TRADUCTION EN VERS DE LEOPARDI
(Composé en 1823.)
Lorsque le vent ride doucement la mer céruléenne,
Je m'abandonne à mon cœur allangui ;
La muse ne m'attire plus
Et il me plaît bien plus
D'être assis à côté de la mer tranquille
Qu'auprès de la muse.
Mais quand la mer blanchissante
LEOPARDI ■ ■
Écume, que l'onde gronde
Et s'élève avec bruit, et retombe,
Je retourne vers la terre et les arbres
Et je m'enfuis loin de la mer. Alors la terre
Me paraît sûre et ferme, alors j'ai plaisir
A m'asseoir dans la forêt obscure
Au bruit que font les pins
Quand souffle un grand vent. Combien est triste
La vie du pêcheur qui a sa barque pour demeure,
La mer traîtresse pour champ et le poisson
Pour proie incertaine. Avec quel charme
Je dors à l'ombre d'un platane chevelu !
Combien m'est agréable le murmure du rivage
Qui dans son champ ne trouble jamais le paysan (1).
(1) Traduction de Leconte de Lisle : Quand le vent souffle doucement sur la mer glauque, mon esprit timide me tente ; la terre ne me plaît plus, et la tranquillité des eaux m'attire ; mais, quand la blanche mer retentit, quand l'onde marine se recourbe en écumant, quand les flots sans nombre sont agités, je tourne les yeux vers la terre et les arbres, et je fuis la mer; la terre me semble plus sûre et l'épaisse forêt me plaît où le souffle du vent fait chanter les pins. Certes le pêcheur mène une dure vie ; une nef est sa maison, son travail est sur la mer, et les poissons sont une proie trompeuse. Moi, j'ai le doux sommeil sous le platane touffu, et j'aime à écouter le murmure prochain de la source qui, sans effrayer mon oreille, la réjouit de son bruit.
■ POÉSIES
LA TERREUR NOCTURNE Lo Spaventò.
[Composé en 1816-1817. Publié en 1826(1).]
Le rayon du jour s'était éteint à l'Occident. La fumée des maisons montait calme , Les chiens et les hommes se taisaient
Quand, se dirigeant vers son but amoureux, Elle se trouva au milieu d'une lande Plus charmante et plus riante que pas une autre.
La sœur du soleil épandait sa clarté De tout côté et argentait les arbres Qui faisaient une guirlande à ces lieux.
Les rameaux bruissaient au vent, le rossignol Qui se plaint toujours mêlait sa lamentation Au murmure d'un ruisseau coulant parmi les troncs.
La mer au loin était limpide ; les campagnes, Les forêts, et l'une après l'autre toutes les cimes Des montagnes émergeaient de l'ombre.
Dans une calme obscurité s'étendait la vallée sombre. La lune qui répand la rosée revêtait De sa blancheur les collines d'alentour.
(1) En 1816-1817, Leopardiavait composé un poèmeen cinq chants qu'il intitula Y Approche de la Mort ; il en remania le commencement, qu'il publia en 1826 sous le titre la Terreur nocturne. Dans le texte primitif, le héros de l'aventure était lui-même, mais il voyait le calme se rétablir, la lune reparaître, et il reprenait sa course. Les corrections montrent combien Leopardi était plus maître de son style et s'occupait de la forme.
LEOPARDI
Seule la femme suivait la route silencieuse Et le vent, qui transporte au loin les senteurs, Elle le sentait mollement passer sur son visage. Si elle était heureuse, pourquoi le demander ? Elle prenait plaisir à ce spectacle, et le bonheur Que sou cœur lui promettait en était plus grand.
Comme vous avtz fui, ò belles heures sereines ! Rien d'agréable ne dure ici bas, Rien ne demeure si ce n'est l'espérance.
Voici que la nuit se trouble, que le ciel Tout à l'heure si beau s'obscurcit.
Sa joie se change en peur.
Un nuage tourmenté, pére de la tempête, S'élève derrière les monts et grossit tellement Qu'on n'aperçoit plus ni la lune ni les étoiles.
Elle le vit gagner tout l'horizon Monter peu à peu dans l'atmosphère Et lui faire au-dessus de sa tête comme un manteau.
La faible clarté diminuait d'instant en instant. Dans le bois se déchaînait le vent, Dans le bois voisin de ce heu de délices.
De moment en moment il devenait plus violent, Tellement que les oiseaux réveillés voletaient A travers les branches pris de terreur.
La nuée augmentant descendait Vers la plage de telle sorte qu'un de ses bords Touchait les monts et l'autre la mer.
Déjà dans le sein d'une obscurité profonde On entendait crépiter la pluie Et le bruit croissait à mesure que la nuée s'approchait.
Au milieu des nuages de façon effrayante Étincelaient les éclairs qui faisaient cligner les yeux. La terre devenait lugubre et l'air s'enflammait.
La malheureuse sentait ses genoux fléchir.
POESIES
Le tonnerre mugissait semblable au fracas
Du torrent qui se précipite de haut dans la plaine.
Parfois elle s'arrêtait et, épouvantée, regardait L'atmosphère terrifiante, et puis elle courait, Ses vêtements et ses cheveux flottant derrière elle.
Elle fendait de sa poitrine le vent violent <Jui aspergeait son visage dans la nuit noire De gouttes d'eau glacées.
Le tonnerre l'assaillait comme uae bête féroce Rugissant horriblement et sans repos.
La pluie et l'ouragan allaient croissant ;
E Revoyait avec horreur tourbillonner autour d'elle Poussière, feuilles, branches et pierres Et entendait un bruit que l'âme n'ose imaginer.
Cachant de sa main ses yeux éblouis et fatigués Par les éclairs et serrant sur elle ses vêtements, Elle accélère le pas à travers la nuée-
Mais l'éclat de la foudre était si vif encore Dans ses yeux, que, épouvantée, Elle dut enfin s'arrêter, et le cœur lui manqua.
Alors elle revint sur ses pas. A ce moment Le flamboiement s'éteignit, l'éther redevint obscur, Le tonnerre s'apaisa, le veut se calma.
Tout se tut, et elle était devenue de pierre.