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NOUVELLE DU « GRASSO LEGNAJUOLO

De tout temps, la farce a été goùlce en Italie. Sur ce sol lalin d'origine et de culture, où tant de tragédies se déroulèrent, l'esprit s'est révélé caustique et enjoué, apportant aux heures les plus moroses, une sorte de « gouaille » qui s'est muée en tradition. Les histoires galantes ou comiques du Z)ecameron de Boccacio et les anecdotes du Trecento novelle, de Sacchetli, fourmillent de facéties et de tours plaisants joués tantôt à des prêtres ou à des moines, tantôt à des particuliers. Mais ce n'est rien, si l'on compare la franche gaieté de ceuxci à la fantaisie élincelante des écrivains de la P«.enaissance. Tout prend alors un tour malicieux et c'est à peine si, dans les Soupers d'un Grazzini, l'on peut dégager autre chose qu'une raillerie mal dissimulée.

Des types naîtront par la suite, de ce rcélange d'ohservation aiguë et de sempiternelle gausserie, lesquels alimenteront tout l'art italien.

Le théâtre lui-même deviendra un motif d'infinies variations de ce thème ironique et vulgaire, prodiguant à la fois le rire et la douleur : opposition éternelle, qui lient au sang de la race plutôt qu'à ses ressources d'imagination.

De la Calandra de Bibbiena et de la Mandragore de Machiavel aux nouvelles joyeuses d'un Firenzuola, d'un Bandello ou d'un Malespini, il n'y a guère que les limites d'un

genre à un autre. L'esprit en fut si pénétré que la satire naquit de toutes parts qui vint influencer notre littérature, et constituer en partie cette ironie dite nationale, que deux siècles pervertirent et transformèrent en scepticisme.

Parmi tant de textes où il serait bon de reconnaître des origines, un seul paraît avoir contribué plus qu'aucun à cette évolution. On en découvre la trame par analogie, dans bon nombre de récits postérieurs. Il s'agit de celte nouvelle du Grasso Legnajuolo dont l'auteur est resté anonyme jusqu'à ce jour, quelques recherches qu'on ail faites pour le retrouver. Elle fut publiée de nombreuses fois en Italie, et, traduite en français, parut uniquement dans la Revue de Paris, de 1882 (i"^* série, novembre). C'est cette traduction même, modèle de concision et d'élégance facile, bien qu'intégrale, que nous donnons ici. Nous la faisons précéder de quelques notes de son traducteur, Ch. Lenormant, qui nous dispenseront de tout commentaire préalable et superflu. Puisse le lecteur y trouver sa complaisance.

« L'intérêt qu'offre le Grasso Legnajuolo, est-il écrit, n'est pas moindre que celui des autres nouvelles italiennes, si l'on y cherche la peinture des mœurs florentines à l'époque où cette ville réunissait tant d'illustrations dans tous les genres et surtout dans les arts. C'est une charge d'atelier dont Brunelleschi est l'àme, Brunelleschi, l'auteur de la coupole de Sainte-Marie del Fiore, et le restaurateur de l'architecture classique. A côté de Brunelleschi paraît Donatello, le plus grand sculpteur de l'Italie au quinzième siècle; et parmi les autres persécuteurs du pauvre Grasso, dont le souvenir s'est conservé jusqu'à nous, on compte encore un Michelozzi, l'architecte du palais Riccardi, la merveille de Florence, un Luca délia Robbia, celui qui par ses bas-reliefs de terre cuite renouvela l'ancienne réputation des Etrusques en ce genre. Cela vaut bien, au moins quant à l'importance des personnages, le Buffalmacco de Boccace et son Calandrino, si stupide que les tours dont il est victime en perdent presque tout leur prix.

Nous voyons encore paraître dans le récit du Grasso un Jean Huccellaï, probablement l'aïeul du Ruccellaï, auteur du poème des Abeilles; il représente ici le noble Florentin dans ses rapports de protection et de plaisir avec les grands artistes de l'époque; enfin, la victime de la cruelle mystification racontée avec tant de gaieté est un de ces hommes à demiartistes et à demi-artisans, un individu obscur de ce peuple de talentjdont les moindres productions font aujourd'hui le désespoir du plus habile.

« Vanter le Grasso Lerjnajuolo avec si peu de restriction, c'est faire d'avance abnégation complète de mes prétentions de traducteur. La fidélité la plus scrupuleuse est tout ce dont je puis répondre : quant à la couleur du récit il faudrait un Rabelais ou un Nodier pour la reproduire; ce sera ma faute, et ma faute tout entière, si l'on pense, après m'avoir lu, que j'ai trop vanté l'original.

« ... Les deux seules choses que le lecteur aura quelque difficulté à comprendre, c'est d'abord le titre, l'expression de legnajuolo, remplacée actuellement dans la langue par celle à&falegname et qui désigne simplement un menuisier; c'est ensuite dans le texte le mot de tarsie, appliqué à un procédé depuis longtemps hors d'usage, et qui consistait à exécuter des ornements, des perspectives et même des tableaux^ au moyen d'une marqueterie de bois de diverses couleurs. Les stalles de plusieurs églises de l'Italie offrent encore des exemples remarquables de cette espèce de mosaïque. »

BIBLIOGRAPHIE

Editions. — Composée à la fia du xv« siècle, la nouvelle du Grasso Legnajaolo parut pour la première fois dans l'édition du Decameron de Boccacio. donnée à Florence par Giunti, en i5i6. Elle a été publiée ensuite dans le Boccacio d'Aide {i522); mais c'est vraisemblablement à l'année i554 qu'il en faut faire remonter la première édition. Voici d'ailleurs le détail de toutes les éditions connues de cet ouvrage : — Noveila del grasso Legnaiuolo, cosa mollo piaceuole, et ridicolosa, Fireaze, s. n. d'impr., nel inese

