‹ ŒuvresChapitre 22 sur 30 · Livre III. Etat de l'Art vers le milieu du dix-huitième siècle · texte numérisé non relu

Livre III. Etat de l'Art vers le milieu du dix-huitième siècle

Livre IV, Effets qu'ont produits sur l'étal de l'Art les événemens militaires amenés par la révolution de 1789 , continués jusqu'à 1816.

MELANGES. 4u

La révolution opérée par la poudre à canon n'a point été brusque ; elle a , au contraire , été très-lente. L'art a éprouvé depuis l'adoption des armes à feu des changemens successifs par suite des améliorations apportées successivement à ces armes , et à mesure que leur usage devenait plus étendu; la division adoptée par M. le colonel Carrion-Nisas est donc vague et par conséquent vicieuse.

Il n'a pas indiqué , d'une manière précise, à quelle époque commence la seconde partie de son ouvrage ; cependant , il semble que ce soit à la guerre des Pays-Bas ou à celle de Trente- Ans ; mais , avant ces guerres , l'adoption des armes à feu avait déjà occasioné de grands changemens ; on en peut juger par la description que M. le colonel Carrion-Nisas nous donne, d'après Paul Jove (i"^*" partie, livre iv) , de l'armée de Charles VIII , lorsque ce monarque fît son entrée à Rome en 1494» On y voit qu'il avait beaucoup d'artillerie ; ainsi , l'emploi des armes à feu avait déjà opéré de grands changemens dans la composition des armées. Il me semble qu'il aurait été préférable de diviser l'ouvrage ainsi qu'il suit :

Prejïiiere partie. — L'art depuis sa naissance

jusq[u'à l'emploi des armes à feu.

4x2 MELANGES.

Seconde partie. — L'art depuis Temploi des armes à feu jusqu'à nos jours.

(Tome I , pajjes i85 et 564- ) L'auteur donne l'ordre de bataille de la légion tel qu'il fut depuis Camille jusqu'à Marins. Cet ordre de bataille est connu sous le nom d'ordre en quinconce ou en àchicjuier , parce que dans chacune des trois lignes il y a du plein et du vide , et que les manipules des deuxième (les princes ) et troisième lignes (les triaires) sont placés derrière les vides de la première ( les hastats ) et de la deuxième lignes.

M. le colonel Carrion-Nisas ne citant presque jamais les sources où il a puisé , les lecteurs qui ne remontent pas aux sources , et c'est le plus grand nombre , croiront que cet ordre de bataille nous a été transmis par les historiens , tandis qu'ils ne nous ont rien appris de bien précis à ce», égard. Les commentateurs ont déduit cet ordre de bataille de la manière de combattre des Romains, que Tite-Live (a) nous a fait connaître avec quelque détail ; mais ils ne sont pas tous d'accord , puisque M. le général Kognial , par exemple , dans son ouvrage

intitulé : Consù/éralio/is surl'yjtri de la guerre,

(a) Tilc-Live, livre viii.

MÉLANGES. 4i3

a prétendu que Tordre en quinconce n"'avait point été celui des Romains (b).

(Tome I, page 237). Le premier paragraphe du chapitre iv du livre 11 de la première partie est intitulé ainsi : Ce qu'ofi doit ente?idre par tactique, stratégie, stratagème , en étudiant les faits militaires des anciens. L^auteur définit les mots tactique , stratégie et stratagème. On est étonné de trouver réunis dans ce paragraphe les mots stratégie et stratagème , qui n'ont qu'un rapport de consonnance; mais je ne veux m'occuper que du mot stratégie , mot dont les auteurs qui ont écrit sur Tart militaire depuis quelques années font un usage si fréquent. L'auteur le définit ainsi : Oest la direction imprimée aux jnoui'eme?2S militaires dans un cercle plus étendu que celui que Vœil peut emhrasser. Cette définition est celle que Bulow donne de ce mot dans son ouvrage intitulé : Esprit du système de guerre moderne.

M. le colonel Carrion-Nisas a beaucoup employé le mot stratégie, et souvent de manière à ce qu'il soit impossible d'en justifier l'emploi d'après la définition qu'il en a donnée. Ainsi, il parle d'une haute stratégie , d'une grande stra-

(6) J'ai examiné l'opinion de cet auteur dans la note (4) de ma Philosophie de la Guerre.

