‹ [ŒuvresChapitre 61 sur 64 · A1ID. — T«MB VI · texte numérisé non relu

A1ID. — T«MB VI

gands ? Tu oublies que nous avons fait halte dans une bonne villa, chez des personnes amies.

— Nous avons fait halte I dit Karol avec un soupir étrange ; c'est ce que je craignais !

— Oh ! oh ! ton pressentiment n'est pas désespéré ? Eh bien ! tu en seras bientôt délivré. La halte ne sera pas longue. Je vais me jeter pendant deux heures sur mon lit, et nous partirons encore avant le lever du soleil.

— Se retrouver et se quitter ainsi 1 reprit le prince en s'agitant sur son chevet avec angoisse ; c'est étrange... c'est affreux !

— Gomment ! comment ! que dis-tu là ? Tu désires que nous restions !

— Non, certes, pas pour moi; mais pour toi, je suis effrayé d'une telle facilité de séparation... après une telle facilité de rapprochement.

-— Voyons, mon bon Karol, tu divagues, s'écria Salvator en s'efforçant de rire ; je comprends tes soupçons et tes accusations un peu hasardées... un peu dures... Tu t'imagines que je sors d'un téteà-téte enivrant , et que , satisfait d'une agréable et facile aventure , je m'apprête à partir sans saluer la compagnie , sans regrets , sans amour , en un mot? Grand merci !

~ Salvator, je n'ai rien dit de tout cela ; tu me fais parler pour me chercher querelle.

— Non, non, ne nous querellons pas; ce n'est pas le moment, dormons. Bonsoir !

Et en gagnant son lit, où il se jeta avec un peu d'humeur , Salvator murmura entre ses dents :

— Comme tu y vas, toi! Que les gens vertueux sont donc charitables ! Ah ! ah ! c'est très-plaisant, cela !

Mais il ne riait pas de bien bon cœur. Il sentait qu'il était coupable et que si la Floriani eût voulu être aussi folle que lui, l'accusation du prince n'eût porté que trop juste.

Karol était d'une finesse prodigieuse; les tempéraments délicats et concentrés ont une sorte de divination, qui les trompe souvent parce qu'elle va au delà de la vérité , mais qui ne reste jamais en deçà , et qui , par conséquent , semble magique quand elle tombe juste.

— Ami , lui dit-il en essayant de se remettre sur son oreiller sans agitation , ce qui ne lui était pas facile , vu qu'il tremblait comme un homme pris de fièvre ; tu es cruel ! Dieu sait pourtant que j'ai bien souffert pour toi depuis trois heures , et

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LDCREZIA FL0R1ANI.

qu*on soufiVe en proportion de l*afrection qa*on porte aux gens. Je ne puis supporter Tidée d^une faute de ta part. Elle ni*est plus cruelle , elle me cause plus de honte et de regret que si je la commettais moi-même.

— Je n'en crois rien, reprit Salvator avec sécheresse. Tu te brûlerais la cervelle si tu avais seulement une pensée légère. Aussi tu es implacable pour celles des autres !

— Je ne me suis donc pas trompé! dit Karol, tu as fait commettre à cette malheureuse créature une erreur de plus, et toi...

— Moi , je suis un vaurien , un drôle, tout ce que tu voudras , s'écria Salvator en s'asseyant sur son lit , et en écartant son rideau pour parler en face à Karol ; mais cette femme , vois-tu , c'est un ange , et tant pis pour toi si tu n'as pas assez de cœur et d'esprit pour la comprendre.

C'était la première fois que Salvator disait une parole dure et outrageante à son ami. Il était vivement excité par les émotions de la soirée, et il ne pouvait supporter ce blâme, qu'il n'avait pas mérité, d'une manière agréable.

Il n'eut pas plutôt exhalé son dépit , qu'il s'en repentit amèrement; car il vit la figure expressive de Karol pâlir, se décomposer, et trahir une douleur profonde.

— écoute , Karol , dit-il en donnant un grand coup de pied à la muraille pour faire rouler son lit auprès de celui de son ami, ne te fâche pas , n'aie pas de chagrin! c'est bien assez pour moi d'en avoir causé déjà , ce soir , à un être que j'aime presque autant que toi... autant que toi , s'il est possible ! Plains-moi, gronde-moi, je le veux bien, je le mérite; mais n'accuse pas cette excellente et admirable amie... je vais tout te raconter.

Et Salvator, incapable de résister à la muette domination de son ami, lui rapporta de point en point, avec la plus grande véracité et en entrant dans les moindres détails, tout ce qui s'était passé entre leur hôtesse et lui.

Karol l'écouta avec une grande émotion intérieure , que Salvator , troublé par sa propre confession, ne remarqua pas assez. Cette peinture des instincts sublimes et de la vie insensée de la Floriani lui porta le dernier coup, et son imagination en fat fortement impressionnée. Il crut la voir aux bras du misérable Tealdo Soavi, puis la compagne d'un comédien vulgaire , complaisante par bonté, avilie par grandeur d'âme, outragée bientôt par les désirs aveugles de ce bon Salvator, qui, selon lui, aurait aussi bien courtisé la servante de l'auberge d'Iseo , s'il eût passé la nuit sur l'autre rive du lac. Puis il vit Lucrezia dans sa chambre, au milieu de ses enfants endormis. Il la vit partout

grande par nature et dégradée par sa position. Il se sentit transir et brûler, bondir vers elle et ûéfaillir à son approche. Quand Salvator eut cessé de parler, une sueur froide baignait le front de Karol.

Pourquoi t'en étonnerais-tu , lecteur perspicace? Tu as bien déjà deviné que le prince de Roswald était tombé éperdument amoureux à la première vue, et pour toute sa vie, de la Lucrezia Floriani?

Je t'ai promis, ou plutôt je t'ai menacé de n'avoir pas le plaisir de la plus petite surprise, dans tout le cours de ce récit. Il eût été assez facile de te dissimuler les angoisses de mon héros, avant l'explosion d'un sentiment de plus en plus invraisemblable et difficile à prévoir. Hais tu n'es pas si simple qu'on le croit, mon bon lecteur, et, connaissant le cœur humain tout aussi bien que ceux qui s'en font les historiens, sachant fort bien, diaprés ta propre expérience peut-être, que les amours réputés impossibles sont précisément ceux qui éclatent avec le plus de violence , tu n'aurais pas été la dupe de ce prétendu stratagème de romancier. A quoi bon , dès lors, t'impatienter par de savantes manœuvres et de perfides ménagements? Tu lis tant de romans, que tu en connais bien toutes les flcelleêj et quant à moi, j'ai résolu de ne point me jouer de toi, dusses-tu me tenir pour un niais et m'en savoir mauvais gré.

Pourquoi cette femme, qui n'était plus ni trèsjeune ni très-belle, dont le caractère était précisément l'opposé du sien, dont les monirs imprudentes, les dévouements effrénés, la faiblesse de cœur et l'audace d'esprit semblaient une violente protestation contre tous les principes du monde et de la religion officielle , pourquoi enfin la comédienne Fh>riani avait-elle, sans le vouloir, et sans même y songer, exercé un tel prestige sur le inrince de Roswald? Comment cet homme si beuu, si jeune, si chaste, si pieux, si poétique, si fervent et si recherché dans toutes ses pensées, dans toutes ^e% affections, dans toute sa conduite, tomba-t-il inopinément, et presque sans combat, sous Tempire d'une femme, usée par tant de passions, désabusée de tant de choses, sceptique et rebelle â l'égard de celles qu'il respectait le plus , crédule jusqu'au fanatisme à i'é^rd de celles qu'il avait toijgours niées, et qu'il devait nier toigours? Ceci, je ne me charge point de vous le dire, c'est ce qu'il y a de plus inexplicable au moyen de la logique; c'est ce qu'il y a de plus vraisemblable dans mon roman, puisque la vie de tous les pauvres cœurs humains offre pour chacun une page, sinon un volume, de cette expérience funeste.

Ne serait-ce point que la Floriani, au milieu de

LUCREZIA FLORIÂNI.

ses paradoxes, avait touché à vif quelque point de la vérité, lorsqu*en parlant de Tamour avec Salvator Albanî, elle avait dit que les âmes généreuses GO tendres sont condamnées à n'aimer que ce qu'elles plaignent et redoutent?

Il y a longtemps qu'on a dit que l'amour attirait les éléments les plus contraifes, et lorsque Sal- ▼ator rapporta â son jeune ami les théories un peu conftises, un peu folles, mais enthousiastes et peutêtre sublimes de la Lucrezia, il est certain que Karol se sentit tombé sous la loi de cette épouvantable fatalité. L'effroi et l'horreur qu'il en ressentit furent si violents , et, en même temps, la fascination que son pressentiment lui avait vaguement annoncée livra de tels combats à sa pau- Tre âme, qu'il n'eut pas la force de faire la moindre réflexion â son ami.

— Nous partirons donc dans une heure, lui ditil ; repose-toi au moins un instant, Salvator, je ne me sens point assoupi. Je te réveillerai quand le jour sera venu.

Salvator, cédant à la puissance de la jeunesse, s'endormit profondément, soulagé, sans doute, d'avoir ouvert son cœur et résumé ses émotions. Il n'était point honteux d'avoir fait auprès de Lucrezia ce qu'un roué eût appelé un pas de clerc. Il s'en repentait sincèrement; mais, la sachant bonne et vraie , il comptait sur son pardon et ne prononçait pas le vœu téméraire de ne jamais recommencer la même tentative auprès des autres femmes.

Karol ne s'endormit pas : une ûèvre réelle, assez forte, s'empara de lui, et, en se sentant malade de corps, il essaya de se rassurer un peu sur l'invasion de cette maladie morale qu'il regarda comme un symptôme de maladie physique. « Ce sont des hallucinations, se disait-il. I^ dernière figure nouvelle que j'ai rencontrée dans ce voyage s'est fixée dans mon cerveau, et elle m'assiège maintenant comme un fantôme de la fièvre. Ce pourrait être toute autre personne, dont l'image eût ainsi tourmenté mon insomnie. »

Le jour naissant blanchit l'horizon, et Karol se leva, afin de s'habiller lentement, avant de réveiller son compagnon ; car il se sentait extrêmement faible, et, à diverses reprises, il fut forcé de s'asseoir. Lorsque Salvator, remarquant l'animation de ses joues et quelques frissons convulsifs, lui demanda s'il sonffirait, il le nia, bien décidé qu'il était à ne point se laisser retenir. Au moment où ils sortaient de leur chambre, ils entendirent du bruit en bas. On était déjà éveillé dans la maison. Il fallait traverser l'étage inférieur pour gagner le jardin et le rivage, oè ils comptaient profiter de quelque barque dé pécheur. Au moment où ils mettaient

le pied dehors, ils se trouvèrent en face de la Floriani.

