XXXII
PALINODIE AU MARQUIS GINO CAPPONI Palinodia al Marchese Gino Capponi,
(Composé après 1830 et avant septembre 1833. Publié en 1835.)
Je me suis trompé, Gino, âme candide ! Pendant bien longtemps et gravement Je me suis trompé. J'ai estimé la vie Misérable et vaine et, plus que tout autre, Insensée l'époque où nous vivons. Mon langage fut Insupportable à la bienheureuse race des mortels
(1) On a supprimé : XXX. Sur un bas-relief sépulcral ; XXXI. Sur le portrait d'une belle femme*
LEOPARDI
Si l'on peut et si l'on doit dire que l'homme Est mortel. Hésitant entre l'étonnement et le dédain, Cette magnifique race se prit à rire Dans l'Eden embaumé qui est son séjour ; Elle déclara que j'étais un délaissé, Un malchanceux, qui n'avait su ou pu Goûter aux plaisirs, qui m'imaginais que mon sert Était le sort commun et que l'humanité Entière partageait mon mal. Pour tout dire, A travers la fumée odorante des cigares, Au bruit des biscuits croqués, Au milieu des cris de la soldatesque Commandant glaces et breuvages, Parmi les tasses heurtées et les cuillers braudies, A éclaté vive à mes yeux la lumière Que fournissent quotidiennement les gazettes. Je constatai et je vis la joie publique, Et les douceurs de la destinée humaine. Je vis la haute valeur des choses d'ici- bas, Le cours de la vie semé de fleurs, Et comment en ce bas-monde rien ne déplaît Ni ne dure. J'appris également à connaître Les études, les œuvres surprenantes, Le bon sens, les vertus et le haut savoir De mon siècle. Je vis également Du Maroc au Cathay, du Septentrion au Nil, Et de Boston à Goa, les royaumes, Les empires et les duchés courir à l'envi Tout haletant après la félicité et l'attraper Presque par ses cheveux flottants Ou, en tout cas, par l'extrémité de son boa. Ainsi, considérant et méditant profondément Sur les larges feuilles des journaux, j'eus honte De mon antique et profonde erreur et de moi-même. = 136 -
POÉSIES
Les fuseaux des Parques filent un siècle d'or,
Gino ; il n'est pas un journal
Qui sur les bords les plus divers,
Quels qu'en soient la langue et le format,
Ne le promette au monde à l'unisson .
L'amour universel, les chemins de fer,
Les divers commerces, la vapeur,
L'imprimerie et le choléra uniront étroitement
Les peuples et les climats les plus divers.
Ce ne serait pas miracle si les pins ou les chênes
Se mettaient à suer du lait et du miel,
Ou bien encore à danser aux accords d'une valse,
Tant est devenue grande la puissance
Des alambics, des cornues et autres machines
Qui le disputent au Ciel
Et tant elle le deviendra plus
A.ux siècles qui vont suivre,
Car la race de Sem, Cham et Japhet
Vole et volera toujours du mieux au mieux.
La terre certainement ne mangera plus des glands,
A moins que la faim ne l'y force ; elle ne déposera
Point le fer cruel ; elle méprisera
En toute occasion l'or et l'argent,
Se contentant de lettres de change.
Pourtant cette lignée généreuse ne s'abstiendra pas
De porter la main sur le sang chéri des siens.
Bien plus, seront couvertes de carnages
L'Europe et l'autre rive de la mer atlantique ;
Nourrice toute jeune d'une innocente civilisation,
Chaque fois qu'elles rangeront les bataillons fraternels
Dans des camps opposés à propos de poivre,
De cannelle, ou autre aromate,
De cannes à sucre et des objets divers
LEOPARDI
Qui peuvent se convertir en or.
