CHAPITRE III
Des changemens que les Anglais ont apportés à leurs institutions militaires, en ce qui concerne l'infanterie, depuis 1792 jusqu'à l'époque de la guerre d'Espagne , en 1808.
Après la guerre d\Amérique, l'armée anglaise tomba dans un grand état de délabrement. Les officiers étaient généralement ignorans et adonnés à l'ivrognerie. Le soldat était traité avec dureté et puni arbitrairement. Le désordre et la corruption régnaient dans l'administration à un tel point , qu'on vit faire colonel (9) un enfant qui était au berceau , et qu'une femme obtint remploi de cornette (porte-étendard) dans un
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régiment de cavalerie. Chaque commandant de ié{]inient faisait manœuvrer son régiment à sa fantaisie , et quelquefois ne le faisait point manœuvrer du tout.
Tel était Télat des choses , lorsque le duc d'York fut fait commandeur en chef des forces de terre. Il entreprit non-seulement de réformer les abus qui existaient , mais même de perfectionner les institutions militaires de Tarmée et de lui donner celles qui lui manquaient. Pour réussir dans cette entreprise , il fallait une volonté ferme et une grande persévérance, parce que les chefs de corps et les colonels propriétaires , qui étaient presque tous officiers généraux, opposaient une vive résistance à Tintroduction de changemens nuisibles à leurs intérêts, ou qui leur enlevaient plusieurs des prérogatives dont ils avaient joui jusqu\ilors. Aussi ne fut-ce qu\iprès les expéditions d'Egypte et de Hollande que le duc put enfin fiiire suivre rigoureusement le nouveau système qu'il voulait introduire.
Son premier soin avait été de faire rédiger un règlement qui contenait les manœuvres et les évolutions de ligne de l'infanterie , et qui fut nus en usage après la campagne de Flandre ; il lut suivi jusqu'en 1824 , époque à laquelle parut ce nouveau règlement qui consacrait tout
ce qui n'avait encore reçu jusqu\ilors que la sanction de Tusage et de Texpérience.
Le duc forma, dans les années qui précédèrent la guerre d'Espagne, plusieurs camps d'exercice, et chaque année, suivi d'un nombreux étatmajor , il venait passer l'inspection des régimens qui les composaient , distribuait la louange et le blâme , les récompenses et les punitions. Une noble émulation s'empara des officiers de l'armée ; ils s'occupèrent sans relâche de perfectionnemens ; beaucoup de changemens furent proposés , quelques-uns furent adoptés : ce fut alors qu'on créa un nouveau matériel d'artillerie de campagne. Ces divers changemens furent successifs; commencés en ijgS, ils ne furent entièrement terminés qu'en i8o5.
Le duc fut puissamment secondé dans ces travaux par quelques généraux d'un mérite reconnu. Au premier rang se trouvait sir John Moore , homme plein d'énergie et d'instruction ; ce général eut, pendant les années i8o3, i8o4 et i8o5, le commandement d'un camp d'exercice de quatre régimens d'infanterie , et fit , en discipline et en manœuvres , beaucoup d'épreuves. Ce furent ces régimens qui se formèrent les premiers sur deux rangs, et qui composèrent, pendant la guerre d'Espagne, la divi-
sion lé(;ère de Crawford , qui se distingua partîculièreinent. Les méthodes (lo) de Moore ne se répandirent pourtant que successivement dans Tarmée anglaise , puisque nous avons vu que quand le duc d'York publia, en 1810, un ordre du jour, pour enjoindre à Tinfanterie de se former à Tavenir sur deux rangs , il y avait une partie des régimens de Tarmée d^Espagne qui se formaient encore sur trois rangs. Moore périt sous les murs de la Corogne avant que d'avoir vu ses méthodes adoptées par toute Tarmée anglaise.
Il me reste à donner quelques détails sur le recrutement , Tarmement, Tadministration et la discipline de Tinfanterie anglaise, et sur le mode d'avancement que Ton suit dans l'armée anglaise.
L'infanterie anglaise se recrute par enrôlemens volontaires ; l'infanterie française par des appels. Les appels, la conscription, la milice, le recrutement forcé enfin, lorsque l'on peut se faire remplacer à prix d'argent , donnent absolument la même espèce d'hommes que l'enrôlement volontaire, c'est-à-dire des prolétaires. Mais , par le premier mode , c'est l'état qui les achète , et la dépense est supportée par tous les contribuables ; par le second , on met un impôt sur les pères de famille; impôt insignifiant pour
le riche , cruel pour le pauvre qui l'acquitte en nature.
