‹ [ŒuvresChapitre 18 sur 64 · PORTRAIT · texte numérisé non relu

PORTRAIT

Nous lie savons pas s'il est bien conforme aux règles de Fart de décrire minutieusement les traits et le costume des gens qu'on met en scène dans un roman. Peut-être les conteurs de notre temps (et nous tous les premiers ) ont-ils un peu abusé de la mode des portraits dans leurs narrations. Cependant, c'est un vieil usage, et tout en espérant que les maîtres futurs, condamnant nos minuties, esquisseront leurs figures en traits plus larges et plus nets, nous ne nous sentons pas la main assez ferme pour ne pas suivre la route battue, et nous allons réparer l'oubli oh nous sommes tombé jusqu'ici, en omettant le portrait d'une de nos héroïnes.

Ne semblc-t-il pas, en effet, que quelque chose de capital manque à l'intérêt d'une histoire d'amour, tant véridique soit-elle, lorsqu'on ignore si le person* nage féminin est doué d'une beauté plus ou moins remarquable? Il ne suffit même pas qu'on nous dise: Elle est belle; sî ses aventures ou l'excentricité de sa situation nous ont tant soit peu frappés, nous voulons savoir si elle est blonde ou brune, grande ou petite, rêveuse ou animée, élégante ou simple dans ses ajus* tements; si on nous dit qu'elle passe dans la rue, nous courons aux fenêtres pour la voir, et, selon l'impression que sa physionomie produit en nous, nous sommes disposés à l'aimer ou à l'absoudre d'avoir attiré sur elle l'attention publique.

Tel était sans doute Tavis de Rose Rricolin ; car le lendemain de la première nuit où elle avait partagé sa chambre avec M*** de Blanchemont, couchée encore languissamroent sur son oreiller, tandis que la

jeune veuve, plus active et plus matinale, achevait déjà sa toilette. Rose l'examinait attentivement, se demandant si cette beauté parisienne éclipserait la sienne à la fête du village, qui devait avoir lieu le jour suivant.

Marcelle de Blanchemont était plus petite de taille qu'elle ne le paraissait, grâce à l'élégance de ses proportions et à la distinction de toutes ses altitudes. Elle était très- franchement blonde, mais non d'un blond fade, ni même d'un blond cendré, couleur trop vantée, et qui éteint presque toujours la physionomie, parce qu'elle «st souvent l'indice d'une organisation sans puissance. Elle était d'un blond vif, chaud et doré, et ses cheveux étaient une des plus grandes beautés de sa personne. Dans son enfance elle avait eu un éclat extraordinaire, et au couvent on l'appelait le chérubin; à dix-huit ans elle n'était plus qu'une fort agréable personne, mais à vjngt-deux, elle était telle qu'elle avait inspiré plus d'une passion sans s'en apercevoir. Cependant ses traits n'étaient pas d'une grande perfection, et sa fraîcheur était souvent fatiguée par une animation un peu fébrile. On voyait autour de ses yeux, d'un bleu éclatant, des teintes sombres qui annonçaient le travail d'une âme ardente, et que l'observateur inintelligent eût pu attribuer aux agitations d'une nature voluptueuse; mats il était impossible d'être chaste soi-même sans comprendre que cette femme vivait par le cœur plus que par l'esprit, et par l'esprit plus que par les sens. Son teint variable, son regard droit et franc, un léger duvet blond aux coins de sa lèvre, étaient chex elle les indices certains d'une volonté énergique, d'un caractère dévoué, désintéressé, courageux. Elle plaisait au premier coup d'œil sans éblouir, elle éblouissait ensuite de plus en plus sans cesser de plaire, et tel qui ne l'avait pas crue jolie au premier abord, n'en pouvait bientôt détacher ses yeux ni sa pensée.

l>a seconde Iransformation qui s'était opérée en elle était l'ouvrage de Tamour. Laborieuse et enjouée au couvent, elle n'avait jamais été rêveuse ni mélancolique avant de rencontrer Lémor ; et même depuis qu'elle l'aimait, elle était restée active et décidée jusque dans les plus petites choses. Mais une affection profonde, en dirigeant vers un but unique toutes les forces de sa volonté, avait accentué ses traits et donné un charme étrange et mystérieux à toutes ses manières. Personne ne savait qu'elle aimait; tout le monde sentait qu'elle était capable d'aimer passionnément, et tous les hommes qui s'étaient approchés d'elle avaient désiré lui inspirer de l'amour ou de Tamitié. A cause de ce puissant attrait, il y avait eu un momentdans le monde où les femmes, jalouses d'elle, mais ne pouvant attaquer ses mœurs, l'avaient accusée de coquetterie. Jamais reproche ne fut moins mérité. Marcelle n'avait pas de temps à perdre au puéril et impudique amusement d'inspirer des désirs. Elle ne pensait pas même qu'elle pût en inspirer, et, en s'éloignant brusquement du monde, elle n'avait pas à se faire le reproche d'y avoir marqué volontairement son passage.

