‹ [ŒuvresChapitre 34 sur 64 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

M. Chodzko établit un parallèle entre Ferdauty et Kourroglou. Il ne met point en tulance la Taleur littéraire de ces deux poëtes : Tun écrivant une magniflque épopée en langue arabe , achevant son œuvre avec soin au milieu des délices d'une cour; Tautre improvisant au milieu des déserts, et dans un dialecte sauvage, des strophes énergiques, mais décousues et farouches comme sa vie, son caractère et ses compagnons d'armes. Cependant M. Chodzko s'étonne avec raison que le plus renonuné et le plus populaire des deux (dans une plus vaste étendue de pays, ou du moins chez des admirateurs plus passionnés et plus nombreux], le bandit-ménestrel Kourroglou, soit resté jusqu'à ce jour inconnu aux Européens. C'est après un séjour de onze ans dans ces contrées, après avoir interrogé et écoulé attentivement les rapsodes et les bardes qui passent leur vie à raconter et à chanter au peuple les exploits et les poésies de Kourroglou, qu'il est parvenu à écrire la vie épique, et à transcrire fidèlement les hymnes de ce héros barbare. Les versions les plus exactes, les récits les plus poétiques et les plus complets, il les a trouvés, dit-il, dans la dernière classe du peuple ; là où le souvenir fanatique et l'amour enthousiaste de cette nature de faits et de ce genre de poésie avaient dû nécessairement pénétrer et se graver davantage. La nouveauté d'un tel personnage, l'intérêt de ses aventures, et surtout la peinture énergique des mœurs et du caractère des tribus nomades dont Kourroglou est le type, et aux yeux desquelles il est un type idéal , ont paru assez importants aux orientalistes de Londres pour que le comité de VOrienlal Translalion-Fund de la Grande- Bretagne et de l'Irlande ait fait imprimer et publier, à ses frais, les aventures de Kourroglou. Cette épopée, jointe aux chants des peuples qui habitent les rives de la mèr Caspienne (chants populaires des Calmouks, des Tatars d'Astrakan, des Perso-Turks, des Turckmans , des Ghilanis, des highlanders Rudbars , des Taulishs et des Mazenderanis) , forment un beau volume sous ce titre : Specimem of ihe popular poetry ofPeriia, « As found in the adventures and improvisations of Kourroglou, the bandit ménestrel of northen Persia : and in the songs of the people inhabiting the shores of the Caspian sea. Orally coUected and translated with philological and historical notes , by Alexandere Chodzko, esq. »

Cette publication n'est pas en effet importante au seul point de vue de l'amusement et de l'intérêt épique : ce n'est pas seulement un héros de l'Arioste que la Perse nous révèle, c'est toute une histoire de mœurs, c'est tout un génie national que Kourroglou. C'est le nomade dans toute sa poésie plaisante et terrible, c'est le guerrier asiatique dans toute son exagération fanfaronne , c'est le brigand de la Perse

dans toute sa ruse, dans toute sa férocité et dans toute son audace. Kourroglou est cruel, ivrogne, glouton, libertin; c'est le plus grand pillard et le plus grand vantard que nous ayons jamais rencontré, même chez nous, oii ces qualités sont si fort répandues par le temps qui court. Il est entreprenant, vindicatif, insatiable de richesses et de plaisirs, fourbe, brutal et impitoyable dans la colère. Il n'en est pas moins l'idole de ses compagnons et de leur nombreuse postérité. Ces peccadilles ne le rendent que plus aimable. Les femmes en sont folles, et les enfants rêvent de lui, non comme d'un croquemitaine , mais comme d'un Tancrède ou d'un Roland. Tandis que le Rustem de Ferdausy est un vrai chevalier, fidèle à son prince ou prosterné devant son Dieu, Kourroglou ne connaît guère d'autre dieu que lui-même, et n'est fidèle qu'à son propre serment. A cet égard, il affiche une loyauté et une générosité qui ne sont point sans grandeur et sans danger, vu la mauvaise foi des ennemis qui le poursuivent. Une seule trahison déshonore sa vie; mais il la pleure amèrement, et le remords lui inspire le plus beau de ses chants de douleur. Un seul amour pénètre jusqu'au fond de son âme, et fait de lui un être sympathique par quelque endroit : c'est sa tendresse exaltée pour son fils adoptif Ayvaz , le Benjamin , le Renaud du poëme. Mais le véritable héros de la vie de Kourroglou, ce n'est point Kourroglou , ce n'€st pas le bel Ayvaz , ce n'est pas même le spirituel marmiton Hamza-Beg; ce n'est pas un homme, ce n'est pas une femme : c'est un cheval, c'est le divin Kyrat, près duquel les coursiersd' Achille et tous les palefrois renommés de la chevalerie ne sont que de pauvres poneys. Le poëme s'ouvre par la formation céleste de Kyrat, comme vous allez le voir, lecteur; car j'entreprends de vous raconter tout le poëme. Mais comme M. Chodzko l'a oraUmmt transcrit, je me permettrai d'abréger et de résumer la traduction de M. Chodzko. Quand je la citerai textuellement, j'aurai soin de l'indiquer.

Le poëme est divisé par chants , que M. Chodzko intitule : Entrevues , meeiingt en anglais; nujjlits en perso-turk que nous traduirons par rencùntret. Ce sont les rapsodies que l'haleine d'un Kùurroglo^ Kan peut faurnir en une séance à l'attention d'un auditoire. Les Kourroglou-Kans sont comme les Schah-Namah-Kans de Ferdausy, comme les Koran- Kans du prophète, des bardes de profession qui, en s'accompagnant de la guitare , récitent au peuple et aux amateurs les faits, gestes, maximes et improvisations de leur héros. « La mémoire de ces chanteurs , dit M. Chodzko , est vraiment incroyable ; à toute sonunation, ils récitent d'une seule haleine, et durant des heures entières, sans la moindre hésitation, à partir du vers qui leur est désigné par les auditeurs. )»

KOURROGLOU

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