SAIfO. — TOMI Vf
tait, en effet, une conséquence de son caractère indépendant et brave , peut-être aussi de cet instinct maternel qu'elle portait dans tout. L'idée d'être protégée lui était- insupportable; elle préférait être dominée par les travers d'un amant sans délicatesse que de subir la discipline mages tueuse d'un pédagogue parfumé. Au fond, c'était toujours elle qui avait protégé, réhabilité, sauvé ou tenté de sauver les hommes qu'elle avait chéris. Gourmandant leurs vices avec tendresse, réparant leurs fautes avec dévouement , elle avait failli faire des dieux de ces vils mortels. Mais elle s'était sacrifiée trop complètement pour réussir. Depuis le Christ mis en croix pour avoir trop aimé jusqu'à nos jours, c'est l'histoire de tous les dévouements. Celui qui se les impose en est l'inévitable victime, et comme la Lucrezia n'était, après tout, qu'une femme, elle n'avait pas poussé la patience jusqu'à mourir. D'ailleurs, elle avait logé trop d'amours à la fois dans son âme, c'est-à-dire qu'elle avait voulu être la mère de ses amants sans cesser d'être celle de ses enfants, et ces deux affections, toujours aux prises l'une contre l'autre, avaient dû résoudre leur combat par l'extinction de la moins obstinée. Les enfants l'avaient emporté toujours , et , pour parler par métaphore, les amants, pris aux £11/11101 trouvés de la civilisation, avaient dû y retourner tôt ou tard.
II en résulta qu'elle fut haïe et maudite souvent par ces hommes qui lui devaient tout, et qui, après avoir été gâtés par elle, ne purent comprendre qu'elle se reprenait, lorsqu'elle était lasse et découragée. Us l'accusèrent d'être capricieuse, impitoyable, folle dans sa précipitation à se livrer et à se retirer, et ce dernier grief était un peu fondé. La Floriani ne doit donc pas te sembler bien parfaite, cher lecteur, et mon intention n'a jamais été de te montrer en elle l'être divin que rêvait Karol. C'est un personnage humain que j'analyse ici sous tes yeux, avec ses grands instincts et sa faiblesse d'exécution, ses vastes entreprises et ses moyens bornés ou erronés.
Beaucoup d'hommes charmants pensèrent que la Floriani était une impertinente , une personne distraite, fantasque et sans jugement, parce qu'elle n'accueillait pas leurs fadeurs. Avait-elle le droit de se faire respecter de ces gens-là, elle qui choisissait si mal les objets de sa préférence, et qui rompait bientôt avec eux pour choisir plus mal encore?
Elle eut donc des ennemis et ne s'en aperçut pas beaucoup , ayant plus d'amis encore , et comptant pour rien ce qu'on disait d'elle, quand son cœur était préoccupé par tant de vives affections. Mais elle ne s'en habitua pas moins à regarder les
LUCREZIA FLORIANL
grands seigneurs et les personnages privilégiés comme ses ennemis naturels. Elle était restée flUe du peuple jusqu'à la moelle des os, au milieu de sa carrière de reine de théâtre ; et, tout en acquérant l'usage du monde, elle conserva contre le monde un fonds d*orgueil un peu sauvage. Elle savait y porter une grande distinction de manières, et quand elle jouait la comédie, ou quand elle écrivait pour le théâtre, on eût dit qu'elle était née sur le trône. Mais elle ne pouvait souffrir qu'on sup-* posât qu'elle devait cet air noble et ce langage élevé à la fréquentation des gens titrés. Elle sentait bien qu'elle puisait sa noblesse dans son propre sentiment des hautes convenances de l'art, dans son instinct de la véritable élégance, et dans la fierté innée de son esprit. Elle riait aux éclats lorsqu'un marquis à figure basse et à tournure absurde venait lui dire, dans sa loge, que ce qu'on admirait le plus en elle , c'est qu'elle eût deviné la bonne compagnie. Un jour qu'une grande dame (laquelle avait malheureusement la voix rauque , les mains violettes et le menton barbu) lui faisait compliment sur ses airs de duchesse , elle lui répondit d'un ton pénétré : u Quand on a des modèles comme Votre Seigneurie sous les yeux, on ne peut pas se tromper sur ce qui convient à un r61e noble. » Mais quand la grande dame fut sortie , la comédienne éclata de rire avec ses camarades. Pauvre duchesse, qui avait cru lui faire beaucoup de plaisir et d'honneur avec ses éloges !
Toutes ces digressions sont là pour vous dire qu'il ne fallait pas moins qu'un miracle pour que la railleuse et fièrë plébéienne se prit d'engouement et de tendresse pour un prince. On a vu comment ce miracle se fit par degrés, et se trouva accompli comme par surprise. Alors la Floriani, n'étant plus occupée à se défendre, mais à admirer, découvrit, dans celui qu'elle aimait, des charmes qu'elle n'avait jamais voulu apprécier dans ceux de sa caste. Fidèle à ses préventions, elle ne voulut point faire honneur de tant de grâces et de courtoisie délicate à l'éducation qu'il avait reçue et aux habitudes qu'il avait contractées. A ce point de vue, elle les eût plutôt critiquées; mais, en supposant qu'il ne les devait qu'à la perfection de son caractère naturel, à la douceur de son âme et à la tendresse de ses sentiments pour elle, elle en fut enivrée. 11 lui semblait que toutes ses amours avaient été des orgies, au prix de ce festin d'ambroisie et de miel que lui servaient les chastes lèvres, les paroles suaves et les extases célestes de son jeune amant,
— Je ne mérite point de telles adorations, lui disait-elle, mais je t'aime d'être capable de les ressentir et de les exprimer ainsi. Je ne m'aimais
point, je ne me suis jamais aimée jiuqQ*iei. Mais il me semble que je commence à m'aimer en toi, et que je suis forcée de respecter l'être que tu vénères de la sorte. Non, non ! je n'avais jamais été aimée, et tu es mon premier amour ! s'écriait-elle dans la sincérité de son cœur. Je cherchais, avec une soif ardente, ce que j'ai enfin trouvé aujourd'hui. Va, mon âme, que je croyais épuisée, était aussi rierge que la tienne, j'en suis certaine à présent, et je puis le jurer devant Dieu!
L'amour est plein de ces blasphèmes de bonne foi. Le dernier semble toujours le premier chex les natures puissantes, et il est certain que si l'affection se mesure à l'enthousiasme, jamais la Floriani n'avait autant aimé. Cet enthousiasme qu^elle avait eu pour d'autres hommes avait été de courte durée. Ils n'avaient pas su l'entretenir ou le renouveler. L'affection avait survécu un certain temps au désenchantement; puis étaient venus la géoérosité, la sollicitude, la compassion, le dévouement, le sentiment maternel, en un mot, et c'était merveille que des passions si follement conçues eussent pu vivre aussi longtemps, quoique le monde, ne jugeant que l'apparence, se fût étonné et scandalisé de les lui voir rompre si vite et si absolument. Dans toutes ces passions, elle avait été heureuse et aveuglée huit jours à peine, et quand un ou deux ans de dévouement absolu survit à un amour r^ connu absurde et mal placé, n'est-ce pas une grande dépense d'héroïsme , plus coûteuse que ne le serait le sacrifice d'une vie entière pour un être qu'on en sentirait to^ours digne?
Oh! dans ce cas-là, est-ce bien diflBcile et bien méritoire de se soumettre et de s'immoler? Goriolan est plus grand en pardonnant à la patrie ingrate que Régulus en soufifrant le martyre pour la patrie reconnaissante.
Aussi la Floriani fut-elle étourdie, cette foi», de son bonheur. Elle avait bien commencé, cette fois encore, par le dévouement , puisqu'elle avait so^ gné, veillé et sauvé cet enfant malade au prix d^e grande anxiété morale et d'une grande fatigue physique. Mais qu'était-ce que cela en comparaison de ce qu'elle avait souffert pour sauver des âmes perverses ou des eq[>rits égarés?
Rien, en vérité, moins que rien ! li'avait-elle pas prodigué des soins et des veilles à des pauvres, à des inconnus? « Et pour ce peu qu*il me doit, se disait-elle, le voilà qui m*aime comme si Je lui avais ouvert les cieux I Maintenant je ne me dirai plus que je suis aimée parce que je suis nécessaire, ou bien parce qu'un peu d'éclat m'environne. Il m'aime pour moi-même, pour moi seule. Il est riche, il est prince; il est vertueux, il n*a pas de dettes à payer, il ne se sent pas feîble d'esprit et
LDCREZIA FLORIANI.
entraîné par d€8 passions nuisibles. Il n'est ni libertin y ni Joueur, ni prodigue, ni yaniteux. Il n*a fii*une ambition, celle d*étre aimé, et n'attend de moi avenu service, aucun appui, mais seulement le bonheur que Tamour peut donner. Il ne m'a point vue dans ma gloire. Ce n'est pas cette beauté artîficidie que donnent les costumes, l'exercice du talent, le triomphe, l'engouement de la foule et la rivalité des hommages, qui l'ont attiré vers moi. Il ne m'a vue que dans la retraite et dépouillée de tout prestige. C'est mon être, c'est moi, oh! oui , c'est bien moi qu'il aime ! »
Elle ne se disait pas, ce qui, en effet, était plus dîlBcileà concevoir et à expliquer, que ce jeune bomne dévoré du besoin d'une affecti<m exclusive, et récemment privé de celle de sa mère, était arrivé à rheve de sa vie où il lui fallait s'attacher ou mourir; que le hasard, ou la fatalité (comme nous disons aujourd'hui dans les romans), lui ayant fait rencontrer des soins, de la tendresse et de la bonté chex une femme encore belle et trè»-aimab]e, sa vie intérieure, trop longtemps comprimée , avait (ait explosion ; qu'enfin , il aimait passionnément parce qu'il ne pouvait pas aimer autrement.
L'absence de Salvator, qui ne devait durer que quinze jours, dura plus <run mois. Qui le retint aussi longtemps loin de ses amis? c'est peut-être quelqu'un qui ne vaut point la peine qu'on en parle; aussi je n'en parlerai pas. Il en jugea de même, car il n'en parla jamais à Karol ni à la Lucreiia. Il vint les rejoindre, quand il se fut bien convaincu qu'il eût mieux fait de ne pas les
quitter.
Pendant ce tète-à-tète d'un mois, le paradis demeura clair, serein, inondé de soleil et prodigue de richesses pour nos deux amants. La possession absolue et continuelle de l'être qu'il aimait était la seule enstence que Karol pût supporter. Plus il était aimé, plus il voulait l'être; plus son bonheur le possédait, plus il s'acharnait à posséder son bonheur.
Mais il ne pouvait le posséder qu'à une condition. C'est que rien ne se placerait jamais entre lui et l'objet de sa passion, et ce miracle foi fait en sa faveur pendant plus d'un mois, grâce à un concours de circonstances tout à fait exceptionnelles dans la vie. Les quatre enfants de la Floriani furent en parfllute santé, et pas un seul n'éprouva la plus légère indisposition pendant cinq semaines. Si Célio avait pris un coup de soleil ou que le petit Salvator eût peroé quelque grosse dent, la Floriani eût été nécessairement absorbée par les soins à leur donner et distraite, quelques jours, de son cher prince; mais comme les deux garçons et les deux filles se portèrent à merveille, il n'y eut ni
colère, ni larmes, ni querelles entre eux; du moins, s'il y en eut, Karol ne s'en aperçut pas, car il ne s'apercevait point encore des petits détails, des courtes interruptions de sa félicité, et Lncrezia n'eut que de très^courts instants k consacrer à ses actes de répression ou d'intervention maternelle* Elle exerça paisiblement sur eux sa police assidue et clairvoyante, mais ils la lui rendirent si facile et si douce que le prince ne vit que le côté adorable de ces fonctions sacrées.
Le père Henapace prit beaucoup de poisson et le vendit fort bien, tant à sa fille qu'à l'aubergiste d'Iseo ; ce qui le mit de bonne humeur et l'empêcha de venir faire aucune réprimande fâcheuse à la Lucrezia. Elle alla le voir plusieurs fois par jour comme à l'ordinaire, mais sans que Karol songeât à l'accompagner, de sorte qu'il oublia l'élolgnement et le dégoût que ce sordide vieillard lui avait inspirés en arrivant. Enfin il ne vint personne à la villa Floriani et rien ne troubla le divin tête-â-tête.
Il faut dire aussi que le prince aida la destinée par l'heureuse disposition de son esprit, et qu'il ne fit rien pour s'apercevoir de Pétrangeté de sa situation. Habile à se torturer, dans l'habitude de ses sombres et taciturnes rêveries, il laissa le facile caractère et l'aimable sérénité de la Floriani chasser ses tristes pensées et entretenir son bien-être intellectuel.
Ils ne causèrent presque point ensemble : admirable et unique moyen de s'entendre toujours et sur tous les points ! leur amour, étant à son zénith, ne s'exprima guère qu'en brûlantes divagations, en caresses échangées , en contemplations muettes on en apostrophes passionnées, en regards extatiques, en douces rêveries à deux.
Si l'on eût pu lire dans ces deux âmes ainsi plongées dans les rêves de l'idéal, on eût pourtant signalé une grande absence de similitude et d'unité entre elles. Tandis que la Floriani, éprise de la nature , associait à son ivresse le ciel et la terre , la lune et le lac, les fleurs et la brise, ses enfants surtout, et souvent aussi le souvenir de ses douleurs passées, Karol , insensible à la beauté extérieure des choses et aux réalités de sa propre vie, noyait son imagination plus exquise ou plus libre dans un monologue exalté avec Dieu même. Il n'était plus sur la terre, il était dans un empyrée de nuages I d'or et de paifums, aux pieds de l'Éternel, entre sa
LUCREZIA FLORIÂNI.
mère chérie et sa maîtresse adorée. Si un rayon embrasait la campagne , si un parfum de plantes traversait les airs , et que la Lucrezia en fit la remarque , il voyait cette splendeur et respirait ces délices dans son rêve; mais il n*avait en réalité rien vu et rien senti. Quelquefois , quand elle lui disait : u Vois comme la terre est belle ! » il lui ré* pondait : u Je ne vois pas la terre, je ne vois que le ciel. » Et elle admirait la profondeur passionnée de cette réponse sans la bien comprendre. Elle regardait les nuages de pourpre du couchant, et ne songeait pas que rame de Karol voyait, bien audessus des nuages, un Éden fantastique où il croyait se promener avec elle, mais où il était réellement seul. Enfin, on peut dire que la Floriani voyait la réalité avec le sentiment poétique de Tauteur de Waverley , tandis que son amant, idéalisant la poésie même , peuplait Tinfîni de ses propres créations, à la manière de Manfred.
Malgré ces différences, leur vol s*était élevé aussi haut que possible, et les choses d'ici-bas ne trouvaient point de place dans leurs épanchements. Ceci était tout à fait opposé aux instincts actifs, secourables et pour ainsi dire militants de Lucrezia; elle voyageait dans ces espaces comme un aveuglené qui recouvrerait tout à coup la vue et qui s*essayerait en vain à comprendre tous ces objets nouveaux et inconnus. Le prince ne pouvait lui donner qu'un aperçu vague de sa propre vision. Il eût cru lui faire injure en pensant qu'elle n'avait pas la vue plus longue que lui et qu^elle ne s'expliquait pas le prodige à elle-même mille fois mieux qu'il n'eût pu le lui expliquer. Quant à elle, perdue dans cette immensité, mais ravie de cette course aventureuse à travers un nouveau monde, elle ne songeait guère à l'interroger sur ce qu'il éprouvait. Elle sentait l'insuffisance de la parole humaine pour la première fois, elle qui l'avait tant étudiée et qui s'en était si bien servie ! Mais, humble comme on l'est quand on idolâtre un autre que soi-même, elle croyait que tout ce qu'elle eût pu dire ou entendre n'était rien auprès de ce que pensait et sentait son amant.
Elle n'avait pas encore éprouvé la fatigue attachée à cette tension de l'âme au-dessus de la région qu'elle habite naturellement, lorsque Salvator vint rompre le téte-à-téte, et cependant elle le vit arriver avec une satisfaction instinctive et le reçut à bras ouverts. Il tombait à Timproviste, il n'avait point écrit depuis huit jours , on était un peu inquiet de lui 9 la Floriani plus que Karol pourtant , bien qu'elle ne l'aimât pas autant que le prince devait l'aimer, mais par suite de cette sollicitude naturelle qui trouvait moins de place dans le ravissement surhumain du jeune prince.
Ce dernier avait paru et cru désirer sans doute
le retour de son fidèle ami ; mais quand il entendit les grelots des chevaux de poste s'arrêter à la grille de la villa, sans qu'il sût de quoi il s'agissait, son cœur se serra. L'ancien pressentiment effiicé et oublié se réveilla tout à coup.
— Mon Dieu ! s'écria-t-il en pressant convulsivement le bras de la Lucrezia, nous ne sommes plus seuls ; je suis perdu ! Ah ! je voudrais mourir maintenant!
— Mais non ! répondit-elle ; si c'est un étranger, je ne le reçois pas : mais ce ne peut être que Salvator, mon cœur me l'annonce, et c'est le complément de notre bonheur.
Le cœur de Karol ne l'avertissait pas, et, malgré lui, il souhaitait que ce fût un étranger, afin qu'on le renvoyât. U reçut pourtant son ami avec un profond attendrissement ; mais une tristesse involontaire s'était déjà emparée de lui. C'était un changement dans cette existence qu'il savourait si complète, et qui ne pouvait que perdre à nne modification quelconque.
Salvator lui sembla plus bruyant , plus vivant que jamais, dans le sens matériel du mot. Il ne s'était point trouvé heureux loin d'eux, mais il s'était distrait et amusé, en dépit des contrariétés et des mécomptes que l'on trouve dans la vie de plaisir. Il raconta tout ce qu'il pouvait raconter de son séjour à Venise. Il parla de bals dans les vieux palais, de promenades sur les lagunes, de musique dans les églises, et de processions autour de la place Saint-Marc ; puis, de rencontres fortuites et agréables, d'un ami français, d'une belle Anglaise de sa connaissance, de hauts personnages allemands et slaves, parents de Karol; enfin il fit passer, sur le prisme radieux où Karol s'était oublié, la petite lanterne magique du monde.
Dans tout ce qu'il disait , il n'y avait rien de désagréable ni d'émotfvant en aucune sorte. Mais Karol sentit pourtant un affreux malaise, comme si, au milieu d'un concert sublime, une vielle criarde venait mêler des sons aigus et un motif musical vulgaire aux pensées divines des grands maîtres. On ne pouvait lui parler de personne qui Tintéressât désormais, ni de rien qui ne lui semblât audessous de sa situation morale, et indigne d'être mentionné. Il essaya de ne pas écouter, mais, malgré lui , il entendit Salvator dire à la Floriani :
—Ah çè , que je te donne donc des nouvelles qui t'intéressent à ton tour ! J'ai rencontré beaueonp de tes amis , je devrais dire tout le monde, car tout le monde t'adore, et aucun de ceux qui t'ont vue, ne fût-ce qu'un soir et sur le théâtre , ne peut t'oublier. J'ai vu Lambert! , ton ancien associé de direction, qui pleure ta retraite et dit que le théâtre est maintenant perdu en Italie. J*ai vu le comte
LUCRfiZIA FLORIÂNl.
Hontanari de Bergame, qui ne parlera, jusqu'à son dernier soupir , que de la journée que tu as bien Toulu passer dans sa Yilla ; et le petit Santoreili qui est toujours amoureux de toi!... et la comtesse Corsini qui t'a connue à Rome , et chez laquelle tu as bien roulu lire, un soir , un drame de son ami l'abbé Yarini! une mauvaise pièce, à cequ*il paraît, mais que tu as si bien dite, que tout le monde Ta crue bonne et que tous les yeux ont été baignés de pleurs.
— Ne me rappelle pas mes vieux péchés , ré* pondît la Lucrezia. C'en est un mortel, peut-être, que de déclamer avec soin et conscience une platitude. C'est tromper l'auteuf et l'audiloire. Dieu merci, je ne suis plus exposée à commettre de pareilles fautes ! Et dis-moi , qui as-tu rencontré encore?
Le prince soupira. Il ne concevait pas que tout cela pût intéresser sa maltresse. Salvalor nomma encore une demi-douzaine de personnes, et la Floriani, qui n'y mettait réellement aucun intérêt marqué , Técouta cependant avec cette obligeance qu'on doit à ses amis. Hais il y eut un nom qu'elle recueillit pourtant avec une certaine sollicitude. C'était celui de Boccaferri, un pauvre artiste qu'elle avait sauvé plusieurs fois des désastres de la misère, quoiqu'elle n'eût jamais eu pour lui le moindre amour, ni la plus légère velléité d'engoué* ment.
— Quoi ! encore une fois endetté à ce point? ditelle lorsque Salvator lui eut donné de ses nouvelles avec un certain détail ; il est donc impossible de le sauver de son désordre et de son imprévoyance, ce malheureux ?
— Je le crains.
— C'est égal, il faudra l'essayer encore.
— J'ai prévenu ton désir , je lui ai donné quelques secours.
— Oh ! je l'en remercie , c'est bien de ta part ! Je te restituerai cela, Salvator.
-— Quelle folie ! tu veux m'empécher de faire la charité ?
— Non , mais celle-ci n'est peut-être pas trèsbien placée , et c'est à ma considération que tu Tas faite, car tu connaissais très-peu Boccaferri, et je suis sûre qu'il s'est servi de mon nom pour t'iutéresser il son sort.
— Qu'importe ! Il ne pouvait invoquer une patronne plus puissante. D'ailleurs, je l'aime, ce dr6le»là, il m'amuse. Il a tant d'esprit !
— Et tant de talent! ajouta la Floriani, s'il voulait et s'il savait en faire usage ! Pauvre Boccaferri!...
Karol n'en entendit pas davantage; il était resté an peu en arrière, dans l'ailée du parc où l'on se
promenait en causant ainsi. Puis , il s'arrêta , et regarda si , au détour de cette allée , Lucrezia se retournerait pour le regarder. Mais elle ne se retourna pas; elle était occupée à chercher avec Salvator un moyen d'employer le savoir-faire de Boccaferri, comme peintre de décorations, à tout autre théâtre que Milan , Naples , Florence , Rome , Venise, etc., etc., tous lieux d'où son inconduite et son humeur fantasque l'avaient fait chasser successivement.
— Tu dis que trois cents francs de plus le décideraient peut-être à entreprendre le voyage de Sinigaglia où il trouverait de l'occupation, du moins pendant le temps des fêtes? Eh bien ! je vais les lui envoyer , car je comprends bien le dégoût qu'il éprouve à arriver , pressé d'argent , et forcé de se mettre â la discrétion de ceux qui l'emploient. C'est ainsi que la misère engendre et décuple la misère !
En parlant ainsi , la Lucrezia ne songeait qu'à remplir un devoir de pitié et de charité ; et même, par un de ces iilstincls de pudeur qui sont propres à la bienfaisance, elle avait baissé la voix et hâté un peu le pas pour n'être point entendue de Karol, peut-être aussi parce qu'elle pressentait que c'était là un sujet trop vulgaire pour l'intéresser.
