G. SAND. — TOMB VI
s'éveilla à demi, et, se croyant sans doute dans sa chaumière :
cOhI mon bon ami, dit-elle d'une voix douce, est-ce qu'il fait déjà jour? est-H^e que mon frère est rentré?
— Non, non, Madeleine, dors encore, mon ange, répondit Teverino. Je m'en vais au-devant de Joseph.
— Eh bien, allez, dit-elle d'une voix éteinte par le sommeil. Je me lèverai quand vous serez sorti.» Et comme l'habitude lui mesurait ses heures de repos, elle se rendormit après avoir ainsi parlé sans en avoir conscience.
Teverino sortit et se trouva face à face avec Léonce, qui ne cherchait point à l'éviter. Une grande émotion le saisit tout à coup , et se retournant brusquement, il prit la clef de la porte de Madeleine et l'arracha de la serrure après l'y avoir fait tourner. Puis, prenant le bras du jeune homme :
a Monsieur, dit-il d'une voix tremblante, vous n'aurez pas cette distraction. Allez, si bon vous semble, troubler le sommeil des grandes dames; mais l'enfant de la montagne n'est pas destinée à vous servir de pis-aller.
— Si j'avais eu cette infernale pensée, répondit Léonce dont le calme et l'air de loyauté rassurèrent vite le pénétrant vagabond, j'en serais bien honteux en la présence , brave jeune homme ! J'ai surpris le secret de ton cœur, et je connaissais celui de Madeleine. Mes préoccupations personnelles m'ont empêché jusqu'à présent de reconnaître en toi le bon ami dont elle m'avait parlé , et je l'accusais d'un crime, lorsque tu obéissais à une pateruelle sollicitude.
— Paternelle sollicitude ! dit Teverino en s'éloignant avec Léonce, de la chambre de l'oiselière. Oui, c'esl le mot, le vrai mot, Léonce! En entendant marcher dans la galerie, j'ai craint quelque danger pour l'enfant sans défense et sans prévision du mal. Quelque ignoble valet, que sais-je ! votre jockey a la mine effrontée I... Je réponds de Madeleine à ce brave contrebandier qui depuis huit mois me confie saintement la garde de sa sœur et de sa chaumière. 0 loyauté de l'âge d'or, lu l'es retrouvée au fond d'un désert entre un bohémien, un bandit et une jeune fille! Voilà, Léonce, ce que le curé bourru appelle un état de péché mortel , et ce que votre noble lady ne comprendrait jamais, elle qui méprise tant la vie de misère el de désordre. Uélas! pourrait-elle comprendre le cœur de Madeleine? Cette sainte ingénuité qui ne sait pas seulement qu'elle est un trésor, et cette confiance sublime que Sabina elle-même , avec toute la puissance de son espritetde sa beaulé,n'a point ébranlcel N'admirez-vous pas, Léonce, le calme et la discrétion de cette enfant qui s'est contentée d'un mot lorsqu'elle m'a vu déguisé , et qui n'a troublé par aucun accès de folle jalousie mon rôle de flatteur auprès de
TEVERINO-
votre maltresse? Âhl si vous aviez entendu ses questions naïves lorsqu'elle était,avec moi sur le siège de la voiture, et ses réponses pleines de grandeur et de bonté lorsque je lui demandais si, de son côté, elle ne s'exposait pas à vous trouver trop aimable et trop beau \ Nos amours diffèrent bien des v6tres, ami ; nous ne nous soupçonnons point, nous savons que nous ne pourrions pas nous tromper. Et faut-il que je vous le confesse? L'oiselière me parait plus charmante et plus désirable depuis que j'ai respiré le parfum d'une grande dame. Mais où sera donc allée cette maudite négresse qui laisse sa porte ouverte , comme si nous étions ici dans un couvent de chartreux? Je gage que si milady lui avait conGé la garde d'un petit chien , elle en aurait pris plus de soin que de l'honneur de cette jeune fille 1»
Où avait été la négresse, en effet? Nous ne voulons pas supposer qu'elle eût un rendez -vous avec le jockey de Léonce. Peut-être Sabina, tourmentée par l'insomnie, Tavail-elle sonnée; peut-être encore était-elle somnambule. Tout ce que nous savons sur cette partie fort peu intéressante de notre roman, c'est qu'en essayant de regagner la porte de sa chambre qu'elle ne s'attendait pas k trouver fermée, et ne sachant point lire les chiffres, elle alla pousser celle qui lui offrit le moins de résistance, et promena ses mains noires sur la face du curé pour savoir si c'était la lampe qu'elle avait laissée allumée près de son lit. Le nez du saint homme, un peu animé par le vin de Chypre, put lui faire l'illusion d'un bec de lampe qui vient de s'éteindre et fume encore. Dans la crainte de se brûler, elle laissa échapper une exclamation à laquelle répondit un rugissement d'épouvante, car le curé s'était réveillé en sursaut ; et, voyant devant lui cette sombre figure coiffée de linge blanc qui se dessinait sur le clair de la porte ouverte, il se crut sérieusement attaqué par le diable et lanç^ contre lui son bréviaire en fulminant tous les exorcismes qui lui vinrent à l'esprit.
Aux clameurs du bonhomme, Léonce et Teverîno accoururent et préservèrent la négresse , qui avait perdu la tête et ne savait plus par où s'enfuir pour éviter le chandelier du curé qui roulait à grand train k travers la chambre. Tout s'expliqua. La tremblante Lélé motiva comme elle le voulut sa promenade nocturne ; Teverino la menaça de la dénoncer à milady, si elle ne se tenait pas coi dans sa chambre où il retourna l'emprisonner, et le curé, enchanté d*avoir échappé aux griffes de Satan, reprit son vertueux somme jusqu'au grand jour.