4t4 MÉLANGES.

téçie, comme s'il y en avait une petite; d'une doctrine stratégique , de vues et de circonstances straté{jiques , de spéculations stratégiques, etc. En parlant des croisades, il s'exprime ainsi: « Les premiers moteurs des croisades parurent )> sentir qu'une grande diversion était nécessaire, » et qu'il fallait attaquer les Sarrasins dans leur » centre pour les obliger à replier leurs ailes. » Cette stratégie, si l'on peut appliquer cette )) expression à une si grande échelle, etc. » Je ne pense pas que tel ait été le but des premiers moteurs des croisades , ni que le mot stratégie soit bien employé dans cette phrase.

(Tome I, page 257.) La décadence de la légion est l'époque à laquelle Fauteur termine le livre II et commence le livre m ; mais il s'est trompé dans la fixation de cette époque. Il prétend que cette décadence commença à se faire sentir pendant que Marins commandait les armées romaines : il en attribue la cause à ce que ce Romain tira indistinctement les soldats de toutes les classes de la société, et au changement qu'il apporta dans l'organisation de la légion , en prenant la cohorte pour unité au lieu du manipule, d'oii il résulta un changement dans Tordre de bataille.

Sous le rapport moral , les légions déchurent

MÉLANGES. 4t5

sans doute , et les liens qui les attachaient à la république furent relâchés. Sous le rapport militaire, ce fut tout le contraire ; jamais la supériorité des armes romaines ne se fit mieux sentir que pendant les tems de Marins , de Sylla , de César. Le Beau, dans son premier Mémoire sur la légion romaine (a) , s'exprime ainsi à cet égard : « Il faut pourtant convenir que ces lé- » gions , dégradées de leur ancienne noblesse , )) conservèrent encore long-tems toute leur ré- )) putation. Ce ne fut qu'une première atteinte » qui n'amollit pas leur courage , mais qui relâ- » cha les liens qui les tenaient attachées à la ré- » publique. »

La formation par cohorte me semble supérieure à la formation par manipule , non-seulement pour résister à la cavalerie , mais même pour combattre contre l'infanterie; c'est l'opinion de Folard , de Turpin de Crissé et de plusieurs autres auteurs.

(Tome I, page 3i2-358). M. le colonel Carrion-Nisas a consacré les chapitres m et iv du livre m, qui contiennent quarante-six pages, à l'analyse de Végèce. Dans le paragraphe iv du chapitre m , il rapporte la formation en bataille

(a) Ce mémoire est inséré dans le tome XXV de l'Histoire dç l'Académie royale des Inscriptions et Belles-lettres,

que Végèce donne dans le chapitre iv du livre m de ses I/isii/iilions militaires ; il dit que c^est celle du tems de \ égèce , mais cela n^est pas du tout prouvé ; il est tout aussi probable que c'est celle d^une époque antérieure. Le chapitre iv est intitulé : Systèmes tactiques de V égèce; ses maximes stratégiques. Ce chapitre contient la traduction des deux chapitres dans lesquels Végèce donne les ordres de bataille et des maximes générales de guerre ; il n''y a pas une seule de ces maximes que Ton puisse appeler stratégique , d'après la définition que M. le colonel Carrion- Nisas a donnée du mot stratégie.

On est étonné qu'un auteur qui consacre un si grand nombre de pages à l'analyse de Végèce, et qui le cite si souvent comme autorité , ne soit point entré dans quelques détails sur le degré de confiance qu'il mérite. On conviendra que cela était nécessaire, si l'on prend la peine de lire les détails que j'ai donnés à ce sujet dans la note (5) de ma Philosophie de la Guerre.

L'ouvrage de M. le colonel Carrion-Nisas est bien écrit, mais souvent le style en est trop fleuri, et l'on s'aperroit que cet auteur est quelquefois dominé par son imagination. C'est une influence contre laquelle il aurait dû se tenir bien vivement en garde en traitant de telles ma-

tières. Je citerai à Tappui de ces remarques un passage dans lequel il donne des raisons nouvelles pour expliquer « ce grand mouvement » politique et militaire de la circonférence au » centre de Tempire romain , connu dans This- )) toire sous le nom d^irruption et dMnvasion » des Barbares. »

On sait que Montesquieu a adopté Topinion du Goth Jornandès, qui appelle la zone cimbrique la manufacture du genre humain. L'erreur d'un homme de génie est contagieuse ; aussi beaucoup de personnes ont-elles adopté l'opinion de Montesquieu, probablement sans se donner la peine de l'examiner, et le Nord s'est trouvé en possession de fabriquer extraordinairement le genre humain , quoique l'expérience nous prouve que c'est sous cette zone glacée qu'il se multiplie le plus difficilement.

