AND. — TOME VI
ImpromsatUm, — « Les roses du jardin sont en pleine floraison ; les rossignols amoureux chantent; les vallées de Ghamly-Bill sont obscurcies par de nombreuses tentes (â). G'est là qu'est ma demeure. 0 fils du boucher l... »
Ici Kourroglou s'arrêta et se dit : « Si je terminais cette chanson par le nom de Kourroglou, le pauvre enfant mourrait de frayeur, restons encore berger un peu de temps. Il chanta l'improvisation suivante :
Improvitatùm, — « Dois-je le confesser? Non, je suis berger. La vie des êtres créés doit avoir une fin. Quand je tire de l'arc, ma flèche traverse le roc,ô fils du boucher! »
Gomme il disait ces mots, le père d'Ayvaz, Mir- Ibrahim, entra dans la chambre avec l'argent destiné à l'achat des moutons et dit : a Lève-toi, Roushan- Beg, et allons où est le troupeau, afin de terminer notre marché. »
Kourroglou, voyant qu'Ayvaz ne bougeait pas, dit : a Mir-lbrahim, l'enfant ne viendra-t-il pas avec nous? — Il faut qu'il reste à la maison; le pacha lui a défendu de quitter la ville ainsi que je te l'ai dit. — N'as-tu pas honte d'avoir peur du cadavre de Kourroglou? Vous croyez le premier diseur de bonne aventure , pourquoi ne me croiriez-vous pas? Je te répète que Kourroglou est mort depuis plus d'un mois. Maintenant, sois franc! ce n'est pas Kourroglou que tu crains; mais tu as peur que je te force à être reconnaissant , quand j'aurai fait don à Ayvaz de trente moutons.»
Lorsque le boucher eut entendu qu'il s'agissait encore d'un présent de trente moutons, il perdit la tête. Il donna à Ayvaz un vigoureux soufflet sur la face, et s'écria : « Lève-toi, niais, et fais un grand salut à Roushan-Beg! c'est un homme libéral, c'est un grand homme, et sa parole est une parole.» Ayvaz, qui était excité par le vin qu'il avait bu, non moins que tout ce qu'il venait de voir et d'entendre , sentit un frisson de terreur dans tout son corps , et il pensa dans son cœur : a Get homme doit être Kourroglou lui-même ou quelqu'un de sa bande. » Il prit sa guitare et dit : « Père, laisse-moi chanter une chanson et je vous accompagnerai ensuite. »
Improvisation, — « Père, ne confonds pas mon entendement! un homme comme lui ne peut être un berger. Tu n'as qu'un fils, songes-y! Ne l'emmène pas. Un berger ne doit pas avoir cet air-là. J'ai comparé ses paroles avec ses actions; c'est un fou étrange. Son amitié et sa» haine ne durent qu'un moment. Ge doit être Kourroglou lui-même ou Daly- Hassan : cet homme ne reesemble certainement pas à un berger, »
Kourroglou, entendant cela, sortit et pensa : « Get enfant est pénétrant, c'est le fils qu'il me fallait. » Ayvaz continuait ainsi :
ImprovisatUm, — « Père, ses marchands trafiquent
KOURROGLOU
daos les quatre parties du monde. Mille serviteurs des deux sexes vivent à ses dépens. Il n'aime aucun compte, mais distribue libéralement ses dons par cinq et par quinze. Crois-moi , un berger n'a pas cet air-là. »
Mir-Ibi^himdit : «Que faut-il faire, mon fils? Gomment aurons-nous les neuf cents moutons? » Ayvaz continua et chanta :
improvisation. -— a Renvoyez*le; envoyez-le où nul œil ne pourra le voir. Que pas un hôte , pas un voisin ne s'aperçoive de sa venue. Qu'on ne le voie pas même dans le sommeil! un homme de cette apparence ne peut être, croyez-moi , ne peut être un tierger. Le nom d' Ayvaz est attaché à cette chanson. Un signe, en forme de croix, a déjà été brûlé sur ma poitrine. Je sais, entendez bien, ce qui va tomber sur ma tète.
« Père, Ayvaz ne sera pas ton fils plus longtemps! »
Kourroglou, voyant qu'Ayvaz avait deviné ce qu'il était, se pencha doucement vers lui, et lui dit à l'oreille :
« Méchant enfant! pourquoi ne veux-tu pas venir avec moi voir le troupeau? Je te montrerai quatre belles cages attachées au dos d'un jeune âne; chacune d'elles contient quantité d'alouettes , de cailles, de perdrix aux jambes rouges , de rossignols , et une foule d'oiseaux chanteurs. Aussitôt que nous serons arrivés, je t'en ferai présent, ainsi que des quatre cages. Tu les pendras dans ta boutique, où ils chanteront et gazouilleront sans fin , et tandis que tu écouteras leur ramage, tu seras réjoui. »
Ayvaz alors pleura et dit : « Je ne puis m'en défen* dre, viens, père, allons. — Oui, allons, mon enfant, notre ami Roushan-fieg empêchera bien que tu sois arrêté aux portes de la ville. Nous allons aussi prendre un esclave avec nous. »
Ainsi, après avoir pris l'argent pour payer les moutons, Ayvaz, Kourroglou, Mir-Ibrahim et l'esclave se mirent en route. A un fersakh de distance d'Orfah, ils arrivèrent à la montagne dont il a été parlé, sur laquelle le berger faisait paître ses moutons. Quand le boucher aperçut de loin le troupeau, il fut réjoui dans son cœur et dit : « Est-ce là ton troupeau , Roushan-Beg? — Ce l'est. — Commençons donc notre marché. Nous conviendrons d'abord de prix et nous examinerons ensuite combien il y a de moutons gras et en bon état; combien de maigres et d'estropiés — Qu'il en soit ainsi ! Fais comme il te plaira. — Combien as-tu de moutons?— Je t'ai dit ce matin que j'en avais neuf cents! — Combien de maigres et combien de gras? — Je n'ai jamais de bétail maigre, mâle ou femelle; tous mes moutons sont gras et en bon état.
