Dieu viennent jusqu'à ce point, car le Seigneur est celui qui fait mourir et qui fait vivre; qui fait descendre en la fosse et qui en fait remonter. Et ce mot : n'être point, signifie être aliéné de Dieu. Car s'il n'y en a point d'autres qui ait être que celui qui est, ceux qui ne sont point en lui n'ont point vraiment être, pourtant qu'ils sont perpétuellemenl confondus et rejefés de devant sa face. Davantage, je ne vois point que nous dussions être si grandement offensés de cette forme de parler, s'il est dit simplement des morts qu'ils ne sont plus, moyennant que cela se rapporte aux hommes. Car ils ne sont plus entre les hommes, ni devant les hommes , combien qu'ils soient devant Dieu. Ainsi , pour déclarer ceci en un mot,

102 OEUVRES FP.ANÇOISES

n'èlre point, c'est n'apparoilre point, comme ce qui est dit en Jérémie : « Voix de lamentation, de pleur amer, de gémissement, a été ouïe en Rama, de Rachel pleurant ses fils, et refusa d'être consolée sur eux, pour ce qu'ils n'étoient plus.

Venons maintenant à ce qui reste de l'histoire de Job, car nous en avons touché par-ci par-là, ainsi qu'il est venu à propos. Le premier est : «Pourquoi ne suis-je mort en la matrice? pourquoi ne suis-je péri aussitôt que je suis sorti du s'entre? Pourquoi "ai-je été tenu sur les genoux? pourquoi ai-je alluilé les mamelles? Car maintenant je serois gisant et me tairois, et reposerois en mon somne avec les rois et les conseillers de la terre, qui édilient pour eux des lieux solitaires ; ou avec les princes qui possèdent l'or et remplissent leurs maisons d'argent. Ou que n'ai-je été comme un avorton caché, ou comme les enfants qui n'ont pas vu la lumière ! Là, les méchants ont cessé de faire tumulte, et ceux qui ont vertueusement travaillé se sont reposés , et ceux qui jadis étoient prisonniers sont sans fâcherie, et n'oyent point la voix de l'oppresseur. Le petit et le grand sont là, et le serf y est affranchi par son seigneur. » Mais que sera-ce si je ramène contre eux le quatorzième chapitre d'Isaïe , où il introduit les morts sortant hors des sépulcres et allant au-devant du roi de Babylone, oîi il récite aussi leur propos : « Voici tu es abaissé comme nous » , etc. Car j'aurai aussi bonne couleur d'argumenter par cela que les morts ont sens et intelligence , qu'eux de recueillir par les paroles de Job, que les morts ont i)erdu tout sens. Mais je leur laisse telle faribole. Or, ce ne sera pas chose fort difficile (ie déclarer le passage qu'ils allèguent , sinon que nous nous voulions forger des labyrinthes de notre propre gré. Car Job étant pressé de merveilleuse affliction et presque défailli sous la charge, ne regarde sinon à sa misère présente, et non-seulement il la fait plus grande que toutes les autres, mais aussi il estime presque qu'il n'y en a point d'autre, il ne craint nullement la mort, ains il la désire, d'autant qu'elle apporte une condition commune à tous, qu'elle met fin aux dominations des rois et aux oppressions des serfs, et finalement qu'elle est le but de toutes choses , au(]uel un chacun se démet de la condition qu'il aura eue en ce monde; car, par ce moyen, il espère qu'il verra la fin

de sa calamité. Cependant il ne regarde point quelle façon de vivre on tient là, que c'est qu'il y devoit faire, que c'est qu'il y dcvoit endurer. Seulement, de toute ardeur d'esprit il désire le chanLiement de la condition présente , comme ont accoutumé ceux qui sont pressés et aflligés d'un A'éhément sentiment de douleur. Car si au milieu des grandes chaleurs d'été, nous jugeons que l'hiver est bénin et gracieux, et au contraire quand nous sommes poincts des froidures âpres de l'hiver, nous mettons tout noire désir après l'été, que fera celui, au prix, qui sent la main de Dieu lui être contraire ? Or, il ne se faut point ébahir si ceci ne peut être persuadé à nos gens, car ils frippenl des sentences coupées pour se munir, et ne visent point à la somme de toute l'œuvre. Mais j'espère que ma raison sera approuvée de ceux qui auront regardé toute cette histoire d'un œil droit.

Le second : « Qu'il le souvienne que ma vie n'est que vent, et que mon œil ne retournera plus pour regarder les biens. L'œil de celui qui me voit ne me regardera plus, et tes yeux sont sur moi et je ne subsisterai plus. Comme la nuée est consumée et passe, ainsi celui qui descend au sépulcre ne retournera plus. » Par ces paroles, Job pleure sa calamité devant la face de Dieu, et l'agrandit, comme celui qui n'a devant ses yeux aucune espérance de voir l'issue de son mal. 11 a ses maux devant soi qui le poursuivent jusques au sépulcre. Lors il lui vient en fantaisie qu'après sa vie misérable , il ne peut attendre qu'une mort aussi misérable. Car celui qui sent la main de Dieu lui être contraire, ne peut autrement penser. En amplifiant donc son mal , il émeut la miséricorde et se fait misérable devant Dieu. Or, je ne vois point que puissiez rien demander en ce passage outre ceci, sinon qu'il ne faut point attendre aucune résurrection, ce que je n'ai point délibéré d'éplucher maintenant.