Mais, par malheur, elle se trompa, pour la première fois , dans ce qui convenait à la disposition de son esprit. 11 ne s'intéressait que trop à ce qu'elle disait; il eût voulu n'en pas perdre un mot, et cependant il eût rougi d'essayer de l'entendre malgré elle. 11 s'arrêta, hésita un instant, et quand il l'eut perdue de vue, un vertige le saisit, et il s'imagina qu'un abîme venait de se creuser entre eux.
Que s'était*il donc passé , et qu'y avait-il là qui dût le faire souffrir? Rien! mais il faut moins que rien pour faire tomber du sommet de l'empyrée au fond des gouffres de l'enfer celui qui aspire à la gloire des dieux. Ces vieux classiques , dont nous nous sommes si sottement moqués, imaginèrent qu'une mouche avait suffi pour précipiter dans les abîmes de l'espace l'audacieux mortel qui voulait guider le char de Phébus dans sa route céleste. Trouvons donc aujourd'hui une métaphore plus juste et plus ingénieuse pour exprimer le peu que nous sommes, et le peu qu'il faut pour troubler nos ravissements sublimes ! Mais je ne m'en charge pas, je ne puis que dire en vile prose : Le prince Rarol avait pris trop haut son essor pour redescendre peu à peu. 11 fallut tomber tout à coup et sans cause apparente. Ils étaient sans doute bien fougueux et bien robustes , les coursiers-géants du soleil ; et le taon qui leur fit prendre le mors aux dents est un bien pauvre et bien petit insecte.
LUGREZIA FLORIANI.
Karol quitta le jardin, courut s'enfermer dans sa chambre et $*y promena, poursuivi par les Furies. Cette âme , tout à Theure si magnanime et si forte, n*était plus que le jouet des plus misérables illu* sions. Qu'était-ce donc que ce Boccaferri si intéressant aux yeux de Lucrezia? Quelque ancien amant peut-être ! Il se rappelait ce que, depuis le premier jour de leur rencontre, il avait totalement oublié, à savoir qu'elle avait eu beaucoup d'amants* Et pourquoi revenait-elle avec tant de sollicitude à un souvenir indigne d'elle, lorsque lui, le fiancé de Lucie , il avait sacriGé jusqu'au portrait de cette chaste vierge , pour n'avoir pas seulement Timage d'une autre que Lucrezia en sa possession ?
Plus il s'efforçait d'expliquer naturellement un fait si simple , plus il y trouvait de mystère et de complications désespérantes. Elle avait baissé la voix, elle avait doublé le pas en parlant avec Salvator. Cela était bien certain. Elle ne s'était pas* retournée au bout de l'allée pour voir s'il la suivait, elle qui, depuis un mois, n'avait pas perdu une seconde du temps qu'elle pouvait lui consacrer sans négliger ses devoirs de famille! Et maintenant elle marchait encore , appuyée sur le bras du comte , parlant avec chaleur sans doute de ce terrible souvenir, de ce mystérieux personnage dont elle ne lui avait jamais dit un mot ! Il s'étonnait de cela , comme si la Floriani lui avait jafinais rien raconté de sa vie , comme s'il ne l'avait pas cent fois conjurée, au contraire, de ne jamais s'accuser devant lui et d'oublier en masse toutes les émotions du passé pour se concentrer dans la jouissance du présent.
Enfin elle ne revenait pas, elle ne se demandait pas où il pouvait être , pourquoi il l'avait quittée. Les minutes duraient des heures , des années ! Et Salvator, cet ami sans délicatesse, qui venait la distraire par de pareils soucis ei jeter des noms empoisonnés dans la coupe.de leur bonheur 1 Karol souffrit tant dans l'espace d'un quart d'heure, qu'il lui sembla avoir vieilli d'un siècle, quand il entendit en frissonnant les voix de la Floriani et du comte passer sous sa fenêtre. Elle riait I Salvator lui rappelait des bons mots, des traits d'originalité de Boccaferri, Vraiment elle en riait, et son amant subissait la torture sans qu'elle daignât s'en douter !
Certainement , elle était bien loin de s'en douter, la pauvre Lucrezia ! Elle n'était guère inquiète de ne pas le voir à ses côtés, et se disait seulement que ce sujet de conversation lui étant étranger , il avait préféré s'ensevelir dans ses rêveries accoutumées. Combien de fois, lorsqu'elle approchait de la chaumière de Menapace, ne lui avait-il pas dit qu'il aimait mieux ne pas y entrer et attendre sous les
acacias roses , au bord du lac , pour continuer à s'entretenir avec elle en imagination !
Cependant l'instinct du coeur la ramenait vers lui plus vite que Salvator ne l'eût souhaité. Il eUt voulu la retenir dans le parc et la faire parler de son amour. Mais elle avait fait assez de pas dans la voie d'exclusion que Karol lui avait ouverte, pour n'être pas aussi pressée qu'elle l'était ordinairement de s'abandonner avec franchise à la confiance et à l'amitié. Elle craignait, cette fois, de mal exprimer l'immensité de son bonheur ou de n'être pas assez complètement comprise. Elle répondit en peu de mots; et, avec plus de finesse qu'elle n'en avait de son propre* mouvement, elle ramena la conversation sur Boccaferri , et la promenade vers la maison , car elle cherchait en vain Karol dans -le jardin ; ses regards ne l'y découvraient point.
A peine rentrée an salon , elle prit le premier prétexte et monta à l'appartement du prince. Il était dans un état si violent que sa figure en était bouleversée. Il sentait, d'ailleurs, une sourde fureur gronder au fond de sa poitrine. Craignant de ne pouvoir feindre , ne voulant pas se montrer ainsi, et perdant la tête, dès qu'il entendit marcher dans la galerie, il se précipita dans l'escalier par une autre porte , et , laissant la Floriani le chercher et l'appeler, il s'enfuit sur la grève du lac.
Mais bientôt, voyant sortir des bosquets voisins le nuage de tabac que Salvator promenait toujours comme une auréole autour de sa tête, il pensa que son ami allait le rejoindre, et craignant ses regards encore plus que ceux de Lucrezia, il se jeta dans la cabane de roseaux du vieux Menapace , certain qu'on ne viendrait pas le chercher là où il ne pénétrait jamais. Il venait de voir le vieillard quitter le rivage sur sa barque avec BiiTi , et Karol se flattait de pouvoir rester seul encore le temps nécessaire pour retrouver l'empire de sa volonté et l'apparence du calme.
Il né tarda pas à se tranquilliser, en effet, et i se reprocher d'avoir fait un rêve monstrueux. L'aspect de cette chaumière dans laquelle il n'était jamais entré encore depuis le jour de son arrivée, et qu'à ce moment-là il n'avait nullement exanunée, le remplit d'une émotion étrange lorsqu'il s'y trouva seul et sous l'empire de la passion.
L'intérieur de cette maison rustique , entretenu avec la propreté dont BifB était doué, n'avait subi aucun changement depuis l'enfance de la Floriani,
LUCREKIA FLORIANI.
et « le vieux pécheur avait consenti, à grand peine, à des réparations nécessaires concernant la solicité et Tassainissement , il n'avait pas voulu permettre qu*on renouvelât ses meubles et qu*on rajeunit l'étoffe grossière de ses rideaux. Le seul objet qui sentit la civilisation, c'était une grande gravure encadrée de palissandre et placée dans le fond du lit du vieillard. Karol se pencha pour la regarder; c'était la Floriani dans toute sa beauté, dans toute sa gloire, en costume de Mel* ponène, avec le diadème antique, l'épaule nue, le sceptre à la main. Une belle vignette encadrait celte noble figure, et portait dans ses ornements les divers attributs de plusieurs Muses : le masque de Thalie, le brodequin à côté du cothurne, la trompette, les livres, les perles, les myrtes deCalliope, d'Érato et de Polymnie. Un distique en vers italiens d'un goût académique exprimait ridée que, comme tragédienne, comédienne, poète héroïque et historique, leUerata, etc., etc., Lucrezia Floriani réunissait en elle tous les talents et toutes les sciences qui font la gloire du théâtre et des lettres.
Cette gravure était un honunage des dilettanti de Rome, que la Floriani n'avait pas voulu placer dans sa villa, et dont son père s'était emparé, parce qu'il avait ouï dire à un domestique qu'une aussi belle épreuve valait deux cents francs. Il l'avait placée au-dessus d'un petit pastel qui intéressa Karol bien davantage et qui représentait une petite fille de dix à douze ans, en costume de paysanne, avec une rose sur l'oreille, une grande épingle d'argent dans les cheveux, une fine chemisette blanche et un corset rouge-brique. Ce portrait, sans être d'une exécution habile, était d'une naïveté charmante. C'était bien là l'air franc et candide d'un enfant intelligent par la pensée, simple par le cœur et l'éducation. Au-dessous on lisait : jântonietia Mem^Htce^ dêsêinée d'après fuilwre, à l'âge de dix anê, par sa marraine Lucreaia Ranieri,
En voyant ces deux portraits qui présentaient là, sous le chaume natal, un si étrange contraste, la petite fille des champs et la grande artiste, l'enfant obscur et heureux, et la femme célèbre et infortunée; la première si jolie, si paisible, avec son sourire d'innocence et d'abandon enjoué, sa forte poitrine de garçon chastement couverte d'une épaisse et rude chemise : la seconde si belle, si sévère, avec son regard expressif, son attitude superbe, son sein de déesse à peine voilé par la draperie classique, Karol eut un sentiment d'effroi et de douleur. 11 ne pouvait nier que les deux portraits ne fussent ressemblants, et que Lucrezia n'eût conservé ou recouvré, dans le calme de sa vie actuelle I beaucoup de l'expression suave et
touchante de l'innocente Antonietta Henapace. Mais ce qu'elle avait acquis de noblesse, de grâce et de séduction en devenant la Floriani avait laissé aussi une empreinte qui , pour la première fois, lui fit peur, lorsqu'il vit son image ainsi ornée et révélée par l'admiration des artistes. Cette auréole lui brûlait les yeux, et il avait besoin de les reporter sur la rose des champs qui parait le front de la petite fille. Il lui semblait que la Muse échappait par le passé à sa jalouse possession, tandis que l'enfant, . n'appartenant qu'à Dieu, ne lui était point disputée.
Il eut pourtant le courage d'examiner minutieusement la Muse ; mais quel fut son trouble lorsqu'il lut en petits caractères, au-dessous de la vignette, que cet ornement avait été composé et dessiné par Jacepo Boccaferri?
Il l'avait oublié , et il le retrouvait là , ce nom maudit, qui, bien.à tort sans doute, bouleversait son imagination depuis une heure. Boccaferri n'était pas l'auteur du portrait ; c'était la signature d'un artiste plus célèbre, mais enfin il avait travaillé à cet ouvrage ; il avait peut-être vu la Floriani poser devant le peintre , avec cette tunique transparente, et dans cet éclat de jeunesse, de force et de beauté , dont lui , Karol , ne possédait plus que le déclin. Enfin, il l'avait beaucoup counue, et bien intimement, ce Boccaferri, puisqu'il acceptait d'elle des secours sans rougir! A quel point, à moins d'être un misérable, faut-il être lié avec une femme pour recevoir l'aumône de sa main? £t si c'était, en effet, un artiste avili par le désordre et la débauche jusqu'à mendier, comment Lucrezia, cette sainte que Karol adorait, avait-elle de semblables amis?
u Qiiand on est la maltresse du prince Karol , comment peut-on se rappeler de pareils camarades? »
L'orgueil insensé, qui naît de l'amour et engendre la jalousie, ne formule pas clairement de pareilles sottises dans la conscience de l'homme qu'il possède; mais il les lui souffle si bas à l'oreille qu'il en est transporté de colère, sans pouvoir se rendre compte de ce qui produit en lui celte rage et cette douleur.
Karol prit sa tôle à deux mains et fui tenté de se la frapper contre les murs. Si les actes de violence n'eussent été en dehors de ses habitudes et de ses principes d'éducation , il eût anéanti cette image fatale. Mais il se calma peu à peu en conlemplant la fière sérénité de ce regard attaché sur lui. Le regard d'un portrait bien rendu a en soi quelque chose d'effrayant par cette fixité rêveuse qui semble vous interroger sur ce que vous pensez de lui . Karol en subit le prestige. La tragédienne semblait lui dire: k De quel droit m'inlerroges-lu ? Est-ce
LUCREZIA FLORIANL
que je t'appartiens? Est-ce toi qui m'as donné mon sceptre et ma couronne? Baisse tes yeux curieux et insolents, car je ne baisse jamais les miens, et ma fierté brisera la tienne. »
Le cerreau de Karol, affaibli déjà par cette lutte violente contre lui-même, passa par diverses hallucinations. 11 détourna ses yeux avec un sentiment de terreur puérile, et les reporta sur le charmant pastel. Il y découvrit des grâces nouvelles, et, vaincu peu à peu par la pureté de son regard doux et profond, il fondit en larmes, croyant presser sur son cœur la tête brune de l'angélique Antonietta.
La Lucrezia, qui l'avait cherché partout et qui venait demander à son père ou jà Biffi s'ils ne l'avaient point rencontré, entra en cet instant, et, tout effrayée de le voir pleurer ainsi, elle s'élança vers lui et le serra dans ses bras avec anxiété, en lui prodiguant les plus doux noms et les questions les plus inquiètes.
Il ne pouvait ni ne voulait répondre. Comment lui eût-il avoué et fait comprendre tout ce qui venait de se passer en lui? IL en rougissait, et il faut dire à la gloire de l'amour que si Karol avait eu la précipitation et l'injustice d'un enfant gâté , il eut aussitôt l'effusion de reconnaissance et d'amour d'un enfant qu'on a bien sujet d'adorer. A peine eut-il senti l'étreinte de ces bras puissants, qui lui avaient servi de refuge contre les terreurs de la mort, à peine son cœur, paralysé par la souffrance, se fut-il ranimé au contact de ce cœur maternel, qu'il oublia sa folie et se sentit encore le plus heureux, le plus soumis, le plus confiant des mor-
II eût mieux aimé mourir en cet instant que d'outrager sa chère maltresse par l'aveu d'un soupçon. Il avait sous la main un prétexte bien touchant et bien simple pour lui expliquer son émotion et ses larmes ; ce fut de lui montrer le petit pastel , et la Floriani , attendrie de cette délicatesse de cœur, pressa contre ses lèvres avec enthousiasme les belles mains et les beaux cheveux de son jeune amant. Jamais elle ne s'était sentie si heureuse et si fière d'inspirer un grand amour. Elle ne se doutait guère , la pauvre femme , que , peu de minutes auparavant , elle lui était presque un objet d'horreur.
— Cher ange, lui dit-elle, je n'aurais jamais osé vaincre la répugnance que tu éprouvais à entrer ici. J'avais bien deviné, quoique tu ne m'en eusses jamais parlé, que les bizarreries de mon vieux père ne pouvaient te sembler aimables : mais puisque le hasard, ou je ne sais quel instinct de cœur, t'a amené dans ma chaumière natale, et puisque nous sommes seuls, je veux te la montrer en détail. Viens !
Elle le prit par la main, et le conduisit au fond de la pièce où ils se trouvaient, et qui, avec celle on ils entrèrent et une sorte de cellier encombré de vieux meubles brisés et hors de service, dont Menapace ne voulait pas perdre les morceaux, composait tout ce local rustique.
La chambre que la Lucrezia ouvrait au prince était celle qu'elle avait habitée durant son enfance; c'était une espèce de soupente, éclairée d'une seule lucarne étroite, toute tapissée à l'extérieur de vignes sauvages et de folles clématites. Un grabat, avec une paillasse de roseaux, couverte d'indienne raccommodée en mille endroits, des figurines de saints en plâtre grossièrement coloriées , quelques dessins collés à la muraille et tellement noircis par le temps et l'humidité qu'on n'y distinguait plus rien, un pavé raboteux et inégal, une chaise, un coffre et une petit table en bois de sapin, tel était l'intérieur misérable où la fille du pêcheur avait passé ses premières années et senti couver en elle les dons de la force et du génie.
— C'est là que mon enfance s'est écoulée , ditelle au prince, et mon père, soit par esprit de conservation, soit par un reste de tendresse mal étouffée sous ses ressentiments austères, n'y a rien changé, rien dérangé pendant ma longue et dure pérégrination à travers le monde. Voilà mon lit de petite fille, où je me souviens d'avoir dormi, les jambes pliées et douloureuses, à mesure que je devenais trop grande pour l'occuper. Voilà , à mon chevet, une branche de buis bénit qui tombe en poussière, et que j'y ai attachée le jour des Rameaux, la veille de mon départ... de ma fuite avec Ranieri ! Voilà le portrait de Joachim Murât, cette grossière statuette de plâtre, qu'un colporteur m'avait vendue pour l'effigie de mon patron saint Antoine, et devant laquelle j'ai fait si longtemps mes prières de la meilleure foi du monde. Tiens, voici encore un dévidoir, des moules et des navettes qui m'ont servi à faire des filets pour le poisson. Ah ! que de mailles j'ai sautées ou rompues, quand ma tête m'emportait loin de ce travail monotone , le seul que mon père me permit en dehors des soins du ménage! Comme j'ai souffert du froid, du chaud, des cousins, des scorpions, de la solitude et de l'ennui, dans cette chère petite prison ! Gomme je l'ai quittée avec joie, et sans même songer à lui dire un adieu, le jour où ma chère marraine me dit : «( Tu deviendrais malade ou contrefaite si tu restais dans cette chambre et dans ce lit. Viens demeurer chez moi. Tu n'y seras pas aussi bien que je le voudrais et que tu pourrais l'être, car mon mari, pour être plus riche que ton père, n'est pas moins économe. Mais je veillerai à tes besoins en cachette, je t'apprendrai tout ce que tu as soif
LDCREZIA FLX)RIANL
d'apprendre^ ta me soigneras dans mes soaffknDces, tu me tiendras compagnie. Tu passeras pour ma servante, car M. Ranieri ne me permettrait pas de te prendre pour amie ; mais nous ne le serons pas moins dans cet échange de services. » Admirable et excellente femme, qui devina mes facultés et me les fit découvrir à moi-méme ! Hélas ! c'est elle aussi qui m'a fait cueillir le fruit du bien et du mal à l'arbre de la science !
«e £t puis, quand son fils m'aima et que levieui Ranieri me chassa de sa maison, je revins habiter encore une fois* ma petite chambre misérable ; j'avais alors quinze ans. Mon père voulait me forcer 4 épouser un rustre de ses amis , trop vieux pour moi, dur, laborieux, avide de gain, violent, et bien somommé Mangiafbco. J'en avais peur. Je me cachais dans les baissons du rivage pour l'éviter ; et quand mon père allait pécher, la nuit, aux flambeaux, je me barricadais dans cette pauvre soupente, dans la crainte de ce Mangiafoco que je voyais rôder autour de la maison. Mon jeune amant voulait le tuer. Je vivais dans des transes affreuses, car Mangiafoco était capable de l'assassiner le premier.
<c Cette existence n'était pas supportable. Quand je suppliais mon père de me protéger contre ce bandit, il me répondait : « 11 ne te veut pas de « mal, il t'aime à la folie. Épouse-le, il est riche; K ce sera ton bonheur. )> £t , quand j'essayais de me révolter, il me reprochait mon amour insensé pour le fils de mes maîtres et me menaçait de me livrer à la passion brutale de Mangiafoco, qui saurait bien ainsi me forcer à devenir sa femme. Mon père ne l'eût pas fait, je le savais bien, car je l'avais entendu dire à cet homme qu'il le tuerait s'il cherchait seulement à m'effrayer. Mais si mon père était capable de venger ainsi l'honneur de sa famille, il n'avait pas assez de déticatesse pour ne pas essayer de violenter mon penchant par la terreur. En outre, l'ennui me dévorait. Je m'étais fait, auprès de ma bienfaitrice, une douce habitude des occupations de riiitelligenoe. Le travail fastidieux da filet laissait trop libre carrière à mon imagination. J'étais dévorée du rêve et du désir d'une existence toute contraire à celle qu'on m'imposait. J'acceptai donc les offres longtemps repoussées de Ranieri. Notre amour était chaste encore : il me jura qu'il le serait toujours et qu'en le voyant fuir, son père consentirait à notre mariage. Enfin , il m'enleva, et c'est par cette petite fenêtre qu'à l'aide d'une planche jetée sur l'eau qui en baigne le pied, je me sauvai au milieu de la nuit.
tf Eh bien! cette fois, je ne quittai pas ma
chaumière avec joie. Outre l'effroi et le remords delà faute que je commettais, j'éprouvais, à me séparer de tous ces vieux meubles, témoins paisibles et muets des jeux de mon enfance et des agitations de ma puberté , un regret incroyable , comme si j'avais la révélation soudaine des chagrins et des malheurs que j'allais chercher, ou bien plutôt par suite de cet attachement que nous contractons pour les lieux mêmes où nous avons le plus souffert. »
La Floriani avait tort de raconter ainsi une partie de sa vie au prince Karol. Elle se plaisait à lui ouvrir son cœur, et, comme il l'écoutait avec émo* tion, elle croyait accomplir un devoir envers lui et le trouver reconnaissant. Mais il n'avait pas assez de force en ce moment pour recevoir des confidences de ce genre et pour entendre seulement prononcer le nom d'un ancien amant. Il était trop oppressé pour l'interrompre par la moindre réflexion, mais une sueur froide lui venait au front, et son cerveau, s'emparant des images qu'elle lui présentait, en était assiégé de la manière la plus pénible.
Cependant ce récit était une justification véridi* que de la Floriani et de cette première faute, source fatale de toutes les autres. Karol sentait qu'il n'avait pas le droit de se refuser à l'écouter, et qu'il y avait, dans ce lieu et dans ce moment, une sorte de solennité qu'il ne pouvait fuir.
— Je n'avais pas besoin d'entendre tout cela, lui dit-il enfin avec effort, pour savoir que vous n'avez jamais obéi à de mauvais instincts. Je vous l'ai dit une fois : ce qui serait mal de la part des autres est légitime pour vous. Une fille qui délaisse son vieux père est coupable; mais toi, Lucrezia, tu étais peut-être autorisée à te soustraire à sa loi brutale et impie I Mon Dieu ! j'avais bien raison de ne pouvoir regarder ce vieillard sans un mortel déplaisir !
— Ne te hâte pas de le condamner pour atténuer mes torts, reprit la Floriani. Tu ne le juges pas bien et tu ne le connais pas. Lais8e*moi, après l'avoir accusé devant toi, te montrer le beau côté de son caractère. C'est un devoir pour moi, n'est-il pas vrai ?
Karol soupira en faisant un signe d'assentiment, ses principes lui commandant de respecter la piété filiale de Lucrezia ; mais son instinct ne pouvait accepter l'avarice et le despotisme étroit d'un pareil père. Il était pourtant lui-même bien plus avare de Lucrezia, dans ses instincts de jalousie, que Menapace ne l'avait jamais été de son autorité paternelle et de son argent.
LUCEEKIÂ FLORIANL
— Les hommes De sont jamais logiques et complets dans leurs meilleures ni dans leurs plus mauvaises qualités , dit laFloriani, et pour ne point passer envers eux d'un excès d'estime à un excès de blâme, pour conserver de raffeclion et de la conflance à ceux que le devoir nous prescrit d'aimer, il faut se faire d*eux une juste idée , voir avec un certain calme le bien et le mal , et ne pas oublier surtout que chez la plupart des hommes un vice est parfois l'excès d'une vertu.
