FAUSSE ROUTE
« Voilà une très-jolie histoire , et que je me rappellerai pour la raconter à la veillée , dit l'oiselière que Sabina tenait toujours par le^ bras.
— Prince Percinet, s'écria lady G*** en passant son autre bras sous celui de Léonce, et en courant avec lui vers la voiture qui les attendait, vous êtes mon bon génie, et je m'abandonne à votre admirable sagesse.
— Tespère, dit le curé en s'asseyant dans le fond du wurst avec Sabina , tandis que Léonce et Madeleine se plaçaient vis-à-vis, que nous allons reprendre le chemin de Saint-Apollinaire? Je suis sûr que mes paroissiens ont déjà besoin de moi pour quelque sacrement.
— Que votre volonté soit faite, cher pasteur, répondît Léonce en donnant des ordres à son jockey.
— Eh quoi! dit Sabina au bout de quelques instants, nous retournons sur nos pas, et nous allons revoir les mêmes lieux?
— Soyez tranquille, répondit Léonce en lui montrant le curé que trois tours de roue avaient suffi pour endormir profondément. Nous allons où bon nous semble. Tourne à droite, dit-il au jeune antomédon, et va où je t'ai dit d'al)ord. v
L'enfant obéit, et le curé ronOa.
« Eh bien , voici quelque chose de charmant, dit Sabina en éclatant de rire ; l'enlèvement d'un vieux curé grondeur, c'est neuf; et je m'aperçois enfin du plaisir que sa présence pouvait nous procurer. Gomme il va être surpris et grognon , en se réveillant à deni lieues d'ici !
— Monsieur le curé n'est pas au bout de sesimprcfrsions de voyage, ni vous non plus, madame 1 répondit Léonce.
— Voyons, petite, raconte-moi ton histoire et confesse-moi ton péché, dit Sabina, en prenant, avec une grâce irrésistible, les deux mains de l'oiselière assise dans la voiture en face d'elle. Léonce, n'écoutes pas, ce sont des secrets de femme.
— Oh ! sa seigneurie peut bien entendre, répondit Madeleine avec assurance. Mon péché n'est pas si gros,
TEVERINO
eC mon Morel pas si bien gardé que je ne puisse en parler k mon aise. Si monsieur le curé n'avait pas l'babitodede m'interrompre pour me gronder, au lien de m'éconter, ii chaque mot de ma confession, il ne serait pas si en colère contre moi, ou du moins il me ferait comprendre ce qui le fâche tant. J'ai un bon ami, Altesse, ajonta-t-elle en s'adressant à Sabina. Voilà toute l'affiiire.
— En juger la gravité n*est pas aussi facile qu'on le pense, dit lady 6*** à Léonce. Tant de candeur raid les questions embarrassantes.
— Pas tant que vous croyez, répondit-il. Voyons, Madeleine, t'aime-t-il beaucoup?
— n m'aime autant que je raimc.
— Et toi, ne l'aimes-tu pas trop? reprit lady G***.
— Trop? s'écria Madeleine; voilà une drôle de question! J'aime tant que je peux, je ne sais si c'est trop ou pas assez.
— Quel âge a-t-il ? dit Léonce.
— Je ne sais pas; il me l'a dit, mais je ne m'en souviens plus. Il a au moins... attendez, dix ans de plus que moi. J'ai quatorze ans, cela ferait vingt-quatre ou vingt-cinq ans, n'est-ce pas?
— Alors le danger est grand. Tu es trop jeune pour te marier, Madeleine.
^ Trop jeune d'un an ou deux. Ce défaut-là passera vite.
^ Mais ton amoureux doit être impatient?
— Non I il n'en parle pas.
— Tant pis ! et toi, es-^ aussi tranquille?
— Il le faut bien , je ne peux pas faire marcher le temps comme je fais voler les oiseaux.
^ Et vous comptez vous marier ensemble?
— Cela, je n'en sais rien, nous n'avons point parlé décela.
— Tn n'y songes donc pas, toi ?
— Pas encore, puisque je suis trop jeune.
— El s'il ne t'épousait pas? dit lady G**\
— Ohl c'est impossible, il m'aime.
— Depuis longtemps? reprit Sabina.
— Depuis huit jours.
— OM / dit Léonce, et tu es déjà sûre de lui à ce point?
— Sans doute, puisqu'il m'a dit qu'il m'aimait!
— Et tn crois ainsi tous ceux qui te parlent d'amour?
— 11 n'y a que lui qui m'en ait encore parlé, et c'est le seul que je croirai dans ma vie, puisque c'est e^ici que j'aime.
«^ Ah! curé, dit Sabina en jetant un regard sur le bonrm endormi, voilà ce que vous ne pourrez jamais eouiprendrel c'est Ja foi, c'est l'amour!
— Non, madame, reprit l'oiselière, il ne peut pas comprendre, lui. Il dit d'abord que personne ne connaît naon amoureux , et que ce doit être un mauvais
a. SAND. — TOMB VI.
sujet. C'est tout simple : il est étranger, il vient de passer par chez nous; il n'a ni parents ni amis pour répondre de lui; il s'est arrêté au pays parce qu'il m'a vue et que je lui ai plu. Alors, il n'y a que moi qui le connaisse et qui puisse dire : C'est un honnête homme. Monsieur le curé veut qu'il s'en aille, et il menace de le faire chasser par les gendarmes. Moi , je le cache ; c'est encore tout simple.
— Et où le caches-iu?
— Dans ma cabane.
— As-tu des parents?
— J'ai mon frère qui est... sauf votre permission, contrebandier... mais il ne faut pas le dire, même à monsieur le curé.
— Et cela fait qu'il passe les nuits dans la montagne et les jours à dormir, n'est-ce pas? reprit Léonce.
— A peu près. Mais il sait bien que mon bon ami couche dans son lit quand il est dehors.
— Et cela ne le fâche pas?
— Non, il a bon cœur.
— Et il ne s'inquiète de rien?
— De quoi s'inquiéterait-il ?
— T'aime-l-il beaucoup, ton frère?
— Oh I il est très-bon pour moi... nous sommes orphelins depuis longtemps; c'est lui qui m'a servi de père et de mère.
— H me semble que nous pouvons être tranquilles, Léonce? dit lady G*** à son ami.
— Jusqu'à présent, oui, répondit-il. Mais l'avenir! Je crains, Madeleine, que votre bon ami ne s'en aille, de g^é ou de force, un de ces matins, et ne vous laisse pleurer.
— S'il s'en va, je le suivrai.
— Et vos oiseaux?
— Ils me suivront. Je fais quelquefois dix lieues avec eux.
— Vous suivent-ils maintenant?
— Vous ne les voyez pas voler d'arbre en arbre tout le long du chemin? Us n'approchent pas, parce que je ne suis pas seule et que la voiture les effraye, mais je les vois bien, moi, et ils me voient bien aussi, les pauvres petits!
— Le monde a plus de dix lieues de long ; si votre bon ami vous emmenait à plus de cent lieues d'ici?
— Partout où j'irai il y aura des oiseaux, et je m'en ferai connaître.
— Mais vous regretteriez ceux que vous avez élevés?
— Ohl sans doute. Il y en a deux ou trois surtout qui ont tant d'esprit, tantd'esprit, que monsieur le curé n'en a pas plus, et que mon bon ami seul en a davantage. Mais je vous dis que tous mes oiseaux me suivraient comme je suivrais mon bon ami. Us commencent à le connaître et à ne pas s'envoler quand il est avec moi.
TEVERINO
^ Pourvu que le bon ami ne soit pas plus volage que les oiseaux 1 dit Sabina. Est-il bien beau, ce bon ami?
— Je crois que oui ; je ne sais pas.
— Vous n'osez donc pas le regarder? dil Léonce.
— Si fait. Je le regarde quand il dort, et je crois qu'il est beau comme le soleil ; mais je ne peux pas dire que je m'y connaisse.
— Quand il dorll vous entrez donc dans sa chambre?
— Je n'ai pas la peine d'y enlrer, puisque j'y dors moi-même. Nous ne sommes pas riches, Altesses ; nous n'avons qu'une chambre pour nous, avec ma chèvre et le cheval de mon frère.
— C'est la vie primitive! Mais dans tout cela, tu ne dors guère, puisque tu passes les nuits à contempler ton bon ami ?
— Oh ! je n'y passe guère qu'un quart d'heure après qu'il s'est endormi. Il se couche et s'endort pendant que je récite ma prière tout haut, le dos tourné, au bout de la chambre. Il est vrai qu'ensuite je m'oublie quelquefois à le regarder plus longtemps que je ne puis le dire. Mais ensuite le sommeil me prend, et il me semble que je dors mieux après.
— D'où il résulte pourtant qu'il dort plus que toi?
— Mais il dort très-bien, lui ; pourquoi ne dormirait-il pas? La maison est très -propre, quoique pauvre, et j'ai soin que son lit soit toujours bien fait.
— Il ne se réveille donc pas, lui, pour te regarder pendant ton sommeil ?
— Je n'en sais rien, mais je ne le crois pas, je l'entendrais. J'ai le sommeil léger comme celui d'un oiseau.
— Il t'aime donc moins que tu ne l'aimes?
— C'est possible, dit tranquillement l'oiselière après un instant de réflexion , et même ça doit étrC) puisque je suis encore trop jeune pour qu'il m'épouse.
— Enfîn,tu es certaine qu'il t'aimera un jour assez pour t'épouser?
— Il ne m'a rien promis; mais il me dit tous les jours : a Madeleine, tu es bonne comme Dieu, et je voudrais ne jamais te quitter. Je suis bien malheureux de songer que, bientôt peut-être, je serai forcé de m'en aller. » Moi, je ne réponds rien, mais je suis bien décidée è le suivre , afin qu'il ne soit pas malheureux ; et puisqu'il me trouve bonne et désire ne jamais me quitter, il est certain qu'il m'épousera quand je serai en âge.
— Eh bien ! Léonce, dit Sabina en anglais h son àmi, admirons, et gardons-nous de troubler par nos doutes cette foi sainte de Tàme d'un enfant. Il se pout que son amant la séduise et l'abandonne ; il se peut qu'elle soit brisée par la honte et la douleur; mais encore, dans son désastre, je trouverais son existence
digne d'envie. Je donnerais tout ce que j'ai vécu, tout ce que je vivrai encore , pour un jour de cet amour sans bornes, sans arrière-pensée, sans hésitation, aveuglément sublime, où la vie divine pénètre en nous par tous les pores 1
— Certes, elle vit dans l'extase, dit Léonce, et sa passion la transfigure. Voyez comme elle est belle, en parlant de celui qu'elle aime , quoique la nature ne lui ait rien donné de ce qui fait de vous la plus belle des femmes I Eh bien , pourtant à cette heure, Sabina, elle est beaucoup plus belle que vous. Ne le pensez-vous pas ainsi ?
— Vous avez une manière dédire des grossièretés qui ne peut pas me blesser aujourd'hui, quoique vous y fassiez votre possible. Cependant , Léonce, il y a quelque chose d'impitoyable dans votre amitié. Mon malheur est assez grand de ne pouvoir connatu^ cet amour extatique , sans que vous veniez me le reprocher, juste au moment où je mesurais l'étendue de ma misère. Si je voulais me venger, ne pourrais-je pas vous dire que vous êtes aussi misérable que moi, aussi incapable de croire aveuglément et d'aimer sans arrière-pensée? qu'enfin les mêmes abîmes de savoir et d'expérience nous séparent l'un et l'autre de l'état de l'âme de cette enfant?
— Cela, vous n'en savez rien, rien en vérité 1 répondit Léonce avec énergie, mais sans qu'il fût possible d'interpréter l'émotion de sa voix : son regard errait sur le paysage.
