‹ [ŒuvresChapitre 26 sur 64 · LE PATACHON · texte numérisé non relu

LE PATACHON

« Vous VOUS promenez bien tard. M** Bricolin? dit le mendiant à la vieille fermière : vous avez l'air de chercher quelqu'un ? votre petite-fille est rentrée depuis longtemps. Son papa l'a joliment contrariée aujourd'hui!...

— C'est bon, c'est bon, Gadoche, répondit la vieille, je n'ai pas d'argent sur moi. Mais je crois qu'on t'a donné aujourd'hui chez nous.

— Je ne vous demande rien, ma journée est faite , j'ai bu trois petits verres ce soir, et je n'en vas que plus droit. Tenez, mère Bricolin, ce n'est pas votre mari , ni même votre garçon le gros monsieur, qui porteraient la boisson comme je le fais à mon âge. Je vous souhaite le bonsoir. Je m'en vais coucher à Angibault.

LE MEUNlEa D'ANGIBAULT.

— A AiigibauU? Cadoche, mon YÎeax, to vas à Aogibittlt?

— Ça TOUS étonne? ma maison est à denx grandes Ueaes d'îd du oôlé de JeurUê^Boii, Je n'ai pas besoin de me fatiguer. Je m'en vas passer la nuit chez moo neveu le meunier ; j*y suis toujours bien reçu, et on ne me met pas à la paille, comme dans les autres maisons, comme chez vous, par exemple, qui êtes pourtant assex riches encore, malgré les chauffeurs I Chez mon neveu il y a un Ut pour moi dans le moulin, et on n'a pas peur que j'y mette le feu... comme chez vous où, quand on n'a pas le feu aux pieds on l'a dans la tète. »

Ces allusions à la catastrophe dont son mari avait été victime firent passer un frisson dans le vieux sang de la mère BricoUn; mais elle fit un effort pour ne penser qu'à sa petite-fille et à des jours meilleurs

« C'est donc chez le grand Louis que tu vas? ditelle au vieillard.

— Sans doute, chez le meilleur de mes neveux, dMS mon vrai neveu, mon héritier futur!

— Dis donc , Gadoche, puisque tu es dans ton bon sens et que tu es «i ami du grand Louis, tu peux lui rendre un fameux service. Il y a une af&ire qui presse, el il &ut qu'il vienne tout de suite me parler: dis-lui ça, je l'attendrai à la porte de la grand'cour. Qn'H prenne sa jument, il ira plus vite.

— Sa jument? il ne l'a plus; on la lui a volée.

— C'est égal, qu'il vienne, n'importe conmientl raffiure l'intéresse beaucoup.

— Et qu'est-ce que c'est que cette af&ire?

— Ahl bon, il veut qu'on lui explique ça, à présent! Cadoche, il y aura une pièce neuve de vingt sous pour toi, que tu pourras venir chercher demain matin.

— A quelle heure?

— Quand tu voudras.

— Tm\ à sept heures. Soyez-y, parce que je n'aime pas è attendre.

— ?a donc !

— Ty vas. Je n'en ai pas pour trois quarts d'heure. Ah ! c'est que j'ai de meilleures jambes que votre mari, mère Bricolin,et pourtant j'ai dix ans de plus. »

Le mendiant partit d'un pas assez ferme en effet. Il approchait d'Angibault, lorsqu'il se trouva dans un chemin étroit, juste devant la calèche de M. Ravalard, coodnile à grand train par le patachon roux et méchant, qui dédaigna de lui crier : Gare! et poussa ses chevaux sur lui.

D ea contraire à la dignité du paysan berrichon de se déranger jamais pour une voiture, quelque avertissement qu'il reçoive, quelque difficulté qu'il y ait à se déranger pour loi. L'oncle Cadoche était plus fier que qui que ce soit dans le pays. Habitué à traiter du haut de sa grandeur, avec un sérieux comique, tous ceux auxquels il tendait une main suppliante, il affecta

de ralentir son allure et de garder le milieu du chemin, quoiqu'il sentit l'haleine ardente des chevaux sur son épaule. « Range-toi donc, animait » cria enfin le patachon en loi allongeant un grand coup de fouet autour du visage.