« Le vice de mon père , c'est la parcimonie ; je veux le dire bien vite, puisqu'il le faut, pour reconnaître que sa vertu, c'est l'esprit d'équité et le respect fanatique de la règle établie. Aimant l'argent avec passion , comme tous les paysans , il se dislingue d'eux en ce que le vol d'un fétu lui parait un crime. Sa petitesse, c'est l'éternelle crainte du gaspillage qui amène la misère. Sa grandeur, c'est ce même instinct d'avarice mis au service de ceux qu'il aime , au détriment de son bien-être, de sa santé , et presque de sa vie.
u Ainsi, il amasse mesquinement et vilainement, je l'avoue, je ne sais quel misérable trésor enfoui , je gage, dans quelque recoin de cette chaumière. De temps en temps il achète de petits morceaux de terrain, croyant placer là l'honneur et la dignité future de ses petits-enfants. Essayer de lui persuader qu'une bonne éducation, un noble caractère et des talents sont un meilleur fonds à leur assurer, c'est chose fort inutile. Resté paysan de corps et d'âme, il ne comprend que ce qu'il voit. Il sait comment Therbe croit et comment le blé germe, et , ne se doutant pas qu'il y a là un plus grand miracle que dans toutes les œuvres humaines, il dit tranquillement que c'est un faii naturel. Parleslui de ces choses qui peuvent se démontrer et s'expliquer, d'un bateau à vapeur, par exemple, ou d'un chemin de fer, il sourit et ne répond pas. U ne croit pas à l'existence de ce qu'il n'a pas vu , et si on lui disait d'aller à l'autre rive du lac pour s'en convaincre par ses yeux, il n'irait pas, dans la crainte d'une mystification.
« Ma vie ne lui a rien appris du monde, des arts, de la puissance des dons intellectuels, de l'échange des idées, il n'a jamais fait de questions Ià«dessus, et n'entendrait pas parler sans déplaisir de ce qui lui est absolument étranger. 11 pense que si j'ai fait fortune dans la carrière de l'art , c'est grâce à des circonstances fortuites qu'il ne me con* seillerait pas de tenter une seconde fois. £t puis , il fait ce raisonnement très-spécieux et très-naïf à la fois : « Vous autres artistes , vous gagnez beau-
« coup d'argent, mais tous avez bessin d*eD dépcn- « ser encore plus. Ce goùtF*là vous vient eo vous fré- « quentant les uns les autres et en courant le monde. « De sorte que vous travaillez à outrance powarrî- « ver à vous amuser un peu. Moi , qui ne dépense «1 rien , qui n'ai pas le goût du plaisir, je gagne (t moins , mais ce que j'ai acquis , je le conserve. « Ma profession est donc plus agréable et plus In- « crative que la vêtre ; vous êtes pauvres et je suis te riche, vous êtes esclaves et je suis libre. »
« De là son peu d'estime et d'admiration pour la gloire que j'ai acquise. Il n'en est point flatté , et , si vous voulez que je vous le dise , cette sorte de dédain pour la fumée de mes triomphes me paraît un des c6lés les plus intéressants et les plus respectables de son caractère. La carrière que j'ai fournie a trop contrarié ses idées d'ordre. élémentaire pour qu'il m'ait conservé une grande tendresse ; d'ailleurs , la tendresse proprement dite n'a jamais habité son cœur. Tout se traduit chez lui en principes d'équité rigide et froide. Quand ma mère mourut en me donnant le jour, il fit serment de ne jamais se remarier si je vivais , persuadé qu'une belle-mère ne pouvait aimer les enfants d'un premier lit. Et il tint son serment, non par amour pour la mémoire de sa femme, mais par sentiment de son devoir envers moi. Il m'a élevée avec toutes sortes de soins et une surveillance dont peu d'hommes sont capables envers un petit enfant : mais je ne crois pas qu'il m'ait jamais donné un baiser. Il n'y a jamais pensé. Il n'a jamais senti le . besoin de me presser contre son cœur, et il trouve que je gâte mes enfants parce que je les caresse. Il demande quel bien cela leur fait et quels avantages ils en retirent. Quand , après quinze ans d'absence, je suis venue me jeter à ses pieds, en me confessant à lui avec ferveur et en tâchant de justifier ma conduite : « Tout cela ne me regarde « pas , m'a-t-il répondu , je n'entends rien à ce qui u est permis ou défendu dans le monde dont tu me « parles. Tu as refusé le mari que je te destinais, tu «c m'as désobéi. Voilà ce que j'ai à te reprocher. Tu « as aimé le fils de ton maître et tu l'as détourné de « l'obéissance qu'il devait à son père , cela est mal tt et pouvait me faire du tort. Ces gens-là n> sont <c plus , tu reviens , et tu m'as fait beaucoup de eau deaux. Je sais comment je dois me conduire avec « toi. Ne parlons jamais du passé, il y a une fin à « tout , et je te pardonne, à condition que tu élève- « ras tes enfants dans des idées d'ordre et de sait gesse. » Là-dessus il me donna une poignée de main et tout fut dit.
« Eh bien ! mon ami , j'ai vu , dans ma vie de théâtre, l'intérieur de bien des familles d'artistes , et je vais vous dire ce qui s'y passe dix fois sur
LUCRIZIA FLORIANL
dooxe. L'artîsle, surtout l'artiste dhanatique, est toujoure sorti des rangs les plus pauvres et les plus (ribscurs de Ja société. Soit que ses parents raient destiné i leur servir de gagne-padn , soit que le hasard et des protections étrangères aient révélé et utilisé ses aptitudes, dès son premier succès, fùt^il encore enfant, le voilà chargé de soutenir, de transporter, de vêtir, de nourrir et même d*amnser sa famille. G^est lui qui payera les dettes de ses frères, c'est lui qui établira ses sœurs, c'est lui qui placera en rentes tout le fruit de son travail pour assurer une belle pension à ses père et mère, le jour où il voudra leur acheter sa liberté.
« Ce sont les femmes surtout qui subissent ces dures nécessités, et ce serait juste et bien, si on n'abusait pas indignement de leurs forces , de leur santé , et pis encore , hélas ! de leur honneur, pour rendre le gain plus rapide, et les mettre, par la prostitution , à l'abri d'une chute devant le public. Le théâtre, dans ces cas-là, sert encore d'étalage de vente , et telle fille stupide et belle paye pour se montrer, ne fût-ce qu'un instant, sur les tréteaux, dans un costume équivoque , afin de se faire connaître et de trouver des chalands.
u Qaané par hasard cette fille, cette dupe, cette victime a du caractère et de la fierté, soit qu'elle ait su préserver son innocence, soit qu'elle ait le juste ressentiment d'avoir cédé à d'infâmes suggestions, dès qu'elle menace de rompre avec sa famille, la famille plie, tremble, adule et rampe. Je les ai vus, ces pères éhontés, ces mères odieuses, tenir le cachemire et le vitchoura dans la coulisse , baiser presque les pieds qui avaient dansé à mille francs par soirée, remplir, à la maison, l'ofiice de laquais, faire un nid d'ouate à la poule aux œufs d'or, enfin descendre à une servilité sans exemple, aux plus lâches complaisances, aux flatte* ries les plus viles , pour conserver l'honneur et le profit d'être attachés à la grande coquette , à la prima-donna , ou seulement à la courtisane à la mode.
«Ces familles -là m'auraient fait pleurer de honte, et, quand je songeais à mon vieux père, le paysan , qui n'avait pas voulu quitter ses filets pour venir partager mon luxe, qui refusait de répondre à mes lettres , qui recevait mes envois d'argent pour faire une dot à mes filles , mais qui persistait à se lever avant le jour, à dormir sous le chaume et à vivre avec deux sous de riz par jour, il me semblait que j'étais d'une naissance illustre , et je me sentais encore fière du sang plébéien qui coulait dans mes veines.
« H est bien vrai que, comme dans toutes les choses humaines , il y a des misères et des ridicules mêlés à tout cela, 11 est vrai que mon père
révisait mes lettres quand j'oubliais de les affran-» chir : il est vrai qu'aujourd'hui il déplore ce qu'il appelle ma prodigalité , et que , quand il a vendu son poisson , il montre une pièce d'argent à Célio d'un air de triomphe, en lui disant : « A ton âge, <t je gagnais déjà cela , et à l'âge que j'ai mainte* M nant , je le gagne encore. Je te donnerai cela pour « t'alder quand tu commenceras à avoir un état et « à vouloir gagner aussi. » Il est vrai encore que , s'il me voyait donner cent francs à un malheureux camarade sans ressources , il m'accablerait presque de sa malédiction. Je suis forcée de tolérer souvent ses travers, mais je suis toujours forcée aussi de respecter son orgueil et sa rustique opiniâtreté. S'il est dur aux autres , c'est qu'il l'est à luimême encore plus. 11 travaille avec l'ardeur d'un jeune homme, il n'est jamais indiscret ni impor« tun , il vit dans son stoïcisme sans jamais contr6- 1er ce qu'il ne comprend pas. Combien d'autres à sa place eussent rempli mon existence de tracasseries , tout en s'enîvrant à ma table et en me fai-» sant rougir de leur grossièreté ou de leur bassesse I La situation de mon père vis-à-vis de moi était bien délicate, et, sans rien raisonner ni calculer à cet égard, il l'a conservée digne, indépendante, et généreuse à son sens. Comblé de mes dons , il peut encore se considérer comme chef de famille et protecteur, puisqu'il travaille et amasse pour faire le bonheur de ses enfants. Je souris de ses moyens , mais non de ses intentions. Et maintenant , Karol , ne comprends-tu pas que j'aime et bénisse encore mon vieux père ? N'as-tu pas remarqué que je lui ressemble de figure , et croisHu que je n'aie rien de son caractère? »
— Vous? s'écria Karol; oh ciel! rien.
— Oui, moi. Je dois quelque chose à la fierté du sang qu'il m'a transmis, reprit Lucrezia. Je me suis trouvée dans des situations difficiles ; j'ai été aimée par des hommes riches; j'ai eu des amis dont j'aurais pu accepter l'aide sans manquer à l'honneur ; mais l'idée d'imposer aux autres des privations ou un surcroît de travail, lorsque je me sentais jeune , forte et laborieuse , m'eût été insupportable. On m'a accusée de bien des fautes, on a exagéré cruellement celles que j'ai commises; mais jamais l'ombre d'un soupçon sur mon indé« pendance et ma probité n'a pu se présenter à l'esprit des gens les plus malveillants pour moi. J'ai été directrice de théâtre , j'ai manié des intérêts matériels, et fait ce qu^on appelle des affaires. Elles étaient même compliquées, difficiles et délicates. Aux prises avec tant de prétentions , de vanités et d'exigences , j'ai toujours eu pour principe de donner plutêt le double de ce que je devais que de coutester dans un cas douteux ; sans
LU€BBZ1A FLOEIANI.
être économe j*ai eu de l'ordre, et, en faisant beaucoup de bien , je ne me suis pas ruinée et compromise. G*est que je n*ai point fait de folies par complaisance pour moi-même. Elle est plus rangée et plus sage , la femme qui donne aux malheureux ce qu^eile a , que celle qui engage ce qu'elle n'a pas pour se procurer des bijoux et des équipages. Je n*ai jamais eu le goût d'un vain luxe. La pos* session d'un petit objet sans valeur, où se révèlent l'intelligence et le goût de l'ouvrier, m'est plus chère que celle d'une parure de diamants. J'aime ce qui est bon et vrai plus que ce qui est éclatant et envié. Sans m'astreindre à vivre aussi frugalement que mon père , j'ai porté de la sobriété dans tous mes instincts. Il n'y a que l'affection que je ne gouverne pas par la tempérance de l'esprit, et, en cela seulement , je diffère de lui : mais si je n'ai pas été une fille entretenue, si les présents de la corruption ne m'ont pas tentée, lorsqu'à seize ans je me suis trouvée aux prises avec les difficultés de l'existence, si je peux commander encore le respect à ceux qui me blâment , c'est , sois-en bien sûr, parce que je suis la fille du vieux Menapace. Conviens donc que l'apparence trompe et que la nature établit des liens solides, et des rapports profonds entre les êtres qui diffèrent le plus au premier coup d'œîl.
~ Tout ce que vous dites est admirable , répondit le prince accablé de tristesse, et vous devei avoir raison en tout. Mais allons rejoindre Salvator qui nous cherche sans doute.
— Non , non ! dit la Floriani ; il était fatigué de son voyage , il s'est endormi à l'ombre des myrtes du jardin. Allons rejoindre les enfants que je n'ai pas vus depuis une heure.
Elle avait beaucoup parlé à Karol de choses réelles pour la première fois , et elle se flattait d'avoir pro* fité d'une bonne occasion pour réhabiliter dans son esprit ce père qu'elle aimait sincèrement. Mais il est des thèses que l'esprit accepte sans qu'elles s'emparent du cœur. Karol sentait que la Floriani venait de faire un sage plaidoyer en faveur de la tolérance et en vue de la réhabilitation de la nature humaine. 11 n'en était pas moins révolté de la réa* lité, et incapable d'accepter les travers humains avec un autre sentiment que celui de la politesse , cette générosité perfide qui laisse le cœur froid et les répugnances victorieuses.
Il eût fallu à la Floriani , selon lui , un milieu plus digne d'elle , c'est-à-dire un milieu tel qu'il n'en existe pour personne : un lac plus vaste sans cesser d'être aussi paisible, une demeure plus pittoresque sans cesser d'être aussi commode et aussi saine, une gloire moins chèrement acquise sans cesser d'être aussi brillante, et surtout un
père plus distingué, plus poétique, sans cesser d'être un pêcheur de truites. Il n'avait point le sens aristocratique étroit : il aimait cette origine rustique, cette chaumière natale, ces filets suspendus aux saules du rivage : mais un paysan de poème ou de théâtre , un montagnard de Schiller ou de Byron, lui eût été nécessaire pour mettre â cet égard son esprit à l'aise. Il n'aimait pas Shakspeare sans de fortes restrictions : il trouvait ses caractères trop étudiés sur le vif, et parlant un langage trop vrai. 11 aimait mieux les synthèses épiques et lyriques , qui laissent dans l'ombre les pauvres détails de l'humanité : c'est pourquoi il parlait peu et n'écoutait guère, ne voulant formuler ses pensées ou recueillir celles des autres que quand elles étaient arrivées à une certaine élévation. Fouiller le sein de la terre pour analyser les sucs généreux et malfiBiisants qu'elle contient, afin de planter à propos et de tirer parti de ce qu'elle peut produire, eût été pour lui œuvre vile et révoltante. Mais cueillir de belles fleurs , admirer leur éclat' et leur parfum , sans se soucier de la peine et de la science du jardinier, tel était le doux emploi qu'il se réservait dans la vie.
La Floriani avait donc parlé dans le désert en croyant le convaincre. 11 l'avait écoutée avec recueillement, et, dans tout ce qu'elle avait dit, il avait admiré la rédaction, la partie ingénieuse de son système de tolérance, la bonté de son instinct. Mais il ne trouvait pas qu'elle eût raison d'accepter le mal pour ne pas méconnaître le bien. C'était l'antipode de sa manière de sentir les rapports humains. Il avait pourtant une haute idée du devoir filial ; mais il savait faire, entre le devoir et le sentiment, entre les actions et les sympathies, une distinction qui était tout à fait inconnue i la Floriani. Ainsi, à sa place, il n'eût pas cherché à justifier l'avarice de Menapace, parce que, pour trouver à ce vice un c6té estimable, il fallait commencer par avouer qu'il existait en lui. Il l'eût nié, au contraire, ou il eût gardé un profond silence, ce qui est bien plus facile, il faut en oonv^iir.
Et puis , la Floriani, en parlant d'elle-même, lui avait fait encore beaucoup de mal. Elle avait prononcé des mots qui l'avaient brûlé comme un fer rouge. Elle avait dit qu'elle n'avait jamais été une fiU» etUreienuef elle avait peint les mceurs de ses pareilles avec une terrible vérité. Elle avait raconté ses premières amours et nommé elle-même son premier amant. Karol aurait voulu qu'elle n'en eût pas seulement l'idée , qu'elle ignorât que le mal existe ici-bas , ou qu'elle ne s'en souvint pas en lui parlant. Enfin, il aurait voulu, pour compléter la somme de ses exigences fantastiques, qne^ I sans casser d'être la bonne, la tendre , la dévouée^
LUCBEZIA FLOEIANl.
la Tolopiaense et la maternelle Lncrezia , elle fût la pâle, rinaocente, la sévère et la rirginale Lucie. Il n'eût demandé que cela , ce pauvre amant de l'impossible!
SaWator, endormi sous l'ombrage, renaît de se réveiller plein de bien-être et de gaieté. Quand nous nous sentons dispos et pleins d'exubérance, nous n'avons pas le sens aussi délicat que de coutome pour observer on deviner les peines d'autrui. La pftleur et l'abattement de Kard échappèrent donc aux regards de son ami , et la Floriani , les attribuant à la fatigue des larmes que l'amour et l'attendrissement lui avaient fait verser à la vue de son portrait, ne songea pas à s'en inquiéter.
Lorsque dans l'enfance nous souffrons d'une secrète douleur, nous voudrions que tout ce que nous faisons pour la cacher devint inutile devant la pénétration subtile et bienfaisante des êtres qui nous aiment , et comme , en même temps , nous nous taisons avec fierté, nous avons l'injustice de croire qu'ils sont indifférents parce qu'ils ne sont pas importuns. Beaucoup d'hommes restent enfants en ce point, et Karol l'était resté particulièrement. La gaieté active et bruyante de Salvator le rendit donc de plus en plus chagrin, et la sérénité de la Lncrezia qui, jusque-là, s'était communiquée à lui par attraction, perdit pour la première fois sa bénigne influence.
Pour la première fois aussi, le bruit et le mouvement perpétuel des enfants le fatiguèrent. Us étaient habituellement calmes sous l'œil de leur mère : mais, pendant le dîner, ils furent tellement excités et ravis par les taquineries amicales , les caresses et les rires de Salvator, qu'ils menèrent grand tapage, répandirent leurs verres sur la nappe et chantèrent à tue-téte, répétant toujours le même refrain, comme ces pinsons que les Hollandais font lutter, et pour lesquels ils engagent des paris. Célio cassa son assiette, et son chien se mit à aboyer si fort qu'on ne s'entendait plus. La Vloriani ne s'interposait pas bien sévèrement; elle riait malgré elle des enfantillages de Salvator et des plaisantes reparties de ses marmots ivres de plaisir, et hors d'eux-mêmes, ci^me le deviennent si aisément ces petits êtres nerveux quand on les excite.
Karol admirait chaque jour, depuis deux mois, les grâces et les gentillesses de cette couvée d'anges, et il les aimait tendrement à cause de celle qui leur avait donné le jour. 11 ne se rappelait pas
qu'ils avaient eu des pères, et quels pères, peut-t être ! Il les croyait nés du Saint-Esprit, tant ils lui semblaient parés des dons célestes de leur mère. La Floriani lui savait un gré infini de cette tendresse qu'il exprimait avec tant d'effusion, et qui se traduisait en observations si fines et si poétiques sur leurs divers genres de beauté et d'aptitude. Pourtant, les enfants ne l'aimaient point. Ils avaient comme peur de lui, et il était difficile de s'expliquer pourquoi ses doux sourires et ses délicates complaisances les trouvaient irrésolus et timides. Le chien de Célio lui-même couchait les oreilles et ne rerouait point la queue quand le prince le nommait en le regardant. Cet animal savait bien qu'il parlait de lui avec bienveillance, mais qu'il ne le touchait jamais, et qu'une secrète aversion physique lui faisait craindre d'effleurer seulement un animal quelconque.
Si les chiens ont un merveilleux instinct pour se méfier des gens qui se méfient d'eux, il ne faut pas s'étonner que les enfants aient le même avertissement intérieur à l'approche de ceux qui ne les aiment pas. Karol n'aimait pas les enfants en général, quoiqu'il ne l'eût jamais dit, quoiqu'il ne se le dit pas à lui-même. Au contraire, il croyait les aimer beaucoup, parce que la vue d'un bel enfant le jetait dans un attendrissement de poète et dans un ravissement d'artiste. Hais il avait peur d'un enfant laid ou contrefait. La pitié qu'il ressentait à son approche était si douloureuse, qu'H en était réellement malade. Il ne pouvait accepter, dans l'enfant, le moindre défaut physique, pas plus que, chez l'homme, il ne pouvait tolérer une difformité morale. Les enfants de la Floriani, étant parfaitement beaux et sains, charmaient ses regards. Mais si l'un d'eux fût devenu estropié, outre la douleur qa'il en eût ressenti dans son âme, il eût été saisi d'un malaise insurmontable. Il n'eût jamais osé le toucher, le porter dans ses bras , le caresser. Un enfant stupide ou méchant sous ses yeux lui eût été un fléau à le dégoûter de la vie, et loin d'entreprendre de l'amender, il se fût enfermé dans sa chambre pour ne pas le voir ou l'entendre. Enfin, il aimait les enfants avec son imagination et non avec ses entrailles; et, tandis que Salvator disait qu'il subirait l'ennui du mariage rien que pour avoir les joies de la paternité, Karol ne pensait pas, sans frissonner, aux conséquences possibles de sa liaison avec la Floriani.
Au dessert, la gaieté de Célio étant arrivée à son paroxysme, il se blessa assez profondément en coupant un fruit. En voyant son sang jaillir avec abondance, l'enfant eut peur et grande envicde pleurer. Mais sa mère, avec beaucoup de présence
UJCmZlk FLORIilNL
d*esprit et de nng-froid, loi prit la main, renveloppa d€ sa serviette , et lui dit en souriant :
— Eh bien ! ce n'est rien du tont ; ce n'est pas la première ni la dernière de tes blessures ; continae la belle histoire que ta nous racontais. Je te panserai quand tu auras fini.
Une si bonne leçon de fermeté ne fut pas perdue pour Gélio, qui se prit à rire ; mais Karol qui, à la Tue du sang, avait failli s'évanouir, ne comprit pas que la mère eût le courage de ne point vouloir s'en inquiéter. Ce fut bien pis quand, au sortir de table, la Floriani lava les chairs, rapprocha les lèvres de la blessure, et fit une ligature solide, le tout d'une main qui ne tremblait pas. 11 ne concevait pas qu'une feumie pût être le chirurgien de son enfant, et il (ai effrayé d'une énergie dont il ne se sentait pas capable. Tandis que Salvator aidait Lucrezia dans celte petite opération, Karol s'était éloigné et se tenait sur le perron, ne voulant pas regarder, et voyant, malgré lui, cette scène si simple et si vulgaire, qui prenait à ses yeux les proportions d'un drame.
C'est que là , comme partout , dans les petites choses comme dans les grandes, il ne voulait point prendre la vie corps à corps, et tandis que la Floriani, prompte et vaillante, étreignait le monstre sans terreur et sans dégoût, il ne pouvait se résoudre, lui, à le toucher du bout des doigts.