— Nous parcourons un affreux pays, dit lady G* après un assez long silence. Ces roches nues, ce torrent toujours irrité, ce ciel étroitement encadré, celte chaleur éloufTante, et jusqu'au lourd sommeil de cet homme d'église, tout cela porte k la tristesse et à l'efTroi de la vie.
— Un peu de patience , dit Léonce , nous serons bientôt dédommagés. »
En effet, la gorge aride et resserrée s'élargit tout à coup au détour d'une rampe, et un vallon délicieux, jeté comme une oasis dans ce désert, s'offrit aux regards charmés de Sabina. D'autres gorges de montagnes, étroites et profondes, venaient aboutir à cet amphithéâtre de verdure, et mêler leurs torrents aplanis et calmes, au principal cours d'eau. Ces flots verdâtres étaient limpides comme le cristal ; des tapis d'émeraude s'étendaient sur chaque rive; le silence de la solitude n'était plus troublé que par de frais murmures et la clochette lointaine des vaches éparscs et cachées au Qanc des collines par une riche végétation. Les gorges granitiques ouvraient leurs perspectives bleues, traversées à la base par les sinuosités des eaux argentées. C'était un lieu de délices où tout invitait au repos, et d*où, cependant, l'imagination pouvait s'élancer encore dans de mystérieuses régions.
« Voici une ravissante surprise, dit Sabina en des*
oendant de voiture sur le sable fin du rivage, c'est un auie contre la chaleur de midi, qui devenait intolérable. Ahl Léonce, laissons ici notre équipage et quittons les routes frayées. Voici des sentiers unis, voici un arbre jeté en guise de pont sur le torrent, Toici des fleurs à cueillir, et là-bas un bois de sapins qui nous promet de l'ombre et des parfums. Ce qui meplall ici, c'est Tabsencede culture et l'éloignement des habitations.
— C'est que vous êtes ici en plein pays de monta-* gne, répondit Léonce. C'est ici que commence le séjour des pasteurs nomades, qui vivent à la manière des peuples primitifs, conduisant leurs troupeaux d'un pâturage à l'autre, explorant des déserts qui n'appartiennent qu'à celui qui les découvre et les affronte, habitant des cabanes provisoires, ouvrages de kurs mains, qu'ils transportent à dos d'âne et plantent sur la première roche venue. Vous en pouvez voir quelques-unes là-haut, vers les nuages. Dans les profondeurs, vous n'en rencontreriez point. Un jour d'orage, qui fait gonfler les torrents, les emporterait. C'est l'heure de la sieste, les pâtres dorment sous leur toit de Terdure. Vous voici donc au désert, et vous pouvez choisir l'endroit où il vous plaira de goûter deux heures de sommeil ; car il nous faut donner ici du repos à notre attelage. Tenez, le bois de sapins qui TOUS attire et qui vous attetid, est en effet trèspropice. Lélé va y suspendre votre hamac.
— Mon hamac? Quoi I vous avez songé à l'emporlert
^ Ne devais-je pas songer à tout? »
La négresse Lélé les suivit portant le hamac de réseau de palmier bordé de franges, de glands et de plumes de mille couleurs artistement mélangées. Madeleine, ravie d'admiration par cet ouvrage des Indiens, suivait la noire en lui faisant mille questions sur les oiseaux merveilleux qui avaient fourni ces plumes étincelantes, et tâchait de se former une idée des perruches et des colibris dont Lélé, dans son jargon mystérieux et presque inintelligible, lui faisait la description.
On avait oublié le curé, qui s'éveilla enfin, lorsqu'il ne se sentit plus bercé par le mouvement souple et continu de la voiture.
a Corpo di Baccoï s'écria- t-il en se frottant les ;pox (c'était le seul juron qu'il se pcrmil); où Mmmes-nous, et quelle mauvaise plaisanterie est-ce là?
— Ilélas ! monsieur l'abbé, dit le jockey, qui était malin comme un page, et qui comprenait fort bien les caprices gravement facétieux de son maître, nous nous sommes égarés dans la montagne, et nous ne «avons pas plus que vous où nous sommes. Mes che. vaux sont rendus de fatigue, et il faut absolument nous arrêter ici.
— A la bonne heure, dit le curé; nous ne pouvons
pas ébre bien loin de Sainte-Apollinaire ; je ne me suis endormi qu'un instant.
— Pardon, monsieur l'abbé, vous avez dormi au moins quatre heures.
— Non, non, vous vous trompez, mon garçon ; le soleil nous tombe d'aplomb sur la léte, et il ne peut pas être plus de midi, à moins qu'il ne se soit arrêté, comme cela lui est arrivé une fois. Mais vous avez donc marché comme le vent, car nous sommes à plus de quatre lieues de la Roche-Verte ? Je ne me trompe pas , c'est ici le col de la Forquette , car je reconnais la croix de Saint-Basile. La frontière est à deux pas d'ici. Tenez, de l'autre côté de ces hautes montagnes, c'est l'Italie, la belle Italie, où je n'ai jamais eu le plaisir de mettre le pied! Mais, Corpo di Baccol si vous vous arrêtez ici, et si vos bêles sont fatiguées, je ne pourrai pas être de retour à ma paroisse avant la nuit.
— Et je suis sur que votre gouvernante sera fâchée? dit le malicieux groom d'un ton dolent.
— Inquiète, à coup sur, répondit le curé, très-inquiète, la pauvre Barbe! Enfin, il faut prendre son mal en patience. Où sont vos maîtres? —
— Là-bas , de l'autre côté de l'eau ; ne les voyezvous point?
— Quel caprice les a poussés à traverser cette planche qui ne tient à rien? Je ne me soucie point de m'y risquer avec ma corpulence. Si j'avais au moins une de mes lignes pour pêcher ici quelques truites ! Elles sont renommées dans cet endroit. »
Et le curé se mit à fouiller dans ses poches , où , à sa grande satisfaction , il trouva quelques crins gai^ nis de leurs hameçons. Le jockey l'aida à tailler une branche, à trouver des amorces, et lui offrit ironiquement un livre pour charmer les ennuis de la pêche. Le'bonhomme n'y fit pas de façons, il prit Wilkem Meister, autant par curiosité pour juger les principes de ses convives à leurs lectures, que pour se distraire lui-même; et, remontant le cours de l'eau, il alla s'asseoir dans les rochers, partagé entre les ruses de la truite et celles de Philine, Au moment où la première proie mordit, il était juste à l'endroit des petiU souliers. L'histoire ne dit pas s'il ferma le livre , ou s'il manqua le poisson.
. Cependant la noire Lélé et la blonde oiselière avaient attaché solidement le hamac aux branches des sapins. La belle Sabina, gracieusement étendue sur cette couche aérienne, s'offrait aux regards de Léonce dans l'attitude d'une chaste volupté. Ses larges manches de soie étaient relevées jusqu'au coude , et le bout de son petit pied, dépassant sa robe, pendait parmi les franges de plume , moins moelleuses et moins légères.
Léonce avait étendu son manteau sur l'herbe , et, couché aux pieds de la belle lady, il agitait la corde du hamac et le faisait voltiger au-dessus de sa tête.
TEVERINO
Lélé s'était arrangée aussi pour faire la sieste sur le gazon, à peu de distance, et Madeleine s'enfonça dans l'épaisseur dn bois, où les cris de ses oiseaux la suivirent comme une fanfare triomphale pour célébrer la marche d'une souveraine. ,
Sabina et Léonce se retrouvaient donc dans un tète-è-téte assez émouvant , après avoir agité entre eux des idées brûlantes dans des termes glacés. Léonce gardait un profond silence etfizaitsurladyG^** des regards pénétrants qui n'avaient rien de tendre , et qui cependant lui causèrent bientôt de l'embarrai'.
Il Pourquoi donc ne me répondez-vous pas? lui dit-elle après avoir vainement essayé d'engager une conversation frivole. Vous m'entendez pourtant, Léonce, car vous me regardez dans les yeux avec une obstination fatigante.
— Moi? dit-il , je ne regarde point vos yeux. Ce sont des étoiles fixes qui brillent pour briller, sans rien communiquer de leur feu et de leur chaleur aux regards des hommes. Je regarde votre bras et les plis de votre vêtement que le vent dessine.
— Oui, des manches et des draperies, c'est tout votre idéal, à vous autres artistes.
— Est-ce que cela vous déplaît d'être un beau modèle?
— Pourvu que je ne sois que cela pour vous, c'est tout ce qu'il me &ut, » dit-elle avec hauteur; car les yeux de Léonce n'annonçaient plus la froide contemplation du statuaire. Us reprirent pourtant leur indifférence à cette parole dédaigneuse. « Vous feriez une superbe sibylle, reprît-il, feignant de n'avoir pas entendu.
— Non, je ne suis point une nature échevelée et palpitante.
— Les sibylles de la renaissance sont graves et sévères. N'avez^vous pas vu celles de Raphaël? c'est la grandeur et la majesté de l'antique, avec le mouvement et la pensée d'un autre âge.
— Hélas I je n'ai point vu l'Italie I nous y touchons, et par un caprice féroce de lord G***, il lui plaît de s'installer k la frontière comme pour me donner la fièvre, et m'empêcher de m'y élancer, sous prétexte qu'il y fait trop chaud pour moi.
— 11 fait partout trop froid pour vous, au contraire; votre mari est l'homme qui vous connaît le moins.
— C'est dans l'ordre éternel des choses I
— Aussi vous devriez adorer votre mari, puisqu'il est l'adulateur infatigable de votre prétention à n'être pas devinée.
— £t vous, vous avez la prétention contraire à celle de mon mari. Vous me l'avez dit; mais vous ne me le prouvez pas.
— Et si je vous le prouvais à l'instant mêmel dit Léonce en se levant et en arrêtant le hamac avec une brusquerie qui arracha un cri d'effroi k kdy G***. Si je vous disais qu'il n'y a rien à deviner là où il n'y a
rien? et que ce sein de marbre cache un cœur de marbre?
— Ah 1 voilà d'affreuses paroles! dit-elle en posant ses pieds à terre, comme pour s'enfuir, et je vous maudis, Léonce, de m'avoir amenée ici. C'est une perfidie et une cruauté 1 Et quels raffinements I M'enlever à ma triste nonchalance , m'entourer de soios délicats, me promener à travers les beautés delà nature et la poésie de vos pensées , flatter ma folle imagination, et tout cela pour me dire, après quioze ans d'une amitié sans nuage, que vous me haïsses et ne m'estimez point 1
— De quoi vous plaignez- vous, madame? Vous êtes une femme du monde, et vous voulez, avant tout, être respectée comme le sont les vertueuses de ce monde-là. Eh bien, je vous déclare invincible, ^poi qui vous connais depuis quinze ans, et votre orgueil n'est pas satisfait?
— Être vertueuse par insensibilité, vertueuse par absence de cœur, l'étrange élogel II y a de quoi être Gère.
— Eh bien , vous avez un immense orgueil allié à une immense vanité, répliqua Léonce avec une irritation croissante. Vous voulez qu'on sache bieu que vous êtes impeccable, et que le cristal le plus pur est souillé auprès de votre gloire. Mais cela ne voussufGt pas. Il faut encore qu'on croie que vous avez l'âme tendre et ardente, et qu'il n'y a rien d'aussi puissant que votre amour, si ce n'est votre propre force. Si l'on est paisible et recueilli en présence de votre sagesse, vous êtes inquiète et mécontente. Vous voulei qu'on se tourmente pour deviner le mystère d'amour que vous prétendez renfermer dans votre sein. Vous voulez qu'on se dise que vous tenez la clef d'un paradis de voluptés et d'ineffables tendresses, mais que nul n'y pénétrera jamais; vous voulez qu'on désire, qu'on regrette, qu'on palpite auprès de vous, qu'on souffre enfin 1 Avouez-le donc, et vous aurez dit tout le secret de votre ennui; car il n'est point de rôle plus fatigant et plus amer que celui auquel vous aves sacrifié toutes les espérances de votre jeunesse et tous les profits de votre beauté I
— Il est au-dessous de moi de me justifier, répondit Sabina, pâle et glacée d'indignation; mais vous m'avez donné le droit de vous juger à mon tour et de vous dire qui vous êtes ; ce portrait que vous avex tracé de moi, c'est le vôtre; il ne s'agissait que de l'adapter à la taille d'un homme, et je vais le faire. »
LB FAUMC.