La vraie valeur et l'énergie, la modestie, La bonne foi et la passion de la justice Seront toujours dans un État Considérées comme compi ètement^trangères Au bien public et écartées ; Elles seront même plutôt Malmenées, malheureuses et écrasées, Car la nature leur a imposé en tout temps D'avoir le dessous. L'audace arrogante et la fourbe Avec la médiocrité régneront toujours ; Car leur destinée est de ne jamais sombrer. Celui en qui réside la puissance ou la force, Sous quelque forme que ce soit , De quelque nom qu'on les pare, Qu'une seule main les concentre, Ou qu'elles soient éparses, en abusera.
Cette loi, la nature et la fatalité l'ont, Avant toute chose, écrite en lettres de diamant. Ce n'est ni Volta ni Davy qui l'effaceront Avec leurs foudres, ni l'Angleterre entière Avec ses machines, ni le siècle nouveau Avec un flot d'écrits aussi abondant que le Gange. La tristesse est invariablement réservée à la bonté, La joie, à la bassesse et à la scélératesse. Contre les âmes élevées, tous les mondes Seront éternellement conjurés.
L'honneur véritable sera toujours poursuivi Par la calomnie, la haine et l'envie ; Les faibles seront la pâture des forts, Le mendiant affamé sera éternellement Le courtisan et l'esclave du riche, Quelle que soit la forme du gouvernement, Qu'on soit loin ou près des pôles ou de l'écliptique,
POÉSIES
Tant que notre espèce conservera Son auberge et la clarté du jour.
Ces faibles reliques et ces marques du passé
Ne seront pas ceriainement sans laisser
Quelques traces dans l'âge d'or qui se lève,
Car l'humanité abonde, par nature,
En principes et en éléments opposés et discordants.
Mettre la paix dans ces conflits
Est chose à jamais impossible
A l'intelligence et aux moyens des hommes ;
Elle l'a été depuis qu'est née notre illustre lignée,
Et il en sera aiasi dans notre siècle,
Quelles que soient la sagesse et la puissance
De la presse ou des règlements.
C'est dans des choses plus importantes
Que paraîtra complète et inouïe
La sagesse humaine. Les vêtements
E>e laine et de soie deviendront de jour en jour
Plus moelleux ; abandonnant à l'envi
Les étoffes grossières, les paysans et les ouvriers
Recouvriront leur peau rude de coton
Et leur échine de castor.
Plus commodes et plus agréables à voir,
Les tapis et les courtes-pointes,
Les sièges, les canapés, les tabourets et les tables,
Les lits et tout l'ameublement
Orneront les appartements de leur beauté,
Qui ne dure guère qu'un mois ;
La cuisine brûlante admirera
De nouvelles formes de chaudrons et de marmites.
On ira de Paris à Calais et de là à Londres
Et de Londres à Liverpool avec une rapidité
Qu'on n'ose imaginer ; on y volera.
LE OPARDI r —
Sous le large lit de la Tamise s'achèvera
Le percement d'un passage,
Œuvre hardie et immortelle
Qui devait être achevée il y a longtemps.
Dans les cités métropoles, les rues
Les moins fréquentées seront mieux éclairées,
Et pourtant tout aussi sûres sans doute
Qu'à présent. Il en ira peut-être de même
Dans les villes de rang inférieur.
Voilà les douceurs et l'heureux avenir
Que le Ciel destine à la prochaine génération.
Heureux ceux que la sage-femme reçoit
Miaulant (1) dans ses bras, à l'heure où j'écris.
Car il leur appartiendra de voir ces jours souhaités
Où, grâce à de laborieuses études,
Chaque enfant apprendra en tétant le lait
De sa chère nourrice combien de sel et de viande,
Combien demuids de farine ingurgite
Chaque mois son village natal et combien
De naissances et de décès le vieux prieur
Inscrit chaque année. Alors les gazettes
Imprimées par la force puissante de la vapeur
A plusieurs millions d'exemplaires par minute
Couvriront les plaines et les monts,
Et, ma foi, les immenses étendues de la mer
Comme ces vols de grues qui cachent
Subitement aux vastes campagnes la lumière du joui
Et ces gazettes seront l'âme et la vie de l'univers
Et la source unique de tout savoir,
Pour ce temps et pour les temps à venir.
