‹ ŒuvresChapitre 17 sur 30 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Importance de l'infanlerie depuis qu'elle est armée du fusil à baïonnette. Organisation de linfanterie de nos jours. Du bataillon. Des cadres, et de leur influence. Doit-on former l'infanteriu sur deux ou sur Irois rangs?

Uinfanterie , depuis qu'elle est armée du fusil à baïonnette , est , sans contredit , la partie la plus importante des armées. Elle peut combattre sur tous les terrains ; et de bonne infanterie , lorsqu'elle est ployée en colonnes serrées ou formée en carré , et qu'elle peut faire usage de son feu , brave tous les efforts de la cavalerie, si cette cavalerie n'est point appuyée par de l'artillerie.

L'infanterie européenne de nos jours , celle des Turcs exceptée , est divisée en bataillons : la force des bataillons varie depuis cinq cents jusqu'à mille hommes. Les bataillons anglais se forment sur deux rangs et sont divisés en dix pelotons ; les bataillons français et ceux des autres puissances de l'Europe se forment sur trois rangs et sont divisés en huit pelotons. L'infanterie est aussi divisée en régimens. Les régimens sont une réunion de bataillons sous les ordres d'un

3i4 MÉLANGES,

chef, qui est chargé de leur administration et de leur instruction. Le nombre des bataillons par régiment a varié depuis deux jusqu'à six , dans Tinfanterie française , et d'un à deux dans Tinfanterie anglaise.

Un bataillon est composé d'hommes ayant une volonté et susceptibles d'être mus par les passions ; il se divise en deux parties bien distinctes. La première se compose des soldats : la seconde des officiers et sous-officiers , et est désignée sous le nom de cadre. Les soldats sont dirigés dans les manœuvres par le cadi'e , et en ce qui concerne l'exécution de ces manoeuvres , ils sont astreints à une obéissance passive ; mais la crainte , à l'aspect d'un grand danger , peut l'emporter sur l'habitude de l'obéissance.

Le cadre, dans la formation habituelle, est réparti derrière les rangs et aux extrémités de chaque peloton, et il contraint le soldat à garder son rang. Lorsque l'on combat en tirailleurs , lorsque l'on donne un assaut , dans tous les cas enfin, où l'on abandonne la formation habituelle, il donne l'impulsion et l'exemple.

Depuis que l'on ne combat plus corps à corps, il n'est point absolument nécessaire, pour constituer de bonne infanterie, que tous les soldats soient animés de ce courage personnel qui leur

MÉLANGES. itB

était indispensable dans les armées anciennes. La meilleure infanterie est , généralement par-» lant , celle qui a les meilleurs cadres et le meilleur noyau d'anciens et bons soldats : Fessentiel est donc d'avoir assez de sujets pour former des cadres disciplinés et aguerris. On a vu des bataillons , composés en grande partie de recrues , qu'un cadre aguerri maintenait dans le rang, quoiqu'ils fussent fort effrayés et entièrement disposés à fuir ; on les a vus , dis-je , vaincre de la sorte de vieilles troupes , tant les cadres ont d'influence.

Pour former de bons cadres , il faut ne laisser parvenir aux emplois d'officiers et de sous-officiers, que des hommes d'un caractère ferme, et qui soient ployés à la discipline militaire et parfaitement instruits, non-seulement de toutes les connaissances qu'exige l'emploi qu'on leur confie , mais encore de celles qui sont nécessaires à leurs subordonnés. En tems de guerre, on ne doit donner d'avancement qu'à ceux qui se montrent braves , car la bravoure est une qualité indispensable à l'homme de guerre qui commande.

Aussitôt que l'infanterie européenne eut été armée du fusil à baïonnette, on ne la forma plus que sur trois rangs. Peu après le commence-

3i6 MÉLANGES.

ment de la guerre crEspagne, en 1808, Tinflmterie anglaise commença à abandonner cette formation pour adopter la formation sur deux rangs , dont Fusage devint de plus en plus fréquent jusquV'n 1810, qu\m ordre du duc d'York enjoignit de ne plus la former autrement à Tavenir. La formation sur deux rangs , comparée à celle sur trois rangs , offre effectivement , ainsi que je vais le faire voir , de grands avantages.

Je supposerai d'abord que Finfanterie est déployée. Si elle est formée sur deux rangs, elle occupe la même étendue de terrain avec moins de monde que si elle était formée sur trois rangs. Ainsi donc, de deux armées d'égales forces, celle dans laquelle Finfanterie sera formée sur deux rangs , aura ordinairement une réserve d'infanterie, lorsque celle dans laquelle elle sera formée sur trois rangs n''en aura point ; et si les deux armées ont une réserve d'infanterie , la première en aura une beaucoup plus forte que la seconde , avantage incalculable ; car ce sont les réserves qui décident du gain de la plupart des batailles.