« Parlez, madame, dit Léonce, je serai bien aise de me vdr par vos yeux.
TEVERINO
— - Yoas ne le serei pas, je tous en réponds, poursohit Sabîna ootrée, mais affectant nn grand calme; homme el artiste, intelligent et beau, riche et patricien , TOUS savez être un mortel privilégié. La nature et la société vous ayant beaucoup donné , vous les avez secondées avec ardeur, possédé du désir qui toormenlait déjà votre enfance , d'être un homme aecompU. Vous avez si bien cultivé vos brillantes disposilions , et si noblement gouverné votre fortune, que TOUS êtes devenu le riche le plus libéral et l'artiste le plus exquis. Si vous fussiez né pauvre et obscur, la palme de gloire vous eût été plus difficile el plus méritoire à conquérir. Vous eussiez eu plus de sooffirance et plus de feu, moins de science et plus de génie. An lieu d'un talent de premier ordre, toujours correct et souvent froid, vous eussiez eu une inspiration inégale, mais brûlante.
— Ab! madame, dit Léonce en l'interrompant, vous avez peu d'invention , et vous ne faites ici que répéter ce que je vous ai dit cent fois de moi-même. Mais en même temps vous me donnez raison sur un autre point, k savoir que l'homme du peuple peut valoir et surpasser l'homme du monde à beaucoup d'égards.
— Vous croyez prouver un grand cœur et un grand esprit en disant ces choses-là. Cest la mode, une mode recherchée, et qu'il est donné à peu d'hommes du monde de porter avec goût. Vous n'y commettrez jamais d'excès, parce que au fond du cœur, vous n'êtes pas moins aristocrate que moi; je vous défierais bien d'être sérieusement épris de la fille aux oiseaux, malgré vos théories sur la paternité directe de Dieu à FesdaTc. Mais, laissez-moi arriver à mon parallèle, et vous Terrez que vous n'avez pas su garder votre emphatique tiia^tloavec moi. Jaloux d'être admiré, vous n'avez point prodigué votre jeunesse , et vous avez fort bien compris qu'il n'y a point d'idéal pour la femme intelligente qui possède et connaît un homme à toutes les heures de la vie. Aussi n'avezvoas point aimé, et avez-vous toujours agi de manière à Crapper l'esprit de ce sexe curieux , sans lui permettre de s'emparer de votre volonté. Vous avez fait des passions, je le sais, et vous n'en avez point éprouvé. Ce qui nous distingue l'un de l'autre , et ce qui fait que mon orgueil a plus de mérite que le vôtre , ce sont les privilèges de votre sexe. Vous n'avez point sacrifié les jouissances vulgaires au culte de la dignité. Vos modèles ont été des modèles de choix, des filles souverainement belles , et assez jeunes pour qœ voos n'eussiez pointa rougir devant trop de gens, d'en faire vos maltresses; ces divines filles du peuple, vous vous êtes persuadé que vous les aimiez, et, pour piquer l'amour-propre des femmes du monde, voos avez affecté de dire que la beauté physique entraînait la beauté morale, que la simplicité de ces esprits incultes était le temple primitif de l'amour «ni, que sais-je? vérités peut-être » mais auxquelles
vous n'avez jamais cru en les proclamant; car, je ne sache pas qu'aucune de ces divinités plébéiennes vous ait pleinement captivé ou fixé longtemps. Statuaire, vous n'avez vu en elles que des statues; et, quant aux femmes de votre caste, vous n'avez jamais recherché sincèrement celles qui avaient de l'esprit. C'est avec celles-là que vous jouez précisément le rôle que vous m'attribuez , posant devant elles avec un art et une poésie admirables les passions byroniennes, mais ne laissant approcher personne assez près de votre cœur pour qu'on y pût saisir le ver de la vanité qui le ronge. »
Léonce garda longtemps le silence après que Sabina eut fini de parler. 11 paraissait profondément abattu, et celte tristesse, qui ne se roidissait pas sous le fouet de la critique, le rendit très-supérieur en cet instant à la femme vindicative qui le flagellait. Sabina s'en aperçut et comprit ce qu'il y a de plus mâle dans l'esprit de l'homme, ce penchant ou cette soumission irrésistible à la vérité, que l'éducation et les habitudes de la femme s'appliquent trop victorieusement à combattre. Elle eut des remords de son emportement, car elle vit que Léonce se reprochait le sien et sondait son propre cœur avec effroi. Elle eut envie de le consoler du mal qu'elle venait de lui faire, puis elle eut peur que sa méditation ne cachât quelque pensée de haine profonde et de vengeance raffinée. Cette crainte la frappa au cœur; car, aussi bien que Léonce, elle valait mieux que son portrait, et les sources de l'affection n'étaient point taries en elle. Elle essaya vainement de retenir ses larmes ; Léonce entendit des sanglots s'échapper de sa poitrine.
« Pourquoi pleurez-vous? lui demanda-t-il en s'agenouillant à ses pieds et en prenant sa main dans les siennes.
— Je pleure notre amitié perdue, répondit-elle en se penchant vers lui et en laissant tomber quelques larmes sur ses beaux cheveux. Nous nous sommes mortellement blessés, Léonce ; nous ne nous aimons plus. Mais puisque c'en est fait, et que nous n'avons plus à craindre que l'amour nous gâte le passé, laissez-moi pleurer sur ce passé si pur et si beau! laissez-moi vous dire ce qu'apparemment vous ne compreniez pas, puisque vous avez pu, de gaieté de cœur, entamer cette lutte meurtrière. Je vous aimais d'une douce et véritable amitié; je me reposais sur votre cœur comme sur celui d'un frère; j'espérais trouver en vous protection et conseil dans tout le cours de ma vie. Vos défauts me semblaient petits et vos qualités grandes. Maintenant, adieu, Léonce. Reconduisez-moi chez mon mari. Vous aviez bien raison de m'annoncer pour cette journée des émotions imprévues, et si terribles, que je n'en perdrai jamais le souvenir. Je ne les prévoyais pas si amères, et je ne comprends pas pourquoi vous me les avez données. Pourtant, au mo-
TEVERINO
ment où je sens qu'elles ont tout brisé entre nous, je sens aussi que la douleur surpasse la colère, et je ne veux pas que notre dernier adieu soit une malédiction. »
Sabina effleura de ses lèvres le front de Léonce, et ce baiser chaste et triste, le seul qu'elle lui eût donné de sa vie, renoua le nœud qu'elle croyait délié.
« Non, ma chère Sabina , lui répondit-il en couvrant ses deux mains de baisers passionnés ; ce n'est pas un adieu , et il n'y a rien de brisé entre nous. Vous m'êtes plus chère que jamais, et je saurai reconquérir ce que j'ai risqué de perdre aujourd'hui. J'y mettrai tous mes soins et vous ed serez touchée, quand même vous résisteriez. Calmez-vous donc, noble amie ; vos larmes tombent sur mon cœur et le renouvellent comme une rosée bienfaisante sur une plante prête h mourir. Il y a du vrai dans ce que nous nous sommes dit mutuellement, beaucoup de vrai ; mais ce sont là des vérités relatives qui ne sont pas réelles. Comprenez bien cette distinction. Nous sommes artistes tous les deux et nous ne pouvons pas traiter un sujet avec animation sans que la logique , la plastique, si vous voulez, ne nous entraine, de conséquence en conséquence, ju^^u'à une synthèse admirable. Mais celte synthèse est une fiction , j'en suis certain pour vous et pour moi. Nous avons les défauts que nous nous sommes reprochés; mais ce sont là les accidents de notre caractère et les hasards de notre vie. En les étudiant avec feu , nous avons été inspirés jusqu'à les transformer en vices essentiels de notre nature, en habitudes effrontées de notre conduite. Il n'en est rien pourtant, puisque nous voici cœur à cœur, pleurant à l'idée de nous quitter et sentant que cela nous est impossible.
— Eh bien, vous avez raison, Léonce, dit lady G*** en essuyant une larme et en passant ses belles mains sur les yeux de Léonce, peut-être par tendresse naïve, peut-être pour se convaincre que c'étaient de vraies larmes aussi qu'elle y voyait briller. Nous avons fait de l'art, n'est-ce pas? et il ne nous reste plus qu'à décider lequel de nous a été le plus habile, c'est-^dire le plus menteur.
— C'est moi, puisque j'ai commencé, et je réclame le prix. Quel sera-t-il?
— Votre pardon.
— Et un long baiser sur ce bras si beau , que j'ai toujours regardé avec effroi.
— Voilà que vous redevenez artiste, Léonce I
— Eh bien , pourquoi non ?
— Pas de baisers, Léonce, mieux que cela. Passons ensemble le reste de la journée , et reprenez votre rôle de docteur, pourvu que vous me traitiez à moins fortes doses.
— Eh bien, nous ferons de l'homœopathie, dit Léonce en baisant le bras qu'elle parut lui abandonner machinalement, et qu'elle lui retira en voyant
la négresse se réveiller. Replacez-vous dans voire hamac et dormez tout de bon. Je vous bercerai mollement ; ces larmes vous ont fatiguée , la chaleur est extrême, et nous devons attendre que le soleil baisse pour quitter les bois. »
La singularité et la mobilité des impressions de Léonce donnaient de l'inquiétude à lady G***. Son regard avait une ex pression "qu'elle ne lui avait encore jamais trouvée, et il lui était facile de sentir, au bercement un peu saccadé du hamac, qu'il tenait le cordon d'une main tremblante et agitée. Elle vit donc avec plaisir reparaître Madeleine, qui, après avoir taquiné la négresse , en lui chatouillant les paupières et les lèvres avec un brin d'herbe, revint admirer le hamac et relayer Léonce, malgré lui, dans son emploi de berceur.
« Elle est trop familière, vous l'avez déjà gàtée^ dit Léonce en anglais à Sabina. Laissez-moi cbasser cet oiseau importun.
— Nonl répondit lady G*** avec une angoisse évidente, laissez-la me bercer; ses mouvements sont plus moelleux que les vôtres; et d'ailleurs vous avez trop d'esprit pour que je m'endorme facilement auprès de vous. La familiarité de cette enfant m'amnse; je suis lasse d'être servie à genoux. »
Là-dessus elle s'endormit ou feignit de dormir, et Léonce s'éloigna, dépité plus que jamais.
11 sortit du bois et marcha quelque temps au hasard. Il aperçut bientôt le curé qui péchait à la ligne, et le jockey qui était venu lui tenir compagnie, pendant que les chevaux paissaient en liberté dans une prairie naturelle à portée de sa vue, et que la voiture était remisée à l'ombre beaucoup plus loin. Certain de les retrouver quand il voudrait, Léonce s'enfonça dans une gorge sauvage, et marcha vite pour calmer ses esprits surexcités et troublés.
Sa mauvaise humeur se dissipa bientôt à l'aspect des beautés de la nature. Il avait tourné plusieurs rochers , et il se trouvait au bord d'un lac microscopique, ou plutôt d'une flaque d'eau cristalline enfouie et comme cachée dans un entonnoir de granit. Celle eau profonde et brillante comme le ciel, dont elle reflétait l'azur embrasé et les nuages d'or, offrait Firoage du bonheur dans le repos. Léonce s'assit au rivage dans une anfractuosité du roc, qui formait des degrés naturels comme pour inviter le voyageur à descendre au bord de l'onde tranquille. Il regarda longtemps les insectes au corsage de turquoise et de rubis qui effleuraient les plantes fontinales ; puis il vit passer, dans le miroir du lac, une bande de ramiers qui traversait les airs et qui disparut comme une vision, avec la rapidité de la pensée. Léonce se dit que les joies de la vie passaient aussi rapides, aussi insaisissables, et que, comme cette réflexion de l'image voyageuse, elles n'étaient que des ombres. Puis il se trouva ridicule de faire ainsi des métaphores germa-
TKVERINO.
niques, et envia la tranquillilé d*âme du curé, qui, dans ce beau lac, n'eût vu qu'un beau réservoir de biiitcf.