Tel un enfant, avec des soins assidus, Construit un édifice à grand renfort
(1) Miagolanti, pour vagissant.
— POÉSIES
De bouts de papier et de fétus de paille
Et lui donne la forme d'une forteresse
Ou d'un palais; puis à peine
Prend-il le temps de l'admirer achevé
Qu'il songe à la renverser pour employer
Ces mêmes brindilles à un nouvel ouvrage ;
Ainsi la nature ne voit pas plutôt parfaite
Une de ses œuvres, si admirable soit-elle,
Qu'elle entreprend de la détruire
Afin d'en employer autrement les éléments dispersés.
C'est bien en vain que, pour se préserver,
Lui et ce qui l'entoure, de ce jeu coupable
Dont la raison lui restera toujours cachée,
L'homme emploie d'une main habile
Et de mille façons diftérentes, mille moyens divers ;
La cruelle Nature, enfant indomptable,
Se livre à &es caprices et, sans arrêt,
Prend son plaisir à détruire et à reconstruire.
Ii en résulte qu'une cohorte variée et infinie
De maux inguérissables tt de souffrances
Accable le frêle mortel voué a périr irrémédiablement,
Et qu'une force hostile et destructrice,
Interne et externe, le frappe de toute part,
Sans relâche, assidûment,
Dès le jour de sa naissance et le fatigue, et l'épuisé
Sans se lasser jamais, jusqu'à ce qu'enfin il gise
Écrasé et anéanti par cette mère impie.
Voilà, ô noble esprit, les grandes misères
De l'humanité : la vieillesse et la mort
Ont leur commencement dans l'instant
Où les lèvres enfantines pressent pour la première fois
Le tendre sein qui distille la vie ;
La joyeuse dix-neuvième année
Ne parviendra pas plus à guérir ce mal
LEOPARDI. IO
LEOPARDI
Que la dixième ou la neuvième
Et que ne le pourra l'âge futur.
S'il est permis quelquefois d'appeler
Les choses par leur nom et de dire la vérité,
Nul être humain ne sera jamais que malheureux,
A toute époque, non seulement dans sa vie sociable,
Mais dans toutes les autres parties de sa vie,
Car son mal est sans remède et imposé par une loi
Universelle qui embrasse la terre et le ciel.
Mais les hautes intelligences de mon siècle
Ont inventé un nouveau système quasi divin ;
Comire il leur était impossible défaire
Qu'il y eût des gens heureux en ce monde,
Négligeant les individus, ils se sont pris
A rechercher une félicité commune au genre humain,
Et l'ayant trouvée aisément, ils ont fabriqué
Avec des êtres qui tous sont infortunés et misérables ,
Un peuple gai et heureux.
Et le troupeau des citoyens d'admirer
Ce prodige que les pamphlets, les revues
Et les gazettes n'ont pas encore expliqué.
O intelligence, ô sens commun, pénétration Plus qu'humaine du siècle qui se déroule. Quelle sûre philosophie, quelle sagesse, ò Gino, Mon siècle et le tien donnent pour règle Aux siècles à venir dans des questions Plus sublimes encore et plus obscures ! Avec quelle persévérance, ce qu'il méprisait hier 11 l'adore aujourd'hui et le renversera demain Pour aller ensuite en remettre ensemble les morceaux Et les replacer le jour suivant Au milieu de la fumée des encens !
Quelle estime peut-on donner, quelle foi accorder A l'opinion unanime du siècle, . 142 -,
====================^^ POÉSIES
Voire de l'année qui s'en va?
Que de soin nous devons apporter
Pour que notre sentiment ne s'écarte pas d'une ligne
De celui de cette année, lequel ne ressemblera
Pas du tout à celui de l'année suivante.
Combien, si l'on oppose aux temps antiques
Le temps moderne, notre savoir,
A philosopher de la sorte, paraît court \
Un de tes anciens amis (1),
O mon Gino si justement loué,
Grand maître en poésie et même
Dans toutes les sciences et dans les arts,
Docteur et guide des esprits qui ont été,
Qui sont et qui seront, m'a dit :
« Renonce à tes propres idées. Notre âge viril
« N'en a cure ; tourne-toi
« Vers les sévères études économiques
« Et tends ton regard vers les choses publiques.
