LE TESTAMENT
« Il y avait, reprit le mendiant , un pot de fer, un vieux pot de fer bien laid, qui n'avait l'air de rien du tout; mais il ne faut pas juger sur la mine... Dans ce pot bien scellé, et lourd 1... oh! qu'il était lourd!... il y avait cinquante mille francs , appartenant au vieux seigneur de Blancbemont, dont la petite-fille est nuintenant à la ferme de Mcolin; et, de plus, le vieux père Bricolin , qui était un jeune homme dans ce temps-là, il y a de ça quarante ans... juste I avait fourré dans ce pot cinquante mille francs à lui , pro-
fenani d'une bonne affaire quil avait faite sur les laines. C'était le temps I à cause de la fourniture des armées. Le dépôt du seigneur , et les pro6ts du fermier, tout ça était en beaux et bons louis d'or de Tiogl-quatre francs, à Teffigie du bon roi Louis XVI , de ceux que nous appelons des yeux de crapaud ^ à cause de Técusson qui est rond. J'ai toujours aimé cette monnaie-là, moi I On dit que ça perd au change, moi je disque ça gagne; vingt-trois francs onze sous valent toujours mieux qu'un méchant napoléon de vingt francs. Tout ça était péle-méle. Seulement comme le fermier aimait ses louis pour eux-mêmes (c'est comme ça, en&nts , qu'on doit aimer son argent) , il avait marqué tous les siens d'une croix pour les distinguer de ceux de son seigneur, quand il faudrait les lui rendre. Il fit cela à l'exemple de son maître, qui avait marqué les siens d'une simple barre, pour s'amuser, k ce qu'on dit, et voir si on ne les lui changerait pas. La marque y était... elle y est encore... Il n'en manque pas un ; au contraire, il y en a d'autres avecf...
— Que diable nous chante-t-il là? dit le meunier en regardant le notaire.
— Paix! répondit celui-ci. Laissez-le dire, i! me semble que je commence à comprendre. Si bienque...? dit-il au mendiant.
— Si bien que, reprit Cadoche, il avait mis le pot de fer dans un trou de la muraille au château de Beaufort, et il avait fait maçonner par-dessus. Quand les chauffeurs se furent mis après lui... Il ne faut pas croire que ces gens-là fussent tous de la canaille I II y avait des pauvres, mais il y avait aussi des riches; je les connais^ très-bien, pardiél II y en a qui vivent encore et qu'on salue bien bas. Il y avait parmi nous...
— Parmi vous? s'écria le meunier.
— Taisez-vous donc ! dit le notaire en lui pressant le bras avec force.
— Je veux dire qu'il y avait parmi eux , reprit le mendbnt, un avoué, un maire, un curé, un meunier... Il y avait peut-être aussi un notaire... £h l eh l M. Tailland, je ne dis pas ça pour vous, vous étiez à peine de ce monde; ni pour toi, mon neveu, tu aurais été trop simple pour faire un coup pareil...
— Enfin, les chauffeurs prirent l'argent? dit le notaire.
— Ils ne le prirent pas, voilà ce qu'il y a eu de plus drôle. Ils faisaient griller et rissoler les pattes de ce pauvre dindon de Bricolin: c'était affreux, c^était superbe à voir!
— Mais vous l'avez donc vu? dit le meunier qui ne pouvait se contenir.
— Oh non I reprit Cadoche, je ne l'ai pas vu ; mats on de mes amis, c'est-à-dire un homme qui s'y trouvait m'a raconté tout ça.
— A la bonne heure, dit le meunier tranquillisé.
— Prenez donc votre tasse de thé, père Cadoche,
dit la meunière, et ne bavardez pas tant, ça vous fera du mal.
— Allez au diable, meunière, avec votre eau chaude F répondit le mendiant en repoussant la tasse, j'ai horreur de ces rinçures-là. Laissez-moi donc raconter mon histoire ; il y a assez longtemps que je l'ai sur le cœur, je veux la dire une fois tout entière avant de mourir, et on m'interrompt toujours!