Un léger bruit se fit entendre au-dessus de lui. Un instant il crut que Sabina venait le rejoindre; mais le battement de son cœur s'apaisa bien vile à la vue du personnage qui descendait les degrés du roc, dont il occupait le dernier.
C'était un grand gaillard, plus que pauvrement vêtu, qui portait au bout d'un bâton passé sur son épaule, un mince paquet serré dans un mouchoir ronge et bleu. Ses haillons, ses longs cheveux tombant sur un visage pâle et fortement dessiné, son épaisse barbe noire comme de l'encre, sa démarche nonchalante, et ce je ne sais quoi de railleur qui caractérise le regard du vagabond lorsqu'il rencontre le riche seul et lace k face, tout lui donnait l'aspect d'un franc vaurien.
Léonce pensa qu'il était dans un endroit très-désert et que le quidam avait sur lui tout l'avantage de la position, car le sentier était trop étroit pour deux, et il ne fallait pas se le disputer longtemps pour que le lac reçût dans son onde muette et mystérieuse celui qui n'aurait pas les meilleurs poings et la meilleure place pour combattre.
Dans cette éventualité, qui ne troubla pourtant pas beaucoup Léonce, il prit un air d'indifférence et attendit la rencontre de l'inconnu dans un calme philosophique. Cependant il put compter avec une légère impatience le nombre de pas qui retentit sur le rocher, jusqu'à ce que le vagabond eût atteint le dernier degré et se trouvât juste à ses côtés.
« Pardon, monsieur, si je vous dérange , dit alors rioconnu d'une voix sonore et avec un accent méridional très-prononcé ; mais si c'était un effet de votre courtoisie, votre seigneurie se rangerait un peu pour me laisser boire.
— Rien de plus juste, i» répondit Léonce en le laissant passer, et en remontant un degré de manière à se trouver immédiatement derrière lui.
L'inconnu ûta son chapeau de paille déchiré, et ^'agenouillant sur le roc, il plongea avidement dans Teau sa sauvage barbe et la moitié de son visage, puis on Tentendit humer comme un cheval. Ce qui donna à Léonce l'envie facétieuse de siQIer en cadence romme on fait pour occuper ces animaux impatients et ombrageux pendant qu'ils se désaltèrent.
Mais il s'abstint de celte plaisanterie, et il envia la confiance superbe avec laquelle ce misérable se plaçait ainsi sous ses pieds, la tête en avant, le corps aliandonné, dans un téte-à-lête qui eût pu devenir funeste à l'un des deux en cas de mésintelligence.
a Voilà le seul bonheur du pauvre , pensa encore Léonce; il a la sécurité en de semblables rencontres. Nous vuici deux hommes , peut-être d'égale force : Ton ne saurait pourtant boire sous l'œil de l'autre
sans regarder un peu derrière lui, et celui qui peut se désaltérer gratis avec cette volupté, ce n'est pas le riche. »
Quand le vagabond eut assez bu , il redressa son corps, et, restant assis sur ses talons : « Voilà, dit-il, de l'eau bien tiède à boire, et qui doit désaltérer en entrant par les pores plus qu'en passant par le gosier. Qu'en pense votre seigneurie ?
— Auriez*vous la fantaisie de prendre un bain? dit Léonce, incertain si ce n'était pas une menace.
— Oui, monsieur, j'ai celle fantaisie, répondit l'autre; et il commença tranquillement à se déshabiller, ce qui ne prit guère de temps, car il n'était point surchargé de toilette, el à peine avait-il sur lui une seule boutonnière qui ne fût rompue.
— Savez- vous nager, au moins? lui demanda Léonce. Ceci est un large puits; il n'y a point de rivage du côté où nous sommes, le rocher tombe à pic à une grande profondeur vraisemblablement.
— Oh! monsieur, fiez-vous à un ex-professeur de nalalion dans le golfe de Baja, » répondit l'étranger. Et, enlevant lestement le lambeau qui lui servait de chemise, il s'élança dans le lac avec l'aisance d'un oiseau amphibie.
Léonce prit plaisir à le voir plonger, disparaître pendant quelques instants , puis revenir à la surface sur un point plus éloigné, traverser la nappe étroite du petit lac en un clin d'œil , se laisser porter sur le dos, se placer debout comme s'il eût trouvé pied, puis folâtrer en lançant autour de lui des flots d'écume, le tout avec une grâce naturelle et une vigueur admirable.
Bientôt, pourtant, il revint au pied du roc, et, comme le bord était en effet très-escarpé, il pria Léonce de lui tendre la main pour l'aider à remonter. Le jeune homme s'y prêta de bonne grâce, tout en se tenant sur ses gardes , pour n'être pas entraîné par surprise , et, le voyant assis sur la pierre échauffée par le soleil , il ne put s'empêcher d'admirer la force et la beauté de son corps, dont la blancheur contrastait avec sa figure et ses mains un peu hâlées.
« Celte eau est plus froide que je ne pensais, dit le nageur ; elle n'est échauffée qu'à la surface, el je n'aurai de plaisir qu'en m'y plongeant pour la seconde fois. D'ailleurs, voici l'occasion de faire un peu de toilette. »
Et il tira de son maigre paquet une grande coquille qui lui servait de tasse , mais dont il avait dédaigné de se servir pour boire. Il la remplit d'eau à diverses reprises et s'en arrosa la tête et la barbe, lavant et frottant avec un soin extrême et une volupté minutieuse celte riche toison noire qui, toute ruisselante, le faisait ressembler à une sauvage divinilc des fleuves. Puis, comme le soleil, tombant d'aplomb sur sa nuque et sur son front, commençait à l'incommoder, il arracha des touffes de joncs et d'iris qu'il roula en«
TEVERINO
semble, et dont il fit on chapeau oa plutôt une couronne de verdure et de fleurs. Le hasard ou un certain goût naturel voulut que cette coiffure se trouvât disposée d'une façon si artiste qu'elle compléta l'idée qu'on pouvait se faire, en le regardant, d'un Neptune antique.
Il bondit une seconde fois dans le lac , atteignit la rive opposée, et courant sur la pente qui était adoucie et couverte de végétation de ce côté-lâi , il cueillit de superbes fleurs de nymphisa blanc qu'il plaça dans sa couronne. Enfin , comme s'il eût deviné l'admiration réelle qu'il causait à Léonce, il se fit une sorte de vêtement avec une ceinture de roseaux et de feuilles aquatiques; et alors, libre, fier et beau comme le premier homme, il s'étendit sur un coin de sable fin et parut rêver ou s'endormir au soleil, dans une attitude majestueuse.
Léonce, frappé de la perfection d'un semblable modèle, ouvrit son album et essaya de faire un croquis de cet être bizarre, qui , reflété dans l'eau limpide, à demi nu et à demi velu d'herbes et de fleurs, offrait le plus beau type qu'un artiste ait jamais eu le bonheur de contempler dans un cadre naturel de rochers sombres, de feuillages éclatants et de sables argentés, merveilleusement appropriés au sujet. Les flots de la lumière coupée des ombres fortes du rocher, le reflet que l'eau projetait sur ce corps humide d'un ton lilianesque, tout se réunissait pour donner k Léonce une des plus complètes jouissances d*art et un des plus vifs sentiments poétiques qu'il eût jamais éprouvés; car, bien que statuaire, il était aussi sensible à la beauté de la couleur qu'à celle de la forme.
Tout à coup il ferma son album , et le jetant loin de lui : « Honte à moi, se dit-il, de vouloir retracer une scène que Raphaël ou Véronèse, Giorgion, Rut)ens ou le Poussin eussent été jaloux de contempler! Oui, les grands maîtres de la peinture eussent été seuls dignes de reproduire ce que moi j'ai surpris et comme dérobé à la bienveillance du hasard. C'est bien assez pour moi , qui ne saurais manier un pinceau, de le voir, de le sentir et de le graver dans ma mémoire. »
Le vagabond sembla deviner sa pensée, car, à sa très-grande surprise, il lui cria en italien , après lui avoir demandé s'il comprenait cette langue : a C'est de l'antique, n'est ce pas, signore? Voulez-vous du Michel- Ange? En voici. vEt il prit une attitude plus bizarre, mais belle encore, quoique tourmentée, a Maintenant, du Raphaël, reprit-il en changeant de posture ; c'est plus gracieux et plus naturel; mais quoi qu'on en dise, le muscle y joue encore un peu trop son rôle... Le Jules Romain s'en ressentira encore, mais ce n'est pas à dédaigner. » Et quand il se fut posé à la Jules Romain, il reprit sa première attitude, en ajoutant : « Celle-ci est la meilleure, c'est du Phidias, et on aura beau chercher on ne trouvera rien de mieux.
— Vous faites donc le métier de modèle? loi dit Léonce, un peu désenchanté de ce qui lui avaitd'abord semblé naïf et imprévu dans cet homme.
— Oui, monsieur, celui-là et bien d'autres, répondit le nageur qui était venu se poser au miliea da lac sur un rocher qui formait Ilot , et sur lequel il se dressa comme un piédestal. Si j'avais une vieille cruche, je vous représenterais ici, avec mes rosesQx, un groupe dans le goût de Versailles, quoique je n'y sois pas encore allé; mais nous avons à Naples beaucoup de choses dans ce style-là. Si j'avais un tambour de basque, je vous montrerais diverses figures napolitaines qui ont plus de grâce et d'esprit dans leur petit doigt que tout votre grand siècle dans ses blocs de marbre et de bronze. Mais puisque je ne puis plus rien pour charmer vos yeux, je veux au moins charmer vos oreilles. Si vous êtes Apollon , ne me traitei pas comme Marsyas: mais, fussiez-vous un maestro renommé, vous conviendrez que la voix est belle. Je sens que cette eau froide et toutes mes poses vigoureuses m'ont élargi le poumon, et j'ai une envie folle de chanter.
— Chantez, mon camarade, dit Léonce. Si votre ramage répond à votre plumage, vous n'avez pas à craindre mon jugement. »
AUDACES FORTUNA JtVAT.
Alors l'Italien chanta dans sa langue harmonieuse trois strophes empreintes du génie hyperbolique de sa nation, et dont nous donnerons ici la traduction libre. Il les adaptait à un de ces airs méridionaui de l'Italie, dont on ne saurait dire s'ils sont les chefsd'œuvre de maîtres inconnus , ou les mâles inspirations fortuites de la muse populaire.
« Passez, nobles seigneurs, dans vos gondoles « bigarrées ; vous presserez en vain l'allure de vos « rameurs intrépides; j'irai plus vite que vous avec « mes bras souples conune l'onde et blancs comme « l'écume. Couvert de mes haillons, je suis un des «c derniers sur la terre; mais libre et nu, je suis ie «c roi de l'onde et votre maître à tous 1 »
« Fuyez, nobles dames , sur vos barques pavoisées; « vous détournerez en vain la tète, en vain vons coo- « vrirez de l'éventail vos fronts pudiques; le mien « attirera toujours vos regards, et vous suivrez de « l'œil, à la dérobée, ma chevelure noire flottante sur « les eaux. Avec mes haillons, je vous fais reculer de
« dégoùl; mais , libre et nu, je suis le roi du monde
• et le maître de vos cœurs I »
« Nagei, oiseaux de la mer et des fleuves; fendez « de vos pieds de corail le flot amer qui vous balance.
