AVANT-PROPOS
gînation et de fécondité qu'ils ont faits pour toi et les plaisirs qu'ils t*ont donnés.
Puisqu'il en est ainsi, sauve qui peut! Demain le mouvement rétrograde va se faire, la réaction va commencer. Mes confrères sont sur les dents, je parie, et vont se coaliser pour demander un autre genre de travail, et des salaires moins péniblement achetés. Je sens venir cet orage dans l'air qui se plombe et s'alourdit, et je commence prudemment par tourner le dos au mouvement de rotation délirante qu'il t'a plu d'imprimer à la littérature. Je m'assieds au bord du chemin et je regarde passer les brigands, les traîtres, les fossoyeurs, les étrangleurs, les écorcheurs, les empoisonneurs, les cavaliers armés jusqu'aux dents, les femmes échevelées, toute la troupe sanglante et furibonde du drame moderne. Je les vois, emportant leurs poignards, leurs couronnes, leurs guenilles de mendiants, leurs manteaux de pourpre, t'en voyant des malédictions, et cherchant d'autres emplois dans le monde que ceux de chevaux de course.
Mais comment vais-je m'y prendre, moi, pauvre dicnble, qui n'avais jamais cherché ni réussi à faire d'innovation dans la forme , pour ne pas être emporté dans ce tourbillon et pour ne pas me trouver, cependant, trop en retard, quand la mode nouvelle, encore inconnue, mais imminente, va lever la tôle?
Je vais me reposer d'abord et faire un petit travail tranquille, après quoi nous verrons bien ! Si la nouvelle mode est bonne, nous la suivrons. Mais celle du jour est trop fantasque, trop riche; je suis trop vieux pour m'y mettre, et mes moyens ne me le permettent pas. Je vais continuer h porter les babils de mon grand-père; ils sont commodes, simples et solides.
Ainsi, lecteur, pour procéder à la française,
comme nos bons aïeux, je te préviens que je retrancherai du récit que je vais avoir l'honneur de te présenter, l'élément principal , Tépice la plus forte qui ait cours sur la place, c'estrà-dire rimprévu, la surprise. Au lieu de te conduire d'étonnements en étonnements, de te faire tomber h chaque chapitre de fièvre en chaud mal, je te mènerai pas h pas par un petit chemin tout droit, en te faisant regarder devant toi, derrière toi, à droite, à gauche, les buissons du fossé , les nuages de l'horizon, tout ce qui s'offrira à ta vue, dans les plaines tranquilles que nous aurons h parcourir. Si par hasard il se présente un ravin, je te dirai : « Prends garde, il y a ici un ravin ; n si c'est un torrent, je t'aiderai à passer ce torrent, je ne t'y pousserai pas la tête la première, pour me donner le plaisir de dire aux autres : « Voilà un lecteur bien attrapé, » et pour celui de t'entendre crier : « Ouf! je me suis cassé le cou, je ne m'y attendais guère ; cet auteur-là m'a joué un bon tour. »
Enfin je ne me moquerai pas de toi ; je crois qu'il est impossible d'avoir de meilleurs procédés... Et pourtant il est fort probable que tu m'accuseras d'être le plus insolent et le plus présomptueux de tous les romanciers , que tu te fâcheras à moitié chemin et que tu refuseras de me suivre.
A ton aise 1 Va où ton penchant te pousse. Je ne suis pas irrité contre ceux qui te captivent, en faisant le contraire de ce que je veux faire. Je n'ai pas de haine contre la mode. Toute mode est bonne tant qu'elle dure et qu'elle est bien portée ; il n'est possible de la juger que quand son règne est fini. Elle a le droit divin pour elle ; elle est fille du génie des temps : mais le monde est si grand qu'il y a place pour tous, et les libertés dont nous jouissons s'étendent bien jusqu'à nous permettre de faire un mauvais roman.
LUCREZIA FLORIANI
Le jeune prince Karol de Roswald venait de perdre sa mère lorsqu'il fit connaissance avec la Floriani.
11 était plongé encore dans une tristesse profonde et rien ne pouvait le distraire. La princesse de Roswald avait été pour lui une mère tendre et parfaite. Elle avait prodigué à son enfance débile et souffreteuse les soins les plus assidus et le dévouement le plus entier. Élevé sous les yeux de cette digne et noble femme, le jeune homme u*avait eu qu'une passion réelle dans toute sa vie : l'amour filial. Cet amour réciproque du fils et de la mère les avait rendus exclusifs et peut-être un peu trop absolus dans leur manière de voir et de sentir. La princesse était d'un esprit supérieur et d'une grande instruction, il est vrai; son entretien et ses enseignements semblaient pouvoir tenir lieu de tout au jeune Karol. La frêle santé de celui-ci s*était opposée à ces études classiques, pénibles et sèchement tenaces, qui ne valent pas toujours par elles-mêmes les leçons d'une mère éclairée, mais qui ont cet avantage indispensable de nous apprendre à travailler, parce qu'elles sont comme la clef de la science de la vie. La princesse de Roswald, ayant écarté les pédagogues et les livres, par ordonnance des médecins, s'était attachée à former l'esprit et le cœur de son fils , par sa conversation , par ses récits, par une sorte d'inêufflaiion de son être moral, que le jeune homme avait aspirée avec dé-
lices. Il était donc arrivé à savoir beaucoup sans avoir rien appris.
Mais rien ne remplace l'expérience, et le soufflet que, dans mon enfance, on donnait encore aux marmots pour leur graver dans la mémoire le souvenir d'une grande émotion, d'un fait historique, d'un crime célèbre ou de tout autre exemple à suivre ou à éviter, n'était pas chose si niaise que cela nous parait aujourd'hui. Nous ne donnons plus ce soufnet à nos enfants ; mais ils vont le chercher ailleurs, et la lourde main de rcxpéricnce l'applique plus rudement que ne ferait la nôtre.