« A quoi sert de te fouiller le cœur?
« Ne va pas chercher en toi-même
« L'inspiration de tes chants. Chante
« Les besoins de notre siècle et l'espérance
« Mûre à présent. » Sentences mémorables.
Je fis entendre des éclats de rire profonds
Quand retentit à mon oreille profane
Ce mot : Espérance ! Il me parut
Un vocable vraiment comique
Ou comme le cri sorti d'une bouche
Qui vient à peine de se détacher du sein maternel.
Maintenant donc je reviens sur mes pas
(1) 11 s'agit sans doute de Manzoni ; c'est là l'opinion de Gino lui-même.
LEOPARDI
Et je choisis une route contraire
A celle que j'ai suivie, car
Des exemples probants me montrent
Clairement désormais qu'il ne faut pas
Vouloir se mettre en contradiction
Ni en opposition avec son siècle si l'on cherche
Auprès de lui louange et gloire,
Mais qu'il convient, au contraire,
De lui obéir fidèlement et de l'aduler.
C'est ainsi que par un court et facile
Chemin on monte aux étoiles,
Pour ambitieux des astres que je suis,
Je ne songe pas à faire des besoins de ce siècle
La matière de mes chants,
Parce qu'à ces besoins, sans cesse grandissants,
Les marchands et les fabriques
Pourvoiront largement. Mais je dirai
L'espoir dont les dieux déjà nous donnent
Un témoignagne visible. Ne voit-on pas déjà
Sur les lèvres et les joues des jeunes gens,
Commencement de la félicité nouvelle,
Pousser des poils en quantités énormes?
O salut, ô indice sauveur, ô première clarté
De l'âge illustre qui se lève !
Vois comment sous tes yeux
Le Ciel et la terre se réjouissent,
Comment étincelle le regard des jeunes filles,
Et comment déjà vole
Dans les banquets et dans les fêtes
La réputation de nos héros barbus.
Grandis, grandis, pour la patrie, race actuelle,
Qui es mâle, il n'en faut pas douter.
A l'ombre de ta barbe
■ POESIES
L'Italie grandira ; l'Europe entière grandira
De l'emboUchure du Tage à l'Hellespont,
Et le monde se reposera tranquille.
Toi, tu commences à saluer de ton rire
Tes auteurs hirsutes, ô génération naissante
Destinée aux jours dorés. Ne t'alarme pas
De l'inoffensive noirceur de ces chers visages.
Ris, tendre jeunesse. A toi
Est réservé le fruit de tant de bavardages.
Tu verras l'allégresse régner, villes et campagnes,
Vieillesse et jeunesse pareillement satisfaites
Et les barbes ondoyer longues de deux palmes.
LE COUCHER DE LA LUNE 77 Tramonto della Luna.
(Composé à Naples au printemps de 1836. Publié eu 1836.)
Dans la nuit solitaire,
Au-dessus des campagnes argentées et des eaux
Que le zéphire frôle de son aile,
Quand les ombres lointaines
Prennent mille aspects charmants
Et donnent l'illusion de mille objets divers,
Parmi les ondes tranquilles,
Parmi les rameaux, et les haies,
Et les collines, et les maisons champêtres,
La lune, parvenue aux confins du Ciel,
Descend derrière l'Apennin on les Alpes,
Ou dans le sein immense de la mer tyrrhénienne ;
LEOPARDI : —
Le monde se décolore,
Les ombres s'effacent ; une même obscurité
Assombrit les vallées et les monts.
La nuit reste vide. Le charretier
Salue, en cheminant, d'une triste mélodie
La dernière lueur de la clarté qui s'enfuit
Et qui lui servait jusque-là de guide.
Telle la jeunesse disparaît
Et s'éloigne de notre vie.