— C'est vrai, dit le notaire : ce matin vous vouliez la dire sous la ramée , et tout le monde a tourné le dos en disant : « Ah I voilà l'histoire des chauffeurs du père Cadoche qui commence, allons-nous-en I » Mais moi , ça m'amusait et f aurais volontiers entendu le reste. Continuez donc.
— Figurez-vous, dit Cadoche, que cet homme dont je vous parle et qui se trouvaft là... un peu malgré lui... c'était un pauvre paysan, on l'avait entraîné ; et puis quand la peur le prit et quil fit mine de reculer, on le menaça de lui faire sauter la cervelle, s'il ne remontait sur le cheval qu'on lui avait amené et qui était ferré à rebours comme ceux des autres, afin qu'en se retirant, on laissât par terre une trace qui dérouterait les poursuites... Et quand mon homme fut là , et qu'il vit qu'il fallait faire comme les autres , il se mit à fouiller et à fureter partout pour trouver l'argent. Il aimait mieux ça que d'aider à faire rôtir ce pauvre Bricolin, car ce n'était pas un méchant homme que le camarade dont je vous parle. Vrai r cette besogne-là ne lui plaisait pas et lui faisait horreur à voir... C'était vilain... ce patient qui hurlait à déchirer les oreilles, cette femme év«ioure,ces maudites jambes qui se débattaient dkns le féu , et que je crois toujours voir... Il n'y a pas eu une nuit depuis, que je n'en aie rêvéî Bricolin était dans ce temps-là un homme très-fort, il se roidissait si bien qu'une barre de fer qui était au milieu du feu fut tordue par ses pieds... Ah I je ne m'en suis pas mêlé, j'en jure devant Dieul... Quand ils m'ont forcé à lui tenir une serviette sur tarbouche, la sueur me coulait du front, froide comme du verglas...
— A vous? dit le meunier stupéfait.
— A l'homme qui m'a raconté tout ça. Alors, notre homme prit un bon moment pour s'esquiver, et il se mit à chercher, chercher, du haut en bas dans la maison, à frapper avec une pioche contre tous les murs pour voir si ça sonnait le creux, et démolissant à droite et à gauche comme les autres. Mais ne voilà t-il pas qu'il se glisse dans une petite étable à porcs , sauf votre respect... et qu'il s'y trouve tout seul ! C'est depuis ce temps-là que j'ai toujours aimé les cochons, et que j'en ai élevé un tous les ans... Il frappe, il écoute... ça sonne encore le creux. 11 regarde autour de lui. J'étais tout seuil II travaille son mur, il fouille, et il trouve... devinez quoi? Le pot de fer!... Nous savions bien que c'était la tirelire au père Bricolin! Le serrurier qui l'avait scellé
LE MEUNIER D'ANGIBAOLT.
avait bavardé dans les temps; j'eus bien vite reconnu que c'était là le pot aux roses I et c'était si lourd! C'est égal ! mon homme trouva la force d'un bœuf dans ses bras et dans son cœur. Il se sauva bel et bien avec son pot de fer et quitta le pays par pointe sans dire bonsoir aux autres. On ne l'a jamais revu depuis dans ce pays-là. C'est qu'il jouait gros jeu, dal les chauffeurs l'auraient assommé sans façon s'ils l'avaient découvert. 11 marcha jour et nuit sans s'arrêtert sans boire ni manger jusqu'à ce qu'il fût dans un grand bois où il enterra son pot, et il dormit là je ne sais combien d'heures. J'étais si fatigué de porter une pareille charge I Quand la faim me prit, j'étais bien embarrassé. Je n'avais pas un sou vaillant, et je savais que dans mes cent mille francs il n'y avait pas un louis qui ne fût marqué I J'y avais regardé, je n'avais pas pu m'en tenir! je voyais bien que cette maudite marque ferait reconnaître l'argent désigné déjà à la police. L'effacer en grattant eût été pire. Et puis un pauvre diable comme celui dont je parle, qui aurait été changer un louis d'or pour avoir un morceau de pain chez un boulanger, ça aurait éveillé les soupçons. 11 n'avait qu'un parti à prendre. Il se Gi mendiant. La police ne se faisait pas si bien dans ce temps-là qu'aujourd'hui , à preuve que sans quitter le pays aucun chauffeur ne fut puni. Le métier de mendiant est bon quand on sait le faire... J'y al ramassé quelque chose sans jamais me priver de rien. Mon homme ne fit pas la bèlise d'appeler un serrurier pour fermer son pot de fer; il l'enterra tout au beau milieu d'une méchante cabane de paille et de terre qui lui sert de maison et qu'il s'est bâtie luimême au fond des bois. Depuis quarante ans, personne ne l'a tourmenté, parce que son sort n'a fait envie à personne, et il a eu le plaisir d'être plus riche et plus fier que tous ceux qui le méprisaient.