• Avec ma poitrine solide comme la proue d*un navire, avec mes bras souples comme votre cou
« lustré , je vous suivrai dans vos nids d'algue et de
• coquillages. Couvert de mes haillons, je vous effraye ; If mais , libre et nu , je suis le roi de Tonde, et vous
• me prenez pour l'un d'entre vous ! »
La voix du chanteur était magnifique, et aucun artiste en renom n'eût pu surpasser la franchise de v^n accent, la naïveté de sa manière , la puissance de son sentiment exalté. Léonce se crut transporté dans le golfe de Salerne ou de Tarente, sous le ciel de rinspirationetdela poésie. « Par Amphytritel s'écria* l-il, lu es un grand poëte et un grand chanteur, noble jeune homme I et je ne sais comment te récompenser du plaisir que tu viens de me causer. Quel est donc ce chant admirable? quelles sont donc ces paroles étranges?
— Le chant est de quelque dieu égaré sur les cimes de l'Apennin, qui l'aura confié aux échos, lesquels l'auront murmuré à l'oreille des pâtres et des pécheurs; mais les paroles sont de moi, signor; car, a¥CG votre permission , je suis improvisateur quand il me plaît de l'être. Notre langue mélodique est à la portée de tons , et quand nous avons une idée, nous autres poètes naturels, enfants du soleil, l'expression ne se fait pas désirer longtemps,
—Tu me répéteras ces paroles; je veux les écrire.
— Si je vous les répète , ce sera autrement Mes chants s'envolent de moi comme la flamme du foyer; je pois les renouveler et non les retenir. Peut-être trouvez-vous celles-ci un peu fanfaronnes; c'est le privilège du poëte; 6tez-lui la gloriole, vous lui itérez MHi génie.
— Tu as le droit de te vanter, car tu es une nature privilégiée , répondit Léonce , et quelle que soit ta condition, lu mériterais d'être un des premiers sur la terre. Tu m'as charmé; viens ici, et conte-moi ta mi- Mrre, je veux la faire cesser. »
L'inconnu revint au rivage. « Hélas I dit-il, vous avez vu le faune antique dans toute sa liberté, l'homme de la nature dans toute sa poésie. A présent, vous allei voir le porteur de haillons dans toute sa laideur et dans toute sa misère; car il faut bien que je reprenne cette triste livrée, en attendant qu'elle me quille ou que je trouve l'emploi de mon génie pour renouveler ma garde-robe. Vous paraissez surpris? J'ai bien lu dans vos regards, lorsque je me suis approché de vous pour la première fois, que mon aspeci vous causait de la répugnance. Vous m'avez trouvé laid, effrayant, peut-être. Mais quand j'ai eu
fi* SAHD. — TOMB VI.
dépouillé ma souquenille de mendiant, quand cette eau lustrale m'a débarrassé de mes souillures, quand vous m'avez vu purifié de la fange et de la poussière des chemins ; ce corps qui a servi quelquefois de modèle aux premiers sculpteurs de ma patrie, ce visage qui: n'est point dégradé par la débauche et auquel la fatigue et les privations n'ont pas été encore la jeunesse et la beauté, ces membres où la nature a prodigué son luxe, et ce sentiment du beau que l'homme intelligent porte sur sqn front et dans toutes ses habitudes; lout ce qui fait enfin, monsieur, que nu je suis l'égal et peut-être le supérieur des hommes les mieux vêtus, vous a frappé enfin, et vous avez essayé de me classer dans vos impressions d'artiste. Mais vous n'avez pas réussi , j'en suis certain ; les œuvres de l'art ne sont rien quand elles ne peuvent renchérir sur celles de Dieu. Si vous êtes peintre, vous me retrouverez quelquefois dans vos souvenirs, un jour que l'inspiration vous saisira I Aujourd'hui , vous ne me reproduirez pasi... D'autant plus, ajouta-t-il avec un amer sourire , que la pièce est jouée , et que ma divinité va disparaître sous la flétrissure de l'indigence. )»
Cet homme parlait avec une facilité extraordinaire et avec un accent d'une noblesse inconcevable. Sa figure, éclairée d'un rayon d'enthousiasme, et aussitôt voilée par un profond sentiment de douleur, était d'une beauté inouïe ; jamais plus nobles traits, jamais expression plus fine et plus pénétrante n'avaient attiré l'attention de Léonce.
a Monsieur, lui dit-il, dominé par un respect involontaire, vous êtes certainement au-dessus de la misérable condition sous les dehors de laquelle vous m'êtes apparu ; vous êtes quelque artiste malheureux : permettez-moi de vous secourir et de vous récompenser ainsi de la jouissance poétique que vous m'avez procurée. »
Mais l'inconnu ne parut pas avoir entendu les paroles de Léonce. Courbé sur le rivage, il dépliait, avec une répugnance visible, les bardes ignobles qu'il était obligé de reprendre pour cacher sa nudité.
a Voilà, dil-il en laissant retomber ses guenilles par terre, un supplice que je vous souhaite de ne pas connaître. L'Italien aime la parure , l'artiste aime le bien-être, le luxe, les parfums, la propreté; cette mollesse exquise qui renouvelle l'âme et le corps après des exercices mâles et salutaires. Personne ne peut comprendre ce qu'il m'en coûte de me montrer aux hommes, aux femmes surtout l avec une blouse déchirée et un pantalon qui montre la corde.
— Ohl je vous comprends et je vous plains, répondit Léonce; mais je puis faire cesser aujourd'hui votre peine, Dieu merci I II fait assez chaud pour que vous restiez ici, à m'attcndre au soleil un quart d'heure; je vous promets que dans un quart d'heure je serai de retour avec des vêtements capables de contenter
TEVERINO
YOlre honnête et légitime fantaisie. Attendez-moi. )»
Et, avant que l'Italien etl répondu, Léonce s'élança sur le sentier, courut à sa voiture , et en retira une "ralise élégante et légère, qu'il rapporta au bord du lac. Il retrouva son Italien dans Tean , occupé à faire une gerl)e des plus belles fleurs aquatiques , qu'il lui rapporta d'un air de triomphe naïf, et qu'il lui présenta avec une. grâce affectueuse.
« Je ne puis vous donner autre chose en échange de ce que vous m'apportez , .dit-il , je n'ai rien au monde; mais grâce à mon adresse et à mon courage, je puis m'approprier les plus rares trésors de la nature, les plus belles fleurs, les plus précieux échantillions minéralogiques, les cristaux, les pétrifications, les plantes des montagnes; je puis vous donner tout cela si vous voulez que je vous suive dans vos promenades, et même si vous avez ici un hisil , je puis abattre l'aigle et le chamois et les déposer an pied de votre maîtresse. Car je suis le plus adroit chasseur que vous ayez rencontré, comme le plus hardi piéton et le plus agile nageur. »
Malgré celte naïveté de vanlerie italienne, l'effusion du jeune homme ne déplut point à Léonce. Sa figure, éclairée par la joie et la reconnaissance, avait un éclat, une franchise sympathique, qui gagnaient l'affection. En dix minutes il transforma le vagabond en un jeune élégant du meilleur ton , en tenue de voyage. Il n'y avait dans la valise de Léonce que des habits du matin , de quoi suffire à une charmante toilette de campagne, vestes légères et bien coupées, cravates de couleur fines et d'un ton frais , linge magnifique , pantalons d'été en étoffes de caprice, souliers vernis, guêtres de Casimir clair k boutons de nacre. L'Italien choisit sans façon tout ce qu'il y avait de mieux. Il était k peu près de la même taille que Léonce et tout lui allait à merveille; il n'oublia pas de prendre une paire de gants , dont il respira le parfum avec délices. Et ipiand il se vit ainsi rafraîchi et paré de la tête aux pieds, il se jeta dans les bras de son nouvel ami en s'écriant qu'il lui devait la plus grande jouissance qu'il eût éprouvée de sa vie. Puis il poussa du bout du pied dans le lac ses haillons , qui lui faisaient horreur, et , dénouant son petit paquet , dont il noya aussi l'enveloppe grossière , il en tira , à la grande surprise de Léonce , un portrait de femme entouré de brillants , une chaîne d'or assez lourde , et deux mouchoirs de batiste garnis de dentelle. C'était Ih tout ce que contenait son havre-sac de voyage.
<K Vous êtes surpris de voir qu'une espèce de mendiant eût conservé ces objets de luxe , dit-il en se parant de sa chaîne d'or qu'il étala de son mieux sur son gilet blanc; c'était tout ce qui me restait de ma splendeur passée , et je ne m'en serais défait qu'à la dernière extrémité. Cke voUte, $ig$u>r mio? paxzia !
— Vous avez donc été riche? lui demanda Léonce,
frappé de l'aisance avec laquelle il portait son non* veau costume.
— Riche pendant huit jours, je l'ai été cent fois. Vous voulez savoir mon histoire ? je vais vous la dire.
— Eh bien , racontez-la moi en marchant, et suivezmoi, dit Léonce. Nous allons reporter à nous deux cette valise dans ma voiture.
— Vous êtes en voyage, signor?
— Non, mais en promenade, et pour plusieurs jours peut-être. Voulez-vous être de la partie?
— Ah I de grand cœur, d'autant plus que je peux vous être à la fois utile et agréable. J'ai plusieurs petits talents, et je connais déjà à fond ces montagnes dans lesquelles j'erre depuis huit jours. Je ne puis rester nulle part. Ma tête emporte sans cesse mes jambes pour se venger de mon cœur, qui l'emporte elle-même à chaque instant. Mais pour vous faire comprendre ma manière de voyager, c'est-à-dire ma manière de vivre, il faut que je me fasse connaître tout entier.
« J'ignore le lieu de ma naissance, et je ne sais à quelle grande dame coupable, ou à quelle malheureuse fille égarée je dois le jour. La femmed'un marchand de poissons me recueillit un matin dans la campagne de Rome, au bord du Tibre, et me donna le nom de Teverîno, autrement dit : Tiberinus. J'avais environ deux ans ; je ne pouvais dire d'où je venais, ni le nom de mes parents. Cette bonne âme m'éleva malgré sa misère. Elle n'avait plus de 61$ et ellecompta sur moi pour l'assister et lasoutenir quand je serais en âge de travailler. Malheureusement, je n'étais pas né avec le goût du travail : la nature m'a gratifié d'une paresse de prince, et c'est ce qui m'a toujours fait croire que j'étais d'un sang illustre, bien que par mon esprit j'appartienne au peuple. Il faut que l'un des deux auteurs de mes jours ait été de cette race de pauvres diables qui sont destinés à tout conquérir par eux-mêmes; et dans mon origine problématique, c'est le côté dont je suis le moins porté à rougir. Tant que je fus un petit enfant, j'aimai la pêche, mais plutôt comme un art que comme un métier. Oui, je me sentais déjà né pour les inventions de l'ititelligence. Ardent aux exercices périlleux et violents, je n'avais pas le goût du lucre. J'éprouvais un plaisir extrême à guetter, à surprendre et à conquérir la proie. Je ne savais pas la faire marchander pour la vendre. Je perdais l'argent , ou je me le laissais emprunter par le premier venu. J'avais trop bon c<rur pour rien refusera mes petits camarades. Je les aidais à bien placer leur marchandise au lieu de demander la préférence sur eux. Enfin je mettais ma pauvre mère adoptive au désespoir par mon désintéressement et ma libéralité qu'elle appelait bêtise et incoiiduite.
a A mesure que j'acquérais des forces, l'âge lui en était, si bien qu'un jour, n'ayant plus la force de nie
TEVERINQ.
battre, la seule consolation qu'elle eût goûtée avec moi jusqu'alors 9 elle me mit k la porte en me donnant sa malédiction et deux carlini.
