‹ [ŒuvresChapitre 23 sur 64 · C. SAXD. — TOME VI · texte numérisé non relu

C. SAXD. — TOME VI

l'aristocratie nouvelle, de la noblesse des bons écus.» Bricolin était donc ivre d'orgueil, et, tout en répondant avec un sourire malicieux à ses chers parents : « Pas encore, pas encore I peut-être jamais I » il prenait avec délices toute l'importance d'un seigneur châtelain. Il ne regardait plus à la dépense, il donnait des ordres à ses valets , à sa mère , à sa fille et à sa femme, d'une voix tonnante et en gonflant son gros ventre jusqu'au menton. Toute la maison était bouleversée, la mère Bricolin plumait des poulets, à peine morts, par douzaine, et M™" Bricolin, qui avait été d'abord d'une humeur massacrante en gouvernant le tumulte de la cuisine, conunencait à s'égayer aussi à sa manière , en voyant le repas copieux, les chambres préparées, et ses hôtes ravis d*admiration. Ce fut à la faveur de tout ce désordre que le meunier put facilement parler à Marcelle, et qu'elle-même, s'excusanl par une migraine, avait pu se soustraire au souper et aller rejoindre, pendant ce festin, Lémor au fond de la garenne.

Rose elle-même, tandis qu'on mettait le couvert, avait trouvé plus d'un excellent prétexte pour errer dans la cour et pour dire en passant quelques paroles amicales au grand Louis, suivant sa coutume. Mais sa mère, qui ne la perdait guère de vue, avait trouvé de son côté un moyen d'éloigner promptement le meunier. Forcée de se soumettre aux ordres de son mari, qui lui avait impérativement enjoint de ne pas faire mauvaise mine à ce dernier, elle avait imaginé, pour assouvir sa haine et pour faire honte à Rose de son amitié pour lui , de le ridiculiser auprès de ses autres filles, et de ses autres parentes, toutes assez malicieuses et insolentes, les jeunes comme les vieilles. Elle leur avait rapidement confié, à chacune en particulier, que ce bel esprit de village se flattait de plaire à sa fille, que Rose n'en savait rien et n'y faisait nulle attention ; que M. Bricolin, n'y voulant pas croire, le traitait'avec beaucoup trop de bonté; mais qu'elle possédait de bonne source un fait -curieux : à savoir que le beau farinier j la coqueluche de toutes les filles de mauvaise vie de la campagne , s'était maintes fois vanté de plaire à la plus riche bourgeoise qu'il lui conviendrait de courtiser, à celle-ci tout aussi bien qu'à celle-là... Et là-dessus, M"** Bricolin nonunait les personnes présentes, et riait d'une manière acre et méprisante en retroussant son tablier et mettant le poing sur sa hanche.

De la partie féminine de la famille, la confidence avait promptement passé , de bouche en bouche et d'oreille en oreille, à tous les Bricolin de l'autre sexe, si bien que Grand-Louis, qui ne songeait qu'à s'en aller rejoindre Lémor, se vit bientôt assailli d'épigrammes si plates, qu'elles étaient incompréhensibles, et accompagné, dans sa retraite, de rires mal étouffés et de chuchotements de la dernière impertinence. Ne concevant rien à la gaieté qu'il excitait, il était sorti de

là

LE MEUNIER D'ANGIBAULT

la fenne inquiet, soucieux, et plein de mépris pour le gros sel de messieurs les bourgeois de campagne ras* semblés à Blanchemont ce soir^lM.

D*après la recommandation de M*^ Bricolin, on eut soin que M. Bricolin ne s^aperçùt pas de la con** spiration, et on se donna parole pour persécuter le meunier le lendemain en présence de Bose. «C'était, disait sa mère, une nécessité d^humilier ce manant sous ses yeux, afin qu'elle apprit k ne pas trop écouler son bon cœur, et à tenir les paysans k distance. »

Après le souper, on fit venir les ménétriers et on dansa dans la cour par anticipation du lendemain. C'était dans un intervalle de repos que le meunier, inquiet et pressé de se rendre k la Châtre, avait assuré que la soirée de plaisir était close au château neuf , et qu'il avait forcé les deux amants à se séparer beaucoup plus tôt qu'ils ne l'eussent souhaité.

Lorsque Marcelle revint à* la ferme, on avait recommencé à se divertir, et, se sentantle même besoin de solitude et de rêverie qui avait emporté Lémor dans les traînes de la Yallée-NoirC) elle retourna dans la garenne et s'y promena lentement jusqu'à minuit. Le son de la cornemuse, uni à celui de la vielle, écor* che un peu les oreilles, de près; mais, de loin, cette Voix rustique qui chante parfois de si gracieux motifs rendus plus originaux par une harmonie barbare, a un charme qui pénètre les âmes simples et qui fait battre le cœur de quiconque en a été bercé dans les beaux Jours de son enfance. Celte forte vibration de la muselle, quoique rauque et nazillarde, ce grince* ment aigu et ces/oceato nerveux de la vielle sont faits l'un pour l'autre et se corrigent mutuellement. Marcelle les écouta longtemps avec plaisir, et, remarquant que l'éloignement leur donnait de plus en plus de charme, elle se trouva à l'extrémité de la garenne, perdue dans le rêve d'une vie pastorale dont on pense bien que son amour faisait tous les frais.

Mais elle s'arrêta tout à coup en rencontrant pres^ que sous ses pieds la folle étendue par terre , sans mouvement et comme morte. Malgré le dégoût que lui inspirait la malpropreté inouïe de ce malheureux être, elle se décida , après avoir vainement essayé de l'éveiller, h la soulever dans ses bras et à la traîner k quelque distance. Elle l'appuya contre un arbre, et ne se sentant pas la force de la porter plus loin, elle se disposait h aller lui chercher du secours à la ferme, lorsque la Bricoline commença à sortir de sa torpeur et à soulever, avec sa main décharnée, ses longs cheveux hérissés d'herbes et de gravier qui lui pesaient sur le visage. Marcelle l'aida à écarter ce voile épais qui gênait sa respiration, et, pour la première fois, osant lui adresser la parole, elle lui demanda si elle souffrait.

« Certainement, je souffre! » répondit la folle avec une indifférence effrayante, et du ton dont elle aurait dit : J'existe encore. Puis elle ajouta d'une voix brève

et impérieuse : « L'a»4n vu? Il est revenu* B ne veut pas me parler. T'a-lnl dit pourquoi?

— 11 m'a dit qu'il reviendrait, répondit Marcelle essayant de flatter sa manie.

-^ Oh i il ne reviendra pas, s'écria la folle en se levant avec impétuosité; il ne reviendra plusl 11 a peur de moi. Tout le monde a peur de moi, parce que je suis très«-riche, trè»*riche I si riche que l'on m'a défendu de vivre. Mais je ne veux plus être riche; demain je serai pauvre. Il est temps que cela finisse. Demftin tout le monde sera pauvre. Tu seras pauvre aussi, Bo^e, et tu ne feras plus peur. Je punirai les méchants qui veulent me tuer, m'enfermer, m'empoisonner...

•^ Mats il y a des personnes qui vous plaignent et ne vous veulent que du bten, dit Marcelle.

— Non, il n'y en a pas, répondit la folle avec colère et en s'agitant d'une manière effrayante. Bs sont tous mes ennemis. Ils m'ont torturée, ils m'ontenfoncé du fer rouge dans la tète. Bs m'ont attachée aux arbres avec des clous. Bs m'ont jetée plus de deux mille fois du haut des tours sur le pavé. Ils m'ont traversé le cœur avec de grandes aiguilles d'acier» Ils m'ont écorchée vive; c'est pour cela que je ne peux plus mliabtUer sans souffrir des douleurs atroces. Ils voudraient m'arracher les cheveux l>aroe que cela me défend un peu de leurs coups... Mais je me vengerai I J'ai rédigé une plainte; j'ai mis cinquante-quatre ans à l'écrire daiis toutes les langues pour la faire parvenir à tous les souverains de l'univers, le veux qu'on me rende Paul qu'ils ont caché dans leur cave et qu'ils font souffrir comme moi. Je l'entends crier toutes les nuits quand on le torture... Je connais sa voix... Tenez, tenet, l'entendez-^vous? ajouta -t-elle d'un ton lugubre en prêtant l'oreille aux sons enjoués de la cornemuse. Vous voyez bien qu'on lui tait souffrir mille morts I Ils veulent le dévorer, mais ils seront punis, punis! Demain je les ferai souffrir aussi, moi I Ils soofinront tant que j'en aurai pitié moi-même... »

En parlant ainsi avec une volubilité délirante, Tinfortunée s'élança h travers les buissons et se dirigea vers la ferme, sans qu'il fût possible k Marcelle de suivre sa course rapide et ses bonds impétueux.

LA VKILLËË.

La danse était plus obstinée que jamais à la ferme. Les domestiques s'étaient mis de la partie , et une poussière épaisse s'élevait sous leurs pieds, circonstance qui n'a jamais empêché le paysan berrichon

LE MEUNIER D ÂNGIBAULT*

de danser avec ivresse, non plus que les pierres , le soleil, la pluie, ou la fiUigue des moissons et des fau-* cbailles. Aucua peuple ne danse avec plus de gravité et de paaaioo en même temps, A les voir avancer et reenlnr à la bourrée, si m<^meQt et si régulièrement, que knn quadrilles serrés ressemblent au balancier d'âne horloge , on ne devinerait guère le plaisir que leur procure cet exercice monotone , et on soupçonnerait enoore moins la difficulté de saisir ce rhytîune éiémwiUirc que chaque pas et chaque attitude du eorpadoivent marquer avec une précision rigoureuse, laodis qu^me grande sobriété de mouvements et une langueur apparente doivent, pour atteindre k la perfedioii, en dissimuler entièrement le travail. Mais quand on a passé quelque temps à les examiner, on s'éloane de leur infatigable ténacité, on apprécie l'espèce de grftce molle et naïve qui les préserve de la lasaitnde, et, pour peu qu'on observe les mêmes personnages dansant dix ou douze heures de suite sans coorbature, on peut croire qu'ils ont été piqués de la tarenCnle, ou constater qu'ils aiment la danse avec fureur. De temps en temps la joie intérieure des jenaes gens se trahit par un cri particulier qu'ils exhalent sans que leur physionomie perde son imperturbable sérieux , et, par moments, en frappant du pied avec force, ils bondissent comme des taureaux poor retomber avec une souplesse nonchalanle et reprendre leur balancement flegmatique. Le caractère berrichon est tout entier dans cette danse. Quant aux femmes, elles doivent invariablement glisser terre à terre en rasant le sol, ce qui exige plus de légèreté qu'on ne pense , et leurs grâces sont d'une chasteté rigide.

Rose dansait la bourréeaussi bien qu'une paysanne, ce qui n'est pas peu dire, et son père était orgueilleux en la regardant. La gaieté s'élait communiquée à tout le monde; les musiciens, largement abreuvés, nVparguaient ni leurs bras ni leurs poumons. La demi-obscttrilé d'une belle nuit faisait paraître les danseuses plus légères, et surtout Rose, cette fiUe charmante qui semblait glisser comme une mouette blanche sur des eaux tranquiQes, et se laisser porter par la brise dn soir. La mélancolie répandue ce soir-là dans tous ses mouvements la rendait plus belle que de coutume.

