‹ [ŒuvresChapitre 20 sur 64 · AU BORD DE L EAU · texte numérisé non relu

AU BORD DE L EAU

Grand-Louis , qui avait toutes les délicatesses d'un cœur candidement épris, avait donné, en passant, des ordres pour que le lait et les fruits de la collation fussent servis sous une treille qui ornait le devant de sa porle, juste en face et à (rès-peu de distance du moulin, d'où Lémor, blotti dans son grenier, pouvait voir et même entendre Marcelle.

La collation rustique fut fort enjouée, grâce à l'espi^le intimité d'Edouard avec le meunier et aux charmantes coquetleriesde Rose envers celui-ci. c Pre*> nez garde. Rose! ditM*^ de Blanchemont à l'oreHle de la jeune fille. Vous vous faites adorable aujourd'hui, et vous voyez bien que vous lui toumei la tête. Il me semble que vous vous moquez beaucoup de mes sermons, ou que vous vous engagez trop. »

Rose se troubla, resta un moment rêveuse, et recommença bientôt ses vives agaceries, comme si elle eût pris intérieurement son parti d'accepter l'amour qu'elle provoquait. Il y avait toujours eu au fond de son cœur une vive amitié pour le grand Louis; il n'était donc guère probable qu'elle se fit un jeu de le railler, si elle n'eût senti la possibilité de faire faire, en elie-mêibe, un grand progrès à cette amitié fraternelle. Le meunier, sans vouloir se flatter, éprouvait cependant une confiance instinctive, et son âme loyale lui disait que Rose était trop bonne et trop pure pour le torturer froidement.

Il se trouvait donc heureux de la voir si enjouée et si animée près de lui, et il eut grand'peine à la lais^ ser avec sa mère, la dernière à table. Mais il avait vu Marcelle s'éloigner un peu et lui faire signe à la dérobée qu'il eût à la suivre de l'autre côté de la rivière..

« Eh bien, mon cher Grand-Louis, lui dit M** de Blanchemont, il me semMe que vous n'êtes plus si triste que l'autre jour, et que j'en ai deviné la cause !

— Ah ! M"** Marcelle, vous savez tout, je le vois bien, et je n'ai rien à vous apprendre. C'est vous qui pourriez m'en dire plus que je n'en sais; car il me semble qu'on doit avoir et qu'on a grande confiance en vous.

— Je ne veux pas compromettre Rose, dit Marcelle en souriant. Les femmes ne doivent pas se trahir entre elles. Cependant je crois pouvoir espérer avec vous qu'il ne vous sera pas impossible de vous faire aimer.

— Ah! si on m'aimait!... je serais content, et je crois que je n'en demanderais pas davantage; car le jour où elle me le dirait, je serais capable d'en mourir de joie.

— Mon ami, vous aimez sincèrement et noblement, et c'est pour cela qu'il ne faudrait pas trop dé-

LE MEUNIER D*ANGIBAULT

tirer d^ètre payé de retour atant de songer à détruire les obstacles qai viennent de la famille* Je prémnie qoe c'est là ce doot vous aves à m'entrelenir, et c'est pourquoi je me suis rendue avec empres* senent à votre invitation. Voyons, le temps est prcdeux^car on va sans doute venir nous rejoindre... En quoi puis- je influencer les idées du père, ainsi que Rose ne l'a fait entendre?

— Rose vous a fait entendre cela? s'écria le meunier transporté. Elle y songe donc? Elle m'aime donc ? Ahl M">« Marcelle! et vous ne me disiei pas cela tout de sQÎte!... Eb I que m'importe le reste si elle m'aime, si elle désire m'épouser?...

«-Doucement, mon ami. Rose ne s'est pas engagée si avant. Elle a pour vous l'affection d'une sœur, elle désirait voir révoquer la sentence qui lui interdisait de vous parler, de venir chei vous, de vous traiter enfin en ami, comme elle Pavait ftik jusqu'à ce jour. Voilà pourquoi elle m'a priée de vous protéger auprès de ses parents et de prendre votre parti,, tout en mootranl quelque fermeté dans mes attires avec eux. Et voilà ce que j'ai compris, en outre, Granck Louis : M. Bricolin veut ma terre à bon marché, cl peut-être que si Rose vous aimait, je pourrais assurer son bonheur et le vôtre, en imposant votre mariage comme une condition de mon consentement. Si vous le croyez, ne doutez pas que je sois très-heureuse de faire ce léger sacrilice.

— Ce l^er sacrifice ! vous n'y songez pas. M»* Marcelle 1 vous vous croyez encore riche , vous parlez de calquante mille francs comme d'un rien. Vous oubliez que c'est désormais une bonne part de voire ezisteace. Et vous croyez que j'acoepteraia ce sacrifice«là? Oh ! j'aimerais mieux renoncer à Rose tout de suite.

— C'est que vous ne comprenez pas la véritable valeur de l'argent, mon ami^ ce n'est qu'un moyen de bonheur, et le bonheur qu'on peut procurer aux autres est le plus certain et le plus pur qu'on puisse se procurer à soi-même.

— Vous êtes bonne comme Dieu» pauvre dame ! mais il y a là un bonheur plus certain et plus pur encore pour vous-même, c'est celui que vous devez ménager à voire Uls. Et que diriez- vous un jour, grand Dieu! si, faute des cinquante mille francs que vous auriez sacrifiés pour vos amis, votre cher Edouard était forcé, à son tour, de renoncer à une femme qu'il aimerait, et que vous ne pourriez plus lui faire obtenir?

— Mon cœur est pénétré de votre bon raisonnement; mais en fait d'intérêts matériels, il n'y a point, pour l^ivenir, de calculs absolus. Ma position n'est pas rigidement dessinée comme vous la faites; en m'okKUnant de vendre cher, je perdrai du temps, et, vous le savez, chaque jour d'hésitation m'entraîne à ma raine. En terminant vite, je me libère des dettes

qui me rongent, et, certes, il peut y avoir un jour tout profit pour moi à avoir su prendre mon parti sans regret puéril et sans parcimonie déplacée. Vous voyez donc que je ne suis pas si généreuse, et que j*agis dans mes intérêts en servant ceux de votre amour.

