‹ [Œuvres];Chapitre 4 sur 22 · A L'OCCASION DES NOCES DE SA SŒUR PAOLINA · texte numérisé non relu

A L'OCCASION DES NOCES DE SA SŒUR PAOLINA

Nelle Nozze della sorella Paolina.

(Composé durant l'été de 1821. Publié en 1824.)

Abandonnant le silence, et les larves heureuses,

(1) Le 13 juillet 1621, Leopardi âniiorice à Giordani le mariage de sa sœur, qui n'eut pas lieu. Elle tuourut en 1869 saris avoir été mariée.

LEOPARDI =^==^=r===r~

Et l'antique fiction, don celeste,

Qui embellit à tes yeux ce rivage solitaire,

Ton destin t'entraîne dans la poussière

Et le fracas de la vie; apprends, ô ma sœur,

A connaître cet âge honteux

Où le Ciel cruel nous a fait vivre.

Dans ces temps pesants et calamiteux,

Tu vas accroître de nouveaux malheureux

La malheureuse Italie. Nourris

Ton sang d'exemples fortifiants.

La Destinée impie interdit

Les souffles suaves à l'humaine vertu,

Et une âme pure ne saurait habiter une frêle enveloppe.

Tu auras des enfants ou malheureux

Ou lâches. Préfère les malheureux.

Entre le succès et la valeur, nos mœurs corrompues

Ont mis un abîme immense. Il est trop tard.

C'est sur le soir des choses humaines

Que celui qui naît aujourd'hui acquiert

La vie et le mouvement. Cela regarde le Ciel.

Pénètre-toi de cette pensée que tes fils

Ne doivent pas vivre amis du seul succès, ni devenir

Les jouets de la vile crainte ou de l'espérance,

Ce. qui les ferait passer pour heureux

Dans les temps à venir, parce que

(Condamnable coutume d'une race lâche et fausse)

Vivante nous méprisons la vertu

Et morte nous l'admirons.

Femmes, la patrie attend beaucoup de vous.

Ce n'est pas pour le malheur et la honte

De l'humaine progéniture qu'au doux rayon

De vos regards il fut donné de vaincre le feu et le fer.

- POÉSIES

C'est pour vous complaire que le sage et le fort Pense et s'évertue ; tout ce que le char divin du jour Entoure de son orbite s'incline devant vous. Je vous demande raison de votre époque. La sainte flamme de la jeunesse Doit-elle s'éteindre par votre main ?

Est-ce par vous que notre nature doit être Abaissée et brisée? Si les âmes sont engourdies, Les volontés affaiblies ; si votre valeur passée Manque maintenant de nerfs et de chair, Est-ce par votre faute ?

L'amour est un aiguillon aux belles actions

Chez ceux qui l'estiment à son prix,

Et la beauté enseigne les hauts sentiments.

Celui-là n'a pas d'amour au cœur

Qui ne se réjouit pas quand les vents s'entrechoquent

Quand l'Olympe assemble les nuages,

Quand le fracas de la tempête heurte la montagne.

Épouses et vierges, que celui qui fuit les dangers,

Que celui qui est indigne de la patrie,

Que celui qui n'a que de bas désirs

t de vulgaires affections

ous soit en haine et en mépris, Si dans votre cœur féminin

rûle l'amour des hommes et non des fillettes.

ou^issez d'être appelées mères 'une descendance pusillanime. Enseignez-lui A supporter les désavantages et les douleurs Qui sont le lot delà vertu; qu'elle condamne et méprise Ce qu'estime et adore notre âge méprisable ;

Iu'elle croisse pour la patrie t pour les actions magnifiques

LEOPARDI

Et qu'elle cache ce que la terre doit à ses aïeux. Aiqsi, entre la mémoire et la gloire Des héros d'autrefois, les fils de Sparte Grandissaient pour l'honneur du nom grec Jusqu'au jour où la jeune épouse attachait L'épée fidèle au flanc de son bien-aimé, Et plus tard déposait sa chevelure noire Sur le corps livide et nu Qu'on lui rapportait sur l'écu conservé.

Virginie, la toute-puissante Beauté,

Caressait de ses doigts célestes ta douce joue

Et de tes dédains altiers le maître insensé de Rome

Ne pouvait se consoler. Tu étais belle

Et dans l'âge qui invite aux doux songes,

Lorsque l'épée brutale de ton père

Perça ton sein blanc et te fit descendre,

Victime volontaire, dans l'Érèbe.

« Que la vieillesse fana et dissolve mes membres,

O mon père, disait-elle, que ma tombe s'apprête,

Plutôt que d'être placée dans le lit impie

Du tyran ! Si ma mort doit donner

A Rome la vie et le souffle, anéantis-moi. »

Généreuse enfant, de ton temps, le soleil

Resplendissait plus brillant qu'aujourd'hui.

Et pourtant, consolée et contente, est cette tombe

Qu'honore la plainte de la douce patrie.

