‹ [ŒuvresChapitre 38 sur 64 · C. SAMD.— TOIia VI · texte numérisé non relu

C. SAMD.— TOIia VI

tait que les restes de ce terrible souper lui suffiraient pour vivre une semaine et régaler encore ses voisines. Elle disait s'être rassasiée à la seule odeur des mets en les faisant cuire; mais quand elle vit la dévastation que son hôte portait dans l'édiGce, elle craignit d'aller se coucher à jeun, et plongea sa main décharnée.dans le bassin. Malheureusement un grain de riz lui causa un accès de toux durant lequel Kourroglou mit à sec le fond du plat ; et quand elle voulut ramasser ses nappes, elle s'aperçut avec effroi que la nappe de cuir avait disparu : « Qu'en as-tu fait, mon fils?

— Était-ce donc la nappe? dit Kourroglou; j'ai trouvé le dernier morceau un peu dur et amer. J'ai eu quelque peine à l'avaler. Pourquoi ne m'as-tu pas averti? — Hélas! pensa la vieille, mon hôte n'est autre que la famine personnifiée. Si sa faim recommence, il avalera mon pauvre corps. »

Kourroglou fit faire son lit en travers de la porte, ce qui effraya beaucoup la vieille. « De quoi finquiàes-tu? lui dit-il; situ veux sortir la nuit, je te permets de passer par-dessus mon lit et de me marcher sur le corps; je ne m'en apercevrai point, p

Couchée dans la même chambre, la vieille, pensant que son hôte avait de mauvais desseins, parce qu*il avait beaucoup numgé, ne put fermer l'œil : « Veilles-tu, mère? —Hélas! oui; je me demande si tu n'es pas Nazar-Djellaly. — Non. — Tu es donc Guriz-Oglou? — Erreur. — En ce cas, tu es Reyhan l'Arabe? — Encore moins. — Alors, tu es le chef des sept cent soixante et dix-sept, tu es Kourroglou !

— Tu l'as dit. Je viens ici pour enlever la princesse Nighara. »

La langue de la vieille te roidii dans sa bouche. « Allons, n'aie pas peur, vieille carcasse. — Gomment serais-je rassurée? Quand un enfant crie, sa mère lui dit pour le faire taire : «Tais-toi, ou le loup viendra te manger ; » et l'enfant crie encore. La mère dit : «c Voici le léopard; l'enfant crie plus fort. La mère dit alors : « Voici Kourroglou qui va l'emporter ; » l'enfant se tait et cache sa figure dans l'oreiller. »

Kourroglou jure par le plus. pur esprit du Créateur du ciel et de la terre qu'il la traitera comme sa propre mèi% si elle ne le trahit pas ; mais que, dans le cas contraire, fût-elle assise dans le septième ciel, . il lui jetterait un nœud coulant pouf l'en arracher : et quand même elle se changerait en djin pour se cacher aux entrailles de la terre, il l'en retirerait avec des pincettes pour la mettre en pièces.

Dès le matin, Kourroglou va au bazar et y achète . un habit blanc pareil à celui que portent les mollahs, puis une cornaline sur laquelle il fait graver le chiffre du sultan. Enfin il fait l'emplette d'uue excellente guitare dont le manche se dévisse et se relire à volonté. Il met le cachet et l'instrument ainsi démonté dans sa poche, et, muni de ces moyens de séduction,

SO

il aborde un fakir et le prie de Tenir rédler à sa mère monrante quelques versets du Coran. Quand il l'a amené chez la vieille, il lui ordonne d'écrire, sous sa dictée, une lettrede passe moyennant laquelle il se pré^ sentera comme un mollah, un c^tnifA, c'est-à-dire un pèlerin de la Mecque, un saint homme envoyé par le sultan à sa fille, et franchira les portes du palais. Le fakir, qui croit Kourroglou incapable délire l'écriture, le trompe, et écrit à la princesse au nom du sultan, que ce faux chavush est le plus grand coquin de la terre, et qu'il lui recommande de loi faire donner le fouet. Kourroglou, qui lit par^-dessus l'épaule du secrétaire infidèle, l'étrangle à demi, le réduit à l'obéissance, scelle la lettre avec le cachet contrefait du sultan, et pour mieux s'assurer de la discrétion du fakir, lui donne un tel coup sur la tète, qu'elle s'aplatit comme un livre qui se ferme. Il le pousse ensuite dans un coin de la chambre, donne un coup de pied au mur qui s'écroule, et ensevelit le cadavre sous ses ruines. On ne peut pas mieux expédier une affaire; mais le récit en est fort long et fort curieux, à cause des sentences et des formes du dialogue, mêlé toujours de plaisanteries et de férocité.