— En voilà une pauvre tête en affaires! s'écria le meunier avec un sourire triste et tendre. Une sainte du paradis ne dirait pas mieux. Mais ça n'a pas le sens commun, permettez-moi de vous le dire, ma chère dame. Vous trouverez, d'ici à quinze jours, des acquéreurs pour votre terre, et qui seront bien contents de ne la payer que son prix.

— Mais qui ne seront pas solvables conuane M. Briooliu?

-^ Ah ! oui t voilà son orgueil I c'fest d'être solvable. Solvablel le grand mot! Il croit être le seul au monde qui puisse dire : « Je suis solvable, moi I )» C'est-à-dire, il sait bien qu'il y en a d'autres , mais il vous éblouit avec cela. Ne l'écoutez pas. C'est un fin matois. Faites seulement mine de conclure avec un autre, fallût-il faire des démarches et des contrats simulés. Je ne me gênerais pas à votre place. A la guerre comme à la guerre, avec les juifs comme avec les juifs 1 Voulez-vous me laisser agir? Dans quinze jours, je vous jure, conune voilà de l'^au, que 'M. Bricolin vous donnera vos trois cent mille francs bien comptés et un beau po^de-vin par-dessus le marché.

** J» n'aurais jamais Thabileté de suivre vos conseils, et je trouve beaucoup plus vite fait de rendre chacun de nous heureux à sa manière, vous. Rose, moi,. M. Bricolin, et mon fils qui me dira un jour que j'ai bien fait.

— Romans ! romans I dit le meunier. Vous ne savez pas ce que pensera votre fils dans quinze ans d'ici sur l'argent et sur Tamour. N'allez pas faire cette folie, je ne m'y prêterais pas, M"*'' Marcelle... non, non, n'y comptez pas, je suis aussi fier que qui que ce soit, et têtu comme un mouton... du Berry qui plus est! D'ailleurs, écoulez, ce serait en pure perte. M. Bricolin promettrait tout et ne tiendrait rien. Il faut, vu votre position, que votre contrat de vente soit signé avant la fin du mois, et certes ce n'est pas d'ici à un mois que je pourrais espérer d'épouser Rose. 11 fau-« drait pour cela qu'elle fût folle de moi, et cela n'est pas. 11 faudrait l'exposer à un bruit, à des scandales l je ne m'y résoudrais jamais. Quelle rage aurait sa. mère! quels étonnements et quels dénigrements de la part de ses voisins et de ses coonaissances 1 Et que ne dirait-on pas?Qui est-ce qui comprendrait que vous avez imposé cela à M« Bricolin par pure grandeurd'âme et par sainte amitié pour nous? Vous ne con-^ naissez pas la malice des hommes; et celle des^ femmes, si vous saviez ce que c'est ! votre bonté pour moi... non, vous ne pouvez pas vous imaginer et je n'oserais jamais vous dire comment M. Bricolin tout

L£ MEUNIER D'ANGIBAULT

le premier serait capatle de Finterpréier... Ou bien eucore on dirait que, Rose, pauvre sainte fille! a £ût un faux pas, qu'elle vous Ta confié, et que vous vous êtes dévouée pour sauver son honneur, à doter le coupable... Enfin cela ne se peut pas, et voilà plus de raisons qu'il n'en faut, j'espère, pour vous en convaincre. Oh I ce n'est pas comme cela que je veux obtenir Rose ! 11 faut qne cela arrive naturellement, et sans faire crier personne contre elle. Je sais bien qu'il faut un miracle pour que je devienne riche, ou un malheur pour qu'elle devienne pauvre. Dieu me viendra en aide, si elle m'aime... et elle m'aimera peut-être, n'est-ce pas?

— Mais, mon ami, je ne puis travailler à enflammer son cœur pour vous, si vous m'ôlez les moyens

# de dominer la cupidité de son père. Je ne L'aurais pas entrepris, si je n'avais eu cette pensée; car précipiter cette jeune et charmante fille dans une passion malheureuse serait un crime de ma part.

— Ah I c'est la vérité I dit le grand Louis soudainement accablé, et je vois bien que je suis un fou... Aussi n'élaitrce ni de moi, ni de Rose que je voulais vous parler en vous priant de venir ici, M">" Marcelle; vous vous êtes trompée là-dessus, dans votre excellente bonté.. Je voulais vous parler de vous seule, quand vous m'avez prévenu en me parlant de moimême : je me suis laissé aller comme un grand enfant à vous écouler, et puis force m'a été de vous répondre ; mais je revien:^ à mon but, qui est de vous forcer à vous occuper de vos affaires. Je sais celles de M. Bricolin; je sais ses intentions et son ardeur d'acheter vos terres. 11 n'en démordra pa?, et pour en avoir trois cent mille francs, il faut lui en demander trois cent cinquante mille. Vous les auriez si vous vous obstiniez; mats, de toutes façons, il ne faut pas qu'il paye le bien au-dessous de sa valeur. Il en a trop d'envie, ne craignez rien I

— Je vous répète, mon ami, que je ne saurai pas soutenir cette lutte, et que» depuis deux jours qu'elle dure, elle est déjà au-dessus de mes forces.

— Aussi, ne faut-il pas vous en mêler. Vous allez remettre vos afîaires à un notaire honnête et habile. J'en connais un. J'irai lui parler ce soir, et vous le verrez demain , sans vous déranger. C'est demain la fête patronale de Blanchemoni. 11 y a grande assemblée sur le terrier devant l'église. Le notaire viendra s'y promener et causer, suivant l'habitude , avec ses clients de la campagne; vous entrerez comme par hasard dans une maison où il vous attendra. Vous signerez une procuration, vous lui direz deux mots, je lui en dirai quatre, et vous n'aurez plus qu'à renvoyer M. Bricolin batailler avec lui. S'il ne se rend pas, pendant ce temps-là votre notaire vous aura trouvé un autre acquéreur. H n'y aura qu'un peu de prudence à garder pour que le Bricolin ne se doute pas que je vous ai indiqué cet homme d'affaires au lieu

du sien*, qu'il vous a sans doute proposé, et que vous avez peut-être (ait la folie d'accepter!

