‹ [Œuvres];Chapitre 22 sur 22 · LETTRES · texte numérisé non relu

LETTRES

A son frère Carlo.

Rome, le 20 février 1823.

... Le vendredi 15 février 1823, je fus visiter le tombeau de Tasse et j'y pleurai. C'est le premier et l'unique plaisir que j'aie goûté à Rome. La route pour s'y rendre est longue et on ne la prend que pour aller voir

(1) Numéro d'ordre de l'édition des Lettres de Leopardi (Florence, Le Monnier, 1907).

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ce tombeau, mais ne viendrait-on pas d'Amérique pour goûter la joie des larmes, ne serait-ce que pendant deux minutes ? Il est certain que les immenses dépenses que Je vois faire ici sans autre utilité qu'un plaisir quelconque sont pour ainsi dire jetées au vent, car, à la longue, il ne naît du plaisir que l'ennui. Beaucoup de personnes ressentent de' l'indignation en voyant les cendres de Tasse recouvertes et marquées uniquement par] une pierre longue et large d'une palme et demie environ et placée dans un coin écarté d'une misérable église. Je ne voudrais, pour ma part, trouver à aucun prix ces cendres sous un mausolée. Tu comprendras la foule des sentiments que fait naître le contraste entre la grandeur du poète et la médiocrité de la sépulture. Mais tu ne saurais te faire une idée d'un autre contraste, celui qu'éprouve un œil habitué à la magnificence et à la grandeur des monuments romains comparées à la petitesse et à la nudité de ce sépulcre. On ressent une consoation triste et frémissante en songeant que cette pauvreté lsuffit cependant à intéresser et à exalter la postérité, alors que les superbes mausolées que Rome renferme sont contemplés avec un entier détachement pour la personne en l'honneur de qui ils furent élevés...

A son frère Carlo.

Bologne, 30 mai 1826.

... Je viens de me lier avec une dame, Florentine de naissance, et mariée dans une des principales familles d'ici, et cette relation occupe la plus grande partie de ma vie. Elle n'est pas jeune, mais elle a une grâce et un esprit qui (il faut me croire, bien que jusqu'ici j'ai cru la

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chose impossible) suppléent à la jeunesse et créent une merveilleuse illusion. Durant les premiers jours où je la connue, j'ai vécu dans une sorte de délire et de fièvre. Nous n'avons jamais parlé d'amour si ce n'est en manière de plaisanterie, mais nous vivons ensemble dans une amitié tendre et sensible, nous portant un intérêt réciproque et dans un abandon qui est comme un amour sans tourments. Elle m'a en très haute estime ; quand je lui lis quelque chose de moi, souvent elle pleure sans affectation ; les louanges des autres n'ont à mes yeux aucune valeur ; les siennes m'entrent dans le sang et me restent dans l'âme. Elle aime et comprend admirablement la philosophie et les lettres ; elle sait toujours de quoi parler, et chaque soir je demeure avec elle depuis VAve Maria jusqu'à minuit passé, et cela me paraît un instant. Nous nous confions tous nos secrets, nous nous faisons des remontrances, nous nous avertissons de nos défauts. En un mot cette relation constitue et constituera une époque nettement marquée dans son existence, parce qu'elle m'a désabusé du désabusement et que, grâce à elle, j'ai appris qu'il existe véritablement dans la vie des plaisirs que je croyais impossibles, et j'ai compris que je suis encore capable d'illusions durables ; elle a ressuscité mon cœur après un sommeil ou plutôt une mort complète qui avait duré des années.

Lettre à Teresa Carnicini- Malvezzi ', à Bologne.

Recanati, 18 avril 1827.

Chère comtesse, enfin un livre qui me vient de vous

me montre que vous vous êtes souvenue de moi, au

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moins une fois, depuis mon départ. La dédicace de votre main m'assure que le livre n'est pas une œuvre posthume et qu'il me vient en don et non par testament ou par codicille. Les nombreuses lettres que vous vouliez m'écrire et que vous m'aviez promises à plusieurs reprises se sont donc réduites à une dédicace. Si vous aviez l'intention de commencer maintenant, c'està-dire après cinq mois, sachez qu'il ne sera plus temps parce quejepars pour Bologne cette semaine ou, au plus tard, au commencement de l'autre. Aussi ne vous dirai-je rien de votre livre (1), dans lequel j'admire la sobriété et le bon sens de la préface, la pureté de la langue et du style et tant de difficultés surmontées. Je ne vous demanderai pas non plus de vos nouvelles, car j'espère que bientôt je pourrai vous dire de vive voix tout ce que vous désirez savoir. En attendant, aimezmoi comme vous le faites certainement, et croyez-moi your most faithful friend or servant or both or what yon like.

Au professeur Louis de Sinner, à Paris.

(Écrite en français.)

Florence, le 17 février 1831.

