‹ [ŒuvresChapitre 40 sur 64 · lAMD. — TOMK TI. St · texte numérisé non relu

lAMD. — TOMK TI. St

TEVERINO

VOCUB LA GALfcRSl

Eiact au reodei-vous, Léonce quitta , ayanl le jour, VHôtel des Étrangen, et le soleil n'était pas encore levé lorsqu'il entra dans l'allée tournante et ombragée de la villa : les roues légères de sa jolie ▼oitnre allemande tracèrent à peine leur empreinte sur le sable fin qui amortissait également le bruit des pas de ses cbevaux superbes. Mais il craignit d'avoir été trop matinal , en remarquant qu'aucune trace du même genre n'avait précédé la sienne , et qu'un si- Icnee profond régnait encore dans la demeure de réiégante lady.

n mit pied à terre devant le perron orné de fleurs, ordonna à son jockey de conduire la voiture dans la cour, et après s'être assuré que les portes de cristal à châssis dorés du res-de-chaussée étaient encore doses, il s'avança sous la fenêtre de Sabina, et fredonna i demi-voix Tair du Barbier :

Etto ridentê il Htftoi

€ià Mpmtta la Mla amrtrm.»,

£ pmoi éorwttr eûri ?

Peu d'instants après, la fenêtre s'ouvrit, et Sabina, enveloppée d'un burnous de cachemire blanc, souleva un coin de la tendine et lui parla ainsi, d'un air ailcctaeosement nonchalant :

« Je vois, mon ami, que vous n'avei pas reçu mon

billet d'hier soir, et que vous nesavei pas ce qui nous arrive. La duchesse a des vapeurs et ne permet point à ses amants de se promener sans elle. La marquise doit avoir eu une querelle de ménage , car elle se dit malade. Le comte l'est pour tout de bon; le docteur a afiisiire, si bien que tout le monde me manque de parole et me prie de remettre k la semaine prochaine notre projet de promenade.

— Ainsi , faute d'avoir reçu votre avertissement, j'arrive fort mal à propos , dit Léonce , et je me conduis comme un provincial en venant troubler votre sommeil? Je suis si humilié de ma gaucherie, que je ne trouve rien à dire pour me la faire pardonner.

— Ne vous la reprochez pas; je ne dormais plus depuis longtemps. Le caprice de toutes ces dames m'avait causé tant d'humeur hier soir, qu'après avoir jeté au feu leurs sots billets, je me suis couchée de fort bonne heure, et endormie de rage. Je suis fort aise de vous voir, il me tardait d*avoir quelqu'un avec qui je pusse maudire les projets d'amusement et les parties de campagne, les gens du monde et les jolies femmes.

— Eh bien I vous les maudirez seule, car en ce moment, je les bénis du fond de Tàme. »

Et Léonce, penché sur le bord de la fenêtre où s'accoudait Sabina, fut tenté de prendre une de ses belles mains blanches; mais l'air tranquillement railleur de cette noble personne l'en empêcha, et il se contenta d'attacher sur son bras superbe, que le burnous laissait à demi nu, un regard très-significatif.

« Léonce , répondit-elle en croisant son burnous avec une grâce dédaigneuse, si vous me dites des fadeurs, je vous ferme ma fenêtre au nez, et je retourne

donnir. Rien ne fait donnir comme Fennui; je l'éprouve sorlout depuis quelque temps, et je crois que si cela continue, je n'aurai plus d'autre parti à prendre que de consacrer ma vie à l'entretien de ma fraîcheur et de mon embonpoint, comme fait la duchesse. Mais, tenez, soyez aimable, et appliquez-vous, de votre côté, à entretenir votre esprit et votre bon goût accoutumés. Sf vqus voulez me promettre d'observer nos conventions, nous pouvons passer la matinée plus agréablement que nous ne l'eussions fait avec cette brillante société.

— Qu'à cela ne tienne ! Sortez de votre sanctuaire et venez voir lever le soleil dans le parc.

— Ohl le parc, il est joli, j'en conviens, mais c'est une ressource que je veux me conserver pour les jours où j'ai d'ennuyeuses visites à subir. Je les promène , et je jouis de la beauté de cette résidence, au lieu d'écouter de sots discours que j'ai pourtant l'air d'entendre. Voilà pourquoi je ne veux pas me blaser sur les agréments de ce séjour. Savez-vpusqueje regrette beaucoup de l'avoir loué pour trois mois? Il n'y a que huit jours que j'y suis, et je m'ennuie déjà mortellement du pays et du voisinage.

— Grand merci ! Dois-je me retirer?

— Pourquoi feindre cette susceptibilité? Vous sa* vcz bien que je vous excepte toujours de mon anathème contre le genre humain. Nous sommes de vieux amis, et nous le serons toujours, si nous avons la sagesse de persister à nous aimer modérément, comme vous me l'avez promis.

— Oui, le vieux proverbe : « S'aimer peu à la fois afin de s'aimer longtemps^ » Mais voyons , vous me promettez une bonne matinée, et vous me menacez de fermer votre fenêtre au premier mot qui vous déplaira. Je ne trouve pas ma position agréable, je vous le déclare, et je ne respirerai à l'aise que quand vous serez sortie de votre forteresse.

— Eh bien I vous allez me donner une heure pour m'habiller; pendant ce temps, on vous servira un déjeuner sous le berceau. J'irai prendre le thé avec vous , et puis nous imaginerons quelque chose pour passer gaiement la matinée.

— Voulez- vous m'enlendre, Sabina? laissez-moi imaginer tout seul , car si vous vous en mêlez , nous passerons la journée , moi à vous proposer toutes sortes d'amusements, et vous à me prouver qu'ils sont tous stupides et plus ennuyeux les uns que les autres. Croyez-moi , faites votre toilette en une demi-heure , ne déjeunons pas ici, et laissez-moi vous emmener où je voudrai.

— Ah! vous touchez la corde magique , l'inconnu I Je vois, Léonce, que vous seul me comprenez. Eh bien , oui , j'accepte; enlevez-moi , et partons. »

Lad y G*** prononça ces derniers mots avec un

sourire et un regard qui firent frissonner Léonce.

« 01a plus froide desfemmes! s'écria-t-ilavec unen-

jouement mêlé d'amertume , je vous connais bien , eo effet,et je saisque votre unique passion, c'estd'échapper aux passions humaines. Eh bien , votre froideur me gagne, et je vais oublier tout ce qui pourrait me distraire du seul but que nous avons à nous proposer, la fantaisie !

— Vous m'assurez donc que je ne m'ennuierai pas aujourd'hui avec vous? Oh! vous êtes le meilleur des hommes. Tenez, je ressens déjà l'effet de votre promesse , comme les malades qui se trouvent soulagés par la vijie du médecin, et qui sont guéris d'avance par la certitude qu'il affecte de les guérir. Allons, je vous obéis, docteur improvisé, docteur subtil, docteur admirable! Je m'habille à la hâte, nous partons à jeun, et nous allons... où bon vous semblera. Qael équipage dois-je commander?

— Aucun, vous ne vous mêlerez de rien, vous ne saurez rien; c'est moi qui prévois et commande, puisque c'est moi qui invente.

— A la bonne heure, c'est charmant ! » s'écria-t-elle, et, refermant sa fenêtre, elle alla sonner ses femmes, qui bientôt abaissèrent un lourd rideau de damas bleu entre elle et les regards de Léonce.

Il alla donner quelques ordres, puis revint s'asseoir non loin de la fenêtre de Sabina, au pied d'une statue, et se prit à rêver.

« Eh bien, s'écria lady G*** au bout d'une demiheure, en lui frappant légèrement l'épaule, vous n'êtes pas plus occupé de notre départ que cela? Vous me promettez des inventions merveilleuses, des surprises inouïes , et vous êtes là à méditer sur la statuaire comme un homme qui n'a encore rien trouvé?

— Tout est prêt, dit Léonce en se levant et en passant le bras de Sabina sous le sien. Ma voilure vous attend et j'ai trouvé des choses admirables.

— Est-ce que nous nous en allons comme cela tête à tête? observa lady G***.

— Voilà un mouvement de coquetterie dont je ne la croyais pas capable, pensa Léonce. Eh bien, je n'en profiterai pas... Nous emmenons la négresse, répondit-il.

— Pourquoi la négresse? dit Sabina.

— Parce qu'elle plait à mon jockey. A son âge , toutes les femmes sont blanches ; et il ne &ut pas que noscompagnonsde voyage s'ennuient, autrement ils nous ennuieraient. »

Peu d'instants après, le jockey avait reçu les instructions de son maître , sans que Sabina les entendit. La négresse, armée d'un large parasol blanc, souriait à ses côtés, assise sur le siège large et bas du char à bancs. Lady 6*"^ était nonchalamment étendue dans le fond, et Léonce, placé respectueusement en face d'elle, regardait le paysage et gardait le silence ; ses chevaux allaient comme le vent.

C'était la première fois que Sabina se hasardait

TEVERINO

avec Léonce dans un tAte-à-tèie qui pouvait être plos kmg et plus complet qu'elle ne s'en élait embarrassée d'abord. Malgré le projet de simple promenade et la présence de ces deux jeunes serviteurs qui leur tournaient le dos et causaient trop gaiement ensemble pour songer k écouter leur entretien, Sabina sentit qu'elle était trop jeune pour que cette situation ne ressemblât pas à une étourderie; elle y songea, lorsqu'elle eut franchi la dernière grille du parc.