Ce second mode, et surtout Fautorisation de se faire remplacer , paraissent injustes ; mais la France , entretenant un nombre de troupes très-élevé , comparativement à sa population , ne pourrait pas employer le premier mode. En effet , si une guerre très-active se prolongeait pendant plusieurs années, le prix des hommes deviendrait si élevé , que toutes les richesses de Fétat ne suffiraient pas pour recruter Farmée. En supposant même que Fon parvînt à se procurer ainsi des recrues , ce ne serait que successivement, et Fennemi aurait déjà pénétré au cœur de vos provinces , avant qu'on les eût réunies. On peut apporter à Fappui de cette assertion une preuve sans réplique , c'est le prix exorbitant que coûtaient les hommes en France, en i8i4; on les payait plus de 1 0,000 f., et pourtant on n'en achetait peut-être pas deux mille par an. Qu'aurait-ce donc été s'il avait fallu en acheter plusieurs centaines de mille? Quant au remplacement, il est inhérent à l'organisation de la société en France, et avantageux sous le point de vue militaire.
Je donnerai à cette occasion mon opinion sur la valeur comparative des soldats que Fon se
procure par le recrutement forcé et par le recrutement volontaire, et je comprends au nombre de ceux que procure ce dernier mode, les hommes qui servent pour un salaire aussi bien que ceux qui ont embrassé la carrière des armes uniquement pour en faire leur état.
Le premier mode donne des hommes généralement plus doux, plus calmes, qui ont moins d"*arg^ent à leur disposition et qui sont pkis faciles à soumettre au joug de la discipline; mais ils ne servent qu^ivec la plus profonde répugnance et ils ont continuellement les yeux fixés sur Tépoque à laquelle ils seront libérés du service. Le second mode donne des hommes qui ont ordinairement des passions plus vives et quelque argent à leur disposition; ils sont plus difliciles à soumettre au joug de la discipline, mais ils servent avec goût ou du moins avec résignation.
Les soldais que Ton obtient par le premier mode sont préférables pour le tems de paix; mais quoique les fantassins de nos jours aient été presque réduits au rôle de machines à coup de fusil, je crois ceux que Ton obtient par le second mode plus propres à la guerre. Telle était ro])inion de Vauban , ainsi qu^on le voit, page 58 de ce (orne V , lorsqu'il parle des troupes qui se trouvaient devant Turin. « Rem-
» plies, dit-il, de soldats de recrues presque tous forcés. )) Effectivement, à cette époque désastreuse du règne de Louis XIV, le recrutement volontaire étant devenu insuffisant , il avait fallu avoir recours au recrutement forcé.
Je sais que cette opinion est opposée à celle qui est généralement accréditée dans le corps d^officiers de l'armée française , et cela ne m'étonne point; car voilà vingt-quatre ans que nous sommes en paix. Pense-t-on, par exemple, que les meilleurs sujets des régimens, parce qu'ils se seraient décidés à devenir remplaçans , après avoir fini leur tems , pour se créer une ressource dans l'avenir ou pour secourir leurs parens, deviendraient, par ce seul fait, de mauvais sujets? Ne sait-on pas, d'ailleurs, que la grande épreuve de la guerre bouleverse le classement du tems de paix? Tel qu'on disait être un mauvais officier ou un mauvais soldat se place souvent alors au premier rang : le tems de paix et le tems de guerre; l'eau et le feu.
Pendant que je servais comme major dans le régiment d'artillerie à pied de la garde royale , un caporal, excellent sujet, et qui avait de bons services de guerre, quitta le régiment, malgré les sollicitations de ses chefs, quoiqu'il eût la certitude, s'il contractait un réengagement, de de-
venir sergent sous peu de lenis, et d^obtenir, par la suite , la croix de la lé[;ion-dlionneur. Quelques années après, un adjudant sous-olTicier de hussards m'aborda en me faisant le salut militaire ; je le reconnaissais, et je ne pouvais mettre son nom sur son visage ; il s^en aperçut et me dit : «yous ne reconnaissez pas le caporal *** ? — C'est votre faute, lui répondis-je, pourquoi avez-vous changé de robe? Il fallait rester avec nous, puisque vous vouliez continuer à servir. — J'y serais resté, dit-il, si je n'avais consulté que mes affections; mais je voulais acheter une petite maison où logera ma mère; j'espère d'ailleurs devenir officier en servant comme vous savez que je sers, et c'est à quoi je ne serais jamais parvenu, en tems de paix, dans le régiment d'artillerie à pied de la garde; car la concurrence m'aurait écarté, lors même que j'aurais pu acquérir les connaissances requises. »
Je sais que d'autres ne se font remplaçans que pour vivre quelque tems dans le désordre avec l'argent qu'ils se sont procuré ainsi; mais je les crois généralement plus propres à la guerre que les hommes dénués de passions. Je reviens à mon sujet.
