LE CONTRAT
c M. Bricolin , dit Marcelle en suivant le fermier dans une espèce de cabinet sombre et mal rangé où il entassait ses papiers pêle-mêle avec divers instruments aratoires et ses échantillons de semences, êtes-vous disposé à m'écouter avec calme et douceur?»
Le fermier avait beaucoup bu pour se donner de l'aplomb avant d'aller insulter Grand-Louis sur le terrier. En revenant, il avait encore bu pour se calmer et se rafraîchir. En troisième lieu , il avait bu pour conjurer la tristesse répandue autour de lui et chasser les idées noires qui le gagnaient. Son pichet de faïence à fleun bleues, en permanence sur la table de la cuisine, lui servait ordinairement de contenance ou de stimulant contre la première pesanteur de l'ivresse. Quand il se vit seul avec la dame de Blanchemont el privé du secoun de son vin blanc, il se sentit mal à l'aise, fit machinalement le mouvement de chercher sur sa table à écrire un verre qui ne s'y trouvait point, et en voulant offrir une chaise, il en fit tomber deux. Marcelle s'aperçut alors que ses jambes, sa face rouge, sa langue et son cerveau étaient passablement avinés, et malgré le dégoût que lui inspirait ce redoublement d'attrait du personnage, elle résolut d'affironter une franche explication avec lui , se rappelant le proverl)e : In ifino verita».
Voyant qu'il avait à peine entendu ses premières paroles, elle revint à l'assaut. « M. Bricolin, lui dit-elle.
iOG
LE MEUNIER D'ANGIBAULT
j*aî eu le plaisir de voas tlemander si vous étiez disposé à écouter avec bienveillance et tranquillité une demande assez délicate que j'ai à vous faire.
— Qu''est-€e qu'il y a, madame ? » répondit le fermier d*un ton peu gracieux, mais sans énergie. Il en voulait beaucoup à Marcelle, maiis il était trop appesanti pour le lui témoigner.
« Il y a, M, fîricolin, reprit-elle, que vous avez chassé de "votre maison le meunier d'Angibault, et que je désirerais savoir la cause de votre mécontentement contre lui. »
Bricolin fut étourdi de cette franche manière d'aborder la question. Il y avait dans l'extérieur de Marcelle une sincérité hardie qui le gênait toujours, et surtout dans un moment où il n'avait pas le libre exercice de ses facultés. Dominé comme par une vo* lonté supérieure à la sienne, il fit le contraire de ce qu'il eût fait h jeun, il dit la vérité.
« Vous la savez , madame , répondit-il , la cause de mon mécontentement I je n'ai pas besoin de tous la
dire.
— C'est donc moi? dit M"* de Blanchemont.
— Vous? Non. Je ne vous accuse pas. Vous songez k vos propres intérêts, c'est tout simple, conune je songe aux miens... mais je trouve que c'est le fait d'une canaille de faire semblant d'être mon ami , et d'aller, pendant ce temps-là , tous donner des conseils contre moi. Écoutez-les, profitez-en, payez-les bien,'yous n*en manquerez pas. Mais moi, je mets à la porte fennemi t]ui me «uit auprès de vous. Voilà!... Tant pis pour ceux qui le trouvent mauvais!... Je suis le maître chez moi; car enfin, voyez-vous, M"« de Blanchemont, je vous le dis, chacun pour soi!... Vos intérêts sont vos intérêts à vous, mes intérêts sont mes intérêts à moi. La canaille est de la canaille... Au jour d^aujaurd'hui chacun songe à -soi. Je suis le maître dans ma maison et dans ma famille , vous avez vos intérêts comme j'ai les miens; pour des conseils contre moi , vous n'en manquerez guère, je vous le dis... 0
fit M. Bricolin continua ainsi pendant dix minutes à se répéter (astidieusement sans s'en apercevoir, perdant à chaque parole le souvenir d'avoir dit déjà cent fois la même chose.