Mais Léonce paraissait si peu disposé à prendre avantage de son rôle, il était si sérieux et si absorbé par le lever du soleil qui commençait k montrer ses spleodemrs, qu'elle n'osa pas témoigner son embarras, ei cmt devoir, au contraire, le surmonter pour paraître aussi tranquille que lui.

Ils suivaient une route escarpée d'où l'on découvrait toute l'enceinte de la verdoyante vallée, le cours des torrents , les montagnes couronnées de neiges étemelles, que les premiers rayons du soleil teignaient de poarpre et d'or.

« C'est sublime I dit enfin Sabina, répondant il une exclamation de Léonce; mais savez-vous qu'A propos du soleil, je pense, malgré moi, à mon mari?

— A propos, en eflet, dit Léonce; où est-il?

— Hais il est k la villa; il dort.

— Et se réveille-t-il de bonne heure ?

— C'est selon. Lord G*** est plus ou moins malinaK selon la quantité devin qu'il a bue à son souper. Et comment puis-je le savoir, puisque je me suis soumise à cette règle anglaise, si bien inventée pour empêcher les femmes de modérer l'intempérance des hommes?

— Mais le terme moyen?

— Midi. Nous serons rentrés à cette heure-là ?

— Je l'ignore, madame; cela ne dépend pas de votre volonté.

— Vrai? J'aime k vous entendre plaisanter ainsi ; cela flatte mon désir de l'inconnu. Mais sérieusement, Léooœ?...

— Très-sérieusement, Sabina, je ne sais pas k quelle heure vous rentrerez. J'ai élé autorisé par volts ài régler l'emploi de votre journée.

— Non pas! De ma matinée seulement.

— Psardon! Vous n'avez pas limité la durée de %otre promenade, et, dans mes projets, je ne me suis pas désisté du droit d'inventer à mesure que l'inspiration viendrait me saisir. Si vous mettez un frein k mon génie, je ne réponds plus de rien.

— Qo'est-ce k dire?

— Que je vous abandonnerai il votre ennemi mortel, à l'ennui.

— Quelle tyrannie I Mais enfin , si , par un hasard étrange, lord G*** a été sobre hier soir?...

— Avec qui a-t-il soupe?

— AveclordH***,avec M. D***, avec sir J***, enfin, avec nnedemi-doniaine de ses chers compatriotes.

— En ce cas , soyez tranquille , il fera le tour du cadran.

— Mais si vous vous trompez?

— Ah ! madame, si vous doutez déjà de la Providence, c'est-à-dire de moi, qui veille aujourd'hui à la place de Dieu sur vos destinées, si la foi vous manque , si vous regardez en arrière et en avant, Tin* stant présent nous échappe et avec lui ma toute-puissance.

— Vous avez raison , Léonce , je laisse éteindre mon imagination par ces souvenirs de la vie réelle. Allons I que lord G*** s'éveille à l'heure qu'il voudra ; qu'il demande où je suis; qu'il sache que je cours les champs avec vous, qu'importe I

— D'abord, il n'est pas jaloux demoi.

— Il n'est jaloux de personne. Mais les convenances, mais la pruderie britannique I

•— Que fera-t-il de pis?

— Il maudira le jour où il s'est mis en tète d'épouser une Française, et pendant trois heures au moins, il saisira toute occasion de préconiser les charmes des grandes poupées d'Albion. Il murmurera entre ses dents que l'Angleterre est la première nation de l'univers; que la nôtre est un hôpital de fous; que lord Wellington est supérieur à Napoléon, et que les docks de Londres sont mieux bâtis que les palais de Venise.

— Est-ce là tout?

— N'est-ce pas assez? Le moyen d'entendre dire de pareilles choses sans le railler et le contredire?

— Et qu'arrive-t-il quand vous rompez le silence du dédain ?

— Il va souper avec lord H***, avec sir J***, avec M. D***, après quoi il dort vingt-quatre heures.

— L'avez-vous contrarié hier?

— Beaucoup. Je lui ai dit que son cheval anglais avait l'air béte.

— En ce cas, soyez donc tranquille , il dormira jusqu'à ce soir.

— Vous en répondez?

— Je l'ordonne.

— Eh bien, vivait Que ses esprits reposent en paix et que le mariage lui soit léger! Savez-vous, Léonce, que c'est un joug affreux que celui-là ?

— Oui, il y a des maris qui battent leurs femmes.

— Ce n'est rien ; il y en a d'autres qui les font périr d'ennui.

— Est-ce donc là toute la cause de votre spleen? Je ne le crois pas, milady.

— Oh I ne m'appelez pas milady. Je me figure alors que je suis Anglaise. C'est bien assez qu'on veuille me persuader, quand je suis en Angleterre, que mon mari m'a dénationalisée.

— Mais vous ne répondez pas à ma question, Sabina?

TEVERINO

~ Eh! que puis-je répondre? Sais-je la cause de mon mal?

— Voulez-Tous que je vous la dise?

— Vous me l'avez dite cent fois, n'y revenons pas inutilement.

— Pardon, pardon, madame. Vous m'avez traité de docteur subtil, admirable , vous m'avez investi du droit de vous guérir, ne fût-ce que pour un jour...

— De me guérir en m'amusant , et ce que vous allez me dire m'ennuiera, je le sais.

— Inutile défaite d'une pudeur qu'un tendre soupirant trouverait charmante , mais que votre grave médecin trouve souverainement puérile.

— Eh bien, si vous êtes cassant et brutal, je vous aime mieux ainsi. Parlez donc.

— L'absence d'amour vous exaspère, votre ennui est l'impatience et non le dégoût de vivre , votre Gerté exagérée trahit une faiblesse incroyable. Il faut aimer, Sabina.

— Vous parlez d'aimer comme de boire un verre d'eau. Est-ce ma faute, si personne ne me plait?

— Oui, c'est votre faute! Votre esprit a pris un mauvais tour, votre caractère s'est aigri, vous avez caressé voire amour-propre , et vous vous estimez si haut désormais que personne ne vous semble digne de vous. Vous trouvez que je vous dis de grandes duretés, n'est-ce pas? Aimeriez-vous mieux des fadeurs?

— Oh ! je vous trouve charmant aujourd'hui , au contraire ! s'écria en riant lady G***, sur le beau visage de laquelle un peu d'humeur avait cependant passé. Eh bien, laissez-moi me justifier, et citez-moi quelqu'un qui me donne tort. Je trouve tous les hommes que le monde jette autour de moi ou vains et stupides , ou intelligents et glacés. J'ai pitié des uns, j'ai peur des autres.

— Vous n'avez pas tort. Pourquoi ne cherchezvous pas hors du monde?

— Est-ce qu'une femme peut chercher? Fi donc !

— Mais on peut se promener quelquefois, rencontrer, et ne pas trop fuir.

— Non, on ne peut pas se promener hors du monde, le monde vous suit partout , quand on est du grand monde. Et puis, qu'y a-t-il hors du monde? des bourgeois, race vulgaire et insolente; du peuple, race abrutie et malpropre; des artistes, race ambitieuse et profondément égoïste. Tout cela ne vaut pas mieux que nous, Léonce. Et puis, si vous voulez que je me confesse, je vous dirai que je crois un peu à l'excellence de notre sang patricien. Si tout n'était pas dégénéré et corrompu dans le genre humain , c'est encore là qu'il faudrait espérer de trouver des types élevés et des natures d'élite. Je ne nie pas les transformations de Tavenir, mais jusqu'ici je vois encore le sceau du vasselage sur tous ces fronts récemment affranchis. Je ne hais ni ne méprise, je ne crains pas

non plus, cette race qui va, dit-on , nous chasser; j'y consens. Je pourrais avoir de l'estime, du respect et de l'amitié pour certains plébéiens; mais mooamoar est une fleur déliaate qui necrott pas dans le premier terrain venu ; j'ai des nerfs de marquise ; je ne saurais me changer et me maniérer. Plus j'accepte régalité future , moins je me sens capable de chérir et de caresser ce que l'inégalité a souillé dans le passé. Voilà toute ma théorie, Léonce ; vous n'avez donc pas lieu de me prêcher. Voulez-vous que je me fasse sœur de charité? Je ne demande pas mieux que de surmonter mes dégoûts en vue de la charité ; mais vous voulez que je cherche le bonheur de l'amour, là où je ne vois à pratiquer que l'immolation de la pénitence !

— Je ne vous prêcherai rien, Sabina; je ne vaux ni mieux ni moins que vous; seulement, je crois avoir un instinct plus chaud , un désir plus ardent de la dignité de l'homme, et celte ardeur vraie est veoue le jour où je me suis senti artiste. Depuis ce jour, le genre humain m'est apparu, non pas partagé en castes diverses, mais semé de types supérieurs par eux-mêmes. Je ne crois donc pas l'habitude assez influente sur les âmes, assez destructive du pouvoir divin, pour avoir flétri à jamais la postérité des esclaves. Quand il plaît à Dieu que la Fornarina soil belle, et que Raphaël ait du génie, ils s'aiment sans se demander le nom de leurs aïeux. La beauté de l'âme et du corps, voilà ce qui est noble et respectable; et, pour être sortie d'une ronce, la fleur de l'églantier n'est pas moins suave et moins charmante.