Cependant Rose , qui était , au fond du cœur, une vraie paysanne de la Vallée-Noire, dans toute sa sim* plieilé native, Urouvait du plaisir à danser, ne fùt-ce que pour s'exercer à répondre le lendemain aux nombreuses invitations que le grand Louis ne manquerait pas de lui laire. Mais tout à coup le comemuseux trébucha sur le tonneau qui lui servait de piédestal, et l'air contenu dans son instrument s'échappa dans un Ion bîiarre et plaintif qui força tous les danseurs stupéfaits à s'arrêter et à se tourner vers lui. Au même monient, la vielle, brusquement arrachée des mains de rentre ménétrier, alla rouler sous les pieds de

Rose, et la (bile sautant de l'orchestre champêtre où elle s'était élancée d*un bond semblable à celui d'un chat sauvage, se jeta au milieu de la bourrée en criant : c Malheur, malheur aux assassins! malheur aux bourreaux t » Puis elle se précipita sur sa mère qui s'élait avancée pour la retenir, lui appliqua ses griffes sur le cou, et IVùt infailliblement étranglée si la vieille mère Bricolin ne l'en eût empêchée en la prenant à bras-le-corps. La folle ne s'était jamais portée à aucun acte de violence envers sa grand*mère, soit qu'elle eût conservé pour elle, sans la reoonnalUre, une sorte d'amour instinctif, soit qu'elle la reconnût seule parmi tous les autres et qu'elle eût gardé le souvenir des efforts que la bonne femme avait faits pour favoriser son amour. Elle ne fil aucune résistance et se laissa emmener par elle dans la maison, en poussant des cris déchirants qui jetèrent la consternation et l'épouvante dans tous les esprits.

Lorsque Marcelle, qui avait suivi M"* Bricolin l'aînée, d'aussi près que possible, arriva dans la cour, elle trouvra la fêle interrompue, tout le monde effrayé, et Rose presque évanouie. M<"« Bricolin souffrait sans doute au fond de l'àme , ne fùt-ce que de voir cette plaie de son intérieur exposée ainsi à tous les yeux; mais, dans son activité à réprimer la fureur de l'aliénée et à étouffer le bruit de ses cris, il y avait quelque chose de violent et d'énergique qui ressem^ blait à la fermeté d'un gendarme incarcérant un perturbateur, plus qu'à la sollicitude dHinc mère au désespoir. La mère Bricolin y mettait autant de zèle et plus de seosibililé. C'était un spectacle douloureux que de voir cette pauvre vieille avec sa voix rude et ses manières viriles caresser la folle et lui parler comme à un petit enfant qu'on gourmande et qu'on flatte tour à tour. « Allons, ma mignonne, lui disaitelle, toi, qui es si raisonnable ordinairement , tu ne voudrais pas faire de chagrin à ta grand'mère ? Il faut te mettre au lit tranquillement, ou bien je me fâcherai et ne t'aimerai plus. » La folle ne comprenait rien à ces discours et ne les entendait même pas. Cramponnée au pied de son lit, elle poussait des hurlements épouvantables, et son imagination malade lui persuadait qu^elle subissait en cet instant les châtiments et les tortures dont elle avait fait le tableau fantastique à Marcelle.

Cette dernière, s'étant assurée, avant tout, que son enfant dormait tranquillement sous les yeux de Fanchon, eut à s'occuper de Rose, qui était égarée par la peur et le chagrin. C'était la première fois que la Bricoline exhalait la haine amassée depuis douze ans dans son âme brisée. Une fois tout au plus par semaine elle criait et pleurait quand sa grand'mère la décidait è changer de vêtements. Mats c'étaient alors les cris d'un enfant, et maintenant c'étaient ceux d'une furie. Elle n'avait jamais adressé la parole à personne, et elle venait, pour la première fois, depuis douie

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ans, de proférer des menaces. Elle n'avait jamais frappé personne , et elle venait de chercher à tuer sa mère. Enfîn, depuis douze ans, cette victime muette de la cupidité de ses parents avait promené à l'écart son inexprimable souffrance, et presque tout le monde s'était habitué à ce spectacle déplorable avec une sorte d'indifférence brutale. On n'en avait plus peur , on était las de la plaindre , on subissait sa présence comme un mal inévilable, et si on avait des remords, on ne se les avouait pedl-ètre pas à soi-même. Maïs cet épouvantable mal qui la dévorait devait avoir ses phases de recrudescence, et on arrivait à celle où son martyre devenait dangereux pour les autres. 11 fallait bien enfin s'occuper. M. Bricolin, assis dehors devant la porte, écoutait d'un air hébété les condoléances grossi^es de sa famille.

a C'est un grand malheur pour vous, lui disait-on, et vous l'avez supporté trop longtemps sous vos yeux. C'est une patience au-dessus des forces humaines, et il faudrait bien vous décider enfin à mettre celte malheureuse dans une maison de fous.

— On ne la guérira pas I répondit-il en secouant la tète. J'ai essayé de tout. C'est impossible. Son mal est trop grand, il faudra qu'elle en meure!

— C'est ce qui pourrait arriver de plus heureux pour elle. Vous voyez bien qu'elle est trop à plaindre sur la terre. Mais enfin si on ne la guérit pas, on vous soulagera de la peine de la soigner et de la voir. On l'empêchera de vous faire du mal. Si vous n'y faites pas attention, elle finira par tuer quelqu'un ou se tuer elle*méme devant vous. Ce sera affreux t

— Mais que voulez-vous? je l'ai dit cent fois à sa mère , et sa mère ne veut pas s'en séparer. Au fond elle l'aime encore, croyez-moi, et ça se conçoit. Les mères sentent toujours quelque chose pour leurs enfants, à ce qu'il parait.

— Mais elle sera mieux qu'ici, soyez-en sûr. On les soigne trcs-bien maintenant. 11 y a de beaux établissements où ils ne manquent de rien. On les tient propres, ou les fait travailler, on les occupe, ou dit même qu'on les amuse, qu'on les mène à la messe et qu'on leur fait entendre de la musique.

— En ce cas ils sont plus heureux que chez eux, » dit M. Bricolin. 11 ajouta après avoir rêvé un instant: « Et tout cela, ça coûte-t-il bien cher? »

Rose était profondément affectée. Elle était la seule, avec sa grand'mère, qui ne fût pas devenue insensible à la douleur de la pauvre Bricoline. Si elle évitait d'en parler, c'est parce qu'elle ne pouvait le faire sans accuser ses parents de ce parricide moral commis par eux ; mais vingt fois le jour elle se surprenait à frissonner d'indignation en entendant dans la bouche de sa mère les maximes d'égoîsme et d'avarice auxquelles on avait immolé sa sœur sous ses yeux. Aussitôt que sa défaillance fut dissipée, elle voulut aller aider sa grand'mère à calmer la folle ; mais M<"* Bri-

colin, qui craignait que ce spectacle ne lui fit trop d'impression, et qui avait un vague instinct que l'excessive douleur peut devenir contagieuse, même dans ses résultats physiques, la renvoya avec la dureté qu'elle portait jusque dans sa sollidtude la mieux fondée. Rose fut outrée de ce refus, et revint dans sa chambre, où elle se promena une partie de la nuit, en proie à une vive exaltation, mais n'en voulant point parler, de crainte de s'exprimer avec trop de force devant Marcelle, sur le compte de ses parents.

Cette nuit qui avait commencé par une si douce joie, fut donc extrêmement pénible pour M"** de BlanchemonL Les cris de la folle cessaient par intervalles, et reprenaient ensuite plus terribles, plus effrayants. Lorsqu'ils s'arrêtaient, ce n'était pas par degrés et en s'afiaiblissant peu à peu, c'était au contraire brusquement, au milieu de leur plus grande intensité, et comme si une mort violente les eût soudainement interrompus.

a Ne dirait-on pas qu'on la tue? s'écriait alors Rose, pâle, et pouvant à peine se soutenir en marchant dans sa chambre. Oui, cela ressemble à un supplice 1 »

Marcelle ne voulut pas lui dire quels atroces supplices, en effet, la folle croyait subir et subissait par la pensée dans ces moments-là» Elle lui cacha l'entretien qu'elle avait eu avec elle dans le parc. De temps en temps elle allait voir la malade ; elle la trouvait alors étendue sur le carreau, les bras étroitement enlacés autour du pied de son lit, el> comme suffoquée par la fatigue de crier; mais les yeux ouverts, fixes, et l'esprit évidemment toujours en travail. La grand'mère, agenouillée auprès d'elle, essayait en vain de glisser un oreiller sous sa tête, ou d'introduire dans sa bouche contractée une cuillerée de potion calmante. M^*^* Bricolin, assise vis-à-vis sur un fauteuil, pâle et immobile, portait, dans ses traits énergiques fortement creusés, la trace d'une douleur profonde qui ne voulait pas se confesser à Dieu même de son crime. La grosse Chounette, debout dans un coin, sanglotait machinalement san3 offrir ses services et sans qu'on songeât à les réclamer. 11 y avait un profond découragement sur ces trois figures. La^ folle seule, lorsqu'elle ne hurlait pas, paraissait rouler de sombres pensées de haine dans son cerveau. On entendait ronfler dans la chambre voisine; mais ce lourd sommeil de M. Bricolin n'était pas sans agitation. De temps à autre il paraissait interrompu par de mauvais rêves. Plus loin encore, le long de la cloison opposée, on entendait tousser et geindre le père Bricolin; étranger aux souffrances des autres, il n'avait pas trop du peu de forces qui lui restait pour supporter les siennes propres.

Enfin, vers trois heures du matin, la pesanteur de l'orage parut accabler les organes excédés de la folle. Elle s'endormit par terre et on parvint à la mettre dans son lit sans qu'elle s'en aperçùL 11 y avait sans

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doale bien kwgtemitt qu'elle n'avait goûté un instant desomniei1,careUe s'y ensevelit profondément, et tout le monde put se reposer, même Rose à qui M"* de Blancbemonts'empresita déporter cette meilleure nouvelle. Si Marcelle n'eût trouvé là l'occasion 4e se dévouer à la pauvre Rose, elle eût maudit la malheureuse inspiration qui l'avait poussée dans cette maison habitée par l'avarice et le malheur. Elle se fût hâtée de chercher un antre gîte que celui-là , si antipathique à la poésie, si déplaisant dans la prospérité, si lugubre dans la disgrâce. Mais quelque nouvelle contrariété qu'elle pût être exposée à y subir encore, elle résolut d'y rester tant qu'elle pourrait être secourable k sa jeune compagne. Heureusement la matinée fut calme. Tout le monde s'éveilla fort tard, et Rose dormait encore lorsque M*« de Blanchemont , à peine éveillée elle-même, reçut de Paris, grâce à la rapidité des communications actuelles, la réponse suivante k la lettre que trois joors auparavant elle avait écrite à sa belle-mère.

Leilrt de la amUesm de Blaneheuuml à ta Mle^liUe, Mareelie, baronne de Blanehemant.

m Ha fllle»

« Qœ la Providence qui vous envoie tout ce courage daigne vous le conserver! Il ne m'étonne pas de votre part quoiqu'il soit grand. Ne loues pas le mien. A mon âge on n'a pas longtemps à souffrir I Au vôtre... beoremement, on ne se fait pas une idée nette de la longueur et de la difficulté de l'existence. Ma fille, vos projets sont louables, excellents, et d'autant plus sages qu'ils sont nécessaires ; encore plus nécessaires que vous ne pensez. Nous aussi , ma chère Marcelle, noos sommes ruinés 1 et nous ne pourrons peut-être rien laisser en héritage à notre petit-fils bien-aimé. Les dettes de mon malheureux fils surpassent tout ce que vous en connaissez, tout ce qu'on pouvait prévoir. Nous temporiserons avec les créanciers ; mais nous acceptons la responsabilité, et c'est en privant Tavenir d*£dooard de l'honorable fortune à laquelle il devait aspirer après notre décès. Élevez-le donc avec simplicité. Apprenez-lui k se créer lui-même des ressources par ses talents et à maintenir son indépendance par la dignité avec laquelle il saura supporter le malheur. Quand il sera en âge d'homme noos ne serons plus du monde. Qu'il respecte la mémoire de vieux parents qui ont préféré l'honneur d*un gentilhomme à ses plaisirs, et qui ne lui auront laissé eo héritage qu'un nom pur et sans reproche. Le fils d'un banqueroutier n'aurait eu dans la vie que des jouissances condamnables; le fils d'un père coupable aura ,dn moins, quelque obligation à ceux qui auront sa mettre sa vie à l'abri du blâme public.