(I) Hoarir àên» Ion jeaoe âge « djevan Hwry «Aavt , » €t aaMi • Merghi lu » « sur ta mort » sont deux étrange* txpreniont de
Aucun d'eux n'a plus de deux ans, et les brebis n'ont pas encore agnelé. — Bien , as-tu acheté ces moutons ou les as-tu élevés? — Un menteur est pire qu'un chien, et je te dirai la vérité : j'en ai acheté la moitié, et j'ai élevé moi-même l'autre moitié. — Combien veux-tu les vendre la pièce? — Je veux les vendre en bloc. — A quel prix? — Maudit soit celui qui ment. Je te dirai la simple vérité. Je les ai achetés cinq piastres chaque, et tu les auras pour six. Il faut bien que j'aie au moins une piastre de profit dans le marché. Je ne désire pas en avoir davantage avec toi. »
Pendant qu'ils marchandaient ainsi, l'oreille d' Ayvaz suivait chaque parole qu'ils prononçaient II dit tout bas à son père : « Je lui ai fait boire du vin , il ne sait pas ce qu'il dit. On ne peut pas acheter un mouton moins de cinq tumans. Comptez l'argent sans délai, père, et lorsqu'il l'aura reçu, il ne pourra plus se rétracter, quand même il recouvrerait la raison. »
Mir-lbrahim ouvrit le sac où était l'argent, qu'il compta et versa ensuite dans le pan de la robe de Kourroglou. Ce dernier , voyant que plus de la moitié était déjà payée et que le compte avançait rapidement, dit dans son cœur : a Comment me débarrasserai-je de ce fripon de Turc ?» 11 possédait une force de poignet si extraordinaire , qu'il pouvait serrer entre ses doigts une pièce de monnaie assez fort pour en effacer l'empreinte. Ayant ainsi effacé une piastre, il la jeta avec colère devant le boucher et s'écria : « Ceci est de la fausse monnaie. » Mais la rusen*avait pas échappé à l'œil perçant d'Ayvaz qui dit : « Roushan-Beg, nous ne sommes pas riches; nous avons emprunté la moitié de cet argent : pourquoi l'altèrestu méchamment? » Kourroglou répliqua : a Ayvaz, mon enfant! je n'ai ni marteau ni enclume avec moi. Les coquins d'ouvriers de la monnaie ont oublié de frapper les chiffres du sultan sur la piastre; et il faudra que je perde dessus. » En disant ces mots, il se leva, jeta tout l'argent par terre, et dit d'une voix irritée : Il y a cent bouchers dans Orfah ; je leur vendrai une portion des moutons , et je vous vendrai l'autre, m Et il s'éloigna. Les prières du boucher furent inutiles, et Kourroglou était sur le point de partir, lorsque Mir-lbrahim, au désespoir, dit à son fils : tt Puisses-tu mourir jeune (i), Ayvaz; va, cours après lui, et prie-le de venir terminer le marché; peutêtre t'écoutera-t-il. »
Ayvaz eut rejoint Kourroglou en un moment, et, le prenant par les mains, il le supplia, en disant : « Je t'en conjure, mon oncle, ne sois pas fâché, et reviens. » Kourroglou, faisant semblant de s'adoucir, revint, et s'assit à sa première place. Quand l'argent fut tout compté, on s'aperçut qu'il manquait encore trente tumans. Le boucher dit : « Roushan-Beg, laisse le
lendreiM emplojéet par les Perses quand iU veolent oblenir oiic fafCttr de qaelqu*un oo le flaUer.
bergier amener ïd les montons , nous les conduirons à b ville, où je kiî payerai le reste de la somme. Tu dormiras dans ma maison, et tu partiras demain matin. » Koorroglou répliqua : c Je n'irai pas à Orfah, ear j*ai enlendn dire que ceux qui y passent la nuit arec de Fargent sont assassinés. Il faut que tu me payes ici même. — Je ne suis pas un voleur, Rousfaan-Beg; cependant je ferai comme tu l'ordonnes. Reste ici avec Ayvai; et toi, mon enfant, sois gai et amuse notre oôele par ta conversation , pendant que je courrai à la ville chercher le reste de l'argent. »
Ainsi le boucher sans cervelle laissa son fils entre les mains de Kourroglou, et, enfourchant sa maigre rosse, il partit pour Orfah.
iLoarroglon, sous prétexte d'aller chercher les quatre cages qu'il avait promises à Âyvaz, laissa ce deniier avec l'esdave , tandis qu'il retournait vers le berger. Il reprit scm armure, aimi que ses dt^r-^fp! anmes* Alors il demanda au berger : « Où est mon cheval? — Oh! puisse ta maison tomber en ruine! Ton cheval est aussi fou qne toi-même, h l'ai attaché par les quatre jambes dans ce ravin, et ne puis te dire s'il est mort ou vivant. » Kourroglou lui dit : « Misérable I je souillerai le tombeau de ton père ! Tu as fait du mal k mon cheval, fils de chien! » Et il courut sans délai vers le ravin, où il vit son Kyrat attaché d'one telle façon, qu'il ne pouvait bouger. Il détacha lea liens de son cheval, le sella, serra la sangle, puis, l'ajanl embrassé sur les deux yeux, il monta dessus et galopa vers Ayvaz. Il prit d'abord le sac de piastres, qu'il attacha derrière la selle avec des courroies, a Allôos maintenant, mon Ayvaz, monte avec moi sur ce cheval et partons! — Guerrier, tu te moques de moi ; mon onde Roushan sera bientôt ici , et tu seras démonté par un seul coup de sa massue. — Frotte tes yeox, Ayvaz, et regarde; ne reconnais-tu pas ton oncle? » Ayvaz l'examina attentivement. « Oui, c'est Ifô, dit-fl, c'est Rousban-Bcg lui-même; seulement son habit n'est pas le même. »
11 eonmiença à pleurer , ^et s'écria : « 0 ma mère ! ô BM» père I où êtes-vous?» Ses larmes et ses prières loi servkentpeu. Kourroglou l'enleva sur sa selle, le plaça derrière lui, et ayant lié un châle autour de son corps et de celui d'Ay vaz , il assujettit ce dernier à sa oeiatnre. Ensuite il donna un coup d'éperon à son cheval, le fouetta, et emporta sa proie. Le crédule esclave da boucher pensait que tout cela n'était qu'un jea. Cependant il courut après et lui cria : « Trêve à ce jeu, trêve à cette plaisanterie! » A la fin il se fâcha, sortis on poignard du fourreau , et l'élevant devant KoiimgloQ,il dit : «Laissez l'enfant, on je vous passe ce 1er à travers le corps. « Kourroglou dit : a Voyez ce reptile I D faut que je montre quelque merci envers
(I) JJM» 9tu§ VU U ehamêom? « Nont Urutur Mi? ïïe! w CMita pcTM bien eoono , et deveoa naintenant on prorerbe.
lui. » Alors il lança sa massue après lui, et le crâne de l'esclave fut écrasé comme la tête d'un pavot.