— Non I je TOUS avais promis de ne rien faire sans vos conseils.

— C'est bien heureux l Allez donc demain, à deux heures sonnant, vous promener au bord de la Vauvre, comme pour voir du bas du terrier le joli coup d'œil de la fête. Je serai là et je vous ferai entrer ehex une personne sûre et discrète.

— Mais, mon ami, si M. Bricolin découvre qoe vous me dirigez dans cette affaire contre ses intérêts^ il vous chassera de sa maison et vons ne pourrez jamais revoir Rose.

— U sera bien fin s'il le découvre ! Mais si ce malheur arrivait... je vous l'ai dit. M»* Marcelle, Dieu me viendrait en aide par un nûracte , d'autant plus que j'aurais Gût mon devoir.

— Ami loyal et courageux, je ne puis me résoudre à vous exposer ainsi I

— Et je ne vous dois pas cela quand vous voiidiez vons ruiner pour moi? Allons, pas d'enfantiUage, ma chère dame, nous sommes quittes.

— Voici Rose qui vient vers nous, dit Marcelle. Il me reste à peine le temps de vous remercier...

— Non I M"« Rose tourne du côté de l'avenue avee ma mère, qui a le mot pour la retenir un peu, car je n'ai pas fini , M"* Marcelle , j'ai bien autre chose à vous dire I Mais vous devez être lasse de marcher si longtemps. Puisque la cour est libre et le moulin ailencieux, venez vous asseoir sur ce banc auprès de la porte. M"* Rose nous croit de l'autre côté et ne re* viendra par ici qu'après avoir fait le tour du pré. Ce que j'ai à vous dire est un peu plus intéressant pour vous que vos affaires, et demande pliK de secret encore. »

Bfarcelle, étonnée de ce préambule, suivit le meunier et s'assit avec lui sur le banc, juste au-dessous de la lucarne du grenier à foin, d'où Lémor pouvait la voir et l'entendre.

a Dites donc. M"** Marcelle, balbutia le meunier un peu embarrassé pour entrer en matière, vous savez bien cette lettre que vous m'aviez confiée?

— Eh bien, mon cher Grand-Louis 1 répondit M*"' de Blanchemont, dont le visage calme et un peu éteint s'enflamma tout à coup, ne m'avez-vouspasdit ce matin que vous l'aviez fait partir?

— Pardon excuse... c'est que je ne l'ai pas mise à la poste.

— Vous l'avez oubliée î

— Ohl non, certes I

— Perdue peut-être ?

— Encore moins. J'ai fait mieux que de la jeter dans la boite, je l'ai remise à son adresse.

— Que voulez-vous dire? Elle était adressée k Paris I

— Oui, mais la personne à qui elle était destinée

LE MEUNIER DTANGIBAULT.

s'éiaiil trouvée sur mon eheauoy j'ai cru mieux fiâre de la lui remettre.

— Mou Dieu l vous me flûtes trembler» Louk l dit BbrceUe redeyenue pAle. Vous aures fait quelque méprise.

— Pas si sol I Je connais bien M. Henri Lémor, peut-être 1...

—Vous le connaisseï l et il est dan& ce pay s-ci ?» dit Marcelle avec une éraoticm qu'elle ne chercbait fias à dÎBfiimaler*

En quatre mots Grand-Louis expliqua la manière dool il avait reconna Lémor pour le voyageur qui était déjà venu à son moulin, ei pour le destinataire de la lettre à lui conliée.

« El où donc allait-il ? el que fail41 à ''** ? demanda Marcelle oppressée.

^ 11 alkit en Afrique. 11 passait I répondii le meunier qui voulait voir venir. C'est bien le chemin par Toulouse. 11 avait pris l'heure du déjeuner de la diligence pour aller à la poste.

— Et où est-il maintenant?

— Je ne vous dirai pas bien où il peut être; mais il D'est plus à "**.

— U va en Afrique, dites-vous? Et pourquoi si loin?

— Pour aUer bien loin précisément. Voilà ce qu'il a répondu a ma question.

— La réponse est plus claire que vous ne pensez 1 dit Marcelle » dont l'agitation augmentait, et qui ne songeait pas même k la rendre moins évidente. Mon ami, vous n'êtes pas si malheureux que vous croyez 1 U est des cœurs plus brisés que le vàtre.

— >Le vôtre, par exemple, ma pauvre chère dame?

— Oui, mon ami, le mien.

— Mais n'esl-ce pas un peu de votre faute? Pour» quoi ordoaniez-vous à ce pauvre jeune homme de rester un an sans entendre parler de vous?

— Comment I il vous a donc fait lire ma lettre?

— Oh 1 non 1 il est assez méûant el cachottier, allezl Mais je l'ai tant questionné, tant obsédé, tant deviné, qu'il a été forcé de m'avouer que je ne me trompais guère. Ah dame! voyez-vous, M"** Marcelle, je suis très<urieux des secrets de ceux que j'aime, moi, parce que, tant qu'on ne sait pas ce qu'ils pensent, on ne sait pas comment les servir. Ai-je tort?

— Non, ami, je suis bien aise que vous ayez mes secrets comme j'ai les vôtres. Mais, hélas 1 quels que soient ici votre bonne volonté et votre bon cœur, vous ne pouvez rien pour moi. -Répondez-moi , pourtant. Ce jeune homme ne vous a-t-il transmis aucune réponse ni |»ar écrit, ni verbalement?

— U vous a écrit ce matin un tas de billevesées dont je n'ai pas voulu me charger.

— Vous m'avez rendu un mauvais service I Ainsi , je ne pois savoir ses intentions?