Les vaines ombres et les fantômes
Des charmantes illusions s'enfuient ;
Les lointaines espérances s'évanouissent
Sur lesquelles s'appuyait la nature mortelle.
La vie reste désolée et sombre.
En y plongeant le regard
Le voyageur embarrassé
Cherche en vain le terme ou la raison
Du long chemin qu'il sent
Avoir encore à parcourir.
Il s'aperçoit que le séjour des hommes
Lui est devenu étranger
Et que lui-même est étranger à ce séjour.
Trop heureux et trop gai
Aurait paru là-haut
Notre sort, si la jeunesse, où pourtant
Chaque bien de mille peines est le fruit,
Avait duré tout le cours de la vie.
Trop doux aurait paru le décret
Qui condamne à mort tout être vivant
Si le milieu de l'existence
N'était pas bien plus dur
Que la terrible mort elle-même.
POÉSIES
Digne découverte d'intelligences immortelles,
Les dieux éternels ont trouvé la vieillesse,
Mal qui dépasse tous les autres,
Où le désir reste entier,
Où l'espérance est morte,
Où les sources du plaisir sont taries,
Les souffrances toujours plus grandes,
Et où le bien n'est plus accordé.
Vous, collines mignonnes et plages,
Quand la splendeur qui, à l'occident,
Argentait le voile de la nuit, a disparu,
Vous ne restez pas longtemps orphelines,
Car, à 1 Orient, vous verrez bientôt
Le ciel blanchir de nouveau
Et l'aube surgir que suivra le soleil
Dont les flammes puissantes
Vous inonderont de leurs torrents éclatants
Ainsi que les champs éthérés.
Mais la vie mortelle, après que la belle jeunesse
A disparu, ne se colore plus jamais
D'une autre clarté et n'a pas
D'autre aurore. Jusqu'à la fin
Elle demeure veuve. A la nuit
Qui obscurcit les autres âges
Les dieux ont donné pour terme le tombeau.
LEOPARDI
LE GENÊT OU LA FLEUR DU DÉSERT La Ginestra o il Fiore del Decerto.
Les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière. (Saint Jean. ïfl, ig.j
(Composé à Naples au printemps de 1836. Publié en 1836.)
Ici, sur l'échiné dénudée
Du formidable mont,
Du Vésuve exterminateur,
Que n'égayé aucune autre plante, arbre ou fleur,
Toi seul tu étends tes rameaux solitaires,
Genêt enbaumé,
Te satisfaisant de ces lieux déserts.
Je t'ai vu aussi embellir de tes tiges *
La triste contrée qui entoure la ville
Qui fut autrefois la maîtresse du monde ;
De son empire perdu
Tu semblés par ton aspect grave et taciturne
Rappeler et imposer le souvenir au voyageur.
Et maintenant je te revois sur ce sol,
Toi qui chéris les lieux mornes et déserts,
Compagne fidèle des tristes destinées.
Ces champs couverts de cendres infécondes
Et de lave pétrifiée
Qui résonne sous les pas du voyageur,
Ces lieux où se niche et ondule au soleil le serpent
Et cù le lapin retourne
A son gîte caverneux et familier,
Furent jadis des villes joyeuses
Et des campagnes cultivées.
POÉSIES
Les épis y blondissaient et les troupeaux
Y mugissaient ; ici furent des jardins et des palais,
Retraite agréable aux loisirs des puissants,
Des villes fameuses que le mont sourcilleux
Écrasa avec leurs habitants en vomissant
Des torrents de feu de son cratère orageux.
Une même ruine enveloppe maintenant
Toute la région où tu croîs, gentille fleur ;
Comme si tu plaignais les malheurs d'autrui,
Tu envoies au ciel ton parfum enbaumé
Qui console ce désert. Que sur ces bords
Vienne celui qui se plaît
A exalter de ses louanges notre temps -,
Et qu'il voie comment la tendre nature
Prend soin de nous. Il pourra y juger
Exactement le pouvoir des humains
Et de quelle façon notre dure nourrice >
Dans les lieux où on la redoute le moins,
D'un léger mouvement réduit à rien
En un instant une partie de nos œuvres
Et pourrait subitement tout détruire
Avec un mouvement un peu moins léger.
