DE CICÉRON SUR LA RÉPUBLIQUE
Ad Angelo Mai quand' ebbe trovato i Libri di Cicerone della Repubblica.
(Composé et publié en janvier 1820.) (1)
O tui, Italien audacieux, jamais ne cesseras-tu
De réveiller dans leurs tombes
Nos pères et de les faire parler
A ce siècle mort que recouvre
Un si épais nuage d'ennui ? Pourquoi viens-tu
Si forte à nos oreilles et si fréquente,
Voix lointaine des nôtres,
Muette pendant un si longtemps ?
Pourquoi tant de résurrections ?
En un instant, rapide comme l'éclair,
Les pages mortes sont devenues fécondes.
C'est pour le temps présent que les cloîtres poudreux
Ont gardé ensevelies les généreuses et saintes
Paroles de nos aïeux. Quel courage nouveau
Vient de te communiquer le Destin, noble Italie ?
Ou sera-ce que le Destin ne pourra rien
Sur la vaillance des hommes ?
Certes, ce n'est pas sans la haute volonté des dieux, Qu'au moment où notre oubli du passé
(1) Avec une préface de Leonardo Trissino, remaniée dans l'édition de 1824.
LEOPARDI
Est le plus pesant et semble sans espoir,
L'appel de nos pères revienne ainsi
A tout moment frapper nos oreilles.
Donc le Ciel demeure attaché à l'Italie ;
De nous s'occupe encore quelque Immortel.
Voici l'heure qui ne reviendra jamais
De réveiller le courage couvert de rouille
De la nature italienne ;
Il apparaît que telle est la volonté
De ceux qui sont dans la tombe et que les héros
Oubliés sortent du sol
Pour s'informer si, dans ce temps si veule,
Il te plaît, ô ma Patrie, d'être couarde !
Avez -vous encore, ò glorieux, quelque espérance
En nous ? Sommes-nous pas tout à fait
Perdus ? Peut-être conservez-vous la connaissance
De l'avenir. Pour moi, je suis abattu,
Et sans défense contre la douleur
Parce que l'avtnir m'est obscur, et tout ce que je vois
Est tel que l'espérance me semble
Un songe et une folie. Généreuses âmes,
Une foule sans honneur, immonde,
Occupe vos demeures ; votre descendance
Tourne en ridicule dans ses paroles et dans ses actes
Toute action valeureuse ; votre gloire éternelle
Ne provoque plus ni rougeur ni envie ;
La nonchalance entoure vos monuments, et nous serons
Un exemple d'abaissement pour les âges à venir.
Génie de haute race, maintenant que personne
N'a souci de nos glorieux parents,
Qu'il t'en soucie (1) à toi, car à toi ?e destin propice
(1) Quand le texte présente comme ici et ailleurs des répétitions de mots, on a cru devoir les conserver.
POESIES
Permet que par tes soins paraissent présents
Ces jours passés où du sombre oubli émergeaient,
En même temps que les études ensevelies,
Ces divins Anciens, auxquels la Nature
Parla sans se dévoiler et qui réjouirent
Les loisirs splendides d Athènes et de Rome.
O temps enveloppés dans un sommeil éternel !
Alors la ruine de l'Italie n'était pas consommée.
Nous méprisions un repas honteux
Et sa brise emportait dans son souffle
D'abondantes étincelles sorties de votre sol.
Tes cendres saintes étaient chaudes encore,
Adversaire invaincu du sort
Qui réservas ton mépris et ta douleur
A l'enfer plutôt qu'à la terre (1).
L'enfer ! Quelle région ne vaut pas mieux
Que la nôtre ? Les douces cordes de ta lyre
Frémissaient encore du toucher de ta main,
Amant infortuné. Hélas ! dans ta douleur
Commence et naît la poésie italienne.
Pourtant moins dur et moins cuisant
Est le mal dont nous souffrons
Que l'ennui qui me submerge. Quel fut ton bonheur
De faire de la douleur ta vie ! Pour nous,
L'ennui nous emmaillote,
Près de notre berceau il se tient immobile
Et sur notre tombe plane le Néant...
Tu vivais alors avec les étoiles et la mer, Fier Ligure ; par delà les colonnes d'Hercule, Par delà les rivages où, quand vient le soir, On croit entendre le bruit strident
(1) Dante.
LEOPARDI . . ■ , r
Que fait l'onde quand le soleil s'y plonge (1),
T 'abandonnant aux flots infinis, tu retrouvais
Les rayons du soleil disparus sous l'horizon
Et le jour qui paraît quand pour nous il n'est plus.
Les résistances de la nature furent vaincues,
La gloire de ton voyage et de ton retour périlleux
Fut la découverte d'une immense terre inconnue.
Hélas ! le moDde connu ne s'accroît plus,
Il se rétrécit ; l'éther retentissant,
La douce terre et l'océan apparaissent
Bien plus vastes à l'enfant qu'au savant.