— il n'a su me dire que ceci : « Je faîme, Mois j'ai du courage ! »

--nadit: JTotf?

— Ilapeutrétredit: Jlfl/

— Ce serait si différent 1 Rappelez-vous^ Grand- Louis l

— Il a dit Untôt l'un, Untôt l'autre» car il l'a répété souvent.

— Ce matin, diteenrous? Vous n'avez donc quitté la ville que ce matin?

—J'ai voulu dire hier soir. Il émit Urd, et notts^ prenons, nous autres, le matin dès minuit.

— Mon Dieu I qu'est<e à dire? Pourquoi pas de lettre? Vous avez donc vu celle qu'il m'écrivait?

— Un peu! il en a déchiré quatre.

-* Mais que disaient ces lettres? 11 était donc bien irrésolu?

— Tantôt il vous disait qu'il ne pouvait jamais vous revoir, tantôt qu'il allait venir vous voir tout de suite.

— Et il a résisté à cette dernière tenUtion ? Il a bien du courage, en effet 1

— Ah I écoutez donc I il a été tenté plus que saint Antoine; mais, d'une part, je l'en détournais; de l'autre, il craignait de vous désobéir.

— Et que pensez- vous d'un amant qui ne sait pas

désobéir?

^ Je pense qu'il aime trop, et qu'on ne kii en

saura aucun gré.

— Je suis injuste, n'est-ce pas, mon cher Grand- Louis? je suis trop émue, je ne sais ce que je dis. Mais pourquoi , vou&, ami , l'avezHrous détourné de vous suivre? Car il en a eu la pensée?

— 0ht je crois bien! U a même fait un bont de. chemin sur ma charrette. Mais moi, excusez! j'avais trop peur de vous mécontenter.

— Vous aimez, et vous croyez les autres si sévères?

— Dame! qu'auriez-vous dit si je l'avais amené dans la VaUée-Noîre? Par exemple, dans ce momentci... si- je vous disais que je l'ai engagé à se cacher dans mon* moulin 1 Ahl pour le coupl vous me traiteriez comme je le mériterais!

— Louis! dit Marcelle en se levant d'un air de résolution exaltée, il est ici. Vous en convenez ! *

— Nonpas, madame ; c'est vousqui me foitesdirecela..

— Mon ami, reprit-elle en lui prenant la mainavec effusion, dites-moi où il est, et je vous pardonne.

— Et si cela était, dit le meunier un peu effrayé de la spontanéité de Marcelle, mais enthousiasmé de sa franchise, vous ne craindriez donc pas de faire jaser sur votre compte?

«^ Quand il me quittait volontairement et que j'avais l'esprit aliatlu, je pouvais songer au monde, prévoir des dangers, me créer des devoirs rigides, exagérés peut-être; mais quand il revient vers moi, quand il

LE MEUNIER D^ÂNGIBAULT.

est si près d'ici, à quoi Toulez-vous que je songe, et que voulez-vous que je craigne?

— Il faut pourtant craindre que quelque imprudence ne rende vos projets plus malaisés à exécuter,» dit Grand-Louis en faisant un geste pour indiquer à Marcelle la fenêtre au-dessus de sa tête.

Marcelle leva les yeux et rencontra ceux de Lémor, qui, palpitant et penché vers elle, était prêt à sauter du haut du toit pour abréger la distance.

Mais le meunier toussa de toute sa force, et d'un autre geste indiquant aux deux amants Rose qui s'approchait avec la meunière et le petit Edouard :

« Oui , madame , dit-il en élevant la voix, un moulin comme ça rapporte peu ; mais si je pouvais tant seulement y établir une grande meule que j'ai dans la tête, il me rapporterait bien... huit cents bons francs par an!...»

XXItl

CADOCHB.

Le regard des deux amants avait été brûlant et pide. Un calme souverain succéda à cette commotion. Ils s'aimaient, ils étaient sûrs l'un de l'autre, lis s'étaient tout dit, tout expliqué , tout persuadé mutuellement dans le choc électrique de ce regard. Lémor se rejeta au fond du grenier, et Marcelle, maltresse d'elle-même parce qu'elle se sentait heureuse ,. accueillit Rose sans trouble et sans regret. Elle se laissa emmener dans le délicieux taillis voisin, et après une heure de promenade elle remonta k cheval avec sa compagne et reprit le chemin de Blanchemont, après avoir dit tout bas au meunier :

« Cachez-le bien, je reviendrai.

— Non , non , pas trop tôt , avait répondu Grand- Louis. J'arrangerai une entrevue sans danger ; mais laissez-moi prendre mes mesures. Je vous reconduirai votre 61s ce soir , et je vous parlerai encore si je peux. »

Quand Marcelle fut partie , Lémor sortit de sa cachette , où la joie et l'émotion , plus que l'odeur enivrante du foin , commençaient à lui donner des vertiges.

« Ami, dit-il gaiement au meunier, je suis votre ^ garçon de moulin, et je ne prétends pas être è votre charge sans travailler pour vous. Donnez-moi de l'ouvrage, et vous verrez que le Parisien a d'assez bons bras, malgré son peu d'apparence.

— Oui, répondit Grand-Louis, quand le cœur est content, les bras sont assez souples. Vos affaires vont mieux que les miennes, mon garçon, et quand nous

causerons ce soir, ce sera ii votre tour de me donner du courage. Mais, è cette heure, vous l'avez dit, il faut s'occuper. Je ne puis pas passer mon temps è parler d'amour, et vous pourriez devenir fou de contentement si vous restiez oisif. Le travail est salutaire à tous, il entretient la joie et distrait de la peine, ce qui veut peut-être dire qu'il est fait pour tous, dans les idées du bon Dieu. Allons, vous allez m'aider à lever ma pelle et k mettre la Grande Loui$e en danse. Sa chanson a la vertu de me remettre l'esprit quand je me détraque.

«- Ah I mon Dieu ! cet enùint va me reconnaître, dit Lémor en apercevant Edouard qui s'était échappé des bras de la meunière, et qui montait avec les pieds et les mains, l'escalier rapide du moulin.

