CHAPITRE II
Des manœuvres et des méthodes de guerre de l'infanterie française. Des manœuvres et des méthodes de guerre de l'infanterie anglaise.
Il serait inutile de rapporter ici les manœuvres de l'infanterie française , qui sont si clairement détaillées dans le règlement de 1791 ; je vais seulement indiquer celles de ces manœuvres qui ne s'exécutent , pour ainsi dire , que sur les champs d'exercices , et faire connaître les additions et les changemens qu'il serait nécessaire de
faire à ce règlement et ceux que Tusage a déjà consacrés.
Les manœuvres qui ne s^exécutent, pour ainsi dire, que sur les champs d'exercices, sont sans doute destinées à occuper Tinfanterie , à la rendre manœuvrière , peut-être à plaire aux yeux. Ce sont les feux de bataillons , de demibataillons et de pelotons , la prompte manœuvre , les changemens de direction en marchant en bataille , les changemens de front, les formations en avant et face en arrière en bataille, que Ton remplace avantageusement par des déploiemens ; enfin , le pas ordinaire et le pas oblique, qui ne s'emploient jamais à la guerre.
Les manœuvres dont Tusage est le plus fréquent à la guerre, sont le feu de deux rangs, puisque c'est le seul qu'emploie l'infanterie française, les ploiemens en colonnes serrées, les déploiemens et les changemens de direction en masse.
La colonne d'attaque ne s'emploie pas aussi souvent qu'on pourrait le croire ; en voici la raison. L'infanterie , tant qu'elle suit des routes et qu'elle est à une certaine distance de l'ennemi, marche ordinairement par le liane, au pas de roule ; lorsqu'on est assez rapproché de l'ennemi pour qu'il soit nécessaire de s'étendre , afin de
prendre position , elle quitte les routes et on la forme par pelotons. Puis, on forme les divisions, on serre ensuite à distance de section ; enfin , s'il est nécessaire , on serre en masse. On se trouve donc en colonnes serrées par division , la droite en tête , ce qui offre favantage d'avoir la compagnie de grenadiers à la tête de la colonne : la compagnie de voltigeurs, qui est à la queue, est ordinairement envoyée en tirailleurs , lorsque Ton aborde fennemi. Dans cet état de choses , pour se former en colonne d'attaque, il faudrait préalablement se déployer.
Les changemens à apporter au règlement de 1791 sont de former Finfanterie sur deux rangs, et de substituer une autre manœuvre à celle qui est prescrite pour le passage des lignes , parce qu^elle est toujours dangereuse à exécuter en présence de l'ennemi. Je parlerai de cette manœuvre et de celles que l'usage y a substituées , lorsque je ferai connaître les méthodes de guerre suivies dans l'inflmterie française.
Il faudrait aussi ajouter aux manœuvres du règlement une manœuvre pour mettre une colonne serrée en bataille par la queue de la colonne, ainsi que cela se pratique actuellement dans l'infanterie française , et un carré par bataillon (3), qui s'exécute le bataillon étant en
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bataille ou marchant en bataille , et dans lequel chacune des divisions forme une face du carré. Ce carré vaut mieux que le cercle que Ton forme quelquefois , quand on nu pas le tems de rompre en colonne pour former le carré du règlement. La nécessité de cette manœuvre se fait sentir , lorsqu'un ou plusieurs bataillons étant au bivouac ou en bataille, sans avoir leurs flancs couverts, sont attaqués inopinément par de la cavalerie.
Il n'existe point d'instruction qui prescrive aux généraux de quelle manière ils doivent faire combattre l'infanterie dans les différentes circonstances qui se présentent. Ils suivent pourtant à la guerre des méthodes dont ils s'écartent bien rarement , et qui se sont établies pendant les guerres de la révolution. Je vais les faire connaître ; mais , auparavant , il est nécessaire que j'entre dans quelques détails sur la composition des armées en infanterie.
L'infanterie des grandes armées européennes est actuellement partagée en corps d'armée. Le corps d'armée est composé de divisions (à) ; la
{a] Le mot division a deux acceptions techniques dans le langage militaire; il sii;iiifio la réunion de deux pelotons d'un bataillon , ainsi un bataillon de liuil pelotons a quatre divisions , el la réunion d'un certain nombre de brigades sous le commandement d'un général.
division est composée de brigades / la brigade de régimens f et le régiment de bataillons. Il y a des armées, par exemple Farmée russe, dans lesquelles cette formation est parfaitement régulière; c^est-à-dire que le corps d'armée y est toujours composé d'un même nombre de divisions , la division d'un même nombre de brigades , la brigade d'un même nombre de régimens , le régiment d'un même nombre de bataillons. Dans l'armée française, au contraire, cette formation est irrégulière ; par cette raison , je la ferai connaître telle qu'elle était sous l'em'pire , pour servir d'exemple.