Le mendiant se retourna, et, saisissant les chevaux à la bride, il les fit reculer si fort, qu'ils faillirent verser la voiture dans le fossé. Alors s'engagea entre lui et le patachon furieux une lutte désespérée : celuici frappant toujours de son fouet , et proférant mille imprécations; le vieux Cadoche se garantissant de ses atteintes en se baissant sous la tète des chevaux, et les poussant toujours en leur secouant le morsavec force, tantôt les faisant reculer, lanlèt reculant lui-même devant eux. M. Ravalard avait pris d'abord des airs de grand seigneur, comme il convient à un homme qui roule carrosse pour la première fois de sa vie. Il avait juré lui-même contre l'insolent qui osait l'arrêter; mais le bon cœur du Berrichon , l'emportant bientôt sur l'orgueil du parvenu, dès qu'il vit que le vieillard bravait follement un danger réel :

« Prenez garde, dit-il au patachon, en se penchant hors de sa calèche ; prenez garde de faire du mal à ce pauvre homme I »

Il était trop tard; les chevaux, exaspérés d'être fouettés d'un côté et repoussés de l'autre, avaient fait un bond furieux, ils avaient renversé Cadoche. Grâce à l'admirable instinct de ces généreux animaux, ils franchirent son corps sans le toucher, mais les deux roues de la voiture lui passèrent sur la poitrine.

Le chemin était sombre et désert. 11 faisait trop nuit pour que M. Ravalard pût distinguer ce porteur de haillons couleur de terre, étendu derrière sa calèche qui fuyait rapidement, le patachon lui-même ne pouvant maîtriser ses chevaux. D'abord, le bourgeois éprouva la peur de verser; quand l'attelage se calma, le mendiant était déjà bien dépassé.

« J'espère que vous ne l'avez pas renversé? dit-il à son cocher qui tremblait encore de peur et de colère.

— Non, non, dit le patachon, convaincu ou non de ce qu'il affirmait. Il est tombé de côté. C'est sa faute , vieille canaille ! mais les chevaux n'y ont pas touché, et il n'a pas eu de mal, car il n'a pas seulement crié. 11 en sera quitte pour la peur, et ça lui servira de leçon.

— Mais si nous retournions voir? dit M. Ravalard.

— Ohl non, non, monsieur, pour une égratignure ces gens-là vous feraient un procès. Il n'aurait même rien du tout qu'il ferait semblant d'avoir la tête cassée pour vous faire donner beaucoup d'argent. J'en ai accroché un comme ça une fois qui a eu la patience de rester quarante jours au lit pour se faire indemniser, par mon bourgeois, de quarante jours de travail perdu. Et il n'était pas plus malade que moi.

— Ces genslà sont bien fins! dit M. Ravalard. Cependant, j'aimerais mieux n'avoir jamais de calèche

LE MEUNIER D'ANGIB.\ULT

que d'écraser n'importe qiii. Une autre fois, petit, il faudra s'arrêter court, plutôt que de se disputer comme ça, c'est dangereux. i»

Le patachon, qui ne se souciait pas des suites de l'affaire, fouetta encore ses chevaux pour s'éloigner au plus vite. II n'était pas sans terreur et sans remords, et it jura entre ses dents jusqu'à la fin du voyage.

