AND.— TOME VI
vaise méthode qu'ils suivaient. Il m'a avoué que son maître chantre était en mission auprès du saint-père et ne reviendrait de Rome que dans deux mois. Pendant cette absence, l'école dépérit et la méthode se perd. J'ai chanté alors un motet à ma manière, et ce bon prieur, qui se trouve être un enragé mélomane, ne savait plus quelle fête me faire, a Ah I monsieur, me disait-il, quel dommage que vous soyez un riche seigneur I quel maître de chant vous auriez fait. — Qu'à cela ne tienne, ai-je répondu, je m'en vais donner la leçon à vos novices sous vos yeux. »
En moins de cinq minutes je leur ai fait comprendre qu'ils ne savaient ni émettre ni poser la voix, et, joignant l'exemple au précepte, avec beaucoup de douceur et de modestie, je les ai tellement charmés et enthousiasmés, qu'ils répétaient à l'envi avec le prieur : «Quel dommage de ne pas pouvoir nous attacher un tel maître ! »
Bref, j'ai été si attendri de leurs démonstrations, et la vie de moine musicien m'est apparue sous des couleurs si agréables, que j'ai consenti à passer ici les deux mois qui doivent s'écouler avant le retour du maître chantre. Je me suis fait conduire à l'orgue , que j'ai fait résonner de manière à enchanter mes auditeurs ; et enfin me voilà moine pour le reste de l'été, c'est-à-dire que, bien nourri et bien logé, habillé comme me voilà, dans l'intérieur du cloître, pour mon amusement particulier, ayant six heures par jour d'une occupation qui me plaît, et le reste du temps pour courir dans la montagne, chasser, pêcher, lire, composer ou dormir, je me trouve le plus heureux des hommes, et je m'identifie avec mon patron Jean Kreyssler, qui se plut si bien dans son asile monastique qu'il y oublia, entre la grande musique et le bon viU) ses malheurs, ses amours, et toutes les choses de ce monde périssable t
— Bravo I dit Léonce, je t'approuve et compte venir te voir souvent; mais je doute que tu restes ici deux mois entiers. Je sais que tout ce qui est nouveau le sourit, et que tout ce qui dure te fatigue.
— C'est vrai; mais quand je prends un engagement, j*y persiste avec scrupule. Tu dois me rendre cette justice que je ne m'engage pas sans conditions, et que je porte dans mes conditions une certaine prévoyance. Je sais d'avance que j'aurai ici du plaisir pour deux mois. Lçs élèves sont intelligents et doux; il y a de belles voix que j'aimerai à développer. Et puis, il y a dans le chapitre de vieux grimoires musicaux couverts d'une vénérable poussière que je me promets de secouer. C'est dans de telles archives que se trouvent les trésors de l'art cl la fortune des artistes.
— SoitI dit Léonce, mais j'ai encore plusieurs questions à l'adresser, et puisque voici le prieur et le curé qui viennent saluer milady, je lui demanderai la permission de l'entretenir en particulier. »
TEVERINO
Ils entrèrent sous les arcades du cloître d*où Ton découvrait la campagne, et là, Léonce prenant le bras de l'aventurier :
(( Voyons! lui dit-il, tu me parais vouloir mettre un peu d*ordre et de travail dans ta vie. Tu as des facultés naturelles extraordinaires , et je ne doute pas qu'avec ce que tu as plutôt deviné qu'appris , tu ne puisses en peu de temps te faire un sort brillant et acquérir de la réputation.
— Je le sais parfaitement, répondit Teverino, mais cela ne me tente pas.
— Tu n'as donc pas de vanité? Tu mériterais d'être moine.
— J'ai de la vanité , et je ne suis pas fait pour la règle. Je ne serai donc pas moine et je resterai voyageur sur la terre, satisfaisant ma vanité quand il me plaira, me débarrassant d'elle quand elle voudra m'asservir. Car la vanité est le plus despote et le plus inique des maîtres, et je ne prendrai jamais l'engagement d'être l'esclave de mon pauvre vice.