La vieille criait et se frappait la poitrine. « Jamais le sang innocent n'avait été répandu dans ma maison, et tu l'as souillée I — Veux-tu donc que je te tue aussi, infidèle Sunnite? lui répond Kourroglou, et que je fasse tomberlerestedece mur sur ton corps flétri?»

Kourroglou se revêt du costume blanc des mollahs, entoure sa tète de plusieurs aunes de linge blanc, cache sa guitare dans sa poche, son poignard dans son sein; et, le rosaire dans une main, le bâton de voyage dans Tautre, il franchit, grâce à la feinte lettre et au sceau apocryphe du sultan, les portes sacrées du palais. « De cette manière, dil le rapsode avec un mélange de sympathie et d'indignation, il ftit permis à ce larron des larrons d'entrer dans le harem... à cet homme capable de couper le sein d'une mère nourrissant son enfant. »

Ayant franchi les portes des sept murailles, il ar* rive aux jardins fleuris de la princesse. Il y avait quatre bassins d'eau courante et des fontaines qui s'élançaient en jets. Kourroglou plia son manteau en quatre, et s'assit dessus au bord d'une^des pièces d'eau, le rosaire à la main, les yeux à demi fermés, comme un vrai Rominagrobis, ce qui ne l'empêchait pas de voir distinctement, dans un kiosque ouvert, la belle Nighara buvant du vtn avec plusieurs belles filles de sa suite.

Une d'elles vint au bord du bassin pour chercher de l'eau , quoiqu'il ne paraisse pas que Nighara ait eu l'habitude d'en mettre beaucoup dans son vin. «Homme, qui es-tu? dit la suivante effrayée.-» Homme I s'écrie Kourroglou, quel nom est-ce là? Na peux-tu, fille impure, me saluer du nom de Haji? et la princesse Nighara ne peut-elle se donner la peine

de chausser sa pantonfle à demi pour venir au-devant du royal chavoush Roushan , envoyé ici de la Mecque par le sultan Miirad? »

Toute personne qui apporte une bonne nouvelle a droit à une récompense immédiate. Un kan , en pa« reille circonstance, détache ordinairement sa riche ceinture , et la présente au messager. La suivante de Nighara court au kiosque «t commence par s'emp^ rer du châle et des Injoux de la princesse qui étaient posés sur le lapis. « Es-tu ivre? dit la princesse étonnée d'une pareille audace. — Cest toi-même qui es ivre, répond l'autre sans se déconcerter. Ce que je prends m'appartient; j'apporte la nouvelle qu'un saint homme est arrivé de la Mecque avec un message pour toi. Un feu dsivin hriUs dans ses yeuXy et son visage en renvoyé Us rayons vers le #oM.

— Levons-nous , mes filles , dit la princesse. J'ai lu dans les traditions sacrées que ceux qm vont audevant d'un pèlerin de la Mecque sont préservés d'être brûlés par la flamme de l'enfer, si la poussière des sabots de son dieval tombe seulement sor eux.»

Pendant ce temps, Kourroglou avait ôlé sa robe et son turban de pèlerin ; il avait mis son bonnet sur l'oreille , à la façon des dandys kajjeres, rajusté les pUs de son bel habit vert-olWe , et noué gracieusement le cachemire qui lui servait de ceinture , et qui laissait voir le manche de son poignard, couvert de gros diamants. Quand la vertueuse princesse vit le saint homme transformé en un superbe brigand à grandes moustaches, elle conunença , non par s'enftiir, mais par faire attacher les piede de la suivante qui s'était ainsi trompée, et sous prétexte qu'elle avait dû recevoir quelque baiser de cet imposteur, elle lui fit appliquer une vigoureuse bastonnade sur les talons; puis s'approchani de Kourroglou, qui essayait de justifier la suivante en se déclarant un amoureux sans atffenl, incapable de séduire personne par des présents, elle lui donna un grand coup de pied dans la poitrine. « Princesse, dirent les suivantes, c'est une pitié de te voir ainsi profiiner ton joli pied contre la poitrine non lavée de ce misérable.