Sabina n'avait pas mieux dormi que ses compagnons de voyage. La prédiction de Léonce s'était réalisée plus qu'il ne l'avait prévu , car lorsqu'il avait parlé au hasard, il n'avait songé qu'à l'amuser et à l'agiter un peu par l'attente de quelque aventure, sur laquelle il ne comptait guère. La pauvre jeune femme.
inquiète et affligée, ne se lassait point de repasser dans son esprit les étranges incidents de la journée. D'abord les bizarreries de Léonce , la violente et amère déclaration d'amour qu'il lui avait faite dans le bois, et l'attendrissement subit de leur réconciliation. Puis son soudain dépit lorsqu'elle avait voulu s'en tenir à l'ancienne amitié, sa disparution de deux heures dans les montagnes, son retour avec cet inconnu rempli de prestiges et de singularités , qui tantôt lui avait paru le plus noblement passionné, puis tout à coup le plus prosaïquement frivole des hommes; tantôt épris d'elle jusqu'à l'adoration , tantôt indifférent et désintéressé jusqu'à l'implorer pour un autre; tantôt le modèle et la fleur des gentilshommes, et tantôt le vrai type de l'histrion des carrefours; passant d'une discussion pédantesque avec le curé à de divines inspirations musicales, et d'un équivoque chuchotement avec l'oiselière à une conversation générale pleine d'élévation, de philosophie et d'euthousiasme (loétique. Toutes ces alternatives avaient confondu le jugement et brisé enfin le cœur de Sabina. Toutes ces scènes, tous ces entretiens, lui apparaissaient k travers le mouvement rapide de la voiture qu'elle croyait sentir encore, et le changement de décoration des montagnes qu'elle voyait passer devant ses yeux fermés. Elle ne distinguait plus l'illusion de la réalité, et lorsqu'elle commençait à s'assoupir un instant, elle se réveillait en sursaut, croyant sentir le baiser de Teverino sur ses lèvres, au sommet de la tour. Des applaudissements moqueurs et des rires de mépris frappaient son oreille, la tour s'écroulait avec fracas, et elle se trouvait dans une rue fangeuse, au bras du salUm* banque, en face de Léonce, qui leur jetait l'aumAne de sa pitié en détournant la tête.
La négresse, chargée de l'éveiller de bonne heure, la trouva assise sur son lit, l'œil terne et le sein oppressé. Elle lui présenta le burnous de cachemire blanc qui lui servait de robe de chambre à la villa, du linge frais et parfumé, son riche nécessaire de toilette , enfin, presque toutes les recherches accoutumées. Elle s'en servit machinalement d'abord ; puis, revenue à la réflexion, elle demanda à Lélé qui avait eu toutes ces prévoyances délicates. Sur la réponse de Lélé, que Léonce avait fait faire ces préparatifs minutieux, elle ne put douter de l'intention qu'il avait eue, en partant, de prolonger leur promenade jui^qu'ao lendemain, et, tout en se laissant coiffer et babiller, elle se perdit dans mille rêveries nouvelles.
 la manière dont Teverino s'était conduit la veille, il n'était que trop certain pour elle qu'il ne l'aimait point. Après ces flatteries passionnées et ce fatal baiser, comment, au lieu d'être recueilli et agité le reste de la soirée, avait-il pu jouer une scène burlesque? Et, lorsqu'il s'était retrouvé seul avec la Cemme à demi vaincue , comment, au lieu de lui témoigner ce
TEVEBINO.
repentir hypocrite qui demande davantage, et qu'une orgueiUeuse beauté attend pour se défendre ou pour céder, avaît-il pu lui tenir tèle dans une espèce de dispute philosophique, et enfin lui parler de Tamour de Léonce au lieu du sien propre? Sabina était profondément humiliée; elle avait hâte de se montrer , afin de reprendre ses airs de hauteur ironique et le calme menteur de sa prétendue invulnérabilité. Mais alors, si le marquis était impertinent et dangereux , quel antre appui que celui de Léonce pouvait-elle espérer?
Une douce et légitime habitude la ramenait donc vers ee défenseur naturel, et certaine de la générosité de son ami, elle se demandait avec effroi comment elle avait pu être assez injuste et assez légère pour s'exposera en avoir besoin. Lorsqu'elle comparait ces deux hommes, l'un rempli de séductions et de pro- Uèmes, l'autre rigide et sûr ; un inconnu et un ami éprouvé; celui-ci qu'un baiser d'elle eût à jamais enchaîné à ses pas ; celui-là qui l'acceptait en passant, comme une aventure toute simple, et ne s'en souvenait plus au bout d'une heure : elle s'accusait et rougissait jusqu'au fond de l'âme.
Léonce s'attendait à la voir irritée contre lui, et la trouva pâle, triste et désarmée. Lorsqu'il s'approcha ponr lui baiser la main comme à l'ordinaire, il aperçut une larme au bord de ses cils noirs, et, à son tour, il fol involontairement ému.
« Vous êtes souffrante? dit-il ; vous avez passé une maovaise nnit?
— Vous me l'aviez prédit, Léonce, et j'ai à vous rendre compte de ces émotions terribles dont je ne dois jamais perdre le souvenir. Faites en sorte, je vous prie, que je puisse tranquillement causer avec vous aujourd'hui, et ne me quittez pas, comme vous l'avez fait si cruellement hier à diverses reprises. )»
Léonce n'eut pas le courage de lui répondre qu'il avait cm lui plaire en agissant ainsi. Il voyait trop que Sabina n'avait ni Fenvie ni le pouvoir de se justifier. Â son tour il se demanda s'il n'était pas le seul coupable ; et, plein de mélancolie et dlncerti- Inde, il alla présider aux préparatifs du départ
Heureusement le curé égaya le déjeuner par le récit de la terrible aventure qui l'avait mis aux prises avec Satan. Le marquis eut beaucoup d'esprit, Léonce fui préoccupé, et Sabina lui en sut gré. Il lui semblait que Teverino avait l'insolence d'un amant heureux, el elle le baissait. Pourtant, rien n'était plus éloigné de la pensée du bohémien; il faissait bien meilleur maidié de la faute de lady G**^ qu'eRe-méme ; il trouvait le péché si véniel, et il avait à cet égard une philosophie si tolérante, qu'il était peu disposé à en tirer gloire. Cela venait de ce qu'il avait moins de respect dans un certain sens que Léonce pour la vertu des femmes, et plus de confiance en même temps dans leur mérite moral. Pour un instant de faiblesse,
il ne les condamnait pas à n'être pas capables d'un attachement réel et durable. Son code de vertu était moins élevé, mais plus humain. Il ne mettait pas son idéal dans la force, mais, au contraire, dans la tendresse et le pardon.