— Ne peux-tu être un artiste sérieux sans être l'esclave du public? Allons, écoute -moi. Les commencements sont rebutants pour une fierté sauvage comme la tienne. Tes protecteurs ont dû être jusqu'ici injustes ou parcimonieux, puisque tu as la protection d'aulrui en horreur I Mais une amitié éclairée, délicate, digne de toi, j'ose le dire, ne peut-elle donc t'ofTrir les moyens de commencer et d'établir ta fortune? L'argent et l'appui des maîtres sont des moyens nécessaires. Accepte mes offres , viens me trouver à Paris où je serai dans deux mois, et je te réponds que l'hiver ne se passera pas sans que tu sois à la place qui te convient dans le monde.
— Merci, cher Léonce, merci, dit Teverino en lui pressant la main. Je sais que tu parles dans la sincérité de ton cœur, mais je peux d'autant moins accepter le moindre service de toi, que nous nous sommes rencontrés dans des situations délicates et sur un terrain brûlant. J'ai pu être pendant vingt-quatre heures un modèle de chevalerie, un miroir de loyauté. Mais quoique je ne sois pas amoureux de milady, l'épreuve a été assez périlleuse et assez difficile pour que je ne désire pas la recommencer. Ne prends pas ceci pour une bravade; je suis certain qu'elle t'aime, j'en ai été sur avant toi. J'en suis heureux ; je m'applaudis d'avoir servi de chemin à une victoire que je désirais pour toi seul ; mais nous pourrions nous rencontrer sur le bord de quelque autre abime, et la pensée que je suis ton obligé, c'està-dire ta créature et ta propriété , me forcerait à m'abjurer et à m'effacer en toute rencontre. Je serais ou coupable d'ingratitude ou victime de ma vertu. Et puis, tu ne serais pas longtemps sans renoncer à arranger convenablement l'existence de ton pauvre vagabond. Je me dégoûterais vite de tout
ce qui me serait suggéré. En mainte rencontre, je me repentirais d'avoir cédé à la persuasion; je t'ennuierais malgré moi des inévitables dégoûts semés sur ma carrière , et tu te fatiguerais à me ramener de mes écarts. Enfin ^ ne fusses-tu pour rien dans tout cela, je ne sens rien qui m'attire vers la gloire tranquille et les revenus assurés par- devant notaire. J'ai vu de bonne heure toutes les coulisses de toutes les scènes de la vie humaine ; je pourrais être corné dien sur ces différents théâtres; mais à la porte de tous, dans le monde conmie sur les planches, il y a une armée d'exploiteurs, de critiques, de rivaux et de claqueurs, que je ne pourrais ni tromper, ni ménager, ni flatter, ni payer. Dieu m'a fait l'ennemi de tout mensonge sérieux et de toute roide supercherie ; je ne sais me farder que pour rire, et bientôt, ma vigoureuse franchise prenant le dessus, j'ai besoin d'essuyer mes joues et de me sentir un homme pour tendre la main au faible et souffleter l'insolent. Je n'ai pas d'illusions possibles, et avant d'avoir vécu pour mon compte, je savais le dernier mot de ceux qui ont vieilli dans le combat* Oh ! vive ma sainte liberté I ne rougis pas de moi, sage et noble Léonce! Ta route est toute frayée et tu y marcheras avec majesté; moi je ne connais que la ligne brisée et la course à tire-d'aile, comme ma petite Madeleine.
— Et Madeleine, à propos? Voilà où ta philosophie devient effrayante, et ton crime Imminent. Hier tu dormais dans sa chaumière, aujourd'hui tu t'abrites sous la voûte du couvent, demain tu erreras sur le pavé des villes, et cette enfant sera brisée si elle ne l'est déjàl
— Tenez ! dit le bohémien en arrêtant Léonce devant une arcade, regardez ce torrent qui roule là-bas au fond du ravin. Regardez-le, juste à l'endroit où un pont rustique joint le sentier qui descend d'ici et celui qui remonte sur la montagne en face.