Le meunier, Lémor, la grand'Marie et M. Taîlland le notaire, sortaient en ce moment du moulin. Lémor était résolu à partir le lendemain ; il passait là sa dernière soirée, peu attentif à ce qui se disait autour de lui, et contemplant, plongé dans une douce mé* lancolie , la beauté du ciel , et le miroitement des étoiles dans la rivière. Le meunier, triste et sombre , s'efforçait de faire politesse au notaire , qui venait de rédiger un testament à quelques pas de là , chez un métayer de la Yallée-Noire , et qui, en repassant devant le moulin , s'y était arrêté pour allumer son ci* gare et les lanternes de son cabriolet. La grand'Marie était en (rain de lui expliquer qu'en prenant une autre direction, il éviterait un long trajet pierreux, et Crrand- Louis assurait qu'en passant ce même chemin au pas, ou à pied, en conduisant le cheval par la bride, il aurait le reste du chemin meilleur. Le notaire, quand il s'agissait de ses aises, était ce qu'on appelle dans le pays extrêmement fafiot , mot intraduisible qui désigne un homme à la fois musard et minutieux. 11 venait de perdre un quart d'heure qu'il eût pu employer chez lui à se reposer, à se faire ex-* pliquer comme quoi il pouvait éviter un quart d'heure de fatigue légère.

Il trouvait que mener à pied son cheval par la bride était encore plus fatigant que de rester dans sa carriole en supportant les cahots , mais que des deux le meilleur ne valait rien et troublait la digestion.

« Allons, dit le meunier, en qui les tristes pensées ne pouvaient étoaffer l'obligeance et la bonté naturelles, suivez-moi en vous promenant tout doucement ; je vas vous conduire votre équipage jusque là-haut. Quand nous aurons dépassé les vignes, vous aurez tout chemin de sable. »

En remplissant avec bonhomie l'office de groom, Grand-Louis fut bientôt obligé de ranger le cabriolet presque dans le fossé pour laisser passer la calèche de M. Ravalant qui allait grand train. M. Ravalard, préoccupé de sa rencontre avec le mendiant, ne songea pas à répondre au bonsoir amical du meunier.

« C'est donc parce qu'il a voiture qu'il ne me reconnaît pas? dit celui-ci à Lémor qui l'avait suivi : argent, argent! tu fais tourner le monde comme l'eau la roue de mon moulin. Ce damné patachon brisera tout s'il va de ce train-là sur nos cailloux; sans doute qu'il a du vin dans la tête et de l'argent dans le gousset. Je ne sais pas lequel grise le mieux. Ah!

Rose! Rose! ils te feront boife le poison de la vanité, et avant peu, tu m'oublieras peut-être aussi. Cependant elle paraissait presque m'aimer ce soir! elle avait les yeux pleins de larmes quand on l'a séparée de moi. Je ne lui parlerai plus... elle me regrettera peut-être... Ah ! que je serais heureux si je n'étais pas si malheureux ! »

Le meunier fut tiré de ses réflexions par un écart du cheval qu'il conduisait. U se pencha en avant et vit quelque chose de pâle en travers du chemin. Le cheval refusait obstinément d'avancer, et la traîne ombragée était si noire en cet endroit que Grand- Louis fut obligé de mettre pied à terre pour voir s'il avait heurté un tas de pierres ou un ivrogne.

c (Hi 1 diable ! mon oncle, dit-il en reconnaissant la grande taille et la besace du mendiant; hier soir, c'était au bord du fossé, encore passe, mais aujourd'hui c'est tout en travers des ornières I 0 parait que vous aimez cet endroit-là ; mais vous y faites mal votre lit. Allons, réveillez-vous donc, et venez coucher au moulin, vous y serez un peu mieux que sous les pieds des dievaux.

— Cet homme est mort! dit Henri en soulevant le mendiant dans ses bras.

— Oh ! n'ayez pas peur ! il a souvent passé par cette mort-là; ça le connaît. Il porte pourtant bien la boisson, le compère! mais un jour de fête on en prend plus que de raison , et il n'y a, comme on dit en parlant du vin, si fidèle ami qui ne vienne à vous trahir. Allons, laissons-le au pied de cet arbre, nous le reprendrons en passant pour le conduire à la maison.»

Lémor toucha le bras du mendiant.

« Si je ne sentais son pouls battre faiblement, dit-il, je jurerais qu'il est mort. Quoi! ce n'est pas assez de la misère, de la vieillesse et de l'abandon, sans qu'une passion honteuse traîne ainsi ce malheureux sous les pieds des hommes! Et c'est pourtant là un homme aussi !