La marche en bataille est plus facile; il en est de même de toutes les autres manœuvres, qui s'exécutent d'ailleurs avec ])lus de précision et de promptitude. La perte que fait essuyer le

MÉLANGES. Si 7

feu , surtout celui de Fartillerie , est moins grande, soit que Ton combatte déployé ou ployé en colonnes serrées.

L'expérience a prouvé que le feu de deux rangs , qui est presque le seul dont on fasse usage devant Tennemi , est aussi meurtrier quand finfanterie est formée sur deux rangs, que quand elle Test sur trois ; beaucoup de militaires qui ont fait la guerre d'Espagne contre les Anglais , dont Finfanterie ne se formait que sur deux rangs , prétendent même qu'il Test davantage. Cela résulte de ce que le deuxième rang , quand l'infanterie n'est formée que sur deux rangs , étant moins gêné que quand elle est formée sur trois rangs , peut tirer avec plus de précision, et de ce que devant l'ennemi on ne peut obtenir que le soldat du deuxième rangchange son arme contre celle du soldat du troisième rang , ainsi qu'il devrait le faire. Si les soldats du troisième rang veulent tirer par les créneaux, ainsi que cela arrive presque toujours , ils tirent trop haut et blessent quelques soldats du premier rang, ordinairement au bras droit, pendant qu'ils bourrent. La crainte d'être blessé ainsi inquiète les soldats du premier rang, et le bruit de l'arme , dont l'extrémité se trouve très-près de leurs oreilles , les étourdit.

3i8 MÉLANGES.

La principale raison alléguée en faveur de la formation sur trois rangs , cVst que Tinfanterie, ayant alors plus de j)rofondeur , a plus de solidité pour résister aux charges de Tinfanterie et de la cavalerie. Cette raison n^est que spécieuse, car depuis que le feu a acquis la principale influence , il est excessivement rare que Tinfanterie se joigne à la baïonnette , et par conséquent Ton ne voit presque plus de mêlée comme chez les anciens. Quant aux charges de cavalerie, c'est par le feu qu'elles sont repoussées quand Finfanterie est bonne et qu'on la charge de front.

Ce n'est donc pas cette prétendue solidité qu'il faut considérer, mais principalement le feu et l'influence des cadres. On a vu que le feu était aussi meurtrier sur deux rangs que sur trois , et les cadres exercent une plus grande influence lorsqu'ils n'ont que deux rangs à surveiller. En supposant même qu'il en fût autrement , et que l'on trouvât un léger avantage sous le rapport du feu et de l'influence des cadres à se former sur trois rangs , cet avantage pourrait-il entrer en compensation avec ceux que présente d'ailleurs, ainsi que je l'ai fait voir, la formation sur deux rangs?

Exiiminons actuellement dans quelles circonstances et dans quel but on ploie les bataillons en

colonnes serrées par division; nous pourrons facilement ensuite décider s'*il est avantageux que Tinfanterie soit alors formée sur trois rangs.

On ploie souvent les bataillons en colonnes serrées par division lorsqu'ils sont placés en réserve ou même en seconde ligne , et presque toujours pour manoeuvrer ; et dans Tarmée française, on a souvent pris cette formation pour charger Tennemi.

Lorsque Ton manœuvre en colonnes serrées par division , il est évidemment préférable que chaque division ne soit formée que sur deux rangs , puisque la marche est alors plus facile et la surveillance des cadres plus grande.

Pour charger Tennemi dans cet ordre, je pense qu'il est avantageux aussi que les divisions ne soient formées que sur deux rangs ; mais cette question se rattachant à celle des avantages et des inconvéniens de Tordre mince et de Tordre profond, je crois nécessaire, afin de pouvoir bien motiver mon opinion, de faire quelques réflexions sur cette dernière question.

La plupart des auteurs qui ont traité de la formation de l'infanterie , et par suite de l'ordre mince et de Tordre profond , ont attribué à une cause physique ce qui est en grande partie le résultat de causes morales. Ils disent qu'un bar

taillon ployé en colonne serrée enfonce , par sa profondeur et par son choc , un bataillon déployé; raisonnement qui ne serait juste que si les bataillons étaient des machines inanimées et formant un tout compact. Il y en a qui ajoutent que la division de la tête est poussée par celles qui la suivent , ce qui , loin d'être un avantage , entraînerait les plus grands malheurs , puisqu'il en résulterait le désordre , et par conséquent la fuite. On évite , au contraire , de trop serrer sur la tète ; mais on sent les coudes du côté du guide, et Ton maintient les distances; en un mot , on conserve Tordre avec tout le soin possible.