Le jeune Karol de Roswald connut donc le monde et la vie de bonne heure, de trop bonne heure peutêtre , mais par la théorie et non par la pratique. Dans le louable dessein d'élever son âme, sa mère ne laissa approcher de lui que des personnes distinguées, dont les préceptes et l'exemple devaient lui être salutaires. Il sut bien que dehors il y avait des méchants et des fous, mais il n'apprit qu'a les éviter, nullement à les connaître. On lui enseigna bien à secourir les malheureux ; les portes du palais où s'écoula son enfance étaient toujours ouvertes aux nécessiteux ; mais, tout en les assistant, il s'habitua à mépriser la cause de leur détresse et à regarder cette plaie comme irrémédiable dans l'humanité. Le désordre, la paresse, l'ignorance ou le manque de jugement, sources fatales d'égarement et de misère, lui parurent, avec raison, incurables chez les individus. On ne lui apprit point à croire que les masses doivent et peuvent insensiblement s'en affranchir, et qu'en prenant l'humanité corps à corps.
J.UCREZIA FLORIAM.
et en discutant avec clic, en la gourmandant, la caressant tour à tour, comme un enfant qu'on aime, en lui pardonnant beaucoup de rechutes pour en obtenir quelques progrès , on fait plus pour elle qu*en jetant à ses membres perclus ou gangrenés le secours restreint de la compassion.
11 n'en fut pas ainsi. Karol apprit que l'aumône était un devoir; et c'en est un à remplir sans doute, tant que, par l'arrangement social, l'aumône sera nécessaire. Mais ce n'est qu'un des devoirs que l'amour de notre immense famille humaine nous impose. II y en a bien d'autres, et le principal n'est pas de plaindre, c'est d'aimer. Il embrassa avec ardeur la maxime qu'il fallait haïr le mal; mais il s'attacha à la lettre, qu'il faut plaindre ceux qui le font; et, encore une fois, plaindre n'est pas assez. II faut aimer surtout pour élre juste et pour ne pas désespérer de l'avenir. Il faut n'être pas trop délicat pour soi-même, et ne pas s'endormir dans le sybaritisme d'une conscience pure et satisfaite d'elle-même. Il était assez généreux, ce bon jeune homme , pour ne pas jouir sans remords de son luxe, en songeant que la plupart des hommes manquent du nécessaire ; mais il n'appliquait pas cette commisération à la misère morale de ses semblables. Il n'avait pas assez de lumière dans la pensée pour se dire que la perversité humaine rejaillit sur ceux qui en sont exempts, et que faire la guerre au mal général est le premier devoir de ceux qui n'en sont pas atteints.
11 voyait, d'un côté, l'aristocratie morale, la distinction de l'intelligence, la pureté des mœurs, la noblesse des instincts; et il se disait : u Soyons avec ceux-là. » De l'autre, il voyait l'abrutissement, la bassesse, la folie, la débauche, et il ne se disait pas : K Allons à ceux-ci pour les ramener, s'il est possible. » — t( Non ! lui avait-on appris à dire. Ils sont perdus! Donnons-leur du pain et des vêtements , mais ne compromettons pas notre âme au contact de la leur. Ils sont endurcis et souillés , abandonnons leur esprit à la clémence de Dieu. >»
Cette habitude de se préserver devient à la longue une sorte d'égoîsme, et il y avait un peu de cette sécheresse au fond du cœur de la princesse. 11 y en avait chez elle pour son fils encore plus que pour elle-même. £lle l'isolait avec art des jeunes gens de son âge, dès qu'elle les soupçonnait de folie, du seulement de légèreté. Elle craignait pour lui ce frottement avec des natures différentes de la sienne ; et c'est pourtant ce contact qui nous rend hommes, qui nous donne de la force, et qui fait qu'au lieu d'être entraînés à la première occasion , nous pouvons résister à l'exemple du mal et garder de l'inQuence pour faire prévaloir celui du bien.
Sans être d'une dévotion étroite et farouche, la princesse était d'une piété assez rigide. Catholique sincère et fidèle, elle voyait bien les abus, mais elle n'y savait pas d'autre remède que de les tolérer en faveur de la grande cause de l'Église, u Le pape peut s'égarer, disait-elle, c'est un homme ; mais la papauté ne peut faillir : c'est une institution divine. » Dès lors les idées de progrès n'entraient point facilement dans sa tête, et son fils apprit de bonne heure à les révoquer en doute et à ne point espérer que le salut du genre humain pût s'accomplir sur la terre. Sans être aussi régulier que sa mère dans les pratiques religieuses (car, en dépit de tout, au temps où nous sommes, la jeunesse se dégage vite de tels liens), il resta dans cette doctrine qui sauve les hommes de bonne volonté et ne sait pas briser la mauvaise volonté des autres ; qui se contente de quelques élus et se résigne à voir les nombreux appelés tomber dans la géhenne du mal éternel : triste et lugubre croyance qui s'accorde parfaitement avec les idées de la noblesse et les privilèges de la fortune. Au ciel comme sur la terre, le paradis pour quelques-uns, l'enfer pour le plus grand nombre. La gloire, le bonheur et les récompenses pour les exceptions : la honte, l'abjection et le châtiment pour presque tous.
Les âmes naturellement bonnes et généreuses qui tombent dans cette erreur en sont punies par une éternelle tristesse. Il n'appartient qu'aux insensibles ou aux stupides d'en prendre leur parti. La princesse de Roswald soufTrait de ce fatalisme catholique, dont elle ne pouvait secouer les arrêts farouches. Elle avait pris une habitude de gravité solennelle et sentencieuse qu'elle communiqua peu à peu à son fils, pour le fond, sinon pour la forme. Le jeune Karol ne connut donc point la gaieté , l'abandon, la confiance aveugle et salutaire de l'enfance. A vrai dire il n'eut point d'enfance : ses pensées tournèrent à la mélancolie, et lors même que vint l'âge d'être romanesque, ce ne furent qne des romans sombres et douloureux qui remplirent son imagination.