— Oui, mais pour aller la respirer, il faut vous déchirer dans de sauvages buissons. Et puis, Léonce, nous ne pouvons pas voir de même la beauté idéale : vous êtes homme et artiste, c'est-à-dire que vousavei un sentiment à la fois plus matériel et plus exalté de la forme; votre art est matérialiste* C'est le divin Raphaël épris de la robuste Fornarina. Eh bien, oui, la maltresse du Titien me parait aussi une belle grosse femme sensuelle , nullement idéale. Nous autres patriciennes, nous ne concevons pas... Mais, grand Dieu! voici un équipage qui vient à nous, et qui ressemble tout à fait à celui de la marquise!

— Et c'est elle-même, avec le jeune docteur !

— Voyez, Léonce, voici une femme plus facile à satisfaire que moi ! Nous allons surprendre une intrigue. Elle se faisait passer pour malade, et la voilà qui se promène avec...

— Avec son médecin, comme vous avez le vôtre « madame. Elle s'amuse par ordonnance.

— Oui, mais vous n'êtes que le médecin de mon âme...

— tous êtes cruelle, Sabina ! que savcz-vous si ce beau jeune homme ne s'adresse pas plutôt à son cœur qu'à ses sens?... Et si elle pensait aussi mal de vous, ne serait-elle pas profondément injuste, puisque moi

TEVERINO

qui suis en tête à tète avec vous, je ne m'adresse ni k Tolre cœnr, ni...

— Jasle ciel, Léonce ! vous m'y faites penser. Elle est méchante, elle a besoin de se justifier par l'exemple des antres... elle va passer près de nous. Elle est hardie ; an lieu de se cacher elle va nous observer, me reconnaître... c'est peut-être déjà fait.

— Non madame, répondit Léonce, votre voile est baissé, et elle est encore loin; d'ailleurs... Prends à gaacfae,1e chemin de Saint-Apollinaire l» cria-t-il au jockey qui lui servait décocher, et qui conduisait avec vitesse et résolution.

Le wmrit s'enfonça dans un chemin étroit et couvert, et la calèche de la marquise passa, peu de mi- BDtes après, sur la grande route.

« Tous voyes, madame, dit Léonce, que la Providence veille su» vous aujourd'hui, et qu'elle s'est incamée en moi. Il faut faire souvent un long trajet dans ces montagnes pour trouver un chemin praticable aux voitures aboutissant à la rampe, et il s'en est ouvert un comme par miracle au moment où vous avex désire de fuir.

— C'est si merveilleux, en effet, répondit ladyG^*^ en souriant, que je pense que vous l'avez ouvert et frayé d'un coup de baguette. Oui, c'est un enchanlement I Les belles haies fleuries et les nobles ombragesl Padmire que vous ayez songé à tout, même à nous donner îd l'ombre et les fleurs qui nous manquaient lorsque nous suivions la rampe. Ces châtaigniers centenaires que vous avez plantés là sont magnifiques. On voit bien, Léonce, que vous êtes un grand artiste, et que vous ne pouvez pas créer à demi.

— Vous dites des choses charmantes, Sabîna. Mais v<ms êtes pâle comme la mort I Quelle crainte vous avez de l'opinion I quelle terreur vous a causée cette rencontre et ce danger d'un soupçon? Je ne me serais jamais douté qu'une personne aussi forte et aussi fière fHht aussi timide I

— On ne se connaît qu'à la campagne, disent les gens du monde. Gela veut dire que l'on ne se connaît que dans le tête-à-tête. Ainsi, Léonce, nous allons , œ malin, nous découvrir mutuellement beaucoup de qualités et beaucoup de défauts que nous n'avions encore jamais aperçus l'un chez l'autre. Ma timidité est verta oo faiblesse, je l'ignore.

— C'est faiblesse.

— Et vous méprisez cela?

— ie le blâmerai peut-être. J'y trouverai, tout au moins, l'explication de ce raffinemeht de goûts, de cette habitude de dédains exquis dont vous me parliez toat à llieure. Vous ne vous rendez peut-être pas bien compte de vous-même. Vous attribuez peut-être trop à la délicatesse exagérée de vos perceptions aristocratiques, ce qui n'est, en réalité, que la peur du t4âme et des railleries de vos pareils.

— Mes pareils sont les v6tres aussi, Léonce; n'a-

vez* vous donc aucun souci de l'opinion? Voudriezvous que je fisse un choix dont j'eusse à rougir? Ce serait bizarre.

— Ce serait par trop bizarre et je n'y songe point. Mais une hardiesse d'indépendance plus prononcée me paraîtrait pour vous une ressource précieuse , et je vois que vous ne l'avez pas. 11 n'est plus question ici de choisir dans une sphère ou dans l'autre; je dis seulement qu'en général , quelque choix que vous fassiez, vous serez plus occupée du jugement qu'on en portera autour de vous que des jouissances que vous en retirerez pour vol/'e compte personnel.

— Je n'en crois rien , et ceci passe la limite des vérités dures, Léonce; c'est une taquinerie méchante, un système de malveillantes inculpations.

— Voilà que nous commençons à nous quereller, dit Léonce. Tout va bien ; si je réussis à vous irriter contre moi , j'aurai au moins écarté l'ennui.

^- Si la marquise entendait notre conversation, dit Sabina eu reprenant sa gaieté, elle n'y trouverait pas à mordre, je présume?

— Mais comme elle ne l'entend pas et que nous pouvons faire d'autres rencontres, il est bon que nous rompions davantage notre tête-à-tête et que nous nous entourions de quelques compagnons de voyage.

— Est-ce qu'à votre tour, vous prenez de l'humeur, Léonce?

— Nullement; mais il entre dans mes desseins que vous ayez un chaperon plus respectable que moi ; je le vois qui vient à ma rencontre. Le destin l'amène en ce lieu, sinon mon pouvoir magique. »

Sur un signe de son maître, le jockey arrêta ses chevaux. Léonce sauta lestement à terre et courut au-devant du curé de Saint-Apollinaire, qui marchait gravement à l'entrée de son village, un bréviaire à la main.

AVIKNNK QUR POURRA.

« Monsieur le curé, dit Léonce, je suis au désespoir de vous déranger. Je sais que quand le prêtre est interrompu dans la lecture de son bréviaire, il est forcé de le recommencer, fùt-il à l'avanl-dernière page. Mais je vois avec plaisir que vous n'en êtes encore qu'à la seconde, et le motif qui m'amène auprès de vous est d'une telle urgence que je me recommande à votre charité pour excuser mon indiscrétion. »

Le curé fit un soupir, ferma son bréviaire, ôta ses

TEVERINO

lanettes, et, levant sur Léonce de gros yens biens qui ne manquaient pas d'intelligence :

« A qui ai-je l'honneur de parler? dit-il.

— A un jeune homme rempli de sincérité, répondît gravement Léonce, et qui vient vous soumettre un cas fort délicat. Ce matin, j'ai persuadé très-innocemment à une jeune dame, que vous pouvez apercevoir là-bas en voilure découverte, de faire une promenade avec moi dans vos belles montagnes. Nous sommes étrangers tous deui aux usages du pays; nos sentiments l'un pour l'autre sont ceux d'une amitié fraternelle; la dame mérite toute considération et tout respect; mais un scrupule lui est venu en chemin, et j'ai dû m'y soumettre. Elle dit que les habitants de la contrée , à la voir courir seule avec un jeune homme, pourraient gloser sur son compte , et la crainte d'être une cause de scandale est devenue si vive dans son esprit que j'ai regardé comme un coup du ciel l'heureux hasard de voire rencontre. Je me suis donc déterminé à vous demander la faveur de votre société pour une ou deux heures de promenade, ou tout au moins pour la reconduire avec moi à sa demeure. Vous êtes si bon, que vous ne voudrez pas priver une aimable personne d'une partie de plaisir vraiment édifiante, puisqu'il s'agit surtout pour nous de glorifier l'Étemel dans la contemplation de son œuvre, la belle nature.

— Mais, monsieur, dit le cure qui montrait un peu de méfiance et qui regardait attentivement la voiture, vous n'êtes point seuls; vous avez avec vous deux antres personnes.

— Ce sont nos domestiques qu'un sentiment instinctif des convenances nous a engagés à emmener.

— Eh bien, alors, je ne vois pas ce que vous pouvez craindre des méchantes langues. On ne fait point de mal devant ses serviteurs.

— La présence des domestiques ne compte pas dans Te^prit des gens du monde.

— C'est par trop de mépris pour des gens qui sont nos frères.

— Vous parlez dignement, monsieur le curé, et je suis de votre opinion. Mais vous conviendrez que, placés comme les voilà sur le siège de la voilure, on pourrait supposer que je tiens à cette dame des discours trop tendres, que je peux lui prendre et lui baiser la main à la dérobée. »

Le curé fit un geste d'effroi, mais c'était pour la forme, son visage ne trahit aucune émotion. Il avait passé l'âge où de brûlantes pensées tourmentent le préire. Ou bien possible est qu'il ne se fût pas abstenu toujours au point de haïr la vie et de condamner le bonheur. Léonce se divertit à voir combien ses prétendus scrupules lui semblaient puérils.

a Si ce n*est que cela, repartit le bonhomme, vous pouvez placer la notr« dans la voiture entre vous deux. Sa présence mettra en fuite le démon de la médisance.