Marcelle, qui avait vu rarement de près des gens ivres et qui n'avait jamais causé avec aucun , Técoutaitavec élonnement, se demandant s'il était devenu tout à coup idiot, et songeant avec effroi que le sort de Rose et de son amant dépendait d'un homme dur et opiniâtre à jeun , stupide et sourd quand le vin avait apaisé sa rudesse. Elle le laissa ressasser pendant quelque temps les mêmes lieux communs ignobles, puis, voyant que cela pouvait durer jusqu'à ce que le sommeil le prit sur sa chaise, elle essaya de le dégriser en touchant brusquement la corde la plus sensible.
« Voyons, M. Bricolin, dit-elle en l'interrompant.
voDs voulez absolument acheter Blanchemontt Et si j'acceptais le prix que vous m'en offrez , seriez-voos encore fâché? »
Bricolin fit un effort pour relever ses paupières dilatées, et pour regarder fixement Marcelle qui, de son côté, le regardait avec attention et assurance. Peu à peu rœîl du fermier s'éclaîrcit, sa ^e lourde et gonflée parut se raffermir , et on eût dit qu'un voile toni» bait de dessus ses traits. Il se leva et fit deux ou trois tours dans la chambre , conune pour essayer ses jambes et rassembler ses idées. Il craignait de rêver. Quand il revint s'asseoir vis-à-vis de Marcelle, son attitude était solide et son teint presque pâle.
< Pardon , madame la baronne , lui dit-il, qu'est-ce que vous m'avez fait l'honnenr de me dire?
— Je dis, reprit Marcelle , que je suis capable de vous laisser ma terre pour deux cent cinquante mille francs, si...
—-Si quoi?demanda Bricolin d'un ton bref et avec ua regard de lynx,
— Si vous voulez me promettre de ne pas faire le malheur de votre fille.
— Ma fille! qu'est-ce que ma fille a à faire dans tout cela?
— Votre fille aime le meunier d'Angibault; die est fort malade , elle peut en perdre la raison comme sa sœur. Entendez-vous, comprenez-vous, M. Bricolin?
— J'entends, et ne comprends guère. Je vois bien que ma fille aune espèce d*amourette dans la tête. Ça peut passer d'un jour à l'autre , comme ça est venu. Mais quel si grand intérêt portez-vous à ma fille?
— Que vous importe? Puisque vous ne comprenez pas qu'on puisse avoir de l'amitié et de la compassion pour une fille charmante qui souffre, vous cooiprenez du moins l'avantage d'être propriétaire de Blanchemont?
— Cest un jeu , madame la baronne. Vous vous moquez de moi. Vous avez parlé aujourd'hui à mon plus grand ennemi , à Tailland le notaire , qui vous aura certainement conseillé de me tenir la dragée haute!
— Sans aucune animositécontre vous, il m'adonne les renseignements nécessaires sur ma position. Or je sais que je pourrais trouver un acquéreur très-prochainement, et vous tenir, comme vous dites, la dragée très haute.
— fit c'est le meunier d'Angibault qui vous a procuré ce bon conseiller-là en cachette de moi!
— Qu'en savez-vous? Vous pourriez vous tromper. D'ailleurs, toute explication à ce sujet est inutile; si je me contente de vos offres, que vous importe le reste?
— Mais le reste... le reste, c'est qu'il faut que ma fille épouse un meunier !
— Votre père l'était avant d'entrer comme fermier chez mes parents.
— Mais il a ramassé du bien, et au jour d^aujour-
LE MEUNIER D'ANGIBAULT
d^Jhri» je suis en positian d'avoir ud gendre qui m'aiden k acheter votre terre.
— A l'acheter trois cent mille francs et peut-être phu?
— C'est donc une condition MiMlçiiotfiomme? Vous vottles que ce meunier épouse ma fiilet Quel intérêt ave>-ironsàce1a?
— Je vous l'ai dit, l'amitié ^ le plaisir de faire des heureux» tontes choses qui vous paraissent bizarres ; mais chacun son caractère.
— Je sais bien que défunt monsieur le baron votre mari aurait donné dix mille francs d'un mauvais cheval, quarante mille francs d'une mauvaise fille, quand ça lui passait par la tête. Ce sont des fantaisies de noUe; mais enfin ça se conçoit, c'était pour lui, ça lui procurait de l'agrément : au lieu que faire un sacrifice poreoient pour le plaisir des autres, à des gens qui ne vous tiennentenrien, que vous connaissez à peine...