Et malgré cette fausse route que suivait l'esprit de Karol, c'était une adorable nature d'esprit que la sienne. Doux, sensible, exquis en toutes choses, il avait à quinze ans toutes les grâces de Tadolescence, réunies à la gravité de l'âge mùr. Il resta délicat de corps, comme d'esprit. Mais cette absence de développement musculaire lui valut de conserver une beauté charmante, une physionomie exceptionnelle, qui n'avait, pour ainsi dire, point d'âge ni de sexe. Ce n'était point l'air mâle et hardi d'un descendant de celte race d'antiques magnats qui ne savaient que boire, chasser et guerroyer; ce n'était point non plus la gentillesse efféminée d'un
LUCHEZIA FLORIANI.
chérubin couleur de rose. G*était quelque chose comme ces créatures idéales dont la poésie du moyen âge ornait les temples chrétiens ; un ange, beau de visage, comme une grande femme triste, pur et svelte de formes comme un jeune dieu de rOlympe, et pour couronner cet assemblage, une expression à la fois tendre et sévère, chaste et passionnée.
C*était là le fond de son être. Rien n'était plus pur et plus exalté en même temps que ses pensées; rien n*élait plus tenace, plus ciciusif et plus minutieusement dévoué que ses affections. Si Ton eût pu oublier Texistcnce du genre humain et croire qu'il s était concentré et personniûé dans un seul être, c'est lui qu'on aurait adoré sur les ruines du monde. Mais cet être n'avait pas assez de relations avec ses semblables. 11 ne comprenait que ce qui était identique à lui-même : sa mère, dont il était un reflet pur et brillant; Dieu, dont il se faisait une idée étrange, appropriée à sa nature d'esprit; et enûn une chimère de femme qu'il créait à son image, et qu'il aimait dans l'avenir sans la connaître.
Le reste n'existait pour lui que comme une sorte de rêve fâcheux auquel il essayait de se soustraire en vivant seul au milieu du monde. Toujours perdu dans ses rêveries, il n'avait point le sens de la réalité. Enfant, il ne pouvait toucher à un instrument tranchant sans se blesser ; homme, il ne pouvait se trouver en face d'un homme différent de lui, sans se heurter douloureusement contre cette contradiction vivante.
Ce qui le préservait d'un antagonisme perpétuel, c'était l'habitude volontaire et bientôt invétérée de ne point voir et de ne pas entendre ce qui lui dé> plaisait en général, sans toucher à ses affections personnelles. Les êtres qui ne pensaient pas comme lui devenaient à ses yeux comme des espèces de fantômes, et, comme il était d'une politesse charmante, on pouvait prendre pour une bienveillance courtoise ce qui n'était chez lui qu'un froid dédain, voire une aversion insurmontable.
11 est fort étrange qu'avec un semblable caractère le jeune prince pût avoir des amis. 11 en avait pour^ tant, non-seulement ceux de sa mère, qui estimaient en lui le digne ûls d'une noble femme, mais encore des jeunes gens de son âge, qui l'aimaient ardemment et qui se croyaient aimés de lui. Lui-même pensait les aimer beaucoup, mais c'était avec l'imagination plutôt qu'avec le cœur. 11 se faisait une haute idée de l'amitié et, dans l'âge des premières illusions, il croyait volontiers que ses amis et lui, élevés à peu près de la même manière et dans les mêmes principes, ne changeraient jamais d'opinion et ne viendraient point à se trouver en désaccord formel.
Cela arriva pourtant, et à vingt-cinq ans qu'il avait lorsque sa mère mourut, il s'était dégoûté déjà de presque tous. Un seul lui resta très-hdèle. C'était un jeune Italien, un peu plus âgé que lui, d'une noble figure et d'un grand cœur, ardent enthousiaste ; fort différent à tous autres égards de Karol , il avait du moins avec lui ce rapport qu'il aimait avec passion la beauté dans les arts et qu'il professait le culte de la loyauté chevaleresque. Ce fut lui qui l'arracha de la tombe de sa mère et qui, l'entraînant sous le ciel vivifiant de l'Italie, le conduisit pour la première fois chez la Floriani.
Mais qu'est-ce donc que la Floriani , deux fois nommée au chapitre précédent, sans que nous ayons fait un pas vers elle ?
Patience, ami lecteur. Je m'aperçois, au moment de frapper à la porte de mon héroïne , que je ne vous ai pas assez fait connaître mon héros, et qu'il me reste encore certaines longueurs à vous faire agréer.
11 n'y a rien de plus impérieux et de plus pressé qu'un lecteur de romans ; mais je ne m'en soucie guère. J'ai à vous révéler un homme tout entier, c'est-à-dire un monde , un océan sans bornes de contradictions, de diversités, de misères et de grandeurs, de logique et d'inconséquences, et vous voulez qu'un petit chapitre me suffise ! Oh ! non pas, je ne saurais m'en tirer sans entrer dans quelques détails, et je prendrai mon temps. Si cela vous fatigue, passez, et si, plus tard, vous ne comprenez rien à sa conduite, ce sera voire faute et non la mienne.
L'homme que je vous présente est lui et non un autre. Je ne puis vous le faire comprendre en vous disant qu'il était jeune, beau, bien fait et de belles manières. Tous les jeunes premiers de romans sont ainsi , et le uiien est un être que je connais dans ma pensée, puisque, réel ou fictif, j'essaye de le peindre. 11 a un caractère très-déterminé, et l'on ne peut pas appliquer aux instincts d'un homme les mots sacramentels qu'emploient les naturalistes pour désigner le parfum d'une plante ou d'un minéral , en disant que ce corps exhale une odeur sui generis.
Ce êui generis n'explique rien, et je prétends que le prince Karol de Roswald avait un caractère sui generis qu'il est possible d'expliquer.
Il était extérieurement si affectueux, par suite de
LUCREZIA FLORIANI
sa bonne éducation et de sa grâce naturelle, qu'il avait le don de plaire même à ceux qui ne le connaissaient pas. Sa ravissante fîgure prévenait en sa faveur; la faiblesse de sa constitution le rendait intéressant aux yeux des femmes ; la culture abondante et facile de son esprit, roriginalitc douce et flatteuse de sa conversation lui gagnèrent l'attention des hommes éclairés. Quant à ceux d*une trempe moins fine, ils aimaient son exquise politesse et ils y étaient d'autant plus sensibles , qu'ils ne concevaient pas, dans leur franche bonhomie, que ce fût l'exercice d'un devoir et que la sympathie n'y entrât pour rien.
