ASCANIO DE MORI
Plusieurs éditions de ses ouvrag-es contieoneat des Rime qui ne sont pas dépourvues de charme et du mérite d'invention. Elles parurent à la suite de l'édition du Givoco de i58o(i) et contribuèrent sans nul doute avec ses lettres à le porter à l'académie des Invaghiti [des Passionnés] (2), qui florissait à Mantoue au xvi* siècle et dont il fut,sous le nom de Candido, un des principaux ornements (3).
Ascanio de'.Mori da Ceno mourut après deux mois de maladie, le 26 octobre iSgi.
BIBLIOGRAPHIE
Les Sources. — A. Bertolotti : Varieta archivistiche e bi. bliograUche, Il Bibliofîlo (BoloE^na), 1889, p. i44. — Anton. -M. BoRROMEO : Catalago de' NoveLUeri italiani, etc., ediz. seconda, Bassano, Tip. Remondiniana. i8o5, in-S». — J.-G. Brunet .• Manuel du lihvaire, Paris, F. Didot, 1862, III, in-8°. — Eugenio Ca- GXAM : Dédicace à la Raccolla d'alcune rime di scrittori Mantovani, Mantova, 1613, in-4''.— John Dunlop : The History of prose Fiction, a neio éd. revised with notes appendices, and index by H. Wilson, London, G. Bell and Sons, 1888, II, p. 228, in-80.— Giust. Fonta-
(i) On trouve en outre plusieurs de ses pièces dans l'ouvrage û'Eugenio Cas^nani : Raccolla d'alcune rime di scrittori mantovani. In Mantova, 1612, in-4''.
(2) Tiraboschi a puisé dans les archives de Guastalla pour reconstituer l'histoire de cette académie, laquelle, fondée par Cesare de Gonzague, seigneur de Guastalla, devint une des plus notoires de l'Italie et fut célébrée par le Tasse dans un de ses dialogues: Trattato délie dignifa, Oper., éd. de Firenze, 1734, t. III, p. 129.
(3) Quelques bibliographes, entr'autres Camillo Volta, ajoutent à son bagage une œuvre singulière et rare, publi(^e naguère à Brescia et ensuite à Venise, sousle nom de Levanzio diGuidizzcJo: Antidote délia (jelosia distinto in due libri estratto dalV Ariosto, Per Levaniio da Guidicciolo, Mantovano. Con le sue Novelle e la Tavola, si de' Capitoli comme délie principali materie. In Venetia, appresso Francesco Rampazelto. MDLXV (un exempl. à la Bibliothèque communale de Mantoue;. Quel fut ce Guidizzolo? On l'ignore ; toutefois, on a lieu de supposer que ce n'est là qu'un pseudonyme, sous lequel se cacha, dans sa jeunesse, notre Ascanio de'Mori. « Cette opinion n'est point sans fondement », nous écrit M. le D"' Ada-Sacchi-Simonetta, le bienveillant conservateur de la Bibliothèque et du Musée Maatouans.
NiNi : Biblioteca delV eloquenza italiane (avec les notes d'Apostolo Zeno), Venezia, Pasquali, 17S3, 2 vol. in-4°. — B.uiiolommeo Ga:.i- BA • Bibliografa délie novelle italiana in prusa, etc., ediz. H, Fireiize, Tip. ail' insegna di Dante, i835, in 8°. — Girolamo Ghi- LiNi : 7'ealro d'uomini letierati, Venezia, 1647, ^ ^'o^- 'n-4'- — W,-S. (Weiss). Notice, Biographie universelle de Michaud. Paris, Desplaces, s. d, tome XXIX, in-4». — Ascanio de' Mohi : Lettere... a divevsi padroni et ainici siioi, etc., Mantova, Fr. Osanna. liJSij, 111-4". — Giov. Papajcti : Calalago dei IVovellieri iialiani in prosa, raccolti e posseduti da G. P. etc., Livorno. Tip.^ Fr. Vigo, 1871, in-8". — GiAMB. Pass.w;o : I Novellieri italiani in prosa, etc., soc, ediz., Torino, Paravia e Corap., 1878, I, in 8». — Gaetano Poggi.\- Li : Notice, publiée en tête de l'éd. des Novelle d'A- de' Mori {Novelliero italiano), Livorno (Londra), Rico. Banckcr, 1794, in-S" (réimpression : Milano, G. Silvestri, i8i4, in-ia", etc.). — Fr. R. OuADKio : Storia e ragione di ogni poesia. Milano, 1741-1752, 7 vol. in-4°. — Thomas Roscoe : The Italian nnvelist, London, i836, III, in-8°. — Leopoldo Cajiillo Volta : Notisie de' letterati mantovani raccolte in compenclio, etc., publicata ne' Diarj di Mantova, 1781-1793, etc. — G. Za>'etti : Noiice du IV* vol. ùm Novelliero italiano, Venezia, Pasquali, i754i in-S».
On consultera en outre, les œuvres epistolaires de Torquato Tasso; la Vita di Torquato Tasso, d'Angelo Solerti, Torino Em. Locscher. etc.; Jl cinqiiecento, de Francesco Flamini, ainsi que le travail d'Ang^elo Caneilo sur le même sujet et différents ouvrages relatifs à l'histoire de Mantoue, etc., etc.
Editions. — Giiioco piacevole d'Ascanio Pipino de Mori da Ceno. In Mantova, per Giacomo Huftinello, MDLXXV [1576], iu-4°.
« Dans un avis de G. B. Gavallara au lecteur, il est dit que le manuscrit de l'auteur ayant circulé, il s'en est fait une copie altérée, d'après laquelle l'ouvrage a été imprimé sous le nom du seigneur d'Ascanio. Cette édition subreptice du Givoco doit être antérieure à celle de i;>75 ; toutefois les bibliographes italiens n'en connaissent pas d'exemplaires. » [J.-G. Brunet, t. III].
— Giuoco piacevole d'Ascanio de' Mori da Ceno, ristampato piii corretto et migliorato da lui ; con la giunta d'alcune rime e d'un Ragionamento del niedesimo in Iode délie Donne. In Mantova, presso Giacomo Ruffinello.MDLXXX [i58oJ, 3 parties en i vol.,in-4°.
— La même,» pià corretta e migliorato ». In Mantova, Francesco Osanna, lôgo, in-4''.
— Prima parte délie Novelledi Ascanio de' Mori da Ceno. Al Sc' renissimo principe di Mantova e di M on tef erra ta, etc.. In Mantova, Francesco Osanna. MDLXXXV [i585], Con licenza de' superiori, in-16. Edition très rare mais peu correcte.
— Délie Novelle di Ascanio de' Mori da Ceno, Londra (Livorno), Riccardo Banckcr, 1794. in-8" (Portrait de Mori). Bonne édition publiée avec notice par Gaetano Foggiali. C'est l'ouvrage le moins commun de la collection des Novellieri en 26 volumes.
— Novelle di Ascai'.io de Mori da Ce/îy,N'ilano, Giovanni, Silves-
ASCANIO DE MOni
tri, i8i4, in-ia (Portrait de Mori non si^ï^né). Excell. réimpression de l'éditioa donnée par Gaetano PoErçiaii.
— Novelle di Ascanio de' Mori da Ceno Firenze.Tipoçr. Borghie Comp, i832, in-8o (PorlraitJ. Edit. à 2 colonnes ; caractères minuscules.
— Novelle di Ascanio de' Mori da Ceno, Torino, Cui^ini Pomba e Comp. (Tipogr. e Steretip. del Progresse, oAc), i853, in-i6.
Recueils collectifs : Quelques nouvelles de Mori acquirent une manière de célébrité et furent réimprimées dans divers recueils. Savoir : Cinq dans le Novellerio italiano, de Zanetli, Venezia, Pasquali, 1704 ; Deux dans le 3" vol. de Novelle scelle dai piii celébri autori italiani, etc., Torino, Vedova Pomba, iS-Ji ; Trois daus Venti Novelle italiane, Milano, Bettoni, 1824 ; Une dans Novelle per far ridere le brigate di vari autori, Venezia, Alvisopoli, 1824 (réimpressions : Bologua, Masi, i83o ; Aliiano, Silvestri, i84o, et Boiogna, Romaçnoli, 1870) : Une dans Trenlnqiiattro Novelle italiane. Milano, Bettoni, 1824 ; Une dans le 4* vol. de Novelle scelle dai pi il cdebri autori italiani, etc., Torino, Pomba, iSoo; Douze dans Scelle Novelle anliche e moderne, .Milano, Bettoni, i832 ; Une dans Prose celte di classici Italiani, de , Pa'ermo, Giov. Pedoae, i838 ; Cinq dans le Tesoro dei Novellieri italiani, etc., Parigi, D^U'Jry, iC^;.