Le berger, qui vit ce meurtre, devint soucieux; et, tremblant de frayeur, il commença à réciter les prières des mourants. Kourroglou lui ordonna d'approcher et d'ouvrir ses oreilles. Alors il délia sa bourse, en fit tomber bon nombre de piastres , et lui demanda (i) : « Berger , as-tu vu un chameau? » Le berger répliqua : «Je n'ai pas même vu un mouton.» Kt>urroglou dit : « Berger, tu vas conduire à l'instant ce troupeau à la ville; pendant ce temps j'enlèverai Ayvaz. » Ainsi le berger conduisit son troupeau à Orfah, tandis que Kourroglou emmenait Ayvaz à Ghamly-Bill. L'enfant désolé criait douloureusement: « Malheur à moi! je laisse ma tante derrière moi; j'abandonne la femme de mon oncle; malheur à eux, malheur à moi ! » Ses yeux étaient rouges et enflés comme des pommes. Kourroglou fit l'improvisation suivante:
Impromsation, — « Je te dis, Ayvaz, il ne faut pas pleurer. Ne tourmente pas mon cœur de tes regrets, ne crie pas, ne te lamente point, Ayvaz ! »
Ge dernier, en réponse, fit l'improvisation suivante :
Jifiprooisalton. — « Tu dis qu'il ne faut pas pleurer ! Gomment puis-je retenir mes larmes , 6 Kourroglou? Tu me dis de ne pas te tourmenter de mes chagrins; comment puis-je m'empêcher d'être triste? »
Alors Kourroglou chanta :
Improvisation. — « Je revenais des champs, je revenais des déserts, et je demandais aux bergers s'ils ne t'avaient pas vu. Je t'ai séparé de ton vieux père; Ayvaz ne pleure pas. »
Ayvaz chanta ainsi :
In^rovisaiion. — « Tu as rempli les sacs avec l'argent; tu as déchiré le fond de mon cœur; tu as courbé sous le chagrin le dos de mon père. Gomment puis-je m'empêcher de pleurer? ô Kourroglou I »
Kourroglou chanta :
Improvisation. — « Ne suis-je pas beg, ne suis-je pas kan ? Ne serai-je pas pour toi un père, un tendre parent? Ne crie pas , ne pleure pas, Ayvaz. »
Ayvaz chanta alors :
Improvisation. — « Mes fleurs , je vous ai laissées dans le jardin! J'ai laissé derrière moi des beautés dont la ceinture mérite d'être embrassée, j'ai laissé derrière moi mon nom et ma famille! Gomment puis-je retenir mes larmes? 6 Kourroglou ! ^
Kourroglou chanta :
Improvisation. — « Plus de larmes, je t'en conjure, ou tu me feras pleurer moi-même comme un enfant ou une vieille femme. Tu deviendras un guerrier, tu seras la gloire et l'orgueil de Kourroglou. Ne pleure plus. »
Ayvaz dit : « J'ai ouï dire que tu étais un guerrier ; tu dois alors me traiter comme il convient à un
KOURROGLOD.
guerrier. Je ne puis dire si tu es un homme brave ou un vilain. Ck>mment puis-je donc m'empècher de pleurer ? »
Kourroglou lui promit d'en faire son fils, de le faire vivre dans Tabondance et de faire de lui un guerrier, et ils continuèrent leur voyage à Ghamly- Bill.
Pendant ce temps, Mir-Ibrahim le boucher arrive chez lui pour chercher l'argent, et dit à sa femme : « J'ai rencontré aujourd'hui un berger qui est un grand niais. J'étais à court de quelques tumans pour payer les moutons, et je lui ai laissé Ayvaz en 6tage. Va, et tâche de trouver l'argent promptement. » Sa femme court chez quelques parenls et amis; et, ayant obtenu la somme nécessaire, elle l'apporta au boucher. Celui-ci remonla à la hâte sur sa chétive rosse, et retourna vite au troupeau. Mais à peine avait-il passé la porte, qu'il vit le berger entrant dans la ville avec ce même troupeau. « Berger, lu es un fripon, un voleur 1 De quel droit amènes-tu mes moutons à la ville? Je les ai achetés, je les ai payés. » Le berger dit : « Je ne te comprends pas. » Mir-Ibrahim demanda : « Quoi l n'es-iu pas le berger de Roushan- Beg? — Tu rêves comme si tu avais la fièvre. Je ne sais pas qui tu es, et ne puis dire non plus quel est celui que tu nommes Roushan-Beg. — Misérable 1 ne m'avez-vous pas vendu ces moutons , il n'y a qu'un instant? n'avez-vous pas pris l'argent? — Arrière avec ton mensonge I^es brebis sont la propriété de Reyhan l'Arabe, et je les amène en ville pour les traire. Les brebis que l'on trait dans la place du marché se vendent un meilleur prix. »
A ces mots, le boucher sentit une sueur froide lui venir à la peau. Il descendit pour tâter les mamelles des brebis, et s'aperçut qu'elles avaient toutes du lait. Q dit : « Ce hâbleur, Roushan-Beg, me disait, en me vendant son troupeau , qu'il ne s'y trouvait que des mâles ou des brebis qui n'avaient jamais porté. Sanè aucun doute, c'était Kourroglou qui, après m'avoir trompé, doit avoir emmené Ayvaz avec lui. N'as*tu pas vu deux jeunes garçons sur la montagne? » Le berger dit : « Oui, j'ai vu deux jeunes garçons jouant et luttant ensemble sur la montagne. »
Mir-Ibrahim remonla sur sa rosse en grande hâte, et courut au galop; il ne trouva sur la montagne que le cadavre de son esclave. Sa langue resta clouée à son palais; il conunença à frapper ses tempes si violemment qu'il tomba de cheval. Dans son désespoir, il se jeta sur la terre ; et, répandant de la poussière sur sa tête, il s'écria : « Malheur à moil il m'a enlevé mon fils. »
Mir-lbrahim fut trouvé dans cet état déplorable par
(1) Cenl-A-dire : To in*aii trompe et déshonoré.
