‹ [ŒuvresChapitre 35 sur 64 · PREMIÈRE RENCONTRE (I · texte numérisé non relu

PREMIÈRE RENCONTRE (I

KoonrogloQ était an Turkoman de la tribu de Tuka; son rentable nom était Roushan, et celui de son père Hîna-Seiraf. Ce dernier était au service du sultan Ifurady gouverneur d'une des provinces duTurkestan, en qualité de chef des haras de ce prince.

Un jour que les cavales paissaient dans les prairies qui s'étendent le long du Jaïhoun (rOxus), un étalon forili de la surface des eaux, gagna la rive, courut vers la troupe des cavales, et, après s'être accouplé à deux d'entre elles, il se replongea dans le fleuve, où il disparut pour jamais. Cette étrange nouvelle ne fut pas plut^ rapportée à Mirza-Serraf , qu'il se rendit à la prairie , et ayant fait des marques distinctes aux deux juments désignées, il recommanda aux gardiens d*en avoir un soin particulier ; puis, de retour chez lui, il consigna sur ses livres les détails de l'apparition de rétalon, et enregistra la date précise de cet événement.

On sait qu'une jument donne toujours naissance à son poulain étant debout; quand le terme fut arrivé, Mrrxa-Serraf, qui était présenta leur naissance, reçut les jeunes poulains dans le pan de sa robe, afin qu'ils ne fassent point blessés par leur contact avec la terre.

D dirigea lui-même avec le plus grand soin leur première éducation pendant les deux années sui-

(Ij Ctt piMûcr chaol «si laloelleniMit Iradnil de raD(^Uis.

' vantes, et surveilla les progrès de leur croissance. Malheureusement leur mauvaise mine n'était pas propre à inspirer beaucoup d'espoir pour l'avenir. Ils paraissaient laids à la première vue, et leur robe épaisse semblait être de crin plus que de poil.

Un desdevoirsde la charge de Mirza*Serraf était de visiter, k tour de rôle , tous les haras confiés à ses soins, afin de mettre k part les meilleurs poulains pour les écuries du prince. Dans cette occasion, les deux poulains merveilleux furent au nombre de ceux qu'il choisit. Quand le prince vint en personne visiter ses écuries, il examina attentivement les chevaux amenés par Mirza-Serraf, et approuva lou$ ses choix, à l'exception des deux poulains en question.

Plus il les regardait, plus ils lui semblaient hideux. Il fit amener en sa présence le chef de ses haras, et s'adressant à lui d'une voix courroucée : « Vassal, lui dit-il, qu'est-ce que cela signifie? Me crois-tu donc dépourvu d'instruction ou d'intelligence, ou bien estu devenu si vieux que tu ne puisses plus distinguer un bon cheval d'un mauvais? Que prétends-tu en m'amenant ces deux misérables haquenées? »

Alors, transporté de rage, le prince ordonna que Mirza-Serraf eût les yeux crevés. Cette sentence fut immédiatement exécutée. Un fer rouge fut appliqué sur le globe des yeux de l'infortuné Mirza , qui fut ainsi privé pour jamais de la lumière. Aveugle et désolé, il fut reconduit dans sa maison. Son fils unique Roushan, jeune homme de dix-neuf ans, étudiait alors à l'une des écoles de la ville. Aussitôt qu'il eut

appris le châtiment infligé à son père, baigné de larmes, il accourat vers lai. « Ne pleure pas, mon fils, lui dit le vieillard, qui était un des plus habiles astrologues de son siècle ; j'ai examiné ton horoscope , et ma science infaillible m*a découvert que tu deviendrais un héros célèbre. Tu vengeras mes souffrances sur la personne de Finjuste tyran qui me les a infligées. Va à rinsUnt voir le prince , et parle-lui ainsi : a Seigneur, tu as Tait crever les yeux de mon père à cause d'un poulain. Sois miséricordieux , et fais-lui présent de l'animal; sans cela mon pauvre père, qui est vieux et aveugle, n'aura pas de cheval à monter pour se rendre à la distribution des aumônes qui se font dans ton palais. » Roushan fit ainsi qu'il lui avait été dit.

