LE CALME APRÈS L'ORAGE
La Quiete dopo la Tempesta.
(Composé entre septembre 1829. Publié en 1831.)
L'orage a passé ;
J'entends les oiseaux chanter de bonheur, Et la poule, revenus sur la route, Recommencer son cri.
Le beau temps apparaît au couchant sur la montagne, Les campagnes se dégagent et le fleuve Reparaît clair dans la vallée ; Chacun se réjouit, la rumeur Renaît de toute part, Le labeur coutumier reprend.
L'ouvrier paraît sur le seuil, Son travail à la main, Pour contempler le ciel encore humide, Et chante ; les gentilles jeunes femmes viennent = 120 ■
■ POÉSIES
A qui mieux mieux recueillir
L'eau de la pluie récente ;
Le marchand d'herbes répète,
De sentier en sentier,
Son cri de chaque jour.
Voici le soleil qui revient ; il sourit
Sur les monts et les villes. Les familles
Sortent sur leurs balcons, sur les terrasses
Et dans leurs loggias. Sur la route
Sonne dans le lointain le tintement des grelots.
La voiture du voyageur
Reprend en grinçant son chemin.
Chacun se réjouit. Quand la vie
Est-elle aussi douce, aussi agréable
Que maintenaut ? A quel moment l'homme se livre-t-il
Avec autant d'amour à ses occupations,
Soit qu'il reprenne un travail commencé,
Soit qu'il entreprenne une œuvre nouvelle ?
Quand se souvient -il moins de ses maux ?
Plaisir, fils de la douleur,
Joie vaine, fruit de la crainte passée,
Tu fis que celui qui abhorrait la vie
Trembla et redouta la mort ;
Tu fis suer et frémir les hommes
Glacés, muets, inanimés.
Tu les plongeas dans un long tourment,
Car ils voyaient déchaînés pour les accabler
La foudre, les nuages et le vent.
O courtoise Nature, sont-ce là tes dons ? Sont-ce là les délices que tu offres aux humains ? C'est une joie pour nous que de sortir de peine. Les peines, tu les a répandues à pleines mains.
LEOPARDI
La souffrance surgit spontanément.
Le peu de plaisir qui naît par miracle
Et par merveille parfois de la douleur
Doit être estimé comme un grand profit.
O race humaine, tu es chère aux dieux éternels
Estime-toi trop heureuse si tes douleurs
Te laissent le temps de respirer
Et pense que tu as atteint la béatitude suprême
Si la mort te guérit de toute douleur.
LE SAMEDI DU VILLAGE II sabbato del villagio.
(Composé en septembre 1829. Publié en 1831.)
La fillette arrive de la campagne
A l'heure où le soleil se couche
Avec sa charge d'herbe ; elle porte à la main
Un bouquet de roses et de violettes
Afin d'en orner, le lendemain, jour de fête,
Comme elle en a coutume, son sein et sa chevelure.
La bonne vieille est occupée à filer,
Assise avec ses voisines sur ses degrés,
En face de cette partie de l'horizon
Où se meurt le jour.
Elle rappelle son beau temps
Alors qu'elle se parait aux jours de fête
Et que leste encore et bien portante
Elle dansait le soir au milieu de ceux
Qui étaient les compagnons de son âge le plus beau.
Déjà l'air s'obscurcit,
■ ■ POÉSIES
La clarté du ciel prend un ton azuré,
L'ombre descend des collines et des toits,
Que blanchit la lune nouvelle.
Maintenant la cloche donne le signal
De la fête du lendemain,
Et l'on dirait qu'à ce bruit le cœur se rassérène.
Sur la petite place en troupe
Les enfants criant et sautant
Font une rumeur joyeuse.
Pendant ce temps le laboureur
Revient en sifflotant à sa table
Pauvrement servie, et il songe en lui-même
Au jour de repos dont il va jouir.
Puis quand à l'entour se sont éteintes Toutes les lumières et que tout se taît, Écoutez frapper le marteau, écoutez La scie du charpentier qui veille A la lampe dans sa boutique close Et se hâte et s'évertue pour achever Son travail, avant que l'aube ne blanchisse.
Des sept jours de la semaine, celui-ci est le plus goûté, Car il est plein d'espoir et de joie.
Demain les heures amèneront La tristesse et l'ennui, Et au travail accoutumé Chacun reviendra dans sa pensée.
Adolescent joyeux, ton âge fleuri Est comme un jour plein d'allégresse, Jour clair et serein Qui precède la fête de ta vie.