(IQ TerbotioM, Je toornerai aotoor de ta tête ; expreatioD prise d^one eootame orientale. Quand on malheor mcoace qoelqo^on , afin de le préTenir, on fait tourner un mouton noir trois fois
Reyhan l'Arabe. Ce dernier était un riche seigneur qui se rendait au delà des montagnes pour chasser, accompagné de cent soixante cavaliers. Quand il se fut approché et qu'il eut examiné les choses, il reconnut son beau -frère dans l'homme ainsi désolé : « Quoil est-ce vous, Mir-lbrahim? Pourquoi ces larmes, et que signifie ce désespoir? » Le pauvre père, que la douleur privait de la parole, put seulement prononcer ces mots : «11 l'a emmené... il l'a emmené I...» Reyhan l'Arabe demanda en colère : « Fils d'un père brûlé, qui, et par qui enlevé? » Une demi-heure se passa avant que Mir-lbrahim eut recouvré ses sens, et il dit : « Je l'ai vendu à Kourroglou; il l'a enlevé, il s'est enfui. — Parle clairement. Si tu lui as vendu quelque chose, il avait droit de prendre sa propriété.» Ce ne fut qu'après de nombreuses questions que Reyhan l'Arabe dit , dans son cœur : « Kourroglou, tu es un misérable , tu as passé ta main (1) crasseuse sur ma tête, et enlevé le gibier de mes réserves. » Il appela ses cavaliers, et dit : « Enfants , je vais courir après lui; suivez-moi. » Alors ils galopèrent à la poursuite de Kourroglou, guidés par les traces des pas de son cheval.
Reyhan l'Arabe était monté sur une jument. Kourroglou continuait à marcher sans être averti de rien, quand il vit Kyrat secouer ses oreilles. C'était un signe certain de la présence de la jument, k environ un mille de distance. Kourroglou dit, dans son cœur: « Mon Kyrat doit sentir la jument de Reyhan l'Arabe. Celui-ci a sans doute tout appris, et me poursuit maintenant. » Il regarda le ciel et vit quelques oies sauvages passer au-dessus de sa tête. Kourroglou pensa : « Je vais décocher une flèche an guide de la bande : si l'oiseau tombe, je serai vainqueur; mais si la flèche revient seule, Ayvaz ne sera. pas à moi. » Il prit une flèche de son carquois, et, après l'avoir placée sur son arc, il l'envoya dans l'air. En très-peu de temps, l'oie descendit, et vint tomber aux pieds de son cheval.
Kourroglou se sentit très-heureux; il arracha une couple des plus belles plumes de l'oie, et, ôtant le bonnet d' Ayvaz, les attacha, en guise de plumet, à sa calotte. Ayvaz dit : « Tu as fait des trous , avec ces plumes, dans ma calotte ; j'ai une belle nièce qui m'en fera une neuve. — 0 mon filsl répliqua Kourroglou, aussi longtemps que tu demeureras dans ma maison, tes habits seront d'or et de soie. » En entendant cela, Ayvaz pleura amèrement. Kourroglou, pour le consoler, improvisa la chanson suivante :
Improvisation, — « Que ta tête semble belle avec cette plume I c'est comme la tête d'une grue mâle. Je la garderai (2), je veillerai soigneusement sur elle.
autour de loi , el on en fait ensuite présent au paoTres, ou bien on le fait perdre. Quand le schah de Perso risile un filage , les paynans Tont au-devant , baisent le pan de sa robe on son éperon ; ils demaudeul comme la plus grande faveur la permission de tour-
KOURROGLOU
Je t'ai cherché dans le ciel et je l'ai trouvé sur la terre. Ne pleure pas, ma jeune grue. La ligne arquée de tes sourcils a été dessinée par la plume du Tout- Poissant. Tu es juste en âge, tu as quinze an», 6 jeane garçon I A tous ces ornements un seul manque encore : c'est celui des exploits chevaleresques. Tu seras le modèle d'un guerrier. Je couvrirai ta télé d'une calotte d'or. 0 ma jeune grue I ne pleure plus.» Après une pause, Kourroglou chanta :
Improvisation, — a Je te vis, et mon cœur fut heureux. Tu trouveras en moi un franc Tnrcoman Tuka. Mon nom est Kourroglou le bélier. Je suis bien connu dans toute la Turquie. Âyvaz, à la léte de grue, ne pleure plus. »
Retournons maintenant à Reyhan l'Arabe. H connaissait parfaitement tous les chemins et sentiers des environs d'Orfah; il savait aussi que Kourroglou y venait pour la première fois, et par conséquent ne connaissait pas les localités. Il y avait une passe étroite au-dessus d'un précipice, qu'il fallait traverser au moyen de qvelque chose ressemblant à un jMml jeté dessus. Avant que Kourroglou pût avoir passé ce pont, Reyhan l'Arabe y était arrivé en faisant un détour, et il se posta à l'entrée même. Kourroglou, voyant que sa route était interceptée, se détermina à gravir la montape rapide qui surplombait le pont. 11 aiguillonna Kyrat avec ses éperons et le fouetta; Kyrat grimpa comme une chèvre sauvage , et fut bientôt debout sur le sommet. Kourroglou, regardant alors de tous côtés, ne vit rien que les murs perpendiculaires des précipices horribles. On ne voyait aucun passage; seulement, au pied d'un des flancs de la montagne, il y avait un ravin large xle douze mètres et de cent mètres de long. Kourroglou demeura à méditer sur ce qu'il y avait à faire.