Célio était fort calmé par cette petite saignée fortuite, mais les autres enfants ne l'étaient guère. Les petites filles, Béatrice surtout, étaient encore comme folles, et le petit Salvator passant rapidement de la Joie à la colère, puis à la douleur, se montra si volontaire, et jeta de tels cris de désolation et de désespoir, que Lucretia fut forcée d'intervenir, de le menacer, et enin de le prendre dans ses bras pour le mener, couchar ma^^ré lui. C'était la première fois qu'il criait de la sorte aux oreilles de Karol, ou plutôt c'était la première fois que Karol se trouvait disposé è s'apercevoir qu'un marmot, quelque charmant qu'il soit, a toiyours des instincts tyranniques, d'âpres volontés, des obstinations insensées, et pour ressource ou manifestation des cris aigus. La rage et le chagrin de Salvator, ses sanglots, ses larmes véritables qui ruisselaient comme une pluie d'orage sur les roses de ses joues, ses beaux petits bras qui se débattaient et s'en prenaient aux cheveux de sa mère, la lutte de Lucretia avec lui, sa voix forte qui le gourmandait, ses mains souples et nerveuses qui le oontoiaient avec la puissance d'un étau sans perdre ce moeUeux qu'ont toujours les mains d'une mère pour ne pas froisser des membres délicats, c'était là un tableau qui avait sa eouleur peur le comte ▲Ihani, et qu'il re§uiûii arec un scarkoi maia
que Karol vit avec autant d'eflTroi et de souffrance que la blessure et le pansement de Célio.
— Mon Dieu 1 s'écria-t>il involontairement, que l'enfance est malheureuse et qu'il est cruel d*avoir à réprimer les appétits violents de la faiblesse !
— Bah ! répondit Salvator Albani en riant, dans cinq minutes il sera profondément endormi, et, après lui avoir donné le fouet pour amener la réaction, sa mère le couvrira de baisers durant son sommeil.
— Tu crois qu'elle le frappera? reprit Karol épouvanté.
— Oh ! je n'en sais rien, je dis cela par induction, parce que ce serait le meilleur calmant.
— Ma mère ne m'a jamais frappé , ni menneé , j'en suis certain.
^ Tu ne t'en souviens pas, Karol. D'ailleurs, ce ne serait pas une raison pour prouver qu'il n'est pas nécessaire parfois d'employer les grands moyens. Je n'ai pas de théories sur l'éducation, moi, et dans celle qui convient au premier ige, tu vois que j'ai plutôt l'art de rendre les enfants terribles que de les réprimer. Je ne sais pas comment la Floriani s'y prend pour se iaire craindre, mais je crois que la meiliettre méthode doit être odie qui réussit. J'ignore s'il y a parfois nécessité de battre un peu les marmots, je saurai cela quand j'en aurai, mais je ne m'en chargerai pas. J'ai la main trop lourde, ce sera la fonction de leur mère.
— Et moi, si j'avais le malheur d'être père, reprit Karol avec une sorte de roideur douloureuse, je ne pourrais souffrir ce bruit discordant de révoltes et de menaces , ce combat avec renfonce , ces larmes amères d'un pauvre être qui ne comprend pas la loi de l'impossible, ces emportements à froid de la pédagogie paternelle, ce bouleversement subit et affreux de la paix intérieure, ces tempêtes dans un verre d'eau qui ne sont rien, je le sais , mais qui troubleraient mon âme comme des événements sérieux.
— En ce cas, cher ami, il ne font pas perpétuer ta noble race, car ces oragesi-là sont inévitables. Crois-lu donc sérieusement que tu n'as jamais demandé la lune arec des rugissements de fureur, avant de comprendre que ta mère ne pouvait pas te la donner?
— Non, je ne le crois pas, je n'ai aucune idée de eela.
— C'est une métaphore q^e j'emploie, nsais je serais fort étonné que quelque chose d'équivalent ne te fût jamais arrivé, car il me semble que tu as conservé , plus qu'un autre, de ces prétentions à l'impossible , et que tu demandes encore à Dieu ipielquefois de mettre les astres dans le creux de tamaitté
LUCamiA PLORIANI.
Mard ne répondit rieD| el la Floriani, ayant réosst à apaiaer son marmot , revint proposer une pro« meoade en nacelle sur le lac. Le petit Salvator n'avait point subi la loi antique, la peine consacrée du fouet. Sa mère savait bien que la fratcheur de sa chambre , l'obscurité et le moelleux de sa couchette, le téte«à-téle avec elle, et le son de sa voix, lorsqu'elle lui chanterait l'air destiné à rendormir, le calmeraient presque instantanénwnt; elle devinait aussi, sans savoir quelle gravité ces misères prenaient aux yeux de Karol, que ce bruit avait dû le contrarier un peu. Pour faire diver* sion, elle l'emmena sur le lac avec Salvalor Albani, Célio , Stella et Béatrice. Mais i quelques brasses de la rive, on rencontra le vieux Menapace qui partait pour aller tendre ses filets. Les enfants voulurent sauter dans sa barque^ et leur ibère, voyant que le vieux pécheur désirait leur démontrer esr profé990 un art qui était, à ses yeux, le premier de tous, consentit à les lui confier.
Karol fut effrayé de voir ces trois enfiints encore excités et fébriles s'en aller avec un vieillard si égoïste, si froid, et qu'il jugeait si peu capable de les retirer de l'eau ou dé les empêcher d'y tomber. Il en fit l'observation à Lucrezia, qui ne partagea pas son inquiétude.
— Les enfants élevés au milieu d'un danger le connaissent fort bien, répondit-elle, et quand il est tombé quelqu'un dans notre lac, c'est toujours un enfant étranger, qui y est venu en promenade, et qui ne sait pas se préserver. Célio nage comme un poisson, et Stella, toute folle qu'elle est ce soir, veillera comme une mère sur sa petite sœur. D'ailleurs, nous les suivrons et ne les perdrons pas de vue.
£arol ne put venir à bout de se tranquilliser* Il ressentait l'angoisse des sollicitudes paternelles malgré lui, et depuis qu'il avait vu Célio se faire une blessure, il avait la télé remplie de catastrophes imprévues. Enfin sa paix était troublée au moral et au physique, à partir de ce jour néfaste, où il ne s'était pourtant rien passé de marquant pour les autres, mais où l'habitude et le besoin de souffrir s'étaient réveillés en lui.
La promenade fut pourtant très-paisible. Le lac était superbe aux reflets du couchant; les enCmts s'étaient calmés et prenaient un plaisir sérieux i voir tendre les filets du grand-père dans une petite anse fieurie et embaumée. Salvator ne parlait plus de Venise, et, par un heureux hasard, le nom de Bocoaferri ne venait plus sur ses lèvres. La Fioriani cueillit des nénufars, et, sautant d'une barque dans l'autre avec une légèreté et une adresse qu'on n'eût pas attendues d'une personne un peu lourde en apparence dans ses formes, mais qui rappelaieni
ses habitudes de jeunesse, elle orna de ces belles
fleurs la tète de ses filles.
Karol commençait à se radoucir intérieurement. Le vieux Menapace guidait la barque avec un aplomb et une expérience consommés i travers les rochers et les troncs d'arbres entassés au rivage. Aucun enfant ne se noyait, et Karol s'habituait à les voir courir d'un bord à l'autre, diriger le gouvernail et se pencher sur l'eau, sans tressaillir à chacun de leurs mouvements. La brise du soir s'élevait suave et charmante, apportant le parfum de la vigne en fleur et de la fève à odeur de vanille.
Mais il était écrit que cette journée finirait l'extase tranquille de Karol et marquerait pour lui le commencement d'une série de petites souffrances inexprimables. Salvator trouva que les nénufars étaient si beaux que la Fioriani devait en mettre aussi dans ses cheveux noirs. Elle s'y refusa, disant qu'elle avait assez subi au théâtre le poids des coi^ fures et des ornements , et qu'elle était heureuse de ne plus sentir sur sa tète la gène d'une seule épingle. Mais Karol partageait le désir de son ami, et elle consentit 4 ce qu'il passtt quelques fleurs dans ses tresses splendides.
Tout allait bien, excepté la coiffure que Karol arrangeait sans art et sans adresse», tant il craignait de faire tomber un seul cheveu de cette tète chérie. Salvator eut la malheureuse idée de s'en mêler. 11 défit l'ouvrage du prince, et, prenant des deux mains la riche chevelure de la Fioriani., il la roula sans façon et l'entremêla de roseaux et de fleurs, selon son goût. Il réussit fort bien, car il avait de l'habileté pour ce qu'on appelle trivalement le tri' potage y expression trop (amilière, mais difficile i remplacer. Il entendait bien la statuaire au point de vue de l'ornementation. Il fit à la Fioriani une coiffure digne d'une naïade antique, en lui disant:
^ — Est-ce que tu ne te souviens pas qu'à Milan , quand je me trouvais dans ta loge pendant ta toilette, j'y mettais toujours la dernière main?
— C'est vrai, répondit-elle, je l'avais oublié; tu avais un don particulier pour donner du caractère aux ornements, pour trouver l'assortiment heureux des couleurs, et je t'ai souvent consulté pour mes costumes.
— Tu n'y crois pas, Karol? reprit Salvator en s'adressant à son ami, qui avait fait le mouvement d'un homme qui reçoit un coup d'épingle; regardela, comme elle est belle ! Tu n'aurais jamais trouvé comme moi ce qui convenait à la ligne de son front, au volume de sa tète et à la puissance de sa nuque. Tu ne la dégageais pas asses. Elle avait l'air d'une madone avec ta coiffure, et ce n'est point là le caractère de sa beauté. Bile est déesse maintenant.
LUGREZIA FLOEIANI.
Prosternons-nouSy faibles mortels , et adorons la nymphe du lac !
En parlant ainsi, Salvator pressa d'un lourd baiser les genoux de la Floriani, et Karol tressaillit comme un homme qui reçoit un coup de poignard.
Le pauvre enfant avait oublié que Salvator était aussi amoureux que lui, dans un sens, de la Floriani; qu'il lui avait sacrifié de grand cœur ses prétentions , mais non sans effort et sans regret. Comme Karol ne comprenait rien à ce genre d'amour, il ne s'était pas rendu compte de ce que son ami avait pu souffrir en le voyant devenir maître des biens qu'il convoitait. Il s'était dit que la première belle femme que Salvator rencontrerait lui ferait oublier ce désir insensé.
Ou plutôt, il ne s'était rien dit du tout. 11 n'aurait pas eu le courage d'examiner le côté scabreux d'une telle situation. Il avait écarté le souvenir de la première nuit passée à la villa Floriani, des tentations et des tentatives de Salvator , et même des embrassades du lendemain matin , lorsqu'il avait cru dire à Lucrezia un long adieu. La crise de la maladie et le miracle du bonheur avaient tout effacé de l'esprit du prince. II s'était habitué en un jour, en un instant, à ne plus rien juger, à ne plus rien comprendre; et de même, en un jour, en un instant, il recommençait à trop juger , à trop comprendre, c'est-à-dire à tout commenter avec excès et à souffrir de tout.
Certes, Salvator Albani avait renoncé de bonne foi à voir la Floriani avec d'autres yeux que ceux d'un frère. Mais il y avait en lui un. fonds de sensualité italienne qui l'empêchait d'arriver jusqi^à la chasteté d'un moine. S'il eût eu deux sœurs, une belle et une laide, il eût sans nul doute, et sans se rendre compte de son propre instinct, préféré la belle, eùt-elle été moins aimable et moins bonne que l'autre. Enfin, entre deux sœurs également belles, mais dont l'une aurait connu l'amour, et l'autre la vertu seulement, il aurait été bien plus l'ami de celle qui eût compris le mieux ses faiblesses et ses passions.
L'amour était son dieu , et toute belle femme au cœur tendre en était la prétresse. Il pouvait l'aimer avec désintéressement, mais non la voir sans émotion. L'amour de la Floriani pour son ami ne le dérangeait donc point dans son admiration et dans son plaisir, lorsqu'il la contemplait et respirait son haleine. Il aimait tout autant qu'aupara-
vant à toucher ses bras, ses cheveux, et jusqu'à son vêtement , et Ton comprend bien que Karol était jaloux de ces choses-là, presque autant que du cœur de sa maîtresse.
La Floriani, qui le croirait? était d'une nature aussi chaste que l'âme d'un petit enfant. Cest fort étrange, j'en conviens, de la part d'une femme qui avait -beaucoup aimé, et dont la spontanéité n'avait pas su faire plusieurs paris de son être pour les objets de sa passion. C'était probablement une organisation très-puissante par les sens , quoiqu'elle parût glacée aux regards des hommes qui ne lui plaisaient point. C'est qu'en dehors de son amour , où elle se plongeait tout entière, elle ne voyait pas, n'imaginait pas et ne sentait pas. Dans les rares intervalles où son cœur avait été calme, son cei^ veau avait été oisif, et si on l'eût séparée éternellement de la vue de l'autre sexe, elle eût été une excellente religieuse, tranquille et fraîche. C*est dire qu'il n'y avait rien de plus pur que ses pensées dans la solitude, et, quand elle aimait, tout ce qui n'était pas son amant était pour elle , sous le rap* port des sens, la solitude, le vide, le néant.
Salvator pouvait bien l'embrasser , lui dire qu'elle était belle, et frémir un peu en pressant son bras contre le sien, elle s'en apercevait encore moins que le jour où , ne prévoyant pas que Karol l'aimait déjà , il avait été forcé de lui parler clairement et hardiment pour lui faire comprendre ses désirs.
Toute femme comprend pourtant bien le regard et l'inflexion de voix qui lui parlent d'amour d'une manière détournée. Les femmes du monde ont, à cet égard , une pénétration qui va souvent au delà de la vérité, et souvent aussi, leur empressement à se défendre , avant qu'on les attaque sérieusement, est une provocation de leur part et un encouragement à l'audace. La Floriani, au contraire, dans son expressive bienveillance, mettait tout sur le compte de la sympathie qu'elle avait excitée comme artiste, ou de l'amitié qu'elle inspirait comme femme. Elle était brusque et ennuyée avec les hommes qui lui inspiraient de la défiance et de Téloignement, mais avec ceux qu'elle estimait, elle avait le cœur sur la main; elle eût cru manquer à la sainteté de l'amitié en se tenant trop sur ses gardes. Elle savait bien que quelque mauvaise pensée pouvait leur passer par la tête. Mais elle avait pour règle de ne pas paraître s'en apercevoir, et tant qu'on ne la forçait point à se montrer sévère, elle était douce et abandonnée. Elle pensait que les hommes sont comme les enfants, avec lesquels il faut plus souvent détourner la conversation et distraire l'imagination , que répondre et discuter sur des scyets délicats et dangerettz«
LUCRBZIA FLORUNI.
Karol, qui aurait dû comprendre la solidité de ce caractère simple et droit, ne le connaissait ponrtant pas. Sa folie avait commis l'erreur gigantesque de se figurer qu'elle devait avoir raustérité de manières et le maintien glacial d'une vierge, avec tout autre qu'avec lui. Il n*en voulut pas démordre, comprendre la réalité de cette nature, et l'aimer pour ce qu'elle était. Pour l'avoir placée trop haut dans les fantaisies de son cerveau, voilà qu'il était tout prêt à la placer trop bas , et à croire qu'entre le sensualisme invincible de Salvator et les instincts secrets de la Floriani, il y avait de funestes rapprochements à craindre.
Ils revenaient à la villa avec le lever de Yesper, qui montait blanc comme un gros diamant dans le ciel encore rose. Us glissaient sur la surface limpide de ce lac que la Floriani aimait tant , et que Karol recommençait à détester. Il gardait le silence; Béatrice s'était endormie dans les bras de sa mère ; Célio gouvernait la barque de Menapace, qui s'était assis dans une muette contemplation; Stella, svelte et blanche, rêvait aux étoiles, ses patronnes, et Salvator Albani chantait d'une belle voix fraîche que la sonorité de l'onde portait au loin. Personne autre que Karol , le plus pur et le plus irréprochable de tons peut-être , ne songeait à mal. Il leur tournait le dos , à tous , pour ne point voir ce qui n'existait pas , ce à quoi personne ne songeait, et , au lieu des Ondines du lac, il se sentait poussé par les Euménides.
Ne l'avait-on pas trompé? Salvator ne s'était-il pas grossièrement joué de lui en lui disant que jamais il n'avait été l'amant de la Floriani ? Avec tous les beaux raisonnements spécieux qu'il lui avait mainte fois entendu faire sur l'amitié qu'on peut avoir pour les femmes et dans laquelle il entrait toujours, selon Salvator, un peu d'amour, étoufië ou déguisé , avec les ménagements dont il le supposait capable pour lui laisser goûter le bonheur sans se faire conscience d'un mensonge, il pouvait bien avoir été heureux la nuit de leur arrivée, et l'avoir nié avec aplomb Finstant d'après. La Floriani ne lui devait rien alors, et Karol s'imaginait être bien généreux en prenant la résolution de ne jamais l'interroger à cet égard.
£t puis, en supposant qu'elle eût résisté cette fois-là, éuit-il probable que, dans cette vie abandonnée à toutes les émotions, lorsque Salvator assistait à sa toilette dans sa loge, et portait même les mains sur sa parure , lorsque toute palpitante des fatigues ou des triomphes de la scène elle venait se jeter près de lui sur un sofa , seule avec lui peutêtre... éUit-il possible qu'il n'eût pas cherché à profiter d'un instant de désordre dans son esprit et d'excitation dans ses nerfs? Salvator était si ardent
G. SAlfO. — TOMB VI.
et si audacieux avec les femmes ! ITavait-il pas encouru la disgrâce de la princesse Lucie pour avoir osé lui dire qu'elle avait une belle main? Et de quoi n'était pas capable , avec la Lucrezia , un homme qui n'était pas demeuré tremblant et muet auprès de Lucie ?
Alors le terrible parallèle , si longtemps écarté , commença à s'établir dans l'esprit du prince : Une princesse, une vierge, un ange! Une comédienne, une femme sans mœurs, une mère qui pouvait compter trois pères à ses quatre enfants, sans avoir jamais été mariée, et sans savoir où étaient maintenant ces hommes-là !
L'horrible réalité se levait devant ses yeux eflh-* rés, comme une Gorgone prête à les dévorer. Un tremblement convulsif agitait ses membres, sa tête éclatait. Il croyait voir des serpents venimeux ramper à ses pieds, sur le plancher de la barque, et sa mère remonter vers les étoiles, en se détournant de lui avec horreur.
La Floriani sommeillait dans son rêve d'éternel bonheur, et quand elle lui prit la main pour descendre sur le rivage, sans réveiller sa fille, elle remarqua seulement qu'il avait froid, quoique la soirée fût tiède.
Elle s'inquiéta un peu de sa physionomie lorsqu'elle le revit aux lumières ; mais il fit de grands efforts pour paraître gai. La Floriani ne l'avait jamais vu gai, elle ne savait même pas si, avec cette haute et poétique intelligence , il avait de l'esprit. Elle s'aperçut qu'il en avait prodigieusement; c'était une finesse subtile , moqueuse , point enjouée au fond ; mais comme il n'y avait place en elle que pour l'eûgouement, elle s'émerveilla de lui découvrir un charme de plus. Salvator savait bien que cette petite gaieté mignarde et persifleuse de son ami n'était pas le signe d'un grand contentement. Mais, dans cette circonstance, il ne savait que penser. Peut-être l'amour avait-il renouvelé entièrement le caractère du prince ; peut-être prenait-il désormais la vie sous un aspect moins austère et moins sombre. Salvator profita de l'occasion pour être gai tout à son aise avec lui, et crut pourtant apercevoir de temps en temps quelque chose d'amer et de sec au fond de ses heureuses reparties.
Karol ne dormit pas ; cependant il ne fut point malade. Il reconnut dans cette longue et cruelle insomniequ'il avait plus de forces pour souffrirqu'il ne s'en était jamais attribué. L'engourdissement d'une fièvre lente ne vint pas , comme autrefois^, amortir l'inquiétude de ses pensées. Il se leva comme il s'était couché , en proie à une lucidité afl'reuse, sans éprouver aucun malaise physique, et obsédé de l'idée fixe que Salvator le trahissait, l'avait trahi ou songeait à le trahir.
LUCREZIA FLORIANI
«( Il faat pourtant prendre un parti, se dit-il. Il faut rompre ou dominer, abandonner la partie ou chasser l'ennemi. Serai-je assez fort pour la lutte? Non , non , c'est horrible ! Il vaut mieux fuir. »
Il sortit avec le jour, ne sachant où il allait, mais ne pouvant résister au besoin de marcher d'un pas rapide. Le sentier du parc le plus direct et le mieux battu, celui qu'il suivit machinalement, conduisait à la chaumière du pécheur.
Il allait s'en détourner lorsqu'il entendit pronon* cer son nom. Il s'arrêta ; on répéta le mot prince à plusieurs reprises. Karol s'approcha, perdu sous les branches éplorées des vieux saules, et il écouta.
— Bah! un prince! un prince! disait le vieux Menapace dans un dialecte que le prince était arrivé à très-bien comprendre. Il n'en a pas la mine ! J'ai vu le prince Murât dans ma jeunesse, il était gros, fort, de bonne mine, et portail des habits superbes, de l'or, des plumes. C'était là un prince ! Mais celui-ci, il n'a l'air de rien du tout, et je n'en voudrais pas pour tenir mes avirons.
— Je vous assure que c'est un vrai prince, père Menapace, répondait Biffi. J'ai entendu son domestique qui l'appelait mon prince, sans voir que j'étais là tout auprès.
— Je te dis que c'est un prince comme ma fille était une princesse là-bas. Ils s'appellent tous comme cela au théâtre. L'autre, l'Albani , est celui qui faisait les comtes dans la comédie; mais c'est un chanteur, voilà tout !
— C'est vrai qu'il chante toute la journée , dit Biffi. Alors, ce sont d'anciens camarades à la signora. Est-ce qu'ils vont rester longtemps ici ?
— Voilà ce que je me demande. Il me semble que le prince, comme ils l'appellent, se trouve bien de la looanda gratté. Et si l'autre reste aussi deux mois à ne rien faire que manger, dormir et marcher tout doucement au bord de l'eau , nous ne sommes pas au bout!
— Bah! cela ne nous gène pas. Qu'est-ce que cela nous fait?
— Cela me gène, moi ! dit Menapace en élevant la voix. Je n'aime pas à voir des paresseux et des indiscrets manger le bien de mes petits-enfants. Tu vois bien que ce sont des histrions sans cœur et sans ouvrage, qui sont venus là se refaire. Ma fille, qui est bonne, en a pitié : mais si elle recueille comme cela tous ses anciens amis , nous verrons de belles affaires ! Ah! pauvre petit Célio ! pauvres enfants ! si je ne songeais pas à eux, ils auraient un jour le même sort que ces prétendus seigneurs-là ! Allons, Biffi, es-tu prêt? Partons, va détacher la barque.
Si Salvalor avait entendu cette ridicule conversation, il en eût ri aux éclats pendant huit jours. Il eût même imaginé quelque folle mystification
pour aggraver les soupçons charitables du neux pécheur. Mais Karol fut navré. L'idée de rieo de semblable ne lui eût paru possible dans sa vie. Être pris pour un histrion, pour un meodiant , et méprisé par ce vieil avare ! C'était aiarcher dans la boue, lui qui ne trouvait que les nuages assez moelleux et assez purs pour le porter. Il Usât être très-fort on très-insouciant pour ne pas se trouver accablé d'un rôle absurde et pour n'en voir que le côté risible. D'ailleurs, on ne rit peut-être jaoïais de bien bon coeur de soi-même, et Karol fut d outré, qu'il sortit du parc, n'emportant pas même de l'argent sur lui , et fuyant au hasard dans la campagne, résolu, du moins il le croyait, à ne jamais remettre les pieds chez la Floriani.