— Je le vois : après?
— Voyez-vous une petite prairie, verte comme rémeraude, qui se dessine sur le flanc de ces rochers sombres? Le sentier, qui fuit au loin, la côtoie.
— Je vois encore la prairie. Et puis?
— Et puis, il y a un massif de sapins, et le sentier s'y perd.
— Oui, et encore?
— Et au delà des sapins, au delà du sentier, il y a un enfoncement de terrains couverts de bruyères; et puis la cime nue de la montagne.
— Et puis le ciel? dit Léonce impatienté. Quelle métaphore prépares-tu de si loin?
— Aucune. Vous n'avez pas bien remarqué. Entre la cime du mont et le ciel , il y a une espèce de barraque en planches de sapins, assujetties par des pieux et retenues par de grosses pierres. Avez-vous la vue longue?
TEVERINO
^ Je distingue parfaitement cette cabane. Je Yois même les oiseaux qui voltigent en grand nombre dans le del au dessus.
-^ Eh bien , si vous voyez les oiseaux , vous savez quelle est cette chaumière, et pourquoi il me plait tint de m'établir ici, à une demi-heure de chemin, pour qui a d'aussi bonnes jambes que Madeleine et votre serviteur.
^ C'est donc là la demeure de l'oiselière?
» Vous pouvez voir maintenant un petit mantelet éeirlale» un point rouge que le soleil fait étincelcr, et qui se meut autour de cette misérable cahutte ? C'est Madeleine, c'est mon petit ange, c'est l'enfant de moD cœur, c'est mon âme, c'est ma vie! Je ne pouvais pas profiter plus longtemps de l'hospitalité que cette sainte fiUe et son héroïque bandit de frère m'ont offerte, un jour que, haletant, poudreux, abbné de fatigue, au bout de ma dernière obole, mais insouciant et joyeux de saluer les horizons de la France, je m'étais assis à leur porte , demandant un peu de lait de chèvre pour étancher ma soif. Je leur ai plu, ils ont pris confiance en moi ; ils m'ont retenu , je les ai aimés, et je n'ai pu me décider à les quitter, bien que ma conscience me fit un devoir de ne pas ajouter ma misère à la leur. Mais maintenant, quoique je me sois tenu dans les endroits les plus déserU, et que personne n'ait vu de près ma figure, on a distingué de loin la forme d'un vagabond qui s'attachait aux pas de Madeleine; et Madeleine, compromise dans l'esprit de son curé, serait bientôt forcée de me chasser ou de fuir avec moi. C'est ce que je ne veux pas, et c'est pourquoi, lorsque vous m'avez rencontré au bord du lac, j'allais offrir mes services aux moines de ce couvent, afin de trouver chez eux un abri , non loin de mes braves amis de la montagne. C'est pourquoi aussi je vous ai amenés aujourd'hui en ce lieu, afin d'y prendre congé de vous, et de pouvoir vous y restituer vos beaux habits, sans demeurer nu comme vous m'avez trouvé.
<— Vous les garderez pour en sortir quand il vous plaira, dit Léonce, je l'exige , ainsi que l'or qui garnissait les poches de votre gilet. Vous ne pouvez pas refuser le moyen d'adoucir un peu la misère de Madeleine et de son frère.
— n y avait de l'or dans mes poches ? dit Teverino avec insouciance; je n'y avais pas fait attention. Eh bien, si vous ne le reprenez , je le mettrai ici dans le tronc des pauvres, et Madeleine en aura sa part; car je n'entends rien au rôle de trésorier, et je ne veux pas qu*il soit dit que j'aie fait le marquis pendant vingt-quatre heures, pour autre chose que pour mon plaisir. Milady a magnifiquement récompensé la petite pour l'amusement qu'elle lui a donné. Madeleine est donc riche à cette heure, et moi j'aurai gagné ici , dans deux mois, de quoi subvenir pendant longtemps à tous ses besoins.