Chaque corps d'armée d'infanterie était composé d'un nombre de divisions qui variait depuis deuxjusqu'à cinq. Chaque division était composée de deux, trois ou quatre brigades, et contenait depuis neuf jusqu'à vingt bataillons ; la force des bataillons variait depuis cinq cents jusqu'à mille hommes. La brigade était composée d'un ou de deux régimens ; néanmoins , la division ne contenait que six régimens au plus , et pas moins de trois. Chaque régiment comptait depuis deux jusqu'à cinq bataillons. Cette irrégularité dans la composition des corps d'armée, des divisions, des brigades et des régimens d'infanterie, est avantageuse , parce qu'elle permet de donner
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aux généraux et nux colonels des commandemens plus ou moins iinportans, selon leur mérite ; qu'elle met sous la main des généraux des corps tout Ibrmés de ditlérentes forces pour les divers détaihcmens quMl faut si souvent faire à la guerre, et enfin, parce qu'alors Tennemi éprouve plus de difficultés pour évaluer les forces qui lui sont opposées, que si la composition de ces diverses subdivisions de Tinfanlerie était régulière.
Pendant les premières guerres de la révolution française, il n'y avait point de corps d'armée et l'on avait attaché de la cavalerie à chaque division. Napoléon n'en attacha plus qu'aux corps d'armée. Un certain nombre de bouches à feu , qui a varié depuis six jusqu'à trente et peut-être au delà , a toujours été attaché aux divisions pendant les guerres de la révolution. Cette artillerie , à certaines époques , a été de deux espèces , l'une de ligne , l'autre régimentaire; mais, depuis l'expédition de Russie, on n'a conservé que l'artillerie de ligne , et l'on a bien fait.
J'ai dit que les bataillons, lorsqu'ils approchaient de l'ennemi , étaient ordinairement ployés en colonne serrée par division : c'est pres(|ue toujours dans cet ordre qu'ils exécutent les mouvemens qui leur sojit ordonnés, tant (pi'on reste dans le voisinage de l'ennemi, et
qu^il est possible qu''on en vienne aux mains d^un moment à Tautre.
Les affaires s^engagent ordinairement par un feu de tirailleurs, par une canonnade, ou par Tun et Fautre à la fois. On change les tirailleurs, lorsqu^on s^aperroit que leur feu se ralentit ; quelquefois on mêle des tirailleurs de cavalerie avec ceux de Finfanterie. Dans les terrains couverts ou difficiles , tels que les bois , les vignes et les marais, où Finfanterie ne peut combattre qu'en tirailleurs, des bataillons entiers sont employés à ce service.
On forme ordinairement Finfanterie sur deux lignes , et Fon a derrière ces deux lignes une réserve. Les divisions , autant qu'il est possible , ne sont point morcelées; on les place en entier à la première ligne , à la deuxième ou à la réserve. L'infanterie de la réserve est presque toujours ployée en colonnes serrées par division ; celle des lignes est déployée , ployée en colonne serrée , ou formée en carrés , ou offre un mélange de ces formations, selon les circonstances, les localités et la volonté des généraux. Ordinairement la première ligue est déployée.
Lorsque Finfanterie française doit rester sur la défensive dans une position , elle s'y défend par le feu ; mais le plus souvent elle attaque , et
alors, après un enf^afreinent de tirailleurs et une canonnade , elle char^ife (4) Tinfanterie ennemie Tarme au bras. Cette manœuvre s'exécute étant déployé ou ployé en colonnes serrées par division; elle a souvent réussi contre les Autrichiens et autres troupes qui commençaient le feu de trop loin ; mais elle a presque toujours échoué contre les Anjjlais, qui ne le commençaient qu'à petite portée , et cela devait être.
En eflét , si deux bataillons déployés sont en présence , et que Fun d'eux charge , tandis que l'autre reste immobile pour ne commencer le feu que quand celui qui le charge sera parvenu à très-petite portée , ce dernier bataillon ne voyant pas commencer le feu à la portée ordinaire en sera intimidé , et lorsque , arrivé à petite portée, il essuiera ce feu , il en sera renversé par suite des pertes énormes qu'il éprouvera; ou ébranlé , et il s'arrêtera pour répondre. Si , au contraire , le bataillon qui attend a commencé le feu à grande portée, ce feu aura produit peu d'effet, et le cadre du bataillon qui charge , profitant de cette circonstance, accélérera sa marche , en criant aux soldats : En avant, marchez, ils tirent, ils ont peur , et il renversera le bataillon qui attend.
Les Anglais ont aussi employé souvent, pen-
dant la dernière guerre d^Espagne , et toujours avec succès , une manoeuvre qui consistait à faire exécuter un feu de bataillon , quand les Français étaient parvenus à petite portée, et à les charger aussitôt après, sans prendre même le tems de relever le chien et de fermer le bassinet. On conçoit qu^une troupe qui en charge une autre et qui se voit chargée elle-même après avoir essuyé un feu qui a porté la destruction et le désordre dans ses rangs, doit être renversée.