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di Gennaerio {sic) i554 (Frontispice). — La même, Firenze, s. n. d'impr. i566, in-4" (Fig- sur bois). — La même, Firenze, s. D. d'impr., 1567 (Frontispice). — La même, s. n. d'impr., iB'jG, in-4° (Frontisp.). — Les mêmes, Firenze, Giovanni Baleni, i585, in-zj", et ensuite i588, in-4''. — La même, Firenze, per Zanobi Pignoni, i6o3, in-4» (Signalée par Moreni). — Noveïla del Grasso Legnajuolo, cosa molto piacevole e ridicoLosa, Firenze, Bisticci, i6o3, in-4° (Frontispice). — La même, Firenze, Stefano Fantucci Fosi, aile Scalee di Badia, 1606, in-4°. — La même, Firenze, s. n. d'imp., i6i6, in-4. — La même, Firenze, aile scalee di Budia, s. d. (comm. du 3(vii* s.), in-4''. — Les mêmes, Firenze, Sermarlelli, 1622, in-4°> et 1628, in-4°. — Novella antica del Grasso legnajuolo in para toscane favelLa ed ora ritrovata vera istoria da Domenico Maria Ma>ni, Accademico Fiorenlïno ; e da esso illustrata, e coW aiuto di buoni testi emendata. In Firenze (sans nom d'ed.), MDCCXXXXIV,in-4°. — Novella del Grasso legnajuolo restitvita ora alla sua integriia, Firenze, per il Magheri, 1820, in-4° (Portrait du Grasso). Edition donnée par Domenico Moreni qui y a joint une bonne préface et y a ajouté un dialotijue entre le Grasso, Brunelleschi, Donatello et autres. — Novella del Grasso legnajuolo risconirata col manoscrittoe pur gâta da molli e gravissimi errori, Firenze, Felice Le Monnier, i856, in-i6 (Cf. P.\p.\nti et Passano).

Recueils collectifs. — Le Grasso Legnajuolo se trouve dans les ouvrages suivants : Libro di Novelle e di bel parlar gentile, etc., Fiorenza, Giunti, 1570, Firenze [Napoli], 1724, Firenze, Vanni, 1778-1782, Torino, Davico e Picco, 1802, Napoli, de Marco, i843 ; IV* volume du Novelliero Italiano, de Zanelti, Venezia, Pasquali, 1754; Novelle di alcuni autori fiorentini, Londra, Bancker, 1796 ; puis Milauo, Silvestri, i8i5; Firenze, Borghi, i833, Torino. Cu^ini Pomba, i853 ; Novelle scelle dal Boccacio, etc , Londra, Nardini, 1802 ; Novelle di varj autori con note, Milano, Classici ilaliani, 1 8o4 ; !"■ vol. de la Scella di Novelle de' pià eleganti scrittori ilaliani, etc., Milauo, Fusi, 1812 ; pr vol. de Novelle scelle dai pià celcbri autori ilaliani, etc., Torino, Vedova Pomba, 1821 ; Novelle di Franco Sacchetti e di altri, Venezia, Alvisopoli, i83o; !"■ vol, de Novelle scelle dai piii celebri autori ilaliani, etc., Torino, Giuseppe Pomba, i83o; Â^ovellatorepiacevole,MûaLno, Schiepatti, i83o; dans le i<=' vol. de Novelle di Varj autori, Milano, Bettoni. i83i (tirage à part de Scelle Novelle antiche e moderne, etc.); Novelle di vari autori per far ridere le brigate, Milano, Silvestri, i84o, BoIogna,Romagnoli. 1870 ; Novelle venti del Borcaccio, etc., Napoli, 1843 ; Venti novelle del Boccaccio, etc.; Napoli, Saullo, i8.ô3 ; réim-

?ression : Napoli, Morano, 1870; et le Tesoro dei Novellieri itaiani, etc.. Parigi, Baudry, 1847.

Traduction. — Le baron de Guenifey. au dire de Passano, traduisit cette nouvelle en français et la publia à la suite de son livre : Histoire de Romeo Monïecchi et de Juliette Cap/ietlelti,e\.c. Paris, Ftuirnier. i836. Nous n'avons pu nous procurer cet ouvracre. 7— Nouvelle du « Grasso Legnajuolo », traduite par Ch. Lenormant^ Revue de Paris^ i8Cj, I" gf'ric fnovcu^bre).

GRASSO LEGNAJUOLO

Dans la cité de Florence, l'an de Notre-Seig-neur i4o9> un dimanche soir, certaine partie de jeunes gens se trouvait, comme il est d'usage, à souper dans la maison d'un gentilhomme nommé Thomas de Pecori, personne de bien et d'honneur, d'humeur joyeuse, et qui volontiers se trouvait en compagnie ; et le souper fini, tous rassemblés autour du feu, causant de maintes choses, comme il arrive en telles rencontres, l'un d'eux se prit à dire : « D'où vient que ce soir Manetto Ammanati n'a pas voulu venir avec nous, et que, malgré nos prières, il n'a pas été possible de l'amener ? » Ce Manetto était et est encore un faiseur de tarsie ; il avait sa boutique sur la place Saint-Jean, et on le tenait pour un très bon maître en ce genre de travail, spécialement pour faire de jolies tables à l'usage des dames ; c'était un homme de vingthuit ans, joyeux compagnon, d'un naturel plutôt porté au débonnaire, et parce qu'il était gros et trapu, on l'appelait il Grasso. C'était sa coutume de se trouver parmi ses compagnons, qui tous étaient d'humeur réjouie et se donnaient ensemble du bon temps. Le Grasso, soit pour quelque affaire qu'il avait, soit par bizarrerie, ce qui lui arrivait souvent, soit enfin par toute autre raison, ne voulut jamais ce soir-là, qifoi qu'on lui