« Demain je vous écrirai des détails, aujourd'hui je suis sous le -coup de la découverte d*un nouvel abime. Je vous l'annonce en peu de mots. Je sais que

vous pouvez tout comprendre et tout supporter. Adieu, ma fille, je vous admire et je vous aime.»

« Edouard I dit Marcelle en couvrant de baisers son fils endormi, il était donc écrit au ciel que tu aurais la gloire et peut-êlre le bonheur de ne pas succéder à la richesse et au rang de tes pères I Ainsi périssent les grandes fortunes, ouvrage des siècles, en un seul jour ! Ainsi les anciens maîtres du monde, entraînés par la fatalité, plus encore que par leurs passions, se chargent d'accomplir eux-mêmes les décrets de la sagesse divine qui travaille insensiblement à niveler les forces de tous les hommes I Puis* ses-tu comprendre un jour, 6 mon enfant I que cette loi providentielle l'est favorable , puisqu'elle te jette dans le troupeau de brebis qui est à la droite du Christ , et te sépare des boucs qui sont k sa gauche. Mon Dieu, donnez-moi la force et la sagesse nécessaires pour faire de cet enfant un homme ! Pour en faire un patricien , je n'avais qu'à me croiser les bras et laisser agir la richesse. A présent j'ai besoin de lumières et d'inspirations! mon Dieu, mon Dieu! vous m'avez donné cette tâche à remplir! vous ne m'abandonnerez pas ! »

« Lémorl écrivait-elle un instant après, mon fils est ruiné, ses parents sont ruinés. Mon fils est pauvre. Il eût été peut-être un riche indigne et méprisable. 11 s'agit d'en faire un pauvre courageux et noble. Celte mission vous était réservée par la Providence. A présent, parlerez-vous jamais de m'abandonner? Cet enfant, qui était un obstacle entre nous , n'est-il pas un lien cher et sacré? A moins que vous ne m'aimiez plus dans un an , Henri , qui peut s'opposer maintenant à notre bonheur? Ayez du courage, ami , partez. Dans un an, vous me retrouverez dans quelque chaumière de la Vallée-Noire, non loin du moulin d'Angibault. 9

Marcelle écrivit ce peu de lignes avec exaltation* Seulement , lorsque sa plume traça cette phrase : « J moins que vous ne m'ainUex plus dans un an,n un imperceptible sourire donna à ses traits une expression ineffable. Elle joignit à ce billet celui de sa belle-mère pour explicalion , et cachetant le tout , elle le mit dans sa poche , pensant bien qu'elle ne tarderait pas à revoir le meunier et peut-être Lémor lui-même sous cet habit de paysan qui lui allait si bien. La folle dormit toute la journée. Elle avait la fièvre; mais depuis douze ans elle ne l'avait point quittée un seul jour, et cet anéantissement, où on ne l'avait jamais vue, faisait croire à une crise favorable. Le médecin qu'on avait appelé de la ville et qui était habitué à la voir, ne la trouva pas malade relativement à son état ordinaire. Rose, bien rassurée et rendue aux doux instincts de la jeunesse, s'habilla lentement

LE MEUNIER D'ÂNGIMULT.

avec beaucoup de coquetterie. Elle voulait être «mple pour ne pas effaroucher son ami, en faisant devant lui l'étalage de sa richesse ; elle voulait être jolie pour lui plaire. Elle chercha donc les plus ingénieuses combinaisons et réussit à être modeste comme une fiile des champs et belle comme un ange du paradis. Sans vouloir s'en rendre compte, au milieu de toutes ses douleurs, elle avait un peu tremblé à l'idée de perdre cette riante Journée. A dix^huit ans, on ne renonce pas sans regret k enivrer tout un Jour l'homme dont on est aimée, et cette crainte était venue, à l'insu d'elle-même, se mêler à la sincère et profonde douleur que sa sœur lui avait fait éprouver. Lorsqu'elle parutà la grand'messe, il y avait longtemps que Louis guettait son entrée. Il s'éuit placé de manière k ne pas la perdre de vue un instant. Elle se trouva comme par hasard auprès de la grand'Marie, et il la vit avec attendrissement mettre son Joli chàle sous les genoux de la meunière, en dépit du refVis de la bonne femme.

Après l'office, Rose prit adroitement le bras de sa grand'mère qui avait coutume de ne pas quitter la meunière, son ancienne amie, quand elle avait le plaisir de la rencontrer. Ce plaisir devenait chaque année plus rare k mesure que l'âge rendait aux deux matrones la distance de Blanchemont à Angibaalt plus difficile k franchir. La mère Bricolin aimait k causer. Continuellement rtmbarrée, comme elle disait, par sa belle-fille, elle avait un flux de paroles rentrées k verser dans le sein de la meunière, qui, moins expanstve, mais sincèrement attachée k sa compagne de jeunesse, l'éooutait avec patience et lui répondait avec discernement.

De cette façon. Rose espérait échapper toute la journée à la surveillance de M »• Bricolin et même k la société de ses autres parents, la grand'mère aimant beaucoup mieux l'entretien des paysans ses pareils que celui des panenus de sa famille.

Sous les vieux arbres du terrier, en vue d'un site charmant, la foule des jolies filles se pressait autour des ménétriers placés deux k deux sur leurs tréteaux à peu de distance les uns des autres, faisant assaut de bras et de poumons, se livrant k la concurrence la plus jalouse, jouant chacun dans son ton et selon son prix, sans aucun souci de l'épouvantable cacophonie produite par cette réunion d'instruments braillards qui s'évertuaient tous à la fois à qui contrarierait l'air et la mesure de son voisin. Au milieu de ce chaos musical , chaque quadrille restait inflexible k son poste, ne confondant jamais la musique qu'il avait payée avec celle qui hurlait k deux pas de lui , et ne frappant jamais du pied k faux pour marquer le rhythme, tour de force de l'oreilleet de l'habitude. Les ramées retentissaient de bruits non moins hétérogènes, ceux-ci chantant k pleine voix, ceux-là parlant de leurs affaires avec passion; les uns trinquant de

bonne amitié, les autres menaçant de se jeter les pots k la tête, le tout rehaussé de deux gendarmes indigènes circulant d'un air paterne au milieu de cette cohue, et suffisant par leur présence, k contenir cette population paisible qui, des paroles » «n ▼>«Bt rarement aux coups.

Le cercle compact qui se formait autour des premières bourrées s'épaissit encore lorsque la charmante Rose ouvrit la danse avec le grand farinier. C'était le plus beau couple de la fête et celui dout le pas ferme et léger électrisait tous les autres. La meunière ne put s'empêcher de le fkire remarquer k la mère Bricolin, et même elle ajouta que c'était un malheur que deux jeunes gens si bons et si beaux ne fussent pas destinés l'un à l'autre.

« Fié pour moi (c'est^-dire, quant k moi), répondit sans hésiter la vieille fermière, je n'en ferais ni une ni deux , si j'étais la maltresse ; car je suis sûre que ton garçon rendrait ma petite-fille plus heureuse qu'elle ne le sera jamais avec un autre. Je sais bien que Grand^Louis l'aime ; ça se voit de reste, quoiqu'il ait l'esprit de n'en rien dire. Mais que veux-tu, ma pauvre Marie? on ne pense qu'à l'argent, chez nous. J'ai fait la bêlise d'abandonner tout mon bien à mon fils , et depuis ce lemps-là , on ne m'écoute pas plus que si j'étais morte. Si j'avais agi autrement j'aurais aujourd'hui le droit de marier Rose à mon gré en la dotauL Mais il ne me reste que les sentiments, et c'est une monnaie qui ne se rend pas chez nous en bons procédés. »

Malgré Fadresse que Rose sut mettre k passer d'un groupe à l'autre pour éviter sa mère et se retrouver toujours, soit k côté, soit vis^-vis de son ami, M"* Bricolin et sa société réussirent k la rejoindre et k se fixer autour d'elle. Ses cousins la firent danser jusqu'à la fatiguer, et Grand-Louis s'éloigna prudemment , sentant qu'à la moindre querelle sa tête s'échaufferait plus que de raison. On avait bien essayé de Venireprendrt par des plaisanteries blessantes; mais le regard clair et harcli de ses grands yeux l)1eus, son calme dédaigneux et sa haute stature avaient contenu aisément la bravoure des Bricolin. Quand il se fut retiré, on s'en donna à cœur joie, et Rose fut fort surprise d'entendre ses sœurs, ses belles-sœurs et ses nombreuses cousines décréter, autour d'elle, que ce grand garçon avait l'air d'un sot, qu'il dansait ridiculement, qu'il paraissait bouffi de prétentions, et qu'aucune d'elles ne voudrait danser avec lui pour roui tin monde. Rose avait de l'amour-propre. On avait trop obstinément travaillé à développer ce défaut en elle pour qu'elle ne fût pas sujette à y tomber quelquefois. On avait tout fait pour corrompre et rabaisser cette bonne et franche nature, et si l'on n'y avait guère réussi, c'est qu'il est des âmes incorruptibles sur lesquelles l'esprit du mal a peu de prise. Cependant, elle souffrit d'entendre dénigrer si obstinément et si

amèremenl son amoureox. Elle en prit de l'humeur, n'osa plus se promettre de danser encore avec lai, et, déclarant qa*elle avait mal k la tète , elle rentra à la ferme, après avoir vainement cherché Marcelle dont riofloence lui eût rendu , elle le sentait bien » le cou» rage et le calme»

La CBAUHlÈRfi.

Marcelle avait été attendre le meunier au bas du terrier, ainsi qu'il le lui avait expressément recommandé. Au coup de deux heures, elle le vit entrer dans un enclos très-ombragé et lui faire signe de le suivre. Après avoir traversé un de ces petits Jardins de paysan, si mal tenus et par conséquent si jolis, si touffus et si verts» elle entra, en se glissant sous les haies, dans la cour d'une des plus pauvres chaumières de la Valllée-^oire. Cette cour était longue de vingt pieds sur six, fermée d'un côté par la maisonnette, de Taulre par le Jardin , à chaque bout par des appentis en fagots recouverts de paille, qui servaient à rentrer quelques poules, deux brebis et une chèvre, c'est-à-dire toute la richesse de l'homme qui gagne sou pain au jour le jour et qui ne possède rien, pas même la chétive maison qu'il habite et l'étroit enclos qu'il cultive; c'est le véritable prolétaire rustique. L'intérieur de la maison était aussi misérable que l'entrée, et Marcelle fut touchée de voir par quelle excessive propreté le courage de la fenune luttait là contre l'horreur du dénûment. Le sol inégal et raboteux n'avait pas un grain de poussière, les deux ou trob pauvres meubles étaient clairs et brillants comme s'ils eussent été vernis; la petite vaisselle de terre, dressée à la muraille sur des planches, était lavée et rangée avec soin. Chez la plupart des habitants de la Vallée4<Hnre« la misère la plus réelle, la plus complète, se dissimule discrètement et noblement sous ces babîtndes consciencieuses d'ordre et de propreté. La pauvreté rustique y est attendrissante et affectueuse. On vivrait de bon cœur avec ces indigents. Ils n'inspirent pas le dégoût, mais l'intérêt et une sorte de respect. Il faudrait si peu* du superflu du riche pour foire cesser l'amertume de leur vie, cachée sous ces apparences de calme poétique 1

Cette réflexion frappa Marcelle au comr lorsque la Piamiêilt vint à sa rencontre, avec un enfant dans «es bras et trois autres pendus à son tablier; tout cela, en habits du dimanche, était frais et propre. Cette Piaulette (on Pauline) était Jeune encore, et belle quoique fanée par les fatigues de la maternité

et l'abstinence des choses les plus nécessaires à la rie. Jamais de riande, jamais de rin, pas même de légumes pour une femme qui travaille et allaite! Cependant les enfants auraient revendu de la santé à celui de Marcelle, et la mère avait le sourire de la bonté et de la confiance sur ses lèvres pâles et flétries. « Entrez chez nous et asseyez-vous, madame, dit* elle en lui offrant une chaise de paille couverte d'une serviette de grosse toile de chanvre bien lessivée. Le monsieur que vous attendez est déjà venu, et, ne vous trouvant pas, il a été faire un tour à l'Assemblée, mais il reriendra tout à l'heure. Si je pouvais vous offrir quelque chose en attendant I... Voilà des prunes toutes fraîchement cueillies et des noisettes. Allons, Grand-Louis, prends donc un fruit de mon jardin, toi aussi? ... Je voudrais tant pouvoir t'offrir un verre de vini mais nous n'en cueillons pas, tu le sais bien, et si ce n'était de toi, nous n'aurions pas toujours du pain.