— Il vous a déjà vu, répondit le meunier, ne vous cachez pas et ne faites semblant de rien. Il n'est pas sûr qu'il vous reconnaisse, affublé comme vous voilà. »

En effet, Edouard s'arrêta incertain et interdit. Depuis un mois que Marcelle avait brusquement quitté Montmorency pour se rendre auprès de son mari expirant, son fils n'avait pas revu Lémor, et un mois est un siècle dans la mémoire d'un si jeune enfant. Celui-là était pourtant exceptionnel par le développement précoce de ses facultés; mais Lémor sansliarbe, le visage barbouillé de farine, et affublé d'une blouse de paysan, était assez peu reconnaissaUe. Edouard resta comme pétrifié devant lui pendant une minute : mais ayant rencontré le regard sévère et indifférent de l'ami qui d'ordinaire courait à lui les bras ouv^ts, il baissa les yeux avec une sorte d'embarras et même de peur, sentiment qui, chez les enfants, est presque toujours mêlé à l'étonnement; puis il s'approcha du meunier et lui dit de l'air sérieux et méditatif qu'il avait souvent :

a Qu'est-ce que c'est donc que cet homme-là?

— Ça? c'est mon garçon de moulin, c'est Antoine. . *- Tu en as donc deux?

^ Boni j'en ai par douzaines, des garçons! Celuilà, c'est Àlockon n<* 2.

— Et Jeannie est Alochon 3?

— Comme vous dites, mon général !

— Est- il méchant, ton Antoine?

— Non, non ! Mais il est un peu bête, un peu sourd, et ne joue pas avec les enfants.

« — En ce cas, je m'en vais jouer avec Jeannie, » dit Edouard en s'éîoignant avec insouciance. A quatre ans, on ne sait ce que c'est que d'être trompé, et la parole de ceux qu'on aime est plus puissante sur l'esprit que le témoignage des sens.

On apporta à la meule le blé que le meunier devait rendre le soir même en farine. C'était celui de M. Bricolin, contenu dans deux sacs marqués chacun de deux énormes initiales.

« Voyez, dit le grand Louis en riant cette fois avec

LB MEUNIER D'ANGIBAULT

on pea d'amertame, BrkoUn de Bkmehemont^ comme qui dirait Bkîcolin demearanl è Blanchemont. Hais quand il aura acheté la terre il faudra qu^il mette an avire petit b entre les deux grands. Ca voudra dire : Brioolin baron de Blanchemont.

— Comment, dit Lémor oocapé d'uneautre pensée» c'ea là le blé de Blanchemont?

— Oui, répondit le meunier qui le devinait avant qu'il eût parlé, c'est le Ué qui fera la farine... dont on fera le pain... que mangeront M"<» Marcelle et M*^ Rose. On dit que Rose est trop riche pour épouser un hooune comme moi : c'est pourtant moi qui lui foomis le pain qu'elle mange 1

— Ainsi, nous travaillons pour eUetI reprit Lémor.

— Oui, oui, garçon. Attention au commandement S n ne s'agit pas de mal fonctionner. Diable! je travaillerais pour le roi, que je n'y mettrais pas tant de oœur. »

Cette circonstance toute vulgaire dans les habitudes du moulin prit une couleur romanesque et quan poétique dans le cerveau du jeune Parisien , et il se mît à aider le meunier avec tant de sèle et d'attention qu'au bout de deux heures il était parfaitement an courant du métier. Il ne lui fut pas difficile de slwbitner an mécanisme élémentaire et presque barbare de l'établissement. H comprenait les améliorations qu'avec un peu d'argent comptant (le fruit défendu au paysan) on eût pu apporter k la machine rustique. Il eut bientAt appris en patois les noms techniques de chaque pièce et de chaque fonction. ieannîe le voyant si actif et si bien traité par son maHre, eut un peu d'inquiétude et de jalousie. Mais quand Grand -Louis eut pris soin de lui expliquer que le Parisien n'était là qu'en passant , et que sa place à lui, Jeannie, ne menaçait pas d*étre envahie, il se rassura et se décida même, en bon Berrichon qu'il était, à céder une partie de son travail pendant quelques jours à un compagnon oflBdeux. Il en profita pour reporter à Blanchemont Edouard qui commençait à s'ennuyer et k s'effrayer d'être si longtemps séparé de sa mère. La meunière ne réussissait plus à l'amuser, et la petite Fanchon étant venue le retrouver, Jeannie ne fut pas fâché d'accompagner sa jeune camarade jusqu'au château.

La lâche terminée, Lémor, le front baigné de sueur et le visage animé, se sentit plus souple de corps et plus fort de volonté qu'il ne l'avait été depuis lon^ temps. Les longues rêveries qui dévoraient sa jeunesse, firent place à cette sorte de bien-être physique et moral que la Providence a attaché k l'accomplissement du travail de l'homme quand le but en est bien «enti et la fatigue mesurée à ses forces. « Ami, s'écriat-il, le trarail est beau et saint par lui-même; vous aviez raison de le dire en commençant! Dieu l'impose et le bénit. Il m'a semblé doux de travailler pour nourrir ma maltresse ; oh ! qu'il serait plus doux

encore de travailler en même temps pour alimenter la vie d'une famille d'égaux et de frères! Quand cha« cun trav^lera pour tous et tous pour chacun, que la fatigue sera légère, que la vie sera belle!

— Oui , ma profession serait, dans ce cas-là, une des plus gentilles! dit le meunier avec un sourire de vive intelligence. Le blé est la plus noble des plantes, le pain le plus pur des aliments. Mes fonctions mériteraient bien quelque estime, et, les jours de fête, on pourrait mettre une couronne d'épis et de bluets à la pauvre Grand^Loui$$, à laquelle personne ne fait attention maintenant; mais que voulezvous? au Jour d^aujourd^hui, comme dit M. Brioolin, je ne suis qu'un mercenaire employé par lui, et il se dit en pendant i moi : « Un homme comme ça songe-* rait à ma fille! Un malheureux qui broie le grain, quand c'est moi qui sème le blé et possède la terre ! » Voyez pourtant la belle différence! Mes mains sont plus propres que les siennes qui remuent le fumier; voilà tout. Ah çà ! mon garçon, l'ouvrage est fait, dépêchons la soupe. Je parie que vous la trouverez meilleure que ce matin, quand même elle serait dix fois plus salée, et puis je m'en irai à Blanchemont porter ces deux sacs.