L'Angleterre ne parvint à compléter sa faible armée nationale , pendant la guerre d'Espagne ,
quWec beaucoup de peine. Elle permit les engagemens pour un tenis déterminé ( pour sept ou quatorze ans), tandis qu'auparavant on n'en recevait qu**à vie; elle fit recruter dans les milices, et lorsqu'un capitaine de la milice parvenait à faire engager un certain nombre de soldats de sa compagnie, il obtenait d'entrer dans Farmée avec son grade; elle autorisa les jeunes gens au dessous de seize ans à s'engager, et elle accorda une récompense de deux gui nées , aux pères et mères et aux tuteurs de ces jeunes gens, lorsqu'ils les décidaient à s'engager pour la vie ; elle recruta plus d'une fois dans les bagnes et dans les prisons : et pourtant l'emploi de ces moyens immoraux aurait été insuffisant, si la misère qui régnait alors en Angleterre parmi les basses classes du peuple n'eût porté beaucoup d'individus à s'engager. Il résulta de toutes ces dispositions , que le prix de l'enrôlement volontaire au commencement de 1812, époque à laquelle il fut le plus cher , ne s'éleva qu'à vingtquatre livres sterlings pour l'engagement à vie, et à dix-neuf livres sterlings pour l'engagement limité. Cette somme, très-forte sans doute, était faible néanmoins , comparativement aux besoins d'hommes à cette époque.
On remarque qu'il s'engage un plus grand
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nombre d'individus en Ecosse et en Irlande ^ proportion gardée de la population de ces royaumes, qu'en Angleterre. C'est une suite de ce que le peuple est plus misérable dans les deux premiers royaumes que dans le dernier. Les soldats écossais et irlandais sont généralement grands, vigoureux et courageux par tempérament ; ainsi , ils réunissent toutes les conditions ])our faire d'excellens soldats.
L'Angleterre n'a pu conserver le recrutement volontaire , que parce qu'elle est séparée du continent par un bras de mer ; mais elle emploie la presse pour recruter sa marine militaire, et elle organisa des milices locales et des corps de A olontaires lorsqu'elle fut menacée d'un débarquement.
Le fantassin anglais a pour seule arme un fusil à baïonnette, dont le calibre est un peu plus fort que celui du fusil français : on prétend qu'il lui est supérieur sous plusieurs rapports; mais ce fait n'est point prouvé, et ce que l'on dit de la supériorité de la poudre anglaise ne l'est pas davantage; il est seulement incontestable que les numitions anglaises sont confectionnées avec plus de soin que les niunitions françaises.
Les dépenses [)our l'entretien des corps d'infanterie sont trop élevées, puisque le gouver-
nement donne aux colonels-propriétaires des sommes plus fortes que celles qui seraient nécessaires pour cet objet; mais Fadministration des corps est simple et coûte beaucoup moins qu'en France , où elle est si ridiculement compliquée. Le soldat reçoit exactement Fhabillement et tout ce que lui accordent les règlemens ; il est mieux traité pour la solde , les vivres et le logement, quand il est caserne (11), qu'aucun autre soldat de l'Europe : de rigoureuses inspectons , passées par des officiers-généraux , s'opposent aux malversations.
Je ne parlerai que de la discipline intérieure des corps ; elle me semble très-bonne. Il y a une grande distance des soldats aux caporaux, de ceux-ci aux sous-officiers , et des sous-oflficiers aux officiers. Les sous -officiers sont considérés comme officiers sans brevet , et sont remarquables parleur instruction , leur belle tenue et leur bonne conduite.
On infligeait autrefois plusieurs punitions corporelles aux soldats ; on n'a conservé que le fouet , encore l'emploie-t-on si rarement aujourd'hui, que l'usage l'aura bientôt entièrement proscrit. Les punitions habituelles sont, comme dans l'armée française, la salle de police , la prison et le cachot.
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Il y a trois moyens de devenir officier dans Tarmée an^jlaise : il faut passer par les écoles militaires (12) instituées pour les différentes armes et Ton en sort enseijjne, ou acheter une place d^enseijjne ; ou enfin il faut s^enrôler comme soldat.