L^infanterie combat ordinairement en tirailleurs, ou déployée, ou ployée en colonnes serrées par division (a). Dans le combat en tirailleurs, il y a pour ainsi dire absence d'ordre ; lorsque Tinfanterie est déployée , chaque bataillon est formé sur une ligne de deux ou trois rangs de hauteur, non compris les serre-files; lorsqu'elle est ployée en colonnes serrées par division, chaque bataillon est formé sur quatre lignes , c'est-à-dire sur huit ou douze rangs de profondeur , selon que les lignes sont sur deux

(a) C'esl-à-dire que chaque bataillon forme une colonne serrée par division.

MÉLANGES. 32 i

ou sur trois rangs , non compris les serre-files , qui sont répartis entre les lignes.

Cela posé , faut-il , pour charger Tennemi , prendre Tordre en colonne , ou rester déployé ? Si les bataillons ne faisaient pas usage de leur feu et quMls ne fussent pas soumis à celui de Fartillerie , il me paraîtrait évident que le bataillon qui chargerait en colonne renverserait celui qui chargerait déployé , tout étant d^ailleurs égal de part et d'autre , mais par des raisons différentes de celles que Ton en donne ordinairement. Voici ces raisons ;

Dans Tordre en colonne , le cadre exerce sur les soldats une plus grande influence , puisquMl est plus rapproché d'eux. On aborde Tennemi avec la seule division de la tête de colonne , où se trouve assez ordinairement la compagnie de grenadiers. Cette division marche avec beaucoup plus de résolution que si elle faisait partie d'une ligne déployée, parce qu'elle sait que ses flancs et ses derrières sont assurés ; elle est encouragée par le cri de guerre (i) des trois divisions qui la suivent immédiatement. Ces trois divisions présentent d'ailleurs un obstacle matériel à sa fuite , et sont bien plus solides qu'elles ne le seraient dans une ligne déployée, parce qu'elles ne voient pas le danger et qu'elles se

sentent soutenues et précédées. Je dois ajouter aussi que , dans les troupes aguerries , chacun est convaincu que la force du bataillon est dans cette réunioii de secours mutuels qu'on peut se donner , et que la dispersion des individus qui le composent les livrerait aux coups de Tennemi. Tandis que les circonstances que je viens de développer contribuent à encourager le bataillon qui est ployé en colonne serrée, celui qui est déployé se trouve intimidé , parce qu''il est porté à s'exagérer les efforts de Tordre le plus épais et qui rassemble le plus d'hommes dans le plus petit espace. Il est donc certain que le bataillon qui est déployé fuira avant que d'avoir été abordé.

Mais si l'on fait usage du feu , ainsi que cela se pratique actuellement , qu'arrivera-t-il? Et d'abord, si le bataillon qui charge en colonne est soumis à un feu d'artillerie bien nourri et bien dirigé , nul doute qu'il échouera. S'il n'a à redouter que le feu du bataillon déployé, qui l'attend de pied ferme , parviendra-t-il à le renverser ? l'expérience des dernières guerres nous laisserait dans le doute à cet égard. L'infanterie française, ])loyée en colonnes serrées et précédée par de nombreux tirailleurs , a souvent chargé les infanteries autrichienne , prussienne

et russe , qui Tattendaient déployées et faisaient usage de leur feu , et les a presque toujours renversées ; mais presque toujours aussi ces infanteries commençaient le feu de beaucoup trop loin. Au contraire , elle a presque toujours échoué contre Finfanterie anglaise , qui a employé pour la première fois pendant la guerre d'Espagne , pour repousser ce genre d'attaque de Tinfanterie française , une manœuvre nouvelle.

Lorsqu'un bataillon français ployé en colonne serrée chargeait un bataillon anglais déployé, et qu'il était parvenu à petite portée de mousqueterie , le chef du bataillon anglais lançait sur le flanc de la colonne française les premier et dixième pelotons de son bataillon ; ces deux pelotons attaquaient en tirailleurs en poussant de grands cris , tandis que le reste du bataillon exécutait le feu de deux rangs. Lorsque Tattaque du bataillon français était repoussée, c'était ordinairement par le centre de la colonne que commençait le désordre, ce qu'on doit attribuer à l'étonnement que causait aux soldats qui s'y trouvaient une attaque sur leurs flancs. Si , au contraire , le bataillon français continuait sa marche sans s'ébranler , le bataillon anglais se retirait en désordre au pas de course derrière

324 mi':langes.

la seconde li{jnc , où il se reformait , et cette seconde ligne recommençait la même manœuvre.