« J'avais dix ans, j'étais beau comme Gupidon. Un peintre estimé qui m'avait remarqué dans la rue me prit chez lui pour lui servir de modèle, et fit, d'après moi, un saint Jean-Baptiste enfant, puis unGiotlo, pais un Jésus enseignant dans le temple ; et , quand •I eut assez de ma figure , il me renvoya avec vingt pièces d'or, en me recommandant de me vêtir un peu mieux, si je voulais me présenter quelque part pour gagner ma vie. Je sentais déjà naitre en moi le goût do luxe;' néanmoins je compris que ce n'était pas le moment de me satisfaire de celte façon. Je courus chez ma mère d'adoption, je lui donnai tout ce que j'avais reçu, et comme touchée de mon bon cœur, elle voulait me retenir chez elle, je lui déclarai que j'avais pris goût h l'indépendance et que je voulais être libre désormais de choisir ma profession.
« Celte profession fut bientôt trouvée, c'est-à-dire qu'il s'en oÂrit cent, et que je n'en pris aucune exclusiferoent. J'avais l'amour du changement, la passion de la liberté , une curiosité efirénée pour tout ce qui me semblait noble et beau. J'avais déjà une belle voix, ma figure et mon esprit se recommandaient d'euxmêmes. Sûr de charmer les yeux et les oreilles , je n'avais point de souci à prendre et ne songeais qu'à cultiver mes facultés naturelles. Tour à tour, modèle, lalelier, jockey, enfant de chœur, figurant de théâtre, chanteur des rues, marchand de coquillages , garçon de café, cicérone... Âht monsieur, ce dernier emploi fol, avec celui de modèle , celui qui profita le plus, sinon à ma bourse , du moins à mon intelligence. La cooversalion des artistes et l'élude journalière des chefs-d'œuvre de l'art développèrent tellement mes idées , que bientdt je me sentis supérieur par mes conceptions et par mes jugements aux srulpleurs et aux peintres, qui s'essayaient à reproduire ma figure, aux voyageurs de toutes les nations que j'initiais à la connaissance des merveilles de Rome. En m'aperce- «antde l'ignorance ou de la pauvreté d'esprit de tous crux à qui j'avais aflaire,je sentis, de plus en plus, le besoin d'être un esprit supérieur. Je n'aimais point la lecture. S'instruire dans les livres est un travail trop froid et trop long pour la rapidité de ma compréhension. Je m'appliquai donc à approcher le plus possible des hommes vraiment capables, et sacrifiant presque toujours mes intérêts à ce but, je m'instruisis de lootes choses en écoutant parler. Batelier ou j*ickey , j'observai et je connus les habitudes et les mœurs des gens du monde; enfant de chœur etchonsie d'opéra, je m'initiai au sentiment de la mu* «que et à l'art du théâtre. J'ai surpris les secrets du prêtre et du comédien, qui se ressemblent fort. Chanteur de carrefour, montreur de marionnettes ou de brimborions, j'étudiai toutes les classes
et connus les impressions du public et leurs causes. Malin et pénétrant, audacieux et modeste , habile à persuader et dédaignant de tromper, j'eus des amis partout et des protecteurs nulle part. Accepter la protection d'un individu c'est se mettre dans sa dépendance; toute espèce de joug m'est odieux. Doué d'un talent d'imitation sans exemple , certain d'amu* ser, d'attendrir, d'élonner ou d'intéresser quiconque je voudrais, il n'y avait pas une heure dans ma vie où je ne pusse compter sur mes ressources infinies.
« A mesure que je devenais un homme , loin de diminuer, ces ressources décuplaient. Quand vint l'âge de plaire aux femmes... j'eus bien des succès, monsieur, et je n'en abusai point. La même royale indolence qui m'avait empêché de prodiguer les perfections de mon être dans l'emploi de marchand de poisson , et qui n'était au fond qu'un respect instinctif pour la conservation de ma puissance, m'accompagna dans mes relations avec le beau sexe. Judicieux et discret, je ne m'attachai pas longtemps au vice, je ne me dévouai point à Tégoïsme , je voulus vivre parle cœur afin de rester complet et invincible dans ma fierté. Je fus miséricordieux sans effort, on me trahit beaucoup, on ne me trompa guère. Je supplantai beaucoup de rivaux et ne les avilis point. Je formai beaucoup de liens et sus les rompre sans dépit et sans amertume. Tenez, monsieur, j'ai ici le portrait d'une princesse qui m'a tant tourmenté de sa jalousie que j'ai été forcé de l'abandonner ; mais je garde son image en souvenir des plaisirs qu'elle m'a donnés, je ne la mon Ire à personne , et je ne vends pas les diamants , quoique je vive de pain noir et de lait de cbèvre depuis huit jours.
— Mais quelle est donc la cause de votre misère présente? demanda Léonce.
— L'amour des voyages d'une part, et de l'autre l'amour, le pur amour, ùgnor miol  peine avais-je gagné quelque argent, que quittant l'emploi qui me l'avait procuré, vu que la jouissance que j'en avais retirée était épuisée pour moi, je partis, et je voyageai à travers l'Italie. J'ai parcouru toutes ses provinces , me procurant les douceurs de l'aisance quand je le pouvais, me soumettant aux privations les plus philo* sophiques quand ma bourse était à sec; souvent même restant, avec une sorte de volupté, dans cet état de dénûment qui me faisait sentir le prix des biens que j'avais prodigués, et attendant avec orgueil que le désir me revint assez vif pour secouer ma délicieuse apathie. Tantôt je dédaignais de me tirer d'affaire, sentant que mes inspirations d'artiste n'étaient pas arrivées à leur apogée, et préférant jeûner quede mal déclamer ou de mal chanter. C'est là une grande jouissance, monsieur, que de sentir son génie captivé parle respect qu'on lui porte I D'autres fois, l'amour me dominait, cl je me plaisais à prodiguer mon or à mon idole, heureux encore plus et enivré au delà de
toute expression, lorsque, ruiné, je la voyais s'attacher à ma misère, et me chérir d'autant plus que je n*avais plus rien à lui donner. Oh I oui, c'est alors que j'ai laissé passer bien des jours avant de remettre h répreuve de telles alTeclions , en remontant sur la roue de fortune, car les nobles cœurs ne s'attachent irrésistiblement qu'aux malheureux.
— Teverino, votre langage me pénètre, dit Léonce. Si vous ne vous êtes pas vanté, vous êtes un des plus grands cœurs , joint à un des caractères les plus originaux que j'aie encore rencontrés. Quand vous avez commencé votre histoire , je pensais h ce titre d'un chapitre de Rabelais que vous connaissez sans doute, puisque vous connaissez toutes choses...
— Comment Pantagruel fil la rencontre de Panurge? dit l'Italien en riant.
— C'est cela même | reprit Léonce , et maintenant je crois pouvoir achever la phrase : lequel il aima toute sa vie.
— On m'a souvent cité ce chapitre ; car toutes les personnes qui m'ont aimé m'ont rencontré sous leurs pieds. Mais je me suis bientôt élevé au niveau de leurs cœurs, et même au-dessus de la tête de quelques-unes, et c'est en cela que je suis un Panurge de meilleure race que celui de Rabelais ; je n'ai ni sa lâcheté , ni son cynisme , ni sa gloutonnerie , ni sa hâblerie , ni son égoïsme ; mais j'ai de commun avec lui la finesse de l'esprit et les hasards de la fortune. Si vous m'emmenez avec vous pour quelques jours, vous verrez que partageant les aises de votre vie , je n'en abuserai pas un seul instant. Quand j'en aurai assez (et je me dégoûterai probablement de votre société avant que vous le soyez de la mienne), vous verrez que vous aurez des regrets , et que c'est vous qui me devrez de la reconnaissance.
— C'est fort possible, dit Léonce en riant, quoique je vous trouve avec Panurge une ressemblance que vous reniez , la forfanterie.
— Non pas, monsieur, celui-là est fanfaron, qui promet et ne tient point. Ne soyez pas piqué de ce que je vous avance , que je serai las avant vous de notre familiarité. Ce ne sera pas vous qui en serez cause, car je vois en vous du génie et de la grandeur d'âme; mais des circonstances extérieures, indépendantes de notre volonté à tous deux , le monde qui m'amuse un instant et bientôt me déplaît, la contrainte de quelque usage auquel je ne saurai peutêtre me soumettre que pour un certain nombre d'heures, quelque personnage qui vous charmera et qui me sera antipathique , enfîn un caprice de mon esprit mobile qui m'entraînera à quelque pointe vers un nouvel aspect des choses , ceci ou cela me forcera de vous quitter. Mais vous n'aurez pas honte de m'avoir connu , et le nom de Teverino ne vous sera jamais odieux , je vous le jure.
*- Je sens que vous ne me trompez pas, repondit
Léonce, quoique votre inconstance m'effraye. Voyons, pouvez-vous vous engagera vivre vingt-quatre heures de ma vie et à vous transformer des pieds à la tète, moralement parlant, en homme du monde, comme vous l'êtes déjà matériellement ?
— Rien ne me sera plus facile ; j'aurai d'swissi belles manières et d'aussi nobles procédés que vous-même; car depuis une heure que je suis avec vous, je vous possède déjà. D'ailleurs, n'ai-je pas vécu de pair à compagnon avec la noblesse, quand mes talents me faisaient rechercher? Croyez-vous que si j'avais voulu adopter une manière d'être uniforme, me |j|river d'émotions vives, comme de m'abstenir de me ruiner en un jour et de quitter une marquise pour courir après une bohémienne; enfin que si j'avais voulu me ranger, comme on dit, me soumettre à des exigences, me laisser torturer par l'ambition, infliger à ma vanité tous les supplices de la vanité jalouse, subir les caprices des grands et nuire à mes compétiteurs, pour édifier ma fortune et ma réputation, je n'aurais pas fait comme tant d'autres , qui sont entrés dans le monde par la petite porte des artistes, et qui, devenus seigneurs à leur tour, ont vu ouvrir devant eux les deux battants de la grande? Rien ne m'eût été plus aisé, et c'est cette facilité même qui m'en a dégoûté. Comptez donc sur mon sentiment des convenances, tant que vos convenances me conyiendroQt, c'est-àdire pendant vingt-quatre heures, terme que je puis accepter.
— En ce cas, vous allez passer pour un de mes amis que je viens de rencontrer herborisant ou philosophant dans la montagne, et vous serez présenté comme tel à une belle dame que nous allons rejoindre, et que vous entretiendrez dans cette erreur jusqu'à ce que je vous prie de cesser.
— Je ne puis prendre un engagement posé dans ces termes; je serais toujours à votre caprice, et cela glacerait mon génie. Nous sommes convenus de vingt-quatre heures, ni plus ni moins, et il faut que le serment soit réciproque. Je ne vais pas pins loin, si vous ne me donnez votre parole d'honneur de ne pas m'ôler mon masque avant demain à deux heures de l'après-midi , car je vois au soleil qu'il est celte heure-là ou peu s'en faut; de même que, de mon côté, je vous autorise, si je me trahis avant l'expiration du contrat, à me remettre, nu, dans le lac où vous m*avei trouvé.
« C'est convenu sur l'honneur, » dît Léonce.
En tournant, par derrière, le bosquet où la voiture était abritée, Léonce et Teverino parvinrent à replacer la valise sous le coffre de devant, sans avoir été aperçus. « Laissez-moi aller à la découverte et attendez-moi, » dit Léonce; et, comme il s'avançait sur le chemin, il vit venir à lui Madeleine tout haletante, et portant le hamac. « Son Altesse vous attend et s'impatiente beaucoup, dit-elle; elle m'a chargée de
TEVERINO
TOQs retrouver et de dire à votre seigneurie qu'elle sVnnaîe considérablement. Tenez! la voilà déjà qui traverse l'eau I Moi, je vais mettre ceci dans la voiture. »
Léonce courut offrir la main à Sabina sans s'inquiéter de laisser Madeleine rencontrer Teverino et sans se demander si elle ne pouvait pas fort bien avoir déjà va ce vagabond errer dans le pays. Le hasard parut servir ses projets; car à peine eût-il prévenu Sabina qu'il avait un de ses amis à lui présenter, que Teverino sortit du bosquet, suivi à distance par Toiselière, qui le regardait curieusement et semblait le voir pour la première fois.