— llah ! vous êtes sévère comme un buveur d'eau, vous! Qui est-ce qui a dit que le pauvre a besoin de boire l'oubli de ses maux? J'ai entendu cette parolelà quelque part, c'est une vérité. »

Au moment où Lémor et le meunier allaient abandonner provisoirement Cadoche, celui-d fit entendre un gémissement profond.

« Eh bien ! mon oncle , dit en souriant le meunier, ça ne va pas mieux?

— Je suis mort! répondit faiblement le mendiant Ayez pitié de moi ! achevez-moi.. • je souffre trop.

— Ça se passera, mon oncle. Un peu d'eau et un bofi lit...

— Ils m'ont écrasé, ils m'ont passé sur le corps! reprit le mendiant.

— Mais ce n'est pas impossible ! dit Lémor.

— Oh! ça se dit toujours comme çj, reprit le

LE MEUNIER D'ANGIBAULT

memiier qui avait m trop souvent les divagations pénibles de l'ivresse poar s'inquiéter beaucoup. Voyons, père Cadocbe, vous est-il arrivé malheur tout de bon?

— Oui, la voiture, la voiture... sur l'estomac, sur le ventre, sur les bras !...

— Décrochei donc une des lanternes de ce cabriolet, et apportex-la ici, dit le meunier à Lémor. Ça éclaire un coin, ça obscurcit l'autre; quand il aura ça soDS le nex, nous verrons bien s'il a du mal ou du vi».

— Non! pas de vin... pas de vin, murmurait le mandiant : on m'a assassiné, écrasé comme un pauvre chien ; il fiindra que j'en meure. Que le bon Dieu et la sainte Vierge et tous les bons chrétiens aient pitié de moi et vengent ma morti »

Lémor approcha la lanterne. La face du mendiant était livide, ses vêtements étaient trop délabrés pour qu'une déchirure et une souillure de plus on de moins pussent servir d'indice ; mais en écartant les baillons qui lui couvraient la poitrine, on vit sur ses côtes décharnées des traces d'un rouge ardent; c'étaient les bandes de fer des roues qui l'avaient sillonné. Cependant le sang n'avait pas jailli, les côtes ne paraissaient pas brisées et la respiration était encore assez libre. 11 pot même raconter son accident, et il eut assex de force pour vomir contre le riche en voiture et le vil mercenaire qui renchérissait sur l'insolence et la cmaaté du maître, toutes les imprécations et tous les serments de vengeance que la rage et le désespoir purent lui suggérer.

« Dieu merci! dit le meunier, vous n'en êtes pas mort, mon pauvre Cadoche, et il faut espérer que voos n'en mourres pas. Tenes, la roue de droite était dans ce fossé , on en voit la trace ; c'est ce qui vous a sauvé; b^ voiture , en y penchant, a pesé sur vous aussi peu que possible. C'est un miracle qu'elle n'ait pas Tersé sur l'autre flanc.

— Ty avais bien fait mon possible! dit le mendiant.

— Eh bien , votre malice vous a servi, mon oncle. Ds n'ont pas pu vous écraser , et nous leur revaudrons ça , non pas à ce pauvre M. Ravalard qui en aura pins de chagrin que vous, mais à ce damné méchant enfant!

— Et wie$ journées que je vais perdre ! dit le mendiant d'un ton dolent.

— Ah! dame! vous gagniez peut-être plus d'argent a voos promener que nous autres à travailler. Mais on vous aidera, père Cadoche ; on fera une quête pour ▼oos; et je vous donnerai, moi, votre pesant de blé; ne voos chagrines pas. Quand on a du mal, il ne faut pas se laisser achever par la peur. »

En parlant ainsi, le tKm meunier, avec l'aide de Lémor, plaça le mendiant dans le cabriolet, et ils le ramenèrent au pas, évitant les cailloux avec un soin

O. SAND. — TOMS VI.

extrême. M. Tailland, qui ne gravissait pas vite la colline, de crainte de s'essouffler, s'étonna de les voir revenir, et, quand il sut de quoi il était question, il prêta son cabriolet de bonne grâce, non sans s'inquiéter pourtant un peu du retard que cet accident lui faisait éprouver et de la fatigue qu'il aurait à remonter la côte, quand il était déjà en haut. Il ne la redescendit pas moins , pour voir s'il pourrait aider ses amis du moulin k secourir le pauvre Cadoche.