Sur ces bords sont empreints de la race humaine
« Lis destins magnifiques et toujours en progrès (1) »,
Contemple, ô siècle superbe et bête, Ce spectacle et qu'il te serve de miroir ; Tu as abandonné le sentier qu'avait suivi Jusqu'alors la pensée renaissante, Et tu tournes tes pas en arrière ; Tu te vantes de rétrograder et tu appelles Cela progresser. Tous les esprits Dont leur cruelle destinée t'a fait père
(1) Citation d'un auteur moderne inconnu.
LEOPARDI
Flattent tes enfantillages,
Bien qu'entre eux ils te tournent
En ridicule parfois. Ce n'est pas moi
Qui descendrai sous terre chargé d'une telle honte
Il me serait aisé d'imiter leur exemple
Et, en radotant intentionnellement, de rendre
Mes chants agréables à tes oreilles, ô siècle !
Mais je préfère avoir fait éclater
Aussi ouvertement que je le pourrai le mépris
Que j'enferme pour toi dans mon cœur.
Je sais bien pourtant que l'oubli
Ne menace que trop ceux qui blâment leur temps.
Mais de ce danger que je partage avec toi,
Je me suis toujours ri à gorge déployée.
Tu rêves de liberté au même moment
Où tu veux asservir de nouveau la pensée,
Qui seule peut nous permettre
De ressortir eu partie de la barbarie,
Qui seule développe la civilisation,
Et qui seule guide vers le progrès
Les destinées publiques.
Ainsi il te déplaît qu'on dise la vérité
Sur l'âpre destin et la basse condition
Que la nature nous a départis.
C'est pourquoi vilement tu tournes le dos
A la lumière qui la dévoile.
Fuyant, tu traites de lâche
Qui la suit et de cœur haut placé
Celui qui, se moquant de lui-même
Et des autres, par astuce ou par démence,
Porte aux nues la condition des mortels.
Un homme pauvre et infirme Dont l'âme est haute et généreuse
frft =====
POÉSIES
Ne se dit et ne s'estime pas
Riche d'or et vigoureux
Et ne se donne pas le ridicule de faire montre
D'une brillante santé et de richesse
Parmi ceux qui l'entourent.
Mais s'il n'a ni force ni argent,
Il le laisse voir sans honte.
Il l'avoue sans détour et juge
Sa situation de façon conforme à la vérité.
Je ne considère pas que celui-là est magnanime
Mais sot tout au contraire,
Qui, né pour mourir,
Élevé dans la souffrance,
Proteste qu'il est né pour le bonheur,
Noircit le papier avec un orgueil nauséabond
Et promet de hautes destinées
Et de nouvelles félicités
Que non seulement notre terre
Mais le Ciel même ignore,
A des peuples qu'une houle de la mer soulevée,
Un souffle d'air empesté, un tremblement de terre
Détruit à ce point que leur souvenir
Échappe à grand'peine à la destructioa.
C'est une noble nature
Que celle qui s'enhardit à lever les regards
Hardiment sur le sort commun
Et avoue franchement,
Sans rien retrancher de la vérité,
La misère qui nous est échue
Et notre condition humble et fragile.
Ce sont des âmes grandes et fortes
Dans la souffrance, celles qui n'ajoutent pas
A leurs maux les haines et les colères fraternelles,
Fléaux plus grands encore que tous les autres,
LEOPARDI
Et qui ne s'en prennent pas
Aux hommes de leurs douleurs,
Mais à la véritable coupable, à celle
Qui est la mère des mortels par l'enfantement
Et leur marâtre par sa volonté.
Elles l'appellent l'ennemi. Elles pensent,
Et c'est la vérité,
Que l'humanité fut liguée jadis contre elle,
Et que tous les hommes devraient
Former entre eux une confédération ;
Elles les enveloppent de leur amour
Et leur offrent et en attendent
Un secours prompt et efficace
Dans les périls communs et les angoisses
D'une lutte commune.