Rose Bricolin, incontestablement plus belle , mais moins mystérieuse à suivre et à deviner dans ses émotions enlantines, avait entendu parler de la jeune baronne de Blanchemont comme d'une beauté des salons de Paris, et elle ne comprenait pas bien comment, avec une mise si simple et des manières si naturelles, cette blonde fatiguée pouvait s'être fait une telle réputation. Rose ne savait pas que, dans les sociétés très-civilisées, et par conséquent très-blasées, Taniniation intérieure répand un prestige sur l'extérieur de la femme, qui efface toujours la majesté classique de la froide beauté. Cependant Rose sentait qu'elle aimait déjà Marcelle à la folie; elle ne se rendait pas encore bien compte de l'attraction exercée pr son regard ferme et vif, par le son affectueux de sa voix, par son sourire fin et bienveillant, par les alluresdécidées et généreuses de tout son être. « Elle n'est pourtant pas si belle que je croyais! pensait-elle ; d'où vient donc que je voudrais lui ressembler?» Rose se surprit, en effet, occupée à attacher ses cheveux comme elle, et à imiter involontairement sa démarche, sa manière brusque et gracieuse de tourner la tête, et joMiu'aux inflexions de sa voix. Elle y réussit assez birâ pour perdre en peu de jours un reste de gaucherie rustique qui avait pourtant son charme : mais il est vrai de dire que celte vivacité fut plus d'inspiration que d'emprunt, et qu'elle sut bientôt se l'approprier assez pour rehausser beaucoup en elle les dons de la nature. Rose n'était pas non plus dépourvue de courage et de franchise; Marcelle était plutôt destinée à développer son naturel étouffé par les circonstances extérieures qu'à lui en suggérer un factice et de pure imitation.

l'amour lt l'argent.

Tout en allant et venant par la chambre, Marcelle entendit une voix étrange qui partait de la pièce voi* sine et qui était à la fois forte comme celle d'un bœuf et enrouée conune celle d'une vieille femme. Cette voix, qui semblait ne sortir qu'avec effort d'une poitrine caverneuse et ne pouvoir ni s'exhaler ni se contenir, répéta à plusieurs reprises :

<K Puisqu'ils m'ont toutprisl... tout pris, jusqu'à mes vêtements ! »

Et une voix plus ferme, que l'on reconnaissait pour celle de la grand'mère Bricolin, répondait :

« Taisez-vous donc, notr* maître (i)I je ne vous parle pas de ça. »

Voyant l'étonnement de sa compagne, Rose se chargea de lui expliquer ce dialogue. « Il y a toujours eu du malheur dans notre maison, lui dit-elle, et même avant ma naissance et celle de ma pauvre sœur, le mauvais sort était dans la famille. Vous avez bien vu mon grand-papa, qui parait si vieux, si vieux? C'est lui que vous venez d'entendre. Il ne parle pas souvent ; mais , comme il est sourd , il crie si haut que toute la maison en résonne. 11 répète presque toujours à peu près la même chose : lU m'ont tout prù, tout pillée tout volé! II ne sort guère de là, et si ma grand'mère, qui a beaucoup d'empire sur lui, ne l'avait pas fait taire, il vous l'aurait dithier à vous-même en guise de bonjour.

— Et qu'est-ce que cela signifie ? demanda Marcelle.

— Est-ce que vous n'avez pas entendu parler de cette histoire-là? dit Rose. Elle a fait pourtant assex de bruit; mais il est vrai que vousn'êtes jamais venue dans ce pays, et que vous ne vous êtes jamais occupée de ce qui avait pu s'y passer. Je parie que vous ne savez pas que, depuis plus de cinquante ans, les Bricolin sont fermiers des Blanchemont ?

— Je savais cela, et même je sais que votre grandpère, avant de venir se fixer ici, a tenu à ferme une terre considérable du côté dli Blanc , appartenant à mon grand-père.

— Eh bien I en ce cas, vous avez entendu parler de l'histoire des chauffeurs ?

— Oui, mais c'est du plus loin que je me souvienne, car c'était déjà une vieille histoire, quand je n'étais encore qu'un enfant.

— Cela s'est passé il y a plus de quarante ans , autant que je puis savoir moi-même, car on ne parle.

(I) Dang nos campagiiea, les femmes â{]^cs suivent encore 1*ancicniie coutume de dire co parlant de lear mari : notre ma(tr0. Celles de noire géucralion disent : notrt homme.

LE MEUNIER D'ÂNGIBÂULT.

