PAR LE COLONEL CARRION-NIS AS
L'histoire de Fart militaire manquait. Hoyer a publié un ouvrage intitulé : Histoire de VArt de la guerre depuis les premières applications de la poudre jusqu'à la fin du dix-huitième siècle. Cet ouvrage ne justifie point son titre; on y trouve Thistoire de chaque arme en particulier ; mais ce ne sont là que des élémens d'une histoire générale de Tart de la guerre. Aussi Touvrage de cet auteur ne peut-il être considéré que comme un recueil de matériaux qui seront fort utiles pour écrire Thistoire générale de Tart militaire. M. le colonel Carrion-Nisas n'a point connu Fou vrage de Hoyer, du moins n'en parlet-il nulle part , quoiqu'il ait annoncé dans son avant-propos : <( Qu'il avait fait, parmi les écri-
4o6 MÉLANGES.
)) vains militaires de tous les siècles , un choix )) dont le lecteur serait juge. » Nous verrons qu'il a commis dans ce genre des omissions beaucoup ])lus importantes encore.
Barthélémy , dans le Mémoire qu'il nous a laissé sur sa vie et sur quelques-uns de ses ouvrages , nous apprend qu'il a employé plus de trente ans à composer son Foyage du jeune Anacharsis en Grèce ^ et qu'il regrette de ne pas l'avoir commencé dix ans plus tôt et fini dix ans plus tard. Pour bien écrire l'histoire générale de l'art militaire, il fallait se livrer à un travail plus opiniâtre encore ; c'est ce que n'a pas fait M. le colonel Carrion-Nisas ; il n'a pas assez tenu compte de ce précepte d'un ancien, que le tems ne respecte point ce qu'on a fait sans lui : aussi son ouvrage porte-t-il presque partout des traces de la précipitation avec laquelle il a été écrit. Il n''a pas non plus suivi ce conseil de Boileau, que les prosateurs ont autant d'intérêt à suivre que les poètes :
Faites- vous des amis prompts à vous censurer ;
car son ouvrage contient de ces fautes qui échappent à un auteur, et qu'un sage censeur eût fait disparaître.
Barthélémy , dans le Mémoire sur Annchar-
sis (a) , donne , en racontant les travaux auxquels il s'est livré, et la marche qu'il a suivie, de véritables préceptes qui doivent servir de règle aux auteurs, lorsqu'ils entreprennent des ouvrages qui exigent de vastes recherches et une grande érudition. Je transcrirai ici le passage où il se résume.
« Je me contenterai de dire que je n'ai traité aucun sujet sans l'avoir long-tems médité , sans avoir rapproché , au milieu des contradictions qu'il présentait , les témoignages des auteurs anciens , et les opinions des commentateurs et des critiques modernes ; sans avoir donné , quand il l'a fallu , le résultat qui m'a paru le plus approchant de la vérité. J'ai caché mon travail pour le rendre plus utile ; j'ai renoncé au mérite , si c'en est un , d'étaler dans le texte une grande érudition. Quand certains points m'ont paru assez importans pour exiger des discussions , je les ai examinés dans des notes à la fin de chaque volume. Toutes ces notea m'ont paru nécessaires , et il y en a quelques-unes qui me semblent à l'abri du reproche d'être superficielles.
» J'ai mieux aimé être exact , que de paraître profond; supprimer certains faits, que de ne les établir que sur des conjectures ; me dispenser de remonter aux causes , toutes les fois que mes recherches, comme celles des plus habiles critiques , ne servaient qu'à les obscurcir; mettre le lecteur à portée de faire des réflexions , que d'en hasarder moi-même , etc. , etc. »
(a) Mémoires sur la vie et sur quelques-uns des ouvrages d
4o8 MÉLANGES.
M. le colonel Carrion-Nisas a rattaché Thistoire de Tart militaire à Fhistoire générale, et a suivi Tordre des tems autant que cela a été possible ; ainsi, il parle des Grecs avant que de parler des Romains, et termine entièrement ce qu'il a à dire des premiers avant que de s^occuper des seconds. Ce plan me semble le meilleur ; mais comment Tauteur l'a-t-il exécuté, et ne s'en estil pas écarté quelquefois ?
L^histoire générale de Fart militaire doit contenir Fhistoire des institutions militaires des difterens peuples , celle des méthodes de guerre qu^ils ont suivies ; elle doit présenter des détails sur la manière dont les généraux conduisaient les grandes opérations de la guerre et ordonnaient leurs troupes dans les batailles ; et Fon doit appuyer les faits rapportés et les opinions émises par des citations puisées dans Fhistoire , et autant que possible dans les auteurs contemj)orains.
\oi\h le cadre d'une histoire générale de Fart militaire : M. le colonel Carrion-Nisas est loin deFavoir rempli. En effet, s'il a traité avec beaucoup de détail de Fart militaire chez les Grecs et chez, les Romains, il n'adonné qu'imparfaitement
J. J. Barllu'-l.niy , écrits par lui-même en 1792 el 1793. Iir Méinoire sur Anacharsis.
rhistoire de Tart chez les nations modernes , même chez les Français , surtout dans ces derniers tems, où Fart a subi de notables changemens. Il a à peine parlé de Tart militaire chez les Turcs, quoique plusieurs auteurs en aient traité, et quoique ce peuple ait joué un rôle important dans rhistoire par Féclat de ses armes.
SMl manque beaucoup de choses à Fouvrage de M. le colonel Carrion-Nisas pour justifier le titre qu'il lui a donné , il en contient beaucoup d'autres qui ne devaient pas s'y trouver ou qu'il fallait rejeter dans des notes. Ce sont particulièrement des dissertations sur difFérens sujets , des analyses d'ouvrages ou des réflexions sur ces ouvragesetsurleursauteurs. Ainsi, par exemple, il aurait dû rejeter dans des notes ce qu'il dit de la Retraite des dix mille de Xénophon, des Institutions militaires de Végèce , de VArt de la guerre de Machiavel, qui est d'ailleurs le moindre des ouvrages de cet homme de génie : ce qu'il dit des ouvrages de Montécuculi, Feuquière, Folard, Puységur, Santa-Cruz, du père Daniel, du marquis de Quincy, etc.
Par toutes les raisons que je viens de donner , l'ouvraffe de M. le colonel Carrion-Nisas ne me paraît mériter que le titre de Mémoires pour servir à l'Histoire générale de VArt militaire.
4io MELANGES.
J^ajouterai aux réflexions précédentes qui portent sur Tensemble de Touvrafje quelques réflexions relatives à divers passages , et je les donnerai dans Tordre où les passages se présentent à la lecture. L'ouvrage de M. le colonel Carrion-Nisas est divisé en deux parties et en huit livres, ainsi qu'il suit :
Première partie. — L'Art depuis sa naissance jusqu'à la révolution opérée par la découverte de la poudre à canon.
Livre 1*"^. Origine de l'Art et histoire de la phalange ou armée grecque.
Livre IL Histoire de la milice romaine jusqu'à l'état le plus florissant de la légion.