QUATRIÈME JOURNÉE
SOPHIK.
La bonne meonîère était plongée dans de tristes pensées, et, snivant l'habilade de quelques vieillards, elle les exprimait tout haut, en allant de son armoire il son dressoir, occupée machinalement de préparer son corsage antique k longues basques et le tablier d'indienne à carreaux qu'elle gardait précieusement depuis sa jeunesse, l'estimant beaucoup parce qu'il avail coûté dans ce temps-là quatre fois plus qu'une étoffe plus belle ne coûte aujourd'hui.
« Ne TOUS laites pas de chagrin, ma mère, dit le grand Loois qui l'écontait du seuil de la porte où il Tienait d'arriver sans qu'elle l'aperçût; tout cela finira comme ça pourra ; mais votre fils tâchera toujours de TOUS rendre heureuse.
— Eh! mon pauvre enfiint, je ne te voyais pas I » dit la meunière un peu honteuse encore à son âge d'être surprise par son fils avec ses longs cheveux gris déroulés sur ses épaules; car les paysannes de la Yallée-Ncnre mettaient, de son temps, une extrême podenr à ne jamais montrer leur chevelure. Mais la grand'Marie oublia bientôt ce mouvement de pruderie snrannée en voyant le désordre et la pâleur du meunier.
« Jésus , mon Dieu ! dit-elle en joignant les mains, comme te voilà fatigué! On dirait que tu as reçu toute la pluie de cette nuit! £hl vraiment! tues encore tout humide. Va donc vite te changer. Gomment donc n'as-tu pas trouvé une maison pour te mettre a TabriT Et quelle mauvaise mine tu as ce matini Ah ! mon paovre enfant, oa dirait que tu veux te rendre malade.
— Eh non! mère, ne vous tourmentez donc pas ça! dit le meunier en s'efforçant de prendre
son air de gaieté habituelle. J'ai passé la nuit à l'abri chez des amis... des gens à qui j'avais affaire et qui m'ont fait bien souper. Je ne me suis mouillé qu'un peu tantôt parce que je suis revenu à pied.
— A pied! Et qu'as-tu donc fait de Sophie ?
— Je l'ai prêtée à... chose... de là-bas...
— Qui donc, chose de là-bas?...
— Vous savez bien? Bah I Je vous dirai ça plus tard. Si vous voulez aller à l'Assemblée , je prendrai la petite noire, et je vous mènerai en croupe.
— Tu as tort de prêter Sophie, mon enfant. C'est une bête qui n'a pas sa pareille et qui mériterait d'être épargnée. J'aimerais mieux te voir prêter les deux autres.
— Et moi aussi. Hais que voulez-vous? ça s'est trouvé comme ça. Allons, mère, je vais m'habiller, et quand vous voudrez partir, vous m'appellerez.
— Non, non, je vois bien que tu n'as pas gofSUé de dormir cette nuit, et je veux que tu ailles faire un somme. Nous avons encore du temps de reste jusqu'à l'heure de la messe. Ah! Grand-Louis! quelle mine, quelle mine ! ça ne vaut rien de courir comme ça !
— Soyez tranquille, je ne me sens pas malade , et ça ne recommencera pas souvent. Il faut bien s'étourdir un peu quelquefois ! tu
Et le meunier, encore plus triste d'affliger sa mère dont l'inquiétude et le mécontentement ne s'exprimaient jamais qu'avec une extrême douceur et une sage retenue , alla se jeter sur son lit, avec un certain mouvement de colère qui réveilla Lémor.
« Vous vous levez déjà ? lui dit ce dernier en se frottant les yeux.
— Non pas, je me couche , avec votre agrément, répondit le meunier qui remuait son lit à coups de poing.
— Ami ! vous avez du chagrin, reprit Lémor, réveillé tout à fait par les signes non équivoques de la rage intérieure du grand Louis.
LE MEUNIER D'ANGIBAULT
— Du chagrin? Oui, monsieur, j'en conviens; peutêtre plus que ne vaut la chose; mais enfin, ça mè fait plus de peine que je voudrais , je ne peui pas m'en empêcher, d
El de grosses larmes roulaient dans les yeux fatigués du meunier.
« Mon amil s'écria Lémor en sautant à bas de son lit et en s'habillant à la hâte , il vous est arrivé un malheur cette nuit, je le vois bien I Et moi je donnais là tranquillement I Mon Dieu, que puis- je faire? où dois-je courir?