— Où allez-vous si vite? leur dit-elle en prenant la main à l'un et à l'autre ; on met les chevaux à ma voiture, et Célio, qui mène à ravir, se fait grande fête d'être votre cocher jusqu'à Iseo. Je ne veux pas que vous traversiez le lac à cette heure ; il y a encore une petite brume fraîche et trèsmalfaisante : non pas pour toi, Salvator, mais pour ton amif qui ne se porte pas bien. Non! vous n'êtes pas bien, M. de Roswald ! ajouta-t-elle en reprenant la main de Karol, et en la retenant dans les siennes avec la candeur d'un instinct maternel. J'ai été frappée, tout à l'heure, de la chaleur de votre main, et je crains que vous n'ayez un peu de fièvre. Les nuits et les matinées sont froides, ici; rentrez, rentrez, je le veux! Pendant que vous prendrez le chocolat , la voiture sera prête, vous vous y enfermerez bien, et vous aurez à Iseo le premier rayon du soleil, qui dissipera la mauvaise influence du lac.

— Il est donc vrai que votre miroir, chère silène, a une influence un peu perfide? dit Salvator, en se laissant ramener dans l'intérieur de la maison. Mon ami prétendait, dès hier, s'en apercevoir, et moi je n'y croyais point.

— Si «'est le lac que tu appelles mon miroir, cher Ulysse, répondit Lucrezia en riant, je te dirai qu'il est comme tous les lacs du monde, et que quand on n'est pas né sur ses rives , il faut s'en méfier un peu. Mais je n'aime pas la sécheresse de cette main, dit-elle en interrogeant le pouls de Karol, de cette petite main, car c'est la main d'une femme... Che manina I ^ontà-i-eWt en se tournant vers Salvator avec naïveté. Mais prends-y garde! ton ami n'est pas bien. Je m'y connais, moi ; met enfants n'ont jamais eu d'autre médecin que moi.

Salvator voulut à son tour tâter le pouls du prince : mais celui-ci affecta de prendre un peu d'humeur de cette inquiétude. Il retira brusquement des mains du comte celle qu'il avait abandonnée en tremblant à la Floriani.

— Je t'en prie, mon bon Salvator, dit-il, n'essaye pas de me persuader que je suis malade, et ne me rappelle pas trop que je ne suis jamais en bonne santé. J'ai assez mal dormi, je suis un peu agité, et voilà tout. Le mouvement de la voiture me remettra. La signora est trop bonne, ajouta-tril du bout des dents, et d'un ton un peu sec, qui semblait dire : « Je vous serais fort obligé de me laisser partir au plus vite, n

Ifl Floriani fut frappée de son accent : elle le regarda avec surprise, et crut voir dans la brièveté de sa parole un nouvel indice de fièvre. Il avait une forte fièvre, en effet, mais la bonne Lu-

LOGREZIA FLORIÂNI.

frezia était à cent lieues de s'imaginer que le siège du mal était dans Tàmc , et qu'elle en était la cause.

Une collation était servie. Pendant que Salvator se laissait aller à son bon appétit ordinaire, Karol prit du café à la dérobée. Rien ne lui était plus contraire dans ce momcnl-là , et il n*en prenait jamais. Mais il se sentait défaillir si rapidement qu'il voulait absolument se dominer une force factice pour s'en aller, sans laisser voir son profond ^alaise. . £n effet , il crut se sentir mieux , après avoir pris cet excitant, et en voyant Salvator qui s'oubliait à dire une foule de tendresses à la Floriani, il éprouva une vive impatience. Il eut bien de la peine, même, à ne pas l'interrompre par des paroles de dépit. Enfin la voiture roula sur le sable devant la maison, et le beau Célio, bondissant de plaisir, prit les guides de deux jolis petits chevaux corses qui traînaient une calèche légère. Un domestique attentif et dévoué était assis à ses côtés sur le siège-

Au moment de quitter Lucrezia , le comte Albani, qui l'aimait véritablement, éprouva un chagrin et un redoublement d'affection qui se manifestèrent en caresses expansives, suivant son habitude. Après lui avoir mille fois demandé pardon tout bas , il s'arracha à une émolioa qui réveillait, malgré lui, la pensée de ses torts, car il prenait un singulier plaisir à embrasser les joues calmes, les douces mains et le cou velouté de sa belle amie. Elle , sans pruderie comme sans coquetterie, souffrait ces adieux voluptueux et tendres, avec un peu ' trop d'obligeance ou de distraction, au gré de Karol, et, en ce moment, il lui sembla qu'il la haïssait. Pour ne pas voir la dernière embrassade, qui fut presque passionnée de la part de son ami, il se jeta au fond de la voiture et détourna la tète. Mais , au moment où la voiture partait, il rencontra le visage de Lucrezia tout auprès de la portière. Elle lui adressait un adieu amical, et lui tendait une botte de chocolat qu'il prit machinalement avec un profond salut glacé, et qu'il jeta ensuite avec humeur sur la banquette devant lui.

Salvator ne vit point ce mouvement. A moitié hors de la voiture, il envoyait encore des baisers à la Floriani et à ses petites filles, qui, sortant de leurs lits, et à demi vêtues, lui faisaient de gracieux signes avec leurs jolis bras nus.

Quand il ne vit plus que les arbres et les murs de la villa, ilsentit son bon cœur italien, volage mais sincère, se gonfler et se fendre. 11 couvrit sa figure de son mouchoir et versa quelques larmes. Puis, honteux de cette faiblesse, et craignant qu'elle ne semblât ridicule au prince, il essuya ses yeax et se tourna vers lui avec un peu d'embarras.

pour lui dire : N'est-ce pas, voyons! que la Floriani n'est pas ce que tu croyais?

Mais la parole expira sur ses lèvres, lorsqu'il vit la figure contractée et la pâleur livide de son ami. Karol avait les lèvres blanches comme ses joues , les yeux fixes et ternes, les dents serrées. Salvator l'appela et le secouer en vain ; il ne sentait et n'entendait rien : il avait perdu connaissance. Pendant quelques instants , Salvator espéra le ranimer en lui frottant les mains. Mais, voyant qu'il était glacé et comme mort, il fut pris d'une grande terreur. Il appela Célio, fit arrêter la voiture, ouvrit tontes les portières pour donner de l'air. Tout fut inutile. Karol ne donnait d'autre signe de vie que des frissons étranges et des soupirs oppressés.

Le petit Célio, qui avait le courage et la présence d'esprit de sa mère, remonta sur le siège, tourna la voiture, fouetta les chevaux, et ramena le prince Karol dans cette maison , où la fatalité avait décidé qu'il connaîtrait une existence nouvelle.

Vous avez bien prévu à la* fin du chapitre précédent , chers lecteurs , que le prince de Roswald allait faire une maladie qui le forcerait de rester à la villa Floriani. L'incident n'est pas neuf, j'espère, et c'est pour cela que je ne le passe point sous silence.

Et si je vous en faisais mystère, comment la suite de cette histoire serait-elle vraisemblable? Il est bien évident que, s'il y a quelque chose de fatal dans les grandes passions , l'accomplissement de cette fatalité s'explique et s'appuie toujours sur des circonstances très-naturelles. Si , par des symptômes précurseurs de la maladie, si, par Taccablement et le désordre de la maladie elle-même , Karol n'eût été prédisposé et contraint à subir l'influence de la passion , il est probable qu'il eût résisté aux atteintes de cette passion bizarre et insensée.

H n'y résista pas, parce qu'il fut en effet trèsmalade, et que, pendant plusieurs semaines, la Floriani ne quitta presque pas son chevet. Cette excellente femme , autant par amitié pour Salvator Albani que pour obéir à un sentiment de religieuse hospitalité , se fit un devoir de soigner le prince comme elle l'eût fait pour son meilleur ami ou pour un de ses propres enfants,

La Providence envoyait réellement à Karol , dans cette épreuve , la personne la plus capable de l'assister et de le sauver, Lucrezia Floriani avait on

liUCREZIÀ FLOniANI.

instinct presque merTeilleox pour juger de Tétat des malades et des soins à leurdonner. Cet instinct était peut-être seulement de la mémoire. Elle avait été , dans cette même maison dont elle était maintenant la châtelaine, servante, oui, simple servante, à dix ans, de sa marraine , madame Ranieri , femme débile et nerveuse qu'elle avait soignée avec un amour, un dévouement et une intelligence audessus de son âge. C'était là la première cause de l'amitié que cette dame avait prise pour elle , jusqu'au point de lui faire donner une éducation en dehors de sa condition , et de vouloir ensuite la marier avec son fils.

Lucrexia avait donc appris de bonne heure à être garde-malade et quasi médecin dans rocca^sion. Elle avait eu ensuite des amis , des enfants et des serviteurs malades , comme tout le monde peut en avoir, et elle les avait soignés elle-même comme tout le monde ne le fait pas. A force de chercher ardemment ce qui pouvait les soulager , et d'observer attentivement et délicatement dans les prescriptions des médecins le bon ou le mauvais effet du traitement, elle avaitacquis des notions assez justes sur ce qui convient aux organisations diverses, et une grande mémoire des moindres détails. Elle se rappela le mal que la médecine empirique des Italiens avait fait à sa chère Ranieri ; elle était persuadée qu'ils l'avaient tuée , après qu'elle-même avait quitté le pays. Elle ne voulut donc pas les appeler auprès du prince , et elle se chargea de le traiter.

Salvator fut très- effrayé de la responsabilité qu'elle voulait prendre, et qui' pesait également sur lui. Mais le caractère confiant et brave de la Floriani l'emporta. Elle fit sortir de la chambre du malade ce bon Salvator, qui la fatiguait par ses anxiétés et ses irrésolutions.

— Va surveiller les enfants , lui dit-elle , amuseles , promène-loi avec eux, oublie que ton ami est malade, car je te jure que lu n'es bon à rien avec ta sollicitude puérile et inquiète. Je me charge de lui et je t'en réponds. Je ne le quitterai pas d'un insUnt.

Salvator eut bien de la peine à se tenir tranquille. La prostration de Karol était effrayante et semblait appeler des secours prompts et aclif%. Mais la Floriani avait vu de ces phénomènes nerveux , et il lui suffisait de regarder les mains délicates du prince , sa peau blanche et transparente, ses cheveux fins et souples , un ensemble et des détails frappants , pour établir, entre lui et I» maladie de madame Ranieri , des rapports qui ne trompent point le cœur d'une femme.

Elle s'attacha à le calmer sans l'affaiblir, el, certaine qu'il y a pour des organisations aussi

exquises des influences magnétiques d'un ordre élevé, qui échappent à l'observation vulgaire , elle appela souvent ses enfants autour du lit du prince, après s'être bien assurée que son étal n'avait rien de contagieux. Elle pensait que la présence de ces êtres forts , jeunes et sains , aurait , au moral comme au physique, un pouvoir mystérieux et bienfaisant pour ranimer la flamme pâlissante de la vie chez le jeune malade.