M. le colonel Carrion-Nisas , après avoir réfuté l'opinion de Montesquieu , explique les invasions des Barbares dans l'empire romain ainsi qu'il suit :

(Tome I, page 387-391.) « Long-tems le joug de Rome avait été léger; les provinces le portaient avec amour, les peuples trouvaient la justice, le repos et la liberté sous l'égide du pouvoir consulaire ou de l'autorité du préteur ; l'esclavage domestique était doux ; on a vu avec quel empressement, après la défaite de

4i8 MÉLANGES.

Cannes, les esclaves acceptèrent des armes pour défendre leurs niaîti'cs ; avec (|uollc fid«''lilé ils s'en servirent. Ou sait quelle alfectiou Rome trouva dans ses alliés à toutes les époques d'une occupation étrangère en Italie ; avec quelle joie ils rentraient sous le patronage de la république.

» Vers la lin du sixième siècle de Rome , tout se dénatura au dedans et au dehors , les mœurs et les lois ; les grands eurent, autour de la capitale, des peuples d'esclaves; ce n'était plus ce maître simple et frugal au milieu de sa plus grande gloire , qui mangeait le même pain et buvait le même vin que ses laborieux serviteurs ; c'était un propriétaire opulent et superbe qui à peine connaissait et daignait compter ses esclaves, et pour qui la mort de l'un d'eux était une perte presque insensible : la médiocrité avait été humaine , le luxe fut cruel. A cette époque se multiplièrent les atroces combats de gladiateurs ; à cette époque , les guerres d'esclaves fugitifs devinrent sérieuses et menaçantes; à cette époque , l'ancienne modération des magistrats chez les alliés , des gouverneurs dans les provinces , fut petit à petit remplacée par les exigences , les concussions , les rapines , enfin par les vexations de tout genre , et ces outrages insupportables que le mépris accompagne.

" Les premiers a])us furent réprimés ; mais bientôt les plus eiiantcs ini(|uités restèrent impunies ; on répondit aux plaiutes par des supplices, et pour faire laire les provinces on les di'peupla ; l'empire romain tout enlicr n'offrait i)his d'asile; partout le même pou- Voii' , paj'lout les mêmes rigueurs et la même difficulté

d'exister ; une population malheureuse , déshéritée , sans propriété , sans abri , fut chassée de proche en proche aux frontières de l'empire, c'est-à-dire à toutes les extrémités de l'univers. C'est là qu'elle se mêla à ces races incultes qui , dans leur état sauvage , conservaient encore quelque chose d'humain ; voilà ce qui , au bout d'un tems donné , produisit ce nombre immense, cette force extraordinaire à la circonférence, et laissa au centre ce vide et cette faiblesse ; voilà l'impulsion motrice de cette réaction puissante, irrésistible ; ce qu'on appelle des barbares, combattait plutôt comme des frères irrités que comme des étrangers seulement avides ou ambitieux ; on les repoussait avec une fureur égale à leur rage , et par des moyens qu'on n'avait jamais employés contre aucun autre ennemi.

» Je n'écris point l'histoire , mais qu'on y jette les yeux , on sera étonné de la conformité de tous les faits avec mes conjectures : je me bornerai à présenter ici ceux qui appartiennent à mon sujet; ainsi, au livre suivant , le lecteur remarquera les imitations , les traditions romaines dans les manœuvres et dans le genre de guerre des Barbares. On sent , on comprend aisément qu'il y a , dans cette multitude guerrière , bien moins de barbares proprement dits que de soldats déserteurs , d'esclaves fugitifs , de citoyens opprimés conservant, de génération en génération, des armes et des notions militaires par là même diverses , bizarres , incohérentes , sans uniformité ; mais celte oppression , cette tyrannie et cette faiblesse qui amenèrent et consolidèrent la réaction et l'envahissement , durèrent près de cinq cents ans ; cette considération explique

4lo MÉLANGES.

bien des ehoses , et doit contribuer puissamment i\ justifier le système à i'énonciation , ou plutôt à la simple indication duquel nous a conduit l'apparition d'un phénomène politique et militaire , qu'autrement on ne saurait expliquer que par l'hypothèse unique dans le cours des siècles d'une fabrication extraordinaire d'hommes au nord de l'Europe. •>

Je ne puis adopter les conjectures que forme M. le colonel Carrion-Nisas, relativement aux invasions des Barbares dans Tempire romain ; il a généralisé des faits particuliers, ce qui Va conduit à de faux résultats.