— Et à quoi lui a servi son or? dit Henri.
— 11 le regarde une fois par semaine, quand il retourne à sa cabane où il serre l'argent qu'il a recueilli de ses aumônes. Il ne garde sur lui que ce qu'il veut dépenser en tabac et en brandevin. Il fait dire de temps en temps une messe pour s'acquitter envers le bon Dieu, du service qu'il en a reçu, et avec beaucoup d'ordre et de sagesse il se tire d'affaire. Il n'est pas si fou que de sortir une seule pièce de son trésor. Ça ne donnerait plus de soupçons maintenant que l'histoire est oubliée et les poursuites abandonnées, mais ça ferait penser qu'il est riche et on ne lui ferait plus la charité. Voilà, mes enfants, Thisloire du pot de fer. Comment la trouvez-vous ?
— Superbe I dit le notaire , et fort bonne à savoir I »
Un profond silence succéda à ce récit. Les assistants se regardaient, partagés entre la surprise, l'effroi, le mépris et une sorte d'envie de rire bizarre mêlée à toutes ces émotions. Cadoche, épuisé par son babil, s'était renversé sur l'oreiller; sa face pâle pre-
nait des teintes verdàtres; sa barbe longue, roide, et encore assez noire pour assombrir son visage terreux, achevait de le rendre effrayant. Ses yeux creux qui, tout à l'heure , lançaient des flammes pendant que l'ivresse et le délire déliaient sa langue, semblaient rentrer dans leurs orbites et prendre l'édat vitreux de la mort. Sa figure accentuée, son grand nez mince et aquilin, ses lèvres reptrantes , tous ses traits qui avaient pu être agréables dans sa jeunesse, n'annonçaient pas un naturel féroce, mais un mélange bizarre d'avarice, de ruse, de méfiance, de sensualité, et même de bonhomie.
— Ah çà 1 dit enfin le meunier, est-ce un rêve qu'il vient de faire, ou une confessiou que nous venons d'entendre? Est-ce le médecin ou le curé qu'il faut appeler?
— C'est la miséricorde de Dieu! dit Lémor, qui observait plus attentivement que tous les autres l'altération de la face du mendiant et la gêne de sa respiration. Ou je me trompe fort, ou cet honune a peu d'instants à vivre.
— J'ai peu d'instants à vivre? dit le mendiant en faisant un effort pour se relever. Qu'est-ce qui a dit ça? Estr-ce le médecin? Je ne crois pas aux médecins. Qu'ils aillent tous au diable ! J
Il se pencha vers la ruelle, et acheva sa bouteille d'eau de- vie : puis se retournant, il fut pris d'une atroce douleur et laissa échapper un cri.
« J'ai le cœur enfoncé, dit-il, luttant avec énergie contre son mal. Il pourrait bien se faire que je n'en revinsse pas. Et si j'allais ne plus pouvoir retourner à ma maison! qu'est-ce que tout ça deviendrait? Et mon pauvre cochon, qu'est ce qui en prendrait soin? Il est habitué à se nourrir du pain qu'on me donne et que je lui porte toutes les semaines. Il y a bien par là une petite voisine qui le mène aux champs. La coquette ! elle me fait les yeux doux, elle esph« hériter de moi. Mais il n'en sera rien : voilà mon héritier I »
Et Cadoche étendit la mam vers Grand-Louis d'un air solennel.