— Vous me conseillez donc de ne pas le faire?
— Je vous conseiHe , dit vivement Bricolin , effrayé de sa maladresse, de foire ce qui vous plaît 1 On ne dispute pas des goûts et des idées ; mais enfin I...
— Mais enfin, vous vous méfiez de moi, cela est dair. Vous ne me croyez pas sincère dans mes propositions?
— Dame , madame 1 quelle garantie en aurais-je? Cest une fantaisie de reine qui peut vous passer d'un moMent k l'autre.
— C'est pourquoi vous devriez vous hâter de me prendre au mot.
— Elle a pardieu raison, se dit M. Bricolin ; dans sa lotie, elle a plus de sang-froid que moi...- Voyons, madame la baronne , dit-il , quelle garantie me donneriex-Tous?
— Un engagement écrit.
— Signé?
— A coup sûr.
— Et moi, je vous promettrais de donner ma fille en naariage il votre protégé?
— Vous m'en donneriezd'abord votre parole dlion-
wur.
*- D'honneur? et puis après ?
— Et puis tout de suite vous iriez en présence de votre m^e, de votre femme et de moi, la donner à Rose.
— Ma parole d'honneur? Rose est donc bien amourachée?
— Enfin, consentez-vous?
— S'il ne faut que cela pour lui faire plaisir à cette pet^!...
» n fout plus encore...
«- Quoi donc?
— il font tenir votre parole. »
La figure du fermier s'altéra.
« Tenir ma parole... tenir ma parole I dit-il ; vous eo doutes donc?
— Pas plus que vous ne doutez de la mienne ; mais comme vous me demandez un écrit, je vous en demanderais un aussi.
— Un écrit comme quoi tourné t
— Une promesse de mariage que je rédigerais moi-même, que Rose signerait, et que vous signeriez aussi.
— Et si Rose allait me demander une dot après tout cela ?
— Elle y renoncerait par cet écrit..
— Ce serait une fameuse économie, pensa lefermier. Cette diable de dot qu'il aurait fallu fournir d'un jour à l'autre m'aurait empêché peut-être d'acheter Blanchemont. Ne pas doter etavoir Blanchemont pour deux cent cinquante mille francs, c'est cent mille francs de profit. Allons, il n'y a pas à barguigner. Avec ça que si Rose devenait folle, il faudrait bien renoncer à trouver un gendre... et puis payer un médecin à l'année... Et puis enfin, c'iest trop triste; ça me ferait trop de peine de la voir devenir laide et malpropre comme sa sœur. Ça serait une honte pour nous d'avoir deux filles folles.. Celle-là sera drôlementétablie, mais la seigneurie de Blanehemont peut replâtrer bien des clu)ses. On critiquera d'un côté, on nous jalousera de l'autre. Allons I soyons bon père. L'afiDiire n'est pas mauvaise... Madame la baronne, dit-il, si nous essayions de voir comment on pourrait tourner cet écrit-là? C'est un drôle de marché, toutde même, et je n^en ai jamais vu de modèle.
— Ni moi non plus, répondit M"^ de Blanchemont, et je ne sais s'il en existe dans la législation moderne. Mais qu'importe? avec du bon sens et de la loyauté, vous savez qu'on peut rédiger un acte plus solide que tous ceux des gens du métier.
— Ça se voit tous les jours. Un testament, par exemple ! le papier timbré même n'y fait rien. Mais j'en ai ici ; j'en ai toujours. On doit toujours avoir de ça sous la main.
— Laissez-moi faire un brouillon sur papier libre, M. Bricolin, et faites-en un de votre côté, nous comparerons, nous discuterons sil y a lieu, et nous transcrirons sur papier marqué.
— Faites, faites, madame, répondit Bricolin, qui savait à peine écrire. Vous avez plus d'esprit que moi, vous tournerez ça mieux que moi, et puis nous verrons. »
Pendant que Marcelle écrivait, M. Bricolin chercha dans un coin une cruche d'eau, et sans être aperçu , il la posa sur une encoignure, s'inclina et en avala une certaine quantité.