Si Ton voulait exécuter la même manœuvre étant formé sur trois rangs , il serait très-incertain qu'on réussit , à cause du retard qu'apporterait le mouvement du premier rang qui met le genou à terre pour faire le feu de bataillon ; retard pendant lequel il serait possible que la troupe sur laquelle on a tiré reprît avec résolution son mouvement en avant , suspendu ou ralenti par la décharge qu'elle a essuyée.
Voici un fait que je choisis entre plusieurs qui m'ont été racontés par des témoins oculaires , il offre en même tems un exemple de la force de la discipline , de l'influence des cadres , et de l'excellence de la manœuvre employée par les Anglais contre les Français , quand elle l'est à propos.
La veille de la bataille de Talavera , plusieurs déserteurs d'un régiment anglais, composé d'étrangers, arrivèrent aux avant-postes d'un régiment français qui comptait un grand nombre de vieux soldats, et dirent que beaucoup de leurs camarades étaient comme eux disposés à déserter, s'ils en trouvaient l'occasion. Le lendemain, le régiment français se trouva en présence du régiment anglais auquel appartenaient les déserteurs. Les troupes étaient déployées de part et d'autre. Les Français chargèrent l'arme au bras selon leur usage. Parvenus à une petite distance, cl la ligne anglaise restant immobile , il se manifesta quelque hésitation dans la marche. Les officiers et les sous-officiers criaient aux soldats : En avant j marchez, ne tirez pas ; quelques-uns même s'écrièrent : Ils se rendent. Le mouvement en avant se rétablit donc, et l'on n'était plus qu'à une très-petite distance de la ligne anglaise, lorsqu'elle commença un feu de deux rangs quj porta la destruction au sein de la ligne française, arrêta son mouvement, et produisit quelque désordre.
Tandis que le cadre criait aux soldats : En avant , ne tirez pas , et (jue le feu s'établissait malgré lui, les Anglais, cessant subitement le leur, chargent à la baïonnette. Tout leur était
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favorable, Tordre, Timpulsion donnée, la résolution de combattre à la baïonnette : cliez les Français, au contraire, plus d'impulsion, des rangs éclaircis et désunis , la surprise causée par la charge inattendue de Tennemi; il fallut fuir. Cette fuite toutefois ne fut pas le résultat de la crainte, mais de la nécessité ; le régiment français se rallia derrière la deuxième ligne, se porta de nouveau en avant , et combattit vaillamment le reste de la journée.
De semblables circonstances amèneront toujours les mêmes résultats ; car , le courage le plus impétueux ne peut manquer de succomber s'il n'est secondé par de bonnes méthodes de guerre.
Lorsque l'infanterie française renverse celle qui lui est opposée, elle la poursuit avec une grande vivacité, et elle a plutôt besoin d'être modérée qu'excitée. Quelquefois , entraînée par son ardeur , elle rompt ses rangs ; et dans plusieurs affaires elle a été repoussée vigoureusement par la deuxième ligne ennemie pour avoir poursuivi la première ligne trop vivement et trop loin après l'avoir renversée.
Le passage des lignes , tel que le prescrit le règlement, est très-dangereux; l'expérience a prouvé que, si la première ligne est renversée ,
il est probable qu'elle entraînera dans sa fuite la deuxième lijjne qui n'a plus aucune consistance, puis({ue tous les bataillons en sont divisés en huit parties séparées. On préfère donc laisser la deuxième li[jne ployée en colonnes serrées : si pourtant elle est déployée , et que la première ligne soit renversée, on fait, dans la deuxième ligne, mettre en potence les premier et huitième pelotons , afin d'agrandir l'espace entre les bataillons, et de donner ainsi un emplacement suffisant pour l'écoulement rapide de la première ligne. On pourrait aussi, et je le préférerais , faire placer les premier et huitième pelotons de chaque bataillon derrière les deuxième et septième pelotons : cette disposition offrirait l'avantage de fortifier les ailes des bataillons, qui sont les parties les plus exposées à être entraînées.
Voici la manœuvre que je propose de substituer à celle du règlement pour remplacer la première ligne par la deuxième en présence de l'ennemi. Je supposerai que les bataillons de la deuxième ligne sont placés derrière les intervalles de ceux de la première ; non pas que cela soit indispensable pour l'exécution de la manœuvre que je vais proposer, mais parce que cette disposition me semble meilleure que celle
de placer les bataillons de deuxième ligne derrière ceux de la première. Il est d'ailleurs évident qu'on ne les place ainsi qu'afin de pouvoir exécuter ce passage des lignes qui est inexécutable à la guerre.
