SA?ID -~ TOME VI
pleuré , et je suis revenu : je ne peux pas m'en aller !
— Eh bien ! c'est comme cela que je vous aime, s'écria le meunier en lui secouant la main avec force* Voilà comme j'ai été plus de cent fois! Oui , plus de cent fois, j'ai quitté Blanchemont en jurant de n'y jamais remettre les pieds, et il y avait toujoure au bord du chemin quelque fontaine où je m'asseyais pour i^eurer, et qui avait la vertu de me faire retourner d'où je venais. Mais écoutez , mon garçon , il iaul être sur vos gardes; je veux bien que vous restiez chez nous tant que vous ne pourrez pas vous décider à vous en aller. Ge sera long, je le prévois. Tant mieux, je vous aime; je voulais vous retenir ce matin , vous revenez , j'en suis heureux , et je vous en remercie. Mais pour quelques heures il faut vous éloigner. Elki vont venir ici.
— Toutes les deux? s'écria Lémor, qui comprenait Grand-Louis à demi-mot.
— Oui, toutes les deux. Je n'ai pas pu dire un mol de vous à M"" de Blanchemont. Elle vient pour que je lui parle de ses affaires d'argent, sans savoir que j'ai à lui parler de ses aflbires de cœur* Je ne veux pas qu'elle vous sache ici, avant d'être bien sûr qu'elle ne me grondera pas de vous y avoir amené... D'ailleurs, je ne veux pas la surprendre, surtout devant Rose, qui ne sait sans doute rien de tout cela. Gâchez* vous donc. Elles ont demandé leure chevaux comme je partais. Elles auront déjeuné comme déjeunent les belles dames, c'est-à-dire comme des fauvettes; leurs montures n'ont pas les épaules froides. Elles peuvent être ici d'un moment à l'autre.
— Je pars... je m'enfuis I dit Lémor tout pâle el tout tremblant : ah! mon ami , elle va venir icil
— J'entends iHcn I ça vous saigne le cosur de ne pas la voir! oui, c'est dur, j'en conviens !... Si on pouvait compter sur vous... si vous pouviez jurer de ne pas vous montrer, de ne bouger ni pieds ni pattes tout le temps qu'elles seront par ici... je vous fourrerais bien dans un endroit d'où vous la verriez sans être aperçu.
— Oh ! mon cher Grand-Louis, mon excellent ami, je promets, je jure ! cachez-moi, fût-ce sous la meule de votre moulin.
— Diable! il n'y ferait pas bon! la Grand' Louise a les os plus dura que vous. Je vas vous serrer phis mollement. Vous monterez dans mon grenier à foin , et par le trou de la lucarne vous pourrez voir passer et repasser ces dames. Je ne serais pas fâché que vous voyiez Rose Bricolin; vous me direz si vous avez connu à Paris beaucoup de duchesses plus jolies que ça. Mais attendez que j'aille voir ce qui se passe ! »
Et le grand Louis gravit un peu la côte de Gondé d'où l'on découvrait les loun de Blanchemont et à peu près tout le chemin qui y mène. Quand il se fut assuré que les deux amazones ne paraissaient pas encore, il retourna auprès de son prisonnier.
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LE MEUNIER D^ANGIBAULT
« Ça , mon camarade, lui dit-il , voilà un miroir de deux sous et un vrai rasoir de meunier : tous allez me jeter bas cette barbe de bouc. C'est déplacé dans uu moulin. C'est un nid à farine. Et puis, si par malheur on apercevait le bout de votre museau, ce changement vous rendrait moins facile à reconnaître.
— Vous avez raison, dit Lémor, et je vous obéis bien vite.
— Savez*vous, reprit le fermier, que j'ai mon idée en vous faisant mettre bas cette (oison noire ?
— Laquelle?
— Je viens d'y penser, et j'ai arrêté ce qui suit : vous ailes rester chez moi jusqu'à ce que vous vous soyez décidé à ne plus faire de peine k ma chèredame, et à changer vos folles idées sur la fortune. Quand même vous n'y resteriez que peu de jours, il ne faut pas qu'on sache qui vous êtes, et votre barbe vous donne un air citadin qui attire les yeux, i'ai dit en l'air, hier soir, à ma bonne femme de mère, que vous étiez un arpenteur. C'est le premier mensonge qui m'est venu , et il est absurde. J'aurais mieux fait de dire tout de suite votre état. Au reste, ma mère , qui ne s'étonne de rien , trouvera tout simple que du cadastre vous ayez passé dans la mécanique. Vous allez donc être meunier, mon cher, ça vous va mieux. Vous vous occuperez^ ou vous aurez l'air de vous occuper au moulin; vous avez certainement des connaissances dans la partie, et vous serez censé me conseiller pour l'établissement d'une nouvelle meule. Vous serez une rencontre ulile que j'aurai faite à la ville. Comme cela, votre présence chez moi n'étonnef a personne. Je suis adjoint, je réponds de vous, personne ne demandera à voir votre passe-port. Le garde-champêtre est un peu curieux et bavard. Mais avec une ou deux pintes de vin on endort sa langue. Voilà mon plan. U faut vous y conformer ou je vous abandonne.
•r— Je me soumets, je serai votre garçon de moulin ; je me cacherai, pourvu que je ne parte pas sans revoir, ne fût-ce que d'ici et pour un instant...
^- ChutI j'entends des fers sur les cailloux... trie trie,., c'est la jument noire à M"« Rose, trac trac.,. c'est le bidet gris à M. Bricolin. Vous voilà assez rasé, assez lavé , et je vous assure que vous êtes cent fois mieux comme ça. Courez au foin et poussez sur vous le volet de la lucarne. Vous regarderez par la fente. Si mon garçon y monte, faites semblant de dormir. Une sieste dans le foin est une douceur que les gens du pays se donnent souvent, et une occupation qui leur parait plus chrétienne que celle de réOéchir tout seul les bras croisés et les yeux ouverts... Adieu I voilà W^'* Rose. Tenez, la première en avant! voyez comme ça trottille légèrement et d'un air décidé!
— Belle comme un ange ! » dit Lémor qui n'avait regardé que Marcelle.