« Il a toujours été meilleur pour moi que tous les autres. C'est le seul qui m'ait traité comme je le mérite; qui m'ait fait coucher dans un lit, qui m'ait donné du vin, du tabac, du brandevin et de la viande, au lieu de leurs croûtons de pain auxquels je n'ai jamais touché! J'ai toujours pratiqué une vertu, moi : la reconnaissance ! j'ai toujours aimé le grand Louis et le bon Dieu , parce qu'ils m'ont fait du bien. Or donc, je veux faire mon testament en sa faveur, comme je le lui ai toujours promis; meunière, croyez-vous que je sois assez malade pour qu'il soit temps de tester?
— Non, non ! mon pauvre homme ! dit la meunière, qui, dans sa candeur angélique, avait pris le récit du mendiant pour une sorte de rêve. Ne testez pas; on dit que ça porte malheur et que ça fait mourir.
LE MEUNIER D^ANGIBAULT
— Au conlnire, dit M. Taflland; ça fait du bien; ça soulage. Ça ferait revenir un mort.
— En ce cas, notaire, dit le mendiant, je veux essayer de ce remède-lè. Taime ce que je possède, et j'ai besoin de saroir que ça passera en bonnes mains, et non pas dans celles des petites dr^lesses qui me font la cour, et qui n'auront de moi que le tiouquet et le ruban de mon chapeau pour se faire belles le dimanche. Notaire, prenez votre plume et§;riffonnez-moiça en bons termes et sans rien omettre.
c Je donne et lègue à mon ami Grand-Louis d'Ângibanlt, tout ce que je possède, ma maison située à Jeu-les-Bois, mon petit carré de pommes de terre , mon cochon, mon cheval!...
— Vous avex un cheval? dit le meunier. Depuis quand donc?
— Depuis hier soir. C'est un cheval que j'ai trouvé
en me promenant.
— Ne serait-ce pas le mien, par hasard?
— Tu Tas dit. C'est ta vieille Sophie, qui ne vaut pas les fers qu'elle use.
— Excosex, mon oncle t dit le meunier moitié content, moitié fâché. Je tiens à Sophie; elle vaut mieux que... bien des gens ! Diable I vous n'êtes pas gêné de m'avoir volé Sophie! Et moi qui vous aurais confié la def de mon moulin I Voyex-vous ce vieux hypocrite?
— Taise^vous, mon neveu, vous parlex sottement, reprit Gadoche avec gravité : il ferait beau voir qu'un onde n'eût pas le droit de se servir de la jument de son neveu ! Ce qui est à vous est à moi, puisque, par raea intentions et mon testament, ce qui est à moi est à vous.
— A la bonne heure! répondit le meunier ; légvex- WÊoi Sophie, léguex , léguex, mon oncle, j'accepte ça. D est tout de même heureux que vous n'ayex pas eu le temps de la vendre... Vieux coquin, va! murmurat-il entre ses dents.
— Qu'est-ce que tu dis? répliqua le mendiant.
— Rien, mon onde, dit le meunier, qui s'aperçut qve le vieillard avait une sorte de râle convulsif ; je dis que vous avex bien fait : si c'était votre plaisir de demander Taumêneà cheval!
— Avex-vous 'fini, notaire? reprit Cadoche d'une voix éteinte. Vous écrives bien lentement ! Je me sens assoupi. Dépêchex-vous donc, paresseux de tabel- Iîod!
— C'est fait, dit le notaire. Savex-vous signer?
— Mieux que vousl répondit Cadoche. Mais je n'y vois pas. Il me faudrait mes lunettes et une prise de tabac
— Voilà, dit la meunière.
— C'est bien, reprit-il après avoir savouré sa prise de tabac avec délices. Ça me remet. Allons, je ne suis pas mort, quoique je souffre comme un possédé. »
Il jeta les yeux sur le testament et dit : « Ah ! vous n'avex pas oublié le pot de fer et ion contenu?
— Non, certes! répondit M. Tailland.
— Vous avex bien fait, répondit Cadoche d'un air profondément ironique, quoique tout ce que je vous aie dit là-dessus soit un conte pour me moquer de vous!