Je ne pense pas que les provinces conquises aient jamais porté le joug de Rome avec amour : Rome trouva ordinairement de la fidélité dans ses alliés, de Taffection bien rarement; il semble au contraire que cette fidélité était le résultat de la crainte. Aucun de ses alliés ne l'abandonna , pendant la seconde guerre punique , jusqu'à la bataille de Cannes , mais on doit convenir que Talliance d'Annibal ne leur offrait qu'une protection bien incertaine , car il ne possédait pas une seule ville en Italie; et, s'il eût éprouvé un échec, il ne pouvait manquer d'être anéanti.

Après la défaite de Cannes , plusieurs des peuples, alliés des Romains, les abandonnèrent, et ce fut avec le secours de ces peuples

qu'Ami ibal se maintint si long-tems en Italie, Depm's , en Tan 661 de la république romaine, les alliés de Rome lui firent la guerre pour en obtenir le droit de citoyen romain , et si on ne le leur eût accordé , il est probable qu'ils auraient détruit la république.

Les esclaves acceptèrent des armes après la défaite de Cannes, non pas pour défendre leurs maîtres, mais dans Fespérance de recouvrer la liberté et de devenir ainsi les égaux de leurs maîtres. Marins voulut aussi enrôler volontairement des esclaves , et il ne s'en présenta que trois , ce qui porterait à penser que les esclaves étaient plus heureux du tems de Marins, que du tems de la seconde guerre punique.

La guerre d'esclaves de Spartacus fut sérieuse et menaçante; mais il n'y en eut plus de semblables par la suite.

On sait que le luxe et la corruption pénétrèrent à Rome à mesure que les Romains devinrent puissans et riches : c'est la marche ordinaire des choses; mais si le peuple romain était devenu tel que nous le dépeint Fauteur, c'aurait été un peuple de furieux et d'insensés.

Pendant Fempire, la manière de gouverner des empereurs eut une grande influence sur le sort du peuple romain ; aussi vante~t-on le bon-

heur dont il jouit sous les rèjjnes de Titus , de Nerva , de Trajan , des deux Antonins. Il y a beaucoup d'exagération dans ce quV dit M. le colonel Carrion - Nisas , « que Tempire romain

» tout entier n''ofFrait plus d'asile, qu'une

» population malheureuse , déshéritée , sans » abri , fut chassée de proche en proche aux » frontières de l'empire, c'est-à-dire à toutes » les extrémités de l'univers... » La conclusion que l'auteur lire d'un tel état de choses doit donc être erronée; aussi est-elle en opposition avec des faits dont l'histoire nous a transmis exactement le souvenir.

On sait qu'une partie des Barbares qui envahirent l'empire romain étaient des peuples nomades venus de l'Asie , tels que les Huns , les Alains , etc. ; peuples dont les Romains ne connaissaient même pas le nom avant leur établissement en Europe. D'autres de ces Barbares étaient agriculteurs; devenus trop nombreux pour que les pays qu'ils habitaient pussent les nourrir , une partie d'entre eux émigra pour chercher des établissemens dans d'autres pays.

Des Alains , des Suèves , des Vandales envahirent la Gaule , l'an 4o6 (a) , et s'y établirent :

(a) Le Beau, Bistoirc du Bas-Empire, chap. 27.

ce furent les premiers peuples barbares qui conquirent une partie de Fempire romain. Les Alains , venus originairement de TAsie , avaient été poussés par les Huns vers TOccident ; ils s'étaient établis depuis peu de tems sur les bords du Danube , et ils n'étaient séparés de Tempire romain que par ce fleuve. Les Vandales et les Suèves , qui s'étaient réunis aux Alains pour attaquer la Gaule , occupaient une partie du territoire situé entre l'Elbe et la Vistule; ainsi ces peuples étaient séparés de l'empire romain par une partie de la Germanie. Je le demande , peut-on supposer (( qu'il y avait dans cette mul- » titude guerrière bien moins de Barbares pro- » prement dits , que de soldats déserteurs , d'es- » claves fugitifs , de citoyens opprimés ? »

Montesquieu , après avoir donné les raisons pourquoi l'empire d'Occident fut le premier abattu , se résume ainsi («) : « Rome s'était » agrandie, parce qu'elle n'avait eu que des )» guerres successives ; chaque nation , par un r> bonheur inconcevable , ne l'attaquant que » quand l'autre avait été ruinée. Rome fut dé- )) truite , parce que toutes les nations l'attaquè- )) rent à la fois et pénétrèrent partout. »

(a) Montesquieu , Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, chap. xix.