Ceux-là, s'ils eussent pu le pénétrer, auraient dit qu'il était plus aimable qu*aimant; et, en ce qui les concernait, c'eût été vrai. Mais comment eussent-ils deviné cela, lorsque ses rares attachements étaient si vifs, si profonds et si peu récusables?
Ainsi donc, on l'aimait toujours, sinon avec la certitude, du moins avec l'espoir d'élre payé de quelque retour. Ses jeunes compagnons, le voyant faible et paresseux dans les exercices du corps, ne songeaient pas à dédaigner celte nature un peu infirme, parce que Karol ne s'en faisait point accroire sous ce rapport; lorsque s'asseyant doucement sur l'herbe, au milieu de leurs jeux, il leur disait avec un triste sourire : «c Amusez-vous, chers compagnons; je ne puis ni lutter, ni courir; vous viendrez vous reposer près de moi ; » comme la force est naturellement protectrice de la faiblesse, il arrivailque, parfois, les plus robustes renonçaient généreusement à leur ardente gymnastique et venaient lui faire compagnie.
Parmi tous ceux qui étaient charmés et comme fascinés par la couleur poétique de ses pensées et la grâce de son esprit, Salvator Albani fut toujours le plus assidu. Ce bon jeune homme était la franchise même; et pourtant Karol exerçait sur lui un tel empire, qu'il n'osa jamais le contredire ouvertement, lors même qu'il remarquait de l'exagération dans ses principes et de la bizarrerie dans ses habitudes. Il craignait de lui déplaire et de le voir se refroidir à son égard, comme cela était arrivé pour tant d'autres. Il le soignait comme un enfant lorsque Karol, plus nerveux et impressionnable que réellement malade, se relirait dans sa chambre pour dérober aux yeux de sa mère son malaise, dont elle se tourmentait trop. Salvator Albani était donc devenu nécessaire au jeune prince. Il le sentait, et lorsqu'une ardente jeunesse le sollicitait de se distraire ailleurs, il sacrifiait ses plaisirs ou il les cachait avec une généreuse hypocrisie, se disant à lui-même que, si Karol venait à ne plus l'aimer, il ne souffrirait plus ses soins, et tomberait dans une solitude volontaire et funeste.
Ainsi Salvator aimait Karol pour le besoin que ce dernier avait de lui, et il se faisait, par une étrange miséricorde, le complaisant de ses théories opiniâtres et sublimes. Il admirait avec lui le stoïcisme, et, au fond, il était ce qu'on appelle un épicurien. Fatigué d'une folie de la veille, il lisait à son chevet un livre ascétique. Il s'enthousiasmait naïvement à la peinture de l'amour unique, exclusif, sans défaillance et sans bornes, qui devait remplir la vie de son jeune ami. Il trouvait réellement cela superbe, et pourtant il ne pouvait se passer d'intrigues amoureuses, et il lui cachait le chiffre de ses aventures.
Cette innocente dissimulation ne pouvait durer qu'un certain temps, et peu à peu Karol découvrit avec douleur que son ami n'était pas un saint. Mais lorsque arriva cette épreuve redoutable, Salvator lui était devenu si nécessaire, et il avait été forcé de lui reconnaître tant d'ém inentes qualités de cœur et d'esprit, qu'il lui fallut bien continuer à l'aimer, beaucoup moins, à la vérité, qu'auparavant, mais encore assez pour ne pouvoir se passer de lui. Néanmoins il ne put jamais prendre son parti sur CCS escapades de jeunesse, et cette affection, au lieu d'être un adoucissement à sa tristesse habituelle, devint douloureuse comme une blessure.
Salvator, qui redoutait la sévérité de la princesse de Roswald encore plus que celle de Karol , lui cacha le plus longtemps possible ce que Karol avait découvert avec tant d'effroi. Une longue et douloureuse maladie à laquelle elle succomba, contribua aussi à la rendre moins clairvoyante dans ses dernières années ; et lorsque Karol la vil froide sur son lit de mort, il tomba dans un tel accablement de désespoir que Salvator reprit sur lui tout son empire , et fut seul capable de le faire renoncer au dessein de se laisser mourir.
C'était la seconde fois que Karol voyait la mort frapper à ses côtés l'objet de ses affections. Il avait aimé une jeune personne qui lui était destinée. C'était l'unique roman de sa vie et nous en parlerons en temps et lieu. Il n'avait plus rien à aimer sur la terre que Salvator. Il l'aima ; mais toujours avec des restrictions, de la souffrance et une sorte d'amertume, en songeant que son ami n'était pas susceptible d'être aussi malheureux que lui.
Six mois après cette dernière catastrophe, la plus sensible et la plus réelle des deux, à coup sûr, le prince de Roswald parcourait l'Italie en chaise de poste, emporté, malgré lui, dans un tourbillon de poussière embrasée, par son courageux ami. Salvator avait besoin de plaisirs et de gaieté ; pourtant il sacrifia tout à celui qu'on appelait devant lui son enfant gâlé. Quand on lui disait cela : « Dites mon enfant chéri, répondait-il; mais, tout choyé que
LUCREZIA FLORIANI
Rpswald ait été par sa mère et par moi , son cœur ni son caractère ne se sont gâtés. 11 n*est devenu ni exigeant, ni despote, ni ingrat, ni maniaque. II est sensible aux moindres attentions, et reconnaissant plus qu'il ne faut de mon dévouement. »
Cela était généreux à reconnaître, mais cela était ▼rai. Karol n^avait point de petits défauts. Il en avait un seul, grand, involontaire et funeste, l'intolérance de Tesprit. 11 ne dépendait pas de lui d'ouvrir ses entrailles à un sentiment de charité générale pour élargir son jugement à Tendroit des choses humaines. 11 était de ceux qui croient que la vertu est de s'abstenir du mal, et qui ne comprennent pas ce que TÉvangilc, qu'ils professent strictement d'ailleurs, a de plus sublime, cet amour du pécheur repentant qui fait éclater plus de joie au ciel que la persévérance de cent justes, cette confiance au retour de la brebis égarée ; en un mot, cet esprit même de Jésus, qui ressort de toute sa doctrine et qui plane sur toutes ses paroles, à savoir que celui qui aime est plus grand, lors même qu'il sYgare, que celui qui va droit par un chemin solitaire et froid.