dît, se réunir à ses amis. Ils discutaient donc ensemble le motif de cette absence, et, ne pouvant le deviner, quelque peine qu'ils se donnassent, ii,> tombèrent tous d'accord que ce refus provenait d'autre chose que de la bizarrerie du personnag-e, et comme ils se tenaient pour un peu honnis de l'aventure, celui qui avait le premier pris la parole s'écria : « Eh ! que ne lui faisons-nous aussi quelque bourde, à telle fin qu'il ne s'habitue pas dans ses caprices à nous fausser compag-nie. — Quoi ! reprit un des autres, lui faire payer à souper ou quelque semblable plaisanterie ? » Du nombre des convives de cette soirée se trouvait Philippe Brunelleschi, qui par son mérite était et doit être, je crois, assez connu ; il était intime de Grasso, et bien au courant de ses façons. C'est pourquoi étant resté quelques momens à délibérer dans son esprit qu'il avait bien avisé, Brunelleschi se prit à dire : « Camarades, si nous voulons, le cœur me dit que nous jouerons au Grasso un bon tour, et tel que nous en tirerons un très grand plaisir : ce qu'il nous faut faire, je pense, c'est de lui donner à croire que de lui-même il est chang-é en un autre, et qu'il n'est plus le Grasso, mais un homme tout différent. » A quoi la compag-nie répliqua : « Voilà qui est impossible à faire. » Mais Philippe, ayant déduit ses raisons et arg"uments en homme subtil qu'il était, leur démontra comment la chose était exécutable, et ils se mirent en conséquence à arrêter les moyens et la marche que chacun devait suivre pour donner à entendre au Grasso qu'il était un certain Mathieu, un autre de leurs compag-nons. Le commencement de l'attaque eut lieu le lendemain au soir ; ce fut Brunelleschi, plus intime avec le Grasso qu'aucun des autres, qui, à l'heure où les artisans ont coutume de

fermer leurs ateliers, s'en alla à celui de Grasso et, comme il y eut fait un bout de causerie, voici courir en hâte un garçon qui demande : « Philippe Brunelleschi ne hante-t-il pas cette boutique, et n'y est-il pas à présent ? » Sur quoi Philippe s'avança et dit que c'était lui, s'informantde la cause qui le faisait ainsi quérir. «C'est, répondit l'apprenti, qu'il vous faut venir sur-le-champ à votre maison ; depuis deux heures votre mère a été prise d'un e;-rand mal. Accourez donc au plus vite; car elle est quasi morte, a Philippe faisant mine d'éprouver un g-rand chagrin de cet accident : « Dieu m'assiste!» s'écria-t-il ; et il prit congé du Grasso. Le Grasso mû d'amitié lui dit : « Je veux venir avec toi pour t'aider dans l'occurrence, ce sont cas où l'on ne doit pas épargner ses amis. » Mais Philippe lui rendant grâce : « Je ne veux pas pas que tu viennes à cette heure ; s'il en est besoin, je te ferai appeler. »

Etant donc parti et feignant de retourner chez lui, Philippe fit une volte et vint au logis du Grasso, lequel était en face de Santa Reparata, et ayant ouvert la porte avec un couteau, il entra dans la maison et s'enferma au verrou, de façon à ce que personne ne pût le suivre. Or le Grasso avait sa mère, qui depuis quelque temps était allée à Polverosa dans sa métairie pour y faire la lessive, et devait de jour en jour rentrer en ville. Notre homme, ayant donc fermé sa boutique, se mit à faire quelques tours sur la place de Saint-Jean, pensant toujours à Philippe, et ayant compassion de sa mère. Voyant qu'il était déjà une heure de nuit il se dit en lui-même : « Philippe n'aura sans doute plus besoin de moi, puisqu'il ne m'a pas envoyé quérir; » et il prit le chemin du logis. Arrivé à la porte,qui avait deux marches, il vou-

lut l'ouvrir ; mais l'ayant essayé plusieurs fois sans en venir à bout, il s'aperçut que l'huis était fermé en dedans. Il se mit donc à heurter en disant : « Qui est làhaut? Ouvrez-moi! » s'imag-inant que sa mère était revenue de la campagne et avait refermé la porte sur elle, soit par quelquemotif,soits3.ps s'en apercevoir elle-même. Philippe qui était dans la maison s'étant avancé au haut de l'escalier : « Qui est là? dit-il en contrefaisant la voix du Grasso. — Ouvrez-moi, » répondit l'autre. Philippe, qui prenait pour lui le rôle du Grasso, fit semblant de reconnaître Mathieu, celui qui dans leur complot devait passer pour le Grasso lui-même. « Ah! Mathieu, reprit-il, laisse-nous en repos ; je n'ai que trop de souci ; car tout à l'heure Philippe Brunelleschi étant à ma boutique, on est venu lui dire que sa mère était tombée en dang^er de mort, cela me fait passer une triste soirée. » Puis se retournant il continua : « Dame Jeanne (c'était le nom de la mère du Grasso), faites en sorte que je soupe ; car c'est pour vous grand'honte que depuis deux jours vous deviez être ici, et que vous arrivez maintenant à la nuit close ; « et il ajouta quelques propos en g-rommelant, contrefaisant toujours la voix du Grasso. Le Grasso entendant ainsi gronder et croyant reconnaître sa propre voix : « Qu'est-ce que cela ? dit-il, il semble que celui-là qui est là haut soit moi-même ; il prétend que Philippe était à sa boutique quand on lui vint dire que sa mère était malade, et de plus il cherche noise à dame Jeanne. Il faut que je n'aie pas ma tête à moi. » Et descendant les deux marches, il se tirait en ai'rière pour appeler par les fenêtres, quand survint, selon le plan arrêté, un certain Donatello, faiseur de fîg-ures en marbre, et grand ami du Grasso. Et, s'apprqcUant de lui.