Je ne trouve dans Thistoire qu^un seul fait qui ait quelque rapport avec les conjectures formées par M. le colonel Carrion-Nisas , d'une éniijrration extraordinaire et longf-tems prolongée : c'est celui de la formation des légions armées à la romaine par Mithridate, qui y mêla , dit Frontin (ci) , les fugitifs d'Italie.

L'auteur a employé les trois premiers livres de la première partie à tracer l'histoire de l'art militaire chez les anciens. Dans le livre iv , il donne l'histoire de l'art dans le moyen dge et jusqu'à la fin du seizième siècle ; il emploie quarante-cinq pages de ce livre à parler de Machiavel, particulièrement de son ^/Y de la Guerre; il rattache l'histoire de l'art au tems où vivait et où écrivait cet auteur , tandis qu'il aurait dû la rattacher à des époques historiques.

(Tome I , page 4o4. ) Dans le paragraphe iv du chapitre i" , intitulé : De la Cai^alerie , récapiUdalion de l'histoire de cette arme chez les anciens , l'auteur traite une matière qui appartenait aux livres précédens. Le paragraphe ix du même chapitre, qui est intitulé : De l'effet

(a) Fronlin , Stratagèmes, liv. ii , chap. m. « In tertià ( acie) homanorum more armalos auxiliares, mixtis fugilivis Italicœ (jentis , (juontm pervicaciœ plurimum fidebat , etc.

des Armes à feu sur V usage des Armes défensives, semblerait devoir appartenir à la seconde partie de Touvrage , puisqu'elle est intitulée : L'Art, depuis la ré{>olution opérée parla poudre à cano?r jusqu'à nos jours ; mais ce paragraphe doit pourtant aussi faire partie du livre iv , puisque presque toutes les armes défensives furent abandonnées par suite de Temploi des armes l\ feu , avant la fin du seizième siècle. Si fauteur eût intitulé la deuxième partie, ainsi que je pense qu"'il devait le faire : l'Art, depuis l'emploi des armes à feu jusqu'à nos jours, le contenu du paragraphe ix aurait été classé tout naturellement dans cette seconde partie.

Le plan de Fauteur est assez bien suivi dans les trois premiers livres ; mais il règne beaucoup de désordre dans le classement des matières du livre iv.

Les fiiules que j'ai reprochées à Tensemble de fouvrage de M. le colonel Carrion -Nisas se reproduisent avec plus de gravité dans la seconde partie. Les analyses d'ouvrages et les jugemens sur leurs auteurs , les dissertations sur diftérens sujets , les jugemens sur plusieurs généraux célèbres , y tiennent beaucoup de place. Je continuerai, comme précédemment, à faire des observations sur quelques passages , en sui-

vaut toujours Tordre dans lequel ils se présentent à la lecture.

(Tome II, page i53.) L\iuteur intitule son livre II : Première décadence de Part depuis la décoiH'erte de la poudre à canon ^ et il indique la mort de Turenne comme Tépoque de cette première décadence : je ne partage point son opinion.

Pendant la carrière militaire de Turenne , le perfectionnement successif des armes à feu avait fait apporter quelques changemens à Parmement et à la formation de Finfanterie, et aux méthodes de guerre que suivaient les généraux. Vingthuit ans après la mort de ce grand capitaine, les piques furent entièrement abandonnées ; toute Tinfanterie fut armée d^un fusil muni d'une baïonnette à douille qui permettait d'exécuter le feu sans qu'on fût obligé de la retirer ; il en résulta que les combats à l'arme blanche ne furent plus qu'une exception , que l'infanterie combattit habituellement par son feu , que la valeur individuelle eut moins d'influence que précédemment , que l'ordre mince fut substitué à Tordre profond.

Ce changement à l'armement et à la formation de l'infanterie fut le plus grand qui eût été exécuté depuis que l'art de la guerre existait ; plus

tard, on adopta la baguette de fer, ce qui donna plus de vivacité au feu. A peu près dans le même tems , on introduisit le pas cadencé , d'où il résulta plus d^ordre , de régularité et de promptitude dans les manoeuvres , et Fartillerie devint plus nombreuse et plus mobile.

Par suite des changemens que je viens d'indiquer , le système de guerre changea , et il arriva ce qui arrive ordinairement dans de telles conjonctures ; on fît des essais qui ne furent pas tous heureux : la France et FAllemagne étaient alors les pays de FEurope où Ton s'occupait le plus de l'art militaire et où s'exécutaient ces essais.