Ce ne fut qu'au moment de monter en voiture que Sabina s'aperçut de l'absence de Madeleine.
« La petite fille est partie pour ses montagnes à la pointe du jour, lui dit Teverino; elle a craint que son frère ne fût inquiet d'elle, à l'heure où il rentre ordinairement, et elle a pris sa course à vol d'oiseau à travers les monts, escortée de ses bestioles, que j'ai vues de mes yeux voltiger à sa rencontre, aux portes de la ville ; car j'ai voulu l'escorter jusque-la, de peur qu'elle ne fût assaillie et arrêtée par les enfants , avides de voir ce qu'ils appellent ses tours de sorcellerie.
— Le marquis est le meilleur d'entre nous, dit Léonce : tandis que nous avions oublié notre petite compagne de voyage, il se levait le premier pour protéger sa retraite.
— Vous appelez celapro^er / dit Sabinaen anglais, avec un air d'amertume.
— Ne calomniez pas Teverino, lui répondit Léonce, vous ne le connaissez pas encore.
— Ne m'avez-vous pas dit hier que vous ne le connaissiez plus ?
— Âh I je l'ai retrouvé, et désormais, Sabina , je pnis vous répondre de luL
— Réellement, c'est un homme d'honneur?
— Oui,madame, c'est un homme de cœur, quoique sa fortune ne soit pas brillante.
— Sa famille est pauvre, ou il s'est ruiné ?
— Qu'importe l'un ou l'autre?
— U importe beaucoup. Je respecte la pauvreté d'un gentilhomme , mais j'ai mauvaise opinion d'un noble qui a mangé son patrimoine.
— En ce cas, vous pouvez me mépriser, car je suis fort en train de manger le mien.
— Vous en avez le droit, et je sais que vous le faites d'une manière noble et libérale. Gela ne risque point de vous entraîner aux humiliations de la misère : votre talent comme artiste vous assure un brillant avenir.
— Et si j'étais un artiste capricieux, inconstant, et d'autant plus sujet aux accès de paresse et de langueur que l'idée de travailler pour de l'argent glacerait mes inspirations? Les grands, les vrais artistes sont ainsi, pourtant; et vous-même, ne me reprochiez-vous pas hier d'être né dans un milieu où le succès est facile à établir et la lutte peu méri* toire?
— Ne me rappelez rien d'hier, Léonce, je voudrais pouvoir arracher cette page-là du livre de ma vie.»
On avait franchi rapidement le plateau où la ville
était située. Pour regagner la frontière, il fallait monter au pas le colimaçon escarpé qoe Teverino avait descendu la veille avec tant d'audace et de sécurité. Il 7 en avait^n moins pour une heure. Tout le monde avait mis pied à terre , excepté Sabina qui pria Léonce de rester auprès d'elle dans le fond du wurst. Le jockey se tint à portée des chevaux, la négresse folâtrait le long des fossés, poursuivant les papillons avec une certaine grâce sauvage qui faisait ressortir la flnesse et la force de ses formes voluptueuses. Le curé , qui avait décidément horreur de cette moricaude, de ce Incifer en cotillons, comme il l'appelait, marchait devant avec Teverino. Celui-ci avait résolu de le réconcilier avec le bon ami de Madeleine, ce vagabond que le bonhomme n'avait jamais vu, mais qu'il se promettait de faire fnneer par les gendarmes à la première occasion. 'Sans lui parler de cet inconnu, le marquis, prévoyant le moment où il lui faudrait peut-être lever le masque, se fit connaître lui-même sous ses meilleurs aspects, et s'attacha à capter la bienveillance et la confiance du bourru. Ce ne fut pas difficile, car le bourru était au fond le meilleur des hommes , quand on ne contrariait pas ses idées religieuses ni ses habitudes de bien-être.
« Écoutez, Léonce, dit Sabina après avoir rêvé quelques instants, j'ai une confession étrange k vous faire, et si vous me juges coupable , j'aurai è me disculper à vos dépens; car vous êtes la cause de tout le mal que j'ai subi , et tous semblés avoir prémédité ma souffrance. Vous avez donc de si grands torts envers moi , que je me sens la forced'avouer les miens.
— Dois-je vous sauver cette honte? répondit Léonce en lui prenant la main, partagé entre la pitié dédaigneuse et l'intérêt fraternel. Oui, c'est le devoir d'un ami, en même temps que son droit. Vous n'avez pu voir impunément mon marquis , vous avez senti 5a puissance invincible, vous avez renié toutes vos théories fanfaronnes, vous l'aimez enfin I »
Une rougeur brûlante couvrit les joues de Sabina, et elle fit un geste de mépris; mais elle dit après un effort sur elle-même : « Et si cela était , me blâmeriez-vous? Parlez franchement, Léonce, ne m'épargnez pas.
— Je ne vous blâmerais nullement; mais j'essayerais de vous mettre en garde contre cette naissante passion. Teverino n'en est point indigne, j'en fais le serment devant Dieu , qui sait toutes choses et les juge autrement que nous. Mais il y a, entre cet homme et vous , des obstacles que vous ne pourriez ni ne voudriez surmonter, pauvre femme I Une vie de hasards , de revers, de bizarreries inexplicables, enchaîne Teverino dans une sphère où vous ne sauriez le suivre. Un lien entre vous serait déplorable pour tous deux
^> Vous répondez à ce que je ne vous demande pas.