pas volontiers de cela chez nous. Gela fait trop de mal et trop de peur. Monsieur votre grand-père avait , à l'époque des assignats, conGé à mon grand-papa Bricolin une somme de cinquante mille francs en or, en le priant de la cacher dans quelque vieille muraille du château, pendant qu'il se tiendrait caché lui-même à Paris, où il réussit à n'être pas dénoncé. Vous connaissez cela mieux que moi. Voilà donc que mon grand-papa avait cet or-là caché avec le sien dans ce vieux château de Beaufort, dont il était fermier, et qui est à plus de vingt lieues d'ici. Je n'y ai jamais été. Votre grand-père ne se pressant pas de lui redemander son dépôt, il eut le malheur, en voulant lui faire écrire une lettre à cet effet, de mettre un scélérat d'avoué dans sa confidence. La nuit suivante les chauffeurs vinrent et soumirent mon pauvre grandpère à mille tortures jusqu'à ce qu'il eût dit où était caché l'argent. Ils emportèrent tout , le sien cl le vôtre, et jusqu'au linge delà maison et aux bijoux de noces de ma grand'mère. Mon père, qui était un enfant, avait été garrotté et jeté sur un lit. 11 vil tout et faillit en mourir de peur. Ma grand'mère élait enfermée dans la cave. Les garçons de ferme furent battus et attachés aussi. On leur tenait des pistolets sur la gorge pour les empêcher de crier. Enfin, quand les brigands eurent fait main-basse siTr tout ce qu'ils purent enlever, ils se retirèrent sans grand mystère et demeurèrent impunis, on n'a jamais su pourquoi. Et de cette affaire-là, mon pauvre grand-papa , qui élait jeune, est devenu vieux tout à coup. 11 n'a jamais pu retrouver sa tête, ses idées se sont affaiblies; il a perdu la mémoire de presque tout, excepté de cette abominable aventure , et il ne peut guère ouvrir la bouche sans y faire allusion. Le tremblement que vous lui voyez, il l'a toujours eu depuis cette nuit-là, et ses jambes, qui ont été desséchées par le feu, sont restées si minces et si faibles, qu'il n'a jamais pu travailler depuis. Votre grand-père, qui élait un digne seigneur, à ce qu'on dit, ne lui a jamais réclamé son argent, et même il a abandonné à ma grand'mère , qui élait devenue tout à coup l'homme de la famille par sa bonne tête et son courage, tous les fermages échus depuis cinq ans, et qu'il ne s'était pas fait payer. Cela a rétabli nos affaires, et quand mon père a été en âge de prendre la ferme de Blanchemont, il avait déjà un certain crédit. Voilà notre histoire; jointe à celle de ma pauvre sœur, vous voyez qu'elle n'est pas très-gaie. »

Ce récit fit beaucoup d'impression sur Marcelle, et rintérieur des Bricolin lui parut encore plus sinistre que la veille. Au milieu de leur prospérité, ces genslà semblaient voués à quelque chose de sombre et de tragique. Entre la folle et l'idiot, M™«de Blanchemont se sentit saisie d'une terreur instinctive et d'une tristesse profonde. Elle s'étonna que l'insouciante et luxuriante beauté de Rose eût pu se développer dans |

cette atmosphère de catastrophes et de luttes violentes, où l'argent avait joué un rôle si fatal.

Sept heures sonnaient au coucou que la mère Bricolin conservait avec amour dans sa chambre, en* combrée de tous les vieux meubles rustiques mis à la réforme dans le château neuf, et contiguë à celle qu'occupaient Rose et Marcelle, lorsque la petite Fanchon vint toute joyeuse annoncer que ton maUre venait d'arriver.

« Elle parle du grand Louis, dit Rose. Qu'a-t-elle donc à nous proclamer cela comme une grande nouvelle î »

Et, malgré son petit ton dédaigneux. Rose devint vermeille comme la mieux épanouie des Oeurs doni elle portait fièrement le nom.

« Mais c'est qu'il apporte tout plein d'affaires et qu'il demande à vous parler, dit Fanchon un peu déconcertée.

— A moi? dit Rose, rougissant de plus en plus, tout en haussant les épaules.

— Non, à M"" Marcelle, » dit la petite. Marcelle se dirigeait vers la porte que la petite

Fanchon tenait toute grande ouverte, lorsqu'elle fut forcée de reculer pour laisser entrer un garçon de la ferme chargé d'une malle, puis le grand Louis, qui en portait lui-même une encore plus lourde, et qui la déposa sur le plancher avec beaucoup d'aisance.

« Et toutes vos commissions sont faites I » dit-il en posant aussi un sac d'écus sur la commode.

Puis , sans attendre les remerclments de Marcelle, il jeta les yeux sur le lit qu'elle venait de quitter, et où dormait Edouard , beau comme un ange. Entraîné par son amour pour les enfants, et surtout pour celuilà , qui avait des grâces irrésistibles , Grand-Louis s'approcha du lit pour le regarder de plus près, et Edouard , en ouvrant les yeut , lui tendit les bras, en lui donnant le nom d*Alochon , dont il l'avait obstinément gratifié.

« Voyez comme il a déjà bonne mine depuis qu'il est dans notre pays I » dit le meunier en prenant une de ses petites mains pour la baiser... Mais il se fit un brusque mouvement de rideaux derrière lui , et en se retournant , Grand-Louis vit le joli bras de Rose qui , toute honteuse et toute irritée de cette invasion de son appartement, s'enfermait à grand bruit dans ses courtines brodées. Grand-Louis, qui ne savait pas que Rose eût partagé sa chambre avec Marcelle , et qui ne s'attendait pas à l'y trouver, resta stupéfait, repentant , honteux , et ne pouvant cependant détacher ses yeux de cette main blanche qui tenait assez maladroitement les franges du rideau.

Marcelle s'aperçut alors de l'inconvenance qu'elle avait laissée commettre , et se reprocha ses habitudes aristocratiques qui l'avaient dominée à son insu en cet instant. Accoutumée à ne pas traiter à tous égards un portefaix comme un homme, elle n'avait pas

songé è dérendre Tappartement de Rose contre le niet de ferme et le meunier qai apportaient ses effets. Honteuse et repentante à son tour, elle allait avertir Grand-Louis , qui semblait pétrifié à sa place , de se retirer au plus vite, lorsque M"« Bricolin parut toute hérissée au seuil de la chambre, et resta muette d'horreur en voyant le meunier, son mortel ennemi, debout et troublé entre les deux lits jumeaux des jeunes dames.