LES DEUX AMIS DE RAVENNE (i)
A Ravenne,cité 1res noble et 1res ancienne, située dans la Flamlnia entre les deux fleuves le Ronco et le Montone, jadis siège de l'empereur Théodoric, puis exarquat des empereurs byzantins, et maintenant fief du Saint- Sièg-e, vivait un jeune homme né dans la ville même de noble famille mais de mœurs si vilaines et si dépravées qu'il était l'indig'ne fils d'une si aimable patrie. Tout enfant ayant perdu son père, il avait été élevé sans soin par une mère négligente et peu sage et nul n'avait, par suite, pu le guider dans la voie de la vertu et des bonnes moeurs. Il avait nom Piemigio. Ses méfaits furent tels qu'on le bannit de sa patrie et des Etats de la Sainte Eglise et il se retira à Ferrare. Il ne faudrait pas croire que là il se repentit et qu'il fréquenta la cour ou les Ecoles, comme il eût pu, étant riche et noble, fréquenter l'une ou les autres. Ajant trouvé des amitiés conformes à ses appétits, il aimait mieux passer ses journées dans les tavernes ou dans les lupanars.
Plusieurs mois s'étant ainsi écoulés, l'envie lui vintd'al- 1er faire un tour dans sa patrie, avec le dessein de soutirer quelques écus à sa mère. Il avisa de son projet un
(i) Nouvelle IX.
ASGANIO de' MOrtI 3t3
étudiant modenais qui avait nom Pompillo de Bellin. zini, assez dévoyé comme lui, lequel promit de lui faire compagnie. Peu après donc s'élant tous deux mis en route, sans nul serviteur, ils arrivèrent secrètement à Ravenne le deuxième jour, et s'étant arrêtés dans la demeure d'un pauvre homme qui était l'ami du Ravennais, celui-ci envoya en cachette prévenir sa mère qu'il était à Ravenne et qu'il voulait lui rendre visite avec un compagnon, mais qu'il la priait, pour diverses raisons, de ne pas faire voir qu'elle était sa mère, ne voulant pas mettre autrui au courant de sa situation, même son meilleur ami. La mère lui fit dire qu'elle l'attendait.
Remig-io, je ne sais pas au juste pour quelle raison (ou pour ne pas oser se fier k son compagnon, ou pour faire, selon sa coutume, au rebours de tout le monde, ou pour le plaisir de ne point dire la vérité), ayant fait accroire au Modenais qu'il le conduisait dans la maison d'une amie, l'emmena avec lui dans sa propre maison, où la mère vint à leur rencontre sur le seuil et les reçut comme des amis avec beaucoup de courtoisie, ce dont elle était coutumière. Elle leur fit le meilleur accueil et les traita si bien qu'ils restèrent trois jours auprès d'elle, en grand secret.
La dame, mère de Remigio, avait une jeune servante qui n'était point belle, avec une tête de paysanne aux traits grossiers et laids, si bien qu'elle avait l'air d'être une baroncia^i); mais elle était grasse et dodue et s'appelait Vigoncia. Sans se soucier de son honneur ni de celui de sa mère, Remigio ne tarda pas à lui jouer de la
(i) On appelait barensi [es habitants d'un quartier de Florence qui, suivant Boccace, étaient tous contrefaits et diUxtrines.
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prunelle et à la désirer, si bien qu'en peu de temps il s'en rendit maître. — Vig-oncia, d'ailleurs, ne résista pas, car elle ne tenait aucunementk savertuetellenelaménageait guère. — La veuve le savait, mais n'en avait cure, car de son côté elle ne se faisait pas faute de se donner du plaisir avec l'un ou avec l'autre, histoire (si non pour autre raison) de passer le temps.
Les choses allant de ce train, comme il y avait déjà trois jours que notre homme était arrivé avec son compagnon et qu'on avait longuement plaisanté avec la dame, Remig-io, feignant d'avoir à faire, alla trouver la servante et laissa son compagnon seul avec sa mère. Les sens de la vaillante dame s'étaient fortement échauffés durant ces joui's derniers dans la fréquentation de l'étudiant, dont l'air et les manières étaient tout à son goût. Sentant tout à coup les écrevisses s'agiter dans son panier, elle ne tarda pas à entrer en matière, car elle ne manquait pas de hardiesse, et, tout en parlant de choses et d'autres, tandis que Remigio s'oubliait avec la Vigoncia, elle se mit à dire à l'étudiant :
— « Vous ne sauriez jamais, Signor, vous imaginer où se trouve en ce moment votre camarade? »
— « Certes non, Signora, » répondit l'autre.
— « Eh! bien, je vais vous le dire, » reprit la dame en riant.
Et se rapprochant du jeune homme elle dit à voi-t basse :
— (( Il s'en est allé rejoindre une mienne servante dont il est amoureux fou depuis que vous êtes ici, et il fait ses folies avec elle. Il ne la quitte pas depuis sou arrivée et il se consume pour elle. »
Pompilio à ces mots se réveilla tout entier et il se scn-
ASCAMO Dli' MORI 3l5
tit plein d'ardeur. Voyant par le discours de la dame la voie ouverte à son désir, il accepta l'invite et, devenant audacieux, il s'approcha d'elle encore d'avantage et riant il répondit :
— « Qu'a-t-il de mieux à faire qu'à se donner du plaisir autant qu'il le peut? Certes, il fait fort bien. »
Et en parlant ainsi il lui posa la main sur le sein et, ne la trouvant pas revêche, il l'embrassa, si bien que, donnant et recevant des baisers, ils arrivèrent à plusieurs reprises aux derniers effets de l'amour, ce dont Remig-io leur laissait toute commodité en s'oubliant luimême long-uement avec la servante.
La dame était de sa nature compatissante; elle ne pouvait supporter de voir autour d'elle verser des larmes ni entendre soupirer et ne se complaisait point à voir qu'on se mourait d'amour à ses pieds; aussi, elle ne fut pas long-ue à se laisser convaincre et à se laisser faire.
La danse achevée, il sembla à la dame que Pompilio ne s'était point comporté en gracile étudiant, mais plutôt en gaillard cavalier ; aussi lui voua-t-elle un amour qui devait durer de longues années.
Piemigio, s'étant enfin libéré, retourna dans la chambre où il avait laissé la paille auprès du feu, et où sa docile et courtoise mère avait déjà préparé un goûter délicat de confetti et de vins généreux, goûter qu'elle avait bien gagné, mais qu'elle feignait de servir par devoir d'hospitalité. Remigio en mangea une bonne part, faisant compagnie au Modenais dans la restauration de ses forces, comme il l'avait fait dans la dépense.
Quand ils se furent gavés et rafraîchis, ils prirent oncgé de l'aimable dame, qui les invita chaleureusement
3l6 ŒUVRES GALANTES DES CONTEURS ITALIENS
pour une autre fois, en se recommandant à leur souvenir.
Gomme il était tard, ils sortirent de Ravenne pour aller, à trois milles de là, prendre une barque et regag-ner Ferrare par les canaux. Chemin faisant, Remig-io, qui brûlait du désir de narrer à son compag-non ce qu'il avait fait avec la servante, lui dit tout d'abord :
— a Frère, je veux te raconter une chose, car j'éclaterais si je te la taisais : où crojais-tu que j'allais quand je t'ai laissé seul avec la gente dame? Eh bien! je suis aller m'ébattre sur la servante, laquelle est la meilleure compagne qui soit au monde. »
Pompilio, riant de son côté, répondit ;
— « Grand bien te fasse. Et toi que penses-tu que j'aie fait avec sa maîtresse? Exactement lamêmechose. »
— « Comment! tu dis que tu as fait la même chose avec la maîtresse?» s'exclama incontinent Remigio.
Son compagnon, qui attribuait cetétonnementà ce que Remigio ne le croyait pas capable d'avoir fait la chose, répliqua :
— « Oui, te dis-je. Eh! pourquoi pas? N'ai-je pas comme toi vie et force? »
Le fou de Ravennais s'avisant un peu tard de sa sottise resta comme à demi-mort, ne sachant s'il devait se taire ou dévoiler sa honte, et, de son côté, Pompilio demeurait lui-même tout confus. Puis Remigio, enflammé de colère, se mit à déblatérer en lui-même et contre lui-même, maudissant le sort, comme si la faute de ce qui arrivait était d'autrui et non de lui-même, no doutant pas que ce que lui découvrait Pompilio ne i" la vérité. Vaincu parla rage qui le minait intérieuremct.: il répliqua :
ASCANio de" mori Siy
— « Est-il possible que tu aies osé coucher avec celte femme! »
— « C'est tout ce qu'il y a de plus certain, » répondît Pompilio.
— « Oh! grand diable! qu'as-tu fait là! » s'écria désespéré Remigio.
— « Que veux-tu dire? » repartit le ^lodenais.