TEVERINO
Que m'importe l'avenir, que m'importe la destinée de cet homme?
— Ah I comme vous l'aimez I s'écria Léonce avec amertume.
— Oui! je l'aime en effet beaucoup 1 répondit-elle avec un rire glacé. Vous êtes fou, Léonce. Cet homme m'est complètement indifférent.
— Alors que me demandes-voos donc?Votts jouetvous donc de ma bonne foi?
— Â Dieu ne plaise ! Je vous ai demandé si cet amour vous semblerait coupable, au casqu'il ffti possible.
— Coupable, non; car je conviens que le coupable ce serait moi.
— Et il ne m'dferait rien de votre amitié? *-De mon amitié, non; mais de mon respect...
— Dites tout. Pourquoi votre respect se changerait-il en pitié?
— Parce que vous n'auriez pas été franche avec moi dans le passé. Quoi ! tant d'orgueil , de frmdenr, de dédain pour les femmes faibles, de railleries pour les chutes soudaines, pour les entraînements aveugles; et tout à coup vous vous dévoileriez comme la plus faible et la plus aveugle de toutes? Vous vous seriez garantie pendant des années d'un amour vrai et profond, pour céder en un instant k un prestige passager? Votre caractère perdrait dans cette épreuve toute son originalité, toute sa grandeur.
— Comme vous êtes peu d'accord a vecvoua-méme, Léonce! Hier, vous faisiez une guerre acharnée, féroce, k cet odieux caractère; vous le taxiez d'égoîsme et de froide barbarie. Vous étiez prêt k me haïr de ce que je n'avais jamais aimé*
— Alors vous vous êtes piquée d'honneur, et vous avez voulu iaire voir de quoi vous étiez capable I
— Soyez calme et généreux : ne me supposez pas la lâcheté de m'être tracé un rôle et d'avoir tranquillement résolu de vous faire souffrir.
— Souffrir, mot? Pourquoi aurais- je donc souffert? — Parce que vous m'aimiez hier, Léonce. Oui I
vous me parliez d'amour en me témoignant de la haine; vous m'imploriez en me repoussant. Je sais que vous en êtes humilié aujourd'hui ; je sais qu'au* jourd'hui vous ne m'aimez plus.
— Eh bien, dit Léonce tristenoent, voilà ce qui s'appelle lire dans les cœurs. Mais il vous est, je suppose , aussi indifférent de me voir guéri aujourd'hui, qu'il vous rétait hier de me savoir malade!
— Connaissez donc toute la perversité de mon instinct. Je n'étais pas plus indifférente hier que je ne le suis aujourd'hui. J'avais presque accepté votre amour hier en le repoussant, et aujourd'hui, tout en ayant l'air de l'implorer, j'y renonce.
— Vous faites bien , Sabina, ce serait un grand malheur pour tous deux qu'il pût persister après ce que j'ai vu et ce que je sais.
TEVERINO
— El poorttnt vous n'avez pas tout va, et je veux qoe TOUS sachiez tout. Hier, au sommet de la tour, f ai M attendrie jusqu'aux larmes par la voix de cet Italien ; un vertige m'a saisi, j'ai senti ses lèvres sur les miennes, et si je ne vous eusse entendu revenir, je n'aurais peut-être pas détourné la tète.
— H vous est facile de vous confesser è qui n'a rien perdu de cette scène pittoresque. J'ai cru voir Françoise de Rimini recevant le premier baiser de Lanctoltol Vous étiez fort belle!
— Eb bien, Léonce, pourquoi ce frisson, ce regard courroocé et cette voix tremblante? Que vous importe aujoard*bui, puisque, pour celte faute, vous ne m'aimez plus; puisque vous me méprisez au point de vouloir m'ôter le mérite de la confiance et du repentir?
—On ne se repent pas quand on se confesse avec tant d'audace.
—Eh bien, que ce soit de l'audace si vous voulez, je ne me pique pas du contraire , et ce n'est pas le pardon d'un amant que je demande, c'est l'abscH lutiofl de l'amitié. Tenez , Léonce, l'humiliante expérience que j'ai faite hier à mes dépens, m'a fait changer de sentiment sur l'amour et d'opinion sur moimême. Je rêvais quelque chose d'inouï et de sublime, j'y croyais encore; je vous supposais à peine digne de me guider à la découverte de cet idéaL Maintenant j*ai reconnu le néant de mes songes et l'infirmité honteuse de la nature humaine. Un œil de fctt, de flatteuses paroles, une belle voix, la fatigue et l'émotion d'une journée d'aventures, l'enivrement d'une belle nuit, d'un beau site, et, pardessus tout, un méchant instinct de dépit contre vous, m*ont rendue aussi faible à un moment donné, que j'avais été forte et invincible durarit plusieurs années passées dans le monde. Un trouble inconcevable a pesé sur moi, un nuage a couvert mes yeux, un bourdonnement a rempli mes oreilles. J*ai senti que, moi ans», j'étais un être passif, dominé , entraîné , une fenune en un motl Et dès lors tout mon échafaudage d'orgueil s'est écroulé; j'ai pleuré la foi que j'avais en moÎHnénie, et, me sentant ainsi déchue et désillu* sionnée sur mon propre compte, j'ai cru, du moins, pouvoir remercier Dieu d'avoir placé près de moi un ami généreux, qui, après m'avoir préservée d'une chute complète, me consolerait dans ma douleur. Me 'uis-je donc trompée,- Léonce? Et n'essayerez-vous pas de fermer cette blessure qui saigne au fond de moo cœur? Faudra- t-il que je pleure dans la solitude, et que je sois foudroyée à loule heure par le cri de ma conscience? Et si ce désespoir achève de me brider, M une première chute me place sur une pente fjlale, si je dois encore subir de si misérables tentations et sentir la gravité de ces dangers que j'ai uni méprisés, n'aurai-je personne pour me tendre la main ii me proléger? Sera-ce mon mari, cet Anglais flegmatique et intempérant, qui ne sait pas préserver sa
raison de rattrait du vin, et qui ne conçoit pas qu'on cède à celui de l'amour? Seront- ce mes adorateurs perfides, ces gens du monde, impitoyables et dépravés, qui ne reculent devant aucun mensonge pour séduire une femme , et qui la méprisent dès qu'elle écoute les mensonges d'un autre? Dites, où faudra-t-il que je me réfugie désormais , si le seul homme à l'amitié duquel je peux livrer le secret de ma rougeur, me repousse et me dit froidement : « De la pitié, oui; mais du respect, non 1 »
Sabina avait parlé avec énergie ; ses joues étaient d'une pâleur mortelle que faisaient ressortir de légers points brûlants sur ses pommettes délicates. Elle avait réellement la fièvre, et la brise du malin , qui soulevait sa magnifique chevelure, lui donnait un aspect inaccouluméde désordre eld'émotion violente. Léonce la trouva plus belle que jamais ; il saisit sa main, et la sentant réellement agitée d'un frisson glacé , il la porta à ses lèvres pour la ranimer. Un torrent de larmes brisa la poitrine de Sabina ; et , se penchant sur l'épaule de son ami, elle fut reçue dans ses bras qui la serrèrent passionnément.