Lorsque Ton voudra remplacer la première ligne par la deuxième , on fera rapprocher cette dernière de la première, si on le juge avantageux, et les chefs de bataillon de la première ligne commanderont : Par le flanc droit — à droite ; par divisions par file à droite — pas accéléré — marche. Aussitôt que les divisions auront commencé à marcher par le flanc , elles serreront les imes sur les autres , de manière à ce que les bataillons se trouvent formés , le plus promptement qu'il sera possible, en colonnes serrées ; ces bataillons se dirigeront sur les intervalles compris entre les bataillons de la deuxième ligne, intervalles que Ton aura agrandis, s'ils sont déployés, en faisant placer les premier et huitième pelotons de chaque bataillon , derrière les deuxième et septième pelotons. Les bataillons de la première ligne , devenue deuxième, resteront, autant qu'ils le pourront , ployés en colonnes serrées , et se placeront derrière les intervalles de la première ligne , de manière à éviter de se trouver à un égoût de boulets ,
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Je terminerai ce que j\ii à dire sur les méthodes de guerre suivies dans Tinfanterie française, par le récit de deux attaques dans lesquelles une partie de Tinfanterie était déployée, tandis que Tautre était ployée en colonnes serrées. Je ne prétends d^iilleurs, ni louer, ni blâmer les dispositions qui furent prises alors.
A la bataille de Fuentes-de-Honor ( 5 mai 1811), le villa^je de Pozzo-Bello fut attaqué par une brigade composée de cinq bataillons formés sur une seule ligne; les deux bataillons des ailes et celui du centre étaient ployés en colonnes serrées par division , les deux autres étaient déployés. Tous les voltigeurs de la brigade étaient dispersés en tirailleurs en avant et sur le flanc des troupes. L^attaque réussit; le village fut enlevé avec rapidité.
A la bataille de laMoskwa (7 septembre 1812), dans la matinée, une brigade enleva la grande batterie, mais ne put la conserver. Dans Taprèsmidi on renouvela Fatt.'ique : la brigade chargée de Texécuter était composée de huit bataillons que Ton forma sur deux lignes. Des quatre bataillons de la première ligne, deux placés au centre étaient déployés; les deux autres, qui occupaient les ailes , étaient formés en colonne, à demi-distance, par peloton ; les quatre batail-
Ions de la seconde ligne étaient déployés et destinés à seconder Tattaque ou à protéger la retraite selon la nécessité. Quatre compagnies de voltigeurs étaient dispersées en tirailleurs en avant et sur le flanc des troupes de la première ligne. L^attaque réussit; les troupes pénétrèrent dans la batterie par la gorge et en en franchissant les épaulemens. On sait que , dans le même tems, la cavalerie française pénétrait aussi dans cette batterie par la gorge.
Je n'ai point épuisé ce quMl y a à dire sur les méthodes de guerre de Tinfanterie française ; mais je n'ai rien négligé qui fût important , et c'est ce que je me proposais.
Au commencement des guerres de la révolution française, l'infanterie anglaise jouissait de peu de réputation, et pendant la guerre d'Espagne , elle parut aux Français la meilleure de toutes les infanteries contre lesquelles ils avaient combattu successivement. Ce fait se trouverait en quelque sorte matériellement prouvé par les succès qu'obtinrent , contre l'infanterie russe et contre l'iisfanterie prussienne , deux divisions que Napoléon avait fait venir, en 1814, de son armée d'Espagne, s'il n'avait existé une cause qui, toutes choses égales d'ailleurs, devait rendre alors l'infanterie anglaise supérieure aux infan-
teries des autres puissances belligérantes; c'est qu'elle contenait un plus grand nombre d'anciens soldats , parce qu'on la ménageait beaucoup. Elle était ordinairement couverte par les infanteries portugaise et espagnole, qui faisaient presque toujours le service de tirailleurs, celui où l'on perd le plus de monde, et le gouvernement anglais n'épargnait aucune dépense pour procurer à ses troupes tout ce qui leur était nécessaire. Il leur lit envoyer jusqu'à des tentes qui leur furent distribuées dans les cantonnemens qu'elles prirent en Portugal à la fin de Tannée 1812.
L'infanterie française de l'armée d'Espagne, indépendamment de ce qu'elle avait reçu un grand nombre de recrues pour remplacer les pertes que lui faisaient éprouver l'armée anglaise, les guérillas et le climat, avait fourni à Napoléon une partie des cadres des nouveaux corps qu'il avait été obligé de former. Elle faisait la guerre depuis i8o5 dans diftérens pays, et ne prévoyant point le terme de celle d'Espagne, si désagréable, sous plusieurs rapports, elle éprouvait de la lassitude. Malgré toutes ces fâcheuses circonstances, cette infanterie élait encore , sans contredit , la meilleure qui restât à Napoléon en i8i4 ; celle de l'armée qu'il commandait immédiatement, si
Ton en excepte toutefois Tinfanterie de sa garde, n'*était plus, en grande partie, qu'Hun amas de recrues sans instruction. L'infanterie russe contenait aussi un très-grand nombre de recrues. L'infanterie prussienne en était entièrement formée, et Tinfanterie autrichienne n'était point encore remise de ces grands désastres qu'elle avait éprouvés dans les précédentes guerres.