A TnAVERS CHAMPS.
« (Test le marquis Tiberino de MonliGori , dit Léonce; an fidèle ami que j'étais bien sûr de rencontrer cherchant des Qeurs pour son magnifique herbier des Alpes, et un aimable compagnon de route que la Providence nous envoie, si vous daignez l'agréer, et lui faire l'honneur d'être admis dans votre cortège. »
La belle figure et la bonne grâce du marquis Tiberino chassèrent l'humeur qui obscurcissait le front de lady G»**.
c Je sais bien forcée de vous obéir en tout, dit-elle tout bas à Léonce, puisque vous êtes mon docteur et mon maître aujourd'hui ; et il faut que j'accepte vos prescriptions sans y regarder de trop près.
—Vous n'aurez pas beaucoup de mérite cette fois, dit Léonce, et bientôt j'en appellerai à vous-même. Marquis, offre ton bras à milady; je vais tâcher de repêcher notre curé et ses truites. »
Le curé avait fait merveille, et, acharné à ses nom- Iveoses conquêtes, il oubliait l'heure, et ses paroissiens, et son office, et sa gouvernante. Il ne fallait plus lui parler de tout cela. En voyant frétiller sur rherbe le ventre d'argent semé de rubis de ses belles truites, il bondissait lui-même comme une grenouille, et ron voyait briller dans ses gros yeux ronds la joie toDooenle de l'homme d'église qui porte une passion fougueuse dans les amutements permis. Léonce l'aida à faire une caque de joncs et d'osier pour les emporter, et ainsi emprisonnées, on les replaça vivantes dans Teaa, après avoir assujetti le filet verdoyantavcc de grosses pierres.
« Je vous invite à souper ce soir à mon presbytère, s'écriait le curé; elles seront délicieuses, sur-
tout s'il vous reste encore de ce bon vîn de tantôt pour les arroser.
— J'ai encore bien mieux, dit Léonce; j'ai aperçu, dans un taillis de chênes, de superbes oronges, des chanterelles succulentes, des ceps énormes, et je venais vous chercher pour m'aider à les cueillir.
— Âh I monsieur 1 reprit le curé, rouge d'enthousiasme, courons-y avant que les pâtres ne descendent chercher leurs vaches. Les ignorants écraseraient sous leurs pieds ces mirifiques champignons dont il faut nous emparer absolument. Vous avez bien fait de m'attendre ; je connais toutes les espèces alimentaires, et le bollet surtout exige une grande délicatesse d'observations, à cause de la quantité de cousins germains qu'il possède dans la classe des vénéneux.
— Que Panurge s'en tire comme il pourra I se dit Léonce en voyant Teverino assis avec Sabina sur un groupe de rochers à quelque distance. S'il dit quelque sottise, je ne veux pas en avoir la honte, et j*aime mieux subir les résultats de l'épreuve que de les affronter. »
11 emmena le curé et Madeleine, qui parut pourtant ne les suivre qu*à regret, sous prétexte que tous les champignons étaient empoisonnés et ne pouvaient servir qu'à tuer les mouches.
« C'est le préjugé de beaucoup de paysans, dit le curé , même dans des régions où la connaissance des espèces comestibles pourrait leur fournir une nourriture saine et succulente. )»
Léonce passa assez près de Sabina pour qu'elle pût le rappeler si le tête-à-tête lui déplaisait. Elle ne le fit point, et ne parut même pas le voir. Quant au curé, il faisait bon marché de toutes choses, lorsqu'il avait en tête quelque amusement champêtre, ou l'attrait de quelque friandise.
Perdu dans le taillis de chênes , Léonce se trouva bientôt séparé du curé, que l'ardeur de la découverte emportait parmi les broussailles et dont la présence ne se trahissait plus que de loin en loin par des exclamations d'enthousiasme lorsqu'un nouveau groupe de champignons s'offrait à sa vue. Madeleine avait docilement suivi le jeune homme et lui présentait son grand chapeau de paille en guise de panier; mais Léonce n'y mettait que des fleurs de gentiane et des feuilles de baume. L'oiselière était préoccupée, et, un instant, il crut voir des larmes furlives briller dans ses paupières blondes, a Qu'as-tu, ma chère enfant? dit-il en prenant son bras qu'il passa sous le sien ; quelque souci intérieur te persécute?
— Ne faites pas attention, mon bon seigneur, répondit la jeune fille; c'est une folie qui me passe par l'esprit.
— Quoi donc? dit Léonce en pressant son petit bras contre sa poitrine.
TEYERINO.
*- C'est que, voyez-vous, reprît-elle ingénument, mon bon ami est parti ce matin avant le jour poor la frontière.
— 11 te quille ?
— Oh ! Dieu veuille que non 1 je ne crois pas cela, n s'est chargé d'aller reconnaître un passage qu'il a aperçu et que mon frère prétend impraticable. Lui assure, au contraire, que ce serait mieui pour faire passer la contrebande, et comme il ne veut pas nous être à charge, comme le métier le tente, et qu'il prétend aider mon frère à faire quelque beau coup, il a promis de revenir ce soir et de rapporter une bonne nouvelle; mais moi j'ai peur qu'il ne revienne pomt, et je ne fais que prier Dieu tout bas. C'est ce qui me donne envie de pleurer.
— Ce passage est dangereux sans doute, et tn crains qu'il ne s'expose trop?
— Ce n'est pas cela. Ce passage est dangereux, puisque mon frère le regarde comme impossible; mais mon ami est si adroit et si prudent qu'il s'en tirera.
— Que crains-tu donc ?
*- Que sais-je? Ne me le demandez pas, je ne peux pas vous le dire.
— Je (e le dirai , moi. Tu crains qu'il ne t'aime plus. Qu'as-lu fait de ta confiance de ce malin?
— J'ai tort, n'est-ce pas ?
— Je ne sais. Mais ne pourrais4u te consoler, pauvrette?
— Je ne sais pas , monsieur, répondit Madeleine d'un ton et avec un regard vers le ciel , qui n'exprimaient pas le doute de l'inconstance provocante, mais l'effroi de l'inexpérience en face de la douleur.
^ Tu ne le sais pas en effet, reprit Léonce, attentif à sa physionomie, et tu sens que si c'était possible, ce serait du moins bien difficile.
— Cela ne me parait pas possible du tout. Mais Dieu seul connaît les miracles qu'il peut faire, et on dit que, quand on le prie de tout son cœur, il ne vous refuse rien.
— Ton premier mouvement serait donc de le prier pour qu'il te délivrât de ton amour? £t c'est là sans doute ce que lu fais maintenant?
— Non, monsieur, je ne le ferais que si j'étais sûre de n'être plus aimée ; car si je demandais maintenant de devenir méchante pour quelqu'un qui m'est bon, je demanderais quelque chose que Dieu ne pourrait m'accordcr quand même il le voudrait.
— Tu penses que c'est un devoir d'aimer qui nous aime?
— Oui. Quand Dieu nous a permis de l'aimer, il ne veut pas qu'on cesse par caprice, et je crois même que cela le fâche beaucoup.
— Mais par raison, ce serait différent?
— Alors, ce serait le devoir. Aimer quelqu'un qui ne vous aime plus, c'est l'offenser et le contrarier.
Dieu ne veut pas qu'on Coonnenle son prochain, sortout pour le bien qu'il vous a fait.
— Tu es un grand philosophe, Madeleine I
— Philosophe , monsieur, je ne connais pas cela.
— Mais quelquefois oo aime malgré soi, bien qu'on s'abstienne de le dire, et de faire souffrir celoi qui vous quitte?
— Oui, et cela doit faire beaucoup de mal t dit Madeleine, dont les vives couleurs s'eflbcèrent à cette idée.
•-* Mais on prie, mon enfant, et Dieu vous délivre. N'est-ce pas U ce que tu disais?
— On a bien de la peine à prier, je suis sûre; on doit toujours penser à demander autre chose que ce qu'on voudrait obtenir.
— C'est-à-dire qu'en demandant de guérir, on désire, malgré soi, d'être aimée comme on l'était.
— Je crois bien que c'est cela, monsieur. Mais enfin, il ne fautpasdéj'espérerde la miséricorde de Dieu !
— Dieu quelquefois permet alors qu'un autre vous aime et qu'on l'écoute?
— Je ne sais pas. Quand on n'est pas belle et qu'on pense à un autre, il ne doit pas être aisé de plaire à quelqu'un ?
— Mais les miracles de la Ppovidence I Si ta figure semblait belle k quelque autre que ton ami, et si ton amour et la douleur, au lieu de lui déplaire, te rendaient plus belle à ses yeux?
— Vous parlez avec beaucoup de douœar et de bonté, mon cher monsieur; on voit bien que vous croyez en Dieu et que vous connaissez sa miséricorde mieux que monsieur le curé. Mais vous voulez aussi me consoler en me montrant les choses comme cela, et moi je suis si triste que je ne peux pas encore les voir de même. Je pense toujours à ce que je souffrirais si mon bon ami ne m'aimait plus, et si je ne craignais d'être impie,- je me figurerais que j'en dois mourir.
— Songe que si tu en mourais et qu'il le sût, il serait éternellement malheureux.
— Et peut-être que le bon Dieu le punirait d'avoir causé ma morti Ohl non, je ne veux pas mourir, en ce cas!
— Tu es bonne et généreuse, Madeleine; eh bien, je te prédis que tu ne seras pas malheureuse sans ressources, et que Dieu n'abandonnera pas uo cœur comme le tien.
— Ce que vous dites là me fait du bien, monsienr, et je voudrais que vous fussiez mon confesseur à la place de monsieur le curé. Je sens que vous trouveriez pour moi des consolations, et que je croirais en vous comme en Dieu.
— Eh bien , Madeleine, prends-moi du moins pour ton conseil et ton ami. S'il t'arrive malheur, confietoi à moi, je pourrai quelque chose pour toi, peutêtre, ne serait-ce que de te parler religion et de te donner du courage.
TEVERINO
— Hélas I tous avez bien raison; mais vous êtes de ces gens qui passent dans notre pa3^et qui n*y restent pas. Dans trois jours peut-être vous serez h plus de miHe lieues d'ici.
— Prends ce petit portefeuille, et ne le perds pas. Sais- tu lire?
— Oui, monsieur, et un peu écrire aussi, grftceà Hion frère, qui m'a enseigné ce qu'il savait.
— Eh bien , tu trouveras là une adresse et des pa* piers qui te serviront à me faire revenir , ou à le conduire vers moi , en quelque lieu que je me trouve.
— Merci» monsieur, grand merci, dit Madeleine en Bettant le portefeuille dans sa poche; je ne vous oublierai jamais, car je vois que vous avez beaucoup de savoir en religion, et que votre cœur est bon pour ceux qui sont dans le chagrin ; je vois ce que je ferai. Si mon bon ami est ingrat pour moi, je l'enverrai vers vous, et je suis sûre que vous lui parlerez si saintement qa'il ne voudra plus m'aflliger.
— Ta te sens de la conOance et de l'amitié pour Boi?
— Oh ! Iteancoup, dit l'oiselière en pressant naïvement le bras de Léonce contre son cœur.
— Oai-da I dit le curé en sortant du fourré , si chargé de champignons qu'il pouvait à peine se porter ; vous voici bras dessus bras dessous comme compère et compagnon. Doucement, Madeleine , doucemcùU vous êtes une tète sans cervelle, ma allé; tout ced tournera mal pour vous.
*- Ne b grondez pas, monsieur le curé, répondit Léonce ; elle tournera toujours bien , si vous ne vous en mêlez pas.