Dans le détail de la vie , Karol était d'un commerce plein de charmes. Toutes les formes de la bienveillance prenaient chez lui une grâce inusitée, et quand il exprimait sa gratitude, c'était avec une émotion profonde qui payait l'amitié avec usure. Même dans sa douleur, qui semblait éternelle et dont il ne voulait pas prévoir la fin, il portait un semblant de résignation, comme s'il eût cédé au désir que Salvalor éprouvait de le conserver à la vie.
Par le fait, sa santé délicate n'était pas altérée profondément, et sa vie n'était menacée par aucune désorganisation sérieuse. Mais l'habitude de languir et de ne jamais essayer ses forces lui avait donné la croyance qu'il ne survivrait pas longtemps k sa mère. 11 s'imaginait volontiers qu'il se sentait mourir chaque jour, et, dans celte pensée, il acceptait les soins de Salvator et lui cachait le peu de temps qu'il jugeait devoir en profiler. Il avait un grand courage extérieur, et s'il n'acceptait pas, avec l'insouciance héroïque de la jeunesse, l'idée d'une mort prochaine, il en caressait du moins l'attente avec une sorte d'amère volupté.
Dans cette persuasion, il se détachait chaque jour de l'humanité , dont il croyait déjà ne plus faire partie. Tout le mal d'ici-bas lui devenait étranger. Apparemment, pensait-il, Dieu ne lui avait pas donné mission de s'en inquiéter et de le combattre, puisqu'il lui avait compté si peu de jours à passer sur la terre. 11 regardait cela comme une faveur accordée aux vertus de sa mère, et quand il voyait la souffrance attachée comme un châtiment aux vices des hommes, il remerciait le ciel de lui avoir
donné la souffrance sans la chute, comme une épreuve qui devait le purifier de toute la souillure du péché originel. Il s'élançait alors en imagination vers l'autre vie, et se perdait dans des rêves mystérieux. Au fond de tout cela, il y avait la synthèse du dogme catholique ; mais , dans les détails , son cerveau de poète se donnait carrière. Car, il faut bien le dire, si ses instincts et ses principes de conduite étaient absolus, ses croyances religieuses étaient fort vagues ; et c'était là l'effet d'une éducation toute de sentiment et d'inspiration, où le travail aride de l'examen, les droits de la raison et le fil conducteur de la logique n'étaient entrés pour rien.
Comme il n'avait suivi et approfondi par luimême aucune élude, il s'était fait dans son esprit de grandes lacunes, que sa mère avait comblées comme elle l'avait pu, en invoquant la sagesse impénétrable de Dieu et l'insufii sauce de la lumière accordée aux hommes. C'était encore là le catholicisme. Plus jeune et plus artiste que sa mère, Karol avait idéalisé sa propre ignorance ; il avait meublé, pour ainsi dire, ce vide effrayant avec des chimères romanesques ; des anges, des étoiles, un vol sublime à travers l'espace, un lieu inconnu où son âme se reposerait à c6lc de celles de sa mère et de sa fiancée : voilà pour le paradis. Quant à l'enfer, il n'y pouvait pas croire ; mais ne voulant pas le nier, il n'y songeait pas. Il se sentait pur et plein de confiance pour son propre compte. S'il lui avait fallu absolument dire où il reléguait les âmes coupables, il eût placé leurs tourments dans les flots agités de la mer, dans la tourmente des hautes régions , dans les bruits sinistres des nuits d'automne, dans l'inquiétude éternelle. La poésie nuageuse et séduisante d'Ossian avait passé par là, à côté du dogme romain.
La main ferme et franche de Salvator n'osait interroger toutes les cordés de cet instrument subtil et compliqué. 11 ne se rendait donc pas bien compte de tout ce qu'il y avait de fort et de faible , d'immense et d'incomplet , de terrible et d'exquis , de tenace et de mobile dans cette organisation exceptionnelle. Si, pour l'aimer, il lui eût fallu le con- ' naître à fond, il y eût renoncé bien vite ; car il faut toute la vie pour comprendre de tels êtres : et encore n'arrive-t-on qu'à constater, à force d'examen et de patience, le mécanisme de leur vie intime. La cause de leurs contradictions nous échappe toujours.
Un jour qu'ils allaient de Milan à Venise, ils se trouvèrent non loin d'un lac qui brillait au soleil couchant comme un diamant dans la verdure.
— N'allons pas plus loin aujourd'hui, dit Salvator, qui remarquait sur le visage de son jeune ami
LUCREZIA FLORUNI.
ane fatigue profonde. Nous faisons de trop longues journées et nous nous sommes épuisés hier, de corps et d'esprit, à admirer le grand lac de C6me.
— Ah ! je ne le regrette pas, répondit Karol, c'est le plus beau spectacle que j*aie vu de ma vie. Mais couchons où tu voudras, peu m'importe.
— Cela dépend de l'état où tu te trouves. Pousserons-nous jusqu'au prochain relais, ou bien feronsnous un petit détour pour aller jusqu'à Iseo , au bord du petit lac ? Comment te sens-tu?
— Vraiment, je n'en sais rien !
— Tu n'en sais jamais rien ! C'est désespérant! Voyons, souffres-tu ?
— Je ne crois pas.
— Mais lu es fatigué?
— Oui, mais pas plus que je ne le suis toujours.
— Alors , gagnons Iseo. L'air y sera plus doux que sor ces hauteurs.