Quand on déposa le vieillard sur le propre lit du meunier , il tomba en défaillance. On lui fit respirer du vinaigre.

« J'aimerais mieux l'odeur de l'eau-de-vie, dit-il, quand il commença à revenir , c'est plus sain. »

On lui en apporta.

« J'aimerais mieux la boire que de la respirer, dit-il, c'est plus fortifiant. »

Lémor voulut s'y opposer. Après un tel accident , cet ardent breuvage pouvait et devait provoquer un accès de fièvre terrible. Le mendiant insista. Le meunier essaya de l'en détourner; mais le notaire qui avait trop étudié sa propre santé pour n'avoir pas quelques préjugés en médecine, déclara que l'eau, dans un tel moment , serait mortelle à un homme qui n'en avait peut-être pas bu une goutte depuis cinquante ans; que l'alcool, étant sa boisson ordinaire, ne pouvait lui faire que du bien, qu'il n'avait pas d'autre mal sérieux que la peur, et que l'excitation d'un petit verre lui remettrait les sens. La meunière et Jeannie, qui, comme tous les paysans, croyaient aussi à la vertu infaillible du vin et du brandevin dans tous les cas, affirmèrent, comme le notaire, qu'il fallait contenter ce pauvre homme. L'avis de la majorité l'emporta, et pendant qu'on cherchait un verre , Cadoche , qui se sentait dévoré réellement par la soif qu'excitent les grandes souffrances, porta précipitamment la bouteille à ses lèvres et en avala d'un trait plus de la moitié.

«C'est trop, c'est trop! dit le meunier en l'arrêtant.

— Comment, mon neveu! répondit le mendiant avec la dignité d'un père de famille réclamant l'exercice légitime de son autorité, tu me mesures ma part chez toi? Tu ehieholUê sur les secours que mon état réclame? »

Ce reproche injuste vainquit la prudence du simple et bon meunier. Il laissa la bouteille à côté du mendiant en lui disant :

a Gardez ça pour plus tard, mais à présent, c'est assez.

— Tu es un bon parent et un digne neveu ! dit Cadoche, qui parut tout à coup comme ressuscité par l'eau-de-vie; et si je dois en mourir , je préfère que ce soit chex toi, parce que tu me feras faire un enterrement convenable. J'ai toujours aimé ça, un bel enterrement! Écoule, mon neveu: garçons de moulin, notaire !... je vous prends tous k témoin : j'ordonne

LE MEUNIER ITANGIBAULT,

à mon neveu et à mon héritier , Grand-Louis cTÂngibault, de me faire porter en terre ni plus ni moins honorablement qu^n le fera sans doute bientôt, pour le vieux Bricolin de Blancbemont... qui me survivra de peu, quoi qu^il soit plus jeune... mais qui s^st laissé brûler les jambes dans le temps.... Âhi abl dites donc, vous autres, faut-il être bète pour se laisser rôtir les quilles pour de l'argent qu*on a en dép6t1 Il est vrai qu'il y en avait du sien avec, dans le pot de ferl...

— Qu*est-cequ^il dit donc? dit le notaire qui s'était assis devant une table et qui n'était pas trop fllché de voir la meunière préparer du thé pour le malade, comptant en avaler aussi une tasse bien chaude pour se préserver des vapeurs du soir au bord de la Vauvre. Qu'est-ce qu'il nous chante arec ses quilles rôties et son pot de fer?