— Hum! huml reprit le curé en hochant la tête; vous ne me rassurez guère, vous, avec vos airs de vertQ ; vous vous êtes peut-être beaucoup moqué de moi aujourd'hui ! Allons, laissez le bras de celte petite, et venez voir ma récolte.
— AlloDS la déposer aux pieds de lady G***, dit
— Et où donc est la vôtre? Quoi , des fleurs, de mauvaises herbes I A quoi cela peut-il servir? Ce n'est pas Bnème bon pour du vulnéraire 1
^ Cela servira à l'herbier du marquis, reprit Léonce. Etâi propos de marquis, pensa-t-il, je sois curieux de savoir si le Frontin n'a pas montré le bout de Toreille. »
tu retrouvèrent Teverino et Sabina au même endroit où ils les avaient laissés; mais la négresse et le jockey étaient fort loin, et le marquis était si près de Ud) G***, il avait un tel air de conGance et de satislacUon, et, de son côté, elle avait l'œil si brillant et les joces si animées, qu'ils ne paraissaient ni l'un ni Tautre mécontents de leur conversation.
« Qu*eal-oe que cela? dit lady G*** en voyant le cure étaler fastueusement ses cryptogames sur la
mousse. Àh t les belles pommes d'or, les charmantes découpures d'ambre gris, les énormes chapeaux de prêtre I Voilà des plantes bizarres et magnifiques.
~ Magnifiques? bizarres? dit le curé scandalisé ; dites exquises , madame ; dites parfumées, fraîches, succulentes I Dieu ne les a point faites pour l'amusement des yeux, mais bien pour les délices de l'estomac de l'homme.
— Ah I pardon, monsieur le curé, dit Teverino en jetant loin de lui un individu suspect; voici une fausse oronge.
— Peut-être, peut-être I dit le curé. Dans la précipitation de butiner, on peut se tromper.
— Vous vous connaissez donc en toutes choses? dit Sabina en adressant un doux regard au margnù. Que ne savcz-vous pas?
— Eh bien, comment le trouvez-vous, mon marquis? lui demanda Léonce en l'attirant à l'écart
— Puis-je ne pas le trouver charmant? Y aurait-il deux opinions sur son compte ? S'il n'était pas ce qu'il parait, vous seriez très-imprudent, cher docteur, de m'avoir présenté un homme qui a tant de séductions. »
Sabina parlait d*un ton railleur, mais elle avait, en dépit d'elle-même, comme une sorte de voile humide sur les yeux, qui trahissait un secret enivrement.
«Grands dieux I qu'aurais-je fait? » pensa Léonce consterné, et il allait se hAter de lui avouer de quelle mauvaise plaisanterie elle était dupe, lorsqu'un regard inquiet et pénétrant de Teverino, qu'il rencontra, lui ferma la bouche et lui rappela son serment.
«c Non, c'est impossible, se dit-il; cette femme froide et fière ne pourrait se tromper si grossièrement; elle ne s'éprendrait pas ainsi, à la première vue, d'un marquis de ma façon. Et pourtant, ajoutait-il, en examinant Teverino, alors au plus brillant de son rôle, si on ne regarde que la beauté merveilleuse de ce l)ohémien, l'aisance de ses manières, cet air incroyablement distingué; si on écoute cette voix harmonieuse, ce langage pétillant d'esprit et de poésie : qui possédera plus de charme? qui attirera plus de sympathie? N'est-ce point là un marquis italien qui n'a peut-être point son égal dans toute l'aristocratie de l'univers? Elst-il une seule femme assez aveugle pour n'en être pas éblouie. »
Léonce devint soucieux , et Sabina fut forcée de le secouer pour le tirer de ses rêveries. Le soleil baissait, le temps était propice pour s'en retourner; le curé, plus impatient encore de faire cuire ses truites et ses champignons que de calmer les inquiétudes do de sa gouvernante et de son sacristain , invitait ses convives à revenir avec lui au presbytère. Madeleine, assise à l'écart, et complètement muette, semblait indifférente à tout ce qui se passait autour d'elle.
TEVERINO
« Seigneur Leontio , dit le vagabond italien à Léonce au moment où ils allaient remonter en voiture, ètcs-vous amoureux de lady Sabina ?
— Vous êtes bien curieux, signor marchesel répondit Léonce avec une sécheresse ironique.
— Non I mais je suis votre ami, un loyal ami, et je dois connaître vos sentiments afin de ne pas les contrarier.
— Vous êtes un fat, mon cher I
— Vous avez déjà du dépit? Eb bien, que vous disais>je, que vingt-quatre heures entre nous seraient le bout du monde? Allons, j*ai deviné votre secret, et je n'ai pas besoin d*insistcr. Léonce, vous reconnaîtrez que Teverino est un galant homme I »
Et s'élançant sur le siège :
« C'est moi qui suis le cocher, dit-il à haute voix. Dame Érèbe, dit-il à la négresse, vous irez dans la voiture et je conduirai les chevaux. J'ai la passion des chevaux I
— Ceci n'est pas aimable , observa lady G***, évidemment contrariée de cet arrangement. Notre société n'a guère d'attraita pour vous, marquis I
— Et puis, vous ne connaissez pas le pays, objecta le curé. Nous nous sommes déjà égarés; n'allez pas nous faire souper de la rosée du soir et coucher à la belle étoile, au moins I
— Laissez donc faire le marquis, dit Léonce , et si vous parlez d'étoile, fiez-vous à la sienne!... Sais-tu conduire? demanda-t-il à Teverino.
— Peut-être! répondit celui-ci, quoique je n'aie jamais essayé.
— Grand merci I s'écria le bourru. Vous allez nous verser, nous rompre les os ! 11 n'y a pas à plaisanter avec les précipices et les chemins étroits. Monsieur! monsieur! laissez les rênes à ce jeune garçon, qui s'en sert fort bien.
— Ne fais pas de folies , dit tout bas Léonce à Teverino ; si tu n'as pas été cocher, ne t'en mêles pas.
— Tout s'improvise, répondit le marquis, et je me sens si inspiré que je conduirais les chevaux du Soleil.»
Là-dessus il fouetta les chevaux de Léonce qui partirent au grand galop.
« Pas par ici , pas par ici I cria le curé, jurant malgré lui. Où diable allez- vous? Saint- Apollinaire est sur la gauche.
— Vous vous trompez, l'abbé, répondit le Phaéton ; je connais mieux les montagnes que vous. » Et, se penchant vers Léonce assis immédiatement derrière lui :
a Où faut-il aller ? lui demanda-t-il à l'oreille.
— Partout, nulle part, au diable, si bon te semble 1 répondit Léonce du même ton.
— En ce cas, à tous les diables! » reprit Teverino » et, fouettant de nouveau, il laissa maugréer le curé que la peur rendit bientôt pâle cl muet.
Une telle épouvante n'était pas trop mal fondée. Teverino était plus adroit qu'expérimenté. Naturelle-
ment téméraire, et doué d'une présence d'e$prit, d'une agilité et d*une force de corps supérieures i celles de la plupart des hommes, il méprisait le danger, et ne connaissait pas d'obstacles moraux ou matériels qu'il ne pût tourner ou franchir. Dans celte persuasion, ravi de l'énergie et de la finesse des chevaux de Léonce, il les lança au bord des abîmes, dédaignant de les ralentir quand le chemin devenait d'une étroitesse effrayante, effleurant les troncs d'arbres, les blocs de rochers, gravissant des pentes abruptes, les descendant à fond de train, et enlevant une roue brûlante sur l'extrême limite du ravin à pic, au fond duquel grondait le torrent. D'abord, Sabina eut peur aussi, sérieusement peur; et trouvant la plaisanterie de fort mauvais goût, elle commença à craindre que ce marquis italien ne fût comme les gens mal élevés , qui se font un sot plaisir des souffrances d'une femme timide. Pourtant, elle ne laissa paraître ni son angoisse ni son mécontentement; elle savait que la seule vengeance permise au faible, en pareil cas, c'est de ne point réjouir l'audace brutale parle spectacle de ses tourments. Sabina était assez fière pour affronter la mort plutôt que de sourdller. Elle s'efforça donc de rire et de railler le curé, bien qu'au fond de l'àme elle fût encore moins rassurée que lui.
Mais bientôt la peur fit place en elle à une sorte de courage exalté ; car elle vit que Léonce était quelque peu jaloux de l'incroyable adresse du marquis et comme, après tout, le danger était vaincu à chaque instant, elle y trouva une nouvelle occasion d'admirer Teverino, qui se retournait souvent vers elle, comme pour puiser de nouvelles forces dans son approbation.
« Il va comme un fou 1 disait Léonce en mesurant l'abime, et nous allons bien, pourvu que nous allions longtemps ainsi. N'avez-vous point peur, milady, et voulez-vous que j'essaye de le calmer?
— De quoi voulez-vous que j'aie peur? répondaitelle en regardant l'abtme à son tour avec une snperbe indifférence : votre ami n'esl-il pas magicien? Nous sommes portés par le miracle, et nous pourrions le suivre sur les eaux, si nous avions tous la foi que j'ai en lui.
— C'est du fanatisme, madame, que vous avez pour le marquis!
— Vous n'en avez pas moins, puisque vous lui aves confié vos destinées et les nôtres I
— Je vous avoue qu'il va en toutes choses beaucoup plus vite que je ne pouvais le prévoir, et qu'il est comme ivre du plaisir furibond que lui causent lantde succès.
— C'est une nature énergique, un courage de lion, dit Sabina piquée de ce reproche. Ce danger me passionne, et, de tout ce que vous avez inventé aujourd'huiy voilà ce qui m'a le plus amusée.
— En ce cas, redoublons la dose! Marche donc, marquis I tu t*endorsI »
Tererioo donna un tel élan, que le curé se ren<tersa au fond de la voiture, aux trois quarts éva<- Doni de peur, et ne songea plus qu'à dire son In
Sabîna fit un éclat de rire, la négresse un signe de croix. Quant à Madeleine, elle était véritablement la seule vraiment brave et complètement indifférente au danger. Elle regardait les nuages d'or du couchant où passaient et repassaient les vautours, agités par rapproche du soir.
itauah! italiam!
Cependant les chevaux s'étant un peu apaisés dans une montée, le curé reprit l'usage de ses sens. Le précipice avait disparu et la voiture suivait une tranchée étroite, assez mal entretenue, mais où une chute ne pouvait plus avoir des suites aussi graves que le loog de la rampe. «Où sommes-nous donc, è présent? dit le saint homme un peu soulagé. Je ne connais plus rien au pays ; la vue est bornée de toutes parts, liais , autant que je puis m'orienter, nous ne marchons guère du côté de mon clocher.
'Soyei tranquille, l'abbé! dit Teverino; tout che« min conduit à Rome, et en suivant cette traverse un peu cahoteuse, nous évitons un long circuit de la rampe.
— Si nous pouvons passer le torrent, objecta Madeleine avec tranquillité.
—Qui parle de torrent? s'écria le marquis. Est-ce t<H, petite?
— C'est moi, reprit la jeune fille. Si les eaux sont basses, nous le traverserons. Sinon...
— Sinon, nous passerons sur le pont.
— Un pont pour les piétons, un pont à escalier?
— Nous y passerons; je le jure par Mahomet!
— Je le veux bien, moi I dit l'insouciante Madeleine.
— Et moi, je jure par le Christ que je mettrai pied 11 terre y et que je passerai le dernier, pensa le curé. »
Le torrent ne paraissait pas trés-gonflé, et Teverino allait y lancer la voiture, lorsque Madeleine, qui s'était penchée en avant avec une prévoyance calme, l'arrêta vigoureusement.
« L'eau n'est pas claire, dit-elle ; une forte avalandie de neige a dû y tomber, il n'y a pas plus de deux heures. Vous n'y passerez pas.
— Mibdy, voulez-vous vous fier à moi? dit Teve-