Ils se dirigèrent donc vers le petit port d'Iseo. 11 y avaiteuune fête aux environs. Des charrettes attelées de petits chevaux maigres et vigoureux ramenaient les jeanes fllles endimanchées , avec leur jolie coiffure des statues antiques, le chignon traversé par de longues épingles d'argent, et des fleurs naturelles dans les cheveux. Les hommes venaient à cheval, à âne ou à pied. Toute la route était couverte de cette population enjouée , de ces fllles triomphantes, de ces hommes un peu excités par le vin et l'amour, qui échangeaient à pleine voix avec elles des rires et des propos fort joyeux, trop joyeux certainement pour les chastes oreilles du prince Karol.
En tout pays, le paysan, qui ne se contraint pas et ne change pas sa manière naïve de dire, a de l'esprit et de l'originalité. Salvator, qui ne perdait pas un jeu de mots du dialecte, ne pouvait s'empêcher de sourire aux brusques saillies qui s'entrecroisaient sur le chemin autour de lui, tandis que la chaise de poste descendait au pas une pente rapide inclinée vers le lac. Ces belles filles, dans leurs carrioles cnrubanées, ces yeux noirs, ces fichus flottants , ces parfums de fleurs , les feux du couchant sur tout cela, et les paroles hardies prononcées avec des voix fraîches et retentissantes, le mettaient en belle humeur italienne. S'il eût été seul, il ne lui eût pas fallu beaucoup de temps pour prendre la bride d'un de ces petits chevaux, et pour se glisser dans la carriole la mieux garnie de jolies femmes. Mais la présence de son ami le forçait d'être grave, et, pour se distraire de ses tentations, il se mit à chantonner entre ses dents. Cet expédient ne lui réussit point, car il s'aperçut bientôt qu'il répétait, malgré lui, un air de danse qu'il avait saisi au vol d'un essaim de villageoises qui le fredonnaient en souvenir de la fcte.
Salvator avait réussi à garder son sang-froid, jusqu'à ce qu'une grande brune, passant à cheval, non loin de la calèche, jambe deçà, jambe delà , lui montrât avec un peu trop de confiance son muscle rebondi surmonté d'une jarretière élégante. Il lui fut impossible de retenir une exclamation et de he pas pencher la tête hors de la voiture, pour suivre de l'œil cette jambe nerveuse et bien tournée.
— Est-elle donc tombée? lui dit le prince, apercevant sa préoccupation.
~ Tombée, quoi? répondit le jeune fou; la jarretière?
— Quelle jarretière? Je parle de la femme qui passait à cheval. Que regardes-tu ?
— Rien , rien, répliqua Salvator, qui n'avait pu s'empêcher de soulever son bonnet de voyage pour saluer cette jambe. Dans ce pays de courtoisies, il faudrait toujours avoir la tête nue.
Et il ajouta , en se rejetant au. fond de sa voiture :
— C'est fort coquet, une jarretière rose vif bordée de bleu-lapis. •
Karol n'était point pédant en paroles , il ne fil aucune réflexion , et regarda le lac étinceiant , où brillaient, certes , de plus splendides couleurs que celles des jarretières de la villageoise.
Salvator comprit son silence et lui demanda, comme pour s'excuser à ses yeux , s'il n'était pas frappé de la beauté de la race humaine dans cette contrée.
— Oui, répondit Karol avec une intention complaisante ; j'ai remarqué qu'il y avait par ici beaucoup de statuaire dans les formes. Mais tu sais que je ne m'y connais pas beaucoup.
— Je le nie : tu comprends admirablement le beau, et je t'ai vu en extase devant des échantillons de la statuaire antique.
— Un instant ! il y a antique et antique ; j'aime le bel art pur, élégant, idéal du Parthénoa. Mais je n'aime pas, ou du moins je ne comprends pas, la lourde musculature de l'art romain et les formes accusées de la décadence. Ce pays-ci est tourné au matérialisme, la race s'en ressent. Cela ne m'intéresse point.
— Quoi ! franchement, la vue d'une belle femme ne charme pas tes regards , ne fût-ce qu'un instant... quand elle passe?
— Tu sais bien que non. Pourquoi t'en étonner? Moi , j*ai accepté ton admiration facile et banale pour toutes les femmes tant soit peu belles qui passent devant toi. Tu es pressé d'aimer, et cepen-
LCGREZIii PLORIANÎ.
dant, celle qui doit sVmparer de tont ton être ne s^est pas encore présentée à tes regards. Elle existe, sans doute, celle que Dieu a créée pour toi ; elle t'attend ; et toi , lu la cherches. Cest ainsi que je m'explique tes amours insensées, tes brusques dégoûts , et toutes CCS tortures de Tàme que tu appelles tes plaisirs. Mais quant à moi , tu sais bien que j*avais rencontré la compagne de ma vie. Tu sais bien que je l'ai connue, tu sais bien que je l'aimerai toujours dans la tombe, comme je l'ai aimée sur la terre. Comme rien ne peut lui ressembler, comme personne ne me la rappellerait , je ne regarde pas, je ne cherche pas. Je n'ai pas besoin d'admirer ce qui existe en dehors du type que je porte éternellement parfait, éternellement vivant dans ma pensée.
Salvator eut envie de contredire son ami ; mais il craignit de le voir s'animer sur un pareil sujet, et retrouver, pour la discussion, une force fébrile qu'il redoutait plus pour lui que la langueur de la fatigue. Il se contenta de lui demander s'il était bien sûr de ne jamais aimer une autre femme.
— Comme Dieu lui-même ne saurait créer un second être aussi parfait que celui qu'il m'avait destiné. Dans sa miséricorde infinie, il ne permettra pas que je m'égare jusqu'à tenter d'aimer une seconde fois.
— La vie est longue pourtant ! dit Salvator d'un ton de doute involontaire , et ce n'est pas à vingtquatre ans qu'on peut faire un pareil serment.
— On n'est pas toujours jeune à vingt-quatre ans ! répondit Karol.
Puis il soupira et tomba dans le silence de la méditation. Salvator vit qu'il avait réveillé cette idée d'une mort prématurée, dont son ami se nourrissait comme d'un poison. Il feignait de ne pas le deviner sur ce point et il essaya de le distraire en lui montrant la jolie vallée dont le lac occupe le fond.