« Il s'agit d'avoir sa tête, pensait-il ; il* me semble bien que c'est revenu ; mais de l'eau froide dans le sang, c'est très-bon en affaires, ça rend prudent et méfiant. »
Marcelle, inspirée par son cœur, et douée d'ailleurs d'une grande lucidité d'intelligence dans ses gêné»
reiiiKes résolutioiift, rédigea un écrit qu'un légiste eût pu regarder comme un chef-d'œuvre de clarté, quoiqu'il fût écrit en bon français, qu'il n'y eût pas un mot de l'argot consacré, et qu'il fût empreint de la plus admirable bonne foi. Quand Bricolin en eut écouté la lecture, il fut frappé de la précision de cet acte qu'il n'eût pas dicté, mais dont il comprenait fort bien la valeur et les conséquences.
« Le diable soit des femmes I pensa-t-il. On a bien raison de dire que, quand par hasard elles s'entendent aux affaires, elles en remontreraient au plus malin d'entre nous. Je sais bien que quand je consulte la mienne, elle s'aperçoit toujours de ce qui peut laisser une porte ouverte en ma faveur ou à mon détriment. Je voudrais qu'elle fût là I Mais elle nous retarderait par ses objections. Nous verrons bien quand il sera question de signer. Qu'est-ce qui croirait pourtant que cettejeunedame*là,qui est une liseuse de romans, une républicaine et un cerveau brûlé, est capable de faire si sagement une folie? J'en perdrai la tète d'étonnement. Buvons encore un verre d'eau. Pouah ! que c'est mauvais! que de bon vin il me faudra boire après le marché pqur me refaire l'estomac! »
ARRIÈRE-PENSÊB.
« Ça me parait sans objection, dit M. Bricolin, quand il eut écouté attentivement une seconde et une troisième lecture de l'acte, tout en suivant avec ses yeux, qui s'agrandissaient et s'éclaircissaient à chaque ligne, le texte que Marcelle tenait entre eux deux. Il n'y a qu'une petite chose que je trouve à redire : c'est le prix. M"** Marcelle; vrai, c'est trop cher de vingt mille francs. Je ne réfléchissais pas d*abord quel tort pouvait me faire le mariage de ma fille avec ce meunier. On va dire que je suis ruiné, puisque je l'établis si misérablement. Ça m'ôtera mon crédit. Et puis, ce garçon n'a pas de quoi acheter les présents de noces. C'est encore une dépense de huit ou dix mille francs qui retombera à ma charge. Rose ne peut pas se passer d'un joli trousseau... Je suis sûr qu'elle y tient!
— Je suis sûre, moi, qu'elle n*y tient pas, dit Marcelle. Écoutez, M. Bricolin, elle pleure! i'entendezvous?
— Je ne l'entends pas, madame, je crois que vous vous trompez.
— Je ne me trompe pas , dit Marcelle en ouvrant la porte ; elle soufTrc , elle sanglote , et sa sœur crie I Comment, vous hésitez, monsieur? Vous trouvez le moyen de vous enrichir en lui rendant la santé , la
raison , la vie peut-être, et, dans on moment pareil, vous songez à gagner encore sur votre marché! Vraiment! aj.ocita-t-elle avec indignation, vous n'êtes pas un homme, vous n'avez pas d'entrailles ! Prenez garde que je ne me ravise, et que je ne vous abandonne aux calamités qui pèsent sur Y^e famille comme un châtiment de votre avarice ! »
De cette sortie véhémente, le fermier n'entendit clairement que la menace de rompre le marché.
< Allons, madame, passez-moi dix mille fk'anes, dit-il, et c'est conclu.
— Adieu ! dit Marcelle. Je vais voir Rose; faites vos réflexions, les miennes sont feites; je ne changerai rien à mes conditions. J'ai un fils, et je n'oublie pas qu'en songeant aux autres, je ne dois pas trop le sacrifier.
— Rasseyez-vous donc , M">* Marcelle , et laissons dormir la pauvre Rose. Elle est si malade!
— Allez donc la voir vous-même! dit Marcelle avec feu; vous vous convaincrez qu'elle pe dort pas. Peutêtre que ses souffrances vous feront souvenir que vous êtes son père.