— Ce n'est guère l'usage, dit le jeune homme embarrassé de la judiciaire du vieux prêtre. Cela semblerait affecté. Le danger est donc bien grandi penseraient les méchants, puisqu'ils sont forcés de mettre entre eux une vilaine négresse? Au lieu que la présence d'un prêtre sanctifie touU Un digne pasleor comme vous est l'ami naturel de tous les fidèles, et chacun doit comprendre que l'on recherche sa société.

— Vous êtes fort aimable, mon cher monsieur, et je ne demanderais qu'à vous obliger, répondit le cm«, flatté et séduit peu à peu ; mais je n'ai pas encore dit ma messe et voici le premier coup qui sonne. Donnez-moi vingt minutes... on plutôt venez entendre la messe. Ce n'est pas obligatoire dans la semaine, mais cela ne peut pas faire de mal; après oeU vous me permettrez de déjeuner, et nous irons ensoite faire un tour de promenade ensemble si vous le désirez.

— Nous entendrons la messe, répondit Léonce; mais aussitôt après, nous vous emmènerons déjeuner avec nous dans la campagne.

— Vous y déjeunerez fort mal, observa vivement le curé, à qui cette idée parut plus sérieuse que tout ce qui avait précédé. On ne trouve rien qui vaille dans ce pays aussi pauvre que pittoresque.

— Nous avons d'excellent vin et des vivres assez recherchés dans la caisse de la voiture, reprit Léonce. Nous avions donné rendez-vous à plusieurs personnes pour aller manger sur l'herbe, et chacun de nous devait porter une part du festin. Mais conune tontes ont manqué de parole, excepté moi , il se trouve que je suis assez bien pourvu pour le petit nombre de convives que nous sommes.

— A la bonne heure, dit le curé, tout à fait décidé. Je vois que vous aviez une jolie partie en train, et que sans moi elle serait troublée par l'embarras de ce dangereux tête-è-tête. Je ne veux pas vous la faire manquer , j'irai avec vous , pourvu que ce ne soit pas trop loin; car je ne manque pas d'aÏEiires ici.111 plaU à l'un de naître, à l'autre de mourir , et c'est tons les jours à recommencer. Allons , avertissez volr$ dame; je cours à mon église.

— Eh bien , donc, dit Sabina, qui, en attendant le retour de Léonce, avait pris un livre dans la poche de la voiture et feuilletait Wilhelm MeUier. J]ai cru que vous m'aviez oubliée, et je m'en consolais avec cet adorable conte.

— Je l'avais apporté pour vous, dit Léonce, je savais que vous ne le connaissiez pas encore, et que c'était la lecture qu'il vous fallait pour le moment.

— Vous avez des attentions charmantes ; mais que faisons-nous?

— Nous allons à la messe.

— L'étrange idée! Est-ce en me faisant faire mon salut que vous comptez me divertir?

TETERIKO.

— Il foos est inlerdit do scruter me» pensées et de deviner mes intentions. Du moment où je ne porterais plus voire inconnu dans mon cerveau, vous ne me laisserîes rien achever de ce que j'aurais entrepris.

— C'est vrai. Allons donc à la messe; mais que voiiliez*voas (aire de ce curé?

— Eb quoi, toujours des questions, quand vous saves que l'oracle doit èlre muet?

— Yos biiarreries commencent à m'intéresser. Est-c« qu'il ne m'est pas même permis de cherchera comprendre?

— * Parfoitement, je ne risque pmnt d'être deviné.»

Le wnrst traversa le hameau et sv'arrèta devant l'église rustique. Elle était ordinairement presque déserte aux messes de b semaine, mais elle se remplit de femmes et d'enfants curieux dès que les deux nobles voyageurs y furent entrés. Cependant, le plus grand nombre retourna bientôt sous le porche pour admirer les chevaux, toucher la voiture, et Surtout contempler la négresse, qui leur causait un étonnement mêlé d'ironie et d'effroi.

Le sacristain vint placer Sabina et Léonce dans le hanc d'honneur. L'air des montagnes est si vif, que le coré avait déjà faim et ne traînait pas sa messe en longneor.

Lady G*** avait pris du bout des doigts un missel respectable parmi d'autres bouquins de dévotion épars sur le prie^Ûeu. Elle paraissait fort recueillie; mais Léonce s'aperçut bientôt qu'elle tenait toujours Wilbcm Mcîster sous son chéle, qu'elle le glissait peu à peu sur le missel ouvert devant elle, et enfln qu'elle le lisait avidement pendant le etmfUwr*

Lui, s'agenouilla près d'elle à l'élévation, et lui dit

c Je gage que ce pasteur naïf et ces bonnes gens qnivons regardent sont édifiés de votre piété, Sabina! Mais moi , je me dis que vous respectes les apparcneesd'une religion à laquelle vous ne croyez plus.»

Elle ne lui répondit qu'en lui monUrantdu doigt le mol de pééani qui se retrouve en plusieurs endroits de Wilbem lieister, à propos d'un des personnages de la tronpe vagabonde.

c Vous saves bien que je ne suis pas dévote, lui dit; die après la messe, en parcourant avec lui la nef bordée de petites fhapelles; j'ai la religion de mon temps.

— C'est-à-dire que vous n'en avez pas?

— ie crois qu'au contraire aucune époque n'a été pins rellgieose, en ce sens que les esprits élevés luttent contre le passé, et aspirent vers l'avenir. Mais le présent ne peut s'abriter sous aucun temple. Pourquoi m*aves-vons ftiit entrer dans celui*ci?

— N'allei-vous pas à la messe le dimanche? <~ Cest une afiEiire de convenance, et pour ne pas

jouer le rôle d'esprit fort. Le dimanche est d'obligation religieuse, par conséquent d'usage mondain.

G. SAND.— TOMS VI.

— Hélas 1 vous êtes hypocrite.

— I>e religion? Non pas. Je ne cache h personne que j'obéis à une coutume.

— Vous vous êtes fait un dieu de ce monde profane, et vous le trouvez plus facile è servir.

— Léonce, seriez-vous dévot? dit-elle en le regardanL

— Je suis artiste, répondit-il ; je sens partout la présence de Dieu, même devant ces grossières Images du moyen âge qui font ressembler le lieu où nous sommes k quelque pagode barbare.

•^ Vous êtes plus impie que moi : ces fétiches affreux, cesed^volo cyniques me font peur.

— Je voisi le passé est votre effroi ; il vous gâte le présent. Que ne* comprenez-vous l'avenir! Vous seriez dans l'idéal.

— Tenez, artiste, regardez I » lui dit Sabina en attirant son attenlion sur une figure agenouillée sur le pavé, dans la profondeur sombre d'une chapelle funéraire.

C'était une jeune fille, presque un enfant, pauvrement vêtue, quoique avec propreté. Elle n'était pas jolie, mais sa figure avait une expression saisissante, et son attitude une noblesse singulière. Un rayon de soleil égaré dans celte cave humide où elle priait, tombait sur sa nuque rosée et sur une magnifique tresse de cheveux d'un blond pâle, presque blanchAtre, roulée et serrée autour d'un petit béguin de velours rouge brodé d'or fané, et garni de dentelle noire, à la mode du pays. Elle élait haute en couleur, malgré le ton fade de sa chevelure. Le bleu tranché de ses yeui paraissait plus brillant sous ses longs cils d'dr mat tirant sur l'argent. Son profil Irop court avait des courbes d'une finesse et d'une énergie extraordinaires.

« Allons, Léonce, ne vous oubliez pas trop à la regarder, dit Sabina II son compagnon, qui était comme pétrifié devant la villageoise, c'est de moi seule qu'il Aiut être occupé aujourd'hui ; si vous avez une distraction, je suis perdue, je m'ennuie.

— Je ne pense qu'à vous en la regardant. Regardez-la aussi. Il faut que vous compreniez cela.

— Cela? C'est la foi aveugle et stupide, c'est le passé qui vit encore, c'est le peuple. C'est curieux pour l'artiste, mais moi je suis poëte, et il me faut plus que l'étrange , il me faut le beau... Cette petite est laide.

— C'est que vous n'y comprenez rien. Elle est belle selon le type rare auquel elle appartient.

— Type d'Albinos.

— Non I C'est la couleur de Rubens, avec l'expression austère des vierges du Bas-Empire. Et l'attitude ?

— Est roide comme le dessin des maîtres primitifs. Vous aimez cela?

— Cela a sa grâce, parce que c'est naïf et imprévu. La Madeleine de Canova pose , les vierges de la re-

ss

TEVERINO

naissance savent qu'elles sont belles; les modèles primitifs sont tout d'un jet, tout d'une pièce, on pourrait dire tout d*une venue, comme la pensée qui les 6t éclore.

— Et qui les pétrifia... Tenez, elle a fini sa prière ; parlez-lui , vous verrez qu'elle est béte malgré l'expression de ses traits,

— Mon enfant, dit Léonce à la jeune fille, vous pa^ raissez très-pieuse. Y a-t-il quelque dévotion particulière attachée à celte chapelle ?