D'autre part, on ne saurait attribuer uniquement la bonté de l'infanterie anglaise à ce qu'elle avait beaucoup d'anciens soldats , puisque les régimens portugais rivalisaient presque, au bout de deux ans de formation, avec les régimens anglais ; on ne saurait l'attribuer non plus à sa composition en hommes, puisque l'on n'a point remarqué que les régimens qui n'étaient composés que d'Anglais fussent meilleurs que les régimens hanovriens, ni que ceux que l'on recrutait avec des hommes de différentes nations. Je pense donc qu'on doit attribuer les qualités nouvelles qu'on avait remarquées dans l'infanterie anglaise , pendant la guerre d'Espagne , aux mé thodes de guerre de cette infanterie et aux changemens que les Anglais avaient apportés à leurs institutions militaires, depuis 1792 jusqu'à l'époque de la guerre d'Espagne en 1808.
C'est principalement parce que les régimens
portugais étaient rég^is par ces institutions et qu'ils suivaient ces méthodes, quMls tinrent une conduite si rcinar([uable pour des troupes de nouvelle formation. Les autres causes de la bonne conduite de Finfanterie portugaise furent le choix des olliciers et des sous-ofliciers , dont une partie étaient anglais; le bon exemple que lui donnait Tinfanterie anglaise; la confiance que lui inspirait sa présence. La différence qui existait entre les régimens portugais et les régimens espagnols , qui leur étaient si inférieurs , vient à Tappui démon opinion. Je nliésite point à attribuer, en grande partie, les succès de Wellington dans les batailles, aux mêmes causes, c'est-à-dire à la bonne constitution de son infanterie.
Aucune étude ne pouvant être plus intéressante pour des militaires , que celle des causes qui ont produit les résultats dont je viens de parler, je vais faire connaître les manœuvres et les méthodes de guerre de Tinfanterie anglaise; j'indiquerai ensuite les principaux changemens que les Anglais ont apportés à leurs institutions militaires, depuis 1792 jusqu'à l'époque de la guerre d'Espagne en 1808.
L'infiuiterie anglaise est divisée en bataillons, et , pour radininislration et l'instruction de ces
bataillons , en régimens. En tems de paix, chaque régiment n*'est composé que d'un bataillon ; en tems de guerre, on porte une partie des régimens à deux bataillons. Le bataillon est composé en tems de paix de neuf cents hommes, se forme sur deux rangs et se divise en dix pelotons.
Jusqu'en 1824 , Tinfanterie anglaise avait suivi un règlement qui avait paru peu de tems après la campagne de Flandre , en 1793 , et qui était presque entièrement semblable au règlement de 1791, que suit Finfanterie française. Il prescrivait, à la vérité, de diviser le bataillon en dix pelotons, mais cela ne changeait rien aux manœuvres. Il contenait, ainsi que le règlement français , de ces manœuvres qui ne s'exécutent que sur les champs d'exercices; par exemple, une manœuvre pour se former à droite ou à gauche , par quatre , qui n'est point dans le règlement français. Ce règlement ne parlait point des carrés ; néanmoins , l'infanterie anglaise les exécutait absolument comme l'infanterie française ; elle avait même l'avantage de pouvoir les former avec un seul bataillon , lorsqu'elle se formait sur deux rangs, parce que les bataillons anglais ayant dix pelotons , étant ordinairement plus forts que les bataillons français , occupant plus d'étendue, on faisait exécuter aux demi-
sections ce que les bataillons français font exécuter aux sections. On formait ainsi un carré dans lequel les soldats étaient sur quatre de hauteur , non compris les serre-files , et dont la {jrande face avait un peloton et demi d'étendue et la petite un peloton.
L'usage avait apporté quelques modifications à ce règlement et consacré un changement important , qui était de ne former Tinfanterie que sur deux rangs ; ce changement fut sanctionné j)ar un ordre du jour que le duc d'York , commandeur en chef des forces de terre, publia en 1810 : il n'y avait encore alors qu'une partie des régimens d'infanterie de l'armée anglaise d'Espagne qui se formassent sur deux rangs. En 1824 , quelques mois après que la première édition de cet écrit eut paru, le roi publia un nouveau règlement dans lequel se trouvent prescrits ces changemens et ces modifications à l'ancien règlement , que l'usage et cet ordre du jour du duc d'York , dont je viens de parler , avaient seuls autorisés jusqu'alors.
L'infanterie de l'armée anglaise, en Espagne, était partagée en divisions. Le nombre des bataillons par division a varié depuis quatre jusqu'à dix. Un certain nombre de bouches à feu était attaché à chaque division.
Lorsque Tinfanterie anglaise est dans le voisinage de l'ennemi , et par conséquent exposée à en venir aux mains d'un moment à l'autre , elle exécute ordinairement ses mouvemens ployée en colonnes serrées par division , mais elle se déploie toujours pour combattre. Elle se place comme l'infanterie française, sur deux lignes, avec une réserve derrière la seconde ligne. La première ligne est toujours déployée, la seconde est ordinairement ployée en colonnes serrées par division , et la réserve prend presque toujours cette dernière formation. La seconde ligne est plus éloignée de la première que dans l'infanterie française. Lorsqu'elle est ployée en masse , les bataillons se placent ordinairement , autant qu'ils le peuvent , derrière les intervalles de la première ligne ; ils appuient à droite ou à gauche , pour se couvrir par des accidens du terrain ou se tirer d'un égoût de boulets.