Et qui pourrait assurer qu'elle se fit illusion à cet égard? Ne serait-ce que l'imagination qui joue un si grand rôle dans les maladies nerveuses , il est certain que Karol respirait plus à Taise lorsque les enfants étaient là , et que leur pure haleine , mêlée à' celle de leur mère , rendait l'air plus souple el plus suave à sa poitrine ardente. On lient assez compte de la répugnance que doivent éprouver les malades à être approchés par des personnes qui leur inspirent du dégoût el de l'impatience ; on en doit tenir aussi du bien-ôtre physique que leur procure la satisfaction d'être soignés ou seulement entourés par des êtres sympathiques et d'un extérieur agréable. Si , à notre heure dernière , au lieu du sinistre appareil de la mort , on pouvait faire descendre des formes célestes autour de notre chevet , et nous bercer de la musique des séraphins , nous subirions sans effort et sans angoisse ce rude moment de l'agonie.

Karol , agité de rêves pénibles , se réveillaitrparfois sous le coup de la terreur et du désespoir. Alors il cherchait instinctivement un refuge contre les fantômes dont il était assiégé. Il trouvait alors les bras maternels de la Floriani pour l'entourer comme d'un rempart , el son sein pour y reposer sa tête brisée. Puis , en ouvrant les yeux , et en les promenant avec égarement autour de lui , il voyait les belles têtes intelligentes et affectueuses de Célio et de Stella qui lui souriaient. Il leur souriait aussi machinalement, comme par un effort de complaisance , mais son rêve était dissipé et son épouvante oubliée. Son cerveau, affaibli encore , entrait dans un autre ordre de divagations. Il regardait le petit Salvator dont on approchait le visage rose du sien , et il croyait lui voir des ailes; il s'imaginait que ce beau chérubin voltigeait autour de sa tète pour la rafraîchir. La voix de Béatrice était d'une douceur incomparable, et, lorsqu'elle causait doucement avec ses frères , il croyait l'entendre chanter. Il attribuait à ce timbre frais et flatteur des intonations musicales qui n'étaient perceptibles que pour lui seul ; et un jour que la petite discutait à demi-voix pour un jouet avec sa sœur, la Floriani fut surprise d'entendfe le prince lui dire que cet enfantchantailMozart comme personne au monde n'était capable de. le chanter.

LUCREZIA FLORIANI

— C'est une belle nature, ajoaU*t-iI en faisant un grand effort pour rendre sa pensée. Elle a sans doute entendu beaucoup de musique; mais elle n'a de mémoire que pour Mozart. C'est toujours quelque phrase de Moiart qu'elle chante, et jamais rien d'un autre maître.

— Et Stella , ne chante-t-elle pas< aussi? lui dit Lucrezia , qui cherchait à le comprendre.

— Elle chante quelquefois du Beethoyen, dit-il, mais c'est moins constant, moins suivi , et il n'y a pas la même unité.

— Mais Célio ne chante jamais?

— Célio, je ne l'entends que quand il marche. 11 a tant de grâce et d'harmonie dans ses formes et dans ses mouvements , que la terre résonbe sous ses pieds , et que la chambre se remplit de sons vibrants et prolongés.

— Et ce petit^là ? lui dit la Lucrezia en lui présentant la joue de son bambino, c'est le plus bruyant; il crie quelquefois. Ne vous fait-il pas^de mal?

— Il ne me fait jamais de mal, je ne l'entends pas. Je crois que je suis devenu sourd pour le bruit ; mais ce qui est mélodie ou rhy thme me pénètre encore. Quand le chérubin est devant moi , dit-il en désignant le petit Salvator, je vois comme une pluie de couleurs vives et douces qui danse autour de mon lit sans prendre de formes , mais qui chasse les visions mauvaises. Ah! n'emmenez pas les enfants. Je ne souffrirai pas tant que les enfants seront là.

Karol avait vécu , jusqu'à cette heure , de la pensée de la mort. 11 s'était familiarisé tellement avec elle, qu'il en était arrivé, jusqu'à l'invasion de sa maladie , à croire qu'il lui appartenait , et que chaque jour de répit lui était accordé comme par hasard. 11 en plaisantait volontiers ; mais quand nous concevons cette idée au milieu de la santé , nous pouvons l'accepter avec un calme philosophique , tandis qu'il est rare qu'elle ne nous épouvante pas lorsqu'elle s'empare d'un cerveau affai« bli par la maladie. C'est la seule chose triste qu'il y ait dans la mort, selon moi; c'est qu'elle nous prend si accablés et tellement tombés au-dessous de nous-mêmes , que nous ne la voyons plus telle qu'elle est , et qu'elle fait peur alors à des âmes calmes et fortes par elles-mêmes. Il arriva donc au prince ce qui arrive à la plupart des malades ; quand il lui fallut se mesurer de près avec cette idée de mourir à la fleur de l'âge, la douce mélancolie dont il s'était nourri jusqu'alors dégénéra en sombre tristesse.

Si sa mère eût été sa garde-malade en cette circonstance , elle eût relevé son courage d'une manière tout opposée à celle qu'employa la Floriani.

Elle lui eût parlé de l'autre vie , elle l'eût entoové des austères secours extérieurs de la religimi. Le prêtre lui fût venu en aide , et Karol , frappé de oel appareil solennel , eût accepté et subi son destin. Mais la Lucrezia procédait autrement. Elle écartait de lui l'idée de la mort, et lorsqu'il lui laissait voir qu'il la croyait prochaine et inévitable, elle le plaisantait tendrement et affectait une tranquillité d'esprit à cet égard qu'elle n'avait pas toujours.

Elle y mit tant de prudence et de calme apparent qu'elle réussit à s'emparer de sa confiance. Elle le tranquillisa , non en lui apprenant ce qu'il est trop tard pour apprendre aux malades , à mépriser la vie (c'est un courage auquel il ne faut guère se fier de leur part , car ce courage les achève souvent); mais elle le ranima en lui faisant croire à la vie, et elle s'aperçut vite^ qu'il l'aimait encore, et avec acharnement, cette vie physique qu'il avait tant dédaignée lorsqu'elle n'était point menacée.

Salvator s'effrayait , parce qu'il croyait que son ami n'aurait pas la force morale de résister à soa mal.

— Comment espèr^^s-tu que tu le sauveras? disait-il à la Floriani , lorsque depuis si longtemps , depuis la mort de sa mère surtout, il est dégoûté de vivre et se laisse aller tout doucement à la consomption ? L'espèce de plaisir qu'il trouvait à cette idée me faisait bien présager qu'il était déjà frappé , et que, quand il tomberait, il ne se relèverait pas.

— Tu t'es trompé , et tu te trompes encore , lui répondait la Lucrezia. Personne n'a le goût de mourir, à moins d'être monomane, et ton ami ne l'est point. Il est bien organisé , et cet ébranlement nerveux , qui le rendait si sombre , va se dissiper avec la crise qui l'accable maintenant. Il veut vivre, je t'assure, et il vivra.

Karol voulut vivre en effet , il voulut vivre pour la Floriani. Certes, il ne s'en rendit pas compte, et , pendant quinze jours qu'il fut sous le coup du plus grand mal , il oublia la commotion qui l'avait causé. Mais cet amour continua et augmenta sans qu'il en eût conscience , comme celui de l'enfant au berceau pour la femme qui l'allaite. Un attachement d'instinct , indissoluble et impérieux , s'empara de sa pauvre âme en détresse et rarracha aux froides éteintes de la mort. Il tomba sous l'ascendant de cette femme qui ne voyait en lui qu'un malade à soigner, et sur laquelle se reporta tout l'amour qu'il avait eu pour sa mère , et tout celui qu'il avait cru avoir pour sa fiancée.

Dans les divagations de la fièvre , il commença par cette idée fixe que sa mère était sortie du tombeau , par un miracle de l'amour maternel , pour venir l'aider à mourir, et il ne cessa de prendre la Floriani pour elle. C'est à cette illusion qu'elle dut

LUCREZIA FLORIANI

de le trouver seomis à toutes ses ordonnances, attentif à ses moindre paroles, oublieux de toutes les méfiances que son caractère lui avait inspirées d*abord. Lorsqu'il était oppressé au point de ne pouvoir respirer, il cherchait son épaule pour y reposer sa tète, et quelquefois il sommeilla une heure, appuyé ainsi, sans se douter de son erreur.

Un jour enfin, il retrouva sa raison , et le sommeil ayant été plus complet et plus salutaire , il ouvrit les yeux et les fixa avec étonnement sur le visage de cette femme , pâlie par la fatigue des soins et des veilles qu'elle lui avait consacrés. Il sortit alors comme d'un long rêve et lui demanda s'il était malade depuis bien des jours , et si c'était elle qu'il avait toujours vue à ses côtés.

— Mon Dieu 1 lui dit-il lorsqu'elle lui eut répondu , vous ressemblex donc bien à ma mère ? Sal?ator, dit-il en reconnaissant aussi son ami qui s'approchait de son lit, n'est-ce pas qu'elle ressemble à ma mère? J'en ai été bouleversé la première fois que je l'ai vue.

Salvator ne jugea pas à propos de le contredire , bien qu'il ne trouvât pas le moindre rapport entre In belle et forte Lucreaia, et la grande, maigre et austère princesse de Roswald.

Un autre jour, Karol , encore appuyé sur le bras de la Floriani, essaya de se soutenir seul.

— Je me sens mieux , dit^il , j'ai plus de force ; je vous ai trop fatiguée ; je ne comprends pas que j'aie abusé ainsi de votre bonté !

— Non, non, appuie-toi, mon enfant, répondit gaiement la Floriani , qui prenait aisément l'habitude de tutoyer ceux auxquels elle s'intéressait, et qui, insensiblement, s'était persuadée que Karol était quelque chose comme son fils.

— Vous êtes donc ma mère? Êtes-vous vraiment ma mère? reprit Rarol, dont les idées recommen^ caient â se troubler.

— Oui , oui, je suis ta mère, répondit-elle, sans songer que , dans la pensée de Karol , c'était peutrétre une profanation; ^is certain que, dans ce meoMnlHsi , c'est absolument la même chose.

Karol garda le silence; puis $es yeux se rempli* rent de larmes, et il se prit â pleurer comme un enfant , en pressant contre ses lèvres les mains de la Floriani.

— Mon cher fils, lui dit-elle en l'embrassant au front â plusieurs reprises, il ne faut pas pleurer, cela peut vous fatiguer beaucoup. Si vous pensez â votre mère, pensez donc que, du ciel, elle vous voit et bénit votre guérison prochaine.

— Vous vous trompez , reprit Karol , du haut des eieux , ma mère m'appelle depuis longtemps et me crie d'aller la rejoindre. Je l'entends bien ^

mats moi , ingrat, je n'ai pas le courage de quitter la vie.