— Sans moi?

— Tiens! sans doute.Vous avez donc envie de vous faire voir à la ferme?

— Personne ne m'y connaît.

— C'est vrai. Mais qu'y ferez-vous?

— Rien, je vous aiderai à décharger les sacs.

— Et à quoi ça vous avancera-t-il ?

— A voir peut-être passer quelqu'un dans la cour.

— El si quelqu'un n'y passe pas?

— Je verrai la maison qu'elle habite. J'entendrai peut-être prononcer son nom.

— M'est avis que c'est un plaisir que nous nous donnons bien sans aller si loin.

— C'est à deux pas d'ici?

— > Vous avez réponse à tout. Vous ne ferez pas d'imprudence?

— Vous croyez donc que je ne l'aime pas? Est-ce que vous en feriez à ma place, vous?

— Peut-être! si l'on m'aimait! Voyons! vous ne la regarderez pas comme vous faisiez du haut de la lucame? Savez-vous que j'ai cru que vous mettriez le feu à mou foin avec vos yeux enflammés?

— Je ne la regarderai pas du tout.

— Et vous ne lui parlerez mie ?

^- Quel prétexte aurais-je* pour lui parler?

— Vous n'en chercherez pas?

— Je n'entrerai pas même dans la cour si vous me le défendez. Je regarderai les murailles de loin.

— Ce serait le plus sage. Je vous permets de flairer, de la porte, le vent qui passe sur le château, voilà tout. »

LE MEUNIER lyANGIBAULT.

Lesdeox amis se «nrenl em roote à la tombée do jour; Sophie, chargée des deax sacs, marchait magi»* tralemeot devant eux. Grand-Louis , qui arait le cœur triste, pariait peu et n'exprimait ses idées noires que pv de grands coups de fouet allongés à droite et à gauche sur les huissons chargés de mftres sauvages et de pAles ehèvrefeuîHes plus parfumés que ceux qu'on culdve dans nos jardins.

Ils avaient dépassé «n groupe de chaumières qu'on appelle le Certwus, lorsque Lémor, qui côtoyait le foné du chemin, s'arrêta, surpris de voir un homme étendu tout de son long sous la haie, la télé appuyée sur une besace très-rebondie.

«Oh! ohl dit le meunier sans s'étonner, vous afex CiilU marcher sur mon onde l »

La Toix sonore de Grand-Louis réreHla en sursaut le dormeur. Il se souleva brusquement, saisit à deux mains »n grand bàtim étendu è son flanc, et articula on jurement énergique.

« Ne vous fàchei pas, mon oncle 1 dit le meunier en riant. Ce sont des amis qui passent , avec votre permission ; car quoique les chemins soient k vous , comme vous le dites, vous ne défendez à personne de s'en servir, n'est-ce pas?

— Oui-da I répondit, en se levant tout à lait , cet homme d'une taille gigantesqne et d'un aspect repoussant; je suis le meilleur des propriétaires, tu le sais, mon petit ? Mais c*est abuser un peu de ma bonté que de me marcher sur la figure. Quel est-il donc , ce mauvais chrétien, qui ne voit pas un honnête homme étendu sur son lit? Je ne le connais pas, moi qui connais tout le monde ici, et ailleurs? »

Et en parlant ainsi, le mendiant toisait d'un air dédaigneux Lémor, qui le ooasidérait de son côté avec répugnance. C'était un vieillard osseux , couvert de haillons immondes, et dont la barbe dore, mêlée de noir et de bUnc, ressemblait k l'armure d'un hérisson. Son chapeau , à forme haute, tombant en lambeaux, était surmonté, comme d'un trophée dérisoire, d'un nœud de rubans blancs et d'un bouquelde fleurs artificielles hideusement foné.

« Rassurex-vous, mon oncle, dit le meunier, celui-là est un bon chrétien, allez 1

— Et à quoi le reconnaît on ? reprit l'oncle Gadoche en ôtant son chapeau qu'il tendit à Henri.

— Allons , dit le meunier à Lémor, vous ne comprenez pas? mon oncle vous demande un sou. »

Lémor jeta son obole dans le chapeau de l'oncle , qui la prit aussitôt et la tourna dans ses longs doigts avec une sorte de volupté.

« C'est un gros souI dit-il avec un ignoble sourire. Dix décimes révolutionnaires peut-être ! Non I Dieu soit béni! c'est un Louis XY, c'est mon roi! un roi dont j'ai vu le règne! ça me portera bonheur, et à toi aussi, mon neveu, ajouta-t-ii en appuyant sa grande main crochue sur Tcpaule de Lémor. Tu peux dire

è prêtent que tu es de ma famille, et que je te reconnaîtrai quand même tu serais déguisé des pledsà b tète.

— Alkms, allons, bonsoir, mon onde, dit Grand- Louis en joignant son aomône k celle de Lémor. Sommes-nous amis?

— Toujours I répondit le mendiant d'une voix solennelle. Toi, tu as toujours été un bon parent, le meilleur de toute ma famille. Aussi, c'est k toi. Grand* Louis, que je veux laisser tout mon bien, il y a longtemps que je te l'ai dit, et lu verras si je liens parole!

— Tiens I parbleu, j'y compte bien 1 reprit le meunier avec gaiôlé. IjC bouquet en sen-t-ii aussi?

— Le chapeau, oui! Mais le bouquet et le ruban seront pour ma dernière maltresse.