— « Je veux dire que tu t'es fort mal comporté, répliqua Remig-io, sans respect et sans discrétion à l'ég-ard de cette dame qui n'est autre que ma mère. »
— « Tais-toi donc, dit Pompilio, ne dis point de telles balivernes, car je n'en crois rien, »
— « C'est assez, reprit Remigio, par la maie heure ce n'est que trop vrai qu'elle est ma mère ! »
Tout courroucé à ces mots, le Modenais répliqua :
— « Si j'étais certain que ce que tu dis est la vérité, je t'en voudrais toute ma vie de m'avoir trompé de cette manière, mais je ne veux point te croire. »
— « Veuille m'en tant que tu voudras et fais ce qu'il te plaît, mais c'est ainsi, pour mon malheur! » continua Remigio, rempli de fureur et de honte.
Puis, sans attendre ni écouter son compagnon qui, enfin persuadé de l'erreur, voulait excuser et arranger la chose, le fou de Remigio, qui voyait que tout cela était arrivé par sa seule faute et qu'il n'y avait aucun remède, abaissa sur les yeux son chapeau qui plus d'une fois déjà avait couvert sa honte, et, la tête basse, redoublant le pas, il poursuivit sa route sans mot dire, se mordant tantôt la lèvre, tantôt le doigt, en attendant qu'avec le temps il digérât celle-là comme il en avait digéré bien d'autres.
Pompilio, en le voyant dans un tel état, non moins
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honteux que lui, tout au contraire ralentit le pas, pour lui donner le temps de s'éloig-ner et de cheminer seul puisqu'il ne voulait ni écouter ni entendre.
Arrivé à Ferrare, Remig-io s'efforça de ne plus contracter d'amitié avec des Modenais ou des étudiants, car il les trouvait trop entreprenants, et, par ressentiment d'honneur, il ne voulut jamais plus de la société de Pompilio. Celui-ci, se voyant privé de la fréquentation du fils, cultiva celle de la mère avec laquelle il se rencontra maintes autres fois, trouvant son commerce plus que tout au monde à sa convenance.
LES PILULES DE MAITRE ANTONIO (i)
Il y avait aulrci'ois à Casliglione de Hivere, possession du seig-neur marquis Ferrando Gonzag-a, un apothicaire nommé Maître Antonio Ghisone, homme de par sa longue expérience, expert non seulement dans son art mais aussi dans celui de traiter les maladies. Il s'était fait une très grande réputation dans cette contrée et dans les pays environnants et on allaita lui bien davantage qu'on n'allait par aventure aux médecins. Il est hors de doute que cette réputation qu'il s'était acquise n'était point sans fondement et pour cette raison on l'appelait le médicone (2).
Or un g-entilhommedeBrescia était venu habiter dans ce pays, et il passait pour un homme de bien et même pour un modèle dans la vie privée. Il n'avait pas plus de cinquante ans, mais il semblaittrès usé par les jeûnes et les abstinences qu'il pratiquait à l'égal d'un moine. Souffrant de constipation, il eut recoursàmaître Antonio, qui pourvut à sa maladie et qui, à cet effet, tenait toujours en réserve, toutes préparées, des pilules pourlui. Quand mcsser Simplicio y était contraint par le besoin, il en envoyait prendre par son serviteur. Le garçon de maître
(1) Nouvelle XI.
(3) Médicone est un augmentatif de medico, médecio.
Antonio, qui était plutôt niais qu'autre chose, en l'absence de son patron et mis au courant en conséquence, lui donnait ces pilules.
Il y avait aussi en ce temps-là, à Castig'lione, un certain messerBernardo, natif du pays et âgé d'environ soixante ans, lequel, mal conseillé, s'était témérairement marié à une femme jeune et de poil roux (i). Comme il ne pouvait vis-à-vis d'elle remplir tous ses devoirs d'époux, il en avait fait part à maître Antonio, afin qu'au moyen de quelque stimulant ou de quelque électuaire il fût possible de renforcer son tempérament usé par les années. Et le médecin avait trouvé (tant est vaste lechamp delamédecine), un remède approprié à ses besoins qu'il lui donnait également sous forme de pilules, et qu'en son absence son garçon avait coutume de lui servir.
Or, il advint qu'un soir assez tard, l'un et l'autre des deux clients envoyèrent en même temps prendre leurs pilules accoutumées. Maestro Antonio étant sorti, le garçon qui par aventure, outre son peu de cervelle, avait d'autres choses à exjDédier, donna à l'un les pilules de l'autre.
Tous deux prirent leurs pilules le soir comme d'ordinaire et s'en allèrent au lit : messer Bernardo avec sa femme, persuadé de pouvoir accomplir des exploits, et messer Simplicio espérant pour son ventre du soulagement. Mais la chose arriva fort diversement pour eux. Tandis que messer Bernardo, pour rendre ses devoirs à sa femme, commençait à la taquiner en se promettant de grandes choses sur la vertu de son médicament, par
(i) Di pelo rosso, de poil roux. Les femmes rousses passaient pour les plus ardentes en matière d'amour.
ASCANio de' MOni 321
quoi il se fig-urait être rajeuni, voilà que tout à coup il éprouva des douleurs d'entrailles, et sentit sa nature profondément troublée par l'efFet des pilules. Et, autant par impuissance que par le fait de sa vieillesse, rendu paresseux et lent, il ne fut pas aussitôt prêt que ne le fut la force de la nature, de quoi l'épouse fut grandement offensée. Enflammée de colère, celle-ci se leva d'auprès de lui, en maudissant ceux qui l'avaient mise au pouvoir d'un tel homme, qui non seulement était un vieillard, mais encore un vieillard fétide et sale.
Le malheureux décrépit, ainsi trompé par Maestro Antonio ou plutôt par les années et qui, après avoir cru être rajeuni, se voyait même revenu à l'enfance, fut sur le point de se désespérer autant par la douleur que par la honte. Il ne put reposer de toute la nuit et resta butté à l'idée fixe d'aller au malin faire un mauvais parti à maître Antonio, se jurant de le battre et même de lui donner du couteau.
Messer Simplicio, tout au contraire, ayant, comme je l'ai dit, pris les pilules, s était couché et, attendant qu'elles fissent effet^s'était mis à lire les moralités de Caton, qu'un lainier de ses voisins et de ses amis lui avait traduites. Il ne laissa pas que de se sentir bientôt contre sa coutume bestialement stimulé dans sa chair par des élancements très éloignés de sa pensée, de quoi fort étonnéet fort navré il resta longuement en colère. Gomme son mal allait toujours croissant, l'excitant et le molestant étrang-ement, il déposa son livre, et se livra à diverses pratiques pour se délivrer de cette excitation, mais rien ne lui réussit et il resta dans cette pénible situation, si bien qu'il passa toute la nuit à être harcelé et à se plaindre.
Le lendemain matin, plus mort que vif, il fit venir
maître Antonio et, lui ayant tout raconté, il l'élonna grandement, car l'apothicaire ne s'expliquait par comment cela avait pu se produire. Rentré à sa boutique, tandis qu'il interrog-eait le g-arçon pour trouver la raison de cette erreur, messer Bernardo apparut, le visag-e à l'envers, tout troublé dans les g-estes aussi bien que dans les paroles, et dans l'attitude de vouloir chercher querelle : mais l'orag'e se résolut en de vifs reproches au maître apothicaire, lequel, comprenant enfin l'erreur commise, riait à se démonter la m.âchoire, en jurant toutefois de ne pas déshonorer messer Bernardo auprès de sa femme. Messer Bernardo ayant assez pesté contre l'apothicaire se trouva suffisamment vengé.
Maître Antonio s'empressa de faire ég-alement connaître à messer Simplicio l'erreur de son g-arçon, et, lui ayant rendu la paix, il prit des dispositions pour que pareil cas ne se reproduisît point et que son crédit n'en souffrît pas. Il leur donna à tous deux des pilules conformes à leurs besoins et celles-ci opérèrent à leur respective satisfaction.
Pourtant messer Bernardo n'eut plus l'âme tranquille, car sa femme, par suite de cette erreur, craintive d'être à nouveau traitée comme devant, et trouvant une fail)lo satisfaction aux débiles moyens de son mari, se prêtait mal volontiers à coucher avec lui.
SCIPIONE BARGAGLI (vers i54i-i6o..(?))
Le nom de Barg-agli fut illustre au xvi« siècle ; trois membres d'une même famille, trois frères, s'appliquèrent également à le rendre notoire. Ce furent Celso, Girolamo et Soipione Barg-agli. De tant de motifs glorieux, un seul sollicitera notre attention. Celso, célèbre jurisconsulte qui florit vers i58o, n'eut qu'une part très éloignée au mouvement intellectuel de son temps; les questions de droit le passionnèrent : sa destinée le spécialisa aux emplois public (i). Girol-imo, dont la mémoire se confond quelque peu avec la sienne, s'absorba moins dans les charges officielles ; ses titres d'auditore de la rote civile et de capitaine de justice n'entravèrent point ses goûts de littérature et d'art. 11 composa des vers et divers écrits et fut de l'Académie Sienncise (2). C'est néanmoins une figure de peu de relief.