entre chien et loup comme il faisait alors : « Si c'est le Grasse que tu cherches, Mathieu, il vient de s'en retourner au log-is. » Et il disparut. Le Grasso fut d'abord étonné de s'entendre appeler Mathieu, mais la fin du propos le mit hors de lui-même ; et tirant à Ja place de Saint-Jean, il se disait à part lui : « Je resterai tant ici qu'il passera bien quelqu'un qui me reconnaîtra, et dira qui je suis. » Et comme il était dans cette perplexité, voici venir, ainsi qu'il était convenu, quatre recors et un huissier du tribunal des marchands, et avec eux un créancier de ce même Mathieu, dans la personne duquel le Grasso commençait à se croire transformé. Ce créancier s'approcha donc du Grasso, et se tournant vers l'huissier et les recors il s'écria : « Emmenez-moi cet homme ; c'est Mathieu, mon débiteur. A force d'en suivre la trace, j'ai donc fini par le joindre, » Aussitôt dit, aussitôt fait ; l'huissier et les recors se jettent sur lui, et commencent à le pousser devant eux. Le Grasso se retournant vers celui qui le faisait arrêter lui disait : c< Qu'ai-je de commun avec toi pour que tu me lances les recors ? Commande-leur de me lâcher ; tu commets une méprise ; je ne suis pas celui que tu penses ; et c'est mal à toi de me faire cet affront, puisque nous n'avons rien à démêler ensemble. Je suis le Grasso, le faiseur de meubles, et je ne suis pas Mathieu, et je ne sais quel Mathieu tu viens nous dire. » Et comme il était g-rand et robuste, il s'apprêtait à tomber sur eux ; mais ils le prirent aussitôt par les bras, et le créancier s'étant approché et le reg^ardant dans le blanc des yeux : « Qu'est-ce? dit-il, tu n'as avec moi aucune affaire. Non, je ne reconnais pas Mathieu, mon débiteur ! je ne sais pas non plus q[ui est Grasso le faiseur de meubles ! Tu

es hel et bien écrit sur mes livres, et voilà plus d'un an que j'ai obtenu contre toi sentence à ta confrérie. Tu fais bien mauvaise paie, de te donner pour un autre que Mathieu ; mais tu auras plus tôt fait de t'acquitter que de te contrefaire. Emmenez-le toujours, et nous verrons si tu seras toi-même. » Et ainsi, tout en grondant, ils le conduisirent à la g-eôle des marchands. C'était quasi l'heure du souper, aussi ne rencontrèrent-ils en chemin personne qui le reconnût.

Arrivés à la geôle, l'huissier feig-nit de l'écrouer au nom de Mathieu, et on le mit sous les verrous. Tout aussitôt les autres prisonniers qui avaient entendu le bruit du dehors quand on l'avait arrêté, et l'avaient plusieurs fois ouï nommer Mathieu, pendant qu'on le menait en prison, sans savoir qui il était réellement, s'écrièrent à la fois : « Bon soir, Mathieu ! — Que veut dire ceci'? » Le Grasso s'entendant ainsi appeler par tout le monde commença à ne plus guère douter qu'il ne fût Mathieu, et, répondant à leur salut, il ajouta : « Je dois quelque argent à quelqu'un qui m'a fait prendre, mais je m'acquitterai demain de très bonne heure ; » et il était tout chargé de confusion. « Tu vois, Mathieu, reprirent les prisonniers, nous allons souper ; partage notre écot, et puis demain matin tu régleras ton affaire. Mais souviens-toi qu'ici on reste toujours plus longtemps qu'on ne croit. »

Le Grasso soupa donc avec les prisonniers, et, le souper fini, l'un d'eux lui offrit la moitié de son grabat: « Allons, Mathieu, arrange-toi ce soir du mieux que tu pourras, et demain, si tu sors, tant mieux, sinon tu feras bien d'envoyer quérir des draps à ton logis. » Le Grasso le remercia, et, s'étant arrangé pour dormir, il

commença fortement à penser et à se dire : « Que doisje faire, si du Grasso je suis devenu Mathieu ? car enfin je ne puis plus douter que je ne le sois, par tant de sig-nes que j'en ai vus. Si j'envoie à la maison chez ma mère et que le Grasso s'y trouve, ils se moqueront de moi, et diront que je suis devenu fou. D'autre part, il me semble que je suis toujours le Grasso. » Et il resta ainsi jusqu'au matin sans presque fermer l'œil, se croyant tantôt le Grasso, et tantôt revenant à l'idée qu'il était Mathieu ; tant qu'enfin il se leva et se posta au guichet qui joig-nait la porte de la prison, tenant pour indubitable qu'il passerait par là quelqu'un qui le reconnaîtrait. Comme il était ainsi de pied ferme, un jeune homme entra dans l'office des marchands ; c'était Jean, fils de messire François Ruccellaï ; il faisait partie de leur société, et, s'étant trouvé au souper précédent, il avait pris part à la conjuration burlesque. Ses relations avec le Grasso étaient des plus fréquentes ; il lui avait commandé un socle pour une madone, et même le jour d'avant il était resté assez long-temps à sa boutique pour le presser, et le Grasso lui avait promis de lui livrer le socle sous quatre jours. Ce Ruccellaï étant entré, comme nous l'avons dit, dans l'office des marchands, mit le nez à la porte sur laquelle donnait le g-uichet des prisonniers, alors placé au rez-de chaussée. Le Grasso, qui g-uettait à la grille, ayant aperçu Ruccellaï se mit à lui faire sig-ne ; mais celui-ci, comme s'il ne l'eût vu de sa vie: « Qu'as-tu à rire, camarade ? — Rien, rien, répondit le prisonnier. Connaîtriez-vous seulement un certain Grasso, qui a sa boutique là derrière sur la place de Saint-Jean et qui travaille en tarsie ? — Comment, dit Ruccellaï, si je le connais"? c'est mon grand ami, et même je veux aller dece

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pas chez lui pour un peu d'ouvrag-e que je lui ai donné. — Oh! bien, reprit le Grasso, faites-moi un plaisir; puisqu'une autre affaire vous appelle chez lui, dites-lui qu'un de ses amis est enfermé a la geôle, et qu'il lui rendrait service de venir lui dire un mot. — Oui, dit Ruccellaï, qui ne le quittait pas des yeux et étouffait d'envie de rire, je vais m'acquitter de ta commission. » Et il retourna à ses affaires.