Quoique sa santé eût pris, depuis sa maladie, un développement qu'elle n'avait jamais eu , il n'était pas encore très-bon marcheur , et , an bout d'une demi-lieue, il fut forcé de ralentir le pas. Alors le poids de ses pensées l'accabla , et il ne se traîna plus qu'avec effort dans la direction sans but qu'il avait prise.
Si j'entendais le roman suivant les règles umkdernes, en coupant ici ce chapitre, je te laisserais jusqu'à demain, cher lecteur, dans l'incertitude, présumant que tu te demanderais toute la nuit prochaine, au lieu de dormir : u Le prince Karol partira-t-il ou ne partira-t-il pas? »Mais la haute idée que j'ai toujours de ta pénétration m'interdit cette ruse savante, et t'épargnera ces tourments. Tu sais fort bien que mon roman n'est pas assez avancé pour que mon héros se tranche ici brusquement et malgré moi. D'ailleurs , sa fuite serait fort invraisemblable, et tu ne croirais point qu'on puisse rompre, du premier coup, les chaînes d'un violent amour.
Sois donc tranquille , vaque à tes occupations, et que le sommeil te verse ses pavots blancs et rouges. Nous ne sommes point encore au déoo<kment.
Karol en était déjà à s'adresser la même question : t( Partirai-je? Est-ce que je pourrai partir? Dans un quart d'heure , ne serai-je pas forcé de revenir sur mes pas? S'il en doit être ainsi, pourquoi me fatiguer à faire un chemin inutile? »
— Je partirai, s'écria-t-il en.se jetant sur le gazon encore humide de rosée.
Là , son indignation se ralluma et ses forœs revinrent. Il se remit en route, mais bientôt la fatigue ramena encore le doute et le découragement.
LUGREZTA FLORIANI.
Des regrets amers remplissaient de larmes ses yeux fatigués de Téclat du soleil levant qui semblait Tenir à sa rencontre , et lui dire : « Nous marchons en sens inverse ; tu vas donc me fuir et entrer dans la nuit éternelle? n II se rappelait son bonheur de la veille, lorsqu*à pareille heure, il avait vu la Floriani entrer dans sa chambre , ouvrir elle-même sa fenêtre pour lui faire entendre le chant des oiseaux et respirer le parfum des chèvrefeuilles , s'arrêter près de son lit pour lui sourire, et, avant de lui donner le premier baiser, Tenvelopper de cet ineffable regard d*amour et d^adoration plus éloquent que toutes les paroles , plus ardent que toutes les caresses. Oh ! qu*il était heureux encore , ce moment-l& ! Rien que le trajet du soleil autour des horizons , et tout était détruit! Il ne verrait plus jamais cette femme si tendre Tenivrer de son regard profond et mettre , à la place des visions de la nuit, son image tranquille et radieuse devant lui ! Cette main qui , en passant doucement à travers ses cheveux , semblait lui donner une vie nouvelle , ce cœur dont le feu ne sVtait jamais épuisé en fécondant le sien , ce souille dont la puissance entretenait en lui une sérénité jusque-là inconnue , ces douces attentions de tous les instants, cette constante sollicitude, plus assidue et plus ingénieuse encore que ne Tavait été celle de sa mère ; cette maison claire et riante , où Tatmosphère semblait assouplie et réchauffée par une influence magnétique , ce silence du parc , ces fleurs du jardin , ces enfants à la voix mélodieuse qui chantaient avec les oiseaux , tout , Jusqu'au chien de Célio ,'quî courait si gracieusement dans les herbes, poursuivant les papillons pour imiter son jeune ami ; enfin cet ensemble de choses , qu*il se représentait et se détaillait pour la première fois , au moment de s*en séparer, tout cela était donc fini pour lui !
Et justement , comme il pensait au chien de Célio , ce bel animal s*élança vers lui , et , pour la première fois , le caressa avec tendresse. II n'avait pourtant pas suivi Karol,et celui-ci crut d'abord que Céiio n'était pas loin. Mais , ne le voyant pas paraître, il se rappela que la veille, Laêrteê (c'était ' le nom du chien) avait fait une pointe sur la rive oè les barques s'étaient arrêtées ; qu'on l'avait rap* pelé en vain, et qu'eti rentrant à la maison, Célio s*êCait inquiété de ne pas l'y trouver. On l'avait sifflé et appelé encore , pensant qu'il aurait c^^toyé le lac et serait revenu par les prés ; mais on s'était couché sans le retrouver; Lucrezia avait consolé son fils en lui disant que le chien avait déjà passé plusieurs fois la nuit dehors , et qu'il était trop intelligent pour ne pas retrouver, dès qu'il le foudMt , le chetBÎn de sa demeure.
Le jeune et beau Lairtes , entraîné par l'ardeur de la chasse, avait donc guetté et poursuivi quelque lièvre pour son propre compte, jusqu'au point du jour, et soit qu'il etit perdu sa piste , ou qu'il eût réussi à l'atteindre et à le dévorer, il songeait en ce moment à Célio, qui le faisait jouer, à la Floriani, qui lui donnait elle-même sa nourriture , au petit Salvator, qui lui tirait les oreilles, à son frais coussin et à son déjeuner. U se rendait très-bien compte de l'heure et se disait qu'il fallait rentrer pour n'être pas grondé de sa trop longue absence. 11 est bien possible même qu'il poussât la finesse jusqu'à se flatter qu'on ne s'en serait pas aperçu.
En voyant Karol , il s'imagina que celui-ci n'était venu aussi loin que pour le chercher, et, se sentant coupable, ne voulant pas aggraver ses torts, il vint à sa rencontre d'un air affectueux et modeste, balayant la terre de sa longue queue soyeuse, et se donnant toutes sortes de grâces , pour se faire pardonner son escapade.
Le prince ne put résister à ces avances et se décida à le toucher un peu sur la tête. « Et toi aussi , pensait-il , tu as voulu rompre ta chaîne et essayer de ta liberté ! Et voilà que tu hésites entre la servitude d'hier et l'effroi d'aujourd'hui ! »
Karol ne pouvait plus envisager qu'avec terreur la solitude de son passé. U se disait qu'il valait mieux souffrir les tortures d'un amour troublé par le doute et la honte, que de ne vivre d'aucune façon. Qu'allait-il retrouver, en se replongeant dans l'isolement? L'image de sa mère et celle de Lucie ne viendraient plus le visiter que pour lui faire d'amers reproches. U essaya de les évoquer, elles n'obéissaient plus à son appel. Il n'avait jamais pu se persuader que sa mère fût morte, il le sentait à présent , la tombe ne rendait plus sa proie. Les traits de Lucie étaient tellement effacés de sa mémoire qu'il s'efforçait en vain de se les représenter. Ils étaient couverts d'un épais nuage. Maintenant que Karol avait bu à la coupe de la vie, la société de ces ombres l'épouvantait au lieu de le charmer.
— Vivre ! il faut donc vivre malgré soi , il faut donc aimer la vie en la méprisant, et s'y plonger en dépit de la peur et du dégoût qu'elle inspire, pensait-il en se débattant contre lui-même? Es-tu la volonté de Dieu? Es-tu la tentation d'un esprit de vertige et de ténèbres ? Mais trouveraije la vie désormais auprès de Lucrezia ? Ne sera-ce point la mort, que cet attachement dont les circonstances me font rougir, et que le doute va empoisonner? Néant pour néant , ne vaudraitil pas mieux languir et dépérir, avec le sentiment de son propre courage , que dans celui de son indignité ?
LUGREZIA FLORIÂNI.
Il ne trouvait point d*issue à ses incertitudes. Il se levait , faisait un pas vers l'exil , et regardait derrière lui. Son cœur se déchirait et se brisait à la pensée de ne plus voir sa maîtresse, et il le sentait physiquement s'éteindre comme si cette femme en était le moteur unique.
Il était presque vaincu déjà , et cherchait dans quelque augure, dans quelque hasard providentiel, dernière ressource de la faiblesse, l'indice du chemin qu'il devait suivre. Laërtes vint à son secours. Laêrtes était décidé à rentrer. Lorsque Karol tournait le dos à la villa , le chien s'arrêtait et le regardait d'un air étonné ; puis , lorsque le prince revenait vers lui , il bondissait d'un air joyeux et lui disait avec ses yeux brillants d'expression et d'intelligence : u C'est par ici , en effet , vous vous trompiez : suivez-moi donc ! »
Karol trouva un faux-fuyant digne d'un enfant. Il se dit que la Floriani tenait beaucoup à ce chien, que Gélio était capable de pleurer un jour entier s'il ne le retrouvait point , que l'animal était bien jeune, bien fou, et se laisserait peut-être tenter par quelque nouvelle proie avant de rentrer ; qu'enfin il pouvait se perdre ou se laisser emmener par quelque chasseur, et que son devoir, k lui , était de le ramener à la maison.
Il appela donc Laërtes , veilla puérilement sur lui , et regagna la villa Floriani sans le perdre de vue. Pourtant Ton peut dire que jamais aveugle ne fut plus littéralement conduit par un chien.
En voyant la porte du parc ouverte , Laërtes prit sa course, et, enchanté de rentrer, il devança Karol et gagna la maison, la chambre de Gélio, où il se blottit sous son lit, en attendant son réveil. Le prétexte du chien manquait dès lors à Karol , il n'était pas obligé de franchir la grille du parc, et il allait néanmoins la franchir, lorsque ses yeux rencontrèrent une inscription tracée au pinceau sur une pierre latérale. C'étaient les fameux vers de Dante :
Per me si va nella clttà dolente,
Per me al va neir eterno dolore,
Per me al va tra la perduta geote...
... Laaclate ognl aperanza, vol, ch^eotrate I
Et plus bas :
« JvU aux voyageurs I ■
Cblio Plokiami.
Karol se souvint que, peu de jours auparavant, Gélio , qui venait d'apprendre par cœur ce passage classique de la Divine Comédie y et qui le répétait à tout propos avec ce mélange d'admiration et de parodie qui est propre aux enfants , s'était amusé à récrire sur le montant de la porte du parc, en l'accompagnant d'un avertissement facétieux aux
passants. Gomme la villa n'était située sur ancane route de passage, il y avait peu d'inconrénienls à laisser subsister l'inscription de Gélio jusqu'à la première pluie; la Floriani n'avait fait qu'en rire, et Karol , à qui ces vers lugubres n'offraient aucun sens à ce moment-là , ne s'en était point alarmé. Il était repassé plusieurs fois par cette porte sans y prendre garde; il n'y aurait plus jamais songé, sans la révolution qui s'était opérée en lui. Au premier abord, les mots de perduta génie \n\ parurent offrir une allusion affreuse et peut-être quelque peu vraie , car il se hâta de l'effacer. Puis , en relisant, malgré lui, le dernier vers, il fat saisi d'une terreur superstitieuse , en songeant que les enfants prophétisent souvent sans le savoir, et disent en riant d'effroyables vérités. 11 cueillit une poignée d'herbe et en frotta la muraille; mais, par un hasard fort simple, le dernier vers, portant sur une pierre moins polie que les autres, ne s'effaça pas entièrement et resta visible malgré tous les efforts de Karol.
— Eh bien! dit-il en s'élançant dans le parc, cela est écrit ainsi au livre de ma destinée. Pourquoi mes yeux en seraient-ils offensés? 0 Lucrezia , tu ne m'avais donné que du bonheur; à présent que je vais souffrir par toi et pour toi , je vois à quel point je t'aime!
La Floriani était déjà très-inquiète, elle avait cherché Karol dans tout le parc , ne concevant pas que, contrairement à ses habitudes, il se fût levé avant elle et qu'il eût été se promener sans elle. Elle était dans la chaumière du pécheur lorsqu'elle vit le prince effacer l'inscription et rentrer précipitamment, comme si, de même que Laërtes, il eût craint d'être grondé. Elle courut après lui, et l'enlaçant dans ses bras :
— Vous trouvez donc , lui dit^-elle , que ce serait un grave mensonge?
Karol n'avait guère l'esprit présent ; il ne songeait pas qu'elle eût pu le voir effiicer les rers du Dante ; il ne pensait déjà plus à ces vers , mais bien à la trahison possible de Salvator. Il crut qu'elle répondait à ses secrètes pensées, qu'elle avait deviqé ses angoisses, épié son essai de ftiite; que sais-je? tout ce qu'il y avait de plus invraisemblable lui vint à l'esprit , et il répondit d*an air effaré :
-< Soyez-en juge vous-même, il ne m'appartient pas de répondre pour vous.
Lucrezia fut un peu étonnée et commença à redouter quelques accès d'excentricité. Salvator l'en avait prévenue à diverses reprises avant qu'elle donnât son cœur au prince. Hais elle n'avait pu y croire, parce que, depuis sa maladie, Karol avait toujours été ravi au septième ciel el se loi
LUGRE2IA FLORIANL
«▼lit jamais causé an instant d*effroi. Elle se de* manda s'il était bien guéri, s'il n'était pas menacé d*iu>e rechule imminente , ou bien si , réellement , «m cerveau était faible et tourmenté d'idées fantasques. Elle l'interrogea. Il ne voulut point répondre , et lui baisa la main à plusieurs reprises , en lui demandant pardon. Mais pardon de quoi? Toilà ce qu'elle ne put jamais savoir, malgré les Invesliptions de sa tendresse. Ses manières étaient aussi changées que sa figure et son langage. 11 s'était dit que , s'il se décidait à rentrer chez elle , il devait prendre avec lui-même l'engagement de ne lui faire aucune question , aucun reproche , de ne point avilir son propre amour par des paroles blessantes de part ou d'autre ; enfin il se roidissait pour ainsi dire dans une sorte de religion chevaleresque et dans un redoublement de respect extérieur, comme s'il eût cru réparer par là le tort qu'il lui avait fait dans son âme en la soupçonnant.
La Floriani avait toujours été vivement touchée de ce respect qu'il lui témoignait devant ses enfants et ses serviteurs. Rien , chez lui , ne lui rappelait le sans-gène blessant et l'espèce d'abandon impertinent des amants heureux. Mais , dans le téte-à-téte , elle n'était pas habituée à lui voir détourner son front de ses lèvres et se rejeter sur ses mains en saluant comme un abbé qui rend hommage à une douairière. Elle essaya de rompre cette glace , elle lui fil de tendres reproches , elle le railla amicalement : tout fut inutile. Il se hâtait de retourner vers la maison, car il sentait que sa souffrance n'était pas assez calmée pour lui permettre de paraître heureux.
Salvator ne fut point étonné de voir, ce jour-là , son ami silencieux et sombre ; il l'avait vu si souvent ainsi !
— Je suis inquiète ce matin , lui dit tout bas Lucrezia ; Karol est pâle et triste.
— Tu devrais être habituée à le voir s'éveiller tout différent de ce qu'il était en s'endormant , répondit Salvator. N'est-il pas mobile et changeant comme les nuages?
— Non , Salvator, il n'est point ainsi. Depuis deux mois , c'est un ciel pur et brûlant , sans un seul nuage, sans la moindre vapeur.
— En vérité ! quelle merveille tu me contes là ! Je peux à peine te croire.
— Je te le jure. Que peutril donc avoir aujourd'hui?
— Mais rien ! il aura fait un mauvais rêve.
— 11 n'en faisait plus que de beaux !
— C'était un grand hasard ou un grand prodige ; moi je ne l'ai jamais vu une semaine... que dis-je? un jour entier, sans tomber dans quelque accès de mélancolie.
— Et à propos de quoi y tombait-il si souvent?
— Tu me demandes là ce que je n'ai jamais pu lui faire dire. Karol n'est-il pas un hiéroglyphe ambulant, un mythe personnifié?
— Il ne l'a pas été pour moi jusqu'à celle heure, et puisque j'avais trouvé, à mon insu, le moyen de le rendre heureux et confiant , 11 faut bien que je lui aie déplu en quelque chose depuis hier.
— Vous êles-vous querellés cette nuit?
— Querellés ? quel mot !
— Oh ! tu es devenue sublime comme lui , je le vois bien, et il faut se faire un vocabulaire choisi exprès pour vous deux. Eh bien î voyons , n'avezvous pas touché à quelque point douloureux de votre existence à l'un ou à l'autre , en causant ensemble la nuit dernière?
— La nuit dernière , comme toutes les autres nuits , je n'ai pas quitté mes enfants. Nous nous retirons de bonne heure , je me lève avec le jour, et tandis que les petits sommeillent encore ou babillent avec leur bonne en se levant, je vais éveiller doucement Karol , et nous causons ensemble ; le plus souvent , nous nous regardons et nous nous adorons sans nous rien dire. Ce sont deux heures de délices où jamais run mot pénible, une réflexion positive , un souvenir quelconque des ennuis et des maux de la vie réelle , n'ont trouvé place. Ce matin, j'ai été ouvrir ses fenêtres comme à l'ordinaire, commej'en ai pris l'habitude durant sa maladie. 11 était déjà sorti, ce qui ne lui était encore jamais arrivé. Il est resté deux heures absent. Il avait l'air égaré en rentrant , il disait des paroles que je ne comprends pas , ses manières étaient bizarres. Il m'a fait presque peur, et maintenant son abattement, le soin qu'il prend de ne pas rester avec nous me font mal. Toi , qui le connais , tâche de lui faire dire ce qu'il a !
— Moi, qui le connais, je ne puis rien te dire, sinon qu'il a été gai hier soir, ce qui était un signe certain qu'il serait triste ce matin. Il n'a jamais eu une heure d'expansion dans sa vie, sans la racheter par plusieurs heures de réserve et de taciturnité. 11 y a certainement à cela des causés morales , mais trop légères ou trop subtiles pour être appréciables à l'œil nu. Il faudrait un microscope pour lire dans une âme où pénètre si peu de la lumière que con< somment les vivants.
— Salvator, tu ne connais pas ton ami , dit la Lucrezia ; ce n'est point là son organisation. Un soleil plus pur et plus éclatant que le n6tre rayonne dans son âme ardente et généreuse.
— Comme tu voudras ! répondit Salvator en souriant; alors, tâche d'y voir clair et ne m'appelle pas pour tenir le flambeau.
— Tu railles, mon ami! reprit la Floriani avec
LUCREZIA FLORIANl.
tristesse j et pourtant je souffre ! Je m'interroge en vain , je ne vois pas en quoi j'ai pu contrisler le cœur de mon bien-^imé. Mais la froideur de son regard me glace jusqu'à la moelle des os , et, quand je le vois ainsi , il me semble que je vais mourir.
Quelques mots de franche explication eussent guéri les souffrances de la Floriani et de son amant, mais il eftt fallu qu'en demandant à connaltre la vérité Karol pût avoir confiance dans la loyauté de la réponse; et, quand on s'est laissé dominer par un soupçon injuste, on perd trop de sa propre franchise pour se reposer sur celle d'autrui. D'ailleurs, ce malheureux enfant n'avait pas sa raison, et il n'en conservait que juste asseï pour savoir que la raison ne le persuaderait pas.
Heureusement ces natures promptes à se trou* bler et folles dans leurs alarmes se relèvent vite et oublient. Elles sentent elles-mêmes que leur angoisse échappe aux secours de l'affection et qu'elle ne peut cesser qu'en s'épuisant d'elle-même. C'est ce qui arriva à Karol. Le soir de cette sombre journée, il était déjà fatigué de souffrir, il s'ennuyait de la solitude ; la nuit, comme il y avait longtemps qu'il n'avait dormi, il subit un accablement qui lui procura du repos ; le lendemain, il retrouva le bonheur dans les bras de la Floriani , mais il ne s'expliqua pas sur ce qui l'avait rendu si différent de lui-même la veille, et elle fut forcée de se contenter de réponses évasives. Cela resta en lui comme une plaie qui se ferme, mais qui doit se rouvrir, parce que le germe du mal n'a pas été détruit.
Lucrezia n'oublia pas aussi vite ce que son amant avait souffert. Quoiqu'elle fût loin d'en pénétrer le motif, elle en ressentit le contre-coup. Ce ne fut pas chez elle une douleur soudaine, violente et passagère. Ce fut une inquiétude sourde, profonde et continuelle. Elle persista, en dépit de Salvator, à croire qu'il n'y a pas de souffrance sans cause ; mais elle eut beau chercher, sa conscience ne lui reprochant rien, elle fut réduite à croire que Karol avait senti se réveiller en lui, ou le souvenir de sa mère, ou le regret d'avoir été infidèle à la mémoire de Lucie.
Karol était donc redevenu calme et confiant, avant que la Floriani se fût consolée de l'avoir vu malheureux; mais au moment on elle se rassurait enfin et commençait à oublier l'effroi que lui avait causé ce nuage, une circonstance réveilla la souffrance de Karol. Et quelle circonstance? nous osons
à peine la rapporter, tant elle e^ absurde el puérile. En jouant avec Laêrtes, la Floriani, loacbée de sa grâce et de son regard tendre, lui doana un baiser sur la tête. Karol trouva que c'était une profanation, et que la bouche de Lucreiia ne devait pas effleurer la tète d'un chien. Il ne put s'empêcher d'en faire la remarque avec une certaine vivacité qui trahit sa répugnance pour les animaux. La Floriani, étonnée de le voir prendre au adieux une pareille chose, ne put se défendre d'en rire, et Karol fut profondément blessé.
— Mais quoi, mon enfant, lui dit-elle, aiineriesvous mieux une discussion en règle à propos d*ua baiser donné à mon chien? Pour moi , je n'aimerais pas à me mettre en désaccord avec vous sur quoi que ce soit, et, ne trouvant pas le sujet digne d'être commenté et pesé, je n'éprouve que le besoin de m'égayer un peu sur la bizarrerie de ce siyet même.
— Ahl je suis ridicule, je le sais, dit Karol ; et c'est une chose funeste pour moi que vous commenciez à vous en apercevoir! Ne pouviez-vous me répondre autrement que par un éclat de rire?
— Je ne trouvais rien à répondre là-dessus , vous dis-je, reprit Lucrezia un peu impatientée. Faut-il donc, quand vous me faites une observation, que je baisse la tète en silence, quand même je ne suis point persuadée qu'elle vaille la peine d'être faite?
—Il faut donc devenir étrangers l'un à l'autre sur tout ce qui touche au monde réel, dit Karol avec un soupir. Nous nous entendrions si peu sur ce point, que je dois apparemment me taire ou n'ouvrir la bouche que pour faire rire !
Il bouda deux heures pour ce fait, après quoi il n'y songea plus et redevint aussi aimable que de coutume; mais la Floriani fut triste pendant quatre heures, sans bouder el sans montrer sa tristesse.
Le lendemain, ce fut autre chose, je ne sais quoi, moins encore ; et le surlendemain, on fut triste de part et d'autre sans aucune cause apparente.