Léonce garda le silence; il lui était impossible de dire un mot. Les préjugés de son orgueil luttaient contre l'élan de son cœur. S'il ne se fût agi en réalité que du pardon de l'amitié , rien ne lui eût été plus facile que de prodiguer de tendres consolations. Mais Léonce était amoureux, amoureux fou peut-être, et depuis trop longtemps pour que les devoirs de l'amitié pussent se présenter à son esprit. Il était aux prises avec une passion bien autrement exigeante et jalouse, et il souffrait de véritables tortures, en songeant qu'à deux pas de lui se trouvait un homme qui avait réussi, en un instant, à bouleverser ce cœur fermé pour lui depuis des années. Mdgré ce combat intérieur, Léonce était vaincu sans se l'avouer; car il était né généreux , et de plus, il éprouvait le plus généreux de tous les sentiments, quand nous réussissons à dégager sa divine essence des souillures de l'égoïsme et de la vanité.
«Ne m'interrogez pas, dit-il à Sabina; et moi aussi, je souffre... mais restez ainsi près de mon cœur, et tâchons d'oublier tous les deuxl »
11 la retint dans ses bras, et elle éprouva bientôt la douceur de ce fluide magnétique qui émane d'un cœur ami , et qui a plus d'éloquence que toutes les paroles. Tous deux respiraient plus librement, et comme les yeux de Sabiua se fermaient pour savourer celle pure ivresse , il lui dit en l'attirant plus près de lui : « Dormez, chère malade, reposez-vous de vos fatigues. » Elle céda instinctivement à cette invitation, et bientôt un sommeil bienfaisant, doucement bercé par la marche lente de la voiture et la sollicitude de son ami, répara ses forces et ramena sur ses joues le pâle coloris^ uniforme, qui est la fraîcheur des brunes.
Sâi
TEVERINO
HALTB.
Sabina ne s'éveilla qu*à la cabane da douanier, mais, avant qu'elle eût songé à se dégager de la longue et silencieuse étreinte de Léonce, le regard perçant de Tevcrino avait surpris le chaste mystère de cette réconciliation. Léonce vit son sourire amical, et, comme il essayait de n'y répondre qu'avec réserve, le bohémien, lui montrant le ciel, et reprenant le récitatif de Ta$icrtdiy qu'il avait entonné la veille au même endroit, il chanta ce seul mot, où en trois notes, Rossini a su concentrer tant de douleur et de tendresse : Àménatde 1
Teverino y mit un accent si profond et si vrai, que Léonce lui dit en descendant de voiture pour parler au douanier : c 11 suffirait de t'entendre prononcer ainsi ce nom et chanter ces trois notes pour reconnaître que tu es un grand chanteur, et que tu comprends la musique comme un maître.
— Je comprends l'amour encore mieux que la musique, répondit Teverino, et je vois avec plaisir que tu commences 4 en faire autant. Crois-moi, quand l'amour parle à (on cœur, élève ton cœur vers Dieu qui est toute mansuétude et toute bonté. Tu sentiras alors ce cœur inquiet et blessé redevenir calme et naïf comme celui d'un petit enfant.
— Vous allez donc encore nous conduire? dit le curé en voyant Teverino monter sur le siège. Serezvous plus sage qu'hier, au moins?
— Êtes-vous donc mécontent de moi, cher abbé? vous est-il arrivé le moindre accident? D'ailleurs, n'allez-vous pas vous placer près de moi pour modérer ma fougue si je m'emporte?
— Allons I vous faites de moi tout ce que vous vou* lez, et si Barbe voyait comme vous me menez par le bout du nez, elle en serait jalouse et réclamerait son monopole. Le faitest que je commence à m'habituera vos folies, et que je ne peux pas dire que vous ne soyez pas un aimable compagnon. Allons, fouette, cocher 1 pourvu que nous retournions tout de bon à Sainte- Apollinaire aujourd'hui, et que nous ne repassions pas par ce maudit torrent, qui semble vouloir à chaque instant emporter le pontet ceux qui y passent!...
— Si nous évitons le torrent, nous prenons le plus long, cher abbé; moi je ne demande pas mieux I
— Va pour le plus long! dit le curé qui avait enfoncé son grand chapeau sur ses yeux d'une façon mutine. Chi va piano, va sano ; une heure de plus ou de moins en voyage , ce n'est pas une affaire : chi va sano, va bene. »
On prit un autre chemin, et Sabina demanda à Léonce si l'on retournait bien réellement à la villa.
