‹ [ŒuvresChapitre 9 sur 64 · LES CHATEAUX EN ESPAGNE · texte numérisé non relu

LES CHATEAUX EN ESPAGNE

Sous le majestueux berceau que formaientles grands chênes le long de l'avenue, et que le soleil sur son déclin coupait de fortes ombres et de brillants reflets, marchait à pas comptés une femme ou plutôt un être sans nom qui paraissait plongé dans une méditation farouche. C'était une de ces figures égarées et abruties par le malheur, qui n'ont pas plus d'âge que de sexe. Cependant, ses traits réguliers avaient eu une certaine noblesse qui n'était pas complètement effacée , malgré les affreux ravages du chagrin et de la maladie, et ses longs cheveux noirs en désordre s'échappant de dessous son bonnet blanc surmonté d'un chapeau d'homme d'un tissu de paille brisé et déchiré en mille endroits, donnaient quelque chose de sinistre à la physionomie étroite et basanée qu'ils ombrageaient en grande partie. On ne voyait, de cette face jaune comme du safran et dévastée par la fièvre, que deux grands yeux noirs d'une fixité effrayante, dont on rencontrait rarement le regard préoccupé, un nez très-droit et d'une forme assez belle quoique très-prononcée, et une bouche livide à demi enlr'ouverte. Son habillement, d'une malpropreté repoussante, appartenait à la classe bourgeoise; une mauvaise robe d'étoffe jaune dessinait un corps informe où les épaules hautes et constamment voûtéies avaient acquis en largeur un développement disproportionné avec le reste du corps qui semblait étique, et sur lequel flottait la robe détachée et traînante d'un côté. Ses jambes maigres et noires étaient nues, et des savates immondes défendaient mal ses pieds contre les cailloux et les épines auxquels du reste ils semblaient insensibles. Elle marchait gravement, la tête penchée en avant, le regard attaché sur la terre et les mains occupées à rouler et à presser un mouchoir taché de sang.

LE MEDNIBR IVANGIBÂULT.

Elle veiiaU droii sur M"^ de Blanchemont, qaî, dttsîmiilant soo effroi pour ne pas le communiqaer à fidooardf tllendait avee angoisse qu'elle prit h gauche 00 à droite, pour passer auprès d'elle. Mais le spectre, car cette créature ressemblait à une apparition sinistre, marchait toujours, sans paraître prendre garde à personne, et sa physionomie, qui n'exprimait pas l'idiotiame, mais un désespoir sombre passée l'état de contemplation abstraite , ne semblait rece? oir aucune impression des objets eitérieurs. Cependant, lorsqu'elle arriva jusqu'à l'ombre que Marcelle projetait à ses pieds, elle s'arrêta comme si elle eût rencontré un obstacle infranchissable, et tourna brusquement le dos pour reprendre sa marche incessante et monotone.

« C'est la pauvre Brieoliw, dit Rose sans baisser la voix, quoiqu'elle fftt à portée d'être entendue. C'est ma sœur aînée, qui est dérangée (c'est-à dire folle, en terme du pay^i). Elle n'a que trente ans quoiqu'elle ait l'air d'une vieille femme, et il y en a douze qu'elle ne nous a pas dit un mot, ni paru entendre notre voix. Nous ne savons pas si elle est sourde. Elle n'est pas muette, car lorsqu'elle se croit seule, elle parle quelquefois, mais cela n'a aucun sens. Elle veut toujours être seule, et elle n'est pas méchante quand on ne la oooirarie pas. N'en ayez pas peur; si vous avez l'air de ne pas la voir, elle ne vous regardera seulement pas. Il n'y a que quand nous voulons la rapproprier un peu, qu'elle se met en colère et se débat en criant comme si nous lui faisions du mal.

— Maman , dit Edouard qui essayait de cacher son épouvante, ramène-moi à la maison, j'ai faim.

— Gomment anrais4u faim? Tu sors de table, dit Marcelle qui n'avait pas plus envie que son fils de contempler plus longtemps ce triste spectacle. Tu te trompes assurément; viens dans une autre allée : peutêtre qu'il fait encore trop de soleil dans celle-ci, et que la ehaleur te fatigue.

— Oui, ooiy rentrons dans le taillis, dit Rose; ceci n*est pas gai à voir. Il n'y a pas de risque qu'elle nous suive, et d'ailleurs, quand elle est dans une allée, elle ne b quille pas souvent; vous pouvez voir que dans ceDe-ci, rherl)e est brftlée au milieu, tant elle y a passé et repassé, toujours au même endroit. Pauvre sceur, quel dommage! elle était si belle et si bonne! Je me souviens du temps où elle me portait dans ses bras et s'oecupait de moi comme vous vous occupez de ce bel enfant-là. Mais depuis son malheur elle ne me eonoalt plus et ne se souvient pas seulement que jVxiste.

— Ah! ma chère M"« Rose, quel affreux malheur en effet ! Et quelle en est la cause? Est-ce un chagrin ou une maladie? Le sait-on?

— Hélas I oui, on le sait bien. Mais on n'en parle pas.

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