£Ue ne dit pas un mot et sortit brusquement, comme une personne qui trouve un voleur dans sa maison et qui court chercher la garde. Elle courut, en effet, chercher M. Bricolin qui prenait son coup du matin pour la troisième fois, c'est-à-dire son troisième pot de vin blanc dans la cuisine.

« M. Bricolin! fit-elle d'une voix étouffée; viens vite, vite! m'entends4u?

— Qu'est-ce qu'il y a? dit le fermier, qui n'aimait pas à être dérangé dans ce qu'il appelait son rafrai" ckissemenL Est-ce que le feu est à la maison ?

— Viens, te dis-je, viens voir ce qui se passe chez toi ! répondit la fermière à qui la colère ôtait presque la parole.

— Ah I ma foi! s'il y a à se fâcher pour quelque chose 9 dit Bricolin, habitué aux bourrasques de sa moitié, tu t'en chargeras bien sans moi. Je suis tranquille là-dessus. »

Voyant qu'il ne se dérangeait pas , M"** Bricolin s'approcha, et, faisant avec effort le mouvement d'avaler , car elle éprouvait une véritable strangulation de fureur :

« Te dérangeras-tu? dit-elle enfln, en s'observant assez pourtant pour n'être pas entendue des valets qui allaient et venaient; je te dis que ton manant de meunier est dans la chambre de Rose, pendant que Rose est encore au lit.

— Ah! cela, c'est ineonvenable, irès-inconvenable , dit M. Bricolin en se levant, et je m'en vas lui dire deux mots... Mais pas de bruit , ma femme , entendstu ? à cause de la petite !

— Va donc, et ne fais pas de bruit toi-même ! Ah ! j*e«père que tu me croiras, maintenant, et que tu vas le traiter comme un mal appris et un impudent qu'il c*t!»

Au moment où M. Bricolin allait sorlir de la cuisine, il se trouva face à face avec le grand Louis. '

« Ma foi , M. Bricolin , dit celui-ci avec un air de candeur irrésistible, vous voyez quelqu'un de bien étonné de la sottise qu'il vient de faire.

Et il raconta le fait naïvement.

« Tu vois bien qu'il ne l'a pas fait exprès? dit Bricolin en se tournant vers sa femme.

*- Et cVst comme cela que tu prends la chose?» ^'écria b fermière donnant un libre cours à sa furrur. Puis elle courut pousser les deux portes, et revenant se placer entre le meunier et M. Bricolin qui

déjà offrait au coupable de se rafraiehir avec lui : «( Non, M. Bricolin, s'écria-t-elle, je ne comprends pas ton imbécillité I Tu ne vois pas que ce vaurien-là a avec notre 611e des manières qui ne conviennent qu'à des gens de son espèce , et que nous ne pouvons pas supporter plus longtemps? 11 faut donc que je me charge de lui dire, moi, et de lui signifier...

— Ne signiGe rien encore , M"« Bricolin , dit le fermier en élevant la voix à son tour, et laisse-moi un peu faire mon métier de père de famille. Ah I si l'on t'en croyait, je sais bien qu'on attacherait son hautde-chausse avec des épingles , et que tu mettrais une paire de bretelles à ton cotillon I Voyons, ne me casse pas la tète dès le matin. Je sais ce que j'ai à dire à ce garçon-là, et je ne veux pas qu'un autre s'en charge. Allons, ma femme, dis à la Chounette de nous monter un pichet de vin frais, et va-t'en voir tes poules. »

M"** Bricolin voulut répliquer. Son époux prit un gros bâton de houx qui était toujours appuyé contre sa chaise pendant qu'il buvait, et se mit à en frapper la table en cadence à tour de bras. Ce bruit retentissant couvrit si bien la voix de M"* Bricolin qu'elle fut forcée de sortir en jetant les portes avec fracas derrière elle.

« Qu'est-ce "qu'il y a pour votre service , notre maître? » dit la Chounette accourant au bruit.

M. Bricolin prit majestueusement le pichet vide et le lui tendit en roulant les yeux d'une façon terrible. La grosse Chounette devint plus légère qu'un oiseau pour exécuter les ordres du potentat de Blanchemont.

« Mon pauvre Grand-Louis, dit le gros homme lorsqu'ils furent seuls, avec un pot de vin entre leurs verres, il faut que tu saches que ma femme est enragée contre toi; elle t'en veut àmorl^ et, sans moi, elle t'aurait mis à la porte. Mais nous sommes de vieux amis, nous avons besoin l'un de l'autre, et nous ne nous brouillerons pas comme ça. Tu vas me dire la vérité ; je suis sûr que ma femme se trompe. Toutes les femmes sont sottes ou folles, que veux -tu? Voyons, peux-tu me répondre la main sur ta conscience?

— Parlez! parlez! dit Grand-Louis d'un (on qui semblait promettre sans examen, et en faisant un grand effort pour donner à sa figure un air d'insouciance et de tranquillité, sentiments bien contraires à ce qu'il éprouvait en cet instant.