L'infanterie anglaise se couvre par de nombreux tirailleurs (5) qui sont réunis par couples : elle ne les change point, tant qu'ils sont engagés ; on ne mêle point avec eux des tirailleurs de la cavalerie (6). Ordinairement, l'infanterie anglaise fait usage de son feu avant que de charger ; j'ai donné des détails sur l'exécution de cette manœuvre , et j'ai fait connaître ses avan-
^i^ MELANGES.
tages lorsque j'ai parlé des méthodes de guerre de Tinfanterie française.
Uinfanlerie anglaise , après avoir repoussé une attaque, reprend ordinairement sa position , si elle en a reçu Tordre ; dans le cas contraire , elle se contente de pousser Vinfanterie qu'elle a renversée, avec ses tirailleurs , et les suit avec ordre au pas de manœuvre et sans jamais quitter ses rangs.
^infanterie anglaise repousse les attaques que Tinfanterie française exécute ployée en colonnes serrées par division («) , par le feu et en jetant les pelotons des ailes de ses bataillons en tirailleurs sur le flanc des colonnes françaises. J'ai donné à ce sujet tous les détails que Ton pouvait désirer lorsque j'ai parlé de la formation de l'infanterie sur deux ou sur trois rangs.
Lorsqu'un bataillon anglais et un bataillon français se fusillent de pied ferme, le chef du bataillon anglais, profitant de ce qu'il déborde le bataillon français, cherche quelquefois à le faire tourner par les pelotons des ailes de son bataillon , ce qui force le chef du bataillon français à mettre une compagnie ou une section en potence à chaque aile de son bataillon. Cette
ia) Chaque bataillon forme une colonne serrée.
manœuvre a de Tanalogie avec la précédente.
Pour défendre une hauteur , Tinfanterie anp-laise n'en couronne point la crête, ainsi que le pratique Tinfanterie des autres armées ; elle se place une cinquantaine de pas en arrière de cette crête , position dans laquelle elle n'est pas vue, pour peu que la pente soit rapide; elle a presque toujours des tirailleurs le long- de la pente qu'il faut gravir pour venir l'attaquer. La fusillade et le retour de ces tirailleurs l'instruisent de l'arrivée de l'ennemi : au moment où il parait , elle lui envoie une décharge de mousqueterie dont l'efl'et ne peut qu'être terrihle à une si petite portée , et le charge aussitôt. Si elle réussit à le renverser, ce qui est probable , elle se contente ordinairement de le faire suivre par ses tirailleurs , ne dépasse pas la crête de la hauteur , et vient reprendre sa position. Cette manœuvre est excellente; il suftira de signaler les inconvéniens de ce que les autres infanteries pratiquent dans cette circonstance , pour en faire connaître les avantages.
En plaçant l'infanterie sur la crête de la hauteur que l'on veut défendre , elle est exposée au feu de l'artillerie ; elle est intimidée de voir l'infanterie ennemie gravir une pente rapide pour venir l'attaquer , sans que le feu qu'elle essuiç
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puisse l'arrêter. Eh ! comment ce feu Tarrêteraîtil ? Il doit nécessairement être dirigé trop haut et ne produire presque aucun effet. De Finfanterie ainsi placée sur le sommet d^une hauteur sera donc renversée beaucoup plus facilement que si elle avait pris position en plaine.
L'expérience vient à Tappui du raisonnement. L'infanterie française a , pendant les guerres de la révolution , enlevé un grand nombre de positions très-redoutables en apparence , parce que l'infanterie ennemie , placée sur les sommets des hauteurs, y était fort en vue ; mais, dans la plupart de ces attaques, l'infanterie française a perdu peu de monde, tandis qu'elle a été souvent repoussée et avec beaucoup de perte par l'infanterie anglaise, qui employait la manœuvre dont je viens de parler. Voici un exemple très-remarquable d'un succès obtenu par l'emploi de cette manœuvre; je le tiens de témoins oculaires.
A l'affaire du 28 juillet i8i3, que Soult engagea à environ deux lieues de Pampelune pour débloquer cette place, une division, forte à peu près de cinq mille hommes , fut chargée d'attaquer l'extrême droite de la position ennemie. Les Anglais y occupaient une colline élevée, dont la pente était assez rapide et vers le milieu de laquelle se trouvait un plateau j ils avaient
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placé sur ce plateau une première ligne qui était déployée parallèlement à la crête formée par Tinterseclion de la pente de la colline avec le plan du plateau , et environ cinquante pas en arrière de cette crête. Cette première ligne ne pouvait ni voir les troupes qui devaient gravir la colline pour l'attaquer , ni en être vue ; mais , du point où se trouvait une division française placée à droite de celle dont je viens de parler , et qui en était séparée par un ravin , on distinguait parfaitement le terrain , ainsi que les troupes chargées d'attaquer et de défendre la position. Ces troupes étaient beaucoup moins nombreuses que celles qui les attaquaient.