Le petit lac d'Iseo n'a rien de grandiose dans son aspect, et ses abords sont doux et frais comme une églogue de Virgile. Entre les montagnes qui forment ses horizons et les rides molles et lentes que la brise trace sur ses bords, il y a une zone de charmantes prairies, littéralement émaillécs des plus belles fleurs champêtres que produise la Lombardie. Des tapis de safran d'un rose pur jonchent ces rives, où l'orage ne pousse jamais avec fracas la vague irritée. De légères et rustiques embarcations glissent sur des ondes paisibles, où s'efTcuillent les fleurs du pêcher et de l'amandier.
Au moment où les deux jeunes voyageurs descendirent de voiture , plusieurs bateaux levaient leurs amarres et les habitants des paroisses riveraines, que leurs chevaux et leurs charrettes avaient ramenés de la fête , s'élançaient , en riant et en
chantant, sur ces esquifs qui devaient faire le tour du lac et descendre chaque groupe à son domicile. On poussait les charrettes toutes chargées d'enfants et de jeunes filles bruyantes sur les grosses barques ; de jeunes couples sautaient sur les nacelles et se défiaient alla regafa. Suivant l'habitude de la localité , pour empêcher les chevaux , fumants de sueur, de s'enrhumer durant la traversée, on les plongeait préalablement dans les eaux glaciales de la plage, et ces animaux courageux paraissaient prendre grand plaisir à cette immersion.
Karol s'assit sur une souche au bord de l'eau , pour contempler, non cette scène animée et pittoresque , mais les vagues horizons bleuâtres de la chaîne alpestre. Salvator était entré dans la locanda pour choisir les chambres.
Mais il revint bientôt avec une figure contrariée : le gite était abominable, brûlant, infect, encombré d'ivrognes et d'animaux qui se querellaient. Il n'y avait pas moyen de se reposer là des fatigues d'une journée de voyage.
Le prince , quoiqu'il souffrit plus que personne de l'angoisse d'une mauvaise nuit, prenait ordinairement ces sortes de contrariétés avec une insouciance stoîque. Cependant , cette fois , il dit à son jeune ami , avec un air d'inquiétude étrange :
— J'avais un pressentiment que nous ferions mieux de ne pas venir coucher ici.
— Un pressentiment à propos d'une mauvaise auberge? s'écria Salvator, que le fâcheux succès de son idée irritait un peu contre lui-même et par conséquent contre le prochain : ma foi , quand il s'agit d'éviter la vermine d'une sale locanda et la puanteur d'une laide cuisine , j'avoue que je n'ai point de ces subtiles perceptions et de ces avertissements mystérieux.
— Ne te moque pas de moi, Salvator, reprit le prince avec douceur. 11 ne s'agit point de ces puérilités-là , et tu sais fort bien que j'en prends mon parti mieux que toi-même.
— Eh ! c'est peut-être à cause de toi que je n'en prends pas mon parti !
— Je le sais, mon bon Salvator, ne te tourmente donc pas, et partons!
— Comment, partons! nous avons faim, et il y a là du moins des truites superbes qui sautent dans la friture. Je ne me laisse pas décourager si vite, soupons d'abord , faisons-nous servir là , en plein air, sous ces caroubiers. Et puis je courrai tout le village et je trouverai bien une maison un peu plus propre que l'auberge, une chambre pour toi, au moins; fût-ce chez le médecin ou l'avocat de la contrée ! Il y a bien un curé , ici ?
— Ami, tu ne veux pas me comprendre, tu l'occupes d'enfantillages... Tu sais que je n'ai pas de
LUCREZIA FLORIANL
caprices, n*est-H pas vrai ? £h bien, une seule fois, pardonne-m'en un bizarre... Je me sens mal ici ; cet air m'inquiète, ce lacm'éblouit. Il y crofl peutêtre quelque herbe vénéneuse mortelle pour moi... Allons coucher ailleurs. J'ai un pressentiment sérieux que je ne devais pas venir ici. Quand les chevaux ont quitté la roule de Venise et pris sur la gauche , il m'a semblé qu'ils résistaient : ne Tcis-tu pas remarqué? Enfin , ne me crois pas atteint de folie , ne me regarde pas d'un air clTrayé ; je suis calme , je suis résigné, si tu le veux, à de nouveaux malheurs... mais à quoi bon les braver, quand il est temps encore de les fuir?
Salvator Albani était clTrayé , en elTct , du ton sérieux et pénétré avec lequel Karol disait ces paroles étranges. Comme il le croyait plus faible qu'il ne l'était réellement , il s'imagina qu'il allait tomber gravement malade, et qu'un secret malaise l'eu avertissait. Mais il ne pensait pas que le lieu y fût pour quelque chose , lorsque la nature, la race humaine , le ciel et la végétation étaient luxuriants autour de lui. Il ne voulait pourtant pas heurter son caprice , mais il se demandait si un nouveau relais, fourni à jeun et après une longue journée, ne hâterait pas l'explosion du mal.
Le prince vit son hésitation et se rappela ce que le bon Salvator avait déjà oublié , c'est qu'il mourait de faim. Dès lors, sacrifiant toute sa répugnance, et imposant silence à son imagination, il prétendit qu'il avait faim Iui-m(>me, et qu'avant de quitter Isco , il fallait pourtant souper.
Cet accommodement rassura un peu Salvator.
— S'il a faim, pcnsa-t-il, il n'est pas sous le coup d'une maladie imminente , et peut-être que cette pensée de détresse qui s'est emparée de lui est le résultat d'une faim excessive dont il ne se rendait pas compte , une sorte de défaillance morale et physique. Mangeons, et puis nous verrons !
Le souper était meilleur que l'auberge ne semblait l'annoncer , et on le servit dans le jardin de l'hôtelier, sous une fraîche tonnelle, qui masquait un peu l'éclat du lac , et où Karol se sentit réellement plus calme. Grâce à la mobilité de son tempérament et de son humeur, il mangea avec plaisir et oublia l'inexplicable effroi qui l'avait saisi quelques instants auparavant.