— Je m'en souviens, répondit Bricolin, effrayé de la pensée que Marcelle pourrait bien changer d'avis, s'il lui donnait le temps de la réflexion. Allons, ma* dame, bftclons cet acte-lii , afin de pouvoir en porter la nouvelle h Rose et la guérir.
— J'espère, monsieur, que vous lui donnerez votre consentement pur et simple , et qu'elle ne saura jamais que je vous l'ai acheté.
— Vous ne voulez pas qu'elle sache que c'est une condition entre nous? Ça m'arrange I Alors , il est inutile qu'elle signe l'écrit.
— Pardon , elle le signera sans le bien corapren* dre. Ce sera une espèce de dot que j'aurai faite k son fiancé.
— Ça revient au même. Mais, moi, ça m'est égal ; Rose est assez raisonnable pour comprendre que je ne pouvais pas la marier si bêtement sans lui en faire retirer quelque avantage dans l'avenir. Mais le payement, M™'* Marcelle, vous exigez donc qu'il se fasse comptant?
— Vous m'avez dit que vous étiez en mesure.
— Sans doute , je le suis! Je viens de vendre une grosse métairie qui était trop loin de mes yeux , et dont j'ai touché, il y a huitjours, le payement intégral, chose qui ne se fait guère dans notre pays; mais c'est un grand seigneur qui m'a acheté ça, et ces gens-là ont du comptant à pleins cofires. C'est un pair de France, c'est monsieur le duc de ***, qui voulait faire un parc sur mes terres et s'arrondir. Ça lui convenait, j'ai vendu cher, comme de juste !
— N'importe, vous avez les fonds?
— Je les ai en portefeuille, en beaux billets de banque , dit Bricolin en baissant la voix. Je vas vous les faire voir, pour que vous n'ayez pas de souci. »
Et après aToir été fermer les portes au Terroo ^ il lira de sa ceinture un énorme portefeuille de cuir gras et luisant, où s'amoncelait une quantité de billets sur la banque de France. Étonné de Tair indifférent avec lequel Marcelle les comptait :
«Oh! dit-il, ça fait frémir d'avoir tant d'argent qne ça à la fois! Heureusement qu'il n*y a plus de chauéeurs, et qu'on peut se rifquer à garder ça quelques jours sans le placer. Je porte ça tout le jour sur HM>i; la nuit, je le mets sous mon oreiller, je dors dessus. II me tarde tant de m'en débarrasser! Si je n'avais pas fait affiiire avec vous tout de suite, j'aurais acheté un coffre de fer pour le serrer, en attendant le placement, car de confier ça à des notaires ou à des banquiers, pas si bêle! Aussi, je voudrais que nous pussions bâcler notre marché ce soir, afln de n'avoir plus à garder ce trésor.
— J'espère bien que nous allons terminer de suite, dit Marcelle.
— Mais quoi! sans consulter ni ma femme ni mon notaire?
— Votre femme est ici ; quant à votre notaire , si vous l'appelez, il faut que j'appelle aussi le mien.
— Ces diables de notaires gâteront tout, croyetmoi, madame! j'en sais aussi long qu'eux, et vous aussi, car notre acte est bon, et si nous le fisisons enregistrer il nous en coûtera diablement.
— Passons-nous donc de cette formalité. Je vous vendrai, comme on dit, de la main à la main.
— Un marché si important! ça fiiit frémir cependant! Mais ceci n'est qu'une promesse après tout : si nous la signions^
— C'est une promesse qui vaut acte* Je suis prête à la signer. Allez chercher votre femme.
— Il le faut bien, se dit Brioolin. Pourvu que ça ne prenne pas trop de temps et que le vent ne tourne pas pendant une heure de dispute que la Thibaude va peut-être me chercher!... Vous allez voir Rose, M*« Marcelle? Ne lui dites rien encore.
— Je m'en garderai bien ! mais tous me permettez de lui faire entrevoir quelque espérance de votre consentemeol?
~ Au point où nous en sommes , ça se peut , » répondit Bricolin, s'avisant avec sagacité que la vue de Rose et de ses larmes était le meilleur moyen d'entretenir Marcelle dans ses généreuses intentions.