— Eh bien donc! je n'y vas pas par quatre chemins, moi ! dit le fermier. Es-tu ou n'es-tu pas amoureux de ma 61Ie?

— Voilà une drôle de question ! répondit le meunier, payant d'audace. Que voulez- vous qu'on y réponde ? Si on dit oui , on a l'air de vous braver ; si on dit non , on a l'air de faire injure à M''« Huse ; car enfin elle mérite qu'on en soit amoureux, comme vous méritez qu'on vous porte respect.

LE MEUNIER D'ANGIBAULT

— Tu plaisantes ! c'est ixin signe; je vois bien que tu n'es pas amoureux.

— Attendez, attendez ! reprit Grand-Louis, je n'ai pas dit cela. Je dis au contraire que tout le monde est forcé d'eu être amoureux , parce qu'elle est belle comme le jour, parce qu'elle est tout votre portrait, parce qu'enfin tous ceux qui la regardent, vieux ou jeunes, riches ou pauvres, sentent quelque chose pour elle, sans trop savoir si c'est le plaisir de l'aimer ou le chagrin de ne pas pouvoir se le permettre.

— Il a de l'esprit comme trente mille hommes I dit le fermier en se renversant sur sa chaise avec un rire qui faisait bondir son gilet proéminent. Le tonnerre m'écrase si je ne voudrais pas que tu fussses riche de cent mille ccusl Je te donnerais ma fille de préférence h tout autre I

• — Je le crois bien I mais comme je ne les ai pas, vous ne me la donnerez guère, n'est-il pas vrai?

— Non , le tonnerre de Dieu m'aplatisse 1 mais enfin, j'en ai du regret, et ça te prouve mon amitié.

— Grand merci, vous êtes trop bon !

— Ah I c'est que , vois-tu, ma carogne de femme s*est mis dans la tête que tu en contais à Rose!

— Moi? dit le meunier, parlant celte fois avec l'accent de la vérité, jamais je ne lui ai dit un mot que vous n'auriez pas pu entendre.

— J'en suis bien sûr. Tu as trop de raison pour ne pas voir que tu ne peux pas penser à ma fille, et que je ne peux pas la donner à un homme comme toi. Ce n'est pas que je te méprise , da ! Je ne suis pas fier, et je sais que tous les hommes sont égaux devant la loi. Je n'ai pas oublié que je sors d'une famille de paysans , et que quand mon père a commencé sa fortune, qu'il a si malheureusement perdue comme tu sais , il n'était pas plus gros monsieur que toi, puisqu'il était meunier aussi 1 Mais au jour d'aw jourd*hui, mon vieux, monnaie fait tout, comme dit l'autre, et puisque j'en ai, et que tu n'en as pas, nous ne pouvons pas faire affaire ensemble.

— C'est concluant et péremptoire , dit le meunier avec une amère gaieté. C'est juste, raisonnable , véritable , équitable et salutaire , comme dit la préface k monsieur le curé.

— Damel écoute donc, Grand-Louis, chacun agit de même. Tu n'épouserais pas, toi qui es riche pour un paysan, la petite Fanchon, la servante , si elle se prenait d'amour pour loi ?

— Non ; mais si je me prenais d'amour pour elle , ce serait différent.

— Veux-tu dire par là, grand farceur, que ma fille en pourrait bien tenir pour toi ?

— Moi, j'ai dit cela? quand donc?

— Je ne l'accuse pas de l'avoir dit, quoique ma femme soutienne que tu es capable de parler légèrement si ou te laisse prendre tant de familiarité chez nous.

— Ah çà! M. Bricolin, dit lé grand Louis, qui commençait à perdre patience et qui trouvait la for-^ mule de son arrêt assez brutale sans qu'on y joignit rinsulte, est-ce pour rire ou pour plaisanter^ comme dit l'autre, que depuis cinq minutes vous me dites toutes ces choses-là? Parlez-vous sérieusement? Je ne vous ai pas demandé votre fille , je ne vois donc pas pourquoi vous vous donnez la peine de me la refuser. Je ne suis pas homme à parler d'elle sans respect ; je ne vois donc pas non plus pourquoi vous me rapportez les mauvais propos de M"* BrîcoUn sur mon compte. Si c'est pour me dire de m'en aller, me voilà tout prêt. Si c'est pour me retirer votre pratique, je ne m'y oppose pas ; j'en ai d'autres. Mais parlez franchement et quitton&-nous en honnêtes gens, car je vous avoue que loul ceci me foit l'effet d'une mauvaise querelle qu'on veut me chercher, comme si quelqu'un ici voulait me mettre dans mon tort pour cacher le sien. »

En parlant ainsi, le grand Louis s'était levé et faisait mine de vouloir sortir. Se brouiller avec lui n'était ni du goût ni de l'intérêt de M. Bricolin.