Resté à la fenêtre de la prison, le Grasso disait en luimême : « A cette heure je puis être certain que je ne suis plus le Grasso et que je suis devenu Mathieu. Au diable la destinée ! car si je dis ce qui m'arrive on me tiendra pour fou, et les polissons me courront après; et si je m'en tais, il en résultera cent erreurs comme celle qui m'a conduit hier soir en prison. De toutes façons, je suis mal! Voyons pourtant si le Grasso va venir : car s'il vient, je lui raconterai la chose, et nous verrons ce que tout cela veut dire. » Mais il avait beau attendre et se creuser la tête, personne ne vint, et le pauvre homme, s'étant retiré pour faire place à un autre, se mit, les mains croisées, à examiner la muraille ou à compter les solives du plafond.

Parmi les détenus se trouvait alors un jug-e, homme de mérite, dont nous nous dispenserons de rappeler le nom. Ce jug-e, bien qu'il ne connût pas le Grasso, le trouvant néanmoins si mélancolique et croyant que c'était sa dette qui causait son chagrin, s'efforçait par tous les moyens de le réconforter : « Eh! mon cher Mathieu, te voilà si triste qu'il ne faudrait pas davantage pour en mourir; et pourtant, d'après ce que tu dis, cette dette est peu de chose. Il ne faut pas ainsi se laisser aller à la mauvaise fortune. Que ne fais-tu venir un

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ami ou un parent, et que ne cherches-tu à l'acquitter ou à t'arrang-er de façon à sortir de prison, au lieu de t'abandonner ainsi à ton chagrin? » Ces paroles de consolation décidèrent le Grasso à confier son aventure à celui qui lui montrait un si bon cœur. Il le tira donc dans un coin de la prison et lui dit: « Messire, bien que vous ne sachiez pas qui je suis, je vous connais parfaitement et sais que vous êtes un honnête homme.» Et il lui raconta par le menu son histoire depuis le commencement jusqu'à la fin, pleurant quasi tout le long" de son récit, qu'il termina en le priant de deux choses, la première de ne jamais dire un mot de tout cela à personne ; la seconde, de lui donner quelque conseil et de lui indiquer un remède à sa situation. Puis il ajouta : « Je sais que vous avez long-uement étudié, lu dans beaucoup de livres et histoires antiques où beaucoup d'aventures sont écrites; en avez-vous jamais trouvé une semblable à celle-ci ? »

Lejug'e, ayant ouï ces paroles, vit qu'il fallait de deux choses l'une : ou que cet homme fût fou, ou qu'on l'eût joué, ce qui était vrai. Il se hâta donc de répondre qu'il avait lu beaucoup d'histoires de g"ens devenant autres qu'eux-mêmes, et que le cas n'était certes pas nouveau. A quoi le Grasso reprit : « Or, dites-moi, si je suis devenu Mathieu, qu'est-ce que Mathieu est devenu ? — Le Grasso à coup sûr. — Bien; je voudrais un peu le voir pour me mettre l'esprit en repos. »

Cette conversation les avait menés quasi jusqu'à l'heure de vêpres, quand les deux frères de Mathieu vinrent à la g'eôle et demandèrent au greffier si un de leurs frères du nom de Mathieu ne se trouvait pas parmi les détenus, et pour quelle somme on l'avait arrêté,

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leur intention étant de payer pour lui comme ses proches et de le tirer de prison. Le g-reffier, g-rand ami de Thomas de Pecori, et qui savait par conséquent toute la trame, répondit qu'il était vrai ; et, faisant semblant de feuilleter son registre, il ajouta: « C'est pour telle somme à la requête de tel. — Bien, reprirent-ils, nous voulons lui dire un mot, puis nous ferons en sorte de payer pour lui. » Et s'étant approchés delà prison, ils s'adressèrent à un détenu qui se tenait à la fenêtre: « Eh', l'ami, dis à Mathieu que ce sont ses deux frères qui viennent le tirer de prison et demandent aie voir. » La commission faite, le Grasso vint à la geôle et les salua. Sur quoi Taîné des deux frères lui tint ce discours : « Tu sais, Mathieu, si nous t'avons épargné les avertissemens sur ta mauvaise conduite ; nous te répétions sans cesse : Prends garde, Mathieu; tu vas chaque jour t'endettant avec l'un ou avec l'autre, et tu ne paies personne ; car les dépenses du jeu et les autres ne te permettent pas de mettre un sou en réserve. Maintenant te voici en prison^ et pourtant tu sais si nous sommes riches et s'il nous est possible de payer chaque jour pour toi, qui as fini par consumer un trésor, à force d'extravagances ; c'est pourquoi nous t'avertissons que, si ce n'était pour notre honneur et pour le désir que notre mère en témoigne, nous te laisserions croupir ici quelque temps, afin de t'en donner l'habitude. Mais pour cette fois encore nous avons résolu de te tirer d'affaire et de payer pour toi. Sois certain néanmoins que si tu t'y laisses jamais prendre tu y resteras plus longtemps que tu ne voudras ; que cela te suffise. Pour qu'on ne nous voie pas de jour par ici, nous viendrons ce soir à VAve Maria te chercher, quand il y aura moins de monde, afin que nos misères restent cachées