— Vous êtes trè^pauvre? dit Marcelle en glissant une pièce d'or dans la poche de la petite fille qui touchait avec étonnement sa robe desoie noire ; et Grand- Louis, qui n'est pas bien riche lui-^nème, rient à votre secours?

*- Lui ? répondit la Piaulette, c'est le meilleur cœur d'homme que le bon Dieu ait fait! Sans lui nous serions morts de faim et de froid depuis trois hivers; mais il nous donne du blé, du bois, il nous prête ses chevaux pour aller en pèlerinage quand nous avons des malades, il...

«— En voilà bien assez, Piaulette, pour me faire passer pour un saint, dit le meunier en l'interrompant. Vraiment, c'est bien beau de ma part de ne pas avoir abandonné un bon ouvrier comme ton mari !

— Un bon ouvrier 1 dit la Piaulette en secouant la tète. Pauvre cher homme! M. Bricolin dit partout que c'est un lâche parce qu'il n'est pas fort.

— Mais il fait ce qu'il peuté Moi j'aime les gens de bonne volonté; aussi je l'emploie toujours.

— C'est ce qui fait dire à M. Bricolin que tu ne seras jamais riche et que tu n'as pas de bon sens d'employer des gens de petite santé.

— Eh bien, si personne ne les emploie, il faudra donc qu'ils meurent de faim? Beau raisonnement!

— Mais vous savez, dit tristement Marcelle, la moralité que tire de là M. Bricolin : Tant pis pour euœ!

— Mam*selle Rose est bien bonne, reprit la Piaulette. Si elle pouvait, elle secourrait les malheureux. Mais elle ne peut rien, la pauvre demoiselle, que d'apporter en cachette un peu de pain blanc pour faire la soupe à mon petit. Et c'est bien malgré moi; car si sa mère la voyait! oh ! la rude femme! Mais le monde est comme ça. Il y a des méchants et des bons. Ah ! voilà M. Tailland qui rient. Vous n'attendrez pas longtemps.

LE MEUNIER D'ANGIBAULT

^ Pianlelle, ta m$ ce que je l'ai recommandé, dit le meunier en posant le doigt sur ses lèvres.

— Oh I répondit-elle , j'aimerais mieux me faire couper la langue que de dire un mot.

— C'est que, vois-tu...

— Tu n'as pas besoin de m'expliquer le pourquoi et le comment, Grand-Louis; il suffit que tu me commandes de me laire. Allons, enfants! dit-elle à ses trois marmots qui jouaient sur la porte; allons nousen voir un peu l'Assemblée.

— Cette dame a mis un louis d'or dans la poche de ta petite, lui dit tout bas le grand Louis. Ce n'est pas pour payer ta discrétion ; elle sait bien que tu ne la vends pas. Mais c'est qu'elle a vu que tu étais dans le besoin. Serre-le, l'enfant le perdrait, et ne remercie pas; la dame n'aime pas les complimenls, puisqu'elle s'est cachée en te faisant celte charité. »

M.Tailland était un honnête homme, très-actif pour un Berrichon, assez capable en affaires , mais seule* ment un peu trop ami de ses aises. Il aimait les bons fauteuils, les jolies petites collations , les* longs repas, le café bien chaud , et les chemins sans cahots pour son cabriolet. Il ne trouvait rien de tout cela à la fête de Blanchemont. Et cependant, tout en pestant un peu contre les plaisirs de la campagne, il y restait volontiers tout le jour pour rendre service aux uns et pour faire ses affaires avec les autres. En un quart d'heure de conversation , il eut bientôt démontré à Marcelle la possibilité, la probabilité même de vendre cher. Mais quant à vendre vite et à être payée comptant, il n'était pas de l'avisdu meunier. «Rien ne se fait vite dans notre pays, dit-il. Cependant ce serait une folie de ne pas essayer de gagner cinquante mille francs sur le prix offert par Bricolin. Je vais y mettre tous mes soins. Si, dans un mois, je n'ai pas réussi, je vous conseillerai peut-être, vu votre position particulière, décéder. Mais il y a cent à parier contre un que, d'ici là, Bricolin, qui grille d'être seigneur de Blanchemont, aura composé avec vous, si vous savez feindre une grande âpreté, qualité sauvage, mais nécessaire, dont je vois bien, madame, que vous n'êtes pas trop pourvue. Maintenant, signez la procuration que je vous apporte, et je me sauve, parce que je ne veux pas avoir l'air d'avoir fait concurrence par mes menées k mon collègue, M. Yarin, que votre fermier aurait bien voulu vous faire choisir. »

Grand-Louis reconduisit le notaire jusqu'à la sortie de l'enclos, et chacun disparut de son côté. H avait été convenu que Marcelle sortirait seule, la dernière, quelques instants plus tard, et qu'elle tiendrait les huUêeries de la maison fermées, afin que si quelque curieux observait leurs mouvements, on crût la maison déserte.

Ces huis de la chaumière se composaient d'une seule porte coupée en deux transversalement, la partie supérieure servant de fenêtre pour donner de l'air

et du jour. Dans les anciennes constructions de nos paysans, les croisées indépendantes de la porte et garnies de vitres étaient inconnues. Celle de la Piaulette avaitélé bâtie il yacinquante ans, pour des gens aisés, tandis qu'aujourd'hui les plus pauvres, pour peu qu'ils habitent une maison neuve, ont des croisées à espagnoletles et des portes à serrure. Chez la Piaulette, la porte à deux fins fermait en dedans eten dehors à l'aide d'un eorety c'est-à-dire d'une cheville en bois que l'on plante dans un trou de la muraille, d'où vient le vieux mot eorilUr eidéeoriller pourdire fermer et ouvrir.

Lorsque Marcelle se fut renfermée ainsi, elle se trouva dans une obscurité profonde, et alors elle te demanda quelle pouvait être Texistence intellectuelle de g* ns qui, trop pauvres pour avoir de la chandelle, étaient obligés, dès que la nuit venait, de se coucher en hiver, ou de se tenir le jour dans les ténèbres pour se préserver du froid. «Je me disais, je me croyais rutnée, pensa-t-elle, parce que j'étais forcée de quitter mon appartement doré, ouaté et tendu de soie ; mais que de degrés encore à parcourir dans l'échelle des existences sociales avant d'en venir à cette vie du pauvre qui diffère si peu de celle des animaux 1 Pas de milieu entre supporter à toute heure les intempéries du climat, ou s'ensevelir dans le néant de l'oisiveté comme le mouton dans la bergerie I A quoi s'occupe cette triste famille dans les longues soirées de l'hiver ? A parler? Et de quoi parler si ce n'est de ses maux ! Ah ! Lémor a raison, je suis trop riche encore pour oser dire à Dieu que je n'ai rien à me reprocher. »

Cependant les yeux de Marcelle s'habituaient à l'obscurité. La porte, mal jointe, laissait pénétrer une lueur vague qui devenait plus claire à chaque instant. Tout à coup, Marcelle tressaillit en voyant qu'elle n'était pas seule dans la chaumière, mais son second frisson ne fut pas causé par la peur : Lémor était à ses côtés. 11 s'était caché, à Tinsu de tous, derrière le lit en forme de corbillard, garni de rideaux de serge, n s'était enhardi jusqu'à rechercher un tête-à-lêle avec Marcelle, se disant que c'était le dernier et qu'il faudrait partir après.

« Puisque vous toilàf lui dit-elle, dissimulant, avec une tendre coquetterie, la joie et l'émotion de sa surprise, je veux vous dire tout haut ce que je pensais. Si nous étions réduits à habiter cette chaumière, votre amour résisterait-il à la souffrance du jour et à l'inaction du soir f Pourriez-vous vivre privé de livres, ou ne pouvant vous en servir faute d'une goutte d'huile dans la lampe, et de temps aux heures où le travail occuperait vos bras? Après quelques années d'ennuis et de privations de tous genres, trouverteivoos cette demeure pittoresque dans son délabrement et la vie do pauvre poétique dans sa simplicité?

— J'avais les mêmes pensées, précisément, Mar-

LE MEUNIEIV D'ÂNGIBÂULT.

celle, et je songeab à vous demander la même chose. M'aimeriei-Tous si je vous entraînais, par mes utopies, dans une pareille misère?

— Il me semble que oui, Lémbr.

— - Et pourquoi doutez-vous de moi ? Ah 1 vous ii*ètes pas sincère en me répondant oui I

— Je ne suis pas sincère? dit Marcelle en mettant ses deux mains dans celles de Lémor. Mon ami, je veux être digpe de vous; c'est pourquoi je me préserve de Vexaltation romanesque qui peut pousser, même une femme du monde, à tout affirmer, à tout promettre, sauf à ne rien tenir, et à se dire le lendemain : « l'ai composé hier un joli roman. » Moi, je ne passe pas un jour sans adresser à ma conscience les plus sévères interrogations, et je crois être sincère en vous répondant que je ne puis me représenter une situation, fùt>ce l'horreur d'un cachot, où je cesserais de vous aimer à force de souffrir !

— O Marcelle l chère et grande Marcelle I Mais pourquoi donc doutez-vous de moi ?

— Parce que l'esprit de l'homme diffère du nôtre. Il est habitué à d'autres aliments que la tendresse et la solitude. Il loi faut de l'activité, du travail, l'espoir d'être utile, non-seulement à sa famille , mais à l'humanité.

— Aussi, n'est-ce pas un devoir de se précipiter volontairement dans cette impuissance de la misère I

— Nous vivons donc dans un temps où les devoirs se contredisent? car on n'a la puissance de l'esprit qu'avec les lumières de l'instruction, et l'instruction qu'avec la puissance de l'argent : et pourtant, tout ce dont on jouit, tout ce qu'on acquiert, tout ce qu'on possède, est au détriment de celui qui ne peut rien acquérir, rien posséder des biens célestes et matériels.