Les sous-officiers de Farmée anglaise sont susceptibles de devenir officiers; mais il ne leur est point accordé un nombre déterminé de places parmi les emplois qui viennent à vaquer. Un très-petit nombre deviennent officiers en tems de paix ; pendant la guerre il y en a davantage. Ce sont ordinairement des officiers de la classe des sous-officiers qui occupent les emplois d^adjudant et de quartier-maitre.
L'avancement dans Tinfanterie anglaise a lieu de trois manières : à Fancienneté , au choix , et à prix d'argent avec conditions. Dans la cavalerie, le mode d'avancement est le même que dans l'infanterie ; mais dans l'artillerie tout l'avancement est donné à l'ancienneté.
Depuis les réformes introduites par le duc d'York, l'avancement est donné à l'ancienneté, jusqu'au grade de lieutenant -colonel inclus, pour toutes les places vacantes ; à prix d'argent jusqu'au même grade , lorsqu'un officier veut vendre son grade à un officier susceptible d'à-
vancement, et c'est au choix que se donnent les grades de colonels et de généraux : ainsi lorsqu'un lieutenant-colonel est fait colonel, il perd tout ce qu'il avait déboursé pour parvenir jusqu'au grade de lieutenant-colonel.
On ne peut acheter une lieutenance qu'après avoir servi un an comme enseigne ; un emploi de capitaine , qu'après avoir servi deux ans comme lieutenant ; un emploi de major {a) , qu'après avoir servi trois ans comme capitaine ; et tous les officiers du grade de major sont susceptibles d'acheter un emploi de lieutenantcolonel.
Lorsqu'un officier veut vendre, il en fait la demande au lieutenant- colonel qui commande le régiment dans lequel il sert , en indiquant son acquéreur; le lieutenant-colonel la transmet au commandeur en chef avec son avis motivé , mais seulement après s'être assuré que l'officier le plus ancien du grade immédiatement inférieur à l'emploi que l'on veut vendre ne veut pas l'acheter , car il en a le droit , et ce n'est qu'après qu'il a notifié son refus que le vendeur peut proposer un autre acquéreur. Le roi autorise la transaction ou s'y oppose.
(a) Les majors , dans l'armée anglaise , correspondent aux chefs de bataillon dans l'armée française.
En lems de guerre, ravancement ne se donne presque quVi Tancienneté et que lorsqu^il y a des vacances ; mais on peut accorder à des officiers qui se distinguent des grades supérieurs à remploi qu'ils exercent ; ainsi, Ton voit des capitaines brevetés majors et mêmelieutenans-colonels (i3) ; ils portent les décorations de ces grades , mais ne touchent que les appointemens du grade dont ils exercent les fonctions.
Le corps de Fartillerie forme une exception; tout Tavancement y est donné à Tancienneté : les fâcheux résultats de ce mode d'avancement s'y font vivement sentir, aussi tous les officiers de ce corps désirent-ils qu'on y introduise la vente des emplois. On a remarqué que, malgré le mouvement donné à l'avancement par la guerre d'Espagne, il avait fallu le terme moyen de dixsept ans pour devenir caj)itaine-commandant d'artillerie , et de vingt-trois ans pour devenir major. Cela explique pourquoi c'était un capitaine, ayant rang de lieutenant-colonel, qui commandait en Espagne l'artillerie de Wellington ; on ne manquait pourtant point en Angleterre de généraux et d'officiers supérieurs de cette arme , mais ils étaient trop âgés pour être employés à une armée active.
Le mode d'avancement suivi dans rarmée
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anglaise , que l'on est disposé à blâmer au premier aperçu, y produit pourtant dlieureux effets , tant sous le rapport politique que sous le rapport militaire. Sous le rapport politique, car il ouvre la carrière aux membres de Taristocratie pour parvenir aux grades élevés. On sentira Timportance de ce résultat si Ton considère que les divers changemens apportés à la constitution anglaise depuis Cromwell ont augmenté successivement Fautorité des grands, d^où est enfin résulté le gouvernement actuel , qui est aristocratique.
Les grands ont dû prendre des précautions afin que les rois d^ Angleterre ne pussent point se servir de Tarmée pour changer ou modifier la constitution. Aussi, non-seulement cette armée n'existe qu'en vertu d'une loi {iimtinf-act) renouvelée chaque année et dans le préambule de laquelle se trouve proclamée l'autorité du parlement sur l'armée , mais le mode d'avancement en vigueur donne aux membres de l'aristocratie la possibilité de parvenir assez promptement aux emplois élevés de l'armée ou de les mettre entre les mains de leurs créatures.