L'art ne rétrograda point , il éprouva des variations ; il en a éprouvé encore pendant les dernières guerres , et il n'est point fixé , puisque l'infanterie anglaise ne se forme que sur deux rangs , tandis que celle des autres puissances de l'Europe se forme sur trois rangs : cette infanterie se distingue d'ailleurs par quelques différences importantes dans ses manœuvres et dans ses méthodes de guerre. Le matériel de l'artillerie anglaise est aussi fort différent du matériel de l'artillerie des autres puissances de l'Europe.

Selon l'auteur , l'art avait été « dans un état » stationnaire ou même rétrograde depuis Tu- » rennejusqu'au roi de Prusse. » Comment peut-

on dire que Tart avait été dans un état rétroj^^rade pendant que Luxenibour{^ , Eujjène , Marlborough et Villars commandaient des armées? Le grand Frédéric a sans doute apporté quelques perfectioiniemens à Tart ; néanmoins, ses succès militaires furent encore plus Touvrage de son (i-énie et de son caractère que de ces perfeclionnemens. Les troupes françaises qui combattirent contre Frédéric étaient bonnes, mais elles étaient mal conduites : Farmée était alors en proie aux courtisans; c^est le plus grand malheur qui puisse arriver k une armée.

(Tome II , page 226.) « Le mérite de Tordre )» oblique une fois reconnu , dit M. le colonel » Carrion-Nisas, décide en faveur des petiles ar- )» mées contre les grandes, puisque ce mérite » consiste à frapper des points seulement en )» n'employant jamais toute sa force. » Le principe que pose M. le colonel Carrion-Nisas demandait à être développé. Si cet auteur a voulu dire qu'une petite armée composée de troupes disciplinées, bien exercées et aguerries, remportera sur une armée plus nombreuse , mais composée de troupes qui n'auraient aucune de ces qualités , cela est probable , si la disproportion numérique entre ces deux armées n'est pas trop grande : je ne saurais supposer qu'il ait voulu

poser en principe que , toutes choses égales d\iilleurs, une petite armée remportera sur une grande ; cela serait trop absurde. De nos jours , le nombre a plus d'influence qu'il n'en avait chez les anciens, parce que les troupes des différentes puissances européennes sont armées et organisées à peu près de la même manière , et parce qu'actuellement le feu joue le principal rôle. Napoléon s'exprime ainsi dans le chapitre v de son Précis des guerres de Frédéric II : règle générale : Quand vous voulez livrer wie bataille, rassemblez toutes vos forces , n'en négligez aucune / un bataillon quelquefois décide d'une journée. Quant à l'ordre oblique , voici ce qu'en dit Napoléon , tome v , page 336 , de ses Mémoires , et cela me semble bien dit.

<< Mais qu'est-ce donc que l'ordre oblique? Ses partisans varient. Les uns disent que toutes les manœuvres que fait une armée, soit la veille, soit le jour d'une bataille, pour renforcer sa ligne sur sa droite, son centre ou sa gauche, soit même pour se porter derrière l'ennemi, appartiennent à l'ordre oblique En ce cas ,

Cyrus a manœuvré dans l'ordre oblique à la bataille de Thynibré, les Gaulois-Belges à la bataille de la Sambre contre César; le maréchal de Luxembourg à Fleurus, où il profita d'une hauteur pour déborder la droite de l'ennemi; Marlborough à Hochstedt, le prince Eugène à Ramillies et à Turin , Charles XII à Pultawa. Il n'est presque aucune bataille , ancienne ou moderne , où le

43o MELANGES.

général qui a attaqué n'ait renforcé ses colonnes d'attaquo , soit par un plus grand nombre de troupes , soit en y plavant des grenadiers , soit par un grand nombre de canons. Si Frédéric avait imaginé cette manœuvre, il eût imaginé la guerre, qui malheureusement est aussi ancienne que le monde.

» D'autres disent que l'ordre oblique est cette manœuvre que le roi faisait exécuter aux parades de Potsdam, pai- laquelle deux armées étaient d'abord en bataille parallèlement. Celle qui manœuvre se porte sur une des ailes de son adversaire , soit par un système de colonnes serrées, soit par un système de colonnes ouvertes, et se trouve tout d'un coup, sans que le général ennemi s'en soit aperçu, sur une de ses ailes, l'attaque de tous côtés, sans que l'on ait le tems de la secourir.

