‹ [ŒuvresChapitre 15 sur 64 · LB GUÉ DE LA VAUVRC · texte numérisé non relu

LB GUÉ DE LA VAUVRC

Cependant le panégyrique paraissait si sincère que Lémor, déjà dispose précédenunenl à une grande sympathie pour le meunier , réfléchit à la singularité de sa conduite en cette circonstance, et commença à se dire que cet homme devait avoir de puissants motifs pour l'interroger. Ils prirent le café ensemble avec beaucoup de politesse mutuelle , et quand le père Robichon les eut débarrassés de sa présence, le meu* nier conmiença ainsi :

« Monsieur (il faut bien que je vous appelle comme ça puisque je ne sais si nous sommes amis ou ennemis) , vous saurez d'abord que je suis amoureux , ne vous en déplaise, d'une fille trop riche pour moi et qui ne m'aime que juste ce qu'il faut pour ne pas me détester. Ainsi, je peux parler d^elle sans la compromettre; et d'ailleurs vous ne la connaissez pas. Je n'aime pourtant pas à parler de mes amours, c'est ennuyeux pour les autres, surtout quand ils ont été piqués de la même mouche, et qu'ils sont, comme on l'est en général dans cette maladie-^là , égoïstes en diable^ et soucieux d'eux-mêmes, du prochain» point. Cependant, conune en travaillant tout seul à remuer une montagne, on n'avance à rien, m'est avis que si on s'enlr'aidait un peu par l'amitié, on ferait au moins quelque chose* Voilà pourquoi j'aurais voulu votre confiance comme j'ai celle de la dame que vous savez bien , et pourquoi je vous donne la mienne sans trop savoir si elle sera bien placée.

« Donc, j'aime une fille qui aura en dot trente mille francs de plus que moi, et, par le temps qui court, c'est comme si je voulais épouser l'impératrice de la Chine. Je me soucie de ses trente mille francs comme d'un fétu ; même je peux dire que je voudrais les envoyer au fin fond de la mer, puisque c'est là ce qui nous sépare. Mais jamais les empêchements n*ont fait entendre raison à l'amour, et j*ai beau être^^ueux, je suis amoureux; je n'ai que cela en tête, et si la

LE MEUMlEll D'ANGIBAULT.

dame que Yoas savez bien ne vient pas à mon secours comme elle me l'a fait espérer... je sais un homme perdu... je suis capable!... je ne sais pas de quoi je suis capable! »

El en disani cela , la figure ordinairement enjouée du meunier, s'altéra si profondément, que Lémor fut frappé de la force et de la sincérité de sa passion.

c Eh bien, lui dit-il avec cordialité, puisque vous avei la protection d'une dame si bonne et si éclairée... on la dit telle du moins!...

— Je ne sais pas ce qv^on dit d'elle , répondît Grand-Louis, impatienté de la réserve obstinée du jeune homme; je sais ce que j'en pense, moi, et je vous dis que cette femme-là est un ange du ciel. Tant pis pour vous si vous ne le savez pas I

— En ce cas, dit Lémor, qui se sentait vaincu intérienrement par cet hommage si sincère rendu k Marcelle, où voulez- vous en venir, mon cher M. Grand- Loais?

— Je veux vous dire que, voyant cette femme si bonne, si respectable, et d'un cœur si pur, disposée en ma faveur, et en train déjà de me donner de l'espérance lorsque je croyais tout perdu , je me suis attaché à elle tout d'un coup, et pour toujours. L'amitié m'est venue, comme on dit dans les romans que l'amour vient, en un clin d'œil; et maintenant, je voudrais rendre , d'avance, à celte femme, tout le bien qu'elle a l'intention de me faire. Je voudrais qu'elle fût heureuse comme elle le mérite , heureuse dana ses affections, puisqu'elle n'estime que cela au monde et méprise la fortune , heureuse de l'amour d'an honune qui l'aimât pour elle-même et ne s'occupAt pas de supputer ce qui lui reste d'une richesse qu'elle perd si joyeusement, ne songeant, lui, qu'à sinformer de ce qu'elle possède ou ne possède pas... afin de savoir s'il doit la rejoindre ou bien s'en aller bien loin d'elle... l'oublier sans doute, et essayer si sa jolie figure fera quelque autre conquête plus lucrative... car enfin... »

Lémor interrompit le meunier.

c Quelle raison avez-vous donc, dit-il en pâlissant, de craindre que cette dame respectable ait si mal pboé ses aflEsctions? Quel est le lâche à qui vous supposez de si honteux calculs dans l'âme?

— Je n'en sais rien , dit le meunier qui observait attentivement le trouble de Henri, ne sachant encore s'il devait l'attribuer à l'indignation d'une bonne coDsdeDce ou à la honte de se voir deviné. Tout ce que je sais, c'est qu'il est venu à mon moulin, il y a quinze jours environ, un jeune homme dont la mine et les manières semblaient fort honnêtes, mais qui paraissait avoir du souci, et puis qui, tout à coup, 9'esl m» h parler d'argent, à faire des questions, à prendre des notes, enfin à établir par francs et centimes sor un bout de papier, qu'il restait encore à la

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