Armer la main de l'homme contre les offenses, Dresser à son voisin des embûches et des pièges Est folie, comme le serait, Dans un camp entouré d'ennemis, Au plus vif de l'attaque, Engager, sans songer aux assaillants, D'âpres luttes avec ses amis, Semer la fuite et faire briller l'épée Parmi ses propres guerriers.
Quand viendra le moment Où de telles pensées Seront, comme elles le furent, Connues du vulgaire et quand l'horreur Qui d'abord unit les mortels Par une chaîne sociale contre l'impie nature Sera-t-elle renouvelée grâce au vrai savoir ? Quand l'honnête et loyal citoyen Pourra -il parler, et quand la justice Et la compassion auront-elles d'autres bases = 152 -
POÉSIES
Que ces superbes folies
Sur lesquelles le vulgaire fonde sa probité,
Probité aussi stable que peut l'être
Ce qui repose sur l'erreur?
Bien des fois, sur ces plages
Désolées que recouvre un flot solidifié
Qui paraît pourtant ondoyer encore,
Je m'assieds à la nuit. Sur la lande attristée,
Dans le pur firmament, je vois
Flamber en haut les étoiles
Qu'au loin la mer reflète ;
Et dans la profondeur vide et sereine,
Tout autour de moi, scintiller les mondes.
Quand je dirige mes regards sur ces lumières
Qui nous paraissent un point
Et qui, cependant, sont tellement immenses
Que la terre et les mers
Leur semblent véritablement un point,
Pour lesquelles non seulement l'homme
Mais le globe où l'homme ne compte pas,
Sont tout à fait inconnus ; quand je considère
Ces amoncellements d'étoiles
Plus éloignées encore
Dans un ecul sans limite
Qui sont à nos yeux comme un nuage
Et pour lesquelles et l'homme
Et la terre et tout notre monde,
Avec ses astres dont le nombre
Et la grosseur sont infinis,
Avec notre soleil doré et nos étoiles,
Sont inconnus et semblent, comme eux à la terre,
Un point de lumière nébuleux,
Quand je considère cela,
LEOPARDI
Que deviens-tu alors à mon regard, race humaine ?
Me rappelant d'une part ton sort ici-bas,
Dont témoigne le sol que je foule
Et, d'autre part, que tu t'es caie désignée
Comme la maîtresse et la fin lu Tout,
Me rappelant combien de fois il t'a plu de radoter
Et sur cet obscur grain de sable
Qui de Terre porte le nom,
Combien de fois il t'a plu de faire comparaître
En ton honneur les auteurs de toute chose
Afin de t'entretenir amicalement avec eux ;
Me rappelant que, renouvelant ces songes dérisoires,
Tu insultes aux sages, même à ceux de notre temps,
Qui par leur science
Et leur degré de civilisation
Semblent l'emporter sur les autres ;
O race malheureuse des mortels,
Quel sentiment ou quelle pensée
Peut alors m'assaillir ?
Je ne sais si le rire ou la confusion l'emporte.
De même que, lorsque tombe une petite pomme
Que sa maturité a détachée dans l'arrière-automne,
Elle écrase, détruit et recouvre en un instant
Sans autre force que sa chute
La douce habitation d'un peuple de fourmis
Creusée à grand'peine dans la glèbe molle,
Ainsi que l'œuvre et les richesses
Qu'avait accumulées prudemment,
Avec de dures fatigues,
La gent laborieuse durant la saison d'été,
De même retombant d'en haut,
Lancée vers le ciel profond
Par le cratère tonnant,
= POESIES
Une pluie de cendres, de pierres ponces et de roches
Sortie du cratère tonnant,
Et mêlée à des ruisseaux brûlants,
A apporté ici la mort et la ruine ;
De même, dévalant furieuses
Le long des flancs des monts,
Sur l'herbe, des masses liquéfiées
De métal ou de sable incandescent,
Débordement immense,
Ont broyé et recouvert en peu d'instants
Les cités que la mer baignait là, sur ses bords.