(1) Cf. Mazzuchelli : Gli scrittori d'Italia, etc. Brescia, G. Bettoni, 1753, vol. U, p. I, ia-fol. Celso mourut en 1693, laissant l'ouvrage suivant ; Traciatus insiffnis atque utilissimus de dolo et culpa, de fraude, mendacio, calumnia, cauiLlatione, prevaricatione et tergiversatione, de perjidia, inalafide, contumacia de tnora et simulatione, in F/ tihros distinctus, Norimbergae, ap. J. D. Tauberuni, lyoo, in fol.
(2) Cf. Mazzuchelli : Gli scrittori, etc., vol. II, p. I, in-fol. Girolamo s'éteignit fort vieux dans sa patrie, le 27 octobre 1612. Ce fut un avocat fameux au dire de ses biographes. (Voir Pecci et UgLugieri.) Quelques-uns de ses ouvraces sont parvenus jusqu'à nous : Ce sont : I. Dialogo de Giuochi che nelle vegghie Sanesie si usano di fare, del Materiale Intronato (Girolamo Bargagli), etc..
Quant à Scipione, qui fait le sujet de la présente notice, il eut une carrière plus précise : son nom demeure encore dans les fastes iillèraircs d'Italie.
Il inspira parfois des commentateurs, mais rien jusqu'ici, hormis ses lettres récemment publiées (i), ne révéla son caractère et ses habitudes intimes. On sait seulement qu'il ne résista point au courant qui de toutes parts et sans générosité se portait contre Torquato Tasso (2) .
Il naquit — de parents nobles — à Sienne vers i54i, croiton — et se livra dès sa jeunesse aux recherches savantes et aux travaux d'imagination. Quelques-uns des emplois qu'il remplit dans la faveur des grands témoignent assez de la considération qu'on lui marqua. Son rôle social peut s'inscrire sommairement en marge de sa vie d'écrivain. Il fut, selon Ugurgièri, créé chevalier et comte palatin par Rodolphe II, lequel lui conféra le droit d'ajouter à ses armes l'aigle à deux têtes (3). Il fit partie de l'Académie des Intronati, où il pri le nom de Schietto (le franc). Par la suite, l'Académie de Venise, fondée en iSgS, le compta parmi ses membres les plus brillants (4).
Voilà pour sa vie ; le reste n'est qu'une affaire de critique. La qualité de ses ouvrages, ses dons d'éloquence et le mérite de ses inventions surpassèrent pour la joie des lettrés son court destin. Au début, il s'exerça à l'élégance de la forme
Siena, Luca Bonetti, 1672, ia-4° ; Venelia, G.-A, Bertano, 1574 et ensuite 1675, in-8o; Venetia, A. Gardane, i58i. in-8° : réimpr. : Venelia, G. Griffîo, 1692, in-8. et Venetia, Zanetli, i5p8, in-8°. II. La Pellerjrina comedia ciel Materlale Intronato,etc.,rappresentata nelle feliciss. nozse ciel grand. Ferd. de' Medici e de Mad. Cristiania di Loreno, Siena, M. Luca Bonetti, 1689, in-12. (Publiée par les soins d« Scipione Bajigagli.)
h) Lettere di Scipione Bargagli, Firenze, 1868, in-S".
(2) Cf. LuciANO BiANCHi : Préface à l'éd. de Novelle di Scipion Bargagli, Siena, J. Gati, 1878, in-S".
(3) Cf. Ugurgieri : Pompe Sanesi, I, p. 586.
(4) Cf. GiSBERTi : Istoria délie Accademie d'Ilalia. (Cité par Mazzuchelli). Voir aussi : Ugurgieri : Pompe Sanesi, Quadril», vol. V, p. 25, et Pecci : Nuiicie degli Scritli, etc.
SClPIOiNB CARGAGU 325
par des oraisons qui parurent dans les années 1569 (i) et 1579(2).
Il semble qu'il ait eu peu de Làle à se répandre dans le public, car l'ouvrage qui suivit n'esL autre que les Traltenimenti, pages ingénieuses dont la composition remonte à ses années juvéniles (3).
Deux ans après, il publiait VImprese (4), sorte de recueil d'emblèmes dont le souvenir est désormais lié à l'histoire symbolique. C'est une œuvre légère et frivole, mais qui fit plus pour son auteur que bien d'autres productions. Elle créait un art nouveau, ce qui permit de dire plus tard à Ginguené que Bargagli fut le premier qui eût convenablement traité des devises (5). On le consultait^ ajoute-t-il, sur ces futilités qui avaient alors beaucoup d'importance et on lui donnait dans ce genre l'autorité qu'Aristote avait en Philosophie (6).
Un de ces emblèmes qui visait particulièrement le grand duc Ferdinand I de Medicis, qu'elle représentait en roi des abeilles au milieu d'un essaim, avec cesmols: Majesté tantnm, eut tant de succès qu'il fut reproduit en effigie sur de lourdes monnaies d'or {7).
(i) Orazione délie lodi délie Accademie recitata neW Academia degli Accesi di Siena. In Fiorenza, per Luca Bonetti, 1669, in-4°. (Biblioth. Nation, [Paris] : X, 358G.)
(2) Orazione netla morte del Reverendiss . Monsign. Alessandro Piccolomini Arcivescovo di Patrasso, ed eletto di Siena, etc.. In Bolojna, G. Rossi, 1579, in-4°. (Bibl. Nat. [Paris] K. 4780).
(3) / Tratteni menti, etc., Venetia, Bernardo Giunti, 1687, in-8». C'est le recueil de ses nouvelles.
(41 La Prima parte délie Imprese, Siena, Luca Bonetti, 1578, in-lx"; autre edit., Venezia, Francesco de' Franceschi, lôSg, in-4. — Dell' Imprese di Scipione Bargagli... alla prima parte la seconda e la terza nuovamente aggiunte, etc., etc., Venetia, Francesco de' Franceschi, 1694, in-4* Fiçures. (Un exemplaire à la Biblioth. Nat. de Paris [Réserve : Z, 918] relié en veau fauve, au chiffre de Gaston d'Ork'ans.)
(5) Cf. Ginguené : Histoire littéraire d'Italie, sec. éd., VIII, P- 449).
(6) L'expression est d'Urgurgieri : (Pompe Sanesi).
(7) Cf. Za.netti. Notice du Novelliero italiano, tome IV.
Bargagll conçut par la suite d'autres ouvrages dont le mérlle esta peine parvenu jusqu'à nous. Publications qui reflètent les goûts d'une époque, sans réussir à nous émouvoir. Parmi ceux-ci on connaît : Rovescj délie medajlie {Revers des médailles) (logg) (i), une oi"aison aux académiciens de Sienne (2), deux tragédies VOresle (3), et Jeflé (4), l'une originale, mais encore inédite, l'autre empruntée du latin de Giorgio Bucanano ; puis des Rime (5) reproduites parfois dans des recueils et quelques lettres familières à des contemporains (6).
Il écrivit aussi un Tiiramino (7) ou Dialogue sur le « par-
(i) / Rovescj délie Aledaglie. In Siena, per Matteo Glorimi, lôgg, iu-i2.
(•i) Orazione detta nel Riaprimento deW accademia degli Intro natidi Siena di i4 di Dicembre (sic) dcl iGo3 (se trouve réimpr. dans Descrizione del Riaprimento) etc.). In Siena, Matteo Florimi, 1611, in- 12°. (Cf. Mazzucheli.i).
(3) L'Oreste, tragédie. Nous n'en connaissons pas d'édition. Le manuscrit de cette œuvre, au dire de Mazzuchelli, se trouva longtemps à Rome, dans la a Libreria » du marquis Alessandro Gregorio Capponi.
(4) Jejte, tragedia di Giorgio Bucanano recata di Latina in Volgare da Scipione Bargagli. In Venezia, per Matteo Valentini, 1600, in-i2°, e per Gio Batisla Bonfadino, 1601, in-12''.
(5) Voir selon Mazzuchelli : Mazzetli di Fiori délie Rime de' pia valcnti Poeti Toscani raccolti ed in proprj distinti capi ordinati dallo schietto Intronalo, etc. Aggiuntavi in fine una cantate pastoraie. In Siena, per iMatleo Florimi, iCo4, 10-12°, et i6/i4, in-12"'. On trouve, en outre, des vers de Scipione Bargagli dans les ouvrages suivants : Scella distange di diversi (recueil d'Agostini Ferentilli) ; Raccolia di Rime (publiée par Félice Maldenii Teodolii, Ferrara, i588 ; Rime di Monsign. Ascanio Picrolomini, Siena, Bonetti, 1694 ; Ghirlanda delta Confessa AngelaBianca Beccaria{Tecac\l formé par Stefana Guazzo), etc.. Un sonnet en réponse à Diomède Borghcsi fut inséré dans le IV° vol. de Rime de ce dernier ; deux autres sonnets appartiennent à l'cdit. des Rime d'Ascanio Pignatelli (Napoli. Anton. Bulifon, 169a), et à VElogio de' Castiglione illustri d'Antonio Beffa Negrini, etc., etc.