-~ Comment pouvea-vous raisonner si mal , enfant que vous êtes? dit la Floriani avec le calme et le sérieux caressant qu'elle aurait eus en gourmandant Célio. Quand la volonté de Dieu est que nous vivions, nos parents ne peuvent nous rappeler à eux dans l'autre vie. Ils ne le veulent ni ne le doi-. vent. Vous avez donc rêvé cela ; quand on est malade on fait beaucoup de rêv'es; Si votre mère pouvait se faire entendre de vous, elle vous dirait que vous n'avez pas assez vécu pour mériter d'aller la rejoindre.

Karol se retourna avec efiort , surpris peut-être d'entendre la Floriani lui faire des sermons. Il la regarda encore; puis, comme s'il n'eût pas entendu ou point compris ce qu'elle venait de lui dire :

— Non ! s'écria-t-il , je n'ai pas la force de mourir. Tu me retiens si bien , toi ! que je ne peux pas te quitter! Que ma mère me le pardonne, je veux rester avec toi !

Et, comme épuisé par son émotion, il retomba dans les bras de la Floriani et s'y assoupit encore.

Un soir que le prince, alors en pleine convalescence, s'était endormi très*paisiblement en apparence, et qu'après avoir couché ses enfants, la Floriani respirait le frais sur la terrasse avec Salvator :

— Ma bonne Lucrezia, lui dit celui-ci, il faut que nous parlions enfin de la vie réelle ; car depuis près de trois semaines nous traversons un cauchemar qui se dissipe enfin, grâce à Dieu! Je devrais dire grâce à toi , car tu as sauvé mon ami , et (u as ajouté è mon affection pour toi une reconnaissance qui ne peut s'exprimer. Mais, dis-moi, maintenant, qu'allons*nous faire, aussitôt que notre cher malade sera en état de voyager?

— Nous n'y sommes point ! répondit la Floriani. Ce n'est pas encore dans quinze jours qu'il pourra se remettre en route. C'est â peine s'il peut faire le tour du jardin maintenant, et tu sais bien que les forces reviennent moins vite qu'elles ne tombent.

— Supposons que cette convalescence dure encore un mois! il y a une fin â tout; nous ne pouvons pas rester éternellement â ta charge , et il faudra bien se séparer !

— Sans aucun doute, mais je désire que ce soit

LUCREZIA FLORUNI.

le plus tard possible. Vous ne m'êtes point à charge, je suis bien payée des soins que j*ai don* nés à ton ami par le bonheur que j*éprouYe de le roir sauvé , et d'ailleurs sa reconnaissance est si grande, si bonne, si tendre, que je me suis mise à l'aimer, presque autant que tu l'aimes toi-même. Il est naturel de soigner et de consoler ceux qu'on aime. Je ne yois donc pas que tu aies lieu de me tant remercier.

— Tu ne veux pas m'entendre, mon excellente amie, l'avenir m'inquiète !

— Quoi ! la vie du prince? elle n'est point du tout compromise par cette maladie. Je l'ai assez étudié, il est parfaitement bien organisé. Il vivra plus que toi et moi, peut-être !

•— J'en suis presque certain aussi , j'ai bien vu quelles ressources il y a dans ces tempéraments nerveux ; mais son avenir moral, y songes-tu, Lu* crezia?

— Hais il me semble que je n'en suis pas chargée? Pourquoi me demandes-tu cela ?

— Je ne devrais pas être surpris qu'une nature aussi loyale et aussi généreuse que la tienne portât la naïveté jusqu'à l'aveuglement : pourtant il est bien étrange que tu ne me comprennes pas.

— Eh bien ! non, je ne te comprends pas ; parle clairement, voyons.

— Parler clairement d'une chose aussi délicate, à quelqu'un qui ne vous aide pas du tout , c'est brutal! Et pourtant il le faut. Eh bien! Karol t'aime !

— Je l'espère ! Je l'aime aussi : mais si tu veux me faire entendre qu'il m'aime d'amour, je ne pourrai pas prendre ta crainte au sérieux.

— Oh ! ma chère Lucrezia, ne plaisante pas làdessus ! Tout est sérieux avec une nature profonde et entière comme celle de mon pauvre ami ; cela est d'un sérieux effrayant, au contraire !

•— Non, non, Salvator, tu divagues. Que ton ami ait pour moi une amitié sérieuse, une reconnaissance vive, enthousiaste, si tu veux; cela est possible de la part d'un être aussi tendre et aussi noble. Mais que cet enfant soit amoureux de ta vieille amie, c'est impossible ! Tu le vois ému outre mesure à chaque mot qu'il nous dit : c'est l'effet de sa faiblesse et d'un reste d'exaltation nerveuse. Tu l'entends me remercier dans des termes qui. ne sont pas proportionnés aux services que je lui ai rendus : c'est l'effet du beau langage qui part d'une belle âme, d'une noble habitude de bien penser et de bien dire qui lui est propre et à laquelle sa grande éducation et ses belles manières aident naturellement beaucoup. Mais de l'amour pour moi ? Quelle folie ! il ne me connaît pas , et s'il me connaissait, s'il savait ma vie, il aurait peur

de moi, le pauvre enfant ! Le feu et l'eau, le ciel et la terre ne sont pas plus dissemblables.

— Le ciel et la terre, le feu et l'eau , sont des éléments opposés , mais toujours unis ou prêts à s'unir dans la nature. Les nuages et les rodiers, les volcans et les mers s'étreignent en se rencontrant ; ils se brisent et se fondent ensemble dans les mêmes désastres éternels. Ta comparaison confirme mon assertion et doit t'expliquer mes craintes.

— Tu fais de la poésie bien gratuitement! Je te dis qu'il me mépriserait et me haïrait, peut-être, s'il savait quelle pécheresse lui a servi de sceur de charité. Je connais ses principes et ses idées, d'après ce que tu m'en dis tous les jours ; car, quant à lui , je dois avouer qu'il ne m'a jamais fait de morale. Mais enfin, toi qui sais si bien ses opinions et son caractère, comment peux-tu supposer des relations possibles entre nous dans l'avenir? Ta, je sais bien ce qu'il pensera de moi quand sa santé et la force de son jugement seront revenus. Je ne me fais point d'illusion ! Dans six mois d'ici, à Venise, ou à Naples, ou à Florence, quelqu'un racontera devant lui les tristes aventures qui me sont arrivées, et celles plus tristes encore qu'on m'attribue; car que ne prête-t-on pas aux riches? Alors!... souviens-toi de ce que jeté dis maintenant ! tu verras ton ami me défendre un peu, soupirer beaucoup, et te dire ensuite : « Quel malheur qu'une si bonne femme , pour laquelle j'ai tant d'amitié et de gratitude, soit décriée à ce point ! » Voilà tout le souvenir que la Floriani aura de ce fier jeune homme. Ce sera un souvenir doux, mais triste , et je ne prétends pas à autre chose. Qu'ai-je besoin d'autre chose que de la vérité? Tu sais bien, Salvator, que je suis de force à accepter toutes les conséquences de mon passé, qu'elles ne me troublent ni ne m'offensent , et que tout cela n'a rien à faire avec la sérénité dont je sais jouir au fond de ma conscience.

— Tout ce que tu dis là m'accable de tristesse, ma chère Lucrezia, répondit Salvator en loi prenant la main avec attendtissement ; car tout cela est vrai, sauf un point ! Oui, mon ami te quittera, il te fuira dès qu'il en aura la force et qu'il aura vu clair en lui-même; oui, il entendra des sots raconter ta vie sans la comprendre, et des lâdies la calomnier; oui, il en souffrira, il en soupirera amèrement! Mais que ce soit tout, que sa douleur se dissipe avec quelques paroles, et que ton souvenir s'efface par un effort de sa raison et de sa volonté, voilà ce que je nie. Karol est dès à présent plus malheureux qu'il ne l'a jamais été, et malheureux pour toujours, quoiqu'il ne s'en aperçoive pas encore et qu'il s'endorme dans l'ivresse d'un premier amour !

LUCREZIA FLORIANL

~ Je CarréCe à ee mot, dît Laerezia, qui Técoa* tait atlentÎTement, an premier amour! C'est parce que je sais par toi*méme que je ne serais pas son premier amour, que je ne peux pas m'effrayer de celui-ci, en supposant, avec toi, qu'il existe. Ne in*as-ttt pas dit qu'il avait été fiancé avec une belle jeune fille de sa condition , qu'il avait été inconsolable de sa mort, et qu'il n'aûnerait peut-être jamais une autre femme? Voilà ce que tu m'as raconté dans les premiers jours ; et si cela est vrai, il ne m'aime pas; ou s'il peut m'aimer, il n'est pas impossible qu'une autre m'efface de sa pensée.

— Et si cela doit durer cinq ou six ans encore ! Car il avait dix-huit ans lorsque Lucie mourut; et jusqu'à toi, il n'avait pas même regardé une autre femme.

< — H n'y a pas de comparaison possible entre deux amours si différents! Il a pu regretter six ans une créature angélique toute semblable à lui, que le devoir et l'inclination lui prescrivaient de préférer à tout ! Mais pour une pauvre vieille fille de théâtre comme moi... veuve de... plusieurs amants, je n'ai jamais eu la pensée d'en savoir le compte !... bah ! il ne faudra pas six semaines pour qu'il rentre en lui-même , si tant est qu'il en soit sorti. Tiens, Salvator, ne parlons pas davantage de cela ! Ton idée me chagrine et me blesse un peu. Pourquoi faut-il que ta pauvre Floriani, à laquelle tu témoignes pourtant , depuis trois semaines , la confiance et l'affection précieuse d'un frère , soit nécessairement, pour tout le monde, l'objet de désirs grossiers, même pour le plus chaste et le plus malade de tes amis? Ne puis-je, après toutes mes fautes, quand je les ai expiées par tant de souffrances et réparées peut-être par quelques bonnes actions, être traitée comme une maternelle amie par les jeunes gens de bonnes mœurs? Faut-il absolument que je fasse auprès d'eux le rôle de Satan,quand j'y mets aussi peu de malice que Stella ou Béatrice? Snis-je coquette? suis-je encore belle seulement? Corpo di Dio! comme dit mon vieux père, je fais tout mon possible pour ne faire peur ni envie à personne, tant je souhaite qu'on me laisse en paix. Le repos, l'oubli, mon Dieu! voilà ce que je demande , ce après quoi je soupire et brame quelquefois comme le cerf après la fontaine. Quand donc n'enlendrai-je plus le mot d'anaonr sonner à mon oreille comme une note fausse?

— Ma pauvre sœur chérie , dit Salvator, tu te débats en vain, tu auras encore longtemps à résister, sinon à loi-même, du moins aux hommes qui te verront; j'ai beau faire pour être absolument calme auprès de toi, je ne le suis pas toujours, moi, qui pourtant...

— Allons! s'écria la Floriani avec un désespoir

naïf et presque comique. Toi aussi, tu vas recommencer! Et tu, Brute? Tue-moi tout de suite, j'aime mieux cela. Au moins, je serai délivrée de cet éternel refrain !