« Je l'espère, répondit-il, et pourtant je n'en sais trop rien. Je dois avouer que toute ma force magnétique m'a abandonné, depuis qu'elle a passé dans le marquis, et que lui seul est désormais notre boussole.
•— Alors, j'entre en révolte ouverte ; je neveux être dirigée que par vous.
— J'entends, signora, dit Teverino, prenez que je ne suis que le gouvernail et que j'obéis à la main de Léonce. C'est monsieur le curé qui est la boussole; son regard est toujours fixé vers le pôle, et l'étoile, c'est dame Barbe, sa vénérable gouvernante.
— Bien dit, bien dill » s'écria le curé en riant de tout son cœur.
La route fut longue, mais belle. Teverino conduisait sagement et s'arrêtait à chaque site remarquable pour le faire admirer à ses compagnons. Son air d'enjouement et de bonté, et ses manières respectueuses avec Sabina, la rassurèrent peu k peu. Il semblait qu'il fût jaloux de lui faire oublier un moment de faiblesse. Elle lui en sut gré; mais elle n'eut de regards tendres et de paroles gracieuses que pour Léonce.
Cependant, la chaleur commençant à se faire sentir, elle se rendormit, tandis que Léonce, avec une sollicitude persévérante, tenait l'ombrelle au-dessus de sa tête. Lorsqu'elle se réveilla, elle se vit avec surprise au milieu d'un cloître gothique.
La voiture était arrêtée dans une grande cour, sur un gazon touffu et auprès d'une fontaine jaillissante. D'antiques constructions, d'une élégance bizarre, entouraient cette partie avancée du monastère. A travers les arcades aiguës, on découvrait d'un côté les perspectives profondes d'une vallée charmante; de l'autre on voyait s'élever, bien au-dessus des aiguilles dentelées de l'architecture , les pics arides et menaçants de la montagne. En face, une large grille fermait la seconde enceinte du couvent, et laissait apercevoir, autour d'un préau rempli de Oeurs, des bâtimeois plus modernes, mieux entretenus et chargés d'ornements dans le goût du xvi« siècle. Le curé, la face collée à cette grille, ébranlait d'une main vigoureuse la cloche au timbre sonore, et des figures de moines, accourant au bruit, paraissaient dans le clair-obscur d'une seconde porte voûtée, ouvrant sur une troisième enceinte.
« N'est-ce pas, milady , dit Teverino , que vous ne m'en voudrez pas devons avoir amenée chez ces bons pères? Ceci est le couvent de Nolre-Dame-du-Refuge, et notre cher abbé pense qu'un peu de repos et de rafraîchissement embelliraient cette halte poétique. Nous allons faire demander au prieur la permission de vous introduire au cœur du sancluaire, et, pour l'obtenir , nous vous ferons passer pour une vieille Irlandaise, ultra-catholique. Baissez donc votre voile, et gardez qu'on ne voie vos traits et votre taille avant que la grille ne soit ouverte.
TEVEftlNO.
— Ces bons moines sont plus fins que toi , dit Léonce, et voici déjà le frère-porlier qui vient re^rder de près notre jeune et belle voyageuse. )»
Après avoir parlementé, les moines consentirent à admettre les femmes dans le préau, mais pas plus loin; et alors, avec beaucoup de grâce et d'affabilité, il« firent dételer les chevaux et conduisirent les voyageurs dans nne salle bien fraîche et pittoresquemenl décorée, où une friande collation leur fut servie.
Là s'établit on feu roulant de questions où la naïve curiosité de ces saints oisifs embarrassa plus d'une fois la prudence du curé. Il lui fallut se prêter aux mensonges de Teverino, qui fit hardiment passer Léonce pour lord G***, le mari de Sabina, et qui assura qu'on venait en droite ligne deSaint-Âpollinaire, où M. le curé avait dit sa messe le malin avant de se mettre en roule. Le prieur s'étonna que lord G*** n>ùt point l'accent anglais, et que la voiture fût arrivée par les plateaux de la montagne au lieu de venir par le fond de la vallée. Teverino eut réponse à tout, et, pour faire cesser ces questions,, il entreprit d*en assaillir ses hôtes, et de les occuper par l'éloge de leur couvent, de leur bonne mine, et de leur opulente hospitalité. Après le repas, il demanda, pour les hommes au moins, la permission de visiter l'église et les cloîtres internes, et, de cette façon , il procura à Léonce un nouveau et paisible tète^-téte avec Sabina, que ce dernier ne voulut pas laisser seule. « Ce «ont de nouveaux mariés, dit-il tout bas au prieur; Toosavex ici des moines qui m'ont l'air de fort beaux Jeunes gens. Milord est jaloux , même d'un regard innocent el respectueux, lancé sur sa noble épouse. »
Tout moine aime les petits secrets et les délicates confidences. Malgré ce que celle-ci avait de mondain, le bon père sourit, et salua d'un air malin le prétendu lord G**% en l'invitant à cueillir des fletu*s pour milady.
Léonce et sa compagne, après avoir admiré la vigueur des plantes cultivées avec tant d'amour et de science, retournèrent dans la première cour, dont les bâtiments délabrés et les grandes herbes abandonnées avaient plus- de caractère et de poésie. Ce lieu était complètement désert, et ses antiques constructions, ouvertes sur le paysage, ne servaient plus que de hangars et de celliers. La mule du prieur, blanchie par l'âge, paissait d'un air mélancolique, et le roucoolemeni des pigeons sur les toits couverts de moosse interrQ|npait seul, avec le murmure uniforme de la fontaine et le tintement de l'horloge qui annonçaitminutieusement chaque parcelle du temps écoulé, le silence de cette demeure où le temps n'avait pas d'emploi véritable et où la vie semblait s'être arrêtée.