(6) Une de ces lettres vulgaires, écrite au Cardinal Scipione Gonzaga, fut publiée par Barlolommeo Zucclii, dans le tome III de Idca dei Segretario, elc. (La Bibliothèque communale de Sienne, riche de manuscrits de notre auteur, e;arde en outre beaucoup de ses epîtres latines, ainsi que celles qui lui furent adressées.)
{7; // Turlinano owero del Parlare e dello scrivere sanese del
SCIPIONE BAUGAGLI 3i>7
1er » siennois qui est bien l'opuscule le plus singulier et le plus appréciable qu'on ait coniposé de son temps sur la philologie locale.
Il prétendait prouver la supériorité du dialecte siennois sur le toscan, ajoutant que celui-ci n'avait pas autant contribué que celui-là à la formation du langage vulgaire. Simple opinion, qui ne vaut que par l'éloquence qu'il déploya à l'égal de tant de savants et de lettrés d'une même patrie, lesquels réclamèrent en vain, avec Celto Cittadini et Belisario Bulgarini, que la langue italienne s'appelât ce siennoise (i). »
Jusqu'ici nous n'avons rien révélé de ses nouvelles. On en saurait en être surpris si l'on considère qu'elles furent un de ses plus infimes passe-temps. Le volume qui les contint pour la première fois est ce recueil intitulé / Trattenimenti [les Divertissements) , que nous avons signalé plushaut. Leur nombre est restreint; l'auteur, pour les produire, prend, ainsi que ses devanciers, prétexte d'un événement notoire qui éprouva son pays natal. Pour ne point faillir à la tradition, il s'inspire, dès le début, de la guerre qui sévissait en 1 553, sur le territoire siennois, surtout à Monlalcino, lorsque les gens de Garcia de Tolède assiégeaient les châteaux. Il y a là une heureuse description — si l'on peut ainsi parler, — des calamités provoquées par la soldatesque et la famine. La page est saisissante, mais elle ne laisse pas de trahir une supercherie, Bargagli ne nous imposant un tableau de désolation et de misère que pour faire goûter mieux l'élégance des récits qui suivent. La trame est légère, les propos sont badins, quoique moraux. Des jeunes hommes, de belles dames, pour réagir contre la tristesse du temps, s'amusent à divers jeux ou bien chantent sur des motifs anciens, des vers d'amour et se content des historiettes. Leur répertoire est restreint puisqu'ils parviennent à écarter
cavalière Scipione Bargagli. In Siena, per Mntteo Florimi, 1603, in-40. (Biblioth. Nation, de Paris : X 22378 (3) et 3^78).
(i) Cf. GiusT. FoNTANiNi : Bihliotern dr-W FJoqncnza ifalinrn (avec les notes d'Apostolo ZcuoJ, Veutzia, i'asiiuali, 1708, t. I.
SaS ŒUVRES GALANTES DES CONTEURS ITALIENS
tout souci, avec six nouvelles. Mais l'imagination sait parfois se satisfaire de peu ; ils se contentent d'exploiter tour à tour un fonds d'aventures traditionnelles. On y apprend l'histoire d'un mari qui, pour éprouver la vertu de sa femme, se déguise et parvient à inspirer à celle-ci le goût des amours adultères (i). L'éternelle fable de Juliette et de Piomeo y est reprise, légèrement esquissée (2). D'autres cas amoureux, non moins que délicats, sont exposés ailleurs d'un ton persuasif. La chasteté y court de grands risques, témoin l'aventure d'une jeune et noble Siennoise qui se donne à son amant sans lui révéler son nom, croyant ainsi concilier l'amour et la vertu (3).
Quoique écrites sur un mode enjoué, ces nouvelles n'offrent rien de choquant pour les yeux ni de répréhensible pour les oreilles. Aussi purent-elles circuler librement en toutes mains. Bargagli les consigna peut-être pour gagner les faveurs de quelque jolie femme dont il s'éprit, à moins qu'il ne les ait créées pour réagir, ainsi que Barberino et Granucci, contre un genre que la a licence avait perverti». Quoi qu'il en soit, elles sont narrées avec un art précieux, auquel se vient joindre, la grâce d'une langue curieuse, un peu spéciale et pleine de ces mots de dialecte, qui, dans la leçon originale, ont une saveur particulière.
On les compara avec les meilleures pages des grands écrivains, ce qui revient à dire, selon certains critiques, que noire auteur mérite d'être placé auprès de Boccacio, dont il est sans servilité le continuateur (4). Jugement exagéré, sans doute, mais que nous n'examinerons point ici.
Pour en revenir aux sujets rapportés dans ces Divertissements, il faut considérer que la vertu chez tels conteurs du
(i) Voyez l'édition des Novelle de Scipione Bargagli (Siena, 1878), p-.ibliée d'après le texte des Trattinemenli. Nouvelle II.
(2) Idem. Nouvelle III.
(3) Idem. Nouvelle V.
(4) C^. LuciANo BiANCiii : Préface à IV'd. des Novelle, etc., Siena, 1873, in-80.
SCiPIONE BARGAGLI 32g
XVI» siècle, lorsqu'elle est assaisonnée de détails piquants, n'est pas faite pour déplaire, car elle donne licence à notre imagination...
Scipione Barj^agli mourut fort vieux, dans sa patrie, le 27 octobre de l'an 1G12 (i).
BIBLIOGRAPHIE
Les Sources. — Luici de Axgelis : Biografia degli scrittori senesi, etc., Siena, 1824, tome I (le seul publié), in-4'. — Scipione Bargagli : Leltere, etc., Firenze. 1868 (publiées pour les noces de Ravizza-Bargagli.) — Luciano Bianchi : Préfyce à rédition des Noue lie di Scipione Bargagli, etc., Siena.Ignazio Gati, 1878, 10-8». — A>-TON.-M. BoRROMEO : iYo/i'^/a de' NovelUcri italiani , elc, Bassano, 1794, in-S». — Giov. M.uiio Crescimbeni : Istoria délia volgar poesia. etc., Venezia,LorenzoBascçs;io,i 730-1 78 i.in-S». — Francesco FLAiiiNi : // C/nyuecen^o, Milano, D. Francesco Vailardi,s. à.(Sloria letter. d'Italia, etc.), in-8, p. 482, etc. — Giust. Fontaxini : Biblioteca dell' Eloquenza italiana (avec les notes d'Apostolo Zeno), Parma, Gozzi, i8o3-i8o4, I, in-4'. — Bartolommeo Gamba : St6/jograjla délie novelle iialiane in prosa, ediz. II, etc., Firenze. Tip. air insegna di Dante, i835, in-S". et Série di iesti di lingua, etc., Venezia, Go' tipi del Gondoliere. 1889. in-8°. — Girolamo Gii'.lixi: Tealro d'uomini letterati, Venezia, 1647, 2 vol. in-4°. — P.-L. Gin- GUENÉ: Histoire littéraire d'Italie, sec. éd., Paris, Michaud, 18247 'VIlI,in-8<'. — Gisberti : Istoria délie accademie d'Italia, etc., iManuscrit cité par Mazzuchelli). — D' Marcus L.vndau : Beitràge zur Geschite der Italianischen novelle, Wien, L. Kosner, 1875, pp. 94- 95, in-S». — A. Mare>duzzo : Notizie intorno a Scipione Bargagli, con appendice bibliograjica, Builetino senese di sloria patria, 1900, t. Vil. fasc. 11; et Veglie e traltinernenti nella seconda meta del sec. XVI, 1901, in-S". — Giajib. Mazzuchelli: Gli scrittori d'Italia, cioe notizie storichee critiche intorno aile vite e agli scrittidei letterati italiani, Brescia, G. Bossini, 1768, vol. 11, i" partie, p. 352, in-f». — Giov. Papanti : Catalogo dei Novellieri italiani in prosa etc., Livorno, Tipi di Franc. Visro, 1871, 1, in-80. — Giamb.\ttista Pass.\no : / Novellieri italiani in prosa, etc., sec. ediz., Torino, Paravia et Comp , 1S78, I.in-S». — Cav. Antonio Pecci : iYc///ir/e degli scritti opéra, elc. (ftlanuscrit cité par Mazzuchelli). — Thomas RoscoE : The Italian Novelist, London, i836, IV, iii-8°. — P. Isidoro Uglrgieri Azzoltni : Le Por.ipe sanesi, Pistoia, 1649,2 vol. 10-4». —
(i) Cf. Pecci : Notizie. Cette date est rapportée ^av MazzucheKi et confirmée par tous les commentateurs.
G. Zanetti: Novelliero Ilaliano (Notice du tome IV), Venezia, Pasquali', 1754, in-S».
On pourra consulter en outre, sur Barj^a^li, l'édition des Novelle di autori Sanesi. de Gaelano Poggiaii (Loiidra, 1796-1798, 2 vol. in-S»), le Manuel du Libraire, de J.-G. Brunet, et les Biographies de Didot et de iMichaud.
Editions. — On compte deux éditions des Trattenimenli et non trois, ainsi que l'ont cru certains bibliographes. Cet ouvrage fut par la suite réimprimé en totalité, ou partiellement, sous le titre de Novelle.