M. Bricdin trouva sa femme dans des dispositions bien différentes de celles qu'il prévoyait. W^* Bricolin était dure, acariâtre ; mais, quoique |rius avare que son mari dans les détails de la vie, elle était peut-être moins cupide quant à l'ensemble; plus amère dans ses paroles, |rius insensible en apparence, elle était plus capable que lui d'un bon niouvement dans l'occasion. D'ailleurs, elle était femme, et le sentiment
maternel, pour être caché sous des formes acerbes, n'en était pas moins vivant dans son sein.
« M. Bricolin , dit-elle en Tenant k sa rencontre et en s'enfermant avec lui dans la cuisine où brûlait tristement une maigre chandelle, tu me vois dans la peine. Rose est plus malade que tu ne penses. Elle ne fait que crier et pleurer comme si elle avait perdu la tête. Elle aime ce meunier ; c'est comme une punition de Dieu pour nos péchés. Mais le mal est fait, son cœur est pris, et elle est tout juste comme était sa sœur quand elle commençait à déménager. D'un autre c6té , l'état de l'autre empire et menace de devenir intolérable. Le médecin, voyant qu'elle faisait mine de briser les portes. Tient d'exiger qu'on la laissât sortir et vaguer dans la garenne et le vieux château, comme à l'ordinaire. 11 dit qu'elle est habituée k être seule, toujours en mouvement, et que si on la tient enfermée avecdumonde autour d'elle, elle deviendra furieuse. Mais j'en tremble, si elle allait se luer ! Elle parait si méchante ce soir ! Elle qui ne parle jamais, nous a dit toutes les horreurs de la vie. J'ai l'estomac qui m'en fait mal. C'est abominable de ▼ivre oomme ça ! Et quand on pense que c'est une amour contrarié» qui en est la cause ! Nous aTons pourtant également bien élevé toutes nos filles.' Les autres se sont mariées comme nous avons voulu; elles nous font honneur; elles sont riches, et elles ont l'esprit de se trouTer heureuses, quoique leurs maris ne soient pas des jolis-cœurs. Mais l'aînée et la dernière ont des têtes de fer, et puisque nous aTons eu le gutgnon de ne pas comprendre ce qui pouvait perdre l'une, nous devons avoir la prudence de ne pas contrarier l'auUre. J'aimerais mieux qu'elle ne tùt pas née que d'épouser ce meunier! Mais elle le Teut, et comme j'aimerais mieux la voir morte que folle, il faut prendre son parti lâ-dessus. Je te le dis donc, M. Bricolin, je donne mon consentement, et il faut bien que tu donnes le tien. Je viens de dire à Rose que si elle voulait absolument se marier avec cet homme-là, je ne l'en empêcherais pas. Ça a paru la calmer, quoiqu'elle n'ait pas eu l'air de me comprendre ou de me croire. 11 faut que tu ailles chez elle et que tu dises de même.
— Comme ça se trouve ! s'écria Bricolin enchanté. Tien$(, femme, lis-moi ce bout d'écrit , et dis-moi s'il n'y manque rien.
— Je tombe des nues! » dit la fermière après avoir lu l'écrit. Et après maintes exclamations, elle rassembla toutes les glaces de sa volonté pour le relire avec toute l'attention d'un procureur. «Cet écrit-là est bon pour toi , dit-elle. (>i vaut un jugement. Tu n'as pas besoin de consulter, M. Bricolin; tu n'as qu'à signer. C'est tout j)roflt, tout bonheur! Ça foit nos affaires, et ça contente Rose. On a raison de dire que quand on a bonne intention, le bon Dieu vous en récompense. J'étais décidée à la donner pour rien à son
LE MEUNIER D'ANGIBAULT
amanU et nous en voilà bien payés! Signe, signe, mon vieux, et paye. Ça fera que Tacte aura reçu exécution, et qu'il n*y aura pas à y revenir.
— Payer déjà? comme ça tout d'un coupl sur un chiffon de papier qui n*e»( pas seulement notarié?
— Paye 1 te dis-je, et fais publier les bans demain matin.