Le troisième : « Il ne me reste que le sépulcre. » Ilem : « Toutes choses miennes descendront au plus pins profond d'enfer. » Cela est bien vrai , car il ne reste rien meilleur à celui qui n'a point Dieu favorable ( comme Job pensoit de soi alors ) , que le sépulcre, la fosse profonde et la mort. Après donc avoir fait long discours de toutes ses misères, il dit que la conclusion d'icelles, c'est la confusion. El c'est ci la fin et issue de ceux

lesquels Dieu frappe de sa main. Car la mort est en son ire, mais la vie est en sa bénignité et miséricorde. VEcclésiasIique a très-hien expliqué ceci quand il dit : « La vie de Thomme est en nombre de jours, mais les jours d'Israël sont infinis. » Mais pour ce que cet auteur n'a point ferme autorité, laissons-le là, et oyons le prophète enseignant fort bien ceci, disant : « Il a humilié ma vertu en chemin et a abrégé mes jours ; et je disois : « 0 Seigneur! ne me défais point au milieu de mes jours, car tes ans sont de génération en génération. Tu as jadis fondé la terre, et les cieux sont les œuvres de tes mains, lis périront, et tu seras permanent : et tous s'envieillirout comme le drap ; tu les changeras comme le vêtement. sJusques ici il a déclaré combien la condition des hommes est fragile et caduque, combien qu'il n'y ait rien sous le ciel qui soit ferme et stable , vu qu'eux aussi tendent à corruption et ruine. Il s'ensuit puis après : « Mais tu demeureras, et tes ans ne finiront jamais. Les enfants de tes serviteurs habiteront , et leur postérité sera établie en ta présence. » En ceci nous pouvons bien voir comment il conjoint le salut des fidèles avec l'éternité de Dieu. Toutes fois et quantes donc qu'ils nous mettront Job en avant, comme affligé de la main de Dieu, et presque tombé en désespoir, ne se proposant rien de reste que l'enfer et la mort, je répondrai que quand Dieu est courroucé , nous ne pouvons attendre autre issue , et que ceci est de sa miséricorde quand nous sommes tirés hors des gouffres de la mort.

Le quatrième : <i S'il met son cœur sur l'homme pour retirera soi son esprit et son souffle, lors toute chair défaudra ensemble, et l'homme retournera en poudre. » S'ils entendent ces paroles du jugement, comme s'il étoit dit que par l'ire de Dieu l'homme est dissous, abattu, confondu et réduit à néant, je leur en accorderai plus qu'ils n'en demandent. S'ils entendent que l'esprit, c'est-à-dire l'àme , retourne à Dieu par la mort, et que le souffle , c'est-à-dire la vertu du mouvement ou agitation vitale se part de l'homme, je ne contredis point à cela. S'ils débattent que l'àme périt, j'y résiste fort et ferme , combien aussi que l'hébreu a un peu autrement. Mais, me contentant d'avoir repoussé leurs cavillations , je ne poursuivrai point plus avant.

Us dardent d'autres (lèches; mais elles sonl rebouchées et ne blessent point, et si n'étonnent pas beaucoup. Car ils allèguent quelques passages qui ne font rien à propos, et des livres (|ui n'ont point d'autorité certaine, comme du quatrième d'iË"*dras et du deuxième ùcs AJachabces. Pour tout cela, nous ne voulons répondre autre chose, sinon ce que nous avons traité ci-dessus de la résurrection. Combien qu'en toutes ces choses ils montrent ouvertement combien ils sont impudents et du tout déboutés , vu qu'ils osent bien tirer à eux Esdras qui fait entièrement pour nous. Et quant aux livres des Machabées , ils n'ont point honte de les produire pour maintenir leur cause, où Jérémie, après sa mort, prie le Seigneur pour le peuple bataillant ; où prières sont instituées pour les trépassés , à celle fin que par icelles ils soient absous de leurs péchés. Par aventure ont-ils d'autres arguments, mais ils ne sont encore venus à ma connoissance, comme de fait je n'ai point encore vu toutes leurs gloses et songes. Je n'ai rien laissé que je sache qui puisse faire varier les sfmples et les ébranler. Je désire derechef que tous ceux qui liront ceci se souviennent que les anabaptistes ( lesquels il me suffit d'avoir ainsi nommés pour dénoter toutes sortes de méchancetés horribles) sont auteurs de cette belle doctrine ; car nous devons avoir pour suspect ( et à bon droit ) tout ce qui sortira d'un tel retrait et d'une telle boutique, qui a forgé et forge tous les jours tant de choses monstrueuses.

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