— Non , monseigneur, répondit la jeune fille en faisant la révérence; mais je me cache ici pour prier afin que monsieur le curé ne me voie point.

— Et que craignez-vous des regards de monsieur le curé? demanda ladyG***.

— Je crains qu'il ne me chasse, reprit la montagnarde; il ne veut plus que j'entre dans l'église «ous prétexte que je suis en état de péché mortel. »

Elle fit cette réponse avec tant d'aplomb et d'un air à la fois si ingénu et si décidé, que Sabina ne put «'empêcher de rire.

« Est-ce que cela est vrai? lui demanda-t-elle.

— Je crois que monsieur le curé se trompe, répondit la jeune fille, et que Dieu voit plus clair que lui dans mon cœur. »

Là-dessus elle fit une nouvelle révérence et s'éloigna rapidement, car le curé, qui avait fini de se dépouiller de ses habits sacerdotaux, paraissait au fond de la nef.

Interrogé par nos deux voyageurs, le curé jeta un regard sur k pécheresse qui fuyait, haussa les épaules, et dit d'un ton courroucé :

« Ne faites pas attention à cette vagabonde , c'est une âme perdue.

— Gela est fort étrange, dit Sabina, sa figure n'annonce rien de semblable.

— Maintenant, dit le curé, je suis aux ordres de vos seigneuries. »

On remonta en voiture, et après quelques mots de conversation générale, le curé demanda la permission de lire son bréviaire, et bientôt il fut si absorbé par cette dévotion que Léonce et Sabina se retrouvèrent comme en tète à tète. Par égard pour le bonhomme qui ne paraissait pas entendre l'anglais, ils causèrent dans cette langue afin de ne lui point donner de distraction.

« Ce prêtre intolérant, esclave de ses patenôtres, ne noQS promet pas grand plaisir, dit Sabina. Je crois que vous l'avez recruté pour me punir d'avoir pris un peu d*humeur de la rencontre de la marquise.

— J'ai peut-être eu un motif plus sérieux, répondit Léonce. Vous ne le devinez pas?

— Nullement.

— Je veux bien vous le dire; mais c'est à condition •que vous l'écouterez très-sérieusement,

— Vous m'inquiétez !

— C'est déjë quelque chose. Sachez donc que j'ai mis ce tiers entre nous pour me préserver moimême.

— Et de quoi, s'il vous plaît?

— Du danger caché au fond de toutes les conversa* lions qui roulent sur l'amour, entre jeunes gens.

— Parlez pour vous, Léonce; je ne me suis pas aperçue de ce danger. Vous m'aviez promis de ne pas laisser l'ennui approcher de moi; je comptais sur votre parole; j'étais tranquille.

— Vous raillez? C'est trop facile. Vous m'aviei promis plus de gravité.

— Allez, je suis très-grave, grave comme ce curé. Que vouliez-vous dire?

— Que, seul avec vous, j'aurais pu me sentir ému et perdre ce calme d'où dépend ina puissance sur vous aujourd'hui. Je fais ici l'ofiice de magnétiseur pour endormir votre irritation habituelle. Or vous savex que la première condition de la puissance magnétique, c'est un flegme absolu, c'est une tension de la volonté vers l'idée de domination immatérielle; c'est l'absence de toute émotion étrangère au phénomène de l'influence mystérieuse. Je pouvais me laisser troubler, et arriver à être dominé par votre regard, par le son de votre voix, par votre fluide magnétique en un mot, et alors, les rôles eussent été intervertis.

— Est-ce que c'est une déclaration, Léonce? dit Sabina avec une hauteur ironique.

— Non, madame, c'est tout le contraire, réponditil tranquillement.

— Une impertinence peut-être?

— Nullement. Je suis votre ami depuis longtemps et un ami sérieux, vous le savez bien, quoique vous soyez une femme étrange et parfois injuste. Noos nous sommes connus enfants : notre afiection fot toujours loyale et douce. Vous l'avez cultivée avec franchise, moi avec dévouement. Peu d'hommes sont autant mes amis que vous, et je ne recherche la société d'aucun d'eux avec plus d'attrait que la vôtre. Cependant vous me causez quelquefois une sorte de souffrance indéfinissable. Ce n'est pas le moment d'en rechercher la cause; c'est un problème intérieur que je n'ai pas encore cherché à résoudre. Ce qu'il y a de certain, c'est que je ne suis pas amoureux de vous et que je ne l'ai jamais été. Sans entrer dans des explications qui auraient peut-être quelque chose de trop libre après cette déclaration, je pense que vous comprenez pourquoi je ne peux pas êtreému auprès d'une femme aussi belle que vous, et pourquoi la 6gure paisible et rebondie qui est là m'était nécessaire pour m'empêcher de vous trop regarder.

~ En voilà bien assez, Léonce , répondit Sabina, qui affectait d'arranger ses manchettes afin de baisser la tête et de cacher la rougeur qui brûlait ses joues. C'en est même trop. Il y a quelque chose de blessant pour moi dans vos pensées.

— Je Toos défie de me le prouver.

— ie ne l'essayerai pas. Votre conscience doit vous le dire.

— Nallcment. Je ne puis vous donner une plus grande preuve de respect que de chasser l'amour de mes pensées.

— L*amour I II est bien loin de votre cœur I Ce que vous croyez devoir craindre me Oalte peu; je ne suis pas une vieille coquette pour m'en enorgueillir.

— Et pourtant, si c'était l'amour, l'amour du cœur vous l'entendez, vous seriez plus irritée

— Affligée peut-être, parce que je n'y pourrais pas répondre, mais irritée beaucoup moins que je ne le sois par l'aven de votre souffrance indéfinissable.

— Soyez franche, mon amie; vous ne seriez même pas affligée; vous ririez, elce serait tout.

—Vous m'accusez de coquetterie? Vous n'en avez pas le droit: qu'ensavez-vous, puisque vous ne m'avez jamais aimée, et que vous ne m*avez jamais vue aimer personne?

— Écoutez, Sabina, il est certain que je n'ai jamais essayé de vous plaire. Tant d'autres ont échoué! Sais-je seulement si quelqu'un a jamais réus.«i à se faire aloier de vous? Vous me l'avez pourtant dit une fois, dans un jour d'expansion et de tristesse; mais f ignore si vous ne vous éles pas vantée par exaltation. Si je vous avais laissé voir que je suis capable d'aimer ardemment , peut-être eussiez-vous reconnu que je méritais mieux que votre amitié. Mais , pour voos le faire comprendre, il eût fallu ou vous aimer ainsi, ce que je nie, ou feindre, et m*enivrer de mes proprea affirmations. Cela eût été indigne de la no* ble»e de mon attachement pour vous, et je ne suis pas descendu à de telles ruses : ou bien encore, il eût fallu vous raconter les secrets de ma vie, vous peindre mon vrai caractère, me vanter en un mot. Fil et n'élre pas compris, être raillé !... Juste punition de la vanité puérile! Loin de moi une telle honte!

«- De quoi vous justifiez-vous donc, Léonce? Estceqne je me plains de n'avoir que votre amitié? Estce que j'ai jamais désiré autre chose?

— Non, mais de ce que je m'observe si scrupuleusement, vous pourriez en conclure que je suis une bmle si vous ne me deviniez pas.

— A quoi bon vous observer tant , puisqu'il n'y a rien h craindre? L'amour est spontané. Il surprend et envahit, il ne raisonne point, il n'a pas besoin de s'interroger ni de s'entourer de prévisions, de plans d'attaque et de projets de retraite : il se trahit, et c'est alors qu'il s'impose. »

Voilà une bonne leçon, pensa Léonce, et c'est elle qui me la donne! 11 sentit qu*ii avait besoin d'étouffer son dépit, et, prenant la main de lady G***, il lui dit m la serrant d'un air affectueux et calme :

m Vous voyez donc bien , chère Sabina , qu'il ne

peut y avoir d'amour entre nous ; nous n'avons dans le cœur rien de neuf et de mystérieux l'un pour l'au^ Ire ; nous nous connaissons trop, nous sommes comme frère et sœur.

— Vous dites un mensonge et un blasphème,, ré^ pondit la fière lady en retirant sa main. Les frères et les sœurs ne se connaissent jamais, puisque les points les plus vivants et les plus profonds de leurs émes ne sont jamais en contact. Ne dites pas que nous nous connaissons trop, vous et moi; je prétends, au contraire, n'être nullement connue de vous, et ne l'être jamais. Voilà pourquoi , au lieu de me fâcher, j'ai souri à toutes les duretés que vous me dites depuis ce matin. Tenez, j'aime mieux aussi ne pas vous coiw naître davantage. Si vous voulez garder votre fluide magnétique, laissez-moi croire que vous avez dans le cœur des trésors de passion et de tendresse dont notrepaisible amitié n'est que l'ombre.

— Et si vous le croyiez, vous m*aimeriez, Sabina ^ Il est donc certain pour moi que vous nele croyez pas.

— Je puis vous en dire autant. Faul-il en conclure que si nous sommes seulemeut amis, c'est parce que nous n'avons pas grande opinion l'tiu de l'autre? »

Elle est piquée, pensa Léonce,, et voilà que nous sommes au moment de nous haïr ou de nous aimer.