Salvator n'avait pas vu la pureté éclatante du bonheur de ces deux amants en son absence. A peine arrivé, il ne voyait, au contraire, que le retour de Karol à ses anciennes susceptibilités. Il le trouvait tantôt plein d'affection, tantôt plein de froideur pour lui. II ne s'en étonnait pas, l'ayant toujours vu ainsi; mais il se disait avec chagrin que la cure n'était point radicale, et il revenait à la conviction que ces deux êtres n'étaient point faits l'un pour l'autre.
Après plusieurs jours d'observations et de réflexions sur ce sujet , il résolut de s'en expliquer avec son ami et de l'amener malgré lui à se révéler»
LUGREZIA FLORIANI.
Il savwt que ce n*é(ait point facile, mais il savait ansai comment il devait s'y prendre.
— Cher enfant , lui dit-il environ ane semaine après son retour à la villa Floriani, je voudrais, s'il est possible, obtenir de toi une réponse à la question suivante : Sommes-nous encore pour longtemps ici?
^ Je ne sais pas, je ne sais pas 1 répondit Karol d'un ton sec, et comme si cette demande l'eût fort importuné.
Mais un instant après, ses yeux se remplirent de larmes, et il parut prévoir, par la manière dont il regarda Salvator, que leur séparation lui semblait inévitable.
— Je t'en prie, Karol, reprit le comte Albani en lui prenant la main, une fois dans ta vie, essaye de te faire une idée de Pavenir par complaisance pour moi, qui ne puis rester dans une étemelle attente des éYénements. Auireftriê, c'est4-dire avant de venir ici, tu te retranchais toujours sur l'état de ta santé , qui ne te permettait de faire aucun projet. M Fais de moi ce que tu voudras, disais-tu ; je n'ai aucune volonté, aucun désir. » A présent, les r61es sont changés, et ta santé ne peut plus servir de prétexte ; tu te portes fort bien, tu as pris de la force... Ne secoue pas la tête : je ne sais où en est ton moral , mais je vois fort bien que ton physique va au mieux. Tu ne te ressembles plus, ta figure a changé de ton et d'expression, tu marches, tu manges, tu dors comme tout le monde. L'amour et Lucrexia ont fait ce miracle; tu ne t'ennuies plus de la vie, tu te sens fixé apparemment. Cest è mon tour d'être incertain et de ne plus voir dair devant mol. Voyons, tu veux rester ici, n'est* eepas?
— Je ne sais pas si je pourrais partir, quand même je le voudrais, répondit Karol extrêmement malheureux d'avoir à répondre clairement; je crois que je n'en aurais pas la force , et pourtant je le devrais.
— Tu le devrais parce que...?
— Ne me le demande pas. Tu peux bien le deviner toi-même.
— Tu es donc toiigours aussi paresseux d'esprit quand il faut arriver à traiter l'insipide chapitre de hi vie réelle?
— Oui , d'autant plus paresseux que j'en suis sorti davantage depuis quelque temps.
— Alors, tu veux que je fasse comme à l'ordinaire; que je pense à ta place, que je discute avec moi-même comme si c'était avec toi, et que je te prouve par de bonnes raisons ce que tu as envie de faire.
— Eh bien ! oui , répondit le prince avec le sérieux d'un enfant gâté.
Ce n'est pas qu'en cette circonstance, il eût besoin de l'avis d'un autre pour connaître la force de son amour ; mais il était bien aise d'entendre juger sa situation par Salvator, pour tâcher de lire dans les sentiments secrets de celui-ci.
— Voyons! reprit gaiement Salvator qui redoutait d'auUnt moins un piège qu'il n'avait pas d'arrière-pensée, je vais essayer. Ce n'est pas facile maintenant. Tout est changé en toi, et il ne s'agit plus de savoir si l'air de ce pays est bon, si le séjour est agréable, si l'auberge est bien tenue, et si la chaleur ou le froid ne doivent point qous chasser. L'été de la passion te réchaufferait quand même le soleil de juin ne darderait pas ses rayons sur ta tête. Cette maison de campagne est belle et l'hô^ tesse n'est point désagréable... Allons 1 Tu neveux pas même sourire de mon esprit ?
— Non, ami, je ne puis. Parle sérieusement.
— Volontiers. Alors je serai bref. Tu es heureux ici, et tu te sens ivre d'amour. Tu ne peux prévoir combien de temps cela durera sans se troubler et s'obscurcir. Tu veux jouir de ton bonheur tant que Dieu le permettra, et après... Voyons, après? Réponds. Jusqu'ici j'ai constaté ce qui est, c'est ce qui sera ensuite que je tiens à savoir.
— Après ! après, Salvator? Après la lumière, il n'y a que les ténèbres.
— Pardon ! il y a le crépuscule. Tu me diras que c'est encore la lumière, et que tu en jouiras jusqu'à extinction finale. Mais quand viendra la nuit , il faudra pourtant bien se tourner vers un autre soleil? Que ce soit l'art, la politique, les voyages ou l'hyménée, nous verrons ! Mais dis-moi, quand nous en serons là , où nous retrouveronsnous? Dans quelle fie de l'océan de la vie faut-il que j'aille t'altendre ?
— Salvator ! s'écria le prince effrayé et oubliant les tristes soupçons qui l'obsédaient , ne me parle pas d'avenir. Tiens, moins que jamais je puis prévoir quelque chose. Tu me prédis la fin de mon amour ou du êien, n'est-ce pas? £h bien ! parlemoi de la mort, c'est la seule pensée que je puisse associer à celle que tu me suggères.
— Oui, oui, je comprends ! Eh bien ! n'en parlons plus, puisque tu es encore dans ce paroxysme où Ton ne peut songer ni à faire cesser ni à faire durer le bonheur. Il est fâcheux peut-être qu'un peu d'attention et de prévoyance ne soient pas admissibles dans ces moments-là; car tout idéal s'appuie sur des bases terrestres, et un peu d'arrangement dans les choses de la vie pourrait contribuer à la stabilité ou dû moins à la prolongation du bonheur !
— Tu as raison, ami, aide-moi donc ! que doisje faire? Y a-t-il quelque chose de possible dans la
LUGREZIA FLORIANl.
situation étrange où je me vois placé? J*ai cru que cette femme m*aimerait toujours !
— £t tu ne le crois plus ?
— Je ne sais plus rien, je ne vois plus clair.
— Il faut donc que je voie à ta place. La Fioriani t*aimera toujours, si vous pouvez parvenir à aller demeurer dans Jupiter ou dans Saturne.
— Oh ciel ! tu railles?
— Mon , je parle raison. Je ne connais pas de cœur plus ardent, plus fidèle, plus dévoué que celui de Lucrezia, mais je ne connais pas d'amour qui puisse conserver son intensité et son exaltation au delà d'un certain temps , sur la terre où nous vivons.
— Laisse-moi, laisse-moi ! dit Karol avec amertume, tu ne me fais que du mal !
— Ce n*est pas le procès de Tamour que je viens faire, reprit Salvator avec calme. Je ne prétends pas prouver non plus que votre amour soit vulgaire, et qu'il ne puisse résister, plus que tout autre, aux lois de sa propre destruction. Sur ce chapitre, tu en sais plus que moi, et tu connais la Fioriani sous un aspect que je n'ai jamais pu que pressentir et deviner. Mais ce que je connais mieux que vous deux peut-être, malgré toute l'expérience de cette adorable folle de Lucrezia, c'est que le milieu où se trouve placée la vie positive des amants agit, malgré eux et malgré tout, sur leur passion. Vous aurez en vain le ciel dans le cœur, si un arbre vous tombe sur la tète , je vous défie de ne pas vous en ressentir. £h bien! si les circonstances extérieures vous aident et vous protègent, vous pouvez vous aimer longtemps, toigours peut-être ! jusqu'à ce que la vieillesse vienne vous apprendre que le Umiours des amants n'est pas le sien. Si, au contraire , en ne prévoyant et n'examinant rien , vous laissez de mauvaises inOuences pénétrer jusqu'à vous, il vous arrivera de subir le sort commun, c'est-à-dire de voir des misères vous troubler et vous anéantir. .
— Je t'écoute , ami , continue , dit Karol , que faut-il craindre et prévoir? Que puis-je empêcher?
— La Fioriani est libre comme l'air, j'en conviens ; elle est riche , indépendante de toute ancienne relation, et il semble qu'elle ait eu la révélation de ce qui convenait à votre bonheur, en rompant d'avance avec le monde et en venant s'enfermer dans cette solitude. Voilà d'excellentes conditions pour le présent; mais sont-elles à jamais durables?
— Crois-tu qu'elle éprouve le besoin de retourner dans le monde? Mon Dieu ! si cela peut arriver !... Malheureux, malheureux que je suis !
— Non, non, cher enfant, dit Salvator frappé du
désespoir et de l'épouvante de son ami. Je ne dis point cela. Je n'y crois pas. Mais le monde peut venir la chercher ici, et l'y obséder malgré elle. Si je n'avais pas été muet comme la tombe à Venise avec tous ceux qui m'ont parié d'elle, si je n'avais pas répondu d'une manière évasive à ceux qui savaient bien qu'elle était ici : « Elle a le projet de s'y installer peut-être, mais elle n'est pas fixée, elle va faire un voyage, elle ira peut-être en France... » que sais-je? tout ce que Lucrezia elle-même m'avait suggéré de répondre aux questions indiscrètes... déjà , sois-en sûr, vous seriez inondés de visites. Mais ce qui est différé n'est peut-être pas perdu. Un jour peut venir où vous ne serez plus seuls ici ; quelle sera ton attitude vis-à-vis des anciens amis de ta maîtresse?
— Horrible ! horrible ! répondit Karol en frappant sa poitrine.
— Tu prends tout d'une manière trop tragique, mon cher prince ! Il n*est pas question de se désespérer pour cela, mais de s'y attendre et d*être prêt à lever sa tente dans l'occasion. Ainsi ce mal ne serait pas sans remède. Vous pourriez partir et aller chercher quelque autre solitude temporaire. 11 y a un certain art à dégoûter les visiteurs, c'est de ne jamais les rendre certains de vous rencontrer. La Fioriani entend cela fort bien. Elle t'aiderait à sortir d'embarras. Calme-toi donc !
— Eh bien ! alors , n'y a-t-il pas d'autres dangers? dit Karol qui passait, avec sa mobilité ordinaire, de l'épouvante exagérée à la confiance paresseuse.
— Oui , mon enfant ! il y a d'autres dangers , répondit Salvator; mais tu vas t'éroouvmr encore plus que je ne veux , et peut-être m'envoyer au diable.
— Parle toujours.
— Il y a, quand vous aurez fait la solitude autour de vous, le danger de la satiété.
— II est vrai, dit Karol accablé de cette pensée, peut-être déjà le pressens-tu avec raison, de sa part. Oh ! oui , j'ai été souffrant et morose ces jours-ci. Elle a dû être lasse et ennuyée de moi.* Elle te l'a dit?
— Non, elle ne me l'a pas dit, elle ne l'a point pensé, et je ne crois^pas qu'elle se lasse la première. C'est pour toi, bien plus que pour elle, que je crains la fatigue de l'àme.
— Pour moi, pour moi, dis-tu?
— Oui, je sais que tu es un être d'exception, je sais ta persévérance à aimer une femme que tu n'avais point connue!... (qu'il me soit permis de le dire à présent). Je sais aussi de quelle manière exclusive et admirable tu as aimé ta mère. Mais tout cela n'était pas de l'amour. L'amour s'use, e|
LVCREZIÀ FLORÎANI.
le lieo, saehant moins que toat antre supporter les atteintes de la réalité, s'usera vite.
— Ta mens I s'écria Karol avec un sourire d'exaltation à la fois superbe et naive.
— Mon enfant, je t'admire, mais je te plains, reprit Salvalon Le présent est radieux, mais ra?enir est voilé.
— Fais-moi grâce de lieux communs !
— Fais-moi la grâce d'en écouter un seul. Ta noble famille, tes anciens amis, ce grand monde très-restreint, mais d'autant plus choisi et sévère, que tu as eu jusqu'ici pour milieu, pour air vital, si je puis parler ainsi, quel r61e vas-tu y jouer?
— J'y renonce pour jamais ! J'y ai songé, à cela, Salvator! Et celte considération a pesé moins qu'une paille dans la balance de mon amour.
— Trè»^ien; quand tu retourneras à tes grands parents, ils t'absoudront, â coup sûr; mais ils ne diront pas moins qu'il est indigne de toi d'avoir été l'amant d'une comédienne, si longtemps et si sérieusement. Ils te pardonneraient plus aisément, ces vertueux amis, d'avoir eu eenl caprices de ce genre qu'une passion.
— Je ne te crois point ; mais s'il en était ainsi, raison de plus pour que je rompe sans regret avec ma famille et toutes nos anciennes relations !
— A la bonne heure , ce sont gens admirables mais fort ennuyeux que les grands parents, et il y a longtemps que je laisse gronder les miens sans les interrompre. Si tu veux être mauvaise tète, aussi... c'est fort inattendu, fort plaisant, mais, vive Dieu ! je m'en réjouis I Cependant, cher Karol, il y a une autre famille â laquelle tu ne penses pas, c'est celle de la Floriani, et tu l'as pour témoin de vos amours.
— Ah! tu touches enfin le point douloureux, s'écria le prince frissonnant comme à la morsure d*un serpent. Son père, oui! ce misérable, qui nous prend pour des histrions mourant de faim et recevant ici l'aumône du logement et de la nourriture ! G*est hideux, et j'ai failli partir en enlendant celaJ
— Le père Menapace nous fait cet honneur ?... répondit Salvator en éclatant de rire.
Hais, voyant combien Karol prenait au sérieux ce ridicule incident, il essaya de le calmer.
— Si tu avais raconté à la Lucrezia cette bouffonne aventure, loi dit-il, elle t'eût répondu de manière à t'en consoler, et voici ce que cette brave femme t'aurait dit : « Mon enfant, je n'ai jamais eu que des amants dans la détresse , tant j'avais frayeur de passer pour une fille entretenue. Vous aves des millions, on peut croire que vous me rendez de grands services , et je vous aime tant que je n'y ai pas songé ou que je m'en mo-
que; oubliez donc les billevesées de mOn père et de Biffi, comme j'oublie pour vous le monde entier. » Tu vois donc bien^ Karol, que tu lui dois de n'être pas si chatouilleux â l'endroit de l'opinion. Mais parlons de ses enfants, mon ami; y as-tu songé ?
— Est-ce que je ne les aime pas? s'écria le prince. Est-ce que je voudrais les éloigner d'elle un seul instant?
•— Mais est-ce qu'ils ne grandiront pas? Est-ce qu'ils ne comprendront jamais? Je sais bien qu'ils sont tous enfants naturels, qu'ils ne se souviennent pas de leurs pères et qu'ils sont encore dans cet âge heureux où ils peuvent se persuader qu'une mère suffit pour qu'on vienne an monde. Gomment elle sortira un jour de cet embarras vis-â-vis d'eux, et ce qui se passera de sublime ou de déplorable dans le sein de cette famillts, cela ne nous regarde ni l'un ni l'autre. J'ai foi aux merveilleux instincts de la Floriani pour s'en tirer avec honneur. Mais ce n'est pas une raison pour que tu compliques sa situation par ta présence continuelle. Tu ne sauras ou tu ne voudras jamais mentir. Comment cela pourra-t-il s'arranger?
Karol, qui ne connaissait pas l'expression des paroles lorsqu'il était au comble du chagrin, cacha son visage dans ses mains et ne répondit pas. U avait déjà pressenti cet affreux problème depuis le jour où, les enfants de la Floriani le faisant souffrir de leurs rires et de leurs cris , la vision de l'avenir avait passé vaguement devant ses yeux. L'idée de devenir un jour l'ennemi naturel et le fléau involontaire de ces enfants adorés s'était liée naturellement au premier instant d'ennui et de déplaisir qu'ils lui avaient causé.
— Tu déchires les entrailles de la vérité, dit-il enfin â son ami, et tu me les jettes toutes sanglantes à la figure. Tu veux donc que je renonce â mon amour, et que je meure? Tue-moi donc tout de suite. Partons !
Salvator fut étonné de la violence du sentiment qui dominait eiAore Karol. U était loin de prévoir que cette violence , au lieu de diminuer, irait toujours en grandissant avec la souffrance ; Salvator cherchait le bonheur dans l'amour , et quand il ne l'y trouvait plus, son amour s'en allait tout doucement. En cela, il était comme tout le monde. Mais Karol aimait pour aimer ; aucune souffrance ne pouvait le rebuter. Il entrait dans une nouvelle phase, dans celle de la douleur, après avoir épuisé
LUCBBZU FLORIARI.
odte de rîTresse. Mais la phase da refroidisseineiit ne devait jamais arriver pour lui. Ceùt été celle de l'agonie physique , car son amour était devenu sa vie, ety délicieuse ou amère, il ne dépendait pas de lui de s'y soustraire un seul instant
Salvator, qui connaissait si bien son caractère, mais qui n'en comprenait pas le fond, se persuada que la réalisation de sa prophétie ne serait qu'une affaire de temps.
^ Mon ami, lui dit*il, tu ne me comprends pas, ou plutôt tu penses à autre chose qu'à ce dont nous parlons. A Dieu ne plaise que je veuille l'arracher aux premiers moments d'une ivresse qui n'est point à la veille de s!épuiser! Mon avis, au contraire, c'est que tu ne te défendes pas d'être heureux et que tu te laisses aller entièrement, pour la première fois, aux doux caprices de la destinée. Mais ce que j'ai à te dire ensuite , c'est qu'il ne faut pas s'obstiner i violer le bonheur quand il se retire. Un jour viendra, tôt ou tard , où quelque défaillance de lumière se fera remarquer dans l'astre qui te verse aujourd'hui ses feux. C'est alors qu'il ne faudra pas attendre le dégoût et l'ennui pour quitter ton amie. Il faudra fuir résolument... pour revenir, entendsmoi bien , quand tu sentiras de nouveau le besoin de rallumer le Oambeau de ta vie à la sienne. J'admets, tu le vois , que ta constance doive être éter^ nelle. Raison de plus pour rendre léger le joug qui vous lie, en évitant l'accablement d'un tète-à-téte perpétuel et absolu. Tout ce qui te choque déjà ici disparaîtra i distance, et quand tu reviendras l'affronter, tu verras que les montagnes sont dea grains de sable. Tous les dangers réels d'une situation dont tu viens de te rendre compte s'évanouiront quand tu ne seras plus l'hôte unique et exclusif de la famille. I^es enfants n'auront pas de reproche à te faire , car si l'entourage soupçonne une préférence de leur mère pour toi, il ne pourra la constater. Vous n'aurei plus l'air de braver l'opinion, mais d'entretenir une noble et durable amitié par de fréquentes relations. Tu pourrais n'être que l'ami et le frère de la Floriani , comme moi , par exemple, qu'il serait encore coupable et dangereux de fixer sans retour ta vie auprès d'elle. A plus juste raison, étant réellement son amant, dois-tu à sa dignité et à la tienne de voiler un peu cette passion aux yeux d'autrui. Tu trouves peut-être que je prends grand soin de la réputation d'une femme qui n'en a pris aucun jusqu'à présent. Mais ce n'est pas toi qui douterais de la sincérité avec laquelle elle avait résolu de se réhabiliter d'avance pour l'honneur fàtur de ses filles, en quittant le monde et en rompant tous les liens antérieurs. Ce n'est pas toi qui voudrais lui faire perdre le prix du sacrifice qu'elle venait de consommer, des bonnes ré-
solutions dont elk se trouvait déjà si heurenae, et l'empêcher d'être, avant tout, une vertueuse mère de Dunille , coDune elle s'en piquait très-sérieusement le jour oà nous avons frappé à sa porte. Cette porte était fermée, souviens-toi! J'aurais éternellement sur la conscience d'avoir forcé la consigne et de t'avoir presque jeté ensuite dans les bras de cette pauvre femme confiante et généreuse, si, un jour, die venait à maudire l'heure fatale ou j'ai détruit son repos et fait échouer ses rêves de calme et de sagesse !
— Tu as raison ! s'écria le prince en se jetant dans les bras de son ami, et voilà le langage qu'il aurait fallu me parler tout d'abord. De toutes les choses réelles, il n'en est qu'une seule que je puisse comprendre : c'est le respect que je dois à l'objet de mon amour; c'est le soin que je dois prendre de son honneur, de son repos, de son bonheur domestique. Ah ! si, pour lut prouver mon dévouement aveugle et mon idolâtrie, il faut que je la quitte dès à présent, me voilà prêt. Sans doute , c'est elle qui t'a diargé de me suggérer ces réflexions que tu viens de me faire faire. Voyant que je ne songeais à rien, que je m'endormais dans les déliccip, elle s'est dit qu'il fallait me réveiller. Elle a bien fait. Va lut demander pardon pour mon imprévoyant égolsme , qu'elle fixe elle-même la durée de mon absence, le jour de mon départ... et
* ne lui laisse pas oublier de fixer aussi celui de mon retour.
— Cher enluit, reprit Salvator en souriant, ce serait faire injure à la Floriani que de la croire plus raisonnable et plus prudente que toi. C'est de moimême et à son insu que je t'ai parlé comme je viens de le faire , au risque de le briser le cœur. Si j'en avais demandé la permission à Lucrezia , elle me l'aurait refusée, car une amante comme elle a toutes les faiblesses d'une mère , et quand nous parlerons de départ, bien loin qu'elle nous approuve, nous aurons une lutte à soutenir. Mais nous lui parlerons de ses enfants, et elle cédera à son tour. Elle comprendra qu'un amant ne doit pas se conduire comme un mari, et s'installer chex elle comme le gardien d'une forteresse !
— Un mari !... dit Karol en se rasseyant et en regardant fixement Salvator. Si elle se mariait !
^ Oh! pour cela, sois tranquille, il n'y a pas de danger qu'elle te fasse ce genre d'infidélité, répondit Salvator étonné de l'efiét que ce mot , prononoé au hasard, avait produit sur le prince.
— Tu as dit un mari ! reprit Karol s'acharaant à cette pensée soudaine ; un mari serait la réhabilitation de sa vie entière. Au lieu d'être l'ennemi et le fléau de ses enfants, s'il était riche et digne, il deviendrait leur appui naturel , leur meilleur ami,
LUCBEZIA 9L0RIANL
leur père adoplif. li accepterait là an nMt devoir; et comme il en serait récompensé ! Il ne la qaitterait jamais , celte femme adorée; il serait un renn part entre elle et le monde , il reponsserait la ca«kimnie comme la diffamation, il pourrait veiller sur son trésor, et ne pas distraire un seul jour de son bonbeur pour de cruelles et importunes convenances déposition. Être son mari! ouï, tu as raison I Sans toi, je n'y aurais jamais songé. Vois si je ne suis pas frappé d'une sorte d'idiotisme en tout ce qui tient à la conduite de la vie sociale! Mais j'ouvre les yeux : l'amour et l'amitié m'auront rendu le service de faire de moi un homme, au lieu d*un enfant et d'un fou que j'étais. Oui , oui, Salvator, être son mari , voili la solution du problème ! Avec ce titre sacré, je ne la quitterai plus , et je la servirai au lieu de lui nuire.
— Eh bienl voilà une heureuse idée! s'écria Salvator; j'en suis étourdi, je tombe des nues! Songes-tu à ce que tu dis, Karol? toi épouser la Flpriani! .
