‹ [ŒuvresChapitre 10 sur 64 · SA3f D. — TOME VI · texte numérisé non relu

SA3f D. — TOME VI

— Je VOUS demande pardon si l'intérêt que je vous porte m'a entraînée à vous faire une question indiscrète.

— Oh! pour vous, madame, c'est bien différent. Il me semble que vous êtes si bonne qu'on n'est jamais humilié devant vous. Je vous dirai donc, entre nous, que ma pauvre sœur est devenue folle par suite d'una amour contrariée. Elle aimait un jeune homme trèsbien et très-honnête , mais qui n'avait rien , et nos parents n'ont pas voulu consentir au mariage. Le jeune homme s'est engagé et a été se faire tuer à Alger. La pauvre Bricoline , qui avait toujours été triste et silencieuse depuis son départ , et à qui on supposait seulement de Thumeur et un chagrin qui passerait avec le temps, apprit sa mort d'une manière un peu trop cruelle. Ma mère, croyant qu'en perdant toute espérance elle en prendrait enfin son parti , lui jela cette mauvaise nouvelle à la tète, avec des termes assez durs et dans un moment où une émotion pareille pouvait être mortelle. Ma sœur ne parut pas entendre et ne répondit rien. On était en train de souper, je m'en souviens comme d'hier, quoique je fusse bien jeune. Elle laissa tomber sa fourchette et regarda ma mère pendant plus d'un quart d'heure sans dire un mot, sans tnisser les yeux , et d'un air si singulier que ma mère eut peur et s'écria : « Ne dirait-on pas qu'elleveutmedévorer ?— Vous en ferez tant, dit ma grand'mère, qui est une femme excellente et qui aurait voulu marier Bricoline avec son amoureux, vous lui donnerez tant de soucis que vous la rendrez folle. »

a Ma grand'mère n'avait que trop bien jugé. Ma sœur était folle , et depuis ce jour-là , elle n'a plus jamais mangé avec nous. Elle ne touche à rien de ce qu'on lui présente,- et elle vit toujours seule, nous fuyant tous, et se nourrissant de vieux restes qu'elle va ramasser elle-même dans le fond du bahut quand il n'y a personne dans la cuisine. Quelquefois elle se jette sur une volaille, la tue, la déchire avec sesdoigts, et la dévore toute sanglante. C'est ce qu'elle vient de faire, j'en suis sûre, car elle a du sang aux mains et sur son mouchoir. D'autres fois elle arrache des légumes dans le jardin et les mange crus. Enfin elle vit comme une sauvage, et fait peur à tout le monde. Voilà les suites d'une amour contrariée, et mes pauvres parents ne sont que trop punis d'avoir mal jugé le cœur de leur fille. Cependant ils ne parlent jamais de ce qu'ils feraient pour elle si c'était à recommencer. »

Marcelle crut que Rose faisait allusion à elle-même, et, désirant savoir à quel point elle partageait l'amour de Grand-Louis , elle encouragea sa confiance par un ton de douceur affectueuse. Elles étaient arrivées à la lisière de la garenne opposée à celle où se promenait la folle. Marcelle se sentait plus à l'aise, et le petit Edouard avait oublié déjà sa frayeur. Il avait repris

LE MBUNiBa D'ANGIBAULT.

sa course folâtre à portée de l'œil de sa mère. « Votre mère me parait lin pea rigide, en effets dit M"** de Blanchemont à sa compagne ; mais M. Bricolin a l'air d'avoir pour vous plus d'indulgence.

— Papa fait moins de bruit que maman, dit Rose en secouant la tète. Il est plus gai, plus caressant; il fait pins de cadeaux, il a plus d'attentions aimables, et enfin il aime bien ses enfants, c'est un bon père!... Mais, sous le rapport de la fortune et de ce qu'il appelle la convenance, sa volonté est peut-être plus inébranlable encore que celle de ma mère. Je lui ai entendu dire cent fois qu'il valait mieux être mort que misérable , et qu'il me tuerait plutôt que de consentir...

— A vous marier k votre gré? dit Marcelle voyant que Rose ne trouvait pas d'expressions pour rendre sa pensée.

— Ohl il ne dit pas comme cela, reprit Rose d'un air un peu prude. Je n'ai jamais pensé au mariage, et je ne sais pas encore si mon gré ne serait pas le sien. Mais enfin, il a beaucoup d'ambition pour moî^ et se tourmente déjà de la crainte de ne pas trouver un gendre digne de lui. Ce qui (ait que je ne serai pas mariée de sitôt, et j'en suis bien aise, car je ne dé.sire pas quitter ma famille, malgré les petites contrariétés que j'y éprouve de la part de maman. »

Marcelle crut voir chez Rose un peu de dissimulation, et, ne voulant pas brusquer sa confiance, elle fit l'observation que Rose avait sans doute beaucoup d'ambition pour elle-même.