« Qu'est-ce que tu dis là? grand benêt I lui répondit-il d'un ton amical, en le forçant à se rasseoir. Estu fou? quelle mouche te pique? Est-ce que je t'ai parlé sérieusement? est-ce que je fais attention aux sottises de ma femme? Règle générale, une guêpe qui vous bourdonne à l'oreille, une femme qui vous taquine et vous contredit , c'est à peu près la même chanson. Achevons notre pichet, et restons amis, crois-moi , Grand-Louis. Ma pratique est bonne, et j'ai à me louer de te l'avoir donnée. Nous pouvons nous rendre mutuellement bien des petits services « ce serait donc fort niais de nous quereller pour rien. Je sais que tu es un garçon d'esprit et de bon sens, cl que tu ne peux pas en contera ma fille. D'ailleurs, j'ai trop bonne opinion d'elle pour ne pas penser qu'elle saurait bien te rembarrer si tu t'écartais du respect... Ainsi...

— Ainsi, ainsi I... dit Grand-Louis en frappant avec son verre sur la table dans un mouvement de colère bien marquée, toutes ces raisons-là sont inutiles et finissent par m'ennuyer, M. Bricolin I Au diable votre pratique, vos petits services, et mes intérêts, s'il faut que j'entende seulement supposer que je suis capable* de manquer de respect à votre fille, et qu'elle aura un jour ou l'autre à me remettre à ma place. Je ne suis qu'un paysan, mais je suis aussi fier que vous, M. Bricolin, ne vous en déplaise; et si vous ne trouvez pas pour moi des façons plus délicates de vous exprimer, laissez-moi vous souhaiter le bonjour et m'en aller à mes affaires. »

M. Bricolin eut beaucoup de peine à calmer le grand Louis qui se sentait fort irrité, non des soupçons de la fermière, qu'il savait bien mérités dans un certain sens, ni du style grossier de Bricolin , auquel

LE MEUNIER D'ANGIBAULT

il éUîl fort habîlué , mais de la cruauté avec laquelle ce dernier faisait, sans le savoir, saigner la plaie. vive de son cœur. Enfin , il s'apaisa après s'être fait faire amende honorable par le fermier, qui avait ses raisons pour se montrer fort paciGque et pour ne pas écouter les craintes de sa femme, du moins pour le moment.

f Ah çàl lui dit celui-ci, en l'invitant à entamer ,après le fromage, un nouveau pichet de son vin gris, ta es donc en grande amitié avec notre jeune dame?

—En grande amitié I répondit le meunier avec un reste d'humeur , et s'abstenant de boire, malgré l'insistance de son h6te : c'est une parole aussi raisonnable que l'amour dont vous me défendez de parler à votre fille I

— Ma foi ! si le mot est ineonvenable, ce n'est pas moi qui l'ai inventé; c'est elle-même qui nous a dit plusieurs fois hier (ce qui faisait bien enrager la Thibaudel) qu'elle avait beaucoup d'amitié pour toi. Dame ! tu es un he^n prçon, Grand-Louis, c'est connu, et on dit que les grandes dames... Allons! vas-tu encore te fâcher?

— M'est avis que vous avez un pichet de trop dans la tète ce matin, M. Bricolin I » dit le meunier pâle d'indignation.

Jamais le cynisme de Bricolin , dont il avait pris son parti jusqu'alors, ne lui avait inspiré autant de dégoût.

« Et loi, tu as, je crois, ce matin, répondit le fermier, vidé la pelle de ton moulin dans ton estomac, car tn es triste et quinteux comme un buveur d'eau. On ne peut donc plus rire avec toi à présent? Voilà do nouveau I Ëh bien , parlons donc sérieusement puuque tu le veux. 11 est certain que d'une manière oa de l'autre, tu as conquis l'estime et la confiance de la jeune dame, et qu'elle te charge de ses commissions sans en rien dire à personne.

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

— Tiens! tu vas à*^ pour elle, tu lui rapportes ses eSelsson argent I... car la Ghounette t'a vu lui remettre on gros sac d'écus! Tu fais ses affaires enfin.

— Comme vous voudrez; je sais que je fais les miennes, et que, par la même occasion, je lui rapporte sa bourse et ses malles de raut)erge oà elle les arait laissées en dépôt; si c'est là faire ses aflaires, à la bonne heure ! je le veux bien.

— Qu'est-ce que c'est donc que ce sac? Est-ce de for ou de l'argent?

— Est-ce que je le sais, moi? Je n'y ai pas regardé.

—Ça ne t'aurait rien coûté, et ça ne lui aurait pas &itdetort

— Il fallait me dire que ça vous intéressait. Je ne l'ai pas deviné!

— Écoute, Grand-Louis, mon garçon I sois franc I cette dame a causé avec toi de ses affaires?

— Où prenez-vous ça ?

— Je le prends là! dit le fermier en portant l'index à son front étroit et basané. Je sens dans l'air une odeur de confidences et de cachotteries. La dame a l'air de se méfier de moi et de te consulter !

— Quand cela serait ! répondit Grand-Louis en regardant fixement Bricolin avec quelque intention de le braver.

— Si cela était , Grand-Louis, je ne pense pas que tu voudrais m'étre défavorable?

— Comment l'entendez-vous ?

— Comme tu l'entends bien toi-même. J'ai toujours eu confiance en toi, et tu ne voudrais pas en abuser. Tu sais bien que j'ai envie de la terre , et que je ne voudrais pas la payer trop cher?

— Je sais bien que vous ne voudriez pas la payer son prix.