et que nous n'ayons pas à roug-Ir de toi. Le Grasso leur répondit avec douceur qu'il ne se conduirait plus comme par lo passé, qu'il renoncerait à. ses folies et ne ferait plus de honte à son nom, les priant, pour l'amour de Dieu, de ne pas l'oublier quand l'heure serait venue. Ceuxci, en le qTiittant, lui promirent d'être exacts au rendezvous. Le Cirasso, rentré dans la prison, dit au jug^e : « La chose va de plus fort en plus fort. Voilà-t-il pas que deux frères de Mathieu sont venus me trouver, de ce Mathieu aux lieu et place duquel je suis. Ils m'ont adressé la parole comme si j'étais Mathieu lui-même ; et après m'avoir admonesté .sévèrement ils m'ont promis de venir me tirer d'ici à VAve Maria. » Puis il ajouta: « Mais quand je serai dehors, que devicndrai-je? Impossible de retourner chez moi ; car si le Grasso s'y trouve que dirai-je que je ne sois tenu pour fou? Et pour y être ce Grasso, la chose n'est que trop certaine: car s'il n'y était pas^ ma mère enverrait en quête de moi, au lieu que, l'ayant auprès d'elle, elle ne s'aperçoit pas de son erreur. Le juge se tenait à quatre de ne pas éclater et s'amusait à merveille. « Garde-toi bien d'y retourner, disait-il; va plutôt avec ceux qui se disent tes frères, et vois où ils te mèneront et ce qu'ils feront de toi. »

Pendant qu'ils conversaient ainsi, la nuit s'approchait, et les deux frères revinrent à la g-eôle. Gomme ils eurent fait mine d'acquitter la dette et les frais, le greffier se leva avec les clefs de la prison, et s'étant approché il appela Mathieu. « Me voici, messire répondit le Grasso. » — « Tes frères ont payé la dette reprit le greffier; partant te voilà libre. » Et il lui ouvrit les portes de la prison. Il faisait déjà très sombre quand le Grasso sortit etse raitCQ devoir de suivre les deux frères do Mathieu,

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qui demeuraient k Sainle-Fclicilé ; ils l'amencrent chez eux dans une salle basse et lui dirent de les y attendre jusqu'à riieurc du souper, comme s'ils avaient craint de causer du chagrin à leur mère en le lui présentant. Il y avait là une petite table toute préparée auprès du feu ; un des frères tint conipag-nie au Grasso, l'autre s'en alla chez le curé de Sainte-Félicité, leur pasteur, un brave homme s'il en fut, et lui dit : « Messire, je viens à vous avec conBance, comme un voisin doit en ag-ir avec son voisin. De trois frères que nous sommes, il y en a un nommé Mathieu qui hier fut emprisonné pour dettes à la g-eôle des marchands ; mais il a pris tant de chag-rin de cette mésaventure qu'il semble que sa pauvre tête en ait déménagé. C'est sur un point seulement que son bon sens l'abandonne. Fig'urez-vous qu'il s'est chaussé la cervelle de l'idée d'être devenu une toute autre personne que Mathieu, notre frère. Ouïtcs-vous jamais plus sing'ulière manie ? Il soutient qu'il est un certain Grasso faiseur de meubles qu'il connaît, dont la boutique est derrière Saint-Jean et le logis le long- de Sainte Marie del Fiore. Rien ne peut l'en faire démordre. C'est pourquoi nous l'avons tiré de prison et l'avons confiné chez nous dans une chambre, afin qu'on n'entende pas ses extravag-ancîes au dehors : car vous savez, quand une fois on a donné publiquement de ces sig-nes de folie, on a beau redevenir le plus sensé du monde, ou en a pour la vie d'être berné. Nous vous prions donc en toute charité qu'il vous plaise m'accompag-ner au log-is ; parlez-lui, tâchez de chasser cette lubie de sa tête : nous vous en serons les plus oblig"és du monde. «

C'était un homme serviable que ce curé, il accepta la proposition avec empressement, affirmant que s'il eau-

APPFNniCE

sait avec le malade il s'apercevrait aussitôt de la chose et qu'il lui en dirait tant et si bien que peut-ôtre il le délivrerait de sa folie.

S'ctant mis en chemin, ils arrivèrent à la maison et entrèrent dans la salle où le Grasso ctaitassistoutpensif. Celui-ci, à la vue ducurc, se leva :« Bonsoir, Mathieu, » dit le prêtre. — «Bonsoir, bon an, reprit le Grasso: qu'y a-t-il pour votre service? «Sur quoi le curé reprit : « Je suis venu pour causer un peu avec toi. » Et tous deux ayant pris place, il ajouta : « La raison pour laquelle tu me vois ici, Mathieu, est une nouvelle que j'ai apprise et qui me chaj»-rine fort. Ces jours derniers tu t'es fait arrêter pour dettes, et l'on prétend que celte aventure t'a causé et te cause encore tant de souci que peu s'en est fallu que tu ne perdisses l'esprit. Parmi les extravag-ances qu'on te prête, on raconte que tu ne veux plus être Mathieu, et que tu te donnes pour un certain Grasso, faiseur de meubles. Certes, il fautteblàmerd'avoir, pour un si petit malheur, pris un tel chag-rin qu'il semble que de ta tête n'y soit plus ; et c'est te faire peu d'honneur que prêter à rire en t'obstinant dans ta folie. En vérité, Mathieu, il est bien temps de changer de propos, et j'exige, pour l'amour de moi, que tu renonces à ta bizarre fantaisie. Rentre en toi-même, retourne à tes affaires et recommence à vivre comme les gens de bien, ou plutôt comme tout le monde. Ce sera pour tes frères une grande consolation. Si Ton venait à savoir que ton esprit s'est égaré, tu aurais beau redevenir ensuite le plus sensé du monde, toujours on dirait, pour choses que tu fisses : Mathieu est fou. » Tu serais un homme perdu. Ainsi donc, pour conclure, efforce-toi de redevenir un être raisonnable et de chasser ces lubies. Grasso ou non,