<K Oh ! pas du tout I répondit Rose avec abandon. Je me trouve beaucoup plus riche que je n'ai besoin et souci de l'être. Mon père a beau dire que nous sommes cinq enfants (car j'ai deux sœurs et un frère établis), et que, par conséquent, la part de chacun ne sera déjà pas si grosse, cela m'est bien égal. J'ai des goûts simples, et d'ailleurs, je vois bien, par ce qui se passe chez nous, que plus on est riche, plus on est pauvre.

-^ Comment cela?

— Chez nous autres cultivateurs, du moins, c'est la vérité. Vous, les nobles, vous vous faites en général honneur de votre fortune; on vous accuse même chez nous de la prodiguer, et, en voyant la ruine de tant d'anciennes familles, on se dit qu'on sera plus sage, et on vise avec soin, comment dirai-je?... avec pas» sion, à établir sa race dans la richesse. On voudrait toujours doubler et tripler ce qu'on possède; voilà du moins ce que mon père, ma mère, mes sœurs et leurs maris, mes tantes et mes cousines, m'ont répété sur tous les tons depuis que j'existe. Aussi , pour ne pas s'arrêter dans le travail de s'enrichir, on s'impose toutes sortes de privations. On fait de la dépense devant les autres de temps en temps, et puis, dans le secret du ménage, on tondrait, comme on dit, sur un œuf. On craint de gâter ses meubles, ses robes, et de

trop donner à ses aises. Du moins, c'est le système de ma mère, et c'est on peu dor d'épargner tonte sa vie et de s'interdire toute jouissance quand on est à même de se les donner. Et quand il faut économiser sur le bien-être, le salaire et l'appétit des autres, quand il faut être dur aux gens qui travaillent pour nous, cela devient tout à fait triste. Quant à moi, si j'étais maltresse de me gouverner comme je l'entends, je voudrais ne rien refuser aux autres ni à moi-même. Je mangerais mon revenu , et peut-être que le fonds ne s*en porterait pas plus mal. Car enfin on m'aimerait, on travaillerait pour moi avec zèle et avec fidélité. N'est-ce pas ce que Grand-Louis disait à dtner? H avait raison.

— Ma chère Rose, il avait raison en théorie. <— En théorie?

— C'est-à dire en appliquant ses idées généreuses à une société qui n'existe pas encore, mais qui existera un jour, certainement. Quant à la pratique actuelle, c'est-i-dirc quant à ce qui peut se réaliser aujourd'hui, vous vous feriez illusion, si vous pensiez qu'il suffirait à quelques-uns d'être k>ons, au milieu de tous les autres qui ne le sont pas, pour être compris, aimés et récompensés dès cette vie.

— Ce que vous dites là nb'étonne. Je croyais que vous penseriez comme moi. Vous croyez donc qu'on a raison d'écraser ceux qui travaillent à notre profit?

— Je ne pense pas comme vous. Rose, et pourtant je suis bien loin de penser comme vous le supposez. Je voudrais qu'on ne fit travailler personne pour soi, mais qu'en travaillant chacun pour tous, on travaillât pour Dieu et pour soi-même par contre-coup.

— Et comment cela pourrait-il se faire?

— Ce serait trop long à vous expliquer, mon enfant, et je craindrais de le faire mal. En attendant que l'a venir que je conçois se réalise, je regardecomme un très-grand malheur d'être riche, et pour ma part, je suis fort soulagée de ne l'être plus.

— C'est singulier, dit Rose; celui qui est riche peut cependant faire du bien à ceux qui ne le sont pas, et c'est là le plus grand bonheur !

— Une seule personne bien intentionnée peut faire si peu de bien, même en donnant tout ce qu'elle possède, et alors elle est sitôt réduite à l'impuissance!

•» Mais si chacun faisait de même?