Reyhan l'Arabe alors dit à ses gens, disant : « Mes enfants, mes âmes, pas un pas de plus. Restez où vous êtes; pas un de vous ne pourrait monter au lieu où est maintenant Kourroglou; il faudra qu'il y meure ou qu'il descende. »
A tout événement, Kourroglou demeura trois jours sur le sommet de la montagne; mais ce qu'il y eut de pire, c'est que Kyrat y tomba malade. Kourroglou tourna sa face vers la Mecque , et pria : « 0 Dieu 1 si le jour de ma mort est arrivé , ne me laisse pas mourir parmi les Sunnites. » Il regarda alors Kyrat , et son cœur fut réjoui quand il vit que son cheval paissait et mangeait l'herbe avec appétit, signe évident que sa santé s'améliorait, grâce à l'intercession de la sainte âme d'Ali. Il alla examiner le ravin , large de douze mètres, et pensa : « Quel que puisse être le résultat, je veux l'essayer. Si Kyrat franchit le ravin,
B«r Mtoor «l« ton chcTsI ; de li rczprenion d&urtr beg^teréen^ e*nl-i^ire, )*iniplore, {e demande tor tool ce qo^il y ■ de plut
nous sommes sauvés ; s'il ne le peut, alors nous périrons tous trois misérablement, moi , Kyrat et Ayvaz, brisés en mille pièces au fond du précipice. Je ne puis attendre plus longtemps. » 11 sauta sur son cheval, lia Ayvaz à sa ceinture avec un châle, et improvisa à son cheval le chant suivant :
Jmprovisalion. — « 0 mon coursier I ton père était bedou, ta mère kholan. Sus l sus I mon digne Kyrat , porte-moi à Chamly-Bill I Ne me laisse pas ici, parmi les mécréants et les ennemis, au milieu du noir brouillard. Susl sus! mon âme, Kyrat, emporte-moi à Ghamiy-Bill ! »
Aussitôt que Reyhan l'Arabe entendit la voix de Kourroglou, il se mit à rire et cria d'en bas : « Bien, maudit! tu as dit tes dernières paroles; mais que tu chantes ou non , il faut que tu descendes et tombes entre nos mains. » Alors Kourroglou improvisa pour Kyrat.
Improvisation. — « Hélas! mon cheval, ne me laisse pas voir ta honte. Tu seras couvert de harnais de soie à ta droite et à ta gauche ; je ferai ferrer tes pieds de devant et tes pieds de derrière avec de l'or pur. Sus! susl mon Kyrat, porte-moi à Chamly-Bill I Ton corps est aussi rond, aussi mince et aussi uni qu'un roseau. Montre ce que tu peux faire, mon cheval ; que l'ennemi te voie et devienne aveugle d'envie (1). N'es-tu pas de la race de kholan? n'es-tu pas l'arrière-petit-fils de Duldul (2)? 0 Kyrat 1 portemoi à Chamly-Bill , vers mes braves. Je ferai tailler pour toi des housses de satin, et je les ferai broder exprès pour toi. Nous nous réjouirons, et le vin rouge coulera en ruisseaux, 0 mon Kyrat! toi que j'ai choisi entre cinq cents chevaux, sus! sus! porte-moi à Chamly-Bill. »
Ayant Gni ce chant, Kourroglou commença k promener Kyrat. Reyhan l'Arabe le vit d'en bas, et, devinant que Kourroglou préparait son cheval à franchir le ravin, il dit à ses hommes : « Voulez- vous parier que Kourroglou sera assez hardi pour sauter ce précipice? Son grand courage me plaît. Je vous prends à témoin que s'il franchit le ravin, je me garderai de persécuter un homme si brave. Je lui pardonnerai et lui laisserai emmener Ayvaz; s'il succombe, je rassemblerai leurs membres dispersés, et les ensevelirai avec honneur. » H dit ces mots, et il regarda la montagne tout le temps à travers uu télescope. Kourroglou continuait à promener Kyrat jusqu'à ce que l'écume parût dans ses naseaux. EnGn, il choisit une place où il avait assez d'espace pour sauter ; et alors, fouettant son cheval, il le poussa en avant.
La brave Kyrat s'élança et s'arrêta sur le bord même du précipice; ses quatre jambes étaient rassemblées
(I) LiUénilement : w Tn arracheras les yeoi du tcélérat. » (3j DuUul, nom dn célèbre ehcTal arabe qoi ap|Nirteiiai( à Ali, gemlre do propiièie.
KOURROGLOU
entre elles comme les feuille$ (Tufi bouton de roêe. {I hésita up instant, prit de l'élan, et sauta de Tantrecôté du ravin; il relomha même deux mètres plus loin qu'il n'était nécessaire.
Reyhan l'Arabe s'écria : « Bravo t bénis soient la mère qui a sevré etle père qui a élevé un tel homme.»
Pour Kourroglou, son bonnet ne remua pas de dessus sa tète, il ne regarda pas même en arrière, comme s'il ne fût rien arrivé d'extraordinaire, et il s'en alla tranquillement avec Âyvaz.
Reyhan l'Arabe dit à ses hommes : a Mes amis, mes enfants l un loup à qui l'on n'ôte pas sa première proie s'enhardit, et revient plus rapace que jamais. Kourroglou a enlevé aujourd'hui le fils de mon beaufrère; demain, il viendra saisir ma femme jusque dans mon lit. Il faut lui montrer que notre orteil est aussi assez fort pour tendre un arc. »
Sur cela , ils s'élancèrent à sa poursuite. Aussitôt que Reyhan l'Arabe aperçut Kourroglou, il cria : « Roi, parviendrais-tu à t'échapper jusqu'à Ghamly- Bill, je t'y atteindrais encore. » Kourroglou pensa : « Ce brigand ne veut pas me laisser en paix. » Il fit descendre Ayvaz de cheval, examina la selle, les étriers, resserra la sangle, et retourna au-devant de Reyhan l'Arabe, auquel il demanda : « Que veux-tu de moi, mécréant? -^Écoutez cette belle question, ce que je veux? Tu as passé ta main crasseuse sur ma léte. » Kourroglou demanda : a Veux-tu combattre avec moi conune un homme ou comme une femme? — Qu'entends-tu par combattre comme un homme ou comme une femme?— Si tu ordonnes à tes cavaliers de sauter sur moi, alors tu combattras comme une femme ; si, au contraire, tu consens à te battre seul avec moi, ce sera un combat comme il convient à des hommes.