—Vous me prenez par mes propres utopies, Marcelle. Hélas! que vous répondrai-je, sinon que nous vivons, en effet, dans un temps d'énorme et inévitable inconséquence, où les* bons cœurs veulent le bien et sont forcés d'accepter le mal? On ne manque pas de raisons pour se prouver à soi-même, comme font tous les beureux du siècle, qu'on doit soigner, édiGer et poétiser sa propre existence pour faire de soi un instrament actif et puissant au service de ses semblables, que se sacrifier, s'abaisser et s'annihiler comme les premiers chrétiens du désert, c'est neutraliser une force, c'est étouffer une lumière que Dieu avait envoyée aux hommes pour les instruire et les sauver. Mais que d'orgueil dans ce raisonnement, tout juste qu'il semble dans la bouche de certains hommes éclairés et sincères! C'est le raisonnement de l'aristocralie. « Conserv(Hisnos richesses pour faire l'aumône, disent aussi les dévots de votre caste. —C'est nous, disent les princes de l'Église , que Dieu a institués pour éclairer les hommes.— C'est nous, disent les démocrates de la bourgeoisie, nous seuls , qui devons

o. SAND.—TOME VI.

initier le peuple à la liberté I » Voyez pourtant quelles aumônes, quelle éducation et quelle liberté ces puissants ont données aux misérables I Non! la charité particulière ne peut rien, l'Église ne veut rien, le libéralisme moderne ne sait rien. Je sens mon esprit défaillir et mon cœur s'éteindre dans ma poitrine quand je songe à l'issue de ce labyrinthe où nous voilà engagés, nous autres qui cherchons la vérité et à qui la société répond par des mensonges ou des menaces. Marcelle, Marcelle, aimons-nous, pour que l'esprit de Dieu ne nous abandonne pas l

— Aimons-nous, s'écria fliarcelle en se jetant dans les bras de son amant; et ne me quitte pas, ne m'abandonne pas à mon ignorance , Lémor, car tu m'as fait sortir de l'étroit horizon catholique où je faisais tranquillement mon salut, mettant la décision de mon confesseur au-dessus de celle du Christ, et me consolant de ne pouvoir être chrétienne à la lettre , lorsqu'un prêtre m'avait dit : Il est avec le ciel des oecom* modemmls. Tu m'as fait entrevoir une sphère plus vaste, et aujourd'hui je n'aurais plus un instant de repos si tu m'abandonnais sans guide dans ce pAle' crépuscule de la vérité.

— Mais moi, je ne sais rien , répondit Lémor avec * douleur. Je suis l'enfant de mon siècle. Je ne possède pas la science de l'avenir, je ne sais que comprendre et commenter le passé. Des torrents de lumière ont passé devant moi , et comme tout ce qui est jeune et pur aujourd'hui, j'ai couru vers ces grands éclairs qui nous détrompent de l'erreur sans nous donner la vérité. Je hais le mal, j'ignore le bien. Je souffre, oh ! je souffre, Marcelle, et je ne trouve qu'en toi le beau idéal que je voudrais voir régner sur la terre. Oh I je t'aime de tout l'amour que les hommes repoussent du milieu d'eux, de tout le dévouement que la société paralyse et refuse d'éclairer, de toute la tendresse que je ne puis communiquer aux autres, de toute la charité que Dieu m'avait donnée pour toi et pour eux, mais que toi seule comprends et ressens comme moimême lorsque tous sont insensibles ou dédaigneux. Aimons-nous donc sans nous corrompre en nous mêlant à ceux qui triomphent, et sans nous abaisser avec ceux qui se soumettent. Aimons-nous comme deux passagers qui traversent les mers pour conquérir un nouveau monde, mais qui ne savent pas s'ils l'atteindront jamais. Aimons-nous, non pour être heureux dans Végotsme à deux, comme on appelle l'amour, mais pour souffrir ensemble, pour prier en8emble,.pour chercher ensemble ce qu'à nous deux, pauvres oiseaux égarés dans l'orage, nous pouvons faire, jour par jour, pour conjurer ce fléau qui disperse notre race , et pour rassembler sous notre aile quelques fugitifs brisés comme nous d'épouvante et de tristesse ! »

Lémor pleurait comme un enfant en pressant Marcelle contre son cœur. Marcelle, entraînée par une

LE MEUNIER ITANGIBAULT.

sympathie brûlante et on respect enthousiaste, tomba à genoux devant lui comme une fille devant son père, en lui disant :

« Sauve-moi, ne me laisse pas périr 1 Tu étais là, tout à l'heure , tu m'as entendu consulter un homme d'argent sur des afiaires d'argent. Je me laisse persuader de lutter contre la pauvreté pour sauver mon fils de l'ignorance et de l'impuissance morale; si tu me condamnes, si tu me prouves que mon fils sera meilleur et plus grand en subissant la pauvreté, j'aurai peut-être l'effroyable courage de faire souffrir son corps pour fortifier son âme !

— 0 Marcelle ! dit Lémor enla forçant à se rasseoir et en se mettant à son tour à genoux devant elle , tu as la force et la résolution des grandes saintes et des fières martyres du temps passé. Mais où sont les eaux du baptême, pour que nous y portions ton enfant ? L'église des pauvres n'est pas édifiée, ils vivent dispersés dans l'absence de toute doctrine , suivant des inspirations diverses; ceux-ci résignés par habitude, ceux-là idolâtres par stupidité, d'autres féroces par vengeance, d'autres encore avilis par tous les vices de l'abandon et de^l'abrutissement. Nous ne pouvons pas demander au premier mendiant qui passe d'imposer les mains à ton fils et de le bénir. Ce mendiant à trop souffert pour aimer, c'est peut-être un bandit I Gardons ton fils à l'abri du mal autant que possible , enseignons-lui l'amour du bien et le besoin de la lumière. Celte génération la trouvera peut-être. Ce sera peut-être à elle de nous instruire un jour. Garde ta richesse, comment pourrais-je te la reprocher, quand je vois que ton cœur en est entièrement détaché et que tu la regardes comme un dépôt dont le ciel te demandera compte? Garde ce peu d'or qui le reste. Le bon meunier le disait l'autre jour : U est des mains qui purifient comme il en est qui souillent et corrompent. Aimons-nous, aimons-nous, et comptons que Dieu nous éclairera quand son jour sera venu. Et maintenant, adieu Marcelle, je vois que tu désires que ce courage vienne de moi. Je l'aurai. Demain j'aurai quitté cette douce et belle vallée où j'ai vécu deux jours si heureux malgré tout I Dans un an j'y reviendrai : que tu sois dans un palais ou dans une chaumière, je vois bien qu'il faut que je me prosterne à ta porte et que j'y suspende mon bâton de pèlerin pour ne jamais le reprendre. »

Lémor s'éloigna, et, quelques moments après, Marcelle quitta la chaumière à son tour. Mais quelque précaution qu'elle mit à dissimuler sa retraite, elle se trouva face à face au bord de l'enclos avec un enfant de mauvaise mine qui, tapi derrière le buisson, semblait l'attendre au passage. Il la regarda fixement d'un air effronté ; puis , comme enchanté de l'avoir surprise et reconnue, il se mita courir dans la direction d'un moulin qui est situé sur la Vauvre de l'autre côté du chemin. Marcelle, à qui cette laide figure ne

parut pas inconnue, se rappela, après quelque effort, que c'était là le pataehtm qui l'avait tout récemment égarée dans la Vallée-Noire et abandonnée dans un marécage. Cette tête rousse et cet œil vert de mauvais augure lui causèrent quelques inquiétudes, bien qu'elle ne pût concevoir quel intérêt cet enfant pouvait avoir à surveiller ses démarches.

xxvni

LA FÊTB.

Le meunier était retourné à la danse , espérant y retrouver Rose débarrassée de ce qu'il appelait dédaigneusement sa cùuiinaille. Mais Rose boudait contre ses parents, contre la danse et on peu aussi contre elle-même. Elle avait des remords de ne pas se sentir le courage d'affronter les brocards de sa famille.

Son père l'avait prise à l'écart le matin.

« Rose, lui avait-il dit, ta mère t'a défendu de danser avec le grand Louis d'Angibatilt, moi je te défends de lui faire cet affront. C'est un honnête homme, incapable de te compromettre; et d'ailleurs, qui pourrait s'aviser de faire un rapprochement entre loi et lui? Ce serait trop inœnvenable, et au jour d^aujourd^hui, on ne peut pas supposer qu'on paysan oserait en conter à une fille de ton rang. Danse donc avec lui; il ne faut pas humilier ses inférieurs; on a toujours besoin d'eux un jour ou l'autre, et on doit se les attacher quand ça ne coûte rien.

— Mais si maman me gronde? avait dit Rose, à la fois heureuse de cette autorisation , et blessée du motif qui la dictait.

^ Ta mère ne dira rien. Je lui ai fait la morale, » avait répondu M. Bricolin; et en effet, M"^ Brioolin n'avait rien dit. Elle n'eût osé désobéir à son seigneur et maître, qui lui permettait d'être méchante avec les autres, à la seule condition qu'elle fléchirait devant lui. Mais, comme il n'avait pas jugé à propos de l'instruire de ses vues, comme elle ignorait l'importance qu'il attachait à se conserver l'alliance du meunier dans l'affaire diplomatique de l'acquisition do domaine de Blanchemont, elle avait su éluder ses ordres, et sa condescendance ironique était plus fâcheuse pour le grand Louis qu'une guerre ouverte.

Ennuyé de ne pas voir Rose , et comptant sur la protection de son père qu'il avait vu rentrer à la ferme, Grand-Louis s'y rendit, cherchant quelque prétexte pour causer avec lui, et apercevoir l'objet de ses pen sées. Mais il fut assez surpris de trouver dans la cour M. Bricolin en grande conférence avec le meunier de Blanchemont, celui dont le moulin^ était situé au bas

LE MEUNIER D'ANGIBÂULT.

do terrier, jasle en fiice de la maison de la Piaulette. Or H. Bricolin était pea de jours auparaTant irrévocablement brouillé ayec ce meunier qui avait en qudqne temps sa pratique, et qui, selon lui, l'avait abominablement volé sur son grain. Ledit meunier, innocent ou coupable, regrettant fort la pratique de la ferme, avait juré haine et yengeance à Grand-Louis, n ne cherchait qu'une occasion de lui nuire , et il venait de X la trouver. Le propriétaire de son moulin était précisément M. Ravalard, à qui le meunier d'Ângibanlt avait vendu la calèche de Marcelle. Heureux et fier d'essayer et de montrer son carrosse à ses vasfaux, M. Ravalard, tout en venant donner le coup d*œil du maître aux propriétés quli avait à Blanchemont, mais n'ayant pas de domestique qnfjût conduire deux chevaux à la fois, avait requis les talents du patachon roux qui faisait le métier de conducteur du louage, et qui se vantait de connaître parfaitement les chemins de la Vallée-Noire. M. Ravalard était arrivé, non sans peine, mais du moins sans accident, le matin de ce jour de fête. Il avait mis ses chevaux à son moulin et n*avait pas (ait remiser sa carroiM, afin qce, du haut du terrier, tout le monde pût la conlempler et savoir à qui elle appartenait.

La vue de cette brillante calèche avait déjà fort indisposé M. Bricolin qui détestait M. Ravalard, son rival en richesse territoriale dans la commune. Il était descendu au chemin qui longe la Yauvre pour l'examiner et la critiquer. Le meunier Grauchon, rival de Grand-Louis, était venu lier conversation avec M. Bricc4in sans avoir l'air de se rappeler leur inimitié, et il n'avait pas manqué de le narguer adroitement en lui taisant comprendre que son maître était mieux en posilioo que lui de rouler carrosse. Là-dessus M. Bricolin de dénigrer le carrosse, de dire que c'était une vieille voiture du préfet mise à la réforme, une brouette sans solidité, et qui ne sortirait peut-être pas de la Vallée- Noire aussi pimpante qu'elle y était entrée. Grauchon de défendre le discernement de son bourgeois et la qualité de la marchandise; puis de dire que cela jorloil de ekez M"* de Blanchemont et que le grand Louis avait été le commissionnaire de cette acquisition. M. Bricolin, surpris et choqué, écouta les détails de l'afiaire, et sut que le meunier d*Angibault avait décidé M. Ravalard à s'emparer de cet objet de luxe, en lui disant que cela ferait enrager M. Bricolin. Le fait n'était malheureusement que trop vrai. M. Ravalard avait fait conversation tout le kiog de son chemin avec le patachon. Gehii-ci , habile à se ménager un bon pourboire, et voyant le bourgeois enivré de sa nouvelle voiture, ne lui avait pas parlé d'autre chose. Il n'y avait rien de plus beau, de plus léger, de plus aimabU à conduire que cette %o«lnre-là. Ça devait avoir coûté au moins quatre mille francs et ça en valait le double dans le pays. M. Ravalard» doucement flatté de cette naïve admira-

tion, avait confié à son guide tous les détails de l'affaire , et ce dernier, en déjeunant au moulin de Blanchemont, enavait bavardé avec le meunier.Grauchon. Voyant là que Grand-Louis excitait la haine et l'envie, il avait envenimé les choses, autant pour le plaisir de jaser et de se faire écouler, que par suite delà rancune qu'il gardait au grand Louis pour ravoir raillé cruellement le jour de l'aventure du bourbier.