Le prince, dont la colère avait eu le temps de se calmer, accorda au jeune homme la permission d'entrer dans ses écuries , et de prendre celui des deux poulains condamnés qui lui plairait le mieux.

Roushan choisit celui qui était gris, parce que son père lui avait dit que la jument qui l'avait porté était d'une plus noble race que l'autre. De retour à la maison avec le don du prince, Roushan reçut de son père l'ordre de creuser un souterrain, a II nous servira d'écurie, lui dit celui-ci. Fais-y quarante stalles, et entre chaque stalle tu feras un réservoir pour l'eau. Par la combinaison d'un certain nombre de ressorts dont je t'enseignerai l'usage, l'orge et la paille seront distribuées en temps convenable à notre poulain, qui mangera sa ration sans l'assistance d'un palefrenier. L'eau lui arrivera de la même manière en temps convenable. Tu maçonneras soigneusement la porte et jusqu'aux moindres fentes de l'écurie; car il est indispensable que notre cheval demeure seul dorant quarante jours, et que ni l'œil de l'homme ni les rayons du soleil ne viennent le troubler dans sa solitude. 9

Les instructions du père furent exécutées par le fils avec la plus scrupuleuse fidélité. Le poulain fut introduit et enfermé dans sa nouvelle demeure. Il y avait déjà trente-huit jours qu'il y demeurait, caché à tous les regards, lorsqu'au trente-neuvième, la patience dé Roushan fut épuisée. Il s'approcha de l'écurie, et ayant fait un trou de la grandeur de l'oeil, il commença à regarder dans l'intérieur.

Le corps entier du poulain lui apparat brillant et resplendissant comme une lampe; mais la lumière qui en jaillissait s'affaiblit instantanément, et puis s'éteignit, comme par l'effet du simple regard de Roushan. 11 eut peur, et, refermant précipitamment la petite ouverture, il retourna vers son père, auquel il ne dit rien de ce qui était arrivé. Le lendemain, juste k l'heure où venait d'expirer le quarantième jour de la claustration du poulain, Mirza dit k son fils : « Le temps est accompli , allons chercher notre cheval et commençons k le dresser. » Ils furent ensemble

il récurie. L'aveugle commença à titer la robe de l'animal ; il promena sa main sur la tète et sur le cou, sur les jambes de devant et sur celles de derrière, comme s'il eût cherché quelque chose, et tout k coup il s'écria : c Qu'as-tu fait , malheureux enfant? U eût mieux valu pour moi que tu fusses mort dans ton berceau I Pas plus tard qu'hier tu as laissé la lumière tomber sur le poulain. — Tu as deviné juste , mon père ; mais comment as-tu fait pour découvrir cela? — Gomment j'ai fait? Ce cheval avait des plumes et des ailes qui ont été brisées par suite de ton imprudence. 9 A ces mots, lecœur de Roushan fui rempli d'amertume, et il tomba dans une profonde tristesse. Mirzâlai dit alors: «Ne perds pas courage; nul cheval vivant ne pourra jamais approcher de la poussière que soulèveront les pieds de ce coursier. »

Ayant dit ainsi, l'aveugle enseigna à son fils è seller le poulain avec une selle de feutre et lui prescrivit de le dresser de la manière suivante: « Tu le feras trotter pendant les quarante premières nuits sur les rochers et dans les plaines pierreuses, et pendant les quarante nuits suivantes, dans l'eau et les marécages. » Quand ceci fut accompli, Mirza-Serraf mit son cheval au galop, qu'il soutint admirablement, soit en avant, soit il reculons. L'éducation du noble animal ayant été ainsi complétée, il commença k s'occuper de celle de son fils. «Monte ton cheval, lui dit-il, fais-moi place derrière toi , et traversons l'Oxus. » Pendant qu'ils s'amusaient ainsi, le vieillard expérimenté initiait son fils à tous les stratagèmes de Kart de l'équitation et du métier des armes.

« C'est bien, dit-il un jour à Roushan, je suis content de toi...