— Non! non !... moi, c'est fini, dit Salvator, qui craignait de voir la tristesse succéder à cet éclair d'enjouement. Je ne te dirai jamais rien ; je ne te parlerai jamais de moi, quand même j'en devrais mourir. Je te l'ai promis, je te le jure. Mais il n'en sera pas ainsi de tous les hommes ; tu auras beau dire que tu es vieille, on te regardera, et on verra le feu de la vie circuler dans tes veines généreuses. Tu auras beau relever tes cheveux avec cette négligence, et te cacher dans cette éternelle robe de chambre qui ressemble à un sac de pénitent plus qu'à un vêlement de femme, tu seras encore belle malgré toi, et plus qu'aucune femme au monde! Quelle autre que toi pourrait se montrer au grand jour sans toilette, se brunir le cou et les bras au grand soleil, se fatiguer le teint et les yeux à veiller un malade après avoir nourri une demi-douzaine d'enfants, travaillé, pleuré, souffert (oh ! que n'astu pas supporté!) et enflammer encore l'imagination des hommes, qu'ils soient vierges comme mon ami Karol, ou expérimentés comme ton ami Salvator?

— Tiens, s'écria la Floriani impatientée, si tu continues sur ce ton, et si lu arrives à me persuader que je vais encore faire une passion , je suis capable de me mettre sur la figure , ce soir, un acide , un corrosif quelconque pour être affreuse demain matin.

— Vraiment , dit Salvator stupéfait , aurais-tu cette férocité envers toi-même ?

— Non, c'est une manière de dire, répondit-elle ingénument. J'ai assez souffert pour n'avoir nulle envie de chercher des souffrances nouvelles.

— Mais , en supposant qu'on pût se défigurer sans se rendre aveugle, sans se faire aucun mal... tu ne le ferais pas !

— Je ne le ferais pas de gaieté de cœur, car je suis artiste, j'aime le beau, et je tâche de préserver les yeux de mes enfants du spectacle de la laideur. Je m'effrayerais moi-même si je devenais un objet d'horreur et de dégoût. Et cependant, je t'assure que si l'on mettait pour moi dans une balance les tourments d'une passion nouvelle et le désagrément de devenir affreuse, je n'hésiterais pas.

— Tu dis cela d'un ton de sincérité qui m'effraye. Un être tel que toi est capable.de tout! Ne va pas t'aviser d'une pareille folie, Lucrezia! comme une certaine princesse de Prusse, sceur de Frédéric le Grand, qui se défigura de la sorte, à ce qu'on dit, pour n'être pas recherchée en mariage et se conserver à son amant.

LUGREZIA FLOaiANI.

— C'est sublime, cela, dit la Floriani, car c'est le plus grand sacrifice qu'une femme puisse faire.

^ Oui , mais Thistoire ajoute qu'en détruisant sa beauté, elle détruisit sa santé, et qu'elle devint bisarre et jnéchante. Reste donc belle, puisque tu risquerais de perdre ta bonté, qui n'est pas un moindre trésor.

— Ami, dit la Floriani, le temps mettra ordre à tout. Peu à peu je deriendrai laide sans y songer, sans m'en apercevoir peut-être, et alors, je crois que je serai enfin heureuse; car, si j'ai acquis la funeste eipérience qu'il n'est point de bonheur dans la passion, j'ai encore la chimère d'un certain état de calme et d'innocence que je crois ressentir dès k présent, et qui me semble plein de délices. Ke me dis donc pas que ton ami viendra le troubler par sa souffrance. Je ferai en sorte qu'il ne m'aime pas.

— Et comment t'y prendras-tu?

— En lui disant la vérité sur mon compte. Aidemoi, ne la lui épargne pas!... Mais quoi! je suis bien folle de te croire ! 11 ne peut pas m'aimer ! Ne porte4-il pas toujours sur son sein le portrait de sa fiancée?

— Crois-tu donc réellement qu'il l'ait aimée? dit Salvator après un moment de silence.

— Tu me l'as dit, répondit Lucrezia.

*— Oui, je l'ai cru, reprit-il, parce qu'il le croyait lui-même, et qu'il le disait avec éloquence. Mais, voyons, entre nous, mon amie, on n'aime que fort incomplètement la femme qu'on n'a point possédée. L'amour véritable ne se nourrit pas éternellement de désirs et de regrets. Et, quand je me rappelle maintenant les rapports qui existaient entre le prince Karol et la princesse Lucie, je me confirme dans l'idée que cet amour n'a jamais existé que dans leurs imaginations. Ils s'étaient vus cinq ou six fois peut-être, et encore sous les yeux de leurs parents.

— Pas davantage?

— Non , Karol me Ta dit lui-même. Ils 'se connaissaient à peine lorsqu'ils furent fiancés, et elle mourut si peu de temps après, qu'ils n'eurent pas le temps de se connaître.

•— L'as-tu vue, toi, cette princesse Lucie ?

— Je l'ai vue une fois. C'était une jolie personne, fluette, pâle, phthlsique... Je m'en suis aperçu tout de suite, quoique personne n'y songeât. Elle avait beaucoup d'élégance, de grâce; une toilette exquise, de grands airs un peu trop précieux, à mon sens; des yeux bleus, des Cheveux comme un nuage, un teint de clair de lune; une réputation d'ange, une manière poétique de se poser. Elle ne . me plaisait pas. Elle était trop romanesque et trop dédaigneuse; c'était un de ces êtres auxquels j'ai

toujours envie de dire ; m Ouvre denc la bouche quand tu parles, pose donc les pieds quand tu marches, mange donc avec les dents, pleure donc avec les yeux, joue donc du piano avec les doigts, ris donc de la poitrine et non des sourcils, salue donc avec le corps et non avec le bout du menton. Si tu es un papillon ou une fleur, envole^toi au vent, et ne viens pas noys chatouiller l'œil ou l'oreille. Si tu es morte, dis-le tout de suite! » Enfin elle m'impatientait comme quelque chos^ qui ressemble à une femme , mais qui n'en est que l'ombre. Elle avait la manie de se couvrir de fleurs et de parfums qui me donnèrent la migraine le jour que j'eus l'honneur de diner auprès d'elle. Elle était embaumée comme un cadavre, et j'aurais mieux aimé un sachet dans mon armoire qu'une telle femme à mas côtés ; je n'aurais pas été forcé de le respirer toqr jours.

— Je ne peux pas m'empécher de rire de ce portrait, dit la Floriani, et pourtant je sens qu'il est exagéré et que tu y portes un peu de dépit. Tu n'as pas plu à cette princesse, je le vois bien. Tu lui auras fait quelque compliment trop peu recherché. Laissons les morts en paix et respectons ce souvenir dans l'âme pure du prince Karol. Je veux, au contraire, le faire parler d'elle et raviver en lui cet amour, qui lui est salutaire pour le moment. Bonsoir, ami ! Sois tranquille, Karol n'aimera jamais qu'une sylphide!

La Lucrezia se persuadait de très-bonne foi que Salvator se trompait. Elle sentait bien qu'il avait pour elle un gros amour bon enfant , si l'on peut parler ainsi , amour bien sincère, mais bien positif, qui n'eat imposé aucune chaîne et qui n'en eilt pas accepté non plus ; en un mot , une solide ei généreuse amitié , avec quelques plaisirs en passant, et autant d'infidélités qu'on pourrait eu qu'on voudrait s'en permettre de part et d'autre.

L^ Floriani ne voulait plus de chaînes, et se croyait à l'abri de toute passion , mais elle s*était fait une trop grande idée de l'amour, elle l'avait ressenti avec trop d'énergie , enfin c'était une iia<ture trop franche et trop passionnée, pour qu'un pareil contrat ne lui parât pas révoltant. Elle ne savait rien être à demi , et si , à son insu, elle avait encore des sens , elle aimait mieux les vaincre ei leur imposer silence que de les satisfaire sans enthousiasme , sans la conviction , peut-être illusoire chez elle, mais sincère, d'une vie commune et

LDCBEZIA FLOEIANL

d'une fidélitééternelle. C'est «iiisi qu'elle avait longtemps aimé , et quand elle avait eu des passions de huit jours, oupeut-^tre même d'une heure, comme disait Salvator, c'avait été avec la ferme croyance qu'elle y mettait toute sa vie. Une grande facilité d'illusion , une aveugle bienveillance de jugement, une tendresse de cœur inépuisable, par conséquent beaucoup de précipitation, d'erreurs et de faiblesses, des dévouements héroïques pour d'indignes objets, une force inouïe appliquée à un but misérable dans le fait, sublime dans sa pensée : telle était l'œuvre généreuse, insensée et déplorable de toute son existence.

Aussi prompte et aussi absolue dans le renoncement que dans le désir, elle croyait , depuis un an , qu'elle était délivrée de l'amour, que rien ne pourrait l'y ramener. Elle se persuadait même, tant son esprit embrassait vite une résolution et s'habituait à une manière d'être , que la victoire était à jamais remportée, et si elle eût mesuré la durée du temps a l'intensité de sa conviction, elle eût fait serment que vingt ans s'étaient déjà écoulés depuis qu'elle n'aimait plus.

Et pourtant la dernière blessure était à peine cicatrisée , et , comme un brave soldat qui se remet en campagne lorsque ses jambes peuvent à peine le soutenir sur le seuil de l'ambulance , la Floriani nflrontait courageusement le contact journalier de deux hommes épris d'elle , chacun à sa manière. Elle se rassurait en se disant qu'elle n'avait jamais eu d'amour pour l'un , qu'elle n'en pourrait jamais avoir pour l'autre, et que, la Providence ayant voulu qu'elle leur fût nécessaire, il n'y avait point à se tourmenter des dangers possibles de cette situation.

Puis^ en songeant i tout ce que Salvator Albani venait de lui dire, elle s'assit dans son boudoir avant d'entrer dans sa chambre , et se mit à dérouler ses cheveux et à les arranger pour la nuit avec une admirable insouciance. « Peut-être , se disaitelle , est-H% une ruse naïve de Salvator pour savoir ce que je pense de son ami , et si c'est par l'impertinence ou par le sentiment qu'il faut m'attaquer? Il invente cet amour de Karol pour ramener des épaaehements que je lui ai interdits ! »

Bien des mots échappés au prince , de simples exclamations, certains regards eussent dû pourtant éclairer une femme de l'Age et de l'expérience de la Floriani. Mais elle avait conservé une modestie et une candeur d'enfant, en dépit de tout ce qui eut dû les lui faire perdre, et cette particularité de son caractère n'en était pas un des moindres charmes. C'est peut^^tre là ce qui la faisait paraître toujours jeune, et ce qui la faisait aimer si soudainement.

En arrangeant ses cheveux devant une glace , à la clarté d'une seule bougie , elle se regarda un instant avec attention comme elle ne s'était pas regardée depuis un an ; mais elle avait si peu l'instinct de vivre pour elle-même, qu'elle ne vit dans sa propre figure que le souvenir des hommes qui l'avaient aimée, u Bah! se dit-elle, ceux-là ne m'aimeraient plus s'ils me voyaient maintenant. Comment donc pourrais-je plaire réellement à d'autres , quand ceux qui avaient , pour, m'être attachés , tant d'autres motifs plus importants que ma jeunesse et ma beauté , ne se soucient plus de moi ? 9 Elle n'avait pas été heureuse en amour, et pourtant elle avait allumé des passions si violentes, qu'elle ne pouvait pas être flattée d'inspirer des caprices, et après avoir été une idole, de devenir un amusement.