La division française chargée de Fattaque se forma en colonnes serrées par division et gravit la colline ; elle n'était point précédée par des tirailleurs, et les Anglais n'en avaient pas non plus. De tems en tems , des officiers anglais venaient examiner à quel point se trouvaient les colonnes françaises. Aussitôt qu'elles parurent , les bataillons anglais firent feu , chargèrent à la baïonnette et les renversèrent, mais ne les poursuivirent point ; au contraire , après être restés quelques instans près de la crête qui terminait le plateau , ils rétrogradèrent au pas de course à vm commandement de leur général , reprirent
leur position, et poussèrent à trois reprises le cri hourra.
Cependant, la division française , dont les têtes de colonnes seules avaient atteint le plateau, étonnée d'avoir été repoussée , en quelque sorte sans avoir combattu, se reforma aussitôt et gravit de nouveau la colline avec une {grande résolution. Pendant ce tenis, les Anglais envoyèrent sur le plateau un renfort de troupes , qui se plaça derrière les premières. Les colonnes françaises débouchèrent comme la première fois, essuyèrent une décharge de mousqueterie , et furent de nouveau chargées et renversées. Les bataillons anglais reprirent encore leur position au pas de course , et firent entendre les mêmes acclamations.
De semblables circonstances seront toujours suivies des mêmes résultats ; mais si les colonnes françaises eussent été précédées par de nombreux tirailleurs, leur attaque aurait probablement réussi ; parce que , ou les troupes anglaises qui occupaient le plateau se seraient dispersées en tirailleurs pour tenir tête à ceux des Français, ou, si elles étaient restées en ligne en totalité ou en partie, elles auraient été obligées, pour les repousser , de faire feu sur eux , et , dès lors , elles ji'auraient pu employer contre la colonne fran-
çiiise la manœuvre à laquelle elles devaient leur succès.
L'infanterie anglaise ne soutient jamais son artillerie (7) en se plaçant derrière elle, mais sur les côtés, et quelquefois assez loin en arrière; elle profite des accidens du terrain pour se couvrir , si bien que Tartillerie semble quelquefois abandonnée à elle-même. Si l'infanterie ennemie s'avance pour s'en emparer, l'infanterie anglaise marche aussitôt à son secours.
Toute retraite, si elle se prolonge, et si votre adversaire vous forée à la précipiter , deviendra bientôt une fuite. Les Français sont pénétrés de la vérité de cette maxime, car, lorsque l'arrièregarde d'une armée qui se retire , après avoir été battue, veut tenir, ils l'attaquent vivement et de front, s'il est possible, afin delà renverser pour contraindre ainsi cette armée à précipiter sa retraite.
Les Anglais , au contraire , pendant la guerre d'Espagne , attaquaient rarement de front une arrière-garde qui avait pris position ; ils attendaient qu'ils eussent réuni une force supérieure, et la tournaient pour la contraindre à se retirer. Leur poursuite devenait ainsi très-lente ; quelquefois même ils se contentaient de suivre l'arrière-garde française sans la contrarier en rien.
Les généraux anglais se sont montrés pendant la guerre trEspagne circonspects et méthodiques ; ils semblaient avoir pour principe de ne point chercher à obtenir un résultat en s'exposant à des pertes dliommes, lorsqu'ils espéraient Tobtenir autrement, quoique avec perte de tems. Le général en chef laissait néanmoins une latitude raisonnable à tous les officiers qui avaient un commandement distinct : ainsi, dans Tarmée anglaise comme dans Tarmée française , une division secourt une autre division , une brigade une autre brigade, un bataillon un autre bataillon , lorsque des circonstances impérieuses Texigent ; mais un officier détaché ou commandant une avant-garde n'engagera pas légèrement une aflfaire dans la crainte d'être vivement réprimandé.
On conclura , des développemens qui précèdent, que l'infanterie anglaise est principalement constituée pour se défendre de pied ferme, et qu'il faut, par conséquent , éviter de l'attaquer dans une position où elle ait eu le tems de se bien poser.
Le gouvernement anglais et ses généraux prennent beaucoup de soin pour la conservation des soldats, parce que l'armée anglaise se recrute par enrôlement volontaire , c'est-à-dirç
avec Fargent du gouvernement. Pendant la guerre d'Espagne , ce recrutement était devenu très-cher (8) et très-difficile ; aussi est-il possible que Wellington , pendant qu'il commandait en Espagne , ait eu plusieurs fois la crainte que le parlement n'accordât point les sommes nécessaires pour le recrutement de son armée, ou que Ton ne pût point faire contracter assez d'enrôlemens pour la compléter.