— Soit, battons-nous donc comme des hommes, w Kourroglou, qui voyait que les cavaliers de Reyhan l'Arabe attendaient tranquillement, rangés en ligne , dit dans son cœur : a Malgré ses promesses, je ne puis me fier à la parole des Sunnites; commençons donc à éloigner d'ici au moins une partie de ses cavaliers. Écoutez-moi, Reyhan l'Arabe, j'ai coutume de chanter avant le combat. Voici mon chant :
impromeaîion. — « Guerrier Reyhan I tu es venu avec une armée contre moi seul. Où est ton honneur, ouest ta valeur si vantée? Pourquoi cherches-tu à détruire mon âme ? Guerrier Reyhan , tu es foui »
Le son de sa voix, aussi bien que le chant, étaient si terribles, que les cavaliers de Reyhan furent frappés de peur. Kourroglou continua :
(1) l-cs oombalt de chameaux sont beaocoup plot féroces qoe ceux de Uureaox, de béliers, de bouledogues on de coqs. I..es riches oisifs en Perse perienl soovent A leur snjel. Il est presque impossible de ne pat éprouver une sorte de plaisir saoTanfo à être témoin de cet combats. Ces deux énormet corps, loal en le battant»
Improviiotion» — «Montrez-molonhommequi puisse tendre mon arc. Trouvez-moi un guerrier qui vienne frapper sa tête comme un bélier contre mon bouclier. Je puis broyer l'acier entre mes dents et je le crache alors avec mépris» contre le ciel. Oh I pourquoi ne pas combattre aujourd'hui ? »
Les cavaliers de Reyhan l'Arabe, saisis d*horreur, murmurèrent l'un à l'autre : « Pour la gloire de la race d'Osman , pas un de nous n'échappera au tranchant du sabre de Kourroglou. » Plusieurs d'eux prirent la fuite. Kourroglou dit dans son cœur : « Est-ce ainsi? Fuyez donc! » — Et il improvisa.
Improvitafiofi. — « Donne ordre à ton armée de se diviser par bataillons. Ah I ont-ils tant de confiance dans leur nombre ? Je suis seul, que cinq cents , que six cents de vous s'avancent! Reyhan est venu, il est fou en vérité. »
Ge chant mit en fuite le reste des cavaliers de Reyhan. Ge dernier seul resta et ne quitta pas la place. Kourroglou improvisa.
/mprovûalton. — « Un guerrier ne chasse pas ses frères guerriers dans le couvert. Il menace avec son épée égyptienne bien a£Blée, élevée en l'air. Pense à toi, Reyhan, avant qu'il soit trop tard. Es-tu fou? Ta n'as jamais éprouvé la force du bélier, le front de Kourroglou ; tu n'as jamais eu devant toi un bras si puissant. Tu es encore là, Reyhan, e$rin fou? »
Reyhan l'Arabe était un seigneur d'un grand courage; on parlait de sa gloire et de ses hauts faits dans toute la Turquie. Kourroglou s'écria : « Retourne dans ta maison, Reyhan, regarde la fuite de tes cavaliers. » Sa réponse fut: a Ge sont tous des corbeaux, ils ne peuvent résister à un hibou comme toi. » Gela dit, Reyhan lança sa jument arabe sur le railleur. Kourroglou, de son c6té, donna de l'éperon à Kyrat. Le choc fut terrible.
Les dix-sept armes qu'il portait avec lui furent employées tour à tour, et cependant aucun avantage ne fut remporté de part et d'autre. Kourroglou vit que Reyhan l'Arabe était un homme d'un courage et d'une habileté supérieurs.
Ils s'approchèrent pluûeurs fois à cheval poitrine contre poitrine et dos contre dos. Ils se prirent l'un l'autre par la ceinture. Reyhan tirait Kourroglou afin de le désarçonner, et criait : « Tu n*emmèneras pas Ayvaz. » Kourroglou le tirait aussi de dessus sa selle et criait : « J'emmènerai Ayvaz. »
Ils descendirent de cheval en même temps et commencèrent à lutter à pied, le cou enlacé avec le cou, le bras avec le bras, la jambe avec la jambe. On aurait ditjdeux chameaux (i) mâles se battant ensemble. Le
demeurent presque sans aucun mouvement. Leurs longs cous enlacés Van Taulre ne donnrnt signe He vie que par de conTuUites ctinlorsions.'^ Deux têtes avf c des jeux presque hors de leurs orbites, des boodiea écnmantes, d^affreox ragiasementa complètent le tableau.
KOURROGLOU
Mleîl commençait déjà à baisser. Koarroglou se sentait fatigué de la poissante résistance de son ennemi, et s'écria dans son cœur : « 0 Dieu I préserve-moi de malheur, ô Alil » Gela dit, il éleva Reyhan l'Arabe en l'air et le rejeta par terre ; il s'assit sur sa poitrine, et, tirant son couteau , il se préparait à lui couper la tête; mais il dit dans son cœur : « S'il demande merci, je le tuerai ; s'il ne le demande pas, ce serait piUé de tuer un si brave jeune homme. »
U regarda son visage, mais il était rouge, tranquille, et ne laissait voir aucun changement. Alors il détacha b courroie qui était derrière sa selle, et s'en servit pour lier les jambes et les mains de Reyhan. Ge dernier dit : «Au moment où tu lançais ton cheval pour franchir le précipice, je te faisais présent d'Ayvaz. J'ai été infidèle ^ ma parole , et pour un péché si énorme» le malheur tombe sur ma tète coupable. » Kourroglou répliqua :
« En vérité, nul autre homme que moi n'osera te poursuivre. J'ai pitié de toi , et n'ai pas envie de te tuer. J'ai seulement lié tes mains et tes jambes. Si une armée me poursuivait, elle ne serait pas assez hardie pour continuer après t'avoir vu ainsi garrotté. »
Kourroglou lia donc Reyhan avec une corde sur sa jument, et, ayant remonté sur Kyrat, il conduisit la jument avec une corde. 11 plaça Ayvaz derrière lui, et ils arrivèrent ainsi à Ghamly-Bill. Les sentinelles de Kourroglou le virent venir de loin et informèrent les bandits de l'arrivée de leur maître. Sept cent soixante et dix-sept hommes allèrent à sa rencontre. Kourroglou commanda qu'on fût chercher une robe d'honneur pour Ayvaz. Ayvaz la mit : Kourroglou ordonna que Khoya-Yakub, qui, tout le temps de l'absence de Kourroglou, avait été enchaîné et confiné dans une sombre prison, fût amené devant lui. Il le reçut tendrement , lui dla ses fers , et le fit conduire au bain. Aussitôt que Khoya-Yakub fut revenu , il le revêtit d'un superbe habillement et l'invita à s'asseoir près de loi, à la place d'honneur.