— Âh I ne courez pas , c*cst inutile , dit Grand- Louis en haussant les épaules, comme s'il eût rougi de sa faiblesse; j'ai assez couru cette nuit pour rien , et me voilà sur les dents... pour une bêtise, après tout! mais que voulez-vous? on s'attache aux animaux comme aux gens , et on regrette un vieux cheval comme un vieux ami. Vous ne comprendriez pas ça, vous autre», gens de la ville ; mais nous, bonnes gens de paysans, nous vivons avec les bétes, dont nous ne différons guère!
— Et vous avez perdu Sophie, je comprends.
— Perdu, oui ; c'est-à-dire qu'on me l'a volée.
— Peut-être hier dans la garenne?
— Précisément. Vous souvenez-vous que j'en avais comme un mauvais présage dans la tête? Quand vous m'avez eu quitté, je suis retourne dans un endroit où je l'avais bien cachée, et d'où la pauvre bête, patiente comme un mouton, ne se serait certainement pas dé^ tachée... De sa vie elle n'a cassé bride ni licou. Eh bien, monsieur, cheval et bride, tout avait disparu. J'ai cherché , j'ai couru, ricnl Avec ça que je n'osais pas trop la demander, surtout à la ferme; ça aurait donné à penser! On m'aurait demandé à moi-même comment, étant parti monté sur ma bête, je l'avais perdue en route. On aurait cru que j'étais ivre , et Urne Bricolin n'aurait pas manqué de rapporter devant M^'* Rose que j'avais eu quelque vilaine aventure indigne d'un homme qui ne pense qifà elle au monde. J'ai cru d'abord que quelqu'un avait voulu me faire niche. Je suis entré dans toutes les maisons. Tout le bourg quasiment était encore sur pied. J'ai flâné chez l'un, chez l'autre, sans faire semblant de rien. Je suis entré dans toutes les écuries, et même dans celle du château sans qu'on m'ait aperçu : point de Sophie! Blanchemont est, à celte heure, rempli de gens de toute farine, et il se sera certainement trouvé dans le nombre quelque rusé coquin qui étant venu à pied, s'en est retourné à cheval en se disant que la fête a été assez bonne pour lui avant de commencer, sans qu'il soit besoin d'en voir davantage. Allons, il n'y faut plus penser. Heureusement qu'au milieu de tout cela , je n'ai pas trop perdu la tête. J'ai été de mon pied léger à la Châtre. J'ai vu mon notaire; il était un peu tard, il avait fîni de souper, et la digc.*lion le rendait un peu lourd; mais il sera tantôt h la
fête , il me Ta promis. En le quittant, j'ai encore fureté partout et battu les buissons comme un chasseur de nuit. J'ai trotté par la pluie et le tonnerre jusqu'au jour, espérant toujours que je découvrirais mon larron caché quelque part. Inutile! Je ne veux pas faire lambùuriner mon accident, ça ferait du scandale, et si l'on en venait à une enquête, nous serions propres, avec cette histoire de cheval caché dans la garenne et abandonné là pendant une heure sans que je puisse expliquer pourquoi et comment. Je l'avais mis bien loin de votre rendez-vous, afin que s'il venait à remuer un peu, le bruit n'attirât pas l'attention de votre côté. Pauvre Sophie! J'aurais dû me fier à son bon sens Elle n'aurait pas bougé !
— Ainsi, c'est moi qui suis la cause de cette mésaventure! Grand-Louis, j'en ai plus de chagrin que vous, et vous me permettrez certainement de vous indemniser autant qu'il me sera possible.
— Taisez-vous, monsieur ; je me moque bien du peu d'argent que la vieille bête pouvait valoir en foire! Croyez-vous que pour une centaine de francs j'aurais tant de souci? Oh! non pas : ce que je regrette, c*est elle, et non pas son prix, elle n*en avait pas pour moi. Elle était si courageuse, si intelligente, elle me connaissait si bien ! Je suis sur qu*à l'heure qu'il est, elle pense à moi, et regarde de travers celui qui la soigne* Pourvu au moins qu'il la soigne bien I Si j'en étais sûr, j'en serais quasi consolé. Mais il la pansera à coups de manche de fouet, et il la nourrira avec des cosses de châtaignes? Car ça doit être quelque filou marchois qui l'emmènera dans sa montage pâturer dans un champ de pierres, au lieu de son joli petit pré au bord de l'eau , où elle vivait si bien et où elle faisait encore la folle avec les jeunes pouliches, tant elle s'y sentait de bonne humeur à la vue de la verdure. El ma mère ! c'est elle qui en aura du regret! avec cela que je ne pourrai jamais lui expliquer comment ce malheur-là m'est arrive. Je n'ai pas encore eu le courage de le lui dire. N'en parlez donc pas jusqu'à ce que j'aie trouvé dans ma cervelle quelque histoire pour lui rendre la nouvelle moins amère. n
Il y avait, dans les regrets naTfs du meunier, quelque chose de comique et de touchant à la fois, et Lémor, désolé d'être la cause de son chagrin, s'en affecta tellement lui-même que le bon Louis s'efforça de l'en consoler.