— Ce doute m'offense , fais-moi grâce de tes étonnements. J'y suis résolu, viens avec moi plaider ma cause et obtenir son consentement.
— Jamais! répondit Salvator; à moin^que dans dix ans d'ici , jour pour jour , tu ne viennes me faire la même demande. 0 Karol ! je ne te connaissais pas encore , malgré tant de jours passés dans ton intimité! Toi qui te défendais de vivre pai^ excès d'austérité, de méfiance et de fierté, voilà que tu te jettes dans un excès contraire et que tu prends la vie corps à corps comme un forcené ! Moi, qui ai subi tant de sermons et de remontrances de ta part, voilà qu'il me faut jouer le rôle de Mentor pour te préserver de toi-même !
Salvator énnméra alors à son ami toutes les impossibilités d'une semblable union. Il lui parla fortement et naïvement. 11 confessa que la Floriani était digne par elle-même de tant d'amour et de dévouement, et que, quant à lui, s'il avait dix ans de plus et qu'il pût se résoudre à l'enchaînement du mariage, il la préférerait à toutes les duchesses de la terre. Hais il démontra au jeune prince que cet accord des goûts, des opinions, des caractères et des tendances, qui sont le fond du calme conjugal, ne pouvait jamais s'établir entre un homme de son âge , de son rang et de sa nature , et la fille d'un paysan, devenue comédienne , plus âgée que lui de six ans , mère de famille , démocrate dans ses instincts et ses souvenirs, etc., etc. Il n'est pas même nécessaire de rappeler au lecteur tout ce que Salvator dut dire sur ce sujet. Mais l'influence qu'il avait prise sur son ami durant la première partie de cet entretien échoua complètement devant son obstination. Karol avait compris de la vie
tout ce qu'il en pouvait comprendre, le dévouement absolu. Tout ce qui était d'intérêt personnel et de prudence bien entendue pour sa propre existence était lettre close pour lui.
Pardonne-lui, lecteur, ses puérilités, ses jalousies et ses caprices. Ceci n'en était plus un de sa part, et c'est dans de telles occasions que la grandeur et la force de son âme rachetaient le détail. Plus Salvator lui démontrait les inconvénients de son projet, plus il le lui faisait aimer. S'il eût pu assimiler ce mariage à un martyre incessant, où Karol devait subir tous les genres de torture au profit de la Floriani et de ses enfants, Karol l'eût remercié de lui faire le tableau d'une vie si conforme à son ambition et à son besoin de' sacrifice. Il l'eût accompli avec transport, ce sacrifice. Il eût pu encore €iire un crime à Lucrezla de prononcer devant lui un nom qui sonnait mal à son oreille , de laisser Salvator lui embrasser les genoux , de menacer son enfant du fouet, ou de trop caresser son chien; mais il n'eût jamais songé à lui reprocher d'avoir accepté l'immolation de toute sa vie.
Heureusement... ai-je raison de dire heureuse^ ment?... n'importe! la Floriani, en recevant cette offre inattendue, fit triompher par son reftis tous les arguments du comte Albani. Elle fut attendrie jusqu'aux larmes de l'amour du prince, mais elle n'en fat pas étonnée , et Karol lui sut gré d'y avoir compté. Quant à son consentement, elle lui répondit que , quand même il irait de la vie de ses enftints, elle ne le donnerait point.
Telle fût la conclusion d'un combat de délicatesse et de générosité qui dura plus de huit jours à la villa Floriani. L'idée de ce mariage blessait l'invincible fierté de Lucrezla ; peut-être , dans l'intérêt même de ses enfants, avait*elle tort. Hais cette résistance était conforme au genre d'orgueil qui l'avait faite si grande , si bonne et si malheureuse. Une seule fois dans sa vie, à quinze ans, elle avait jugé tout naturel d'accepter l'offre naïve d'un mariage disproportionné en apparence. Ranieri n'était pourtant ni noble ni très-riche, et la fille de Henapace, dans ce temps-là, apportait en dot son innocence et sa beauté dans toute leur splendeur. Hais il n'avait pu lui tenir parole, et la Floriani elle-même l'en avait vite dégagé , en prenant une idée juste de la société, et en voyant combien son amant eût été condamné à souffrir pour elle de la malédiction d'un père et des persécutions d'une famille. Depuis, elle avait fait le serment, non de renoncer au mariage , mais de ne jamais épouser qu'un homme de sa condition et pour qui cette union serait un honneur et non une honte.
Elle sentait cela si profondément, que rien ne put l'ébranler, et que la persistance du prince
KOO
LUCREZIA FLORIANL
l'affligea beaocoop. Ce qae toute autre femme à sa place eût pris pour un hommage enivrant, lai semblait presque une prétention humiliante, et si elle n*eût connu Tignorance de Karol sur tous les calculs vrais de Texistence sociale, elle lui eût su mauvais gré d'espérer la fléchir.
Depuis qu'elle était mère de quatre enfants et qu'elle avait expérimenté les accès de jalousie rétroactive que la vue de cette famille causait à ses amants, elle avait résolu de ne jamais se marier. Elle ne craignait encore rien de semblable de la part de Karol, elle ne prévoyait pas sitdt qu'il subirait, à cet égard, les mêmes tortures que les autres ; mais elle se disait qu'elle serait forcée de faire à la position et aux intéréU d'un époux quelconque des sacrifices qui retomberaient sur son intimité avec ses enfants; que cet époux aurait infailliblement à rougir devant le monde de les produire et de les patronner; qu'enfin Karol perdrait sa considération et son litre d'homme sérieux dans l'opinion cruelle et froide des hommes, en acceptant toutes les conséquences de son dévouement romanesque.
Elle n'eut donc aucun besoin de s'appuyer sur le sentiment du comte Albani pour rester inébranlable. Karol eut une patience enchanteresse tant qu'il espéra la persuader. Mais la Fioriani voyant qu'en invoquant toujours la considération du prince et les sentiments de sa noble famille, elle risquait d'agir, en apparence , comme ces femmes qui opposent une résistance hypocrite pour mieux enlacer leur proie , coupa court â ses instances par un refus net et un peu brusque. Elle avait aussi une peur affreuse de se laisser attendrir ; car en n'écoutant que son dévouement maternel du moment, elle eût cédé i ses prières et à ses larmes. Elle fut donc forcée de feindre un peu et de proclamer une sorte de haine systématique pour le mariage, quoiqu'elle n'eût jamais songé à faire le procès de l'hyménée en général.
Lorsque le prince se fut en vain convaincu de l'inutilité de ses instances, il tomba dans une affliction profonde. Aux larmes tendrement essuyées par la Fioriani, succéda un besoin de rêver, d'être seul, de se perdre en conjectures sur cette vie réelle dans laquelle il avait voulu entrer, et où il ne pouvait réussir à voir clair. Alors revinrent les fantômes de rimagination, les soupçons d'un esprit qui ne pouvait apprécier aucun fait matériel à sa juste valeur, la jalousie, tourment inévitable d'un amour dominateur trompé dans ses espérances de possession absolue.
Il s'imagina que Salvator avait concerté avec Lucrexia tout ce qu'il lui avait dit d'inspiration et tout ce qui s'était passé naturellement et spontané-
ment entre eux dans ces longs entretiens où son âme s'était épuisée. Il crut que Salvator n^avait pas renoncé à être à son tour l'amant de Lucrexia, el que, le traitant comme un enfant gâté, il lui avaîl permis de passer avant lui, pour rédaraer ses droits en secret aussitôt qu'il le verrait rassasié. C'était pour cela, pensait-il, qu'il Favait tant exhorté à s'éloigner de temps en temps, afin de ne pas laisser devenir trop sérieux l'amour de Lucrexia et de pouvoir se faire écouter d'elle dans quelque intervalle.
CNi bien , supposition plus gratuite et plus folle encore I Karol se disait que Salvator avait eu avani lui la pensée d'épouser Lucrexia et que, d'un commun accord, elle et lui, liés d'une amitié conforme à leur caractère, s'étaient promis de s'unir quelque jour, quand ils auraient joui encore un certain temps de leur mutuelle liberté. Karol reconnaissait bien que l'amour de Lucrexia pour lui avait été naïf et spontané, mais il redoutait de le voir cesser aussi vite qu'il s'était allumé, et, oomn^e tous ^ hommes en pareil cas, il s'alarmait de cet entraînement qu'il avait tant admiré et tant béni.
Et puis, quand la conscience intime de ce malheureux amant justifiait sa maltresse auprès des chimères de son cerveau malade, il se disait que la Fioriani avait en lui , pour la première fois de sa vie, un amant digne d'elle, et qu'elle s'y attacherait liaturellement pour toujours, si des artifices étrangers et des suggestions funestes ne venaient pas l'en détourner. Alors il songeait au comte Albani et il l'accusait de vouloir séduire Lucrexia par les raisonnements d'une philosophie épicurienne et par la fascination impudique de ses d^irs mal étouffés. Il incriminait le moindre mot, le moindre regard. Salvator était infâme, Lucrexia était faible et abandonnée.
Puis, il pleurait, quand ces deux amis, qui ne parlaient ensemble que de lui et 9e vivaientqne de sollicitude et de tendresse pour lui, venaient l'arracher i ses méditations solitaires et l'accabler de caresses franches et de doux reproches. Il pleurait dans les bras de Salvator, il pleurait aux pieds de Lucresia. Il n'avouait pas sa folie, et, l'instant d'après, il en était plus que jamais possédé.
— Elle ne m'aime pas, elle ne m'a jamais aimé, disait-il à Salvator dans les moments où son amitié pour lui redevenait lucide. Elle ne comprend même pas l'amour, cette âme si forte et si froide, quand
LUGBSZIA FLORIiNI.
KOI
elle invoque, pour me dégoûter de Tépouter, des considérations à moi personnelles! Elle ne sait donc pas qne rien n'atteint la joie d'an oœor rempli d'amonr, quand il a tout sacrifié à la possession do ce qu'il aime? Que parle-t-elie de me conserver DM liberté? Je comprends bien que c'est elle qui craint de perdre la sienne. Mais que signifie le mot de liberté dans l'amour? Peut-on en concevoir une autre que celle de s'appartenir l'un à l'antre sans aucun obstacle? Si c'est, au contraire, une porte laissée ouverte au refroidissement et aux distractions, c'est-à-dire à l'infidélité, il n'y a pas, il n'y a jamais eu d'amour dans le cœur qui se défend ainsi !
Salvater essayait de justifier la Floriani de ces cruels soupçons, mais c'était en vain, Karol était trop malheureux pour être juste. Tantôt il venait demander à son ami des consolations et des secours contre sa propre faiblesse, tantôt il le fuyait, persuadé qu'il était le principal ennemi de son bonheur.
Cette situation devenait chaque jour plus sombre et plus douloureuse, et le comte Âlbani, portant de bons conseils et de bonnes paroles d'affection à ces deux amants, tour à tour, voyait pourtant la plaie s'envenimer et leur bonheur devenir un supplice. Il eût voulu couper court en enlevant Karol. Cétait impossible. Sa vie, à lui, n'était point agréable dans ce conflit perpétuel, et il eût souhaité partir. U n'osait abandonner son ami an milieu d'une pareille crise.
Lucreiia avait espéré que Karol se calmerait et 8'habituerait à l'idée de n'être que son amant. En voyant sa souffrance se prolonger et s'exalter, elle fut tout à coup saisie d'une profonde lassitude. Quand une mère voit son enfant , condamné à la diète par le médecin, se tourmenter, pleurer, demander des aliments avec une insistance désespérée, elle se trouble, elle hésite, elle se demande s'il faut écouter la rigueur de la science ou se confier aux instincts de la nature. U avint que la Lucreiia procéda un peu de même à l'égard de son amant. Elle se demanda s'il ne valait pas mieux lui administrer le secours dangereux, mais souverain peutêtre, de céder à sa volonté, que de le condamner, par sa prudence , à une lente agonie. Elle appela Salvator, elle lui parla, elle s'avoua presque vaincue. Elle avoua aussi que ce mariage lui paraissait sa propre perte, mais qu'elle ne pouvait tenir plus longtemps au spectacle d'une douleur comme celle de Karol , et qu'elle ne voulait point lui refuser cette preuve d'amour et de dévouement.
Salvator se sentait presque aussi ébranlé qu'elle. Néanmoins il se roidit contre la compassion et lutta encore pour préserver ces deux amants de la tentation d'une irréparable folie.
Karol, qui épiait tous leurs mouvements plus qu'ils ne pensaient, et qui devinait sans l'entendre tout ce qui se disait autour de lui, vit l'irrésolution de là Floriani et la persistance du comte. Ce dernier lui sembla jouer un rôle odieux. Il y eut des moments où il lui voua une haine profonde.
Les choses en étaient là, et Karol l'eût emporté, sans un événement qui réveilla toute la force dés ai^uments de la Lucrezia.
Karol se promenait sur le sable du rivage au bas du parc et dans l'enceinte même de la propriété, fermée nuit et jour aux curieux. Cependant, comme l'eau était basse, par suite de la sécheresse, il y avait une langue de côte sablonneuse, mise à sec, qui permettait aux gens du dehors de pénétrer dans l'enclos, pour peu qu'ils en eussent la fantaisie. La jalousie instinctive du prince lui avait fait remarquer cette circonstance, et il avait hasardé plusieurs fois, tout haut, l'observation que quelques pieux entrelacés de branches feraient une barrière bien v'ite établie pour fermer quelques toises de grève découverte. La Floriani lui avait promis de le faire faire , mais , préoccupée de pensées bien autrement importantes, elle n'y avait pas songé. Retirée dans son boudoir avec Salvator, elle lui disait, en ce moment, qu'elle était à bout de son courage, et que voir souffrir si obstinément par sa faute l'être pour lequel elle aurait voulu donner sa vie , devenait une entreprise an-dessus de ses forces.
Pendant ce temps, Karol marchait sur la grève, en proie à ses agitations accoutumées, et ne voyant des objets extérieurs que ce qui pouvait irriter son mal et aggraver ses inquiétudes. Ce passage si mal gardé l'impatientait particulièrement chaque fois qu'il approchait de la limite insuffisante.
Il ne voyait que cela, et pourtent la nature était splendide ; les rayons du couchant empourpraient l'atmosphère, les rossignols chantaient , et, dans une nacelle amarrée à quelques pas du i^ince, la charmante Stella berçait le petit Salvator qui jouait avec des coquillages. C'était un groupe adorable que ces deux enfants, l'un absorbé par cette mystérieuse tension de l'esprit que les enfants portent dans leurs jeux , l'autre perdu dans une rêverie non moins mystérieuse, en balançant la barque légère avec ses petits pieds et en chantant d*une voix frêle comme le bruissement de l'eau un refrain monotone et lent. Stella, en chantant ainsi sur la barque attachée à un saule, croyait faire une longue navigation sur le lac. Elle était lancée dans un poème sans fin , tout peuplé des plus riantes fictions. Salvator, en examinant, en rangeant et en dérangeant »es coquilles et ses cailloux sur la banquette qui lui servait d'appui , avait Pair se-
LUGUZIÂ FLORIANL
rieux el profond d'un savant qui résout une équatîoii.
AnUmia, la belle paysanne qui les surveillait, était assise i quelque distance et filait avec grâce. Karol ne voyait rien de tout cela. Il ne se doutait pas de la présence des deux enfants* Il ne voyait que Btffi , occupé i tailler des pieux , et bien lent à son gré, car la nuit allait venir, et il n'aurait pas seulement commencé à les planter dans une h«ure.
Tout à coup, Biffi prit ses pieux, les chargea sur son épaule, et parut vouloir les emporter vers la chaumière du pécheur.
Le prince se fût fait un crime de jamais donner un ordre dans la maison de la Floriani , car une indiscrétion sans importance, la plus légère infraction au savoir-vivre, est un véritable crime aux yeux des gens de sa classe. Mais , en ce moment, dominé par une impatience insurmontable, il demanda à Biffi d'un ton d'autorité pourquoi il abandonnait son ouvrage en emportant les matériaux.
Biffi était d'un naturel doux et moqueur comme ceux de son pays. Il fit d'abord la sourde oreille, pensant probablement que l'histrion jouait au prince pour le tAter. Puis, observant avec surprisé l'emportement de Karol, il s'arrêta et daigna répondre que ces pieux étaient destinés au jardinet du père Menapace et qu*il allait les y installer.
— La sîgnora ne vous a-t-elle pas ordonné, au contraire, dit Karol tout tremblant d'une inexplicable colère, de les placer ici pour fermer cette grève?
— Elle ne m'en a rien dit, répondit Biffi, et je ne vois rien à fermer ici, puisqu'à la première pluie l'eau remontera jusqu'au mur de clôture.
«— Gela ne vous regarde pas, reprit Karol; ce que la signera commande, il me semble qu'il faut le faire.
— Soit ! répondit Biffi, je ne demande pas mieux; usais si le père Menapace me voit employer à ceci les pieux qu'il voulait prendre pour soutenir sa vigne, il se fichera.
— N'importe 1 dit Karol tout hors de lui, vous deves obéir à la signera.
— J'en conviens, dit encore Biffi irrésolu et dé» chargeant à demi son fardeau; c'est bien elle qui me paye, mais c'est son père qui me gronde.
Karol insista, il voyait ou croyait voir errer au loin un homme qui côtoyait le lac et s'arrêtait de temps en temps comme s'il eût cherché à s'orienter vers la villa Floriani. La lenteur indocile de Biffi exaspérait le prince. Il porta la main sur son épaule d'un air de commandement, et avec un re- -(ard d'indignation qui était si étranger à la dou-
ceur habituelle de sa physionomie , que Bitt eot peur et se hâta d'obéir.
— Ah ci ! seigneur prince, éà4i arec «ne eilinerie un peu railleuse que le prince trouva pias outrageante qu'elle ne l'hait, montrex-moi la place, et oommandex-moi , puisque vous saves ce qii*il faut foire; moi je n'en sais rien, on ne m'a averti de rien, je vous le jure !
Karol fit ce que de sa vie il ne s'était cru capable de faire. Il descendit i l'exécution d'une chose matérielle, au point de dessiner avec sa canne sur le sable la ligne de clôture que Biffi devait suivre, de lui indiquer la place où il fallait planter les piquets, et il le fit avec d'autant plus de justesse et d'ardeur, que, cette fois, il ne se trompait point : l'étranger qu'il avait aperçu dans le lointain s'approchait visiblement et, marchant toujours sur la grève, se dirigeait vers lui sans hésitation.
— Hitex-vous, dit le prince i Biffi ; si vous n'avez pas le temps d'entrelacer ce soir les branches de la palissade, que vos pieux soient du moins plantés, afin que les promeneurs respectent cette indication.
— Je ferai ce que voudra Votre Excellence, répondit Biffi avec son humilité narquoise. Mais qu'elle ne s'inquiète pas, il n'y a pas de voleurs dans le pays, et jamais il n'en est entré par li.
— Allez toujours, dépéchez*vous ! dit le prince en proie i une anxiété dévorante et tout i fait maladive.
Et il roulait dans sa main une pièce d'or, pour (aire voir i Biffi qu'il serait largement récompensé.
— Votre Excellence va perdre un beau seqnin, dit le malin paysan en jetant un regard de convoitise sur la main tremblante et distraite de Karol.
— Maître Biffi , répondit le prince , je connais l'usage, j'ai touché par mégarde i votre serpe, je vous dois un pourboire. Il est prêt pour quand vous aurez fini.
— Votre Excellence a trop de bontés ! s'écria Biffi électrisé tout d'un coup. Oh ! pardieu ! pensat-il , c'est bien un vrai prince , je le vois maintenant ; mais je n'en dimi rien au père Menapace, car il DM garderait mon sequin pour m'empècher, soi-disant, de le dépenser mal i propos.
Et il se mit i travailler avec une rapidité et une vigueur athlétique ; bien résolu, si le pécheur venait l'interrompre, de lui dire avec aplomb qu'il agissait d'après l'ordre direct de la signera.
Tous les pieux étaient plantés, lorsque l'obstiné personnage dont l'approdie causait une sueur froide au prince arriva jusqu'i cette démarcation, et s'y arrêta, les bras croisés sur sa pdtrine, les yeux fixés devant lui, dans la directson du prolongement
LUCBBU FLORUNL
de la grève, et sans paraître cependant faire aucune attention au prince ni à Bîffi.
Cette préoccupation était au moins bixarre, car îi n*était séparé d*eux que par quelques piquets. U ne semblait pourtant pas songer à franchir cette limite fraîchement marquée. C*était un homme jeune, d*nne taille médiocre et d*une mise assez recherchée, sans être de trop bon goût; sa figure était admirablement belle, mais son regard fixe et son œil distrait annonçaient une espèce de fou , ou tout au moins de maniaque, è moins que ce ne fût un genre qu'il jugeait à propos de se donner.
Le prince, révolté d'abord de son audace, commençait à prendre de cet homme Topinion qu'il ne savait réellement ni où il était, ni où il voulait aller, lorsque l'étranger, s'adressant à Biffi, lui dit d'une voix ronflante :
— Mon ami, n'estpce point la la villa Floriani?
— Oui , monsieur, répondit le jeune homme sans se distraire de son travail.
Le prince dardait sur l'étranger le regard du lion qui défend sa proie. L'étranger jeta sur lui un regard de curiosité à peu près indifférente, et, sans s'inquiéter le moins du monde de l'expression de cette physionomie bouleversée, il se remit à contempler la grève i laquelle Karol tournait le dos.
Karol se retourna vivement, en pensant que Lucrezia s'avançait peut-être de ce côté , et que c'était son approche qui fascinait ainsi le voyageur; mab il ne vit sur la grève que les enfants et leur bonne.
En ce moment, Stella sortait de la barque, et, soulevant son petit frère dans ses bras, elle lui disait :
— Allons, Salvator, laissez-vous aider, monsieur! ou bien vous tomberez dans l'eau.
A l'idée que l'enfant pouvait tomber dans l'eau avant que la bonne l'eût rejoint, Karol , dont Fesprit douloureux était toujours aux aguets de quelque malheur, oublia l'étranger et courut vers la barque pour aider Stella; mais les deux enfants étaient d^i en sûreté sur le sable, et Karol, entendant marcher sur ses talons, se retourna et vit l'étranger derrière lui.
Il avait, sans façon, franchi la ligne fatale, et, sans daigner regarder le prince, il passa près de lui, fit un bond rapide vers les enfants et prit le petit Salvator dans ses bras comme s'il eût voulu l'enlever.
Par un mouvement spontané, le prince Karol et Antonia s'élancèrent sur l'étranger. Karol le saisit par le bras avec une vigueur dont l'indignation décuplait la portée naturelle, et Bifii, armé de sa serpe, approcha de manière à prêter nuiin-forte au beaoia contre l'étrasger.
Celui-ci ne leur répondit que par un sourire de dédain ; mais Stella fut la seule qui ne montra aucune terreur.
— Vous êtes fous ! s'éeria-t-elle en riant. Je connais fort bien ce monsieur, il ne veut fkire aucun mal è Salvator, car il l'aime beaucoup. Je vais avertir maman que vous êtes le, ajouta-t-elle en s'adressant au voyageur.
— Non, mon enfant , répondit ce dernier, c'est fort inutile. Salvator ne me reconnaît pas, et je fais peur ici à tout le monde. On croit que je veux l'enlever. Tiens, ajouta-t-il en lui rendant son jeune frère, ne te dérange pas. Je ne désire qu'une chose, c'est de vous regarder encore un instant, et puis je m'en irai.