— J'en étais bien sûr, dit le meunier d'un air joyeux ; si vous aviex eu cet argent-là , vous l'auriex rendu à qui de droit. Vous avex toujours été un honnête homme, mon oncle... quoique vous m'ayex volé ma jument ; mais c'était une de vos facéties : vous me l'auriex ramenée I Allons, ne signex pas cette bêtiselà; je n'ai pas besoin de vos nippes, et ça peut faire plaisir à quelque pauvre : vous avex peut-être, d'ailleurs, quelque parent à qui je ne veux pas faire tort de vos derniers sous.
— Je n'ai pas de parents, je les ai tous enterrés, Dieu merci! répondit le mendiant ; et quant aux pauvres... je les méprise! Donne-moi la plume ou je te maudis!...
— AUons, allons, amusex-vous! «dit le meunier en lui passant la plume.
Le mendiant signa ; puis repoussant le papier de devant ses yeux avec un mouvement d'horreur:
«Otex-moiça, ôtex-moiça! dit-il, il me semble que ça me fait mourir!
— Faut-il le déchirer? dit Grand-Louis, tout prêt à le faire.
— Non pas, non pas, reprît le mendiant avec un dernier effort de volonté. Mets ça dans la poche, mon garçon, tu n'en seras peut-être pas fâché I Ah çà ! où est-il le médecin? j'ai besoin de lui pour m'achever plus vite, si je dois souffrir longtemps comme ça!
— Il va venir, dit la meunière, et monsieur le curé avec lui ; car je les ai fait demander tous deux.
— Le curé ! dit Cadoche : pourquoi faire?
— Pour vous dire un mot de consolation, mon vieux. Vous avex toujours eu de la religion , et votre âme est aussi précieuse que celle d'un autre. Je suis bien sûre que monsieur le curé ne refusera pas de se déranger pour vous porter les sacrements.
— J'en suis donc là ? reprit le moribond avec un profond soupir. En ce cas , pas de bêtise ! et que le curé aille à tous les cinq cents diables, quoiqu'il soit un tMn homme après tout, passablement ivrogne; mais je ne crois pas aux curés. J'aime le bon Dieu, et non le prêtre. Le bon Dieu m'a donné l'argent, le prêtre me l'aurait fait rendre. Laissex-moi mourir en paix !... Mon neveu, tu me promets de faire périr ce patachon de malheur sous le bâton?
— Non ! mais de le bien rosser.
— Assex causé, dit le mendiant en étendant sa main livide; j'aurais voulu mourir en causant, mais je ne peux plus... Ah I je ne suis pas si malade qu'on croit, je vais dormir, et peut-être que tu n'hériteras pas de sitAt, mon neveu I »
Le mendiant se laissa retomber, et au bout d'un
LE MEUNIER D'ANGIBAULT
instant, il se fit dans sa poitrine comme un bouillonnement sonore. Il redevint rouge, puis blême, gémit pendant quelques minutes, ouvrit les yeux d'un air efTrayé comme si la mort lui eût apparu sous une forme sensible, et tout à coup, souriant à demi comme s*il eût repris l'espoir de vivre, il rendit l'esprit.
La mort même du pire des hommes a toujours en soi quelque chose de mystérieux et de solennel qui frappe de respect et de silence les âmes religieuses. Il y eut un moment de consternation et même de tristesse au moulin , lorsque le mendiant Gadoche eut expiré. Malgré ses vices et ses ridicules, malgré même cette confession étrange qu'on venait d'entendre et à laquelle le notaire seul croyait fermement , la meunière et son fils avaient une sorte d'amitié pour ce vieillard , à cause du bien qu'ils s'étaient habitués à lui faire ; car s'il est vrai de dire qu'on déteste les gens en raison des torts qu'on a eus envers eux» la maxime inverse doit être acceptée.
La meunière se mit k genoux auprès du lit et pria. Lémor et le meunier prièrent aussi dans leur cœur le dispensateur de toute réparation et de toute miséricorde de ne pas abandonner l'àme immortelle et divine, qui avait passé sur la terre sous la forme abjecte de ce misérable.
Le notaire seul retourna tranquillement avaler sa tasse de thé, après avoir dit avec sang-froid : tu Ile, missa est, Dominus vabiscum, »
«Grand-Louis, dit-il ensuite en l'appelant dehors, il faut t'en aller tout de suite à Jeu-les-Bois , avant que la nouvelle de ce décès n'y arrive. Quelque gueux de son espèce pourrait aller bouleverser sa cahute et dénicher l'œuf.