Peu d'instants après que M. Bricolin eut quitté Grauchon, le front plissé et l'air rogue , ledit Grauchon vit entrer Grand-Louis et Marcelle chez la Piaulelte. Ce rendez-vous, qui sentait le mystère, le frappa, et il se creusa la cervelle pour trouver là une nouvelle occasion de nuire à son ennemi. Il mit le patachon en embuscade, et, au bout d'une heure, il sut que le grand Louis, un inconnu qui avait l'air d'être un nouveau garçon de moulin engagé à son service, la jeune dame de Blanchemont et M. Tailland le notaire, avaient été enfermés en grande conférence chez la Piaulette; qu'ils en étaient tous sortis séparément et en prenant d'inutiles précautions pour n'être pas remarqués; enfin qu'il se tramait là quelque complot, une afilaiire d'argent, à coup sûr, puisque le notaire s'en était mêlé. Grauchon n'ignorait pas que cet honnête notaire était la bête noire et la terreur de Bricolin. Devinant à moitié la vérité, il se hâta d'aller informer complaisamment Bricolin de tous ces détails, et de lui faire compliment de la manière dont son favori le meunier d'ÂngibauU servait ses intérêts. C'est cette délation que GrandrLouis surprit en entrant dans la cour de la ferme.

En toute autre circonstance, notre honnête meunier eût été droit à son accusateur et l'eût forcé à s'expliquer devant lui. Mais voyant Bricolin lui tourner le dos brusquement, et Grauchon le regarder en dessous d'un air sournois et railleur, il se demanda avec inquiétude quelle grave question pouvait s'agiter ainsi entre deux hommes qui , la veille, ne se se~ raienl pas donni un coup de bonnet derrière l'église, c'est-à-dire qui ne se seraient pas salués en se rencontrant nez à nez dans le chemin le plus étroit du bourg. Gtand^Loois ne savait pas de quoi il s'agissait, ni même s'il était l'objet de cet aparr^ affecté; mais sa conscience lui reprochait quelque chose. Il avait voulu jouer au plus fin avec M. Bricolin. Au lieu de le repousser avec mépris lorsque celui-ci lui avait offert de l'argent pour servir ses intérêts au détriment de ceux de Marcelle, il avait feint de transiger avec lui pour une ou deux bourrées avec Rose; il lui avait laissé l'espérance, et , pour se venger de l'outrage de ses ofires, il l'avait trompé.

« Je mériterais bien, pensa-t-il, que ma belle mine fût éventée. Voilà ce que c'est que de finasser! Ma mère m'a toujours dit que c'était une habitude du pays qui portait malheur, et moi, je n'ai pas su m'en

LE MEUNIER D'ANGIBÂULT.

préserver. Si je m'étais montré honnête homme à ce maudit fermier, comme je le suis au fond du cœur, il m'aurait haï, mais respecté et peut^-étre craint davantage qu'il ne va le faire à présent, s'il découvre que je lui ai dit des paroles de marchois ! Grand* Louis, mon ami, tu as fait une sottise. Toutes les mauvaises actions sont bétes; puisses-tune pas boire la tienne f »

Tourmenté, intimidé et mécontent de lui-même, Il alla rejoindre sa mère 9ur le terrier, pour lui proposer de la reconduire à Angibault. Les vêpres étaient Gnies, et la meunière était déjà partie avec quelques voisines, recommandant à Jeannie de dire à son maître de s'amuser encore un peu , mais de ne pas rentrer trop lard.

Grand-Louis ne sut pas profiter de la permission. Livré à mille anxiétés, il erra jusqu'au coucher du soleil sans prendre goût à rien, attendant ou que Rose reparût , ou que son père vint lui faire con« naître ses intentions.

C'est à l'entrée de la nuit que les habitants du hameau s'amusent le mieux un jour de fête. Les gendarmes, fatigués de n'avoir rien à faire, commencent à reprendre leurs chevaux ; les gens de la ville et des environs grimpent dans leurs carrioles de toute espèce et s'en vont pour éviter les mauvais chemins de nuit. Les petits marchands plient bagage, et le curé va souper gaiement avec quelque confrère venu pour regarder danser, tout en soupirant peut-être de ne pouvoir prendre part à ce coupable plaisir. Les indigènes restent donc seuls en possession du terrain avec celui des ménétriers qui n'a pas fait une bonne journée , et qui s'en dédommage en la prolongeant. Là, tous se connaissent, et, une fois en train, se dédonmiagent d'avoir été dispersés, observés et peut-être raillés par les étrangers; car on appelle étrangers, dans la Vallée- Noire, tout ce qui 'sort du rayon d'une lieue. Alors toute la petite population de la localité se met en danse, même les vieilles parentes et amies qu'on n'eût pas osé produire au grand jour, même la grosse servante du cabaret, qui s^est évertuée depuis le matin à servir ses pratiques, et qui retrousse son tablier enfumé pour se trémousser avec des grâces surannées ; même le petit tailleur bossu qui eût fait rougir les jeunes filles en les embrassant à la htWe heure, et qui dit, en fendant sa bouche jusqu'âiux oreilles , qu'à la nuit Unu lei chats sont gris.

Rose, ennuyée de bouder, retrouva l'envie de se divertir, lorsque tous ses parents furent partis. Avant de retourner à la fête, elle voulut voir la folle qui avait dormi tout le jour sous la garde de la grosse Ghounette. Elle entra doucement dans sa chambre et la trouva éveillée, assise sur son lit, l'air pensif et presque calme. Pour la première fois , depuis bien longtemps, Rose osa lui toucher la main et lui demander de sfs nouvelles, et, pour la première fois

depuis douze ans, la folle ne retira pas sa main et ne se retourna pas du c6té de la ruelle avec hur meur.

« Ma chère scBur, ma bonne Bricoline, répéta Rose enhardie et joyeuse, te sens-tu mieux?

— Je me sens bien, répondit la folle d'une voix brève. J'ai trouvé en m'éveillant ce que je cherchais depuis cinquante-quatre ans.

— Et que cherchais-tu, ma chérie?

— Je cherchais la tendressel répondit la Bricoline d'un ton étrange et en posant un doigt sur ses lèvres d'un air mystérieux. Je l'ai cherchée partout; dans le vieux château, dans le jardin, au bord de la source , dans le chemin creux, dans la garenne surtout! Mais elle n^est pas là , Rose, et tu la cherches en vain toi* même. Ils l'ont cachée dans un grand souterrain qui est sous cette maison, et c*est sous des ruines qu'on, pourra la trouver. Gela m'est venu en dormant, car en dormant je pense et je cherche toujours. Sois tranquille. Rose, et laisse-moi seule ! Gette nuit, pas plus tard que cette nuit, je trouverai la tendresse et je t'en ferai part. C'est alors que nous serons richesl Au jour d^aujourd^hui, comme dit ce gendarme qu'on a mis ici pour nous garder, nous sommes si pauvres que personne ne veut de nous. Mais demain. Rose , pas plus tard que demain nous serons mariées toutes les deux, moi avec Paul qui est devenu roi d'Alger, et toi avec cet homme qui porte des sacs de blé et qui te regarde toujours. J'en ferai mon premier ministre, et son emploi sera de faire brûler à petit feu ce gendarme qui dit toujours la même chose et qui nous a fait tant souffrir. Mais tais-toi, ne parle de cela à personne. C'est un grand secret, et le sort de la guerre d'Afrique en dépend. »

Ce discours bizarre effraya beaucoup Rose, et elle n*osa parler davantage à sa sœur dans la crainte de l'exalter de plus en plus. Elle ne voulut pas la quitter que le médecin, qu^on attendait à cette heure-là, ne fût venu, et même elle oublia son envie de danser et resta pensive auprès du lit de la folle, hi tête penchée, les deux mains croisées sur son genou et le cœur rempli d'une tristesse profonde. C'était un contraste frappant que ces deux sœurs, l*une si horriblement dévastée par la souffrance, si repoussante dans son abandon d'elle-même, l'autre si bien parée, Inrillante de fraîcheur et de beauté; et cependant, ily avaitde la ressemblance dans leurs traits; toutes deux aussi couvaient, à des degrés différents, dans leur sein, une amour conlrarih, comme on dit dans le pays; toutes deux étaient tristes et graves. La moins abattue des deux était la folle, qui roulait dans son esprit égaré des espérances et des projets fantastiques.

Le médecin arriva très-exactement. 11 examina la folle avec l'espèce d'apathie d'un honmie qui n'a rien à espérer, rien à tenter dans un cas depuis longtemps désespéré.

LE MEUNIER D'ANGIBAULT

toi

« Le pouU est le même, dît-il. Il n^ya pas de chan gemenL

— Pardonnez-^Doi, docteur, lui dit Rose en Tatlinnt k part; il y a du changement depuis hier soir. Elle crie, elle dort, elle parle autrement que de coutume. Je TOUS assure qu'il se fait en elle une révolution. Ce soir, elle cherche k rassembler ses idées et à les exprimer, quoique ce soient les idées du délire ; cfKe pire, est-ce mieux que son abattement ordinaire ? Qu'en pensei-vous ?

— Je ne pense rien, répondit le médecin. On peut s'attendre à tout dans ces sortes de maladies, et on ne peut rien prévoir. Votre famille a eu tort de ne pas faire les sacriûees nécessaires pour l'envoyer dans un de ces établissements où des gens de l'art s'occupent spécialement des cas exceptionnels. Moi, je ne me suis jamais vanlé de la guérir, et je pense que, même les plus habiles, ne pourraient en répoodre aujourd'hui. 11 est trop tard I Tout ce que je désire, c'est que sa manie de silence et de solitude ne dégénère pas en fureur. Ëvîtez de la contrarier et ne la faites pas parler, afin que sa pensée ne se ûxe pas sur un même objet.

— Hélas ! dit Rose, je n^ose vous contredire, et pourtant c'est si affreux de vivre toujours seule, en horreur à tout le monde I Lorsqu'elle semble enfln chercher quelque sympathie, quelque pitié, faudrat-il opposer à ce besoin d'affection un silence glacé? Savei-fousce qu'elle me disait tout à l'heure? Elle disait que depuis qu'elle est folle (elle -prétend qu'il y a daquante-quatre ans) , elle était occupée à chercher la tendresse. Pauvre fille, il est certain qu'elle ne l'a guère trouvée !

— Et disait-elle cela en termes raisonnables?

— Hélas non ! elle y mêlait des idées effrayantes et des menaces épouvantables.

— Vous voyez bien que ces épanchements du délire sont plus dangereux que salutaires. Laissez-la se«le, croyez-moi, et si elle veut sortir, empêchez qu'on ne gêne en rien ses habitudes. C'est la seule manière d'éviter que la crise d'hier soir ne revienne. »

Rose obéit à regret; mais Marcelle qui désirait se retirer dans sa chambre pour écrire, et qui voyait sa compagne triste et préoccupée, la conjura d'aller se distraire, et lui promit qu'au premier cri, au premier symptôme d'agitation desasoBur, elle l'enverrait avertir par la petite Fanchon. D'ailleurs, W^ Bricolin était occupée aussi à la maison, et la grand'mère pressait Roae de venir encore danser une bourrée sous ses yeux avant la clôture de l'Assemblée.