« M'est avis, dit le curé en fermant son bréviaire , que nous voici bien assez loin, et que nous pourrions, s'il plaisait à vos seigneuries, mettre quelque chose sous la dent.

-—D'autant plus, dit Léonce, que voici à deux pas, au-<dessus de nous, un plateau de rochers avec de l'ombre et d'où Ton doit découvrir une vue admirable.

— Quoi, là-haut ? s'écria le curé qui était un peu chargé d'embonpoint ; vous voulez grimper jusqu'à la Roche- Verte? Nous serions bien plus à l'aise dans ce bosquet de sapins, au bord de la route.

— Mais nous n'aurions pas de vue ! dit lady G*** çn passant son bras d'un air folâtre sous celui du vieux prêtre; et peut-on se passer de la vue des montagnes ?

— Fort bien quand on mange, » répondit le curé, qui, pourtant, se laissa entraîner.

Le jockey conduisit la voilure à l'ombre, dans le bosquet, et bientôt de nombreux serviteurs se présentèrent pour l'aider à chasser les mouches et à faire manger ses chevaux. C'étaient les petits pâtres, épars sur tous les points de la montagne, qui, en un clin d'œil , se rassemblèrent autour de nos promeneurs, comme une volée d'oiseaux curieux et affamés. L'un prit les coussins du char à bancs pour faire asseoir les convives sur le rocher, l'autre se chargea du transport des pâtés de gibier, un troisième de celui des vins ; chacun voulait porter ou casser quelque chose. Le déjeuner champêtre fut bientôt installé sur la Roche-Verte, et, en voyant qu'il était splendide et

TEVERINO

succulent, le curé s'essuya le fh>nt et laissa échapper un soufHr de jubilation de sa poitrine haletante. On fit la part des petits pages déguenillés, celte des serviteurs aussi , car on avait de quoi satisfaire tout le inonde, Léonce n'avait pas fait les choses k demi ; on eût dit qu'il avait prévu h quel estomac de prêtre il aurait affaire. Sabina redevint très*enjouée, et avoua que, pour la première fois depuis longtemps, elle avait beaucoup d'appétit. Léonce ayant servi tout le monde, commençait k manger k son tour, lorsque les enfants, assis en groupe ii quelque distance, se prirent à s'agiter, k bondir et à crier, en faisant de grands mouvements avec leurs bras , comme pour appeler quelqu'un du fond du ravin :

« La fille aux oiseaux ! la fille aux oiseaux 1 »

ENLEVONS BKRMIOXB.

« Taisex-vous, sotte engeance, dit le curé, n'attirez point cette folle par ici ; nous n'avons que faire de ses jongleries. »

Mais les enfants ne l'entendaient point et continuaient k appeler et à faire des gestes. Sabina , se penchant alors sur le bord du rocher, vit un spectacle fort extraordinaire. Une jeune montagnarde grimpait la pente escarpée qui conduisait à la Roche- Verte, et cette enfant marchait littéralement dans une nuée d'oiseaux qui voltigeaient autour d'elle, les unsbéquetant sa chevelure, d'autres se posant sur ses épaules , d'autres, tout jeunes, sautillant et se traînant k ses pieds , dans le sable. Tous semblaient se disputer le plaisir de la toucher ou le profit de l'implorer, et ils remplissaient l'air de leurs cris de joie et d'impatience. Quand la jeune fille fut plus près et qu'on put la distinguer k travers son cortège tourbillonnant, Léonce et Sabina reconnurent la blonde aux joues vermeilles et aux cheveux d'or pâle qu'ils avaient vue dans l'église une heure auparavant.

Alors le curé se pencha aussi vers le ravin , et, par ses gestes, lui prescrivit de s'éloigner.

La grosse figure et l'habit noir du prêtre firent sur elle l'effet de la tête de Méduse. Elle s'arrêta immobile, et les oiseaux, effarouchés, s'envolèrent sur les arbres qui bordaient le sentier.

Cependant les instances de lady G*** et la vue de son verre rempli d'un excellent vin de Grèce, qu'on venait d'entamer, calmèrent l'ire du saint homme, et il consentit à crier k la tille aux oiseaux :

« Allons, venez faire vos pasquinades devant leurs seigneuries, bohémienne que vou» êlesl »

La jeune fille tenait dans sa main une peignée de grains qu'elle jeta derrière elle, le plus loin qu'elle put, et si adroitement, qu'elle sembla seulement Cure un geste impératif aux oisillons qui recommençaient k kl poursuivre. Ils s'abattirent tous dans le fourré, qu'elle feignait de leur désigner, et, occupés qu'ils étaient à chercher leurs petites graines, ils eurent l'air de se tenir tranquilles k son commandement. Les autres enfants n'étaient pas dupes de ce petit manège, mais Sabina eut tout le plaisir d'y être trompée.

« Eh bien, la voilà donc, cette pécheresse endurcief § dit Léonce, en tendant la main k la montagnarde, pour l'aider il atteindre le plateau, qui était fort escarpé de ce côté-là. Mais elle le gravit d'un bond pareil k celui d'un jeune chamois, et, portant les deux mains k son front, elle demanda la permîation de (rovaitter,

« Faites voir, faites vite voir, fainéante, dit le curé, ce qu'il vous plaît d'appeler votre iravaU. »

Alors elle s'approcha des enfants et les pria de bien tenir leurs chiens et de ne pas bouger ; puis elle êla un petitmantelet de laine qui lui couvrait les épaules, et, grimpant sur une roche voisine encore plus élevée que la Roche-Verte, elle fit tournoyer en l'air cette étoffe rouge comme un drapeau au-dessus de sa tète. A l'instant même, de tous les buissons d'alentour, vint se précipiter sur elle une foule d'oiseaux de diverses espèces, moineaux, fauvettes, linottes, bouvreuils, merles, ramiers, et même quelques hirondelles à la queue fourchue et aux larges ailes noires. ËUe joua quelques instants avec eux, les repoussant, £usant des gestes, et agitant son mantelet comme pour les effrayer; attrapant au vol quelques-uns, et les rejetant dans l'espace sans réussir à les dégoûter de leur amoureuse poursuite. Puis, quand elle eut bien montré à quel point elle était souveraine absolue et adorée de ce peuple libre, elle se couvrit la tête de son manteau , se coucha par terre et feignit de s'endormir. Alors on vit tous ces volatiles se poser sur elle, se blottir k l'envi dans les plis de ses vêtements, et paraître magnétisés par son sommeil. Enfin, quand elle se releva, elle réitéra son stratagème, et les envoya, k l'aide d'une nouvelle pâture, s'abattre sur des bruyères, où ils disparurent et cessèrent leur babil.

11 y eut quelque chose de si gradeux et de si poétique dans toute sa pantomime, et son pouvoir sur les habitants de l'air semblait si merveilleux, que cette petite scène causa un plaisir extrême aux voyageurs. La négresse n'hésita pas k croire qu'elle assistait k un enchantement, et le curé lui-même ne pat s'empêcher de sourire k la gentillesse desélèveSf pour se dispenser d'applaudir leur éducatrice.

« Voilà vraiment une petite fée, dit Sabina en l'attirant auprès d'elle, et je vous déclare, Léonce, que je suis réconciliée avec ses cils d'ambre. Mignon lui avait fait tort dans mon imagination. Je l'aurais voulue

brune et jouant de la guitare; mais j'accepte maintenant celle Miffnon rustique et blonde, et j'aime autant sa scène de magie avec les oiseaux que la danse des mufs. Dis-moi d'abord, ma chère enfant, comment to t'appelles?

— Je m'appelle Madeleine Mélèze, dite l'oiselière ou la fille aux oiseaux, pour servir Voire Altesse.

— Voilà de jolis noms, et cela te complète. Assieds-toi là, près de moi, et déjeune avec nous ; pourvu toutefois que ton peuple d'oiseaux ne vienne pas, comme une plaie d'Egypte, dévorer noire festin.

— Obi ne craignez rien, madame, mes enfants n'approchent pas de moi, quand il y a d'autres personnes trop près.

— En ce cas, si lu veux conserver ton sot métier, ton gagne-pain, dil le curé d'un ton grondeur, je to conseille de ne pas te laisser accompagner si souvent dans tes promenades par certains vagabonds de rencontre; car bientôt, il force d'être tonus en respect par la présence de ces oiseaux de passage, les oiseaux du pays ne te connailront plus, Madeleine.

— Mais, monsieur le curé, on vous a trompé, assurément, répondit l'oiselière ; je n'ai encore eu qu'un senl compagnon de promenade, et il n'y a pas si longtemps que cela dure; nous sommes toujours tous deux seuls; ceux qui vous ont dil le contraire oui menti.»

Le sérieux dont elle accompagna celle réponse mit Léonce en gaieté et le curé en colère.

c Voyez un peu la belle réponse 1 dit-il, et si l'on peut rien trouver de plus effronté que cetto petite fille U

L'oiselière leva sur le pasteur courroucé ses yeux Meus comme des saphirs et resta muelle d'étonnément

« Il me semble que vous vous trompez beaucoup sur le compte de celle enfant, dil Sabina au curé ; sa surprise et sa hardiesse sont l'effet d'une candeur que TOUS troublerez par vos mauvaises pensées; permettes-moi de vous le dire, monsieur le curé, vous faites, par bonne intention, sans doute, tout votre possible pour lui donner l'idée du mal qu'elle n'a pas.