3S4 œuvnr.s gai.antf.s des conteurs italiens

fais à la guise de ton curé, qui te conseille pour ton bien. » Et en lui parlant ainsi, il le rcg-ardait avec douceur. Le Grasso, touché de l'effusion avec laquelle le prêtre s'était exprimé, et des termes excellents dont il avait fait usag-e, n'ayant plus d'ailleurs l'ombre d'un doute qu'il ne fût Mathieu, répondit aussitôt : «Je ferai mon possible pour suivre ces conseils. Je sais que vous n'avez parlé que pour moa bien. Je vous promets dorénavant de mettre tous mes efforts à ne plus jamais croire que je sois un autre que Mathieu, comme je le suis en effet. Je ne vous demanderai qu'une seule g"râce, si elle est possible : faitesmoi parler à ce Grasso, c'est le moyen que j'en décroic. ■ — « Tout cela ne fait pas notre compte, répondit le prêtre, car je vois bien que tu as toujours en tête ta folie. Quel besoin de parler au Grasso ? Qu'as -tu affaire à lui? Plus tu reviendras là-dessus, plus tu mettras de g-ens dans ta confidence;, et plus tu te feras tort. » Et il ajouta tant d'exhortations qu'il le lit renoncer à voir le Grasso ; après quoi il le quitta, raconta aux frères ce qu'il avait fait, et dit la promesse qu'il avait reçue; et ayant priscong-é d'eux, il retourna à son ég-lise.

Pendant le colloque du prêtre et du Grasso, Philippe Brunclleschi étant venu en cachette, un des frères, le prenant à part dans une autre salle, lui avait raconté, ù sa grande satisfaction, et la sortie de prison, et les propos qu'ils avaient tenus en chemin, et le reste. Brunclleschi lui remit alors une fiole qu'il avait apportée, en lui recommandant de faire boire au Grasso pendant le souper ce qu'elle contenait, soit dans le vin, soit autreinent, mais de manière à ce qu'il n'en eût aucun souj> ron. « C'est, dit-il, une potion d'opium qui lui causera un si profond sommeil qu'on ne pourra de quelques

heures le réveiller, le rouût-on de coups. Je serai ici ù 5 heures, et nous ferons le reste.

De retour dans la salle, trois heures étant déjà sonnées, les deux frères se mirent à table avec le Grasso, et, tout en soupant, ils lui versèrent la potion, de façon qu'à grand'peine pouvait-il tenir les yeux ouverts pour le violent sommeil qui l'accablait; sur quoi les autres lui dirent : « 11 semble, Mathieu, que tu tombes de sommeil ; à vrai dire, tu as dû peu dormir la nuit passée. — Je vous jure, répondit le Grasso, que depuis que je suis au monde je n'ai pas été pris d'un tel sommeil. Je n'aurais pas dormi d'un mois qu'il n'en serait pas davantag^e; aussi vais-je me coucher. Et ayant commencé à se déshabiller, à peine eut-il la force de tirer ses chausses et d'arriver jusqu'au lit que déjà il dormait profondément et ronflait comme un porc.

A l'heure convenue, Philippe Brunelleschi revint avec six de ses compag-nons; ils entrèrent dans la chambre où le Grasso était couché, et, l'entendant ronfler, ils l'enlevèrent avec ses draps sur une civière et le rapportèrent chez lui, où il n'y avait personne, sa mère, par aventure, n'étant pas encore revenue de la campagne. Ils le posèrent dans son lit, qu'ils g-arnirent comme il avait coutume de le faire, à l'exception qu'ils lui mirent les pieds où il avait l'habitude de mettre la tête. Gela fait ils prirent les clefs qui étaient pendues à un clou dans la chambre, et s'étant rendus à la boutique ils l'ouvrirent et changèrent de place tous les outils qui s'y trouvaient. Ils retirèrent toutes les lames des rabots, mirent le tranchant par-dessus et le dos par-dessous et en firent autant des marteaux et des haches ; enfin ils brouillèrent tellement les choses qu'on eût juré que les

366 oEUvnES galantes des conteurs ITALIFNS

diables y avaient passé. Sur quoi la boutique fermée, les clefs l'cportées dans la chambre du Grasso et le verrou remis à la porte, chacun s'en retourna chez soi pour dormir. Le Grasso, engourdi par le breuvag-c, resta toute cette nuit, sans la moindre interruption, plongé dans le sommeil. Mais le matin, l'Ave Maria sonnani à Sainte-Marie del Fiore, et la potion ayant achevé son effet; il s'éveilla qu'il était déjà grand jour. Il reconnut le son de la cloche, ouvrit les yeux et ce qui passait de lumière par les fentes du volet lui fit reconnaître son logis. S'étant rappelé en même temps ce qui s'était passé, il commença à s'émerveiller fortement, et comme il se souvint alors où il s'était couché la veille, il tomba dans une violente perplexité, ne sachant s'il avait rêvé précédemment où s'il rêvait à cette heure. Il prêtait créance tantôt à l'une, tantôt à l'autre supposition. Enfin, après quelques soupirs tirés du plus profond de son cœur, il dit: a Que Dieu m'assiste! » et,s'étant levé et habillé, il prit les clefs de sa boutique, vers laquelle il s'achemina. L'ayant ouverte, il trouva toutes choses dans la confusion que vous savez, ce qui ne lui causa pas un médiocre étonnement. Toutefois, il commençait à remettre chaque objet en ordre et à sa place, quand survinrent les deux frères de Mathieu ; et, le trouvant ainsi empêché, faisant mine d'ailleurs de ne savoir qui il était, l'un d'eux lui dit : « Bonjour, maître. » Le Grasso, s'étant retourné et les aj'ant reconnus, changea un peu de visage. « Bonjour, bon an, répondit-il, que cherchez-vous?» — ail faut que vous sachiez, reprit l'autre, que nous avons un frère nommé Mathieu qui, pour le chagTÎn d'avoir été appréhendé au corps ces jours derniers, a quelque peu perdu la tête; et parmi les propos qu'il tient il dit qu'il n'est