Que sont devenues nos charmantes fictions
Sur les séjours inconnus d'êtres ignorés, sur la retraite
Divine des astres, sur la couche lointaine
De la jeune Aurore, sur le sommeil
Nocturne et mystérieux de la grande planète (2) ?
Tout cela s'est évanoui en moins de rien ;
L'univers est figuré sur une petite carte ;
L'uniformité s'étend sur le monde ;
Les découvertes ne font qu'accroître
Le domaine du néant. A peine la vérité
Est-elle venue à nous qu'elle nous interdit
Les chères fantaisies de notre imagination.
Notre esprit s'en écarte pour toujours,
L'âge nous soustrait à leur étonnant pouvoir,
Et avec elles périt la consolation de nos peines.
Tu naissais pourtant alors aux doux songes, Et le soleil levant t'éclairait le visage, Chantre délicieux des armes et des amours, Qui, à une époque bien moins triste que la nôtre,
(1) Légende accréditée chez les anciens.
(2) Le soleil.
■ — = POÉSIES
Remplissais l'existence de douces illusions.
Nouvel espoir de l'Italie ! Tours et demeures,
Dames et chevaliers, jardins et palais,
En songeant à vous, mon esprit se perd
En maintes douceurs vaines.
La vie humaine se compose de vanités,
De belles folies et d'étranges pensées ;
Nous en chassons la troupe, que reste-t-il alors
Quand les choses ont perdu leur verdeur première ?
Cette seule et indiscutable certitude
Que tout est vain hormis la douleur (1).
Torquato, Torquato (2), le ciel alors préparait Pour nous ta haute intelligence Et te réservait à toi la seule douleur. O pauvre Torquato, ton doux chant Ne réussit pas à te consoler Et à fondre cette glace dont ton âme brûlante Avait été enveloppée par la haine et l'immonde envie Des princes et de la foule ! L'amour, L'amour de notre vie suprême duperie, L'amour t'abandonnait. Le néant T'apparut comme une ombre réelle et tangible Et le monde, comme une plage déserte. Tes yeux Ne virent pas les tardifs honneurs.
Ta dernière heure fui: une récompense Et point une calamité.
Celui qui connaît notre malheur emande la mort et non une couronne.
Reviens parmi nous, sort de ta tombe muette
Et inconsolable, si tu as soif d'angoisse, ô misérable
(1) Il duolo employé ici a une signification plus mâle et us forte que dolore.
(2) Tasse.
LEOPARDI
Exemple d'infortune. Notre vie est bien pire Que celle qui te parut si triste et si abominable. Ami, qui te plaindrait, car chacun aujourd'hui Ne songe qu'à soi. Qui ne taxerait de folie, Même aujourd'hui, ton angoisse mortelle, Puisque ce qui est grand et rare à nom de folie. Ce n'est plus l'envie mais l'indifférence, Bien plus dure à supporter, Que l'on réserve aux plus grands.
Puisque à présent on n'écoute plus les chants Et qu'on n'a d'attention que pour les calculs, Qui t'apprêterait une seconde fois le laurier ?
Depuis que tu as disparu, génie malheureux,
Pas un homme ne s'est rencontré
Qui fût à la hauteur du nom italien»
Si ce n'est un seul dont ce temps était indigne,
Ce fier Allobroge (1) qui tient du pôle
Sa mâle vertu et non de ma patrie
Épuisée et aride. Sans autorité et sans armes,
Audace digne de mémoire, il a fait sur la scène
La guerre aux tyrans. Qu'au moins on accorde
Cette guerre misérable et ce champ clos illusoire
Aux colères impuissantes de ce monde.
Seul et le premier il descendit dans l'arène,
Et nul ne l'y suivit, car la tranquillité
Et l'odieux silence plaisent à vos contemporains
Par-dessus toute chose.
(1) Alfieri ; il s'éprit de la comtesse de Stolberg, qui devint comtesse d'Albany par son mariage avec le dernier des Stuart, Charles-Edouard. C'est à cause d'elle qu'il se prit à faire des vers et à composer des tragédies. Il l'épousa quand elle fut devenue veuve, en 1788.
■ • ■ POESIES
Dédaigneux et frémissant, jusqu'à sa mort
Il mena une existence sans tache^
Et le trépas lui épargna la vue de pires choses;
Vittorio, tu n'étais fait ni pour ce temps
Ni pour ce pays. D'autres temps et d'autres lieux
Conviennent à d'aussi hauts caractères.
Maintenant la tranquillité est
Tout ce à quoi nous aspirons et la niédiocrité
Nous guide. Le sage s'est rabaissé
Et la foule s'est élevée à un niveau unique
Où tout le monde est égal. O découvreur fameux,
Poursuis ton œuvre, réveille les morts
Puisque les vivants dorment.
Donne la vigueur de se faire entendre
A la voix silencieuse des héros disparus,
Pour qu'enfin ce siècle fougueux aspire à la vie
Et se dresse pour des actions illustres