— Est-ce vous qui parlez ainsi, madame? répondit k demi-Toix le curé; vous qui, par prudence et vertu, ne Toolies pas rester en této à tète avec ce noble seigneur, malgré ses bons sentiments et le voisinage de vos domestiques ? »

Sabina regarda le curé avec étonnement, et ensuite Léonce d'un air de reproche et de dérision ; puis elle ajouta avec un noble abandon de cœur :

c Si vous jugez ainsi le motif qui nous a fait rechercher voire société, monsieur le curé, vous devez y trouver la confirmation de ce que je pense de cette enfant : c'est que ses pensées sont plus pures que les nôtres.

— Pures tant que vous voudrez, madame I reprit le curêy que, dans sa pensée, Sabina avait déjà surnommé

le bourru, occupée qu'elle était de retrouver les personnages de Wilhem Meisler dans les aventures de sa promenade; mais laissez-moi vous objecter que chez les filles de cette condition, qui vivent au hasard et comme à l'abandon, l'excès de l'innocence est le pire des dangers. Le premier venu en abuse , et c'est ce qui va arriver à celle-ci, si ce n'est déjà fait.

— Elle serait confuse devant vos soupçons, au lieu qu'elle n'est qu'effrayée de vos menaces. Vous autres prélres, vous ne comprenez rien aux femmes, et vous froissez sans pitié la pudeur du jeune âge.

— Je vous soutiens, moi, reprit le bourru, que ce qui est vrai pour les personnes de votre classe, n'est pas applicable à celle des pauvres gens. La pudeur de ces filles-là estbélise, imprévoyance; elles font le mal sans savoir ce qu'elles font.

— En ce cas, peut-être ne le font-elles pas, et je croirais assez que Dieu innocente leurs fautes.

— C'est une hérésie, madame.

— Gomme vous voudrez, monsieur le curé. Disputons, j'y consens. Je sais bien que vous êtes meilleur que vous ne voulez en avoir l'air , et qu'au fond du cœur vous ne baissez point ma morale.

— Eh bien, oui, nous disputerons après déjeuner, répliqua le curé.

— En attendant, dil Sabina en lui remplissant son verre avec grâce, et en lui adressant un doux regard dont il ne comprit pas la malice, vous allez m'accorder la faveur que je vais vous demander, mon cher curé bourru.

— Gomment vous refuser quelque chose? réponditil en portant son verre à ses lèvres, surtout si c'est une demande chrétienne et raisonnable I ajoula-t-il lorsqu'il eut avalé la rasade de vin de Ghypre.

— Vous allez faire la paix provisoirement avec la fille aux oiseaux, reprit lady G***. Je la prends sous ma protection ; vous ne la mettrez pas en fuite, voOs ne lui adresserez aucune parole dure; vous me laisserez le soin de la confesser tout doucement, et d'après le compte que je vous rendrai d'elle, vous serez indulgent ou sévère, selon ses mérites.

— Eh bien , accordé , répondit le curé qui se sentait plus dispos et de meilleure humeur à mesure qu'il contentait son robuste appétit. Voyons, dit-il en s'adressant à Madeleine qui causait avec Léonce, je te pardonne pour aujourd'hui , et je te permets de venir à confesse demain, à condition que, dès ce moment, tu te soumeltras à toutes les prescriptions de cette noble et vertueuse dame qui veut bien s'inté* resser à toi et l'aider à sortir du péché. »

Le mot de péché produisit s^ur Madeleine le même effet d'étonnement et de doute que les autres fois; mais satisfaite de la bienveillance de son pasteur, cl surtout de rintcrêt que lui témoignait la noble dame, elle fit la révérence à l'un el baisa la main de l'autre. Interrogée par Léonce sur les procédés qu'elle eni-

TEVERINO

ployait poar captiver Tamour et Tobéissaiiee de ses oiseaax, elle refusa de s'expliquer et prétendit qu'elle possédait on secret.

« Allons, Madeleine, ceci n'est pas bien, dit le curé, et si tu veux que je te pardonne tout, tu commenceras par divorcer d'avec le mensonge. C'est une faute grave que de chercher à entretenir la superstition, surtout quand c'est pour en profiter. Ici, d'ailleurs, cela ne le servirait de rien. Dans les foires où tu vas courir et montrer ton talent (bien malgré moi, car ce vagabondage n'est pas le fait d'une fille pieuse), tu peux persuader aux gens simples que tu possèdes un charme pour attirer le premier oiseau qui passe , et pour le retenir aussi longtemps qu'il te plaît. Mais tes petits camarades que voici savent bien que dans ces montagnes , où les oiseaux sont rares et où tu passes ta vie à courir et à fureter, tu découvres tous les nids aussitôt' qu'ils se bâtissent, que tu t'empares de la couvée, et que tu forces les pères et mères à venir nourrir leurs petits sur tes genoux. On sait la pa* tience avec laquelle tu restes immobile des heures entières comme une statue ou comme un arbre, pour que ces bétes s'accoutument à te voir sans te craindre. On sait comme, dès qu'ils sont apprivoisés, ils te suivent partout pour recevoir de toi leur pâture , et qu'ils t'amènent leur famille à mesure qu'ils pullulent, suivant en cela un admirable instinct de mémoire et d'attachement dont plusieurs espèces sont particulièrement douées. Tout cela n'est pas bien sorcier. Chacun de nous, s'il était comme toi, ennemi des occupations raisonnables et d'un travail utile , pourrail en faire autant. Ne joue donc pas la magicienne et l'inspirée, comme certains imposteurs célèbres de l'antiquité, et entre autres un misérable Apollonius de Thyane,que l'Église condamne comme faux prophète, et qui prétendait comprendre le langage des passereaux. Quant à ces nobles personnes, n'espère point te moquer d'elles. Leur esprit et leur éducation ne leur permettent point de croire qu'une bambine comme toi soit investie d'un pouvoir surnaturel.

— Eh bien, monsieur le curé, dit ladyG***, vous ne pouviez rien dire qui me fût moins agréable, ni faire sur la superstition un sermon plus mal venu. Vos explications sont ennemies de la poésie, et j'aime cent fois mieux croire que la pauvre Madeleine a quelque don mystérieux, miraculeux même, si vous voulez, que de refroidir mon imagination en acceptant de banales réalités. Console-loi, dit-elle à l'oiselière qui pleurait de dépit et qui regardait le curé avec une sorte d'indignation naïve et Hère ; nous te croyons fée et nous subissons ton prestige.

— D'ailleurs, les explications de monsieur le curé n'expliquent rien, dit Léonce. Elles conslateul des faits et n'en dévoilent point les causes. Pour apprivoiser à ce point des êtres libres et naturellement farouches, il faut une intelligence particulière, une sorte de se-

cret magnétisme tout exceptionnel. Chacun de nom se consacrerait en vain à cette éducation, que la mystérieuse fatalité de Tinstinct dévoile à cette jeune fiUe.

— Oui, ouil s'écria Madeleine, dont les yeux t'enflammèrent comme si elle eût pu comprendre parfaitement l'argument de Léonce, je défie bien monsieur le curé d'apprivoiser seulement une poule dans sa cour, et moi j'apprivoise les aigles sur la montagne.

— Les aigles, toi? dit le curé, piqué au vif de voir Sabina éclater de rire : je t'en défie bien! Les aigles ne s'apprivoisent point comme des alouelles. Voilà ce qu'on gagne è de niaises pratiques et à des prétentions bizarres. On devient menteuse, et c'est ce qui vous arrive, petite effrontée !

— Ah ! pardon, monsieur le curé, dit un jennechevrier qui s'était détaché du groupe des enfants elqui écoutait la conversation des nobles eonvives. Depuis quelque temps, Madeleine apprivoise les aigles. Je l'ai vu. Son esprit va toujours en augmentant, et bientôt elle apprivoisera les ours, j'en suis sur.

— Non, non, jamais! répondit l'oiselière avec une sorte d'effroi et de dégoût peinte dans tous ses traits. Mon espril ne s'accorde qu'avec ce qui vole dam fatr.

— Eh bien , que vous disais-je? s'écria Léonce frappé de cette parole. Elle sent, bien qu'elle ne puisse en rendre compte ni aux autres, ni à ellemême, que d'indéfinissables affinités donnent de l'attrait k certains êtres pour elle. Ces rapports intimes sont des merveilles à nos yeux , parce que nous ne pouvons en saisir la loi naturelle, elle monde des faits physiques est plein de ces miracles qui noas échappent. Soyez-en certain, monsieur le curé, le diable n'est pour rien dans ces particularités; c'est Dieu seul qui a le secret de toute énigme et qui préside à tout mystère.

— Â la bonne heure, dit le curé, assez satisfait de celte explication. A votre sens, il y aurait donc des rapports inconnus entre certaines organisations différentes? Peut-être que cette peUte exhale nne odeur d'oiseau perceptible seulement à l'odorat subtil de ces

volatiles?

— Ce qu'il y a de certain, dit Sabina en riant, c'est qu'elle a un profil d'oiseau. Son petit nez recourbé, ses yeux vifs et saillants, ses paupières mobiles etpàles, joignez k cela sa légèreté, ses bras agiles conune des ailes, ses jambes fines et fermes comme des pattes d'oiseau, et vous verrez qu'elle ressemble à un aiglon.