— Mais dans deux mois, où iras-tu ? que feras*tu de Madeleine ?
— Je l'aime tant et j'en suis tant aimé, que si elle n'était pas trop jeune pour se marier, j'en ferais ma femme; mais il faut que j'attende au moins deux ans, et si j'avais le malheur d'en devenir trop amoureux auparavant, elle serait en grand danger. 11 faut donc que je la quitte même avant deux mois, si mon affection paternelle venait à changer de nature.
— Étonnant jeune homme , dit Léonce ; quoi, tant d'ardeur et de calme , tant de faiblesse et de vertu , tant d'expérience et de naïveté, une vie à la fois si orageuse et si pure, si désordonnée et si vaillamment défendue contre les passions?
— Ne me croyez pas meilleur que je ne suis , répondit Teverino. J'ai commis le mal dans ma fougueuse adolescence, et j'ai sur le cœur des égarements que je ne me pardonnerai jamais; mais ce cœur n'a pu se pervertir entièrement, et le remords l'a purifié. J'ai fait souffrir, et ce que j'ai souffert moimême alors, je ne saurais vous l'exprimer : j'aime le bonheur avec passion, et le vue du malheur causé par moi faillit me rendre fou. Désormais, j'aimerais mieux me tuer que de souiller les objets de mon adoration, et je n'irai pas demander le plaisir à qui possède le trésor de l'innocence.
— Mais tu oublieras cette infortunée, et quand tu la quitteras, son cœur n'en sera pas moins déchiré.
— Si je l'oublierai, je n'en sais rien, dit Teverino d'un air sérieux. Je ne le crois pas, monsieur; je ne peux pas le croire, et si je le croyais, je n'aimerais pas, je ne serais pas moi-même. 11 est bien vrai que j'ai brisé plus d'un lien, repris plus d'un serment ; mais je ne me souviens pas d'avoir été infidèle le premier, car j'ai l'âme constante par nature et par besoin ; et si je n'avais pas toujours été entraîné dans ces faciles aventures où l'on se quitte sans scrupule, j'aurais pu n'avoir qu'un seul amour en ma vie. J'ai été libertin, et pourtant Dieu m'avait fait chaste; je me retrouve moi-même au contact d'une âme chaste, et je sens que mon idéal est là, et non ailleurs. Laissons donc le temps marcher et ma vie se dérouler devant moi. Je ne puis m'en faire le devin et le prophète; mais je sais qu'il n'est pas impossible que je sois l'époux de Madeleine, si je la trouve fidèle quand le temps sera venu.
— Et si elle ne l'est pas?
— Je lui pardonnerai, et je resterai son ami ; oui , son ami, comme vous ne pourriez pas être celui de lady Sabina, vous qui aimez autrement et qui mettez l'orgueil dans l'amour.
— Nous allons donc nous quitter sans que je puisse te prouver mon estime et l'amitié vraiment irrésistible que tu m'inspires?
— Nous nous retrouverons, n'en doutez pas. Si je suis à ce moment-là dans une bonne veine de travail
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T£V£BINO.
et de tenue, j'irai à vous les bras ouverts : mais si je suis aussi mal vêtu que je Tétais hier au bord du lac, ne soyez pas étonné que je n'aie pas Tair de vous connaître.
— Ah I voilà ce qui m'afflige et me blesse I dit Léonce vivement ému ; tu ne veux pas croire en moi l
— J'y crois. Mais je connais trop la réalité pour
vouloir cesser de faire de ma vie un ronuji pins ou moins agpréable et varié. »
Le curé consentit à accompagner Sabina et Léonce jusqu'à la villa, afin que lord G*** n'eût pat sajet de les soupçonner. Milord s'était réveillé la veille au soir et avait pris de l'inquiétude ; mais il avait bn pour s'étourdir, et lorsque sa femme rentra, il doimaitencore.