Le gouvernement français et ses généraux prenaient beaucoup moins de soin des soldats et s'inquiétaient peu des pertes , pourvu qu'on réussît ; c'était une suite naturelle de la facilité avec laquelle on se procurait des recrues par la conscription.
L'usage autorisait les généraux français et autres officiers qui avaient un commandement distinct , à recevoir des ordres de la nécessité et à profiter de l'occasion : de là cet esprit entreprenant et audacieux répandu dans l'armée française, et qui a contribué puissamment à ses succès pendant les dernières guerres. Toutefois, si la latitude laissée aux officiers qui ont un commandement est trop grande , elle peut avoir de fâcheux résultats ; ainsi , pour faire parler de soi et obtenir des récompenses , on engagera des combats inutiles, quelquefois même évidemment
contraires aux préceptes les plus communs de Tart de la guerre. Les citations ne me manqueraient pas, si je voulais en faire. Ceux qui commettent ces sortes de fautes dans Tannée française ne sont ordinairement punis, s'ils échouent, que par une légère réprimande de leurs supérieurs, et par les critiques et les plaisanteries de leurs compagnons d'armes. S'ils réussissent , ils sont loués et récompensés.
Je vais rapporter un fait peu connu , et qui offre un exemple remarquable de ce que des officiers, même d'un grade peu élevé, osent quelquefois entreprendre sans avoir reçu d'ordres.
Après la paix de Tilsit , Napoléon ne fut plus en guerre qu'avec l'Angleterre et la Suède. Le siège de Stralsund , place très-forte et qui était défendue par un corps d'Anglais et de Suédois , fut donc entrepris avec de grands moyens ; on l'attaqua sur trois points à la fois. Au bout de quelques jours de tranchées ouvertes , et lorsque plusieurs batteries étaient déjà armées, le roi de Suède, qui était dans la place, désespérant sans doute de pouvoir la conserver, l'abandonna pour se retirer dans l'ile de Kiigen, et les Français l'occupèrent.
Les Suédois avaient laissé dans la petite de de
Danholm, située à deux cents loises du camp retranché qui couvre Slralsund du côté du midi, une garnison d^environ six cents hommes avec une batterie d\qrtillerie à cheval ; un petit fort étoile, dont la contre-escarpe était roide et élevée , mais qui n^était ni palissade ni fraisé , se remarquait près du rivage du côté de Stralsund ; ce fort semblait avoir été destiné autrefois à battre la rade. Les Suédois y avaient placé des batteries qui liraient sur Fintérieur du camp retranché.
On résolut de s^emparer de File de Danholm ; un général fut désigné pour conduire cette entreprise. On lui donna environ deux mille hommes dMnfanterie, deux bouches à feu, et une quantité suffisante de chaloupes conduites par des marins de la garde. Le jour qui précéda la nuit pendant laquelle devait s'exécuter Fattaque, une batterie de mortiers et d'obusiers , construite dans le camp retranché, dirigea contre le fort suédois un feu très-vif, et un obus qui pénétra dans le magasin à poudre, le fit sauter.
Cependant , les chaloupes destinées à Fexpédition avaient été réunies dans le port de Stralsund, à environ sept cents toises de File de Danholm, et à Feutrée de la nuit les troupes désignées se rendirent sur le port. Pendant que le
{jénéral prenait des dispositions ou donnait des instructions, un capitaine du génie et deux capitaines de sapeurs, qui voulaient sans doute avoir la gloire d'atteindre les premiers le rivage ennemi , s'embarquent avec leurs compagnies fortes à peu près de soixante hommes chacune , et se dirigent aussitôt vers File de Danholm. Le tems était très-obscur ; il faisait. du vent , et il pleuvait abondamment.
Les officiers qui conduisaient cette petite troupe savaient-ils qu'ils se dirigeaient seuls sur l'île, ou croyaient-ils que le reste de l'expédition les suivait? Je l'ignore. Quoi qu'il en soit, ils abordent heureusement et sans être aperçus, favorisés sans doute par le tems affreux qu'il faisait ; ils escaladent le fort et font prisonniers quarante hommes qui y étaient de garde : un tambour , en battant la charge au moment de l'attaque, contribua à les faire croire plus nombreux qu'ils n'étaient.
Aussitôt que les Français furent maîtres du fort , l'un des deux capitaines de sapeurs , accompagné de dix soldats et conduisant pour lui servir d'interprète un officier suédois prisonnier, qui parlait français, fut à la recherche du reste de la garnison ; il la trouva sur une plage se disposant à s'embarquer , au moins en partie , sur
MÉLANGES. SSg
des chaloupes canonnières qui étaient en rade. Sommée de mettre bas les armes et de se rendre prisonnière de guerre, elle y consentit, ne pouvant reconnaître le petit nombre de ses ennemis, et le but de l'expédition qu'on avait préparée se trouva rempli avant même qu'elle eût quitté le rivage. J'étais de service à la batterie construite dans le camp retranché, pendant que l'on s'emparait ainsi de l'île de Danholm.