Sabina, assise sur on banc auprès de la fontaine de marbre noir, ressemblait à la statue de la Mélancolie. Une révolution complète s'était opérée depuis le
matin dans les manières , l'attitude et l'expression de cette belle personne, etLéopce, en la contemplant, sentait que tout était changé entre elle et lui. Ce n'était plus la dédaigneuse beauté , sceptique à l'endroit de l'amour réel, fièrement exaltée à l'idée de je ne sais quel amour idéal et impossible , auquel nul mortel ne lui semblait digne d'être associé dans ses rêves. Cette force de caractère, cette tension pénible de la volonté, qui avaient tant effrayé et tant irrité Léonce , avaient fait place à une molle langueur, à une tristesse touchante, à une rêverie profonde, à un ensemble de manières tendres et douces, dont lui seul était l'objet. C'était une femme timide , tremblante et brisée, et pour la première fois elle avait pour lui un attrait que ne glaçaient plus la méfiance et la peur. Il se sentait à l'aise au prèsd'elle, il pouvait parler et respirer , sans craindre ces piquantes et spirituelles railleries qui, en éveillant son esprit, tenaient son cœur en garde contre elle et contre lui-même. UYi'avaitplus besoin d'affecter, conmie la veille, ce rôle de docteur et de pédagogue mystérieux, plaisanterie froide et forcée qui avait caché tant d'émotion et de dépit. Il était désormais pour elle un véritable protecteur , un médecin de l'âme , presque un maître; et là où l'homme sent qu'il dirige et domine, il est capable de tout pardonner, même l'infidélité qui afaitsaigner son amour-propre.
Il s'assit aux pieds de sa docile pénitente, et après un long silence où il se plut peut-être à prolonger son inquiétude et sa timidité, il lui demanda si son affection, à elle, ne serait pas diminuée par cette pénible confidence qu'elle avait osé lui faire.
« Peut-être , lui dit-elle, si je voyais en vous antre chose qu'un amant qui me quitte, et un ami qui m'est rendu. Mais si l'ami me guérit des blessures que je me suis faites , je verrai avec joie l'amant disparaître pour jamais. De cette façon, ma fierté ne peut pas souffrir; car si l'amour est orgueilleux et susceptible, si son pardon est humiliant et inaoceptable , celui de l'amitié est le plus saint et le plus doux des bienfaits. Ahl voyez, moucher Léonce, combien ce sentiment divin est plus pur et plus précieux que l'autre! Comme au lieu d'amoindrir et de torturer, il ennoblit et purifie! Hier, je n'eusse accepté de vous ni secours ni pitié. Aujourd'hui je ne rougirais pas de vous les demander à genoux.
— Eh bien , mon amie, vous n'êtes pas encore dans le vrai ; vous avez passé d'un excès à l'autre. Hier, vous méprisiez trop l'amitié ; aujourd'hui vous l'exaltez sans mesure. Vous ne pouvez perdre la fausse notion que vous vous êtes faite si longtemps de ces deux sentiments , et vous voulez toujours les rendre exclusifs l'un de l'autre ; l'union des sexes n'est vraiment idéale et parfaite que lorsqu'ils se réunissent dans deux nobles cœurs. Qu'est-*ce donc qu'un amour vrai, si ce n'est une amitié exaltée?
TEVERINO
Oui, l'amour, c'est l'amitié portée jusqu'à l'enthousiasme. On dit que l'amour seul est aveugle I Là où ramitié est clairvoyante, elle est si froide, qu'elle est bien près de mourir. Croyez-moi, si votre faute me semblait grave et impardonnable, si un instant de trouble et de défaillance vous rendait, à mes yeux, indigne de connaître et de ressentir l'amour, je ne serais pas votre ami, et vous devriez repousser mes consolations au lieu de les accepter. Dans la jeunesse, on n'aime pas la femme qu'on ne désire plus et qu'on voit sans jalousie dans les bras d'un autre. Le mot d'amitié est alors un mensonge, et Dieu me préserve de vous dire que je vous aime ainsi I Oh t laissez-moi vous confesser que je souffre mortellement de ce qui s'est passé hier, et que je suis irrité contre vous, jusqu'à être encore en ce moment plus près de la haine que de l'amitié, telle que vous la définissez. Ce n'est pas déchue et méprisable que je vous trouve; c'est injuste, cruelle, coupable envers moi seul, qui vous aime, et qui méritais le bonheur que vous avez donné à un autre.
— Vous m'effrayez davantage de ma faute, dit Sa« bina tremblante. Croyez-vous donc que cette pensée ne me soit pas venue, et que je ne me reproche pas de vous avoir fait ce mal personnel 7 C'est à Dieu que je m'en confesse.
•— Et pourquoi n'est-ce pas à moi aussi, à moi surtout? s'écria Léonce en saisissant avec force ses deux mains agitées. Dieu vous a déjà pardonné, vous le savez bien; mais moi, vous ne voulez donc pas que je vous pardonne comme ami et comme amant?
— Épargnez-moi cette souffrance, dit Sabina en voyant son orgueil réduit aux abois. Lisez dans mon cœur, et comprenez donc quel est son plus grand motif de douleur.
— £h bien, humilie-toi jusque-là, reprit Léonce exalté , puisque c'est la plus grande preuve d'amour qu'une fenune telle que toi puisse donner! Dis-moi que tu as* péché envers moi; lève vers le ciel ta tète altière,et brave-le, si tu veux, peu m'importe! Je n'ai pas mission de te menacer de sa colère; mais je sais que tu m'as brisé le cœur, et que tu me dois d'en convenir. Si tu ne te repens pas de ce crime, c'est que tu ne veux pas le réparer.
— Eh bien, pardonne-le-moi, Léonce, et pour me le prouver , effiice à jamais la trace de cet odieux baiser.
— Il n'y est plus, il n'y a jamais été, s'écria Léonce en la pressant contre son cœur; et à présent, dit-il, en retombant à ses pieds, marche sur moi si tu veux, je suis ton esclave ; et qu'un fer rouge brûle mes lèvres, s'il en sort jamais un reproche, une allusion à tout autre baiser que le mien ! »
En ce moment, l'horloge du couvent sonna deux heures, et la porte du préau s'ouvrit pour laisser sortir un jeune frère vêtu de l'habit blanc des novices.