« Songe, lui dit-elle, que je compte maintenant les jours de fête, en me disant, chaque année, que je ne verrai peut-être pas la suivante. Il faut que je te voie encoredanser et t'amuser aujourd'hui, autrement il m'en resterait une idée triste, et je me figurerais que ça doit me porter malheur, v

. Rose ne fit point trois pas sur le terrier sans voir Grand-Louis à ses côtés.

« M*'« Rose, lui dit-il, votre papa ne vous a-t-ii rien dit contre moi?

— Non. 11 m'a, au contraire, presque commandé ce matin de danser avec toi.

.— Mais... depuis ce matin?

— Je l'ai à peine vu ; il ne m'a pas parlé. Il parait très-occupé de ses affaires.

•» Allons, Louis, dit la grand'mère, tu ne fais donc pas danser Rose? tu ne vois donc pas qu'elle en a envie?

— Est-ee vrai, mam'iselle Rose? dit le meunier en prenant la main de la jeune fille^aurtez-vous fantaisie de danser encore ce soir avec moi?

— Je veux bien dSainser, répondit-elle avec une nonchalance assez piquante.

•:— Si c'est avec quelque autre que moi, dit Grand* Louis en pressant le bras de Rose sur son cœur agité, dites, j'irai le chercher !

— Cela veut peut-êlre dire que vous souhaiteriez que ce ne fût pas vous? répondit la malicieuse fille en s'arrêtant.

— Vous pensez ça? s'écria le meunier transporté d'amour. Eh bien , vous allez voir si j'ai les jambes engourdies l »

Et il l'entraîna, il l'emporta presque au milieu de la danse, où, au bout d*un instant, oublieux l'un et l'autre de leurs inquiétudes et de leurs chagrins, ils rasèrent légèrement le gazon en se tenant la main un peu plus serrée que la bourrée ne l'exigeait absolument.

Mais cette enivrante bourrée n'était pas finie que H. Bricolin, qui avait attendu ce moment pour rendre l'affront plus sanglant à la face de tout le village, s'élança au beau milieu des danseurs, et, d'un geste interrompant la cornemuse » qui eût couvert sa voix :

a Ma fille! s'écria-t-il en prenant le bras de Rose, vous êtes une honnête-et respectable fille ; ne dansez donc plus jamais avec des gens que vous ne connaissez

pas!

— M*^ Rose danse avec moi, M. Bricolin! répondit Grand-Louis fort animé.

— C'est à cause de ça que je le hii défends, comme je vous défends, k vous, de vous permettre de l'inviter, ni de lui adresser la parole , ni de jamais passer ma porte, ni... »

La voix tonnante du fermier fut étouffée par cet excès d'éloquence, et, la colère le faisant bégayer, Grand-Louis l'arrêta.

« M. Bricolin, lui dit-il, vous êtes le maître de commander en père à votre fille, vous êtes le maître de me défendre votre maison, mais vous n'êtes pas le maître de m'offenser en public avant de m'avoir donné une explication en particulier.

lOi

LE MEUNIER D*ANGIBÂULT.

— Je suis le maître de faire tout ce que je veux^ reprit Bricolin exaspéré, etdq dire à an mauvais sujet tout ce que je pense de lui I

— A qui dites- Yous ça, M. Bricolin? demanda Grand-Louis, dont les yeux se remplirent d'éclairs; car bien qu'il se fût dit, dès le début de cette scène : « Nous y voilà I j'ai ce que je mérite, jusqu'à un certain point, » il lui était impossible de supporter patiemment un outrage.

— Je dis cela à qui bon me semble! répondit Rricolin d'un air majestueux, mais, au fond, intimidé subitement.

— Si vous parlez à votre bonnet, peu m'importe I reprit Grand-Louis, essayant de se modérer.

— Voyez un peu cet enragé I répliqua M. Bricolin en se renfonçant dans le groupe de curieux qui se pressaient autour de lui; ne dirait-on pas qu'il veut m'insulter, parce que je lui défends de parler à ma fille? N'en ai-je pas le droit?

— Oui, oui ! vous en avez parfaitement le droit, reprit le meunier en s'efforçant de s'éloigner ; mais non pas sans m'en dire la raison, et j'iraivous la demander quand vous serez de sang-froid, et moi aussi.

— Tu me fais des menaces, malheureux I s'écria Bricolin alarmé; et, prenant Rassemblée à témoin : « Il me fait des menaces! » ajouta-t-il d'un ton emphatique, et comme pour invoquer Tassistance de ses clients etde sesservileurscontreun homme dangereux.

« Dieu m'en garde, M. Bricolin! dit Grand-Louis en haussant les épaules; vous ne m'entendez pas...

— Et je ne veux pas l'entendre. Je n'ai rien à écouter d'un ingrat et d'un faux ami. Oui , ajouta-t-il, voyant que ce reproche causait plus de chagrin que de colère au meunier, je te dis que tu es un faux ami, un Judas I

— Un Judas? non, car je* ne suis pas un juif, M. Bricolin.

— Je n'en sais rien ! reprit le fermier, qui s'enhardissait lorsque son adversaire semblait faiblir.

— Ah ! doucement, s'il vous plaît, répliqua Grand- Louis d'un ton qui lui ferma la bouche. Pas de gros mots; je respecte votre âge, je respecte votre mère» et votre fille aussi, plus que vous-même peut-être; mais je ne réponds pas de moi si vous vous emportez trop en paroles. Je pourrais répondre et faire voir que si j'ai un petit tort , vous en avez un grand. Taisons-nous, croyez-moi, M. Bricolin, ça pourrait nous mener plus loin que nous ne voulons. J'irai vous parler, et vous m'entendrez.

— Tu n'y viendras pas! Si tu y viens, je te mettrai dehors honteusement, s'écria M. Bricolin lorsqu'il vit le meunier qui s'éloignait à grands pas , hors de portée de l'entendre. Tu n'es qu'un malheureux» un trompeur, un intrigant! »

Rose qui, pâle et glacée de terreur, était restée jusque-là immobile au bras de son père, fut prise d'un

mouvement d'énergie dont elle-même ne se serait pas crue capable un instant auparavant.

« Mon papa, dit-elle en le tirant avec force de la foule, vous êtes en colère , et vous dites ce que vous ne pensez pas. C'est en famille qu'il faut s'expliquer, et non pas devant tout le monde. Ce que vous faites là est très-désobligeant pour moi, et vous n'êtes guère soigneux de me faire respecter.

— Toi, loi? dit le fermier étonné et comme vainca par le courage de sa fille. Il n'y a rien contre toi dans tout cela, rien qui doive faire parler sur ton compte. Je t'avais permis de danser avec ce malheureux, je trouvais cela honnête et naturel, comme tout le monde doit le trouver. Je ne savais pas que cet homme-Ui était un scélérat, un traître, un...

— Tout ce que vous voudrez, mon père, mais en voilà bien assez, » dit Rose en loi secouant le bras avec la force d'un enfant mutiné. Et elle réussit à l'entraîner vers la ferme.

LES DEUX so::uRS.

M*"* Bricolin ne s'attendait pas à voir revenir sitôt son monde. Son époux l'avait consignée à la maison sans lui dire l'esclandre qu'il méditait; il ne voulait pas qu'elle vint nuire par des criailleries à la majesté de son rôle en public. Lors donc qu'elle le vit rentrer, cramoisi de colère , essoufflé, grondant sourdement, et traînant à son bras Rose très-animée, très-oppressée aussi et les yeux gros de larmes qu'elle ne pouvait retenir, tandis que la grand'mère les suivait en trottinant et en joignant les mains d'un air ccmstemé, elle recula de surprise ; pais élevant sa chandelle à la hauteur de leur visage :

« Qu'est-ce qu'il y a donc? dit-elle; qu'est-œ qui vient de se passer?

— Il y a que mon fils a grandement tort, et qn'il parle sans raison , répondit la mère Bricolin en se laissant tomber sur une chaise.

— Oui, oui, c'est le refrain de la vieille, dit le fermier à qui la vue de sa moitié rendit une partie de sa colère. Assez causé! Le souper est-il prêt? Allons, Rose, as-tu faim?

— Non, mon père, dit Rose assez sèchement.

— C'est donc moi qui t'ai coupé l'appétit?

— Oui, mon père.

— C'est un reproche, ça ?

— Oui, mon père, j'en conviens.

— Ah çà ! dis donc. Rose I reprit le fermier qui avait pour sa fille autant de condescendance que possible.

nais qui , pour h première fois , la voyait un pen révoltée contre loi : tu le prends snr un ton qui ne me va guère. Sais-la que la maavaise humeur me donnerall k penser? tu ne le voudrais pas, j'espère?

— Wriez, parlez, mon père. Dites ce que vous penseï; si vous vous trompez, mon devoir est de me justifier.

— Je dis, ma fille, que tu aurais mauvaise grâce de prendre le parti d'un manant de meunier, à qui je romprai mon rotin sur le dos un de ces quatre matins s*il WWle autour de ma maison.

— Mon père, répondit Rose avec feu, j'oserai vous dire, moi, dussîez-vous me rompre votre bâton sur le dos à moi-même, que tout cela est cruel et injuste, que je sais humiliée de servir k votre vengeance en public, comme si j'étais responsable des torts qu'on a ou qu'on n'a pas envers vous , qu'enfin tout cela me lait de la peine et blesse ma grand'mère. Vous le voyez bien.

— Oai, oui, ça m'afflige et ça me fâche, dit la mère Brioolin avec son ton franc et bref qui cachait cependant une grande douceur et une grande bonté (et c'est en cela que Rose lui ressemblait, ayant le parler vif et l'âme tendre). Ça me êaigne l'àmêy continua la vieille, de voir maltraiter en paroles un honnête garçon que j'aime quasiment comme un de mes enfants, d'autant plus que je suis amie depuis plus de soixante ans avec sa mère et avec toute sa famille... Une famille de braves gens, oui! et à qui Grand-Louis n'est pas ùiil pour porter déshonneur I

•» Ah I c'est donc à propos de ce joli monsieur-là que votre mère grogne, dit VL'^ Bricolin à son mari, et que votre fille pleure? Regardez-la, la voilà toute larmoyante I Dui-dal vous nous avez embarqués dans de jolies affaires, M. Bricolin, avec votre amitié pour ce grand âne I Vous en voilà récompensé I Voyez si ce n'es! pas une honte de voir votre mère et votre fille prendre son parti contre vous, et en verser des larmes comme si... comme si... Vrai Dieu I je ne veux pas en dire plus long, j'en rougirais!

— Dites tout, ma mère, dites, s'écria Rose tout à lait irritée. Puisqu'on est si bien en train de m'humilier aujourd'hui , qu'on ne se refuse donc rien I Je sots loote prèleà répondre si l'on m'interroge sérieu- «emeot et sincèrement sur mes sentiments pour Grand-Louis.

— Et quels sont vos sentiments , mademoiselle ? ditk fermier courroucé, en prenant sa plus grosse voix : diles-nous ça bien vite, s'il vous plaît, puisque la langue vous démange.

— Mes sentiments sont ceux d'une sœur et d'une amie I répliqua Rose , et personne ne m'en fera changer.

— Une sœur 1 la sosur d'un meunier 1 dit M. Brioolio en ricanant et en contrefaiunt la voix de Rose ; anc anûe 1 l'amie d'un paysan ! Voilà un beau langage

et fort convenable pour une fille comme vous ! Le tonnerre m'écrase si,au/6ttr(fati/otird'/iut, les jeunes filles ne sont pas toutes folles. Rose, vous parlez comme on parlerait aux Petites-Maisons! »

En ce moment , des cris perçants retentirent dans la chambre delà folle; M"« Bricolin tressaillit, et Rose devint pâle comme la mort.