Elle se sentit donc bien forte , lorsqu'elle rabattit les rideaux de gaze sur la glace de sa toilette , en se disant que personne n'aurait plus de droits sur elle; mais, comme elle reprenait sa bougie pour retourner auprès de ses enfants, elle tressaillit en se trouvant en face d'un spectre.

— Quoi ! mon cher prince , dit-elle après un instant d'effroi involontaire , vous voilà relevé , quand on vous croyait si bien endormi ! Qu'y a-t-il? vous êtes donc souffrant? et vous étiez seul ! Salvator vient de me quitter, et il n'est pas retourné auprès de vous? Parlez donc, vous m'inquiétez beaucoup !

Le prince était si pâle , si tremblant , si agité , qu'il y avait de quoi s'inquiéter en effet. Il eut de la peine à répondre, enfin il s'y décida.

— N'ayez pas peur de moi , ni pour moi , dit-il , je suis bien, très-bien^.. Seulement, je ne dormais pas , je me suis mis à la fenêtre. J'ai entendu parler... j'étais bien tenté de descendre et de me mêler à votre conversation. Je ne l'osais pas... j'ai longtemps hésité I Enfin , n'entendant plus rien , et voyant Salvator errer seul dans le fond du jar^ din , j'ai pris une grande résolution... je suis venu vous trouver... Pardonnez-moi , je suis si troublé que je ne sais pas ce que je fais , ni où je suis , ni comment j'ai eu l'audace de pénétrer jusque dans votre appartement...

— Rassurez-vous , dit la Floriani en le faisant asseoir sur son divan, je ne suis pas offensée, je vois bien que vous êtes souffrant, vous vous soutenez à peine. Voyons, mon cher prince, vous avez eu quelque mauvais rêve. J'avais laissé Antonia auprès de vous. Pourquoi cette jeune étourdie vous a-t-elle quitté?

— C'est moi qui l'ai priée de me laisser seul. Je m'en vais... Pardon encore, je suis fou , ce soir, je le crains !

LUCREZIA FLORIAl^il.

— Non , non , restez ici et remettez-yoas. Je vais chercher Salvator; à noas deux, nous vous distrairons , vous oublierez votre malaise en causant avec nous, et quand vous vous sentirez bien , Salvator vous emmènera. Vous dormirez tranquille, quand il sera près de vous.

— N'allez pas chercher Salvator, dit le prince en saisissant d*un mouvement impétueux les deux mains de la Floriani. Il ne peut rien pour moi , vous seule pouvez tout. Écoutez , écoutez-moi , et que je^meure après, si le peu de force que j'ai recouvré s'exhale dans Teffort suprême qu'il me faut faire pour vous parler. J'ai entendu tout ce que Saivator vous a dit ce soir, et tout ce que vous lui avez répondu. Ma fenêtre était ouverte, vous étiez au-dessous : la nuit , la voix porte dans un silence solennel. Je sais donc tout , vous ne m'aimez pas , vous ne croyez seulement pas que je vous aime !

Nous y voici donc , pensa la Floriani , saisie de chagrin et fatiguée d'avance de tout ce qu'il lui faudrait dire pour se défendre, sans blesser ce triste cœur.

— Mon cher enfant, dit-elle, écoutez...

— Non, non , s'écria-t-il avec une énergie dont il ne semblait pas capable , je n'ai rien à écouter. Je sais tout ce que vous me direz , je n'ai pas besoin de l'entendre , et il n'est pas certain que j'en eusse la force. C'est moi qui dois parler. Je ne vous demande rien. Vous ai-jc jamais rien demandé? Connaltriez-vous ma pensée, si Salvator ne l'eût devinée et trahie? Mais il y a quelque chose, dans tout cela , qui m'est insupportable , quelque chose qui m'a percé le cœur, parce que c'est vous qui l'avez dit. Vous prétendez que je ne peux pas aimer une femme comme vous. Vous dites du mal de vous-même, pour prouver que j'en dois penser. Vous croyez enfin que je vous oublierai, et que, quand on dira du mal de vous en ma présence, je soupirerai lâchement en regrettant d'élre lié à vous par la reconnaissance... Ces pensées-là sont affreuses, elles me tuent! Dites-moi que vous les abjurez , ou je ne sais ce que je ferai dans mon désespoir.

— Ne vous afTectez pas ainsi pour quelques paroles irréfléchies , et dont je ne me souviens même pas , dit Lucrezia effrayée de l'émotion croissante du prince; je ne songe pas à vous accuser de morgue , et je vous sais incapable d'ingratitude. Quoi ! n'ai-je pas dit plutôt que votre reconnaissance pour moi était bien plus grande que les services si naturels que j,e vous ai rendus ? Oubliez les mots qui vous ont blessé , je vous en supplie , je les rétracte et suis prête à vous en demander pardon. Calmez-vous , et prouvez-moi la sincérité

de votre amitié en ne vous faisant pas gratuitement souffrir vous-même !

— Oui , oui , vous êtes bonne , parfaitement bonne, reprit Karol en s'attachant convulsivement à elle , car il voyait qu'elle avait hâte de rompre ce tête4-tête ; mais une seule fois , la première et la dernière fois de ma vie , sans doute, il faut que je parle... Sachez bien que si quelqu'un... que ce soit Salvator iui-même ou tout autre!... si quelqu'un vous dit jamais que je n'ai pas pour vous du respect, de l'adoration... un culte!... le même culte que je rendis à la mémoire de ma mère... celui-là aura menti lâchement, ce sera mon ennemi, je le tuerai , si je le rencontre. .. Moi qui suis doux , faible, réservé, je deviendrai haineux, violent, implacable, et plus fort pour le punir que toiu ces hommes robustes et batailleurs. Je sais bien que j'ai l'apparence d'un enfant, les traits d'une femme... mais ils ne savent pas ce qu*il y a en moi. Ils ne peuvent le savoir, je ne parle jamais de moi!... je ne prétends pas être remarqué, je ne sais pas chercher à me faire aimer. Je ne le suis pas , je ne le serai jamais. Je ne demande même pas qu'on me croie capable d'aimer beaucoup... que m'importe? Mais f?au$, mais V9U$I,., Ah ! vous du moins, il faut que vous sachiez que ce moribond vous appartient , comme l'esclave appartient à son maître , comme le sang au cosur, comme le corps à l'âme* Ce que je ne peux pas accepter, c'est que vous ne soyez pas sûre de cela , c'est que vous disiez que je ne peux aimer qu'un être semblable à moi. Je ne suis donc pas un homme? Tous les hommes aiment Dieu , et moi je vous aime comme l'idéal , comme la perfection , je vous crains comme je crains Dieu, je vous vénère au point que je mourrais à vos pieds plutôt que de vous exprimer un désir outrageant. Et ce n'est pas que je voie en vous un fantôme comme celui que j'ai porté en moi si longtemps. Je sais fort bien que vous êtes une femme, que vous avez aimé, que vous pouvez aimer encore... tout autre que moi ? £h bien , soit l j'accepte tout cela et n'ai pas besoin de comprendre les mystères de votre cœur et de votre vie pour vous adorer. Soyez tout ce que vous voudrez, abandonnez vos enfants , reniez Dieu , chassezmoi , aimez l'homme qui vous en semblera digne... Si Salvator vous plaît , s'il peut vous donner un instant de bonheur, écoutez-le, rendez-le heureux ; moi, j'en mourrai certainement, mais sans qu^une pensée de blâme puisse entrer dans mon esprit , sans qu'un sentiment de vengeance puisse approcher de mon cœur. Je mourrai en vous bénissant , en proclamant que vous avez le droit de faire tout ce qui est défendu aux autres , que ce qui est crime et reproche chez eux est vertu et gloire chez vous.

LUCREZIA FLORIANI

Tenez, je sois tellement malhenrenx en ce monde, el Tamour que je voas porte me ronge tellement les entrailles, que j'ai, en ce moment, un désir, un besoin effréné de mourir. Mais si vous voulez que je iD*en aille demain, que je ne vous revoie jamais, et que je vive , je vivrai et je serai content de vivre dans les tourments pour vous obéir. Vous croyez que j^ai aimé quelqu'un plus que vous ? C'est faux ! je n'ai jamais aimé personne. Je le sens maintenant, j*avais rêvé... l'amour, et, comme vous l'a dit Salvator, il était dans mon cerveau. Je ne l'avais pas senti dévorer mon cœur. C'était une femme pure, et je respecte tellement son souvenir, que je ne veux plus lui faire un mensonge en portant son image sur ma poitrine. Prenez-le , cachez-le , gardez*le, ce portrait que je ne comprends plus , et où je vois toujours vos traits maintenant à la place des siens ! Je vous le donne et vous prie de l'accepter, parce qu'il ne doit pas être profané et qu'il n'y a que deux endroits où il puisse être sanctifié désorniaîa, votre main ou la tombe de ma mère... Ne croyez pas que je parle dans le délire. Si j'étais calme, je n'aurais pas le courage de parler; mais ce courage trahit la vérité et proclame ce que je pense à toute heure, depuis que je vous connais. Et je le dirais à la face du monde, j'en ferais serment sur la tète de vos enfants... Je le dirai à Salvator lui-même, qu'il m'entende, qu'il le sache, et qu'il n'ait jamais la folie de le nier! Je. vous aime, 6 vous ! 6 toi qui n'as pas de nom pour moi, et que je ne pourrais qualifier dans aucune langue... je t'aime !.. j'ai du feu dans la poitrine , je meurs !

Et Karol, épuisé par cette ardente protestation , tomba aux pieds de la Floriani et s'y roula en tordant ses mains avec tant de violence qu'il les déchira et en fit jaillir le sang.

— Aime-le ! aime-le ! prends pitié de lui ! s'écria Salvator qui , après avoir cherché vainement le prince dans sa chambre et dans toute la maison , venait d'entrer, effrayé , et d'entendre ses dernières paroles. Aime-le, Floriani, ou tu n'es plus toimême, ou un affreux égoisme a desséché ton sein généreux. Il se meurt, sauve-le! Il n'a jamais aimé , fais-le vivre , ou je te maudis I

Et cet homme étrangement généreux et enthousiaste, au milieu de son âpreté personnelle aux jouissances de la vie, cet inappréciable ami qui préférait Karol à tout, à la Floriani et à lui-même, le releva du parquet où il se tordait dans une sorte d'agonie, et le jetant, pour ainsi dire, dans les bras de la Lucrezia, il s'élança vers la porte comme pour ne pas entendre la réponse et ne pas assister à un bonheur auquel il ne renonçait pas sans effort.