— Son prix ! son prix I ça dépend de la position des personnes. Ce qui serait mal vendu pour une autre, sera heureusement vendu pour eZ<e,qui a grand besoin de sortir du pétrin où son mari l'a laissée!

— Je sais cela, M. Bricolin , je sais vos idées làdessus, et vos ambitions sur le bout de mon doigt. Vous voulez enfoncer de cinquante mille francs la dame venderesse, comme disent les gens de loi.

— Non ! pas enfoncer du tout ! j'ai joué cartes sur table avec elle. Je lui ai dit ce que valait son bien. Seulement je lui ai dit que je ne le payerai pas toute sa valeur , et dix mille millions de tonnerres m'écrasent si je veux et si je peux monter d'un liard !

— Vous m'avez parlé autrement, il n'y a pas encore si longtemps! vous m'avez dit que vous pouviez le payer son prix, et que s'il fallait absolument en passer par là...^

— Tu radotes! je n'ai jamais dit ça l

— Pardon , excuse ! rappelez-vous donc ! c'était à la foire de Cluis , à preuve que M. Grouard , le maire , était là.

— Il n'en pourrait pas témoigner, il est mort !

— Mais moi , j'en pourrais lever la main !

— Tu ne le feras pas!

— Ça dépend.

— Ça dépend de quoi ?

— Ça dépend de vous.

— Comment ça ?

— La conduite qu'on aura avec moi dans votre maison réglera la mienne, M. Bricolin. Je suis las des malhonnêtetés de votre dame et des affronts qu'elle me fait; je sais qu'on m'en tient d'autres en réserve, qu'il est défendu à votre fille de me parler, de danser avec moi, de venir voir sa nourrice à mon moulin, et toutes sortes de vexations dont je ne me plaindrais pas si je les avais méritées, mais que je trouve insultantes, ne les méritant pas.

— Comment, c'est là tout, Grand-Louis? et un joli cadeau, un billet de cinq cents francs, par exemple, ne te ferait pas plus de plaisir?

LE MEUNIER D'ANGIBAULT

— Non, monsieur 1 dit sèchement le meunier.

— Tu es un niais , mon garçon. Cinq cents francs dans la poche d'un honnête homme valent mieux qu'une bourrée dans la poussière. Tu tiens donc bien k danser avec ma 611e ?

— J'y tiens pour mon honneur, M. Bricolin. J'ai toujours dansé la bourrée avec elle devant tout le monde. Personne ne Ta trouvé mauvais, et si je recevais d'elle maintenant l'affront d'un refus, on croirait aisément ce que trompette déjà voire fenune, à savoir que je suis un noialhonnéte et un notai appris. Je ne veux pas être traité comme ça. C'est à vous de savoir si vous voulez me fâcher , oui ou non.

— Danse avec Rose , mon garçon , danse 1 s'écria le fermier avec une joie mêlée de malice profonde, danse tant que tu voudras I s'il ne faut que ça pour te contenter I...

— Eh bien nous verrons! pensa le meunier, satisfait de sa vengeance. Voilà la dame de Btanchemont qui vient par ici , dit- il. Votre femme , avec son esclandre, ne m'a pas donné le temps de lui rendre compte de ses commissions. Si elle me parle de ses affaires, je vous dirai ses intentions.

— Je te laisse avec elle, dit M. Bricolin en se levant. N'oublie pas que tu peux les influencer, ses intentions I Les affaires l'ennuient, elle a hâte d'en finir. Fais-lui bien comprendre que je serai inébranlable... Moi je vas trouver la Thibaude pour lui faire la leçon en ce qui te concerne.

— Double coquin I se dit le grand Louis en voyant s'enfuir lourdement le fermier ; compte sur moi pour te servir de compère 1 Oui-dal pour m'en avoir cru seulement capable, je veux qu'il t'en coûte cinquante mille francs , et vingt mille en plus. »

LE GAnÇON DE MOULIN.

« Ma chère dame, dit en toute hâte le meunier qui entendait Rose venir derrière Marcelle, j'ai deux cents choses à vous dire , mais je ne peux pas débiter tout cela en deux minutes I Ici d'ailleurs (je ne parle pas de W^*> Rose), les murs ont des oreilles trèslongues, et si je vas me promener seul avec vous, ça donnera des soupçons sur certaines affaires... Enfîn , il faut que je vous parle, comment ferons -nous?

— Il y a un moyen bien simple , répondit M"« de Blanchemont. J'irai me promener aujourd'hui , et je trouverni^bien le chemin d'Angibault.

— D'ailleurs, si M"« Rose voulait vous le montrer... dit Grand-Louis au moment où Rose entrait , et enten-

dait les dernières paroles de Marcelle... Si tant est , ajouta -t-il, qu'elle ne soit pas trop en colère contre mot...

— Àh I grand étourdi I vous allez me faire gronder par ma mère d'une belle façon I répondit Rose. Elle ne m'a encore rien dit, mais avec elle ce qui est différé n'est pas perdu.

— Non, M*'* Rose, non, ne craignez rien. Votre maman, cette fois, ne dira mot, Dieu merci I Je me suis justifié , votre papa m'a pardonné , il s'est chargé d'apaiser M™* Britolin , et pourvu que vous ne me gardiez pas rancune de ma sottise...