«Écoutez, mon pèrci dit-elle en saisissant avec force le bras de M. Bricolin; écoutez bien, et osez donc rire encore de la folie des jeunes filles! Plaisantez sur les maisons des fous, vous qui semblez oublier qu'une fille de notre ran^peut aimer un homme sans fortune, jusqu'à tomber dans un état pire que la mort !

— Ainsi, elle l'avoue, elle le proclame! s'écria M»« Bricolin , partagée entre la rage et le désespoir; elle aime ce manant, et elle nous menace de tourner comme sa sœur!

— Rose! Rose! dit M. Bricolin épouvanté, taisezvous! et vous, Thibaude , allez-vous-en voir la Brjcoline, 9 ajouta-t-il d'un ton impérieux.

M")« Bricolin sortit. Rose restait debout, la figure bouleversée, effrayée de ce qu'elle venait de dire à son père.

« Ma fille, tu es malade, dit M. Bricolin tout ému. II faut reprendre tes sens.

• — Oui, vousavez raison, mon père, je suis malade, » dit Rose fondant en larmes et en se jetant dans les bras de son père.

M. Bricolin avait été effrayé, mais il lui était impossible de s'attendrir. Il embrassa Rose comme un enfant qu'on apaise, mais non comme une fille qu'on adore. Il était vain de sa beauté, de son esprit , et plus encore de la richesse qu'il voulait placer sur sa tète. Il eût mieux aimé l'avoir mise au monde laide et sotte, mais inspirant l'envie par son argent, que parfaite et pauvre, et inspirant la pitié.

« Petite, lui dit-il , tu n'as pas le sens commun ce soir. Va te coucher, et que ce meunier et vos belles amitiés te sortent de la cervelle. Sa sœur l'a nourrie, c'est vrai; mais elle a été, parbleu! bien payée. Ce garçon a été ton camarade d'enfance, c'est encore vrai; mais il était notre domestique et il ne faisait que son devoir en t'amusant. 11 me plaît de le chasser au jour d'aujourd'hui parce qu'il m'a joué un vilain tour : c'est ton devoir de trouver que j'ai raison.

— Oh I mon père , dit Rose en pleurant toujours dans les bras du fermier, vous révoquerez cet ordrelà. Vous lui permettrez de se justifier, car il n'est pas coupable, c'est impossible, et vous ne me forcerez pas à humilier mon ami d'enfance, le fils de la bonne meunière qui m'aime tant !

— Rose, tout ça commence à m'ennuyer particulièrement, répondit Bricolin en se délrârrassant des caresses de sa fille. C'est trop béte qu'il faille faire une affaire de famille de l'expulsion d'un pareil

iOi

LE MEUNIER D^ANGIBAULT

va-nu-fùdê. Allons , flanque-moi la paix, je te prie. Écoute comme ta pauvre sœur (n'aille, et ne t'occupe pas tant d'un étranger, quand le malheur est dans noire maison.

— Oh ! si vous croyez que je n'entends pas la voix de ma sœur, dit Rose avec une expression effirayante,^ si vous croyez que ses cris ne disent rien à mon âme, vous vous trompez, mon père! je les entends .bien et je n'y pense que tropl »

Rose sortit en chancelant, mais comme elle se dirigeait vers la chambre de sa sœur, on l'entendit rouler sur le plancher du corridor. Les deux dames Bricolin accoururent efiÊrayées. Rose était évanouie et comme morte.

On s'empressa de porter Rose dans la chambre où Marcelle écrivait en l'attendant, sans se douter de l'orage où s'agitait sa pauvre amie. Elle l'entoura des plus tendres soins et eut seule la présence d'esprit d'envoyer voir dans le bourg si le médecin n'était pas reparti, il vint, et trouva la jeune Glle dans une violente contraction nerveuse. Elle avait les membres roidis, les dents serrées, les lèvres bleuâtres. La connaissance lui revint quand on eut exécuté quelques prescriptions ; mais son pouls passa d'une atonie effrayante à une ardente énergie. La fièvre brillait dans ses grands yeux noirs, et elle parlait avec agitation sans trop savoir â qui. Frappée de lui entendre prononcer plusieurs fois de suite le nom de Grand- Louis, Marcelle réussite éloigner ses parents alarmés et à rester seule avec elle, tandis que le médecin se rendait auprès de M"« Bricolin l'aînée, qui commençait à présenter des symptômes de fureur conuie la veille.

« Ma chère Rose, dit Marcelle en pressant sa compagne dans ses bras , vous avez du chagrin , c'est la cause de votre mal. Apaisez-vous, demain vous me conterez tout cela, et je ferai tout au monde pour voir cesser vos peines. Qui sait si je ne trouverai pas quelque moyen ?

— Ah ! vous êtes un ange, vous , répondit Rose en se jetant à son cou. Mais tous ne pouvez rien pour moi. Tout est perdu, tout est rompu, Louis est chassé de la maison; mon père, qui le protégeait ce matin , le hait et le maudit ce soir. Je sois trop malheureuse, en vérité !

— Vous l'aimez donc bieni dit Marcelle étonnée.

— Si je l'aime I s'écria Rose; puis-je ne pas l'aimer ! Et quand donc en avez-vous douté?

— Hier encore. Rose, vous n'en conveniez pas,

— C'est possible, je n'en serais peut-être jamais convenue si on ne l'eût pas persécuté, si on ne m'eût pas poussée k bout comme on l'a fait aujourd'hui. Imaginez-vous, dit-elle en parlant d'une manière précipitée, et en tenant à deux mains son front brûlant, qu'ils ont cherché h l'humilier devant moi , à l'avilir à mes yeux parce qu'il est pauvre et qu'il ose m'aimer!

Ce matin, quand on Taccablail de railleries , j'étai» lâche ; j'étais en colère et je n'osais pas le faire paraître, ie l'ai laissé vilipender sans songer à le défendre, je rougissais presque de lui. Et puis je suis rentrée, prise tout à coup d'un grand mal de tète, et me demandant si j'aurais jamais la force de braver pour lui tant d'insultes. Je me suis figuré que je ne voulais plus l'aimer, et alors il m'a semblé que j'allais mourir, que cette maison, qui m'a toujours semblé belle, parce que j'y ai été élevée, et que je m'y trouvais heureuse, devenait noire, malpropre, triste et laide comme elle vous le parait sans doute à vous-même. Je me suis crue dans une prison, et ce soir, quand ma pauvre sœur me disait , dans sa folie, que notre père était nn gendarme qui nous gardait à vue pour nous foire souffrir, il y a eu un instant où j'étais comme folle aussi, et où je me figurais voir tout ce que voyait ma sœur. Oh ! que cela m'a fait de mal ! Et quand j'ai repris ma raison, j'ai bien senti que sans mon pauvre Louis il n'y avait pour moi rien d'agréable , rien de supportable dans ma vie. C'est parce que je l'aime que j'ai accepté gaiement, jusqu'à ce jour toutes mes peines , l'humeur terrible de ma mère , l'insensibilité de mon père, le fardeau de notre richesse qui ne fait que des malheureux et des jaloux autour de nous, et le spectacle des maladies affreuses qui frappent depuis si longtemps sous mes yeux ma sœur et mon grandpère. Tout cela m'a paru hideux quand je me suis vue seule, n'osant plus aimer, et forcée de subir tout cela sans la consolation d'être chérie par un être beau, noble, excellent, dont l'attachement me dédommageait de tout. Oh I c'est impossible! je l'aime, je ne veux plus essayer de m'en guérir. Mais j'en mourrai, voyezvous, M""<> Marcelle; car ils l'ont chassé, et j'aurai beau souffrir , ils seront impitoyables. Je ne pourrai plus le voir; si je lui parle en secret, ils me gronderont et me persifleront jusqu'à ce que j'aie perdu la tête... ma pauvre tête que je croyais si saine, si forte, et qui me fait tant de mal qu'il me semble qu'elle se brise... Oh ! je ne me laisserai pas devenir comme ma sœur, n'ayez pas peur de moi, ma chère M">« Marcelle l Je me tuerai plutôt si je sens que son mal me gagne... Maiscela ne se gagne pas, n'est-il pas vrai?... Pourtant, quand je l'entends crier, cela me déchire le cœur, cela fait passer du feu et de la glace dans mon sang. Une sœur, une pauvre sœuri c'est le même sang que nous , et son mal se ressent dans notre corps comme dans notre émel... 0 ciel! madame, 6 mon Dieu, l'entendiez- vous? Tenez! ils ont beau fermer les portes, je l'entends encore, je l'entends toujours!... comme elle souffre, comme elle aime, comme elle appelle ! ma sœur , 6 ma pauvre amie , que j'ai vue si belle, si sage, si douce, si gaie, et qui rugit à présent comme une louve... »

La pauvre Rose éclata en sanglots, et peu à peu ses larmes , longtemps étouffées par un violent effort

LE HBUNIER D^ANGIBAULT.

de «a volonté, devenaieol des cris inarticulés, pais des cris perçants. Sa figure s'altérait, ses yeux égarés semblaient rentrer et s'éteindre , ses mains crispées pressaient les tiras de Marcelle jusqu'à les meurtrir , et elle finit par cacher sa figure dans son oreiller en criant d'une manière déchirante , imitant par un instinct fatal et irrésistible les cris effroyables de sa malheoreuse sœur.

La famille, frappée de cet écho sinistre, quitta rainée pour la cadette. Le médecin accourut , et sachant ce qui s'était passé, n'attribua pas seulement cette violente attaque de nerfs à l'impression produite snr rimaginatîon de Rose par la démence de sa sœur aînée, il réussit à lacalmer ; mais lorsqu'il se retrouva seol avec lesBrioolin, il leur parla asseï sévèrement.

« Vous avez commis une longue imprudence, leur dit-il, d'élever cette jeune fille en présence d'un aussi Iriste spectacle. 11 serait opportun de l'y soustraire, d'envoyer l'aînée dans un établissement d'aliénés, et de marier la cadette, pour dissiper la mélancolie qui pourrait bien s'emparer d'elle.

—Comment, M. Lavergne! mais certatnemenll dit M"* Bricolin , nous ne demandons qu'à la marier. Elle en a trouvé dix fois l'occasion , et aujourd'hui encore, nous avions là son cousin Honoré qui est un irès-bon parti; il aura bien un jour cent mille écus. Si elle le voulait, il ne demanderait pas mieux et nous aussi ; mais elle ne veut pas en entendre parler ; elle refiisé tous ceux que nous lui présentons !

—C'est peut-être que vous ne lui présentez pas celui qui loi plairait, répondit le docteur. Je n'en sais rien et je ne me mêle pas de vos affaires; mais vous savez bien la cause du malheur de l'autre, et je vous conseille fort de vous conduire autrement avec celle-ci.

— Ohl celle-ci! dit M. Bricolin, ce serait trop grand dommage, une si belle fiUe, hein ! monsieur le docteur?

— L'autre aussi était une belle fille; vous ne vous en souvenez pas !

— Hais enfin, monsieur, dit M"»" Bricolin plus irritée que pénétrée de la franchise du docteur, est-ce que vous croiriez que ma fille n'aurait pas la tète saine? Le malheur de l'autre est un accident, un chagrin qu'elle a eu de la mort de son amant...

~ Que vous ne lui aviez pas permis d'épouser !

— Monsieur , vous n'en savez rien; nous le lui aurions peut-être permis, si nousarionssu que ça devait tourner si mal. Mais Rose, monsieur, c'est une fille bien organisée, bien raisonnable, et, Dieu merci ! ce n'est pas un mal héréditaire chez nous. Il n'y a jamais eu de foQs que je sache dans la faoiille des Bricolin ni dans celle des Thibaut! Moi j'ai toujoure eu la tête froide et forte; j'ai d'autres filles qui sont comme moi : je ne conçois pas pourquoi Rose ne l'aurait pas aussi bonne que les autres.

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