— Taises-vous, sottes filles, dit le bandit sans sedéconcerter ; vous ne savei pas que mon sein est plus précieux que le talon de votre maltresse. »

Alors il prit sa guitare et improvisa :

« Je respire de ton jardin le parfom de la jacinthe et de la violette. Gomme elle tu fleuris dans la solitude. Tu es une flèche au fond de mon cœur, w

Nighara était indignée. Kourroglou chanta encore :

« Tu es le fruit le plus frais dans les jardins du printemps; tu es le coing embaumé et la grenade vermeille, etc. »

Au lieu de a'adoucir à de tels compliments , la farouche Nighara feit un signe à ses fenmies, et aussitôt une grêle de coups tombe sur l'audadeux.c Dieu

KOURROGLOU

feus présenre , s^écrie en cet endroit le ra|»sode , de tomber sons les ongles d'une femme irritée ! »

En on instant les tètements de Koarroglon volèlent en pièces. « Princesse, dit-^l, si tu n'as pitié de noiy montre an moins quel<[iie merci envers ces pnufres filles. Leurs mains deviendront calleuses à fbm de me battre. » La princesse dit à ses suivmtes : « Allons prendre un peu de vin pour nous donner des forces, afin que nous puissions battre encore cet imposteur. » Mais en retournant vers son kiotqac, elle regarda en arrière , remarqua les traits de KoofTûglou et le trouva beau. Âussit6l il oublia la coissoD des coups d'ongle et des coups de verges, repris sa guitare et chanta :

« O Nighara aux yeux de gaselle, verrai-je ton sein se dianger en pierre ? Tu m'as renversé sur le visage. Puissent tes yeux être remplis de larmes! »

ffighara, qui ne pouvait détacher ses yeux de ce mâle visage, se fait apporter du vio.

% Fais remplir ton gobelet de mon sang» et boi$-le , » lui chante encore Kourroglou.

En Toyant boire du vin, Kourroglou, qui n'en avait pas goûté depuis son départ de Ghamly-Bill , oubliait toutefois son désespoir amoureux « pour se lécher les lèvres. » Nighara, émue de pitié, lui fit apporter un bassin de baume mumioA, en disant : « Je ne désire pas ta mort; bois et va-t'en. »

Kourroglou goûta le baume, fit la grimace , et demanda du vin. « Ah 1 saint homme, tu bois la liqueur défendue par le prophète , dit la princesse irritée dé nouveau; eh bien I nous t'en donnerons ; mais tu danseras pour nous divertir; après quoi nous te battrons eneore et te jetterons dehors. » Nighara disparaît, et revient avec ses femmes qui apportent des tapis, des vins et des mets divers. On étend les tapis sur le gaion, on sert le festin au bord de la fontaine. La démarche de la princesse était pleine d'agrément et de grâces, et malgré sa fureur, elle avait arrangé on plutôt dérangé sa toilette pour être plus séduisante. Kourroglou chanta :

« 0 Aghas, mes frères! Nighara est venue! Des larmes de joie coulent de mes yeux. L'Arménien aime sa croix, bien que son prophète ait souffert sur la croix I Voyez comme elle a orné ses cheveux noirs, auxquels elle a permis de tomber sur son cou délicat! Elle est venue!»

c Elle est venue pour m'apprendre la beauté. Nigiiara est venue pour tuer Kourroglou : elle est vcnnel »

La princesse le regardait toujours; mais, comme les femmes de chex nous, elle se montrait toujours plus cruelle pour se faire aimer davantage ; seulement, $e% iaçons d'agir étaient un peu plus énergiques. Elle le fit battre de nouveau, et cette fois si que Kourroglou , vaincu par la souf-

france, H rfHdail par terre. Ne faut-il pas s'étonner ici de voir ce héros, dont la force fabuleuse détruisait des l^ons et se frayait un passage au milieu des armées, pousser la douceur et la soumission envers le beau sexe jusqu'à se laisser mettre en lambeaux, ni plus ni moins que n'eût fait don Quichotte, le modèle de la chevalerie ? Cet ensemble de force et de tendresse caractérise Kourroglou d'un bout à l'autre du poëme. Enfin, n'en pouvant plus supporter davantage, mais ne voulant pas lever la main sur des femmes, il se jette dans la pièce d'eau, la traverse à la nage, en élevant sa guitare au-dessus de sa tète , et gagnant le milieu , où l'eau jaillissait d'un pilier de marbre, il s'assit en cet endroit.

Les femmes commencèrent à lui jeter des pierres. « 0 Belly-Ahmed I tu m'as trompé , pensait Kourroglou. Elle ne m'a jamais aimé. »

Alors il se mit à chanter, et là, vraiment, il lui dit de si belles choses, que son sein commence à palpiter, et qu'elle l'écoute avec un plaisir toujours croissant :

« Le soleil est levé sur la colline de l'Orient. Elle est le jardin des fleurs. Les roses ouvrent leurs boutons sur ses joues. Que nul ennemi n'ose regarder dans le jardin de l'amant I... 0 Nighara! celui qui touchera ta ceinture une fois seulement deviendra immortel. »

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