— Mais si l'on faisait entendre raison à la petite? Peut-être qu'elle se portera bien demain, et qu'elle consentira à en épouser un autre si on la raisonne, et si tu sais t'y prendre avec elle. On pourrait dire alors qu'un acte pareil de ma part est une folie, une bêtise qui ne peut pas engager ma Glle...
— Eh bien ! alors, la vente serait annulée I
— Savoir ! on peut toujours plaider.
~ Tu perdrais!
— Savoir encore! D'ailleurs, qu'est-ce que ça fait? La vente serait suspendue. Un procès, on peut faire durer ça longtemps. Tu sais que M"« de Blanchemont ne peut pas attendre. Ça la forcerait bien à transiger.
— Bah t avec ces histoires^à on fait mal parler de soi, M. Bricolin; on perd son honneur et son crédit. Il y a toujours profit à agir rondement.
— Eh bien, on verra, Thibande I Va toujours dire à ta fille que c'est conclu. Peut-être que quand elle ne se sentira plus contrariée, elle ne se souciera plus tant de son grand Louis ; car ça m'a l'air tout bonnement d'une pique entre elle et moi qui lui monte comme ça la tête. Dis donc? il n'a pas mal manœuvré dans tout ça, le meunier! Il a su trouver le moyen de capter la protection et l'amitié de cette dame , je ne sais comment... Le gaillard n'est pas sot!
— Je le délesterai toute ma vie ! répondit la fermière; mais c'est égal : pourvu que Rose ne devienne pas comme sa sœur, je battrai froid à son mari et je me tairai.
— Oh! son mari, son mari!... il ne l'est pas encore!
— > Si fait, Bricolin, c'est une affaire finie; va signer.
— Et toi? il faut bien que tu signes aussi?
— Je suis prête.»
M"« Bricolin entra délibérément chez sa fille, où Marcelle l'attendait, et elle signa avec son mari sur un coin de la commode.
Quand ce fut fait, Bricolin dit tout bas à sa femme, avec un regard de triomphe farouche :
« Thibaudel la vente est bonne, et la condition est nulle! Tu ne savais pas ça, toi qui prétends tout savoir! »
Rose avait toujours la fièvre et des douleurs intolérables à la tête; mais depuis que la folle était dehors et qu'on ne l'entendait plus crier. Rose avait les nerfs plus calmes. Quand Marcelle eut signé et qu'elle présenta la plume à sa jeune amie, celle-ci eut bien de la peine à comprendre ce dont il s'agissait ; mais quand '
elle l'eut compris, elle fondit en larmes et se jeta avec effusion dans les bras de son père, de sa mère et de son amie, en disant à l'oreille de celle-ci :
c Divine Marcelle , c^est un prêt que j'accepte; je serai assez riche un jour pour m'àcquitter envers votre fils. »
La grand'mère Bricolin fut la seule de la famille qui comprit la noble conduite de Marcelle. Elle se jeu à ses genoux et les embrassa sans rien dire.
« Et maintenant, dit Marcelle Umt bas à la vieille, il n'est pas bien tard, dix heures seulement! Grand* Louis pourrait bien être encore sur le terrier, et d'ailleurs il n'y a pas si loin dici à Ângibault. Si on envoyait quelqu'un le chercher? Je n'dse le proposer; mais on pourrait le foire arriver comme par hasard, et une fois ici, il faudrait bien l'instruire de son bonheur.
— Je m'en charge! s'écria la vieille. Quand je devrais aller moi-même au moulin l Je retrouverais mes jambes de quinze ans pour ça. »
Elle sortit elle-même en effet dans te village, mais elle ne trouva pas le meunier. Elle voulut lui dépécher un garçon de ferme. Us étaient tous ivres, en* dormis dans leur lit ou au cabaret, incapables de se mouvoir. La petite Fanchon était trop poltronne pour s'en aller de nuit par les chemins; d'ailleurs, il n'était pas humain d'exposer cette jeune enfant, un soir de fête, à rencontrer toutes sortes de gens. La mère Bri* colin allait, cherchant sur le terrier devenu presque désert, quelqu'un d'assez mûr et d'assez prudent pour se charger de sa commission, lorsque l'oncle Gadoche, sortant de dessous le porche de l'église, où il venait de marmotter une dernière prière, s'ofirit à ses gards.