— / Trattenimenti di Scipione Bargagli ; doveda vaghe Donne e da giovani Haomini rappresenlati sono honesti, e dilettevoli giuochi : narrate novelle ; e cantate alcane amorose Canzonelte. ton Privilégia. In Venetia, appresso Beroardo Giunti, 1687 ,in-4". (CL Papaî;ti.) Première édition devenue fort rare. Haym et ensuite Mazzuchelli citent une édition in-S», de i58i, faite à Firenze par Gardane, sans que rien jusqu'ici ne soit venu justifier leur opinion.
— I trattenimenti, dove da vaghe donne, eda giovani Huomini rappresenlati sono Honesti, e dilettevoli Givochi; narrate Novelle ; e cantate alcane amorose Cnnzonette. Con due copioae Tavole : una de' principali Titoli, e l'altra délie cose notabili. Con Privilegio. In Venetia, appresso Bernardo Giunti, lôgi, in-4''. (Cf. Papa>"- Ti.) Edition moins correcte que celle de 1587, mais contenant des augmentations. La même se trouve quelquefois avec un nouveau titre, sous ladale de i5^2, témoin l'exemplaire de la Biblioth. Nationale de Paris (Y^ 454)- Cette particularité fut cause que Poggiali criit à l'existence d'une troisième édition des Trattenimenti.
— Novelle di Scipione Bargagli, Imprcse net casa dell' editore (Livorno), 1798, in-S". (C'est un tirage à part à 5 exempl. de la partie consacrée à Bargagli dans le recueil de Novelle di autori Sanesi publié par Gaet. Poggiali, en 1798, vol. II.)
— Le Novelle di Scipione Bargagli. Premessavi la Narrazione delV assedio di Siena ». 7" edizione senese per cura di Luciano Banchi. Siena, J. Gati, 1878, in-iC». (Cf. Bibliothèque Nation, de Paris : 8° Y* 387.) Six nouvelles précédées d'une introduction et d'une notice de X pp.
— S. Bargagli : Novelle, Roma, Edoardo Perino, 1S91, in-Sa" (Ed. médiocre contenant 5 nouv. extraites d'I Trattenimenti, etc.).
Recueils collectifs. — On trouve des nouvelles de Barga?! dans les ouvrages suivants: Quatre dans le IV" vol. du Novelliero Italiano, de Zanetti, Venezia, Pnsquali, 1704. (Ce sont les nouv. II, III, V et VI, lesquelles furent réimprimées dans le vol. II de Novelle di autori sanesi, de G. Poggiali, Loodra (Livorno), 1796-1798, reprod. dans l'éd. de Mllano, Silvestri, i8i5, et de Firenze, Tipografia Borghi e C'», i8;^3). Trois ânns Scelle novelle antiche e moderne, Milano, Bettoni, i83i. (Ce sont les nouv. I, III, et VI.) La Nouvelle intitulée Jppolito e Cangenova fut réimprimée dans Bellezse délie Novelle traite da' piii celebri autori, etc. Parigi, Barrois, i8a3 (et sous un autre frontispice : Naova scella di Novelle, etc., Parigi, Baudry, i852). D'autres nouvelles se trouvent dans Novellatore
SCIPIONE BAPIGAGLI 33 1
me/nnconico, Mi\nno,Schiep!ilt.i,i83o,eldains Novelleperfarpiaffnere le briqate,Ve.nc7.\a., Alvisopoli, i83o ; reimpr. à Boloçna, Masi,i83a; à Milano Silvestri, i84o, et à Boloïfna, Romai^noli, 1871. On en trouve aussi dans Tesoro dei Novellieri italiani, etc., Pariai, Baudry, 1^4?, et dans Fiorita cli Novelle, Roma, éd. Perino, 189a (une nouvelle).
LAVINELLA (i)
Je viens maintenant, ô honorable et amoureuse compagnie, vous faire connaître comment, dans notre cité, qui était dans ces derniers temps trop portée à la mollesse de la vie et au relâchement des mœurs sans doute beaucoup plus que cela n'était convenable ni nécessaire, il y eut, ces dernières années, une jeune fille issue de nobles parents et pourvue par la nature d'une intellig-ence à la foi vive et élevée, fraîche et jolie plus que ne le fût jamaistoute autre desonâg-CjCt qui se nommait Lavinella. Elle était alors plus près de ses dix-huit que de ses seize ans, mais il ne semblait pas encore (quel qu'en fût le motif) que, parmi ceux auxquels en appartenaient le soin et la charge, il fût question de la marier. Aussi, excitée non seulement par l'ardeur vive de son âg-e, mais encore par son esprit hardi et éveillé, qui toujours se faisait plus vigoureux, elle ne restait pas, pendant les journées caniculaires, appliquée à des travaux de femme. A l'exception des jours solennels ou dominicaux, elle ne demeurait pas enfermée toute seule dans sa chambre, ainsi que l'on voit maintes pucelles qui ne savent s'occuper et sedistraire qu'à la culture de petits jardins ou de pots
(i) Novelle di Scipione Bargagli. Nouvelle V.
SCIPIONB BARGAGLI 333
de violettes ou passer leur temps à soig-ner des cag-es de petits oiseaux et à vêtir des poupées.
Lavinella préférait se tenir auprès d'une des fenêtres de la maison qui donnait sur une des rues principales, voisine du portail de Santa Austino. Là elle restait cachée derrière une vieille jalousie, reg^ardant attentivement avec la plus grande délectation ceux qui de ces côtés allaient et venaient, évitant d'ailleurs d'être vue par personne, suivant l'usag-e qui est déjà devenu chez nous une loi très sévère, comme vous le savez, loi qui me paraît fort louable et suivant laquelle, les jeunes filles nubiles ne doivent jamais se laisser voir en aucune façon, sauf par leurs plus proches parents, et cela jusqu'à leur mariag-e. C'est ainsi que Lavinella les jours de semaine et les jours de fête, tantôt le matin et tantôt le soir, voyait défiler la plupart des jeunes g"ens de Sienne, tel se promenant à pied, tel autre allant à cheval.
Or, il arriva que, parmi les jeunes g"ens beaux et g-racleux qui passaient près de sa maison, un d'entre eux fut remarqué par elle ; il lui semblait sans comparaison surpasser en charme, en g-râce et en noblesse, tous ceux qu'elle avait jusqu'alors vus passer. Il était g-énéralement appelé Ricciardo à cause de la chevelure bouclée et frisée qui gracieusement rehaussaitson visag-ejmais Pandolfo était son véritable prénom. Quant à son nom de famille, il était très noble, mais je ne veux pas ici vous donner de plus spéciales indications à son ég-ard.
Plusieurs fois donc, à la vue de ce jeune homme, Lavinella, très facile à s'enflammer, se sentit en un instant embrasée d'amour, se consumant de telle façon qu'elle ne trouvait ni calme ni repos pour son corps ni pour son âme. Ses pensées étaient continuellement
tournées avec sollicitude vers le nouvel objet aimé; aussi beaucoup plus souvent que d'habitude était-elle poussée à délaisser tous ses fins ouvrages et à courir à la jalousie où elle demeurait accoudée en attendant de voir son Ricciardo. Elle n'avait pas tardé, sans en savoir la cause, à devenir à son endroit très fortement jalouse et cela faisait que chaque fois que par aventure elle le voyait, elle sentait sans fin croître la flamme qui s'était pour lui allumée dans son cœur. Quand elle ne le voyait pas, ce qui arrivait peut-être le plus souvent, elle devenait férocement ennemie de soi-même, et se plaig-nait très âprement de cet amour, de sa malchance et de Ricciardo lui-même, comme d'un être ingrat et peu courtois.
Par moments elle se calmait en considérant mieux les choses et en comprenant qu'elle ne pouvait raisonnablement se plaindre ni d'elle, pour avoir placé son amour dans une personne si dig-ne et si méritante, ni de lui car il ne savait encore rien de son amour. Elle continuait néanmoins à se plaindre toujours plus fort de sa malchance.
Lorsque, dans l'esprit de la jeune amoureuse, s'éveillait toute brûlante et enflammée une de ces pensées qui franchissent les limites de la retenue, par la souffrance qu'elle en ressentait, elle venait à vouloir, par n'importe quel moyen, obtenir la réalisation de son désir. Elle évoquait alors dans son esprit ces jeunes femmes qui toute la journée s'étudient à faire et font ensuite ce qu'elle avait le désir de faire elle-même.
Se donnant ces femmes pour modèle et considérant que celles-ci avaient accompli des choses bien plus aisées et bien moins licites, elle se disait qu'aucune entreprise n'est impossible pour quiconque sait aimer.