Il était seul et marchait lentement, la tète baissée sous son capuchon, les mains croisées sur sa poitrine, et comme plongé dans un modeste recueillement.
Léonce et Sabina se levèrent pour aller à sa rencontre, et il s'inclina jusqu'à terre pour leur témoigner son respect et son humilité. Mais tout à coup, se relevant de toute sa grande taille , et rejetant son capuchon en arrière, il leur montra, au Uea d'une tète rasée, la belle chevelure nmre et la figure riante de Teverino.
« Quel est ce nouveau déguisement? s'écria Léonce.»
Teverino, pour toute réponse, éleva la main vers le campanile du couvent et montra le cadran de l'horloge, qui marquait l'heure en letUres d'or sur un fond d'azur.
Puis il dit d'une voix creuse, et en s'agenouillant comme un pénitent :
« L'heure est passée; ma confession va être entendue.
— Pas un mot! dit Léonce en lui mettant les deux mains sur les épaules, et en le secouant avec une affectueuse autorité. Sur ion Ame et sur ta vie, frère , tais-toi I Me crois-tu assez lâche pour t'avoir trahi ? Que ton secret meure avec loi; il ne t'appartient pas, et ton cœur est trop généreux pour faire la confession dés autres.
— Je ne suis pas un enfant, pour ne point savoir ce que je puis taire ou révéler, répondit le bohémien ; mais il est des choses dont- j'aurais la conscience chargée si je ne m'en accusais ici ; d'autant plus que, sous ce rapport, nous voici trois qui n'avons rien à nous cacher. Écoutez donc, noble et généreuse signora, la plainte d'un pauvre pécheur qui vient demander l'absolution, à vous et au seigneur Léonce.
« Ce misérable, attaché à votre noble ami par les liens sacrés de l'affection et de la reconnaissance, eut le malheur de rencontrer un jour, au milieu d'un bois, une dame d'une naissance illustre et d'une beauté ravissante. Il ne put la voir et l'entendre sans être fasciné par les charmes de sa personne et de son esprit Tout en se laissant aller au bonheur suprême de la regarder et de l'entendre, il faillit oublier que Léonce était éperdument épris d'elle , et que luimême avait d'autres affections à respecter. Il eut la sotte vanité de chanter pour la distraire, car cette admirable dame était triste. Quelque nuage s'était élevé entre elle et Léonce, et elle avait comme un besoin de pleurer en pensant à lui. Le pécheur indigne était passionné pour son art, et ne pouvait chanter sans s'émouvoir lui-même jusqu'à en perdre l'écrit. Il arriva donc que lorsqu'il eut dit sa romance, il vit la dame attendrie, et il eut comme une bouffée de ridicule fatuité, comme un éblouissement, oonune un accès de délire. Oubliant ses devoirs personnds, son amitié sainte pour Léonce et le profond respect qu'il
TEYERINO.
défait à la signora, il eat l'audace de profiter de sa préoccapation douloureuse, de s'asseoir auprès d'elle, et de chercher à surprendre une de ces pures caresses qui ne loi étaient pas destinées. Si la noble dame irritée n'eùtdétourné la tète avec horreur, il allait ravir on baiser qui n'eût pas été assez payé de sa vie. Heureusement Léonce parut, et protégea son amie contre Taudace d'un scélérat. Depuis ce moment, la dame ne l'a plus regardé qu'avec mépris; et lui, sentant le remords dans son âme coupable, voyant qu'à un grand crime il iallail une grande expiation, il a rompu le pacte de Satan, il a renoncé au monde, et, se précipitant dans la paix du clottre, il a pris cet habit de la pénitence que le repentir colle à ses os , et qu'il ne quittera que pour un linceul.
^ Voilà un récit très-touchant, dit Léonce, et il n'y a pas moyen d'y résister. Sabina, vous ne pouvez refuser votre pardon à uue contrition si parfaite. Tendez la main au coupable, c'est moi qui vous en supplie , et relevez-le de ses vœux terribles. »
Sabina, satisfaite de l'explication un peu hypocrite, mais infiniment respectueuse du marquis, lui permit de baiser sa main, et l'engagea, en s'cfforçanl de sourire, de se pardonner une faute qu'elle avait déjà complètement oubliée. Elle insista sur ces dernières paroles, de manière à lui faire sentir qu'elle n'attachait aucune importance au ridicule incident du baiser, et Teverino admira en lui-même, avec une bonhomie malicieuse, l'aplomb d'une, femme du monde aux prises avec de si délicates apparences.
< Je suis d'autant plus glorieux de mon pardon, dit-il, que je vois bien que mon crime n'a tourné qu'à ma confusion et au triomphe de l'amour véritable.
— Maintenant, dit Léonce, veux- lu nous expliquer comment tu as dérobé à la vigilance des bons moines cet habit de l'innocence que tu portes si fièrement?
— Cet habit m'appartient , répondit Teverino ; il est tout neuf, il me sied, il est commode, et je compte l'user ici.
— Âh çà I trêve de plaisanteries. Je ne crois pas que le diable te tente de prendre le froc?
— Si fait; le diable en me suscitant celle envie, m'a dit à l'oreille qu'il ne manquait pas ici d'orties pour m'en débarrasser. Devinez ce qui m'arrive I Ma fortune n'est pas brillante et ne répoud guères à mon titre de marquis. Vous avez pu, sans indiscrétion, confier cette circonstance à mllady. De plus, je suis apricieux comme un artiste, paresseux comme un moine, rêveur comme un poëte. J'ai toujours aimé les couvents et rêvé cette vie molle et béate, pourvu qu'elle ne se prolongeât pas au delà du terme assigné par ma fantaisie. Tout à l'heure, en écoutant les novices qui prenaient leur leçon de chant, j'ai fait au prieur quelques remarques judicieuses sur la mau-