Mon très cher et respectable ami,

J'aurais bien de la peine à vous exprimer combien je suis pénétré de reconnaissance envers vous pour la manière si obligeante et si tendre dont vous m'écrivez et pour la bonté que vous avez eue de me renvoyer si

(1) Frammenti della Repubblica di Cicerone volgarizzati, Bologne, 1827.

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piomptement les deux petites feuilles de mes pensées qui assurément ne méritaient pas la moitié du soin que vous avez pris pour les conserver. Si je voulais épuiser ce sujet, je ne finirais jamais, et vous savez, mon cher ami, que je suis obligé d'être court. Aussi vous ne prendrez pas pour une marque de peu d'affection le laconisme avec lequel je vous déclare que mes sentiments pour vous sont les plus profonds que je saurais éprouver, que je remercie toujours le ciel de m'avoir fait faire votre connaissance, et que je vous prie de vouloir bien me permettre de vous regarder comme l'un de mes amis les plus intimes et les plus chéris, comme l'un de ceux qui m'aiment le plus sincèrement et auxquels je me suis donné sans réserve. Rossini m'avait déjà donné des nouvelles de votre séjour à Pise : il paraissait fier de raconter que vous aviez passé avec lui tout le temps que vous étiez resté dans cette ville.

A son père, à Recanati.

Florence, 3 juillet 1832.

... Je pense que vous êtes convaincu des efforts extrêmes que j'ai faits pendant sept années afin de me procurer les moyens de me subvenir à moi-même. Vous savez que l'entière destruction de ma santé vient des fatigues que j'ai subies il y a quatre ans du chef de Stella (l'éditeur) à cette fin. Réduit à ne pouvoir ni lire, ni écrire, ni penser (et, depuis plus d'une année, à ne pouvoir pas même parler), je n'ai pas perdu courage et, bien qu'il me fût devenu impossible de travailler, j'ai essayé de me tirer d'affaire, avec l'aide de quelques amis et en utilisant des études déjà faites. J'y aurais = 200 =

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peut-être réussi en Italie ou ailleurs si l'extraordinaire malheur des temps n'était venu s'ajouter aux autres difficultés et ne leur avait finalement donné le dessus. La littérature est anéantie en Europe ; les libraires sont en faillite, ou sur le point de l'être, ou réduits à ne plus faire travailler qu'une seule presse : force leur est d'abandonner les entreprises qui s'annonçaient le mieux... De France, d'Allemagne et de Hollande où j'avais envoyé une grande quantité de manuscrits philologiques avec les meilleures espérances de les vendre avec un beau profit, je reçois, au lieu d'argent, des articles de journaux, des biographies et des traductions.

Si jamais quelqu'un souhaita la mort aussi sincèrement et aussi vivement que moi depuis un long temps, personne ne la désire plus. J'appelle Dieu en témoignage de mes paroles. Il sait que d'ardentes prières j'ai faites , et même des triduums et des neuvaines, pour obtenir cette grâce et comme à chaque espérance de danger lointain ou prochain, mon cœur tressaille d'allégresse. Si la mort était à ma disposition, j'en atteste encore Dieu, je ne vous tiendrais pas ce discours, car la vie, où que ce soit, m'est un tourment et une abomination. Puisque Dieu ne veut pas m'exaucer, je retournerai à Recanati pour y finir mes jours, si la vie, surtout dans l'impossibilité où je suis de m'occuper, n'y était pour moi un effort dépassant les capacités gigantesques que j'ai pour souffrir...

Je ne sais si la situation de la famille vous permettra de me faire une pension de 12 écus par mois. Avec 12 écus, on ne vit pas humainement à Florence, qui est la ville d'Italie où la vie est le meilleur marché, mais je ne cherche pas à vivre humainement. Je m'imposerai de telles privations que, tout compte fait, ces 12 écus me suffiront. Mieux vaudrait lamort,maisc'estDieuquil'accorde. = 201 —

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Si les circonstances, mon cher papa, ne se prêtent pas à ma requête, je vous prie très sincèrement et très chaleureusement de ne pas hésiter le moins du monde à la rejeter. Je me déciderai pour un autre parti et peutêtre aurais-je dû le prendre sans vous ennuyer de mes paroles, mais, comme ce parti est tel que, par suite de ma santé, il sera cause qu'en peu de temps je succomberai, j'ai craint un reproche de votre part à ma mémoire si je l'avais embrassé sans vous confier ce que je viens de dire . . .

Excusez, mon cher papa, une lettre aussi mélancolique qui est la première et sera la dernière de ce genre... Si Dieu veut que je vive encore, je ne cesserai de m' efforcer, comme par le passé et autant qu'il sera en mon pouvoir, de me procurer de quoi vivre sans être à charge aux miens, afin de vous permettre de cesser la pension que je sollicite aujourd'hui.

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