‹ [Œuvres];Chapitre 13 sur 22 · A SOI-MÊME · texte numérisé non relu

A SOI-MÊME

A se stesso.

(Composé en 1833. Publié en 1835.)

Maintenant tu te reposeras pour toujours,

O mon cœur fatigué ! Elle a pris fin

L'erreur suprême que je m'étais

Persuadé devoir être éternelle. Elle a pris fin.

Je sens bien que non seulement l'espoir,

Mais le désir des illusions chéries

Est éteint en moi. Tu as trop

Palpité. Rien n'est digne

De t'émouvoir et la terre ne mérite

Pas tes soupirs. Amère et fastidieuse

Est la vie. Jamais elle ne fut autre chose.

Le monde n'est que fange. Apaise-toi désormais,

O mon cœur, désespère pour la dernière fois.

Le destin pour tout don n'a accordé à notre race

Que la mort. Désormais méprise et toi-même,

Et la nature, et la puissance néfaste

Qui, cachée, gouverne le monde pour son malheur,

Et l'iniinie vanité de toute chose.

POÉSIES

ASPASIA Aspasia.

(Composé au printemps de 1834. Publié en 1835.)

Ton image revient parfois à ma pensée,

Aspasie ; tantôt dans les lieux fréquentés,

Il me semble qu'elle m'âppafaît

Sur d'autres visages, l'espace d'un éclair.

Tantôt, vision magnifique de mon âme, je crois la voir

Dans les champs déserts, par un jour serein,

Ou quand bf iilent silencieusement lés étoiles,

Comme ressuscitée par la suave harmonie des choses

Et prête à s'évanouir encore.

Combien tu fus adorée, ô dieux,

Et à quel point tu lis mes délices et mon tourment !

Jamais je ne sens le parfum des Jieux embaumés

Ni la senteur des fleurs remplissant lesrUes des Villes (1),

Sans te revoir te lie que tu étais

Ce jour où je te trouva? dans ton élégante démettre"

Tcute odorante des fleurs nòuveUes

Du printemps, vêtue delà couleur

Sombre de la vio ette.

Ta forme angéliqae était couchée

Sur des founures immaculées,

Et tout autour de toi planaient

De secrètes voluptés.

(1) Ceci pourrait paraître un peu étrange à qui n'a pas senti à Rome, par exemple, la ville tout embaumée au printemps de fleurs d'oranger.

Pleine de science et de séduction,

Tu faisais sonner des baisers sonores

Sur les lèvres arquées de tes enfants,

Montrant ton col de neige

Et de ta main élégante, tu les pressais

Sur ton sein voilé et convoité,

Sa as qu'ils en devinassent le pourquoi.

Un nouveau ciel alors m'apparut,

Une terre nouvelle et comme un ravon

Divin. Ainsi dans mon cœur,

Qui cependant n'était point sans déiense,

Ton bras enfonça de vive force le trait

Que, hurlant de douleur, je portai depuis

Fixé dans ma blessure, jusqu'au jour

Où le soleil eut deux fois accompli son cours.

Ta beauté, femme, m'apparut

Comme un rayon divin. La beauté

Et les accords musicaux produisent

Les mêmes eifets et semblent souvent

Nous révéJer le profond mystère d'Élysées inconnus.

Le pauvre biessé ne rêve plus qu'à un être,

Créât on de son imagination, vision amoureuse

Qui contient en elle presque tout l'Oiympe

Et qui est semblable de visage, de manières,

De discours à la femme que, amant ravi,

Dans le désordre de sa passion,

il s'imagine désirer et aimer.

Or ce n'est pas celle-ci mais celle-là

Que même dans ses enlacements corporels

Il révère et adore. Enfin, comprenant

Son erreur et que l'objet de ses amo rs

N'est pas ce quii pensait, il s'irrite

Et souvent s'en prend à tort

POÉSIES

A l'objet de son amour. Rarement la femme

Peut s'élever jusqu'au point de ressembler

A l'idéal que de nobles amants conçoivent ;

Ce que leur insphv sa beauté, une femme

Est impuissante a l'imaginer, ou à le comprendre.

Un tel concept ne peut tenir

Dans un front si étroit.

Bien à tort l'homme déçu

Met sa confiance dans ces regards fulgurants

Et attend des sentiments profonds,

Inouïs et bien au-dessus de la nature humaine,

Chez un être que la nature a fait

Bien inférieur à l'homme.

Si ses membres sont plus délicats

Et plus fins, elle a aussi reçu

Une intelligence moins vaste et moins solide.

Pas plus que les autres, Aspasie,

Tu ne seras jamais capable

De concevoir ce que tu as pu

M'inspirer un temps. Tu ne sais pas

Quel am^ur sans bornes, quels chagrins intenses,

Quels sentiments indicibles et quels délires

Tu as suscités en moi, et jamais

Ne sera le temps où tu pourras le comprendre.

De même façon celui qui exécute

Un morceau de musique ignore

Les émotions qu'il provoque

Avec sa main ou avec sa voix.

A présent elle est morte cette Aspasie,

Que j'ai tant aimée. Celle qui fut

our un jour l'objet de ma vie Gît pour toujours inanimée, si ce n'est quand, Comme une ombre cht re, de temps en temps

LEOPARDI

Elle revient et disparaît selon sa coutume.

Tu vis, non pas seulement belle encore,

Mais si belle qu'à mes ytux

Tu écrases toutes les autres.

Cependant l'ardeur que tu fis naître

En moi est éteinte parce que ce n'est pas toi

Que j'ai aimée, mais une divinité

Qui vivait jadis en mon cœur

Et qui y a son tombeau.

Je l'ai adorée bien longtemps.

Sa céleste beauté me plaît à ce point

Que, quoique depuis le commencement

J'eusse pénétré ton caractère, tes artifices

Et tes supercheries, je n'en ai pas moins

Contemplé dans tes yeux ses beaux yeux.

Je t'ai suivie avidemeni

Tant qu'elle a vécu, con pas leurré

Mais amené psr le c >arme

De cette douce ressemblance

A supporter un long et dur servage.

Vante- toi à présent. Tu le peux.

Raconte que tu es la seule

De ton sexe deva ut laquelle

J'ai consenti à plier ma tête altière,

A qui j'ai offert de moi-même

Mon cœur indompté. Raconte

Que la première et, je l'espère certes, la dernière,

Tu as vu mes yeux supplier.

Devant toi, timide et tremblant (je rougis

En le répétant, d'indignation et de honte)

Incapable de me dominer, j'épiais avec soumission

Chacune de tes volontés, chacune de tes paroles,

Chacune de tes actions ; je pâlissais

-, POÉSIES

Devant tes superbes dédains.

Mon visage s'éclairait pour un geste courtois ;

Au moindre regard je changeais de couleur,

Et me sentais tout autre. L'enchantement est rompu,

Et le joug brisé avec lui gît par terre.

Je m'en réjouis. Quoique rempli de regrets,

J'embrasse avec joie la sagesse avec la liberté

Après mon esclavage et ma longue extravagance .

Que si la vie privée d'affections

Et de charmantes erreurs ressemble

A une nuit sans étoiles au milieu de l'hiver,

Ce m'est une consolation et une vengeance

Suffisantes contre les duretés de la destinée humaine

De pouvoir, étendu et nonchalant,

Sourire à la mer, à la terre et au ciel.

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