— Maman ne vous laissera pas partir sans vous dire bonjour, reprit la petite.
— Non, non , je n'ai pas le temps de m'arrêter, dit l'étranger visiblement troublé; tu diras à ta mère que je la salue... Elle se porte bien, ta mère?
— Très-bien, elle est à la maison. N'est-ce pas que Salvator a beaucoup grandi?
— Et embelli! répondit l'étranger. C'est un ange! Ah! s'il voulait me laisser l'embrasser!... Mais il a peur de moi, et je ne veux pas le faire pleurer.
— Salvator, dit la petite,^ embrassez donc monsieur. C'est votre bon ami, que vous avez oublié! allons, mettez vos petits bras è son cou. Vous aurez du bonheur, et je dirai à maman que vous avez été très^imable.
L'enfant céda, et après avoir embrassé l'étranger, il redemanda ses coquillages et ses cailloux et se remit à jouer sur le sable.
L'étranger s'était appuyé contre la nacelle ; il re- ^rdait l'enfant avec des yeux pleins de larmes. Le prince, la bonne et Biffi, qui le surveillaient attentivement, semblaient invisibles pour lui.
Cependant, au bout de quelques instants, il parut remarquer leur présence et sourit de l'anxiété qui se peignait e^cora sur leurs figures. Celle de Karol attira surtout s^q attention, et il fit un mouvement pour se rapprocher de lui.
— Monsieur, lui dit-il, n'est-ce point au prince de Roswald que j'ai l'honneur de parler?
Et, sur un signe affirmatif du prince, il ajouta :
— Vous commandez ici , et moi je ne connais dans cette maison probablement que les enfants et leur mère ; ayez l'obligeance de dire à ces braves serviteun de s'éloigner un peu afin que j'aie l'honneur de vous dire quelques mots.
— Monsieur, répondit le prince en l'emmenant à quelques pas de là, il me parait plus simple de nous éloigner nous-mêmes; car je ne commande
LUCREZIA FLOaiiNI.
point ici, comme vous le prétendei, et je n'ai que les droits d*un ami. Mais ils suffisent pour que je regarde comme un devoir de vous faire une observation. Vous n*étes pas entré ici régulièrement, et vous n*y pouvez rester davantage sans Tautorisation de la maîtresse du logis. Vous avez franchi une palissade , non achevée , il est vrai , mais que la bienséance vous commandait de respecter. Veuillez vous retirer par où vous êtes venu et vous présenter sous votre nom à la grille du parc. Si la signora Floriani juge à propos de vous recevoir, vous ne risquerez plus de rencontrer chez elle des personnes disposées à vous en faire sortir.
— Épargnez-vous le rôle que vous jouez, monsieur, répondit l'étranger avec hauteur; il est ridicule.
Et, voyant étinceler les yeux du prince, il ajouta avec une douceur railleuse :
— Ce rôle serait indigne d'un homme généreux comme vous, si vous saviez qui je suis; écoutezmoi, vous allez vous en convaincre par vous-même.
— Je m'appelle , poursuivit l'étranger en baissant la voix , Onorio Yandoni , et je suis le père de ce bel enfant dont vous voilà désormais constitué le gardien. Mais vous n'avez pas le droit de m'empécher d'embrasser mon fils , et vous le réclameriez en vain, ce droit, que je vous refuserais par la force, si la persuasion ne suffisait point. Tous pensez bien que , lorsque la signora Floriani a cru devoir rompre les liens qui nous unissaient , il m'eût été facile de réclamer, ou du moins de lui contester la possession de mon enfant. Mais à Dieu ne plaise que j'aie voulu le priver, dans un âge aussi tendre , des soins d'une femme dont le dévouement maternel est incomparable ! Je me suis soumis en silence k l'arrêt qui me séparait de lui , je n'ai consulté que son intérêt et le soin de son bonheur. Mais ne pensez pas que j'aie consenti à le perdre à jamais de vue. De loin comme de près je l'ai toujours surveillé, je le surveillerai toujours. Tant qu'il vivra avec sa mère , je sais qu'il sera heureux. Mais s'il la perdait, ou si quelque circonstance imprévue engageait la signora à se séparer de lui , je reparaîtrais avec le zèle et l'autorité de mon rôle de père ; nous n'en sommes point là. Je sais ce qui se passe ici. Le hasard et un peu d'adresse de ma part m'ont appris que vous étiez l'heureux amant de la Lucrezia. Je vous plains de votre bonheur, monsieur I car elle n'est point une
femme qu'on puisse aimer à demi , et qu'on poisse se consoler de perdre!... Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit. Il ne s'agit que de l'enfant... Je sais que je n'ai plus le droit de parler de la m^e. Je me suis donc assuré de vos bons sentiments pour lui , de la douceur et de la dignité de votre caractère. Je sais... ceci va vous étonner, car vous croyez vos secrets bien enfermés dans cette retraite , que vous gardez avec jalousie , et que vous étiez en train de palissader vous-même, quand j'ai osé enjamber vos fortifications ! Eh bien ! apprenez qu'il n'est point de secrets de famille qui échappent à l'observation des valets... Je sais que vous voulez épouser Lucrezia Floriani , et que Lacresia Floriani n'accepte pas encore votre dévouement. Je sais que vous auriez servi volontiers de père à ses enfants. Je vous en remercie pour mon compte, mais je vous aurais délivré de ce soin en ce qui concerne mon fils , et si la signora venait à se laisser fléchir par vos instances , vous pouvez compter toujours sur trois enfants et non sur quatre.
» Ce que je vous dis ici , monsieur, ce n'est point pour que vous le r^étiez à Lucrezia. Cela ressemblerait à une menace de ma part, à une lâche tentative pour m'opposer au succès de votre entreprise. Mais si j'évite ses regards , si je ne vais pas chercher le douloureux et dangereux plaisir de la voir, je ne veux pas que vous vous mépreniez sur les motifs de ma prudence. Il est bon , au contraire , que vous les connaissiez. Vous voyez qu'en dépit de vos retranchements il m'était bien facile de pénétrer ici , de voir mon fils et même de l'enlever. Si j'y étais venu avec une pareille résolution , j'y aurais mis plus d'audace ou plus d'habileté. Je ne comptais pas avoir le plaisir de causer avec vous en approchant de cette maison et en me laissant fasciner par la vue de mon enfant... que j'ai reconnu... ah ! presque d'une lieue de distance , et lorsqu'il ne m'apparaissait que comme un point noir sur la grève! Cher enfant!.. Je ne dirai pas puutre enftmi! il est heureux, il est aimé... Mais je m'en vais en me disant :u Pauvre père ! pourquoi n'as-tu pas pu être aimé aussi ?... » Adieu, monsieur! je suis charmé d'avoir fait connaissance avec vous et je vous laisse le soin de raconter comme il vous conviendra cette bizarre entrevue. Je ne l'ai point provoquée , je ne la regrette pas. Je ne sens point de haine contre vous ; j'aime à croire que vous méritez mieux votre félicité que je n'ai mérité mon infortune. La destinée est une femme capricieuse qu'on maudit parfois, mais qu'on invoque toujours r»
Vandoni parla encore quelque temps avec plus de facilité que de suite et avec plus de franchise que de chaleur. Cependant | lorsqu'il eut embrassé
LUGREZIA FLORIANI.
son fils une dernière fois , sans rien dire , il parut profondément ému.
Mais , tout aussitôt , il salua le prince avec IV plomb obséquieux et railleur du comédien , et il s'éloigna, sans se retourner, jusqu'à la palissade où Biffi s'était remis à travailler. Là il s'arrêta encore asseï longtemps pour regarder l'enfant, puis enfin il salua de nouveau le prince et se remit en marche.
Outre l'émotion fâcheuse et le désagrément insupportable d'une pareille rencontre, la figure, la voix , la tournure et le discours de cet homme , quoique annonçant une grande bonté et une grande loyauté naturelles , n'excitèrent chez Karol qu'une antipathie prononcée. Vandoni était beau, assez instruit, et d'une honnêteté à toute épreuve : mais tout en lui sentait le théâtre , et il fallait l'habitude que la Floriani avait de fréquenter des comédiens beaucoup plus affectés et plus ampoulés, pour qu'elle ne se fût jamais aperçue de ce qui choquait tant le prince à la première vue , à savoir cette affectation de solennité , qui trahissait l'étude à chaque pas , à chaque mot. Vandoni était un mélange d'emphase et de naïveté assez difficile à définir. La nature l'avait fait ce qu'il voulait paraître ; mais , ainsi qu'il arrive aux artistes secondaires , l'art lui était devenu une seconde nature. Il était sincèrement généreux et délicat , mais il ne pouvait plus se contenter de l'être par le fait ; il avait besoin de le dire et de confier ses sentiments comme ij récitait un monologue sur la scène. Tandis que les comédiens de premier ordre portent leur âme dans leur rôle , ceux qui n'ont qu'une médiocre inspiration ramènent leur rôle dans la ▼ie privée et le jouent sans en avoir conscience , à tous les instants du jour.
En raison de cette infirmité , le bon Vandoni avait l'extérieur moins sérieux que ses sentiments, et il ôtait à ses paroles le poids qu'elles eussent eu par eUes-mèmes , s'il ne les eût débitées avec un soin trop consciencieux. Tandis que les inflexions justes et la prononciation nette de la Floriani partaient d'elle-même et d'elle seule , la prononciation nette et les inflexions justes de Vandoni sentaient la leçon du professeur. Il en était de même de sa démarche , de son geste et de l'expression de sa physionomie. Tout cela sentait le miroir. Il est bien vrai que l'étude avait passé dans son être et dans son sang , et qu'il disait d'abondance ce qu'en d'autres temps il s'était péniblement étudié à bien dire» Mais la convention première de son débit et de son attitude reparaissait toiiyours, et tandis que le bon goût de la causerie est d'atténuer dans la forme ce qu'on peut apporter de force dans le fond, son bon goût , à lui , consistait à tout faire ressortir et à ne rien laisser dans l'ombre.
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Ainsi , en parlant de son amour paternel , il fit sentir trop l'attendrissement ; en revendiquant ses droits de père, et en parlant avec générosité à son rival , il se posa trop en héros de drame ; en voulant paraître résigné à l'infidélité de sa maîtresse , il força trop l'intention et prit presque un air de roué qui était bien au-dessus de son courage. Joignez à tout cela une gêne secrète dont les artistes médiocres ne se débarrassent jamais moins que lorsqu'ils cherchent l'aisance , et vous vous expliquerez ce sourire incertain que Karol prit pour le comble de l'impertinence, ce regard parfois troublé qu'il attribua à l'hébétement de la débauche , enfin ces gestes arrondis qu'il fut tenté de souffleter.
Pourtant, cette impression personnelle du prince Karol en contact avec le comédien Vandoni était toute relative. Leurs défauts à tous deux étaient si opposés , qu'à les voir ensemble , il eût fallu condamner tour à tpur deux caractères qu'on eût acceptés isolément. Le prince péchait par excès de réserve , et , à force de haïr tout ce qui , dans la forme , pouvait être taxé de la plus légère exagération , il avait , par moments , une roideur glaciale, un peu désobligeante. Vandoni, au contraire , ne voulait passer devant personne sans lui laisser une certaine opinion de son mérite. Ses yeux ne cherchaient pas comme ceux du prince à éviter l'insulte d'un regard curieux, ils cherchaient ce regard et l'interrogeaient pour juger de l'effet produit. Quand l'effet lui paraissait manqué, il s'obstinait, afin d'en trouver un meilleur; mais comme il n'avait pas cette vivacité d'esprit qu'ont les grands comédiens, les grands avocats et les grands causeurs pour faire naître l'occasion de se manifester et de se développer, il restait souvent à côté de son effet.
Il n'était pourtant rien de tout ce que le prince voulut supposer, d'après sa manière d'être. Il n'était ni borné, ni hâbleur, ni débauché, ni insolent. C'était plutôt une nature bienveillante, quoique assez personnelle, sincère quoiqu'un peu vaine , sobre et douce , bien que portée , dans l'occasion , à se targuer du contraire. Il avait eu le malheur d'aspirer toujours à plus de célébrité qu'il n'en pouvait avoir. Sa passion était de jouer les premiers rôles , il n'y était jamais parvenu. Alors , voulant faire valoir les emplois effacés qui lui étaient confiés, il avait joué trop en conscience les rôles de père noble , de druide , de confident ou de capitaine des gardes. C'est un grand tort que de vouloir attirer trop l'attention sur les parties d'un ouvrage dramatique que l'auteur a placées an second plan. S'il y avait un endroit faible, voire une platitude dans son rôle , Vandoni la faisait
LUGRSZIA FLORIANL
impitoyablement ressortir, et il était tout étonné d*avoir fait siffler le poète quMl avait cru servir de tout son zèle et de tous ses moyens.
En outre, il était petit et voulait paraître grand. Il avait une de ces belles voix de basse-taille qui ne peuvent varier leurs inflexions et que la nature a condamnées à une sonorité monotone. Il tirait vanité d*avoir un plus beau timbre que tel ou tel acteur en renom , et ne se disait pas qu*une voix éraillée conduite par le génie est plus sympathique et plus puissante qu*un vigoureux instrument obéissant à un souffle vulgaire. Ce bon Vandoni ! il s*en allait, pensant avoir remis à sa place, avec beaucoup de finesse , de mesure et de dignité , Forgueil jaloux du petit prince de Roswald ; et le prince de Roswald haussait les épaules en le voyant partir, se demandant avec une profonde douleur comment la Floriani avait pu souffrir un seul jour Fintimité d*un homme si ridicule et si médiocre.
Hélas I Karol n*était pas à cet égard au bout de ses peines , car Vandoni ne se retirait pas pleinement satisfait de son effet. Il regrettait de n'avoir pas rencontré Lncrezia pour lui montrer un détachement philosophique ou une fierté magnanime qu*il n'avait pu feindre dans les premiers moments de leur rupture. Il regrettait d'avoir laissé à cette femme si forte l'idée qu'il ne l'était pas autant qu'elle , et tout ce qu'il y avait eu de naïf et de touchant dans ses larmes et dans sa colère, il voulait l'effacer par quelque scène de gloriole miséricordieuse qui lui paraissait d'un plus beau style.
Il ralentissait donc le pas , à mesure qu'il s'éloignait, sachant bien qu'il faut aider le hasard, et le hasard le plus aisé à prévoir aida sa petite ruse. Il était encore en vue , lorsque la Floriani descendit sur la grève.
Et que venait-elle faire sur cette grève , au lieu de rester dans son boudoir à causer avec le comte Albani ? C'est qu'elle avait fini de causer , c'est qu'elle avait triomphé de la résistance de ce dernier, c'est qu'elle venait dire au prince :
— Vous l'emportez ; je vous aime trop pour persister à vous faire souffrir. Soyez mon époux. J'expose mon amour maternel à de rudes combats , je brave l'avenir, j'étouffe le cri de ma conscience, mais je me damnerai pour vous , s'il le faut !
Mais , de même qu'on se brise les mains et la tète en courant avec transport vers une porte que l'on compte franchir et qui se trouve fermée , de même la Floriani se heurta et resta comme terrassée en rencontrant la figure froide et chagrine de son amant. Il la salua avec la courtoisie d'un respect passé à l'état de système , mais son regard semblait lui dire:
« Femme , qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ? »
Jamais encore il ne s'était montré â elle aussi triste , et comme , chez les natures qui ne veulent pas se livrer, la tristesse prend l'apparence du dédain , elle fut épouvantée de l'expression de son visage. Elle regarda autour d'elle comme pour demander aux objets extérieurs la cause de cette révolution funeste. Elle vit Vandoni à distance. Elle pensait si peu à lui qu'elle ne le reconnut point ; mais Stella accourut à elle pour le lui désigner.
— M. Vandoni s'en va , il n'a pas voulu que je t'appelle ■; il dit qu'il n'a pas le temps de s'arrêter. Sans doute il reviendra ; il a demandé comment tu te portais, il a embrassé Salvator, il a pleuré. On dirait qu'il a beaucoup de chagrin. Au reste , il a causé avec le prince , qui te racontera tout cela. Moi , je n'en sais pas davantage.
Et l'enfant retourna jouer avec son frère.
La Lucrezia regarda alternativement le prince et Vandoni. Vandoni s'était retourné, il la voyait , mais il affectait d'être toujours absorbé par la vue de son fils. Le prince s'était détourné avec une sorte de dégoût, à l'idée que la Floriani allait rappeler son ancien amant et le lui présenter peutêtre.
Elle comprit fort bien tout ce qui se passait , et ne s'étonna plus de l'angoisse de Karol. Mais elle savait, ou du moins elle croyait , que, d'un mot, elle pouvait la faire cesser, tandis que Vandoni s'en allait humilié et brisé, sans doute. Il s'en «Ilait discrètement, sans avoir eu le temps de reconnaître et de caresser son fils. Elle imagina qu'il souffrait énormément , tandis qu'il ne souifrait réellement pas beaucoup dans ce moment-là. Il avait bien les entrailles paternelles, et quand il était seul et qu'il pensait à Salvator, il pleurait de bonne foi. Mais, en présence de son rival et de son infidèle , il avait un rôle à soutenir, et , comme S arrive aux acteurs sur la scène , le monde réel disparaissait devant l'émotion du monde fictif.
La Floriani était trop vraie , trop aimante, trop généreuse pour se rendre compte de ce qull éprouvait alors. Elle ne sentit qu'une immense compassion , l'horreur d'imposer le malheur et la honte k un homme qui l'avait beaucoup aimée et qu'elle s'était efforcée d'aimer aussi. Elle comprit bien que ce qu'elle allait faire irriterait profondémeBt Karol ; mais elle se dit qu'avec la réflexion , non-seulement il lui pardonnerait, mais encore il approuverait son ntiouvement. Le cœur raisonne vite , et, quand il est poussé par la conscience, il sacrifie sans hésiter toute répugnance et tout intérêt per-
1 L*aiiteur sait trte-bleD que Penfuit anrill dû dire app§' uutê, malt renftiat ne m point dJL
LUCREZIA fLORIANl.
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sonnel. Elle courut vers la palissade , appela Tandoni d'une voix assurée, et, quand il se fut retourné pour venir à elle, elle Ot quelques pas au-devant de lui, lui tendit la main et l'embrassa cordialement. Certes , Yandoni fut touché d'un élan si généreux et si hardi. Il avait espéré trouver une petite vengeance dans la confusion de Lucrezia en présence de son nouvel amant. Il n'avait pas compté qu'elle le rappellerait; c'est pourquoi il avait été bien aise de se faire voir le plus longtemps possible pour prolonger la souffrance de son rival. Mais le cœur de la Floriani était bien au-dessus de toutes ces petitesses, et l'on ne fait pas rougir une femme profondément sincère et vaillante. Yandoni oublia son rôle , et couvrit de baisers et de larmes les mains de son infidèle. Il ne jouait plus le drame , il était vaincu.
— Je ne te permets pas de nous quitter ainsi, lui dit la Lucrezia avec une fermeté calme et affectueuse. Je ne sais d'où tu viens; mais fatigué ou non , tu te reposeras ici , tu verras Salvator à ton aise. Nous causerons de lui ensemble , et nous nous quitterons cette fois plus tranquilles et meilleurs amis qu'auparavant. Tu le veux , n'est-ce pas , mon ami ? Nous avons été frères. Yoici le moment de le redevenir.
— Mais le prince de Roswald?... dit Yandoni en baissant la voix.
— Tu crois qu'il sera jaloux? Pas de fatuité, Yandoni ! il ne le sera point. Mats tu verras qu'il n'a point entendu dire de mal de toi ici, et que tu as droit à ses égards et à son estime.
— A sa place , je n'aurais jamais souffert qu'un ancien amant...
-* Apparemment il vaut mieux que toi , mon ami ! Il est plus confiant et plus généreux que tu ne l'étais â mon égard. Yiens, je veux te présenter i lui.
— - C'est inutile ! dit Yandoni qui se sentait faible et attendri , et qui ne pouvait se résoudre à se montrer naturellement à son rival. Je me suis déjà présenté moi-même. Il a été fort poli. Mais tu veux donc absolument que j'entre chez toi? C'est insensé!
Lucrezia ne lui répondit qu'en lui montrant Salvator. Il céda, moitié par tendresse, moitié par malice.
S'il n'est guère d'hommes qui puissent se résigner à voir face à face celui qui les remplace dans le cœur d'une maîtresse, sans désirer d'en tirer un
peu de vengeance , il n'est guère de femmes non plus qui se hasardent sans un peu de trouble à mettre ces deux hommes en présence.
Pourtant la Floriani n'éprouva pas le secret malaise qui accompagne de pareilles rencontres. Pourquoi l'eût-elle éprouvé , lorsque , toute sa vie , elle avait joué cartes sur table avec une franchise sans bornes? Il ne s'agissait point là de payer d'audace ou d'habileté pour ménager deux rivaux également trompés. Il y avait un amant avoué dans le présent, et un amant avoué dans le passé. Si la passion pouvait être un peu philosophe, l'amant heureux serait plein de courtoisie et de générosité pour l'amant délaissé , mais elle ne l'est pas du tout : elle voudrait accaparer le passé comme le présent et comme l'avenir. Elle s'alarme d'un souvenir, et en ceht elle raisonne fort mal; car, en amour, rien n'est moins tentant que de retourner au passé, rien n'est moins dangereux que la vue d'un être qu'on a quitté volontairement et par lassitude.
Malheureusement personne ne connaissait moins le cœur humain que le prince Karol. Le sien était unique en son genre , et chaque fois qu'il voulait rapporter les pensées d'autrui aux siennes propres, il était certain qu'il devait se tromper. Il essaya de se représenter l'émotion qu'il éprouverait si la princesse Lucie venait à lui apparaître, et il s'imagina que si elle se présentait comme le spectre de Banco à la table de la Floriani, il tomberait foudroyé, non pas tant de frayeur que de remords et de regret. De là , il partit pour supposer que la Floriani ne pouvait pas revoir Yandoni en chair et en os, sans éprouver aussi le regret violent de l'avoir brisé , et le remords d'appartenir sous ses yeux à un autre.
Or, il n'y avait pas de supposition plus injuste et plus absurde que celle-là. Lucrezia revoyait tous les petits travers , tous les innocents ridicules de Yandoni, avec des yeux qu'elle ne se faisait plus conscience d'ouvrir tout grands. Elle comparait cet être, dont elle n'avait jamais été très-enthousiasmée, avec celui qui lui causait un enthousiasme sans bornes. En réalité, d'ailleurs , la comparaison était tellement à l'avantage du prince, que, s'il eût pu lire dans l'âme de sa maîtresse, il aurait vu clairement que la présence de Yandoni redoublait la passion de Lucrezia pour lui-même.
Il ne sut pas comprendre le triomphe de sa position. Son inquiétude jalouse le rendit à cet égard trop modeste, tandis que, d'autre part, le peu de cas qu'il croyait devoir faire de Yandoni le rendait hautain , au point qu'il se sentait humilié de succéder à un pareil homme. Il ne sut pas cacher son dépit, son anxiété, son mortel déplaisir. Pendant que Yandoni soupait à côté de Lucrezia , il ne put