La Floriani I éperdue ^ reçut Karol contre son

cœur et l'y pressa avec tendresse ; mais, plus effrayée encore que vaincue , elle fit à Salvator un geste impérieux pour qu'il eût à rester.

— Je l'aimerai , dit-elle en couvrant d'un long et puissant baiser le front pâle du jeune prince ; mais ce sera comme sa mère l'aimait! aussi ardemment , aussi constamment qu'elle , je le jure ! Je vois bien qu'il a besoin d'être aimé ainsi , et je sais qu'il le mérite. Cette tendresse maternelle dont je m'étais prise pour lui , d'instinct , et sans songer à la prolonger au delà de sa guérison , je la lui voue pour toujours, et à l'exclusion de tout autre homme. Je renouvelle pour toi , mon fils , le vœu de chasteté et de dévouement que j'ai fait pour Célio et pour mes autres enfants. Je garderai saintement et respectueusement le portrait de ta fiancée, et quand tu voudras le voir, nous parlerons d'elle ensemble. Nous pleurerons ensemble ta mère chérie , et tu ne l'oublieras pas en retrouvant son cœur dans le mien. J'accepte ton amour à ce prix, et j'y crois, quelque désabusée que je sois de tout le reste. Voilà la plus grande preuve d'affection que je puisse te donner !

Cet engagement parut à Salvator un remède bien incomplet, et plus dangereux qu'utile. Il allait demander davantage , lorsque le prince , retrouvant la force avec la parole , s'écria, fondant en larmes:

— Bénie sois-tu , femme adorée ! je ne te demanderai jamais rien de plus , et mon bonheur est si grand que je n'ai pas de paroles pour t'en remercier.

Il se prosterna devant elle et embrassa ses genoux avec transport. Puis, s'arrachant de ses bras, il suivit Salvator et alla dormir avec un calme dont il n'avait jamais joui jusqu'à cette heure.

— étranges et impossibles amours ! se disait Salvator en essayant de dormir aussi.

J'espère , lecteur, que tu sais d'avance ce qui va se passer dans ce chapitre , et que rien de tout ce qui est arrivé jusqu'ici dans le cours monotone de cette histoire ne t'a causé le plus léger étonnement. Je voudrais être auprès de toi, quand tu approches du dénoùment de chaque phase d'un roman quelconque, et, d'après tes prévisions, je saurais si l'œuvre est dans le chemin de la logique et de la vérité. Je me méfie beaucoup d'un dénoùment impossible à prévoir pour tout autre que pour l'auteur, parce qu'il n'y a pas plusieurs partis à prendre pour deâ caractères donnés. Il n'y en a

LUGREZIA FLORIÀNI.

qu'ttn, et aï personne ne s'en doute, c'est que les caractères sont faux et impossibles.

Tu me diras peut^-ètre que voilà le prince Karot se livrant à une explosion de sentiment et à un abandon de passion bien en dehors des habitudes que je t*ai révélées de lui jusqu'ici. Mais non , tu ne me feras pas une observation aussi niaise, car je te renverrais encore à toi-même et je te demanderais si , en matière d'amour , ce qui semble le plus opposé à nos goûts et à nos facultés n'est pas précisément ce que nous embrassons avec le plus d'ardeur , et si, dans ces cas^là , l'impossible n'est pas justement l'inévitable.

Vraiment, la vie, telle qu'elle se passe sous nos yeux, est bien assez folle et assez fantasque, le cœur humain tel que Dieu l'a fait est bien assez mobile et assez inconséquent ; il y a, dans le cours naturel des choses, bien assez de désordres, de ca* taclysmes, d'orages, de désastres et d'imprévu, pour qu'il soit inutile de se torturer la cervelle à inventer des faits étranges et des caractères d'exception. Il suffirait de raconter. Et puis qu'est-ce que les caractères exceptionnels que le roman va toujours chercher pour surprendre et intéresser le public? Est-ce que nous ne sommes pas tous des exceptions par rapport aux autres, dans le détail infini de nos organisations? Si certaines lois communes font de l'humanité un seul être , n'y a-t-il pas, dans l'analyse de cette grande synthèse, autant d'êtres distincts et dissemblables que nous sommes d'individualités? La Genèse nous dit que Dieu fit l'homme d'un peu de terre et d'eau, pour nous montrer que la même matière élémentaire servît i notre formation. Mais, dans la combinaison des parties constituantes de cette matière , reste la di<* versité éternelle et infinie, et, de là, ces deux feuilles identiques impossibles à rencontrer dans le règne végétal, ces deux cœurs identiques inutiles à rêver dans la race humaine. Sachons donc bien ce lieu commun , que chacun de nous est un monde inconnu à ses semblables, et pourrait raconter de soi une histoire ressemblant à celle de tout le monde , semblable à celle de personne.

Le roman n'a pas autre chose à foire que de raconter fidèlement une de ces histoires personnelles, et de la rendre aussi claire que possible ; qu'on y ajoute beaucoup de fiiits extérieurs , qu'on y mêle beaucoup d'individualités diverses, je le veux bien : mais c'est compliquer beaucoup la besogne sans beaucoup de profit pour notre instruction morale. Et puis, c'est très-fatigant pour le lecteur, qui est paresseux ! Réjouis-toi donc , paresseux de lecteur, de trouver aujourd'hui un auteur plus paresseux que toi*

Tu pressens déjà que la Floriani , en faisant la

transaction, s'engageait plus qu'elle ne pensait , et qu'un amour maternel platonique , et pourtant pas* sionné, ne pouvait durer éternellement entre un homme de vingt-quatre ans et une femme de trente , beaux tous les deux , et tous deux enthousiastes et avides de tendresse. Cda dura six semaines, peut-être deux mois , avec une sérénité angélique de part et d'autre , et ce fut, il faut bien le dire, le plus beau temps de leur amour. Puis vint l'orage , et c'est dans l'Ame du jeune homme qu'il s'alluma d'abord; puis vinrent quelques heures d'ivresse, où , pour tous deux , le ciel sembla descendre sur la terre. Mais quand la félicité humaine est arrivée à son apogée, elle touche k sa fin. L'inexorable loi qui préside à notre destinée l'a réglé ainsi, et la plus folle des sagesses serait celle qui exhorterait l'homme à se développer pour le bonheur absolu, sans lui dire que ce bonheur doit être dans sa vie le passage d'un éclair, et qu'il faut s'arranger pour végéter le reste du temps, assez satisfait d'une espérance ou d'un souvenir. Il en est de la vie comme du roman ; pour qu'elle fût complète, il faudrait mourir le lendemain de certains jours. Pour que le roman flatte l'imagination, on le termine ordinairement le jour de l'hymênée. Cestà-dire qu'on aspire pendant un nombre plus ou moins savant de volumes à voir luire un rayon , dont aucun art ne peut exprimer l'éclat et la beauté, et que le lecteur colore à sa guise, car c'est là que l'auteur renonce à peindre et lui souhaite le bonsoir.

Eh bien, pour essayer un peu de sortir du chemin tracé , nous ne fermerons pas le livre à cette page Vitale. Nous nous arrêterons un instant au sommet de cette pente que nous avons vu gravir, et nous la redescendrons dans de nouveaux chapitres que le lecteur des précédents est dispensé de lire , s'il n'aime pas les histoires tristes et les vérités chagrines.

Te voilà bien averti, cher lecteur, tu sais tout ce qui doit arriver désormais. Je poursuis, arrête-toi là si tu veux. Tu connais la synthèse de ces deux existences qui se sont rapprochées des deux bouts opposés de l'horizon social. Le détail me regarde, et si tu ne t'en soucies point, laisse-moi récrire en paix. Crois-tu donc que l'on soit toujours forcé de penser à toi, et que l'on n'écrive jamais pour soimême , en se donnant le plaisir de t'oubKer ? Tu n'es guère embarrassé de le rendre , et alors nous sommes quittes.

En renonçant à l'amour, en cherchant la retraite, la Floriani s'était trompée de date dans sa vie. Il est bien certain qu'elle s'était persuadée, dans ce moraeat-lè , que le calme de la vieillesse auquel elle aspirait était venu , par miracle , lui apporter ses bienfaits avant le temps. Les quinze années de pas-

LUGtŒZIA FLOAf ANI.

sien et de tourment qu'elle renaît de fournir lui semblaient si lourdes et si cruelles qu'elle se flattait de se les faire compter doubles par le dispensateur suprême de nos épreuves. Mais l'implacable destinée n*était pas satisfaite. Pour s'être trompée dans ses choix, pour avoir donné une affection sublime à des êtres qui lui plaisaient sans le mériter, pour n'avoir pas su aimer ceux qui le méritaient sans lui plaire, pour avoir trop aimé ceux que Jésus-Christ a voulu racheter , et n'avoir pas cherché la quiétude, la sécurité et le triomphe paisible des élus, de ces insupportables ytM/e<, qui du haut de leurs chaises d'or narguent les misères et les souffiranees de Thumanité, la pauvre pécheresse devait expier encore les malheurs passés par de nouveaux malheurs. Faites-vous sœur de charité , allex ramasser les membres épars sur le champ de bataille, et chasser les mouches immondes des plaies du moribond abandonné, vous serez ou emportée par un boulet, ou traitée comme une vivandière par le vainqueur brutal. Hais vivez avec les parfaits, n'aimez que les beaux, les riches, les sages, les heureux de ce monde, parfumez votre âme délicate dans une atmosphère éthérée , soyez comme une fleur dans son jardin, comme la princesse Lucie dans son nuage, et vous serez canonisée.

La Floriani se faisait donc de grandes illusions en s'imaginant qu'elle en serait quitte à si bon marché, et que désormais elle pourrait vivre pour ses enfants, pour son vieux père et pour elle-même. Un cœur qui a passé par d'aussi terribles maladies que celles dont elle sortait i peine n'est pas guéri par quelques mois de repos et de solitude. Cette solitude même et cette inaction ne sont peut-être pas ce qui lui convient. La transition s'était faite trop brusquement, et, en acceptant sa guérison comme un fait accompli, la bonne Locrezia n'avait pas assez veillé sur elle-même. Lorsqu'au lieu de cet amour exigeant et personnel qui avait fait tout le mal de sa vie, le noble et romanesque prince de Roswald lui oftrit un dévouement absolu , un respect digne d'une sainte, et qu'il accepta même avec transport le vœu d'une amitié chaste de sa part , elle se crut sauvée. Était-il permis à une femme chargée de tant de fautes de s'abuser à ce point, et de s'imaginer bonnement que la Providence allait la récompenser de ses erreurs au lieu de l'en punir? Non, cela n'était point permis, et pourtant la Lucrezia s'en accommoda avec sa naïveté habituelle.