— Diable ! je tenais pourtant au bouquet 1

— Je lecrois bien ! dit le mendiant, qui s'était mis k marcher derrière les deux jeunes gens et qui les suivait d'un pas assez alerte encore malgré son grand Age. Le bouquet est ce qu'il y a de plus précieux dans la succession. C'est béni , vois-tu I c'est de la chapelle de Sainte-Solange.

-. G>mment un homme aussi dévot que vous vous en donnez l'air peut-il parler de ses maltresses? dit Henri , à qui ce personnage ridicule n'inspirait qu'un profond dégoût.

*- Tais-toi , mon neveu , répondit l'oncle Gadoche en le regardant de travers; tu parles comme un sot.

— Excusez-le, c'est un enlant, dit le meunier qui s'amusait du grand onck par habitude. Ça n'a pas encore de barbe au menton et ça se mêle de raisonner 1 Hais où donc allez- vous si tard, mon oncle? Comptez-vous coucher chez vous cette nuit? C'est bien loin d'ici!

— Oh non! je m'en vas de ce pas à Blanchemont, pour la fête de demain.

•— Ah ! c'est vrai, c'est un bon jour pour vous t Vous y meilkM au moins quarante gros sous.

— Non, maistoujours de quoi faire dire une messe au bon saint de la paroisse.

— Vous les aimez donc toujours, les messes?

— La messe et l'eau-de-vie, mon neveu, et un peu de tabac avec, c'est le salut de l'âme et du corps.

— Je ne dis pas non, mais l'eau-de-vie ne réchauffe pas assez pour qu'on dorme comme cela dans les fossés à votre Age, mon oncle.

— On dort où l'on se trouve , mon neveu. On est fatigué, on s'arrête; on fàh un somme sur une pierre ou sur sa besace, quand elle n'est pas trop plate.

•— M'est avis que la vôtre est assez ronde, ce soir.

•— Oui; ta devrais, mon neveu, me la laisser mettre sur ton cheval, elle me fatigue un peu.

— ^Non! Sophie est assez chargée. Mais donnez-lamoi, je vous la porterai jusqu'à Blanchemontt

— C'est juste! Tu es jeune, tu doi» servir tan

LE MEUNRR D'ANGIBAULT.

oncle. Tien», la voîlà. Ta blouse est'^lle propre? ajouta-t-il d*un air dégoûté.

— Ohl c'est de la farine! dit le meunier en prenant le sac du mendiant; ça ne fait pas la guerre an pain. Mille tonnerres I il y en a là dedans, des vieilles croûtes I

— Des croûtes? je n*cn reçois pas l' Je Voudrais bien que quelqu'un s'avisât de m'en offrir, je saurais bien les lui jeter au nez , comme j'ai fait une fois à la Bricolin.

— C'est donc depuis ce jouHà qu'elle a peur de vous?

— Oui ! elle dit que je pourrais bien mettre le feu à ses granges,» dit le mendiant d*onair sinistre. Puis il ajouta d'un ton patelin : a Pauvre chère femme du bon Dieu! conune si j'étais méchant ! A qui ai^je fait da mal, moi ?

— A personne que je sache, répondit le meunier. Si vous en aviez fait, vous ne seriez pas où vous êtes.

— Jamais, jamais je n'ai fait tort h personne, reprit Toncle Cadoche en élevant la main vers le ciel , puisque jamais je n'ai été repris de justice pour quoi que ce soit. Ai-je fait un seul jour de prison dans ma vie? J'ai toujours servi le bon Dieu, et le bon Dieu m*a toujours protégé, depuis quarante ans que je cherche ma pauvre vie.

— Quel âge avez«votts donc au juste , mon oncle ? -^ Je ne sais pas , mon enfant , car mon acte de

baptême a été égaré dans les temps, comme tant d*autres : mais je dois avoir quatre-vingts ans passés. J^ai environ dix ans de plus que le père Bricolin qui parait cependant plus vieux que moi.

— C'est la vérité , vous êtes joliment conservé , et lui... mais il est vrai qu'il a eu des accidents qui n'ar* rivent pas k tout le monde.

— Oui , dit le mendiant avec un profond soupir de componction. Il a eu du malheur ! !...

— Ccst une histoire de votre temps, cela? n'êtesvous pas de ce pays-là ?

— Oui, je suis né natif de Ruffec, près Beaufort, où Faocident est arrivé.

— Et vous étiez dans le pays alors?

*- Oh 1 je le crois bien , bonne sainte Vierge ! Je n'y peux pas penser sans trembler! Avait-on peur dans ce temps-là !

— Est ce que vous avez peur de quelque chose , vous, qui êtes toujours tout seul à toute heure par les chemins?

— Ohl à présent , mon bon fils , que veux-tu que craigne un pauvre homme comme moi qui ne possède que les trois guenilles qui le couvrent? mais dans ce temps-là j'avais un peu de bien et les brigands me l'ont fait perdre.

— Conunentl est-ce que les chaufTeurs ont été chez TOUS aussi?

— Oh I ncnni ! je n'avais pas assez pour les tenter ;

<i. S4Sn. — TOME VI.

mais j'avais une petite maison que je louais à des journaliers. Quand la peur des brigands s'est répandue dans le pays, personne n'a plus voulu l'habiter. Je n'ai pas pu la vendre, je n'avais plus de quoi la faire réparer. Elle me tombait en ruines sur le corps. Il a fallu faire des dettes que je n'ai pu payer. Alors, mon champ, la maison, et une jolie chenevière que j'avais, ont été vendus par expropriation forcée. J'ai donc été forcé de prendre la besace, j'ai quitté le pays, et depuis ce temps-là, je voyage toujours comme les enfants du bon Dieu.

— Mais vous ne quittez guère le département?

— Sans doute , j'y suis connu , j'y ai ma clientèle et toute ma famille.

— Je vous croyais tout seul?

— Et tous mes neveux, donc?

— C'est vrai, j'oubliais; moi, par exemple, mon camarade que voilà, et tous ceux qui ne vous refusent jamais votre sou pour acheter du tabac. Mais, ditesdonc, mon oncle, ces chauffeurs dont nous parlions, quels gens étaient-ils ?