« Allons, allons, dit-il, c'est assez de niaiseries comme cela pour une créature à quatre pieds. Je sais bien que ce n'est pas votre faute, et je n'ai pas eu un instant la pensée de vous le reprocher. Que ça ne gâte pas le souvenir de votre bonheur, l'ami I c'est bien peu de chose au prix d'une si belle soirée que vous passiez pendant ce temps-là I Et si j'avais jamais un rendez-vous avec Rose , moi , je me soucierais bien d'aller toute ma vie à cheval sur un manche à balai !
LE MEUNIER D'ANGIBâULT.
N'allez pas parler de cela k M"« Marcelle; elle serait capable de me donner un cheval de mille francs, et vrai, ça me ferait de la peine. Je ne veux plus m'at- Ucher aux bêles. 11 y a bien assez de souci comme ça dans la vie avec les gens! Vous, dis-je , pensez à vos amoars et faite&-vous beau , mais toujours paysan, pour aller à la fête, car il faut bien que Ton s'habitue un peu à votre figure dans le pays. Ça vaudra mii'ux que de vous cacher, ce qui donnerait des soupçons tout de suite. Vous verrez M>"* Marcelle ; vous ne lui parlerez pas, par exemple 1 D'ailleurs, vous n'aurez pas l'occasion, elle ne dansera pas : elle est en grand deuil !... Mais Rose n'y est pas, jarnigué I e( je compte bien danser avec elle jusqu'à la nuit, à présent que le papa mignon y consent. Ça me fait penser qu'il faut que je dorme une couple d'heures pour n'avoir pas l'air d'un déterré. Ne vous chagrinez plus , dans cinq minutes vous allez m'entendre ronfler, b
Le meunier tint parole, et quand, vers dix heures, on lui amena sa jument noire , beaucoup plus belle, mais moins aimée que Sophie, quand revêtu de sa veste de drap fin des dimanches, le menton bien rasé, le teint clair et l'œil brillant, il serra sa monture robuste dans ses grandes jambes, la meunière en s'asseyant derrière lui h l'aide d'une chaise et du bras de Lémor, ressentit un mouvement d'orgueil d'être la mère du beau farinier.
On n'avait guère mieux dormi à la ferme qu'au moulin, et nous sommes forcé de revenir un peu sur DOS pas pour mettre le lecteur au courant des évéuemeots qui s'y passèrent la nuit qui précéda la fête.
Lémor, partagé entre l'agitation pénible que lui avait causée son étrange rencontre avec la folle, et la joie enivrante de revoir Marcelle , n'avait pas remarqué, dans la garenne, que le meunier n'était pas beaucoup plus calme que lui. Grand-Louis avait trouvé la cour de la ferme remplie de mouvement et de tumulte. Deux pataches et trois cabriolets , qui avaient apporté dans leurs flancs solides toute la parenté des Bricolin, reposaient inclinés sur leurs bras fatigués le long des étables et des fumiers. Toutes les pauvres voisines, avides de gagner un mince salaire, avaient été mises en réquisition pour aider à préparer le souper de ces hôtes plus nombreux et plus affamés qu'on ne s'y attendait au château neuf. M. Bricolin , plus vain de montrer son opulence que contrarié des frais qu'elle allait entraîner, était de la meilleure humeur. Ses filles, ses fils, ses cousines, ses neveux et ses gendres, venaient, chacun à son tour, lui demander à roreille quel jour on pendrait la crémaillère au vieux château restauré et rebadigeonné, avec le chiffre des Bricolin en guise d'écusson sur la porte. « Car enfin lu vas être seigneur et maître de Blanchemont, lui disait-on pour refrain banal , et tu administreras un peu mieux la fortune que tous ces comtes et barons auxquels tu vas succéder, à la plus grande gloire de