DIALOGUE DE LA MODE ET DE LA MORT
Dialogo della Mode e della Morte.
(Publié en 1827.)
La Mobe. — Madame la Mort ! Madame la Mort !
La Mort. — Attends qu'il soit l'heure et je viendrai sans que tu m'appelles.
La Mode. — Madame la Mort.
La Mort. — Va-t'en au diable. Je viendrai quand tu ne le voudras pas.
La Mode. — Comme si je n'étais pas immortelle!
La Mort. — Immortelle ? « Déjà plus de mille ans ont passé » que le temps des immortels est fini.
La Mode. — Madame pétrarchise donc comme si elle était du xve ou du xvme siècle. ~-r
La Mort. — Les vers de Pétrarque me sont chers parce que j'y trouve mon triomphe (1) et qu'il y est sans cesse question de moi. Mais enfin, ôte-toi d'ici.
La Mode. — Voyons. Par l'amour que tu poites aux sept péchés capitaux, arrête-toi plus ou moins longtemps et regarde-moi.
La Mort. — Je te regarde.
(1) Parmi les Triomphes de Pétrarque se trouve le Triomphe de la Mort.
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La Mode. — Et tu ne me connais pas.
La Mort. — Tu devrais savoir que j'ai mauvaise vue et que je ne puis employer des lunettes parce que les Anglais n'en fabriquent pas qui soient à ma convenance et, s'ils en faisaient, je n'aurais pas sur quoi le poser.
La Mode. — Je suis la Mode, ta sœur.
La Mort. — Ma sœur ?
La Mode. — Oui, ne te souvient-il pas que toutes deux nous sommes nées de la Caducité ?
La Mort. — Comment me le rappelîerais-je, puisque je suis l'ennemie jurée du Souvenir ?
La Mode. — Mais moi, je ne l'ai pas oublié. Je sais très bien que l'une et l'autre nous nous évertuons à détruire et à transformer sans répit les choses là-bas, bien que nous allions à notre but, toi par un chemin et moi par un autre.
La Mort. — A moins que tu ne parles avec toi-même ou avec quelqu'un que tu aurais dans ton gosier, élève un peu la voix et articule mieux tes paroles, car, si tu continues à marmotter entre tes dents avec ce filet de voix d'araignée, je t'écouterai demain parce que l'ouïe, je te le dis si tu ne le sais pas, ne vaut pas mieux chez moi que la vue.
La Mode. — Bien que ce soit contraire à l'habitude et qu'en France on n'ait pas coutume de parler pour être écouté, néanmoins , puisque nous sommes sœurs et qu'entre nous nous pouvons ne pas mettre trop de façons, je parlerai comme tu le désires. Je dirai qu'il est dans notre nature et nos habitudes de renouveler continuellement le monde. Seulement toi, depuis l'origine, tu te précipites sur les personnes et sur le sang, moi je me contente tout au plus des barbes, des cheveux, des vêtements, des objets mobiliers, des habitations et d'autres choses semblables. Il est vrai cependant que je n'ai pas — 165 =
LEOPARDI
manqué et que je ne manque pas à faire des facéties qui valent bien les tiennes ; c'est ainsi que je perce tantôt les oreilles, tantôt les lèvres, tantôt le nez, et que je les déchire avec les babioles qu'on y introduit ; je brûle la chaire des hommes avec les images brûlantes que je leur inspire l'idée d'y imprimer pour se rendre plus beaux ; je déforme la tête des nourrissons avec des bandages et d'autres procédés ; j'inspire la coutume que tous les hommes d'un même pays aient même aspect quant au visage, et c'est ce que j'ai réussi à faire en Amérique et en Asie ; j'estropie les gens avec des chaus» sures élégantes ; je coupe la respiration des femmes et je fais que leurs yeux leur sortent de la tête par l'étroitesse des corsets ; j'ai cent autres inventions du même genre. Ainsi, d'une façon générale, j'amène et oblige les hommes du monde à subir journellement mille peines et mille tracas et souvent des souffrances et des tourments ; parfois même il en est qui meurent glorieusement pour l'amour de moi. Je ne veux pas parler des maux de tête, des refroidissements, des diverses fluxions, des fièvres quotidiennes, tierces ou quartes, que l'on gagne à m'obéir, en consentant à trembler de froid ou étouffer de chaud selon mon bon plaisir, à se protéger les épaules avec des étoffes de laine et la poitrine avec de la toile, à tout faire enfin à ma guise, même en courant de grands risques.
La Mort. — Comme conclusion à tout ceci, je veux bien croire que tu es ma sœur, et si cela te fait plaisir, je le tiens pour plus certain que la mort ; je n'en perds pas pour cela la foi du curé. Mais à demeurer ainsi sans bouger, jevaism'évanouir ; si tuas lecceur de courir à mon côté, arrange-toi pour ne pas crever, car je détale vite ; tout en courant, tu pourras me conter ton affaire. Sinon, en l'honneur de notre parenté, je te promets de te = 166 -
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laisser à ma mort toutes mes affaires et le reste de bon cœur.
La Mode. — A supposer que nous fassions une course, je ne sais pas laquelle de nous deux emporterait le prix, car si toi tu cours, moi je fais mieux que de galoper, et si rester en un même lieu te fait t'évanouir, cela me met en liquéfaction. Donc remettons -nous à courir et, tout en courant, parlons de nos petites affaires.
La Mort. — A la bonne heure. Puisque tu es née du corps de ma mère, il serait convenable que tu m'aidasses en quelque façon à poursuivre ma besogne.
La Mode. — J'ai fait plus que tu ne penses. Moi qui supprime sans cesse tous les usages, je n'ai jamais laissé péricliter la coutume de mourir...