— • Demande-le au bon Dieu , mon pauvre enfant , lui seul peut le savoir.

— On dit qu'il y avait là dedans des gens riches et qui passaient pour huppés.

— * On dit qu'il y en a qui vivent encore, qui sont gros et gras, qui ont de bonnes terres, de bonnes maisons, qui font figure dans le pays cl qui ne donneraient pas seulement deux liards à un pauvre. Ah I si c'étaient des gens comme moi , on les aurait tous pendus I

— C'est vrai, ça, père Çadocbel

— J'ai encore eu du bonheur de n'être pas accuse; car on soupçonnait tout le monde dans ce temps-là, et la justice ne courait sus qu'aux pauvres. On en a mis en prison qui étaient blancs comme neige, et quand on a eu la main sur les vrais coupables , il est venu des ordres d'en haut pour les relâcher.

— El pourquoi ça?

— Parce qu'ils étaient riches, sans doute. Quand donc as-tu vu, mon neveu, qu'on ne faisait pas grâce aux riches?

— C'est encore la vérité. Allons, mon oncle, nous voilà tout à l'heure à Blanchemont. Où voulez-vous que je porte votre sac à pain?

— Rends*le»moi, mon neveu. Je vais aller coucher dans rétable à monsieur le curé : c'est un saint homme qui ne me renvoie jamais. C'est comme toi , Grand-Louis, tu ne m'as jamais fait mauvaise mine. Aussi, tu en seras récompense ; tu seras mon héritier, je te l'ai toujours promis. Excepté le bouquet que je veux donner à la petite Dorgnotte, tu auras tout, ma maison, mes habits, ma besace et mon cochon.

— C'est bon, c'est bon, dit le meunier; je vois bien que je serai trop riche à la fin, et que toutes les filles voudront m'i*pouser.

LE MEUNIER D'ANGIBAOLT.

— Padmire voire coeur, Grand-Louîs, dit Lémor lorsque le mendiant eut disparu derrière les haies des enclos, qu'il coupait en droite ligne sans s'inquiéter des clôtures et sans chercher les sentiers. Vous traitez ce mendiant comme s'il était véritablement votre oncle.

— Pourquoi pas, puisque c'est son plaisir de faire le grand parent et de promettre son héritage à tout le mondet Bel héritage , ma foi ! Sa hutte de terre où il couche avec son cochon, ni plus ni moins que saint Antoine, et sa défroque qui fait mal au cœuri Si je n'ai que cela pour être agréé de M. Bricolin, mes affaires sont en bon train !

— Malgré le dégoût que sa personne inspire, Vous avez pourtant pris sa besace sur vos épaules pour le soulager, Louis , vous avez l'âme vraiment évangélique.

— Belle merveille ! Faut>il refuser un si petit service à un pauvre diable qui mendie encore son pain à quatre-vingts ans? C'est un brave homme, après tout. Tout le monde s'intéresse à lui parce qu'il est honnête, quoique un peu trop cagot et libertin.

— C'est ce qu'il me semble.

— Bah ! quelles vertus voulez-vous que ces gens-là puissent avoir? C'est beaucoup quand ils n'ont que des vices et qu'ils ne commettent pas de crimes. Est-ce qu'il ne raisonne pas avec bon sens, malgré tout?

— A la fin , j'en ai été frappé. Mais pourquoi se croît-il Toncle de tout le monde? Est-ce un grain de folie?

— Oh ! non, c'est un genre qu'il se donne. Beau* coup de gens de son métier affectent quelque manie pour se rendre plaisants, attirer l'attention et amuser les gens qui ne feraient l'aumône ni par charité ni par prudence. C'est malheureusement l'usage chez nous que les pauvres fassent l'office de bouffons aux portes des riches... Mais nous voici à la ferme de Blanchemont, mon camarade. Tenez, n'entrez pas, croyez-moi. Vous pouvez être maître de vous, je n'en doute pas. Mais elle, qui n'est pas prévenue, pourrait faire un cri , dire un mot... Laissez-moi au moins la prévenir.

— Mais tout le monde est encore debout dans le hameau , la présence d'un inconnu ne sera-t-clle pas remarquée si je reste ici à vous attendre ?

— Aussi, vous allez me faire l'amitié d'entrer dans la garenne; à cette heure-ci, personne ne s'y promène. Asseyez-vous bien raisonnablement dans un coin. En repassant, je sifDerai comme si j'appelais un chien , sauf votre respect, et vous viendrez me rejoindre. »

Lémor se résigna, espérant que l'ingénieux meunier trouverait un moyen d'amener Marcelle de ce côté. 11 suivit donc lentement le sentier couvert qui traversait la garenne, s'arrêtant à chaque instant pour prêter l'oreille, retenant sa respiration et revenant sur

ses pas, pour être plus h portée d'une bienheureuse rencontre.

n ne fut pas longtemps sans entendre des pas légers qui semblaient effleurer le gazon, et un frôlement dans le feuillage le convainquit qu'une personne approchait. Il entra dans le fourré pour s'assurer qu'il ne se trompait pas, et vit venir vers lui une forme vague qui était celle d'uue femme assez petite. On croit aisément h ce qu'on désire, et Henri, ne doutant pas que ce ne fût Marcelle, envoyée par le meunier, se montra et marcha à la rencontre du fantôme. Mais il s'arrêta en entendant une voix inconnue qui appelait avec précaution : Paull Paul! es-tu ià^ Paul?

Henri voyant qu'il s'était mépris et pensant qu'il tombait dans un rendez-vous destiné k un autre , voulut s'éloigner. Mais il fit du bruit en marchant sur des branches sèches, et la folle qui l'aperçnt, au milieu de son rêve d'amour, s'élança sur ses traces avec la rapidité d'une flèche, en criant d'une voix lamentable : « Paul ! Paul 1 me voilà I Paul I c'est moi !... ne t'en va pas t Paul ! Paul ! tu t'en vas toujours I »

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