Aujourd'hui la chèvre paît sur leur emplacement,
Et des villes nouvelles surgissent non loin
Auxquelles les villes ensevelies
Servent de soubassements;
Le mont escarpé foule pour ainsi dire
A ses pieds les murs renversés.
La nature n'a pas plus d'égards ni de respect
Pour la descendance de l'homme
Que pour les fourmis
Et, si le massacre des uns est plus fréquent
Que celui des autres,
La cause en est uniquement
Que la lignée des hommes est moins féconde.
Dix-huit cent • ans et plus se sont écoulés
Depuis qu'ont disparu, écrasés par la force ignée,
Ces séjours populeux, et le villageois
Tout occupé de ses vignes
Qu'une glèbe morte et calcinée nourrit péniblement,
Lève encore avec crainte le regard
Vers la cime fatale qui,
N'étant pas devenue plus clémente,
Le menace toujours de la ruine,
Lui, et ses fils, et leur pauvre avoir.
LEOPARDI ==== -=-
Il arrive bien des fois que le malheureux
Passe des nuits entières, en plein air, aux aguets,
Sans sommeil, sur le toit de sa masure campagnarde,
Sursautant à tout instant,
Scrutant des yeux la coulée incandescente
Que le sein inépuisable du cratère
Déverse sur la plaine sablonneuse
Et qui fait reluire au loin la marine de Capri,
Le port de Naples et la Martellina.
S'il voit la lave le gagner et s'il entend
Dans le puits domestique l'eau bouillonner avec bruit,
Il réveille ses enfants, il réveille sa femme
En toute hâte, et fuit, emportant ce quii peut ;
De loin il aperçoit son nid familier,
Son petit champ, qui était
Sa seule défense contre la famine,
En proie au flot destructeur
Qui arrive en crépitant et qui, inépuisable,
Les ensevelit pour toujours.
Après un long oubli, Pompei détruite
Revient à la lumière, comme un squelette enfoui ;
L'amour de l'argent ou la pitié l'exhume.
De son forum vide,
Entre les rangées de colonnes rompues,
Le voyageur contemple au loin le double sommet
Et la cime fumante
Qui menace encore les ruines dispersées.
Dans l'horreur de la nuit mystérieuse,
Dans les théâtres vides, dans les temples mutilés,
Dans les maisons détruites,
Où la chauve-souris cache ses petits,
Comme une torche sinistre
Qui erre à travers les palais déserts,
Passe la lueur de la lave funeste ;
= POÉSIES
Au loin, dans l'ombre, elle rougeoie
Et colore tout ce qui est aux alentours.
Ainsi, sans souci de l'homme
Et des temps qu'il qualifie antiques,
Et de la chaîne que forment les neveux
Avec leurs aïeux, la Nature demeure
Éternellement verte, ou plutôt elle progresse
En suivant une route si longue
Qu'elle semble demeurer sur place.
Cependant les royaumes s'écroulent,
Les nations et les langages disparaissent ;
Elle ne voit rien. Et l'homme
Se vante d'être éternel.
Toi, tendre genêt, qui orne de ton euillage odorant
Ces campagnes dépouillées,
Tu succomberas aussi bientôt
A la cruelle puissance du feu souterrain
Qui, revenant dans les lieux qu'il connaît,
Étendra son manteau meurtrier
Sur tes rameaux délicats.
Sous le fardeau mortel, sans résistance,
Tu ploieras ta tête innocente.
Mais jusqu'alors tu ne te seras pas courbé en vain
Avec de lâches supplications
Devant ton futur oppresseur.
Tu ne te seras pas dressé non plus,
Avec un orgueil forcené, contre les étoiles,
Dans ce désert qui fut ta patrie et ton séjour
Non par ta volonté, mais par le fait du hasard.
Plus sage, bien moins faible que l'homme,
Tu ne t'es pas imaginé que tes frêles rameaux
Étaient, grâce au Destin
Ou grâce à toi-même, devenus immortels.
LEOPARDI
LEOPARDI