— Ne parlons plus de cela, dit Rose en rougissant. Je ne vous en veux pas, Grand-Louis. Seulement vous auriez pu me crier votre justification un peu moins haut en sortant; vous m'avez réveillée en peur»

— Vous dormiez donc? Je ne croyais pas.

— Allons, vous ne dormiez pas, petite rusée, dît Marcelle, puisque vous avez fermé vos rideaux avec fureur.

— Je dormais à moitié, dit Rose en tâchant de cacher son embarras sous un air de dépit.

— Ce qu'il y a de plus clair là-dedans, dit le men* nier avec une douleur ingénue, c'est qu'elle m'en veutl

— Non, Louis, je te pardonne , puisque tu ne me savais pas là, » dit Rose, qui avait eu trop longtemps l'habitude de tutoyer le grand Louis , son ami d'enfance, pour ne pas y retomber soit par distraction, soit à dessein. Elle savait bien qu'un seul mot de sa bouche^ accompagné de ce délicieux lu, changeait en joie expansive toutes les tristesses de son amoureux»

« Et pourtant, dit le meunier, dont les yeux brillèrent de plaisir, vous ne voulez pas venir vous promener au moulin aujourd'hui avec M""* Marcelle?

— Gomment donc faire, Grand-Louis? puisque maman me Fa défendu, je ne sais pas pourquoi.

— Votre papa vous le permettra; je me suis plaint à lui des duretés de M»* Bricolin, il les désapprouve et m'a promis d'6ter à sa dame les préventions qu'elle a contre moi... je ne sais pas pourquoi non plus.

— Ahl tant mieux I s'il en est ainsi, s'écria Rose avec abandon ; nous irons à cheval , n'est-ce pas M*»" Marcelle? Vous monterez ma petite jument, et moi , je prendrai le bidet à papa , il est très-doux et va très-vite aussi.

— Et moi , dit Edouard , je veux monter à cheval aussi.

— Gela est plus difficile, répondit Marcelle. Je n'oserais pas te prendre en croupe, mon ami.

— Ni moi non plus, dit Rose, nos chevaux sont un peu trop vifs.

— Oh! je veux aller à Angibault« moil s'écria l'enfant. Maman , emmène-moi au moulin!

— G'est trop loin pour vos petites jambes, dit le meunier; mais moi je me charge de vous, si votre

LE MEUNIER D'ÂNGIBAULT.

maman y consent. Nous partirons les premiers dans ma charrette, et nous irons voir traire les vaches pour que ces dames trouvent de la crème en arrivant.

^ Vous pouvei bien le lui confler, dit Rose à Marcelle. Il est si bon pour les enrants f j'en sais quelque cliose, moi 1

— Oh veus! VM» étiez ù gentiRe 1 dit le meunier tout attendri , vous anrîei dû rester toujours comme cela!

— Merci du compliment, Grand-Louis '

— Je ne veux pas dire que vous ne soyez plus gentille, mais que vous auriez dû rester petite. Vous m'aimiez tant dans ce temps-lè 1 tous ne pouviez pas me quitter ; toujours pendue k mon cou l

— R serait plaisant, dit Rose moitié troublée, moitié railleuse, que j'eusse conservé cette habitude I

— Allons, reprit le meunier s'adressant à Marcelle, j'emmène le petit , c'est convenu?

— ie vous le confie en toute sécurité, dit M"^ de Blanchemont en lui mett^mt son fils dans les bras.

— Ah! quel bonheur! s'écria l'enfant. Âloehùn^ tu me mettras encore au bout de tes bras pour me faire attraper des prunes noires aux arbres tout le long du chemin t

— Oui t monseigneur, dit le meunier en riani; à condition qoe vous ne m'en ferez plus tomber sur le nez.»

Grand-Louis cheminant et jouant sur sa churette avec le bel Edouard qui faisait battre son cœur en lui rappelant les grâces, les caresses et les malices de Rose enfuit, approchait de son moulin, lorsqu'il aperçut dans la prairie Henri Lémor qui venait à sa rencontré, mais qui retourna aussitôt sur ses pas et rentra précipitammenl dans la maison pour se cacher, eu reconnaissant Edouard à côté du meunier.

c Mène Sophie au pré, dit Grand-Louis k son garçon de moulin en s'arrétant h quelque distance de la porte* El vcot, ma mère, amusez-moi cet enfant-là. Ayez<«n soin comme de la prunelle de vos yeux ; moi, j'ai un mol à dire au moulin. »

11 courut alors retrouver Lémor qui s'était enfermé dans sa chambre et qui lui dit, en lui ouvrant avec précaution :

« Gel enfant me connaît ; j'ai dû éviter ses re* gards.

— Et qui diable pouvait se douter que vous seriez encore là? dit le meunier qui avait peine à revenir de sa surprise. Moi qui vous avais fait mes adieux ce matin et qui vous croyais déjà mettant à la voile pour l'Afrique! Quel chevalier errant, ou quelle âme en peine ète^vous donc?

— Je suis une âme en peine, en effet, mon ami. Ayez compassion de moi. J'ai fait une lieue; je me suis assis au bord d'une fontaine, j'ai rêvé, j'ai

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