» 1° Il est impossible que de deux lignes parallèles de trois mille toises et placées à la dislance de neuf cents toises , l'une s'inclinant sur l'autre , de manière qu'une des ailes étant à trois cents toises , l'autre soit assez éloignée pour être à l'abri et hors d'atteinte. L'armée , pendant qu'elle marche pour prendre l'ordre oblique , prête le flanc ; si elle est attaquée , elle sera battue ; l'aile menacée sera facilement mise hors de péril en la renforçant par la seconde ligne de l'armée ou par la réserve ;

» 2" Il faudrait que la ligne d'opération de l'armée qui prendrait l'ordre oblique fût du côté de l'aile sur laquelle elle appuie ; sans quoi elle la perdrait, ce qui exposerait à des conséquences fâcheuses. Il est deux principes de guerre qu'on ne viole point impunément: le premier, nejaltes pas de marches de flanc datant une

armée qui est en position; le deuxième , conservez aoec soin et n'abandonnez jamais de gaîté de cœur votre ligne d'opération. Aussi est-il des personnes , parmi les partisans de l'ordre oblique , qui veulent que la manœuvre en soit dérobée à l'ennemi , qu'il soit étonné et surpris , qu'elle soit faite de nuit, ou favorisée par les brouillards , ou couverte par des rideaux.

» 1° Puisque cette manœuvre doit être dérobée à l'ennemi , ce n'est pas un ordre de tactique ; sa force n'est pas en elle-même , mais en ce qu'elle surprend , étonne ; elle est de la nature des embuscades , des marches dérobées , des surprises , etc. 5

2° Les embuscades , les marches dérobées , les surprises ont été pratiquées dans tous les tems , non-seulement par des troupes disciplinées , mais même par des sauvages et des troupes indisciplinées.

» Frédéric a livré dans la guerre de Sept-Ans dix batailles j il n'a dans aucune d'elles fait exécuter les manœuvres des revues de Potsdam, ni n'a mis en usage aucune nouvelle manœuvre; toutes celles qu'il a ordonnées étaient connues et pratiquées de tout tems. »

J'ajouterai à la citation que je viens de faire que, dans les grandes armées de nos jours, c'est la veille d'une bataille, ou dans la nuit qui la précède, qu'un général doit faire exécuter les mouvemens destinés à renforcer l'une de ses ailes ou son centre. Le jour de la bataille, il serait trop tard; indépendamment des dangers auxquels il s'exposerait, le tems lui manquerait.

(Tome II , page 338. ) M. le colonel Carriôn-

Nisas, après avoir parlé de Tinvention de Tartillerie à cheval par le grand Frédéric, ajoute les réflexions suivantes :

<■ On demandera pcul-ètrc comment, quand celte artillerie existe , on en a d'autre en campagne; mais la mobilité même de l'artillerie à cheval a cet inconvénient, que la troupe à pied peut craindre d'en être abandonnée , crainte qui suffît pour produire un mauvais effet. Cette considération et celle de quelques localités d'un accès très-diffîcile , même en plaine, a dû faire maintenir l'artillerie ordinaire en concurrence avec l'artillerie à cheval. »

L''auteur ne donne pas une seule des raisons qui ont fait conserver Tartillerie à pied ; la principale, c'est qu'on ne peut s'en passer, tandis qu'on pourrait se passer d'artillerie à cheval. L'artillerie à pied fait un service ; l'artillerie à cheval en fait un autre.

L'artillerie à pied peut seule exécuter les travaux de l'attaque et de la défense des places; elle peut seule escorter les parcs d'artillerie , et en prendre soin ; elle peut mieux que l'artillerie à cheval servir des batteries de réserve d'un gros calibre. On attache de l'artillerie à pied à l'infanterie, parce qu'elle j)eut en suivre les niouveniens aussi bien que l'artillerie à cheval pourrait le faire.

L'artillerie à cheval étant plus dispendieuse et

plus embarrassante que Tartillerie à pied, ne doit être employée qu^à un service auquel cette dernière ne serait pas aussi propre que l'autre . On doit donc attacher de Tartillerie à cheval à la cavalerie , et Ton devrait toujours en avoir en réserve et à Tavant -garde, ainsi que plusieurs généraux Tout pratiqué.

M. le colonel Carrion-Nisas parle de presque tous les auteurs français de quelque réputation, qui ont écrit sur Fart militaire , depuis la mort de Turenne jusqu'à la révolution française ; mais de ceux-là seulement. Il a cependant fait une exception en faveur de Lloyd et de Santa-Cruz, auteurs qui ont été traduits en français et qu'il loue beaucoup ; ces éloges , particulièreuîent ceux qu'il donne à Santa- Cruz, me semblent exagérés.