Les bandits s'enquirent avec empressement des détails de la capture d'Ayvaz, et Kourroglou les leur dit do commencement à la fin, n'épargnant pas les louanges à Reyhan sur sa force et son courage. U dit son conte en vers et en prose, fidèle à sa coutume de dire la vérité à la face des gens , disant à un poltron qu'il était un poltron, à un brave qu'il était un brave. Voici une des improvisations faites en l'honneur de Reyhan:
iMfmwMoliois.— > « Frères, Aghasl un homme doit être on honmie comme Reyhan. 11 a arraché des larmes dTadmiration de mes yeux. Son bouclier est d'argent; il répand le sang de l'ennemi avec abondance. n a oui mon Ame à la sienne. 11 a gravé à la fois dans non oœor le respect et l'attachement. Un homme juste doit être comme Reyhan. Puisse chaque père ' avoir cinq fils comme lui; puissions-nous avoir des
guerriers comme lui pour compagnons! Il mérite d'être le frère de Kourroglou. Un homme juste doit être un homme comme Reyhan (^). »
Kourroglou ordonna qu'on servit un repas. Ayvaz fut nommé chef des échansons; le vin coula, les mets tombèrent comme la pluie, et toute la bande festoya ensemble.
QUATRIÈUE RENCONTRE.
Le chapitre qui précède nous a paru si coloré et si original, que nous n'avons pas eu le courage de l'abréger beaucoup. Au ton héroïque se mêle dans le récit la gaieté rabelaisienne, et l'ensemble est, comme dans toutes les œuvres naïves, un composé de terrible et de bouffon. Le déjeuner de Kourroglou sur la montagne ne rappelle-t-il pas , en effet, une scène de Grangousier? N'y a-t-il pas aussi un peu du frère Jean des Entommeures et de Panurge en même temps , dans les niaiseries malicieuses qu'emploie Kourroglou pour obtenir d'Ayvaz la permission de boire de son vin? Mais bientôt viennent les touchantes lamentations d'A^'vaz enlevé, et là, il y a la simplicité élevée de la forme biblique. Enfin , l'admiration de Reyhan l'Arabe pour Kourroglou franchissant le précipice , rentre dans la chevalerie merveilleuse de l'Arioste.
La rencontre suivante pénètre plus avant dans les mœurs et usages de l'Orient. La princesse Nîghara est toute une révélation de l'idéal de la femme dans ces contrées. Idéal bizarre et qui, pour le coup, n'est pas le nôtre. L'examen en sera d'autant plus curieux; et ce serait peut-être ici le lieu de donner comme préface à ce chapitre , un travail que M. Ghodzko nous a communiqué, sur les pratiques, usages, superstitions, idées religieuses et sociales qui défrayent la vie mystérieuse des harems. Mais nous craignons de nuire à l'intérêt que peut inspirer Kourroglou, par cette longue interruption , et nous remettons à la fin de notre analyse la publication des curieux documents qui viennent à l'appui.
La quatrième rencontre traite donc de la princesse Nighara; mais comme elle en traite fort longuement, nous abrégerons le plus possible , ayant regret , toutefois, k tout ce que nous passerons sous silence.
Et d'abord, nous voudrions omettre Demurchi- Oglou comme ne se rattachant pas à l'action de cette aventure : mais nous devons le retrouver dans la suite de la vie de- Kourroglou, et nous ne pouvons
(1) r<e texte de eetle belle pièce de iioésle nerf d^exemple de la force des parlietpet turcs, qni ne peot être égalée en aocane langue enrepécnne.
nous dispenser de le faire connaître au lecteur, d'autant plus qu'il y a là un trait d'affinité avec l'aventure de Guillaume Tell, et raffiné dans tous ses détails, par l'ingénieuse exagération des Orientaux. On a dû remarquer aussi dans le chapitre précédent, la supériorité de l'invention persane, à propos de Kourroglou effaçant, par la seule pression de ses doigts, l'effigie d'une monnaie d'or. Les héros de chez nous se contentent de briser la pièce en deux , et croient avoir fait l'impossible. Mais le véritable impossible ne se trouve que dans l'Orient.
Voilà donc Demurchi-Oglou, le fils du forgeron, qui, du fond de sa ville du Nakchevan, entend parler delà gloire et de la magnificence du bandit. Mon cœur éclate id faute d^aetion, dît Demurchi-Oglou, et le voilà parti avec son cheval pour Ghamly-Bill. Kourroglou, qui chassait aux alentours de sa forteresse, le rencontre et dit d'abord. « Voilà un beau garçon I » Demurchi lui présente sa requête. « Mon dme, lui repond le maître , tu dois bien savoir que je donne du pain aux braves et rien aux lâches. Amis, dit-il à ses chasseurs , j'ai trouvé ici mon gibier. » 11 fil asseoir Demurchi sur les genoux, à la manière des chameaux mâles, et lui fait àicr son bonnet. Puis il demande une pomme , tire son anneau de son doigt , le * fixe sur la pomme qu'il pose sur la tête de Demurchi, se place à distance, tend son arc, et fait passer les soixante flèches de son carquois à travers l'anneau.
Content de voir que Demurchi n'a pas sourcillé, il dit à ses compagnons : « Mes âmes, mes enfants, que celui qui m'aime contribue à équiper Demurchi* Oglou. » A l'instant même, nos bandits, sans aucune crainte de passer pour communistes, se dépouillent chacun de son habillement, de son armure, ou du harnachement de son cheval , et il lui fut donné tant de choses, qu'en un instant l'étranger se trouva riche.