SCIPIONE B.VRGAGLI
Lorsqu'une seml)laljle pensée avait pris le dessus, la raison n'ayant pas été complètement chassée desonsiège, il en naissait une autre toute contraire, pour lui montrer la faute grave qu'elle se laissait si inconsidérément induire à commettre, en écoutant son appétit si tou et si efîréné, et pour lui représenter le danger tr^s grand qu'elle courait de compromettre son honneur, d'enla .her celui de sa famille, et les conséquences qui aisément pouvaient outre mesure compromettre son avenir. Tout cela se confirmait en elle par les exemples de ces femmes qui, esclaves d'un appétit désordonné, avaient consommé leur perdition.
Une telle pensée triomphait presque de tous les arguments éveillés par les idées opposées dans le cerveau peu solide de Lavinella, mais pas assez pour qu'elle ne retrouvât de nouveaux moyens, d'autres arguments sembla'ûles et plus puissants de par lesquels elle était encore poussée à lutter et à laisser la victoire au puissant désir qu'Amour l'incitait à seconder, en détruisant et en foulant aux pieds toute autre aspiration de retenue, sans nul égard de pudeur et de considération de famille.
Remplie dès lors d'inquiète sollicitude pour ellemême, elle se disait: « Ta condition est bien grave, ô Lavinella, et beaucoup plus dure et pénible à soutenir que celle de quelque autre amoureuse qui soit au monde. Celles qui, comme toi, supportent untel fardeau d'amour en éprouvent quelque allégement dès qu'elles rendent manifeste à celui qu'elles aiment l'angoisse qu'elles ressentent. Tu n'es toi, pas encore soulagée et tu ne peux l'être, puisque, en aucune façon, tu n'as pas découvert ton angoisse amoureuse à celui qui peut, et par loi d'amour doit te réconforter. Mais tu ne saurais jamais
parvenir à un tel résultat, puisque toi-même (ô accident étrang^e et inouï!) tu tranches tes pauvres espérances, en ne voulant pas te décider à lui découvrir tes besoins. Réfléchis un peu : ou ton si grand désir est g-uidé par la raison, ou il est transporté par la passion et la fureur. Si ton cas est raisonnable, tu n'as point à redouter de le confier à ton Ricciardo si discret et si sag-e et de lui en demander grâce ; si ton désir est au contraire blâmable, tu ne dois même pas le lui signaler et tu dois l'arracher de ton cœur jusqu'à la dernière racine, suivant les principes et les exemples qui t'ont été parfois excellents conseillers. Mais tu voudrais malgré tout donner à ta flamme la satisfaction désirée. Et pourquoi ne demandes-tu pas alors à celui qui seul en a le pouvoir de te rendre contente et pleinement heureuse? Tu hésites, tu n'oses pas et tu as honte de manifester les flammes dans lesquelles tu te consumes ? Mais souviens-toi que tu n'éteindras ni n'affaibliras un pareil incendie si tu le gardes si bien caché; il se fera au contraire de plus en plus ardent. Découvre-toi donc, demande, requiers, et, si cela ne suffit pas, joins-y des prières et accompagne celles-ci de larmes et de soupirs. Crains-tu d'ouvrir ton cœur de vive voix? Ecris, dicte ou envoie quelqu'un en ton nom. 0 malheureuse que je suis ! je vois bien ce qu'il convient de faire d'un côté comme de l'autre. Mais dès que, poussée par l'aiguillon de l'amour, je suis induite à suivre l'un de ces avis, l'autre, avec le dur frein de l'honneur, vient me faire retourner en arrière. En un instant je veux et ne veux pas, et presque avec mille envies différentes j'essaye de comprendre, sans le secours d'autrui, ce qu'il faut faire, ignorant si autrui "lé saura mieux que moi. Le
SCIPIONE BARGAGLI 887
meilleur serait d'obtenir par la ruse plutôt que par mon mérite ou par faveur ce que je désire d'autant que je m'en trouve digne. Sans doute qu'une âme bien née doit répugner à de tels moyens, mais que dois-je faire, si je sens la force du désir plus puissante que celle de la raison? »
La jeune lille, hésitanteet perdue, demeurait ainsi dans le labyrinthe d'amour, comme dansune nacellesans gouvernail poussée en pleine mer par plusieurs souffles contraire, sans savoir auquel elle devait s'abandonner. Avec une égale force, l'amour et l'honneur l'oppressaient sans cesse. Finalement, tandis qu'elle était en proie à cette terrible tempête d'âme, tel qu'un éclair parmi les noirs nuages, un très éclatant avis se découvrit à son esprit par quoi elle crut fermement parvenir au terme de ses cuisants désirs. Or, écoutez : je vais vous raconter quel était cet avis.
On était alors, ainsi qu'aujourd'hui, au temps du carnaval, lequel se célébraittrès joyeusement en grande fête dans la cité. Il n'est pas nécessaire que je vous rappelle combien était grande la liberté en cette période. Pendant ces jours-là, il n'était pas de rue dans Sienne qui ne fût sillonnée la nuit par des gens, hommes ou femmes, lesquels pendant le jour fréquentaient la promenade. Ayant donc pris prétexte de cette période de fête, Lavinella, le mardi soir du carnaval (soir plus libre et plus licencieux que tous les "autres à la fois), prudemment, après l'heure du souper, sans faire confidence de son projet à personne, en grand secret mit un masque sur son délicat visage; et ainsi, malgré la surveillance à laquelle en sa qualité de noble pucelle elle était assujettie par les siens, toute seule, uniquement guidée par son amour,
elle s'en alla tout droit près de la demeure de Ricciardo, c'est-à-dire près de la Postierla. Là, elle se mit à attendre qu'il sortît (suivant la coutume des autres jeunes gens) pour aller se divertir en quelque lieu. Elle ne tarda pas à le voir paraître, tenant à la main, ainsi qu'une lampe, une de ces petites marmites dont on se sert encore aujourd'hui. Il semblait prêt à sortir.
Elle se dirig-ea aussitôt vers Ricciardo, le cœur battant dans la poitrine; prenant alors tout son courag-e, à la faveur de son dég-uisernent, et avec grande modestie, elle lui parla ainsi :
— « Très aimable jeune homme, qu'il soit de votre bonne grâce, pour me faire plaisir, d'allumer avec votre lampe la mienne qui s'est éteinte. »
Ricciardo, qui savait bien comme quoi c'est chose civile envers qui que ce soit, aussi bien d'allumer une lampe que d'indiquer sa rue à celui qui s'est égaré, répondit incontinent : « Très volontiers. »
Devant pareille rencontre, en homme prudent, Ricciardo se mit par deux ou trois fois à examiner de la tête aux pieds celle qui ainsi, élégamment et richement vêtue, s'offrait à lui à pareille heure. Il lui parut, sans pouvoir discerner le visage, que ses traits étaient réguliers, et il n'eut pas de peine à se persuader que ce qui s'offrait à son regard devait convenablement répondre de ce qui demeurait caché. Un monde de pensées lui vint alors à l'esprit. Il se souvint de niaintes aventures arrivées à d'autres dans les mêmes conditions qu'à lui-même. Il se plaisait surtout à constater de quelle voix douce e|i en quelle aimable attitude il avait été abordé. A voir, sous le petit masque, briller comme d'ardentes étoiles, deux yeux très vifs et à eritendre dans la poitrine de 1^
6CIPI0NE BARGAGLI SSq
jeune personne, des soupirs qui lui semblaient brûlants et mal contenus, il lui vjnt un grand désir de savoir qui était celle-ci, lise mit de nouveau à la reg-arder pliis attentivement. La jeune fille facilitait pareille enquête tandis qu'elle s'attardait à allumer la chandelle très long-iiement, comme si sa main n'était point sûre ou si la chandelle était humide.
Dès lors Ricciardo ne craig-nit pas de disposer ses batteries pour pareille aventure et il offrit amoureusement à Lavinclla de l'accompag-ner en lui demandant où elle s'acheminait ainsi toute seule à pareille heure. Lavinella n'avait pas rêvé de plus doux accents que ceux avec lesquels une telle offre lui était faite par celui qu'elle aimait. Aussi se hâta-t-elle de répondre :
— « Si cela ne vous cause aucun dérang-ement, mon seig-neur, votvecompag'nie mesera fort agréable, car je la considère à cette heure comme une faveur et comme une défense. Je n'ai pas plus le désir d'aller ici que là et ce sera selon votre bon plaisir, mais je ne suis prête à vous suivre qu'à la condition d'avoir votre foi que vous n'userez envers moi d'aucune violence, et qu'en aucune façon vous ne tenterez de connaître qui je suis ni quel est mon nom, à moins que moi-môme je ne le veuille, et non autrement. »
Ce ne fut point chose difficile à obtenir de Ricciardo et ainsi d'accord ils allèrent tous les deux un certain temps dans la ville, se promenant, reg-ardant et écoutaijt ce qui se faisait de beau et de gai. Mais bient^f il demanda à sa compagne inconnue où il lui serait le plus ag-réable d'aller, la priant de voujoir bien je lui dire et lui promettant que chacun de ses ordres serait consep^i. Elle lui répondit de prendre le chemin qui lui paraissait
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le meilleur et de choisir le lieu qui était le plus à sa convenance ; que, quant à elle, pourvu qu'elle fûtauprès de lui, elle ne voulait lui causer aucun ennui, et qu'elle irait et resterait partout en sa compagnie. Elle ajouta en outre que le lieu le plus ag-réable pour elle serait celui qui lui procurerait à lui le plus de plaisir. Ricciardo parut désormais comprendre clairement, d'après sa façon de procéder, que la jeune fille était prise d'amour pour lui et, suspendant toute promenade, il la conduisit dans sa propre maison et la fit entrer dans une belle chambre qui se trouvait au premier étage.