Je reprocherai à M. le colonel Carrion-Nisas quelques omissions fort importantes. Il n'a pas dit un seul mot des ouvrages de Vauban ; il a parlé avec beaucoup de détail de la discussion qui s'éleva sous Louis XV , relativement à l'ordre profond et à l'ordre mince, et des auteurs qui prirent part à cette polémique ; mais il a omis de parler de l'excellent ouvrage intitulé : Essai sur Vmjluence de la poudre à canon dans l'art de la guerre moderne. L'auteur , M. Mau-

villon, quoique officier hessois, Tavait publié en français. Il a omis de parler àe?» Préjugés militaires et des Fantaisies militaires du prince de Li{jne, ouvra{]es pleins d'originalité, de réflexions judicieuses, et qui mériteraient d'être plus répandus. On n'a exécuté, que je sache, aucun changement à Fart militaire pendant les guerres de la révolution française , qui ne se trouve indiqué dans ces deux ouvrages , dans ceux de Guibert ou dans ceux du maréchal de Saxe.

Le livre iv et dernier est intitulé : Effets qu'ont produits sur l'état de l'art les événemens militaires amenés par les révolutions de 1789, continués jusqu'à i8i5. Ce livre est celui sur lequel la critique trouve le plus à s'exercer, surtout en ce qui a rapport aux jugemens que l'auteur porte des campagnes de Napoléon. MM. Jomini et Koch ayant fait une critique détaillée de ce livre dans les articles qu'ils ont publiés sur l'ouvrage de M. le colonel Carrion-Nisas, l'un dans le premier et unique numéro d'une Rei^ue européenne , l'autre dans le numéro vi de l'anpée 1824 du Bulletin des Sciences militaires ^ et mon opinion se trouvant presque entièrement conforme à la leur, je ne pourrais que repro- 4uire ic* leurs observations critiques : je me dis-

penserai donc de le faire, et je me bornerai à une seule observation.

L'auteur, en parlant de Vamalgame des bataillons de ligne avec les bataillons de volontaires , s'exprime ainsi qu'il suit (tome ii , page 409 ) :

« Ce fut en vertu des lois d'août 1793 qu'eut lieu cette formation qui porte le caractère de la plus grande simplicité; on prit pour unité de forces l'ancien bataillon d'environ sept cents hommes ; mais au lieu de former les régimens de deux bataillons , comme était la formation des anciens corps , on prit un bataillon d'ancien régiment et deux halaillons de volontaires , et on les réunit sous le commandement d'un chef qui remplaça les anciens colonels. Ainsi, soit à dessein , soit par la seule force des choses , ce ne fut point la garde nationale qui renforça l'armée , mais l'armée qui fut fondue dans la garde nationale ; et ce qui semblait le confirmer aux yeux , c'est que l'armée de ligne adopta alors le costume de la garde nationale , et quitta l'habit blanc pour l'habit bleu. »

Je suis d'une opinion diamétralement opposée à celle de l'auteur. Qu'importe que le nombre des bataillons de volontaires ait été plus grand que celui des bataillons de l'armée de ligne ! le fait est que les officiers, les sous-officiers et les caporaux de l'armée de ligne conservèrent leurs grades , et qu'il y eut au contraire des officiers , des sous-officiers, et des caporaux des bataillons de volontaires qui perdirent les leurs , ou qui ne

4'3(i MÉLANGES.

furent employés qu'avec des (jrades moins élevés.

On cite même des officiers qui devinrent soldats.

Les nouveaux bataillons prirent les mœurs , les usages et Tesprit des bataillons de Tarmée ; ils furent ré[;is par les mêmes règlemens, en ce qui concernait la discipline et les manœuvres; cet amalgame n'apporta aucun changement à la composition de Téta t-maj or-général de Tarmée ; ce furent donc les bataillons de volontaires qui furent fondus dans Tarmée.

L'ouvrage de M. le colonel Carrion - Nisas est bien écrit , ce qui n'est pas un mérite commun; il contient beaucoup de recherches intéressantes , un grand nombre de réflexions judicieuses , et l'auteur ferait facilement disparaître les fautes de détail qui s'y trouvent. Néanmoins, il ne me paraît mériter, ainsi que je l'ai déjà dit, que le titre de Mémoires pour seivir à l'Histoire générale de l'art militaire. Quoi qu'il en soit , il y aura toujours beaucoup de mérite à pouvoir dire :

J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris (a).

(o) Fables de La Fontaine. Dédicace.

Page 1