— Je crois qu'il bat la campagne, répondit le meunier. An reste, quand il ne serait ni soûl ni malade, il est assez vieux pour radoter, et les histoires de sa jeunesse l'occupent plus que celles d'hier. G^est Tha-' bitude des vieillards. Gomment vous sentez-vous, mon oncle?

— Je me sens bien mieux depuis cette petite goutte, quoique ton 6randetnn soitdiablementfadel M'auraiton fait la niche d'y mettre de Feau par économie ? Écoute , mon neveu , si tu me refuses quelque chose pendant ma maladie , je te déshérite!

— Ah I oui, parlons de ça, pour changer ! dit le meunier en haussant les épaules. Vous feriez mieux d'essayer de dormir, père Gadoche.

— Dormir, moi? Je n'en ai nulle envie, répondit le mendiant en se redressant sur son coussin et en promenant autour de lui des yeux étincelants. Je sens bien que je suis cuit, mais je ne veux pas mourir sur le flanc comme un bœuf. Oui-dal je sens quelque chose de bien lourd dans mon estomac, là sur le cœur, comme si j'avais une pierre à la place. Ça me démange... ça me gène. Meunière! faites-moi donc des compresses. Personne ne s'occupe de moi ici, comme si je n'étais pas un oncle à succession I

— N'aurait-il pas les c6tes enfoncées? dît Lémor. G'est peut-être là ce qui oppresse le cœur?

— Je n'y connais goutte, ni personne ici, dit le meunier ; mais on peut bien envoyer chercher le médecin qui est sans doute encore à Blancbemont.

— Et qui est-ce qui la payera, la risitedu médecin? dit le mendiant, qui était aussi avare que vaniteux de sa prétendue richesse.

— Ge sera moi, répondit Grand-Louis, à moins qu'il ne veuille agir par humanité. Il ne sera pas dit qu'un pauvre diable crèvera chez moi faute de tous les secours qu'on donnerait à un riche. Jeannie, monte sur Sophie, et va-t'en bien vite chercher M. Lavergne.

— Monte sur Sophie? dit Gadoche en ricanant. Tu

dis cela par habitude, mon neveu! Tu oublies qu'on t'a volé Sophie.

— On a volé Sophie? dit la meunière en se retournant.

— n déraisonne, répondit le meunier. Mère, n'y faites pas attention. Dites donc, père Gadoche, ajoutat-ilen baissant la voix et en s'adressant au mendiant; vous savez donc ça? Est-ce que vous pourriez me donner des nouvelles de ma bête et de mon voleur?

— Qui peut savoir pareille chose? répliqua Gadoche d'un air conût. Qui est-ce qui découvre les voleurs? ce n'est pas les gendarmes, ils sont trop bétesl Qui est-ce qui a jamais pu dire quelles gens ont fait brûler les jambes , et enlevé le pot de fer du père Bricolin?

— Ah çàl dites donc, mon oncle, reprit le meunier; vous nous parlez toujours de ces jambes-là ; ça vous occupe donc beaucoup? Depuis quelque temps, toutes ' les fois que je vous rencontre vous y revenez! et ce soir il y a un pot de fer de plus dans votre histoire. Vous ne m'aviez jamais parlé de ça?

— Ne le fais donc pas causer! dit la meunière; ta lui redoubleras sa flèvre. »

Le mendiant avait la fièvre en effeL Toutes les fois que ses hôtes tournaient la tète, il avalait furtivement une lampée d'eau-de-vie, et il replaçait adroitement la bouteille sous son traversin du côté de la ruelle. A chaque instant, il paraissait plus fort, et c'était merveille de voir comment ce corps de fer supportait à un âge si avancé les suites d'un accident qui eût brisé tout autre.

«Le pot de fer! dit-il en regardant fixement Grand- Louis avec des yeux étranges qui lui causèrent une sorte d'effroi inexplicable ; le pot de fer! c'est le plus beau de l'histoire , et je m'en vais vous la raconter.

— Racontez, racontez, père Gadoche, ça m'intéresse! » dit le notaire qui l'examinait avec attention.

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