— Comme il vous plaira, dit Madeleine, qui paraissait être douée d'une rapide intelligence et comprendre tout ce qui se disait sur son compte. Mais, outre ledonde me faire aimer, j'aiaussiceluide me fairecomprendre ; j'ai la science, et je défie les autres de découvrir ce que je sais. Qui de vous dira à quelle beurc on peut se faire obéir et à quelle heure on ne le peut pas? quel cri peut être entendu de bien loin? en quels

TEVERINO

endroits il faut se mettre? quelles influences il faut écarter, quel temps est propice? Ah I monsieur le curé, si voussaTiespersuader les gens comme je sais attirer les bêles, votre église serait plus riche et f os saints mieux fêtés.

— Elle a de l'esprit, dit le curé bourru, qui était au fond un bourru bienfaisant et enjoué, surtout aprè« 6otre; mais c'est un esprit diabolique, et il faudra, quelque jour, que je Texorcise.Et attendant, Madelon, fais venir tes aigles.

. — Et où les prendrai-je k cette heure? réponditelle avec malice. Savez-vous où ils sont, monsieur le curé? Si vous le savez, dites-le, j'irai vous les chercher.

— Va&-y, toi, puisque tu prétends le savoir.

— Ils sont où je ne puis aller maintenant. Je vois bien, monsieur le curé, que vous ne le savez pas. Mais si vous voulez venir ce soir avec moi, au coucher du soleil, et si vous n'avez pas peur, je vous ferai voir quelque chose qui vous étonnera. »

Le curé haussa les épaules, mais l'ardente imagination de Sabina s'empara de cette fiintaisie. « J'y veux aller, moi, s'écria-t-elle, je veux avoir peur, je veux être étonnée, je veux croire au diable et le voir, si faire se peut!

— Tout douxl lui dit Léonce à l'oreille, vous n*avez pas encore ma permission, chère malade.

— Je voua la demande , je vous l'arrache, docteur aimable.

— Eh bien, nous verrons cela, j'interrogerai la magicienne, et je déciderai comme il me conviendra.

— Je compte donc sur votre désir, sur votre promesse de m'amuser. En attendant, n'allons-nous pas retourner à la villa, pour voir comme milord G*** aura dormi?

— Si vous avez des volontés arrêtées, je vous donne ma démission.

— A Dieu ne plaise! Jusqu'ici je n'ai pas eu un instant d'ennui. Faites donc ce que vous jugerez opportun ; mais où que vous me conduisiez, laissez^moi amener la GUe aux oiseaux.

— Celait bien mon intention. Croyez-vous donc qu'elle se soit trouvée ici par hasard?

— Vous la connaissiez donc? Vous lui aviez donc donné rendez- vous?

— Ne m'interrogez pas.

— J'oubliais! Gardez vos secrets, mais j'espère que vous en avez encore ?

— Certes, j'en ai encore, et je vous annonce, ma* dame, que ce jour ne se passera pas sans que vous ayez des émotions qui troubleront votre sommeil la ouit prochaine.

— Des émotions! Ah! quel bonheur! s'écria Sabina; en garderai-je longtemps le souvenir?

— Tonte votre vie, dit Léonce avec un sérieux qui semblait passer la plaisanterie.

— Vous êtes un personnage fort singulier, repritelle. On dirait que vous croyez à votre puissance sur moi, comme Madeleine à la sienne sur les aigles.

^* Vous avez la fierté et la férocité de ces rois de l'air, et moi j'ai peut-être la finesse de l'observation, la patience et la ruse de Madeleine.

— De la ruse? vous me faites peur.

^ C'est ce que je veux. Jusqu'ici vous vous êtes raillée de moi , Sabina , précisément parce que vous ne me connaissiez pas.

— Moi ? dit-elle un peu émue et tourmentée de la tournure bizarre que prenait l'esprit de Léonce. Moi, je ne connais pas mon ami d'enfance, mon loyal chevalier servant? C'est tout aussi raisonnable que do me dire que je songe à vous railler.

— Vous Tavez pourtant dit, madame, les frères el les sœurs sont éternellement inconnus les uns des autres, parce que les points les plus intéressants et les plus vivants de leur être ne sont jamais en contact. Un mystère profond comme ces abîmes nous sépare. « Vous ne me connaîtrez jamais, » avez- vous dit; eh bien, madame, je prétends aujourd'hui vous connaître et vous rester inconnu. C'est vous dire, ajouta-t-il eo voyant la méfiance et la terreur se peindre sur les traits de Sabina, que je me résigne è vous aimer davantage que je ne veux et ne puis prétendre h être aimé de vous.

— Pourvu que nous restions amk, Léonce, dit lady G**', dominée tout à coup par une angoisse qu'elle ne pouvait s'expliquer à elle-même, je consens il vous laisser continuer ce badinage; sinon je veux retourner tout de suite à la villa , me remettre sous la cloche de plomb de l'amour conjugal.

— Si vous l'exigez, j'obéis ; je redeviens homme du monde, et j'abandonne la cure merveilleuse que vous m'avez permis d'entreprendre.

— Et dont vous répondez pourtant! Ce serait dommage.

— J'en puis répondre encore, si vous ne résistez pas. Une révolution complète, inouïe, peut s'opérer aujourd'hui dans votre vie morale et intellectuelle, si vous abjurez jusqu'à ce soir l'empire de votre volonté.

— Mais quelle confiance faut-il donc avoir en votre honneur pour se soumettre à ce point?

— Me croyez-vous capable d'en abuser? Vous pouvez vous faire reconduire à la villa par le curé. Moi , je vais dans la montagne chercher des aigles moins prudents et moins soupçonneux.

— Avec Madeleine, sans doute?

— Pourquoi non?

— Eh bien, l'amitié a ses jalousies comme l'amour : vous n'irez pas sans moi.

— I^rtons donc!

— Parlons ! »

Lady G*** se leva avec une sorte d'impétuosité, et

TEVEHINO.

prît le bras de roiselière soas le sien, comme si elle eût voulu s'emparer d'une proie. En un clin d'œîl les enfants reportèrent dans la voilure Tatlirail du dé* jeûner. Tout fut lavé, rangé et eml)allé comme par magie. La négresse, semblable k une sibylle affairée, présidailàropération; la libéralitéde Léonce donnait des ailes aux plus paresseux et de l'adresse aux plus gauches. « 11 me semble, lui dit Sabina en le voyant courir, que j'assiste à la noce fantastique du conte de Gracieute et Percinet; lorsque Ferrante princesse ouvre dans la forêt la boite enchantée, on en voit sortir une armée de marmitons en miniature et de serviteurs de toute sorte qui mettent la broche, font la coi* nne et servent un repas merveilleux à la joyeuse bande des Lilliputiens, le tout en chaulant et en dansant, comme font ces petits pages rustiques.

— L'apologue est plus vrai ici que vous ne pensez, répondit Léonce. Rappelez-vous bien le conte, cette charmante fantaisieque Hoffmann n'a point surpassée. 11 esl un moment où la princesse Gracieuse, punie de son inquiète curiosité par la force même du charme qu'elle ne peut conjurer, voit tout son petit monde enchanté prendre la fuite et s'éparpiller dans les broussailles. Les cuisiniers emportent la broche toute fumante, les musiciens leurs violons, le nouveau marié entraîne sa jeune épouse, les parents grondent, les convives rient , les serviteurs jurent, tous courent et se moquent de Gracieuse, qui, de ses belles mains, cherche vainement à les arrêter, à les retenir, à les rassembler. Gomme des fourmisagiles, ils s'échappent, passent à travers ses doigts , se répandent et dispa* raissent sous la mousse et les violettes, qui sont pour eux comme tine futaie protectrice , conune un bois impénétrable. La cassette reste vide, et Gracieuse, épouvantée, va retomber au pouvoir des mauvais génies lorsque...

*— Lorsque l'aimable Léonce, je veux dire le tout puissant prince Percinet, reprit Sabina , le protégé des bonnes fées, vient k son secours, et, d'un coup de baguette, fait rentrer dans la boite parents et fiancés, marmitons et broches, ménétriers et violons.

— Alors, il lui dit, reprit Léonce : « Sachez, princesse Gracieuse , que vous n'êtes point assez savante pour gouverner le monde de vos fantaisies; vous les semez à pleines mains sur le sol aride de la réalité, et là , plus agiles et plus fines que vous, elles vous échappent et vous trahissent. Sans moi , elles allaient se perdre comme l'insecte que l'œil poursuit en vain dans-ses mystérieuses retraites de gazon et de feuillage ; et alors, vous vous retrouviez seule avec la peur et le regret, dans ce lieu solitaire et désenchanté. Plus de frais ombrages , plus de cascades murmurantes, plus de fleurs embaumées; plusdechanU, de danses et de rires sur le tapis de verdure. Plus rien que le vent qui sifQe sous les platanes pelés , et la voix lointaine des bêtes sauvages qui monte dans l'air

avec rétoile sanglante de la nutl. Mais, grâce à moi, que vous nimplorerez jamais en vain, tous vos trésors sont rentrés dans le coffre magique, et nous poavoos poursuivre notre route, certains de les retrouver quand nous le voudrons, à quelque nouvelle halle, dans le royaume des songes. »

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