— Quel œuf? dit le meunier : son cochon, sa souquenille de rechange?
— Non, mais le pot de fer.
— Rêverie, M. Tailland 1
«- Va toujours voir. Et d'ailleurs ta jument?
— Ah ! ma vieille servante I j'oubliais , vous avez raison. Elle vaut bien le voyage, à cause de son bon cœur et de notre ancienne amitié. Nous sommes presque du même âge, elle et moi. J'y vas; pourvu qu'il ne se soit pas encore moqué de moi là-dessus I G'était un vieux railleur! ^
— Va toujours, te dis-je ; pas de paresse I Je crois à ce pot de fer; j'y crois dur comme fer! comme on dit chez nous.
— Mais dites donc, M. Tailland, est-ce que ça a quelque valeur, ce chiffon de papier que vous avez barbouillé en vous amusant?
— G'est en bonne forme, je t'en réponds, et cela te rend peut-être propriétaire de cent mille francs.
— Moi ? Mais vous oubliez que si l'histoire est vraie, il y en a une moitié à M"*® de Blanchemont, et l'autre aux Bricolin?
— G'est une raison de plus pour courir. Tu as ac-
cepté cela dans ton cœur k charge de restitution. Va donc le chercher. Quand tu auras rendu ce service-lâ à M. Bricolin, c'est bien le diable s*il ne te donne pas sa fille.
— Sa fille! £st:<:e que je songe à sa fille? Estnre que sa fille peut songer à moi ? dit le meunier en rougissant.
— Bon, bon I la discrétion est une vertu, mais je vous ai vus danser ensemble tantôt, et je comprends bien pourquoi le père vous a séparés si brusquement.
— M. Tailland, ôtez-vous tout cela de l'esprit. Je pars, s'il y a un magot pour tout de bon, qu'en feraije? Ne faudra-t-il pas quelque déclaration à la justice?
— A quoi bon? Les formalités de la justice ont été inventées pour ceux qui n'ont pas de justice dans le cœur. A quoi servirait de déshonorer la mémoire de ce vieux drôle qui a réussi pendant quatre-vingts ans à passer pour un honnête homme? Tu n'as pas besoin non plus qu'on sache que tu n'es pas un voleur; on le sait de reste. Tu rendras l'argent, et tout sera dit.
— Mais si ce vieux a des parents?
— Il n'en a pas, et quand il en aurait, veux-tu les faire hériter de ce qui ne leur appartient pas?
— G'est vrai, je suis tout abruti de ce qui vient de se passer. Je vas monter à cheval.
— Ça ne sera pas commode de rapporter ce fameux pot de fer qui est si lourd , si lourd ! Les chemins sont-ils praticables par là-bas?
— Gertainement. D'ici l'on va à Transault, et puis au Lis-SaintrGeorge , et puis à Jeu. G'est tout chemin vicinal, fraîchement réparée
— En ce cas, prends ma voiture, Grand-Louis, et dépêche4oi.
— Eh bien, et vous?
— Je coucherai ici en t'altendant.
— Vous êtes un brave homme, le diable m'emporte! Et si les lits sont mauvais, vous qui êtes un peu délicat?
— Tant pis! une nuit est bientôt passée. D'ailleurs, nous ne pouvons pas laisser ta mère en tète à tête avec ce mort, c'est trop triste. Gar il faut que tu emmènes ton garçon de moulin. Quand on a de l'argent à porter, on n'est pas trop de deux. Tu trouveras des pistolets chargés dans les poches de mon cabriolet. Je ne voyage jamais sans ça , moi qui ai souvent des valeurs à transporter. Allons, en route ! Dis à la mère de me faire encore du thé. Nous causerons le plus tard possible, car ce mort m'ennuie. »
Ginq minutes après, Lémor et le meunier étaient, par une nuit noire, en route pour Jeu-les-Bois. Nous leur donnerons le temps d'y arriver, et nous reviendrons voir ce qui se passe à la ferme pendant qu'ils voyagent.
LE MEUNIER D'ANGIBAULT