plus Mathieu, mais le maître de cette boutique, qui, à ce qu'il paraît, s'appelle le Grasso. Gomme nous l'avions bien chapitré sur ce sujet et que même nous lui avions détaché hier soir le curé de notre paroisse, une diï^ne personne, il avait promis de chasser cette lubie de sa cervelle, après quoi il a soupe du meilleur cœur qu'il fût possible, et s'en est allé mettre au lit en notre présence. Mais ce matin, sans que personne s'en aperçût, il est sorti de la maison, et nous ne savons où il est allé. C'est pour cela que nous étions venus voir s'il avait passé par ici, et si tu pourrais nous en donner quelque nouvelle. » A mesure que l'autre parlait, le Grasso se troublait de plus en plus : « Je ne sais ce que vous voulez dire, s'écria-t-il enfin ; et quelles balivernes est-ce que tout ceci? Mathieu n'a point paru, et s'il dit qu'il est le Grasso, c'est un misérable, et par la corbieu, si je le vois face à face, il faut que je me tire d'intrig-ue et que je sache si je suis Mathieu, ou si Mathieu est le Grasso.

Eh ! que diable est-ce que tout ce qui se passe depuis deux jours ? » Cela dit, il prend sa cape tout en colère, et tirant à lui la porte de sa boutique, il plante là nos deux frères et s'en va tout en jurant vers Sainte Marie del Fiore. Ceux-ci le quittent, et le Grasso, entré dans lég-lise, semetàmarcherde long- en large, enrag-é comme un lion de tout ce qui lui arrive. Sur ces entrefaites, un de ses anciens compag-nons entrait au même lieu. Ils avaient étudié ensemble chez Maître Pelleg-rino û?e//e tars/e, lequel log-eait à Terma ; mais depuis plusieurs années il avait quitté Florence et s'en était allé en Hong-rie, où il avait fait un beau chemin, g-râceà Philippe Scolari, surnommé l'Espag-nol, notre compatriote, alors capitalneg-énéral de l'armée de Sigismond, fils de Charles, roi de

Bohême. Le Scolari accueillait, en noble seigneur qu'il était, tous les Florentins qui avaient quelque capacité, soit de main, soit de tête ; il portait Ijeaucoup d'amour à notre nation, et il méritait qu'on le lui rendît, car il avait fait du bien à beaucoup de monde. Or, ce compagnon du Grasso était revenu à Florence pour tâcher de ramen-^r avec lui quelque maître habile dans son art et capable d'exécuter de grands travaux dont il était chargé.

Maintes fois il avait parlé de ce projet avec le Grasso, l'engageant à le suivre et lui montrant qu'en peu d'années ils feraient tous deux fortune. Le Grasso, l'ayant vu cette fois s'avancer de son côté, résolut de partir avec lui ; et, s'étant porté à sa rencontre : « Tu m'as souvent prié de t'accompagner en Hongrie, lui dit-il, et je t'ai toujours refusé ; mais à présent une aventure qui m'est survenue et quelques différends que j'ai avec ma mère me déterminent à te suivre, si cela te convient encore. Mais, si rien ne t'arrête, je veux être en route demain matin, car un plus long retard rendrait mon départ impossible. » Le jeune homme lui répondit : « J'accepte la proposition avec joie; j'ai, il est vrai, quelques affaires qui ne me permettent pas de quitter demain Florence, mais tu es libre de partir quand bon te semblera : seulement tu m'attendras à Bologne, où je t'aurai bientôt rejoint. « La chose étant convenue, le Grasso retourna k sa boutique, fit un paquet de ses meilleurs outils, et mit dans sa ceinture un peu d'argent qu'il avait. Cela fait, il court au faubourg de Saint-Laurent, loue un bidet jusqu'à Bologne, et le lendemain matin se met en route! pour cette ville, laissant une lettre adressée à sa mère, dans laquelle il l'engageait à se payer de son douaire sur les valeurs qu'il avait laissées dans sa boutique, cti

APPENDICE SfiQ

lui annonçait son Jcjjait pour la ilougrie. C'est ainsi que le Grasso quitta Florence ; et son compagnon l'ayant rejoint à Bolog^ne, ils prirent tous deux le chemin de la Hongrie.

Là ils travaillèrent si bienqu'en peu d'années ils eurent fait fortune, selon leur condition, par la protection du Scolari dit l'Espagnol, lequel fit le Grasso maître ingénieur; et l'appelait-on maître Ma nettoie Florentin. Dans la suite, le Grasso était retourné plusieurs fois à Florence, Brunelleschi lui demanda la cause de son départ, et le Grasso lui raçQQta tgut au long la nouvelle qu'on vient de lire.

EHRATA

On consultera utilement, sur les rapports qui existent entre 1rs Conteurs italiens et les Nouvellistes fran<;ais, le savant ouvrage de M. Pietro Toldo : Contributo alto studio délia novella Francese del XV e XVI secolo considerala specialmente nelle sue atiinen:e con la letleratura ilaliana. Les Cent Nouvelles nouvelles . UHeptaméron. Les Comptes du monde adventureux.Le grand Parangon des Nouvelles nouvelles. Les Joyeux devis, elc. Roma, E. Loescher, 1896, XIII-i53 pp., grand in-8. (Gaston Paris, sous forme de réplique, a publié un curieux article sur cet ouvrage, dans le Journal des Savants de l'année iSgS.)

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