O mon enfant, jouis-en ; C'est un âge délicieux, une époque heureuse. Je ne veux pas t'en dire davantage, Mais si ta fête tarde à venir, n'en aie cure.
LEOPARDI
LA PENSÉE DOMINANTE // Pensiero Dominante,
(Composé après 1830 et avant mai 1833. Publié en 1835.)
Très douce, toute-puissante dominatrice De mon âme jusque dans ses profondeurs, Terrible mais cher présent du Ciel, Compagne de mes lugubres jours, Pensée toujours présente,
De ta nature cachée qui ne raisonne ?
Son pouvoir sur nous qui ne le sent ? Cependant chaque fois qu'un sentiment Personnel nous pousse à décrire Tes effets en paroles humaines, Il semble que ce qu'on en dit est nouveau.
Combien mon âme est devenue solitaire Depuis que tu es venue y faire ta demeure ! Bien vite, toutes mes autres pensées s'éloignent Rapides comme l'éclair. Pareille à une tour Dans un champ solitaire, tu te dresses seule, Gigantesque en son milieu.
Que sont devenues à mes yeux, hors toi seule, Toutes les choses terrestres, ma vie entière ; Combien fastidieux me semblent mes loisirs, Mes relations habituelles Et d'un vain plaisir la vaine espérance, Auprès de la joie céleste qui me vient de toi !
De même que du haut des rochers nus De l'âpre Apennin, le pèlerin porte avec convoitise Ses yeux sur les vertes plaines qui an loin lui sourient — 124 =
POÉSIES
De même je reviens volontiers à toi
Après les sèches et âpres conversations mondaines
Comme à un charmant jardin,
Et ta présence raffermit mes sens.
Il me semble incroyable que j'aie pu supporter Sans ton secours pendant tant de temps Mon existence infortunée et ce monde stupide, Et je ne conçois pas non plus Que d'autres puissent soupirer Après des désirs qui ne soient semblables à toi.
Jamais, depuis que j'ai appris par expérience Ce qu'est cette vie, la crainte de la mort N'a étreint mon cœur. Aujourd'hui Je considère comme un jeu Cette suprême nécessité que le monde inepte Loue quelquefois, abhorre et redoute le plus souvent. Si ce danger apparaissait, avec un sourire J'en envisagerais tranquille la menace.
J'eus toujours en mépris les lâches Et les âmes sans générosité et abjectes. A présent tout acte condamnable heurte mes sentiments. Tout exemple de l'humaine bassesse Provoque aussitôt mon indignation.
Je me sens supérieur à mon époque,
Qui se repart de vaines espérances ; Éprise de niaiseries, ennemie de la vertu, Stupide, elle réclame l'utile et ne voit pas Que par là la vie devient de jour en jour plus inutile. Je n'ai que du dédain pour les jugements humains. Je foule aux pieds le vulgaire changeant, Hostile aux belles pensées et ton digne déprédateur.
Au sentiment qui t'anime quel autre ne le cède,
Ioire quel autre sentiment si ce n'est celui-là ouïrait trouver place dans les âmes des mortels ? * — •
LEOPARDI
LEOPARDI
L'avarice, l'orgueil, la haine, le mépris, L'appétit des honneurs, du pouvoir, Que sont-ils sinon des caprices En comparaison de toi? Un seul sentiment Existe en nous. C'est ce sentiment unique, Que les lois éternelles imposèrent Pour maître souverain à notre cœur.
La vie n'a de prix, elle n'a de raison d'être Que par lui, par lui qui est tout pour l'homme. C'est la seule excuse de la fatalité Qui nous a jetés sur la terre Pour tant souffrir sans aucun but.
Grâce à lui seul, il arrive parfois Non à la foule insensée, mais aux cœurs bien nés, Que la vie paraît plus agréable que la mort.
Pour goûter la volupté, doux penser, Ce ne fut pas trop d'éprouver les misères humaines Et de subir la vie durant de nombreuses années. Et je recommencerais, tout éprouvé que je sois Par nos maux, s'il s'agissait d'atteindre un tel objet. Quand je suis venu à toi par le désert de la vie, A travers les sables, en dépit des morsures vipérines, Jamais je ne me suis senti assez las Pour n'estimer j oint que d'avoir triomphé De tant de peines Pour atteindre un tel but Ne fût un grand bien (1).
(l)Nous ne donnons que 1 première partie de cette pièce même observation pour le n° XXVII.
===============^^ POÉSIES