On l'emmène à Ghamly-Bill, on fête sa venue; Kourroglou improvise pour lui au dessert , et , dans une de ses strophes , il lui dit r
« Personne sur la terre ne connaîtrait mes hauts faits sans mes jolies chansons. Oui , tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour mes amis , et la passion d'un gain égoïste ne s'est jamais élevée dans mon Ame. »
« Mais écoutez, maintenant, s'écrie le rapsode, l'histoire de la princesse Nighara, fille du sultan de Constantinople. »
La belle princesse a entendu parler de Kourroglou , et elle s'est éprise de lui sur sa brillante réputation. Un jour qu'elle était sortie pour se promener dans les bazars de la ville, et qu'au son des tambours, tous les promeneurs et tous les marchands s'enfuyaient pour ne pas payer de leur tête le bonheur de l'apercevoir, un certain Belly-Ahmed (c'està^ire le fameux Ahmed), qui se trouvait là, se dit en lui-même : « Ton
nom est Belly-Ahmed , et tn ne verrais pas cette belle princesse? » 11 la vit, en effet , et faillit le payer cher; car la princesse, qui n'entendait pas raillerie, le foula aux pieds , et l'eût fait étrangler par ses eunuques , s'il n'eût eu l'heureuse inspiration de lui dire, toat en la suppliant, qu'il était natif d'Erzeroum. Aussitôt la princesse lui demande s'il n'a point vu dans ces contrées un certain Kourroglou , et Belly-Ahmed qui n'est point sot se hâte de se donner pour un de ses serviteurs. Alors la princesse lui jette de l'or à poignées, et lui remet, pour son maître, son propre portrait avec une lettre ainsi conçue :
« 0 toi qui es appelé Kourroglou I la gloire de ton nom a jeté un charme sur nos contrées. Je me nomme Nighara , fille du sultan Murad. Je te dis , afin que tu l'apprennes , si tu ne le sais pas encore, que j'éprouve un ardent désir de te voir. Si ta as du courage, viens à Istambul, et enlève-moi. »
Belly-Ahmed part pour Ghamly-Bill , et se présente aux sentinelles qui s'emparent de lui et le conduisent à Kourroglou. Gelui-ci lui trouve bonne mine, le fait asseoir, et envoie son bel écfaanson Ayvaz lui chercher du vin. Alors recommence avec Ahmed un dialogue dans la forme de celui qu'on a vu au chapitre précédent, entre Kourroglou et Khoya-Takub. « As-tu vu un plus beau cheval que mon Kyral? — Je n'en ai pas vu. — As-tu vu un plus beau guerrier que mon Ayvaz? — Je n'en ai pas vu. — As-tu vu une plus belle fête, etc. — Mais, 6 Kourroglou! j'ai vu , à Istambul , la princesse Nighara ! » Kourroglou dresse l'oreille , lit le billet, regarde la miniature, fait seller Kyrat, et part en laissant Belly-Ahmed enchaîné dans un cachot, comme il avait fait pour Khoya-Yakub; en pareille circonstance, c'est sa façon d'agir.
Ayant passé les portes de la ville (Constantinople), il descendit de cheval , et Kyrat le suivit par les rues. Ge merveilleux cheval (descendant à coup sûr de celui qui portait les quatre fils Aymon), sachant bien qu'il pourrait éveiller, par sa beauté, la convoitise des étrangers, ou craignant qv^on ne jetât sur lui quelque charme, « avait l'esprit de laisser tomber ses oreilles comme un âne , de rebrousser son poil , d'emmêler sa crinière, enfin de se donner l'apparence et la démarche d'une rosse. »
Kourroglou vit une femme décrépite dont le dos avait la forme courbée de la nouvelle lune , et connut à son air que c'était une sorcière. 11 lui demande Thospilalîté. Elle s'excuse sur sa pauvreté. Il lui donne de l'or, elle s'attendrit. Mais arrivés à la maison de la vieille, Kourroglou , qui veut y faire entrer Kyral, trouve la porte si basse , qu'il est obligé de partager la muraille en deux d'un coup de sabre. La dame pleure, le bandit l'apaise en lui promettant de lui faire rebâtir une belle grande porté, L'écune était confortable, mais il n'y avait dans les mangeoires
KOURROGLOU
qD*aii peo de paille et de ronces sèches. Heureuse- Bient Kyrat n'était pas dégoûté, et , comme son maître, mangeait ce qui se trouvait, pourvu quê ce fût un peu mom$ éur que la pierre, «
Kourroglou trouva la maison propre et bien aérée, mais dépourvue de tapis. Or un Persan se passera de tout volontiers, plutôt que de tapis. Une chambre honorable doit en avoir un en laine étendu au milieu, deux étroits en drap feutré, placés de chaque côté du premier, dans le sens de la longueur, et un quatrHÎne en pur feutre, appelé le terendax, placé en travers sur le tout. C'est là qu'un gentleman persan boit, mange, cause et digère convenablement, a Mère, dit Kourroglou à la vieille, va m'acheter au bazar un assortiment de tapis; que le feutre soit de la manufacture de Jam, et que celui du milieu soit des fabriques du Khorassan. Voici encore une poignée d'argent. »
D s'installe bientôt sur ses beaux tapis, ôte son armure, dont la vieille suspend une à une les diverses pièces à la muraille, et lui donne encore une poignée d'argent pour qu'elle aille acheter une robe neuve; car la sienne est si vieille et si malpropre, que le sybarite Kourroglou ne peul la regarder, « Voici un vrai fils pour moil dit la sorcière. Puissé-je rencontrer une douzaine de tels enfants 1 » Elle s'en va cherdier des habits neufs tout faits dans la boutique d'un tailleur, et enveloppe sa bouche d'un mouchoir blanc pour cacher à son hôte délicat sa bouche édenlée. Sons prétexte de l'arrivée prochaine de douze prétendus amis qu'il doit régaler, Kourroglou lui commande un énorme souper, riz, beurre, épices et viandes en abondance, le tout dans un grand bassin, que la vieille n'eut pas la force d'apporter quand il fin rempli et prêt à servir. Kourroglou venait de frotter, de brosser et de laver Kyrat; il s'était lavé aussi les pieds et les mains, avait récité dévotement son Namai, ni plus ni moins qu'un bon père de bnûlley et se sentait grand appétit. Il alla chercher lui-inèmeàla cuisine la montagne de riz et de viande, ci après que son hôtesse eut étendu sur lui une grande nappe, et, sur la nappe, une serviette de peau, il ouvrit sa main comme la palU d^un lion, et se mit à jeter des poignées de viande dans sa bouche comme dans une caverne.
Au milieu de ce repas pantagruélique, dont le récit détaillé et répété doit» je m'infagine, faire une vive impression quand les rapsodes le déclament à un auditoire de pauvres diables maigres et affamés, Koorrogloa ne laisse pas que de plaisanter agréablement. « Ma vieille, je veux dire ma jeune beauté (car la sorcière trouve la première épithète grossière et ne peut la souffrir), mange aussi, au nom de Dieuv de peur que le souffle de la destruction ne vienne k s'^ever dans ton estomac, et que je n'aie à rendre eomplede toi au jour du jugement. » La vieille se flat-