Là, sans retard, il disposa une belle collation de dragées etde vins excellents, espérant parce moyen (afin de la reconnaître), lui faire promptement retirer son masque, chose qu'il n'avait pu obtenir jusqu'ici, quoi qu'ileût tenté, tandis qu'ils marchaient ensemble. 11 l'invita avec empressement à se réconforter du chemin parcouru en prenant et mangeant des confiseries étalées sur la crédence. Lavinella, s'excusant, refusa toute invitation. Mais à la fin, contrainte par les prières chaleureuses et continuelles de celui qui avait le pouvoir de lui commander, et dont il lui était si agréable de recevoir les ordres :
— « Si vous voulez enlever toutes les lampes allumées, dit-elle, je ne vous refuserai plus et ne serai point discourtoise, et je vous prouverai que tout ce qui vient de vous m'est agréable et que mon cœur et ma volonté sont à votre dévotion en tout ce qui me sera par vous honnêtement commandé. »
Ricciardo, sans que nul soupçon obscurcît son âme juvénile, s'empressa d'obéir à Lavinella et de faire ce qu'elle demandait. Il éteignit les lampes qui étaient
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allumées et resta avec la jeune fille plongé dans l'obscurité. Lavinellase démasqua aussitôt et feig-nit de g-oûteaux différentes confiseries; elle en loua la bonté comme si elle en avait mang-é, tandis qu'en réalité elle souhaitait des mets d'un tout autre jsroût et bien autrement doux et suaves.
Les deux jeunes g-ens brûlants de désir restèrent un instant tranquilles en plaisantant toutefois à mots couverts. Le jeune homme, impatient de savoir si ce qu'on a coutume de dire des femmes était vrai, à savoir qu'elles font dans l'obscurité ce qu'elles ne feraient pas à la lumière, d'un g-este plaisant s'approcha de Lavinella, et lui prit la main avec à propos en esquissant une lutte amoureuse. La jeune fille fit tout d'abord montre d'une g-rande résistance, mais à la manière d'une femme qui ne se préoccupe pas de vaincre. Si bien que, peu après, le dessus resta franchement à Ricciardo. Lavinella, ne voulant point paraître se rendre à une première chute, fit tant que le jeune homme, pour avoir de plus décisives preuves de sa victoire, deux ou trois fois encore, en un bref espace de temps, la renversa et se plaça sur elle. Et avec autant de délectation chez la renversée que chez le renverseur, car c'était un lit très moelleux qui leur servait de champ de lutte, ils s'employèrent au triomphe des amoureuses armes.
Lavinella, sans toutefois révéler son nom, avait, tout en causant, fait connaître à son amant depuis combien de temps elle lui avait donné son amour, et comment tout autant pour lui en donner la preuve que pour lui témoigner de sa propre ardeur, elle avait résolu de le rencontrer et de lui parler. Il importe peu (et d'ailleurs je ne m'en soucie guère) de rapporter les raisons par lesquelles
elle cherchait à justifier près de Ricciardo le principe de son amour; de même il serait oiseux de rapporter ici le récit j détaillé qu'elle fit de tout ce qui lui était advenu depuis qu'elle avait commencé à le voir, à le rencontrer et à le connaître. Ricciardo était tout surpris de s'entendre rappeler tant de choses par une femme qui lui était inconnue. Il se disait que c'était par pur caprice qu'elle se tenaitainsi cachée à ses yeu?: et il espérait que lorsque les lampes seraientrallumées ilpourrait,sansautre discussion, véri- \ fier si la nouvelle marchandise répondait aussi bien au plaisir delà vue qu'elle avait fait au charme du toucher. Pourtant, son dessein échoua, car elle remit aussitôt son masque, ce dont Piicciardo eut un vif déplaisir. Celui-ci se g-arda d'en rien faire paraître et feig-nit de prendre comme un jeu, qu'elle lui interdît de voir tous les trésors qu'elle avait mis en son pouvoir.
Il fît néanmoins tout ce qu'il put en gestes et en discours pour qu'elle consentît à se laisser voir à visage découvert. Ce fut en vain, car par autant de discours et d'arguments, elle trouvait à répondre à chacun des coups qui lui étaient portés. Ricciardo redoubla de vigueur, et avec impétuosité, enjoignant le geste à la parole, il tenta de démasquer celle qu'il venait d'avoir en sa possession. Mais Lavinella n'avait pas inoins de ressources dans les mains et dans les bras qu'elle en avait eu dans la langue, et elle le repoussait loin d'elle, en lui rappelant la promesse faite et la foi jurée par lui qu'il ne la moles terait en aucune façon. Elle ne laissait pas de lui montrer les avances et les garanties qu'il avait reçues d'elle et qui devaient lui paraître suffisantes pour n'avoir pas à douter que ses autres qualités ne fussent indignes de lui. Elle arguait aussi de la crainte du danger et
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(lu scandale qui en adviendrait et pour mieux encore le faire renoncer à son entreprise, elle lui promit de son plein gré que, pourvu qu'il la laissât sortir de là, il ne se passerait pas deux heures sans qu'il eût d'elle toute connaissance.
La proposition parut d'abord suspecte à Ricciardo, qui ne pouvait comprendre pourquoi la jeune fille refusait de se faire connaître là, alors qu'elle promettait de se dévoiler peu après. II demeura un instant indécis, mais il finit par se persuader que ce serait indig-nement récompenser celle-ci, qui avait été si courtoise à satisfaire tous ses autres désirs, que de vouloir, contre sa propre volonté, savoir qui elle était et comment elle s'appelait. Il finit par consentir à lui être ag'réable.
Or, il y avait, cette nuit-là, g-rande veillée où se trouvaient les plus nobles dames de la ville et Lavinella dem.anda à Ricciardo de la conduire à cette veillée qui avait lieu dans la rue du Casato. Arrivée devant la porte de la maison, Lavinella dit à Ricciardo :
— « Je vous prie de n'avoir aucune inquiétude à me voir monter là toute seule. Vous me suivrez dans un instant et quand vous vous trouverez dans la salle où les dames sont en train de se divertir, vous reg-arderez celle qui aura à la bouche le coin de son mouchoir et l'y g-ardera un instant, et vous aurez alors toute connaissance sur la personne et sur la condition de celle qui vous est inconnue, et qui, avec g-rande joie, est restée dans vos bras et vous a de son cœur et de son corps fait le don si grand et si cher. »
Ricciardo consentit à ce que lui demanda la dame masquée; monobstant tout ce qu'elle lui avait jusque-là
démontré, il ne la suspecta aucunement. Ayant laissé s'écouler un temps suffisant pour que la jeune fille eût pris place au milieu des autres dames de la maison, il arriva dans la salle où la noble compagnie prenait de joyeuses et honnêtes distractions et il se mit, non sans précaution, à regarder attentivement chacune des femmes présentes, afin de voir et de reconnaître, au . signalement qui lui avait été donné, quelle était celle que la fortune lui avait offerte ce soir-là. Mais il eut beau regarder et examiner, il ne vit aucun mouchoir conforme à ce qu'on lui avait promis ni même aucune femme habillée de la môme couleur que la femme masquée. Il fut, en outre, avisé par des assistants qui l'avaient précédé qu'aucune femme n'était entrée et il se rendit compte alors de ce qui était arrivé, à savoir que la jeune fille l'avait raillé, en sortant de la maison par une autre porte et en le plantant là, sans aucunement monter dans la salle de la veillée. Cette maison était en effet de celles qui, outre l'entrée principale dans la via Casato, en ont une autre plus commode du côté de l'église Santa Croce, au dessous de Santa Austino, et c'est par là que Lavinella était sortie pour regagner son palais, sans s'inquiéter de Ricciardo ni de ce qui lui adviendrait.
Ricciardo alla lui-même vérifier la chose et constata que la porte n'était point fermée. Il vit aussi, non sans regret, qu'il allait être privé de la douceur qu'il avait tant souhaitée, après s'être rassasié de toutes celles qu'il avait goûtées auparavant.
C'est ainsi que Lavinella combla ses impérieux appétits et ses ardents désirs, sans que celui qui lui en avait fourni les moyens sût à qui il avait procuré le suprême plaisir des sens. Toute contente de ce stratagème, elle
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avait la ferme croyance d'avoir de la sorte et du même coup, préserve son honneur et satisfait à son amour, estimant, comme beaucoup d'autres, que l'honneur tient tout entier dans l'opinion d'autrui.