Mais il nous reste encore une chose à fliire. Notre prince vient quelquefois chasser sur les bords de l'Oxus; c'est là que tu Tattendras. La première foif que tu le verras venir de ton c^té, revêts toutes les pièces de ton armure, et, monté sur ton cheval, va hardiment à la rencontre du tyran. Alors ta lui diras ces mots : « Prince Injuste et cruel , contemple le cheval à cause duquel tu as fait crever les yeux de mon père, regarde bien ce qu'il est devenu, et meurs d'envie. »

Roushan obéit fidèlement à Tordre de son père; la première fois qu'il aperçut le prince prenant le plaisir de la chasse sur les bords de l'Oxus, il revêtit sou armure et courut droit à lui. Le prince, émerveillé de la beauté peu commune du cheval, aussi bien que de la noble apparence du cavalier, dit ii son vizir : « Quel est ce jeune homme? » Roushan, invité à s'approcher du prince , ne manqua pas de lui répéter d'une voix ferme et menaçante le discours que son père lui avait enseigné, et il ajouta : < Prince stupide, tu te crois un bon connaisseur de chevaux. Écoute, ignorant, et apprends de moi quels sont les signes auxquels on reconnaît un cheval de noble

KOURROGLOU

race. » Cela dit » il improvisa le chant suivant :

hnproèisaiUm, — «Je viens, et je te dis : Écoute, 6 prince ! et apprends k quoi se fait reconnaître un noble cheval. Actif et alerte, vois si ses naseaux s'enflent et se distendent alternativement; si ses jambes, sèches et déliées, sont comme les jambes de la gazelle prête k commencer sa course. Ses hanches doivent ressembler à celles du chamois ; sa bouche délicate cède k la plus légère pression de la bride , comme la bouche d'un jeune chameau. Quand il mange , ses dents broient le grain comme la meule d'un moulin en mouvement, et il l'avale comme un loup affamé. Son dos rappelle celui du lièvre; sa crinière est douce et soyeuse ; son cou est élevé et majestueux comme celui du paon. Le meilleur temps pour le monter est entre sa quatrième et sa cinquième année. Sa tète est fine et petite comme celle du grand serpent chahmaur; ses yeux sont saillants comme deux pommes; ses dents semblent autant de diamants. La forme de sa bouche doit approcher de celle du chameau mâle; ses membres sont finement dessinés, et plutôt arrondis qu'allongés. Quand on le sort de l'écurie, il est joyeux et il se cabre. Ses yeux ressemblent à ceux de l'aigle , et il marche avec l'inquiète impatience d'un loup affamé. Son ventre et ses côtes remplissent exactement la sangle. Un jeune homme de tionne famille prête une oreille obéissante aux leçons de ses parents ; il aime son cheval et en prend le plus grand soin. Il sait par cœur la généalogie et la pureté de son sang. Il essaye souvent la vigueur des articulations de son genou; en un mot, il doit être ce qu'était Mirza-Serraf dans sa jeunesse. »

Dès que le prince eut entendu cette improvisation , il dit aux gens de sa suite : « C'est là le fils de Mirza- Serraf. Holà ! qu'il soit arrêté I »

Rooshan fut immédiatement entouré de tous côtés; mais, sans paraître s'en apercevoir, il parla ainsi au sultan Morad :

impnwÎMaliùn. — et Écoutez, mon prince; il me revient en mémoire quelques stances de vers agréables; permettex-moi de vous les réciter. » Le prince y consentit, et ordonna à ses gardes de ne pas toucher k Rooshan qu'il n'eût dit ses vers. Alors ce dernier commença rimprovisations suivante : c Mon prince a donné Tordre de me punir ; mais, par Allah ! je sais comment me défendre, je m'échapperai de ses mains. En vain m*olCrîraîs-tu tes richesses et tes faveurs comme on jette b pâture à l'aigle vorace et affamé, je les rejetterais toutes. »

Le prince l'interrompit et lui dit : « Cesse tes vaines tmvades; viens, et sers-moi fidèlement, autrement je te ferai mourir. »

Rooshan chanta alors ainsi :

*î) Celle «1 replie est habitaellemenl clianlée par les Turcs afant l'il» ft'élaacfiil lar reiin«Bii.

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