Je n'oserais me prononcer sur la valeur de cette manœuvre; le succès qu'elle a souvent obtenu était dû principalement à Vattaque des pelotons jetés en tirailleurs sur les flancs de la colonne serrée , et à ce que le bataillon anglais ne commençait le feu qu'à bonne portée 5 mais ce succès tenait sans doute aussi à ce que cette colonne n'avait point ou pas assez de tirailleurs devant elle et sur ses flancs. Les bataillons qui se trouvent près de l'artillerie doivent exécuter ditïicilement cette manœuvre , parce qu'il faut pour cela faire cesser le feu de cette artillerie. Enfin , une telle manœuvre exige beaucoup de précision et ne peut être exécutée que par des troupes très-solides.

Le lieutenant - colonel Napier , dans son Histoire de la guen^e dans la Péninsule et dans le midi de la France , depuis Vannée i^O"- jusqu'à l'année i8i4i s'exprime ainsi qu'il suit, tome T', pag. 338, en parlant des attaques en colonnes que les Français exécutèrent à la bataille de Vimiéro :

« La rapidité avec laquollo les soldais fiançais se rallièrent el rcrormèicnl leurs rangs , après uu échec

aussi violent , fut admirable ; mais on ne saurait louer leur méthode habituelle d'attaquer en colonne. Ce mode d'attaque peut avoir réussi avec les Autrichiens, les Russes et les Prussiens ; mais il doit toujours échouer contre les Anglais , dont l'infonterie est assez ferme , assez intelligente , assez bien disciplinée pour attendre avec calme la charge de ses adversaires, et assez courageuse pour fondre sur eux à la baïonnette.

■> La formation en colonne est sans doute excellente pour les dispositions de nos attaques modernes ; mais ainsi que la phalange macédonienne était incapable de résister à l'ordre dé['loyé des légions romaines , de même la colonne serrée ne peut soutenir le feu et la charge d'une bonne ligne protégée par de l'artillerie. La répugnance si naturelle qu'éprouve le soldat à marcher sur ses compagnons morts ou blessés , les cris des mourans , le sifflement des boulets, à mesure qu'ils déchirent les rangs , produisent le plus grand désordre , principalement au centre des colonnes d'attaque , lesquelles, aveuglées par la fumée, marchant d'un pas mal assuré et troublées par le grand nombre de mots de commandement d'une foule d'officiers, ne peuvent voir ce qui se passe ni faire aucun efTort pour avancer ou se retirer sans augmenter le désordre.

-> Dans une telle confusion , l'exemple de courage ne saurait plus être utile; la vigueur de quelques individus ne produit plus aucun effet moral , si ce n'est sur la tête de colonne qui est souvent ferme et même victorieuse , tandis que la queue fuit épouvantée. Néanmoins , des colonnes bien ménagées sont l'ame des opérations militaires : c'est en elles que réside la victoire ;

et ce sont elles aussi qui assurent la retraite. Le secret consiste à savoir les déployer à propos. >>

J'ai dit que, si les divisions d'un bataillon ployé en colonnes serrées par division sont formées sur deux ran{js, il marchera mieux, et que Tordre .s'y maintiendra mieux que si ces divisions sont formées sur trois rangs ; et j'ai fait voir aussi que les avantages de l'ordre en colonne pour charger une troupe déployée ne résultent point d'un choc ou d'une pression , mais principalement de causes morales. Si un bataillon charge l'ennemi en colonne serrée, les avantages qui résultent de cette formation sont d'ailleurs les mêmes , que les divisions soient sur deux ou sur trois rangs , puisque la colonne sera , dans les deux cas , composée d'un même nombre de divisions. La formation sur deux rangs est donc encore préférable, lorsque le bataillon est en colonne , à la formation sur trois rangs ; et lors même qu'elle ne présenterait dans ce cas aucun avantage direct , il resterait ces deux avantages énormes de perdre moins de monde , d'occuper le même terrain avec moins de troupes , et par conséquent d'avoir une réserve plus forte que celle de son adversaire , si les forces sont égales de part et d'autre.

11 résulte de l'examen auquel je viens de me

livrer , qu'il est plus avantageux de former Tintanterie sur deux rangs que de ]a former sur trois rangs : si cette formation n'a pas encore été adoptée généralement, cela tient aux diflîcultés que les innovations éprouvent à s'introduire, et sans doute aussi à ce qu'on ne veut pas se décider légèrement à adopter un changement si important. J'ajouterai , à l'appui de l'opinion que je viens d'émettre , qu'elle est celle d'un grand nombre de généraux de réputation qui ont fait les dernières guerres , et de plusieurs militaires (2) connus par leurs écrits.

Page 1