AMOUR ET MORT
Amore e Morte.
(Composé après 1830 et avant mai 1833. Publié en 1835.)
Le destin engendra en même temps
Deux enfants, l'Amour et la Mort.
Notre bas-monde et les étoiles
Ne possèdent rien de plus beau.
De l'un naît le bien,
Le plus grand bonheur
Qui se trouve dans l'océan des choses.
L'autre fait disparaître
Toutes les grandes douleurs, tous les grands maux.
C'est une belle jeune fille,
Agréable aux regards, et non pas telle
Que se la représente la craintive race humaine.
Elle se plaît à accompagner
Souvent l'Amour enfant.
Ils planent ensemble au-dessus des voies de l'humanité
Et sont le meilleur réconfort des cœurs sages.
Jamais un cœur ne fut plus sage
Que lorsque l'amour l'a frappé
Ni plus fort pour mépriser
Cette vie misérable ni plus prêt à affronter
Le danger pour un autre maître
Que celui-là. Car, lorsque tu nous viens en aide,
Amour, naît ou se réveille le courage.
L'humanité devient sage alors, non en paroles vaines,
Comme c'est son habitude, mais en actes.
LEOPARDI
Quand naît au fond du cœur
Une amoureuse passion,
En même temps on éprouve en soi
Un désir de mourir languissant et las.
Comment, je ne sais ; mais de l'amour véritable
Et puissant, c'est là le premier effet.
Peut-être que le désert du monde
Épouvante alors nos regards.
Peut-être voit-on que la terre
Est devenue inhabitable désormais
Sans cette félicité nouvelle, unique,
Infinie, qu'imagine la pensée.
Mais le cœur, pressentant les terribles tempêtes
Que soulève ce sentiment, aspire au repos,
Aspire à se réfugier dans un port
A l'abri de cet implacable désir
Qui, rugissant, obscurcit tout autour de lui.
Puis quand cette force formidable
A tout enveloppé et a fulminé
Dans le cœur les soucis sans remèdes,
Que de fois tu fus implorée, ô Mort,
Avec une intense ardeur, par l'amant affligé !
Que de fois le soir et que de fois
A l'aube, s'abandonnant, le corps rompu,
Il se dit qu'il serait bien heureux
S'il ne se relevait plus jamais de sa couche
Et s'il ne devait plus revoir l'amère lumière.
Que de fois, au son de l'airain funèbre
Et des chants qui accompagnent la mort
A l'éternel oubli, il envia, du fond du cœur,
Avec d'ardents soupirs, celui
Qui allait habiter avec le peuple des morts !
Même la foule qui ne compte pas,
— POESIES
L'homme des champs qui ignore
Toute vertu qui dérive du savoir,
Même la fillette, toute timide et réservée,
Qui au nom seul de la mort
Sent se dresser ses cheveux,
Et n'ose fixer un regard ferme
Sur la tombe et les voiles funèbres,
Les plus incultes et les moins audacieux
N'hésitent pas à méditer longuement
Sur le fer et le poison
Et comprennent dans leur esprit naïf
La douceur de mourir,
Tant l'influence de l'amour
Nous incline à la mort.
Souvent aussi le terrible tourment intérieur
En vient à ce point que nos forces
Ne peuvent le supporter.
Le corps trop frêle succombe alors
A ces émotions terribles,
Et ainsi la mort l'emporte
Par le pouvoir de son frère l'amour.
Ou bien l'amour a tant d'aiguillons
Que de lui-même le villageois ignorant
Et la tendre villageoise
D'une main violente
Laissent choir par terre leurs jeunes membres.
Leur aventure apprête à rire au monde
A qui le Cie-1 veuille accorder paix et longue vie...
LEOPARDI
XXVIIÎ