— Oui, si chacun! Voilà ce qu'il faudrait, mais il est impossible maintenant d'amener tous les riches à un pareil sacrifice. Vous-même, Rose, vous ne seriez pas disposée à le faire entièrement. Vous voudriez bien, avec votre revenu, soulager le plus de souffrances possible, c'est-à-dire sauver quelques familles do la misère; mais ce serait toujours à la condition de conserver votre fonds, et moi qui vous prêche, je m'attache aux derufers débris de ma fortune pour sauver ce qu'on appelle l'Aonn^ur de mon fils en lui conservant de quoi faire face aux dettes de son père, sans

LE MEUNlEa D'ANGIBAULT.

tomber luinDéme dans un dénùment absolu» d'où résalteraieBi le manque d'éducation, untravailexcessif, et probablement la mort d'un étre^délicat issu d'une raoed'oiufft, héritier d'une organisation chétive, et, foa$ ce rapport, très-inférieure à celle du paysan. Vous voyei donc qu'a? ec nos bonnes intention^ nous aalres qui ne savons pas comment la société pourrait apporter remède à de telles alternatives, nous ne pouvons rien, sinon préférer pour nous-mêmes la médiocrité è la richesse et le travail à l'oisiveté. C'est un pas vers la vertu, mais quel pauvre mérite nous avons là, et combien peu il apporte remède aux misères sans nombre qui frappent nos yeux et contristent notrecoeurl

— liais le remède? dit Rose stupéfaite. Il n'y a donc pas de remède? il faudrait qu'un roi trouvât cela dans sa tète, puisqu'un roi peut tout.

— Un roi ne peut rien, ou presque rien, répondit Marcelle eo souriant de la naïveté de Rose. Il faudrait qu'un peuple trouvât cela dans son cœur.

— Tout cela me fait l'effet d'un rêve, dit la bonne Rose. C'est la première fois que j'entends parler de ces choses-4à. Je pense bien quelquefois toute seule, mais chez nous personne ne dit que le monde ne va pas bien. On dit qu'il faut s'occuper de soi, parce que noire bonheur est la seule chose dont les autres ne s'occuperont pas, et que tout le monde est le grand ennemi de chacun; cela fait peur, n'est-ce pas?

— Et il y a là une étrange contradiction. Le monde va bien mal puisqu'il n'est rempli que d'êtres qui se détestent et se craignent entre eux I

— Mais votre idée pour sortir de là ? car enGn on ne s'aperçoit pas du mal sans avoir l'idée du mieux ?

— On peut avoir cette idée claire quand tout le monde l'a conçue avec vous et vous aide à la produire. Mais quand on est quelques-uns seulement contre tous, qui vous raillent d*y songer et qui vous font un crime d'en parler, on n'a qu'une vue trouble et incertaine. C'est ce quirarrive, je ne dis pas aux plus grands esprits de ce temps^i, je n'en sais rien, je ne suis qu'une femme ignorante, mais aux cœurs les mieux intentionnés, et voilà où nous en sommes aujourd'hui.

— Oui, au jimr d^aujour^hui! » comme dit mon papa, dit Rose en souriant. Puis elle ajouta d'un air triste : « Que ferai-je donc, moi? que ferai-je pour être bonne, étant riche ?

— Vous conserverei dans votre cœur, comme on trésor, ma chère Rose, la douleur de voir souffrir, Taflaonr du prochain que l'Ëvangile vous enseigne, et le désir ardent de vous sacrifier au salut d'aulrui , le jour où cesacrifice individuel deviendrait utile à tous.

^- Ce jour-là viendra donc?

^- N'en doutes pas.

«— Vous en êtes sûre ?

— JCunome de la justice cl de la bonté de Dieu.

— C'est vrai, au fait Dieu ne peut pas laisser durer le mal éternellement. C'est égal, madame la baronne; vous m'avez rempli le cerveau d'éblouissements, et j'en ai mal à la tête : mais il me semble pourtant que je comprends maintenant pourquoi vous perdez si tranquillement votre fortune, et je me figure par instants que, moi-même, je deviendrais médiocre avec plaisir.

— Et s'il fallait devenir pauvre? souffrir, travailler?

— Dame I si cela ne servait à rien, ce seraitaffreux.

— Et si on commençait à voir pourtant que cela sert à quelque chose? S'il fallait passer par une crise de grande détresse, par une sorte de martyre, pour arriver à sauver l'humanité?

— Eh bien, dit Rose, qui regardait Marcelle avec élonnement, on le supporterait avec patience.

— On s'y jetterait avec enthousiasme l» s'écria Mar* celle avec un accent et un regard qui firent tressaillir Rose, et qui l'entraînèrent comme un choc électrique, quoiqu'à sa très-grande surprise*

Edouard commençait à ralentir ses jeux, et la lune montait à l'horizon. Marcelle jugea qu'il était temps de mener coucher l'enfant, et Rose la suivit en silence, encore tout étourdie de la conversation qu'elles venaient d'avoir ensenUile; mais, retombant dans la réalité de sa vie en approchant de la ferme et en écoutant au loin la voix retentissante de sa mère, elle se dit en regardant marcher la jeune dame devant elle:

« Est-ce qu'elle ne serait pas dérangée aussi? »

Page 1