Le corps d'officiers de l'armée anglaise se trouve donc composé, en très-grande partie, surtout dans les grades les plus élevés, de person-
nés appartenant aux principaux de la société, et il a par conséquent intérêt au maintien des institutions sociales ; par la même raison , il désire la stabilité du gouvernement qui , en Angleterre , est en harmonie avec Tétat de la société.
Mais tous les officiers y sont intéressés par un motif généralement plus puissant encore. Les grades ont une valeur , et le gouvernement accorde toujours la permission de vendre aux officiers qui ont acheté, même à ceux qu^il renverrait ; il accorde la même permission aux officiers qui , n^ayant point acheté , auraient des raisons valables pour quitter le service, telles que Tancienneté, des blessures ou des infirmités. Les officiers considèrent donc la valeur de leur grade comme leur patrimoine , et les appointemens peuvent, pour ainsi dire, être considérés comme les intérêts de cette valeur.
Le mode d'avancement suivi dans Tarmée anglaise produit aussi d'heureux effets sous le rapport militaire , car la vente des grades débarrasse Tarmée des officiers trop âgés et infirmes qui ne j)Ourraient supporter les fatigues qu'imposent les méthodes de guerre actuelles ; elle les débarrasse aussi des officiers qui sont dégoûtés du service et de ceux que la nature n'a point or-
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ganisés pour braver le danger ; ils sont remplacés par des officiers dans la force de Tâge , sachant leur métier , puisqu''ils ont passé par tous les grades, etFaimant, sans quoi, au lieu d'acheter , ils auraient vendu pour rentrer dans la vie privée.
Cet état de choses est aussi, sous certains rapports, très-favorable aux officiers sortis de la classe des sous-officiers , dont la plupart sont sans fortune, et à ceux qui ne peuvent acheter le grade immédiatement supérieur au leur ; car lorsqu'ils obtiennent de Tavancement, on ne leur donne pas seulement un grade et un accroissement de solde, mais une somme très-forte représentée par la différence de la valeur de leur nouveau grade avec celle de Tancien. En tems de guerre , où les vacances sont plus nombreuses , cette possibilité d'acquérir en même tems de la gloire et de la fortune est un stimulant qu'aucune puissance de l'Europe ne peut offrir actuellement à ses officiers. On voit qu'en Angleterre les officiers ont dans la possession de leur grade un véritable patrimoine , qui suffit pour les mettre à l'abri du besoin, eux et leur famille, tandis que, dans les autres armées de l'Europe , les officiers qui sont sans fortune ne peuvent envisager l'avenir sans eflroi. A tous ces avantages , on peut
ajouter que cet état de clioses est économique, puisque le gouvernement n'a pour ainsi dire point de retraites à donner.
La conduite des ofilciers de Tannée anglaise , pendant la guerre d'Espagne , est une nouvelle preuve que le mode d'av^mcement suivi dans cette armée produit d'aussi heureux effets sous le rapport militaire que sous le rapport politique ; car les officiers de Tarmée anglaise, comme ceux de Tarmée française , marchaient et bivouaquaient avec leur troupe et se montraient les premiers au feu.
Le mode d'avancement à prix d'argent est injuste, même avec les conditions exigées dans l'armée anglaise pour être autorisé à vendre ou à acheter ; mais tous les modes d'avancement le sont. 11 blesse l'amour-propre, et au premier abord, on est indigné qu'il soit possible d'acheter de l'avancement. Il en résultait autrefois des abus énormes ; mais le duc d'York , en n'accordant ce droit qu'aux officiers qui sont dans une position déternn'née par les règlemens , en astreignant les fils des grands seigneurs à être présens à leurs corps et à y faire leur service, en apportant tous ses soins à n'avancer que des honnnes capables et méritans , en ne se servant de son haut rang que pour s'opposera l'intrigue,
à la faveur et aux sollicitations 5 en établissant enfin, par le fait, le droit de renvoyer un officier sans lui rembourser le prix de son emploi , a sing^ulièrement diminué les inconvéniens de Vi\vancement à prix dVu'gent.
Je me suis décidé à publier ces résultats de Texpérience des dernières guerres , en ce qui concerne les infanteries de la France et de TAngleterre, et ces réflexions sur les institutions militaires des Anglais; parce que la meilleure marche à suivre pour perfectionner Fart est de consulter Texpérience et d'examiner ce qui se pratique chez nos voisins , pour adopter ce qui mérite de Têtre.
Si ce faible essai peut conduire à quelques améliorations utiles à mon pays , j'aurai rempli mon but.
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