Pendant que l'hôte leur servait le café , Salvator l'interrogea sur les habitants de la ville, et reconnut avec chagrin qu'il n'en connaissait pas un seul, et qu'il n'y avait guère moyen d'aller demander l'hospitalité dans une maison plus propre et plus paisible que la locanda.
— Ah ! dit-il en soupirant , j'ai eu une bien bonne amie, qui était de ce pays-ci , et qui m'en avait tant parlé que cela m'a peut-être influencé
à mon insu , lorsque la fantaisie d*y venir coucher m*est venue. Mais je vois bien que ma pauvre Floriani en avait gardé un souvenir poétique , tout à fait dénué de réalité. Il en est ainsi de tous nos souvenirs d'enfance.
— Sans doute que Votre Excellence, dît l'hôte, qui avait écouté les paroles de Salvator, veut parler de la fameuse Floriani, celle qui , de pauvre paysanne qu'elle était , est devenue riche et célèbre dans toute l'Italie ?
— Vraiment oui , s'écria Salvator , vous l'avez peut-être connue autrefois ici, et je ne sache pas qu'elle soit revenue dans son pays depuis qu'elle l'a quitté toute jeune ?
— Pardon , Seigneurie. Elle est revenue il y a environ un an, et elle y est à cette heure. Sa famille lui a tout pardonné, et ils vivent très-bien ensemble maintenant... Tenez, là-bas, sur l'autre rive du lac, vous pouvez voir d'ici la chaumière où elle a été élevée , et la jolie villa qu'elle a achetée, tout à côté. Gela ne fait plus qu'une seule dépendance avec le parc et les prairies. Oh! c'est une bonne propriété , et elle l'a payée à beaux deniers comptants, au vieux Banieri, vous savez... l'avare? le père de celui qui l'avait enlevée , de son premier amant?
— Vous en savez ou vous en supposez plus long que moi sur les aventures de sa jeunesse, répondit Salvator ; moi je ne sais d'elle qu'une chose : c'est qu'elle est la femme la plus intelligente, la meilleure et la plus digne que j'aie rencontrée. Vive Dieu ! elle est donc ici ? Ah ! la bonne nouvelle ! Nous sommes sauvés, Karol; nous allons lui demander asile, et si tu veux être aimable pour moi, tu feras connaissance , de bonne grâce , avec ma chère Floriani, Mais on ne sait pas à Milan qu'elle habite ce pays-ci ! On m'a dit que je la trouverais à Venise ou aux environs...
— Oh ! elle vil comme cachée , dit l'hôte , c'est sa fantaisie du moment. Gependant on la connaît bien ici , car elle fait du bien ; elle est très-bonne, la signora !
— Eh ! vite, eh ! vite, une barque ! s'écria Salvator, sautant de joie. Ah ! l'agréable surprise ! Et moi qui n'avais pas l'heureux pressentiment de la retrouver ici !
Ge mot fit tressaillir Karol.
— Les pressentiments , dit-il , agis^^ent sur nous à notre insu, et nous poussent où ils veulent.
Mais le pétulant Albani ne l'écoutait pas. 11 s'agitait, il criait, 'il faisait approcher une barque, il y jetait une valise, il recommandait la voiture et les paquets à son domestique, qui devait restera l'auberge d'Iseo, et il entraînait le jeune prince sur le plancher vacillant de la nacelle»
LUCRËZIA FLORlÂNI.
I) élait si pressé d*arriver , et la vivacité de son caractère dominait si fort , en cet instant , la contrainte qu'il s'imposait souvent pour ne pas froisser la tristesse de son ami , qu'il prit un aviron et rama lui-même avec le batelier , chantant comme un oiseau, et menaçant, par le déchaînement de sa gaieté impétueuse, de faire chavirer le bateau.
Ce ne fut qu*à la moitié du lac qu'il remarqua un redoublement de pâleur sur le visage de Karol. 11 quitta le gouvernail, et s'asseyant auprès de lui :
— Cher prince, lui dit-il, tu es mécontent de moi, je le crains! Tu n'aurais pas voulu faire cette nouvelle connaissance... mais que veux-tu? En voyage , il faut bien un peu déroger à ses habitudes. Je t'avais promis de ne pas te tourmenter à cet égard... J'ai tout oublié... j'étais si content!
— Je te pardonne tout, j'accepte tout', répondit le prince avec calme. L'amitié vit de sacrifices. Tu m'en as tant fait, que je t'en dois bien quelquesuns... Quoique pourtant... J'espérais que tu ne me mènerais jamais chez une femme de mauvaise vie !
— Tais-toi, tais-toi , s'écria Salvator en lui saisissant la main avec force ; ne te sers pas de ces mots qui froissent et qui blessent ! Si un autre que toi parlait d'elle ainsi...
— Pardonne-moi , reprit Karol; je ne songeais pas qu'elle était... qu'elle avait dû élre ta maltresse!
— Ma maltresse,. à moi ! repartit Salvator avec vivacité. Ah ! je l'aurais bien voulu ! mais elle en aimait un autre alors, et qui sait, d'ailleurs, si je lui aurais plu , quand même je l'aurais connue libre? Non, Karol, je n'ai pas été son amant; et, comme j'étais l'ami de celui qu'elle avait quand nous nous sommes connus (c'était un Foscari , un brave jeune homme! ) comme je la savais loyale et fidèle, je n'ai jamais songé à la désirer. Oh ! si elle vivait seule aujourd'hui, comme on me l'a dit à Milan... et si elle voulait m'aimer!... Mais non! Tiens, ne fronce pas le sourcil : je ne crois pas qu'il m'arrive de m'enflammer pour elle. Il y a bien longtemps que je ne l'ai vue. Elle n'est peut-être plus belle... Et, d'ailleurs , mon cœur et mes sens avaient pris l'habitude d'être calmes auprès d'elle. Mon imagination aurait un grand efibrt à faire pour passer de l'estime et du respect... Pourtant je ne suis pas hypocrite , je n'en voudrais pas jurer !... Quand l'amitié est immense , d'un homme à une femme... Mais probablement si elle vit seule,