Elle y trouva d'abord un bonheur extrême , des joies sans mélange. Karol était si dominé , si soumis, il s'était alijuré si complètement, il subissait une telle ftiscination , qu'un mot , un regard , une inoocente earcste le jetaient dans une ivresse inap-

préciable. Il y avait, à la surface de son être, une pureté angélique, et les acres passions qui fermentaient inconnues et oisives encore au fond de son âme ne s'éveillèrent pas tout de suite. Il n'avait jamais brûlé du feu de l'amour , il n'avait jamais senti battre contre son cœur le cœur d'une femme, et les premières émotions de ce genre furent pour lui plus vives et plus profondes qu'elles ne le sont chez un adolescent aux prises avec le premier éveil des sens. Il y avait longtemps déjà que ces désirs germaient en lui sans qu'il voulût s'en rendre compte. 11 les avait trompés à l'aide de la poésie et de ce religieux sentiment pour une fiancée dont il avait à peine senti la main effleurer la sienne. Ses rêves arrivaient donc tout frais, tout craintifs et tout palpitants à la réalité. Il avait encore les terreurs d'un enfant et déjà l'énergie d'un homme. Ce mélange de pudeur et d'emportement lui donnait un charme irrésistible que la Floriani n'avait encore jamais rencontré. Aussi , chaque jour l'enflamma-t-il d'une sympathie, d'une admiration, et enfin d'un enthousiasme dont elle ne mesura pas les progrès.

Toujours téméraire par bravoure, et insouciante pour elle-même à cause de ceux qu'elle aimait, elle ne vit pas venir l'orage. Pouvait-elle croire autre chose que ce qu'il lui disait , et s'inquiéter d'un avenir qui semblait devoir être la continuation indéfinie de cet amour céleste? Il se trompait luimême en trompant sa maîtresse, ce doux et terrible enfant, qui , tout vaincu et tout dévoré par la passion, n'y croyait pas encore , qui avait vécu d'illusions et se fiait à la puissance des mots sans apprécier les nuances d'idées et de faits qu'ils représentent. Quand il avait appelé la Floriani n ma tnère, » quand il avait pressé le bord de son vêtement contre ses lèvres ardentes , quand il avait dit en s'endormant, « plutôt mourir que de la profaner dans ma pensée , >» il se jugeait plus fort que ht nature humaine et méprisait encore la tempête qui grondait dans son sein.

Et elle, l'aveugle enfant, car c'était un enfant encore plus ingénu et crédule que Karol, cette femme que , dans la langue reçue , on aurait bien pu appeler une femme perdue, elle croyait à ce calme qui lui semblait si beau, si neuf, si salutaire. Elle l'éprouvait en elle-même, parce que la lassi* tude et le dégoût avaient calmé son sang, et la préservaient d'un entraînement subit.

Et dans cette confiance réciproque, si absolue et si sincère, que la présence de Salvator ne les gênait point et que leurs chastes baisers craignaient à peine les regards des enfants, chaque jour pourtant creusait un abtme. Karol n'existait plus par luimême. Sa race , sa croyance, sa mère, sa fiancée >

LUCREZIA FLORIANI

ses instincts, ses goûts et ses relations, il avait tout perdu de vue. Il ne respirait que par le souffle de la Floriani , il ne voyait qu'à travers ses regards, il ne respirait pas et ne voyait pas, il ne comprenait ni ne pensait, quand elle ne se mettait pas entre lui et le monde extérieur. L'ivresse était si complète qu'il ne pouvait plus faire un pas de lui-même dans la vie. L'avenir ne lui pesait pas plus que le passé. L'idée de se séparer d'elle n'avait aucun sens pour lui. Il semblait que cet être diaphane et fragile se fût consumé et absorbé dans le foyer de l'amour.

Peu à peu pourtant la flamme se dégagea des nuages de parfums qui la voilaient. L'éclair traversa le ciel, la voix de la passion retentit comme un cri de détresse, comme une question de vie ou de mort. Un insensible abandon de toute crainte et de toute prudence avait amené jour par jour Tlmroinente défaite de cette suprême raison dont se piquait la Floriani. Un invincible attrait , une progression de voluptés délicates et dévorantes, les délices d'une ivresse inconnue et souveraine avaient endormi et anéanti une à une les saintes erreurs de Karol , et cette victoire des sens , qu'il avait cru devoir être avilissante pour tous deux, donna à son amour une exaltation et une intensité nouvelles.

Il avait passé sa vie à se battre en duel au nom de l'esprit contre la matière. Il avait vu, dans la sanctiûcation du mariage et dans l'union bénie de deux virginités , la seule réhabilitation possible de cet acte qui n'était divin selon lui que parce qu'il était nécessaire. Il avait cru longtemps que demander la révélation de Tamour à uiie femme prodigne de ce bienfait, ou seulement à une femme qui ne lui en apporterait pas les prémices, serait pour lui une chute sans remède et sans pardon à ses propres yeux. Il fut fort surpris de se sentir inondé de tant de joie que sa conscience était muette ; et quand il interrogea cette conscience, il la trouva ivre. £lle lui répondit qu'elle n'avait rien eu à démêler avec son péché, qu'elle se sentait légère, qu'elle ne savait pourquoi il avait toujours voulu l'empêcher de faire cause commune avec son cœur, enfin qu'elle avait soif de voluptés nouvelles, et qu'elle lui parlerait morale et sagesse quand elle serait rassasiée.

La Floriani , qui n'avait jamais fait ces distinctions métaphysiques entre ses penchants et ses intérêts personnels , et qui n'avait renoncé à l'amour que parce que le sien avait causé le malheur d^utrui , se sentit très-calme et très-fière lorsque, l'illusion de son amant se communiquant à elle , elle crut qu'il était ponr to^jours le plus heureux des hommes. Elle ne regretta pas seulement son beau rêve de force et de vieillesse anticipée ; son orgueil ne lui it pas de reproches, et elle ne pleura point

sa chute. Toujours naïve et confiante , elle ne répondit aux craintes de Salvator qu'en lui denrandant si Karol se repentait et se trouvait à plaindre. Et comme la félicité de Karol touchait aux nues en ce moment, comme Salvator lui-même en était stupéfait d'étonnement , de jalousie et d'admiration, il ne trouva rien à répondre.

Il souffrit passablement de l'aventure , lui , ce brave comte Albani, qui n'eût pas senti ce bonheur avec la même puissance que son jeune ami , mais qui ne l'eût pas fait expier si cruellement par la suite. 11 en fut si agité qu'il en perdit le sommeil , et presque l'appétit et la gaieté. Mais son âme était si belle et son amitié si loyale, qu'il remporta la victoire. Il remercia la Floriani avec effusion d'avoir , sinon guéri à jamais Tesprit et le cœur de Karol (ce qu'il ne croyait pas possible dans de telles conditions) , du moins de l'avoir initié à un bonheur que nulle autre femme ne lui eût jamais fait connaître. Puis, prétextant des affaires indispensables à Venise, il partit sans vouloir faire avec eux aucun plan d'avenir.

— Je reviendrai dans quinze jours, leur ditril, et vous me direz alors ce que vous aurez résolu.

Le fait est qu'il ne pouvait supporter plus longtemps le spectacle d'un bonheur qu*il approuvait et qu'il encourageait cependant de toute son àme. Il se mit en route sans leur dire qu'il allait chercher des distractions philosophiques auprès d'une certaine danseuse qui lui avait fait un signe à Milan, dans la coulisse du théâtre de la Scala.

— Je n'aurais jamais cru, se disait-il chemin faisant, que mon jeune puritain mordrait au fruit défendu avec cette violence et cet oubli du passé. Cette Floriani est donc un être plus fort et plus enchanteur que le serpent, car Adam pleura aussitôt sa faute, et Karol fait gloire de la sienne, au contraire!.... Allons ! veuille le ciel que cela dure, et qu'à mon retour je ne le trouve pas honteux et désespéré !

Tu sauras ce qu'il en avint, lecteur, dans les chapitres suivants, situ ne le sais déjà, et si tu ne préfères rester entre la porte du ciel et celle de l'enfer.

Malgré l'affection que le prince portait an comte, malgré la reconnaissance que lui inspiraient son dévouement, ses tendres soins, et Tespèce de sanction quil venait de donner à son bonheur, le bonheur est si égoiste , que Karol vit partir Albani avec une sorte de joie. La présence d'un ami gène

LUCREZIA FLORIANl.

toujours un peu les continuels épanchements d'une âme enivrée, et bien que le prince eût mis beaucoup d*abandon à proclamer devant Salvator la force de sa passion, il n*en est pas moins vrai qu*il était un peu mécontent quand il ne le voyait pas accueillir avec une conflance absolue la conviction où il était que ce bonheur devait durer toujours et n*étre troublé par aucun nuage. -

Une âme moins pure et moins loyale que la sienne eût été humiliée, peut-être, de se montrer si différente d'elle-même devant un ami qui pouvait comparer le présent avec le passé, et l'accuser d'inconséquence, ou seulement sourire de son entraînement subit, comme il avait souri auparavant de sa réserve exagérée. Mais si Karol avait certaines petitesses d'esprit, ce n'étaient jamais des petitesses mesquines, et Ton eût pu dire que c'étaient plutôt des puérilités charmantes. Lui aussi avait ses naïvetés, moins frappantes , moins complètes que celles de la Floriani, mais plus fines et réellement intéressantes dans leur contraste avec le fond de son caractère. Ainsi il ne niait pas qu'il eût été rigoriste dans le passé, et qu'il fût aveuglé dans le présent; mais il lui était impossible de l'avouer. Il ne s'en souvenait pas, et ne se rendait presque pas compte de sa transformation. Il persistait à croire qu'il haïssait les emportements d'un esprit sans règle et sans retenue, et si on lui eût parlé d'une autre femme, toute semblable à la Floriani par sa conduite et ses aventures, mais n'ayant pas en elle ce charme mystérieux qu'il subissait, il en eût détourné ses regards avec effroi et aversion. EnQn, il avait littéralement sur les yeux ce bandeau que les poètes antiques, ces maîtres dans l'art de symboliser les passions, ont placé sur ceux de Gupidon. Son esprit n'avait point changé, mais son cœur et son imagination paraient l'idole de toutes les vertus qu'il souhaitait d'adorer.

La Floriani s'habitua facilement, comme on peut croire, à recevoir un culte dont elle n'avait jamais eu l'idée. Certes, elle avait été aimée, et elle avait aimé aussi très-ardemment. Mais les organisations aussi exquises que celles de Karol sont bien rares, et elle n'en avait point rencontré. Ainsi qu'elle l'avait dit à Salvator, elle n'avait aimé que de pauvres diables , c'est-à-dire des hommes sans nom , sans fortune et sans gloire. Une Oerté craintive lui avait toujours fait repousser l'hommage des gens haut placés dans le monde. Tout ce qui eût pu ressembler à une liaison fondée sur un intérêt personnel de fortune, de succès ou de vanité, l'avait trouvée défiante et presque hautaine. Avec l'excessive bienveillance de son caractère, ce soin de fuir et de repousser les grands seigneurs ou les grands artistes avait été biiarre en apparence; mais c'é-

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