Or voici qu'autour de ta belle dépouille

La plèbe romaine étincelle d'une colère nouvelle;

Le tyran souille ses cheveux de cendres,

La liberté enflamme les seins oublieux,

Sur la terre soumise l'audacieux Mars latin

Se dresse du pôle brumeux jusqu'aux confins brûlants.

■====================^ POESIES

Ainsi l'éternelle Rome, ensevelie Dans un dur repos, est ressuscitée Par le destin d'une femme.

A UN VAINQUEUR AU JEU DE PAUME A un Vincitore nel pallone.

(Composé en novembre 1822. Publié en 1824.)

Apprends, éphèbe d'heureuse lignée, à connaître

Le visage et la voix charmante de la renommée

Et combien vaut mieux que le repos efféminé

Le courage couvert de sueur. Veille, veille,

Magnanime champion, si tu veux que ta valeur

Dispute la dépouille de ton nom

Au cours rapide des années. Veille,

Et prépare ton cœur à de hauts désirs.

L'arène retentissante, le cirque

Et la faveur populaire t'appellent

A accomplir des actions illustres.

To: qui t'enorgueillis de ton jeune âge,

Ta chère patrie t'encourage

A renouveler les antiques exemples.

Il ne colorera pas à Marathon

Sa dextre du sang barbare,

Celui qui, inerte, regarda les athlètes nus,

Les champs Éléens et la rude palestre ;

La palme qui rend heureux et la couronne

N'excitaient pas en lui le désir de rémulat< on.

LEOPARDI =r-

Sans doute celui-là lava dans l'Alphe

Les crins poudreux et ies flancs de ses cavales

Qui guida les enseignes et les épées grecques

Au milieu des bandes médiques fatiguées et fugitives,

Ce dont gérait d'une plainte désolée

Le sein profond de l'Euphrate et la rive servile.

Dira-t-on qu'il s'emploie en vain

Celui qui découvre et secoue

Les étincelles cachées de la vertu ancestrale

Et qui ravive dans les poitrines malades

Le feu de l'esprit vital? Depuis que Phébus

Fait tourner les tristes roues de son char,

Que sont les œuvres des mortels, sinon un jeu ?

Et le vrai est-ii moins vain que le mensonge ?

La nature elle-même nous a donné le secours

Des heureuses erreurs et des ombres bienfaisantes.

Là où l'absurde coutume n'a pas donné d'aliment

Aux nobles erreurs, le peuple a transformé

Les glorieuses études en repos obscurs et stériles.

Peut-être viendra-t-il un temps où les troupeaux

Insulteront aux ruines des monuments italiens

Et où les Sept Collines sentiront le fer de la charrue.

Peut être avant peu de soleils révolus

Le renard défiant habitera les cités latines [railles (1),

Et le bois sombre murmurera parmi les hautes mu-

Si toutefois les destins ne chassent pas

Des âmes perverties l'oubli funeste

Des choses de la patrie et si la ruine

Imminente n'est pas détournée de nos peuples avilis

Par la volonté du Ciel rendu plus clément

(1) Peut-être Leopardi fait-il allusion à la végétation exubérante qui avait envahi partout les ruines antiques.

,. POESIES

Grâce au souvenir- des entreprises de jadis.

A ta patrie malheureuse, éphèbe généreux,

Qu il te fâche de survivre.

Elle t'aurait rendu fameux

Alors qu'elle portait sa brillante couronne,

Dont elle a été dépouillée

Par notre négligence et par le Destin.

Nul ne s'honore aujourd'hui de l'avoir pour mère.

Mais toi, deviens fameux pour ta propre satisfaction.

A quoi sert notre vie? Sinon à la mépriser.

Elle est enviable lorsque, dans les périls,

Elle s'oublie elle-même et qu'elle ne mesure pas

Le mal qu'apportent les heures pourries et lentes

Et n'en écoute pas le flux.

Elle est enviable et nous sourit d'un air accueillant

Quand nous acheminons nos pas vers la rive du Léthé.

VT

BRUTUS LE JEUNE Bruto Minore.

(Composé en décembre 1821. Publié eu 1824.)

Alors qu'arrachée du sol, on vit

Étendue dans la poussière de Thrace (1),

Ruine immense, la valeur Italienne

Dont la défaite prépara la ruée des cavaliers barbares

Dans les plaines de la verte Hespérie

(1) La bataille de Phillippes, après laquelle Brutus se tua eut lieu en Macédoine et non en Thrace.

LEOPARDI

Et sur les bords du Tibre

Et appela à la destruction des murs fameux de Rome

Les épées gothiques forgées

Dans les âpres forêts que l'Ourse glacé domine,

Couvert de sueur et moite du sang de ses frères,

Brut as s'assit isolé dans la nuit lugubre ;

Déjà résolu à mourir, il accuse

lies Dieux inexorables et l'Arverne.

En vain il frappe de ces accents furieux l'air endormi.

Stupide vertu, s'éçria-t-il, les nuées vaines,

Les champs pleins de larves inquiètes, sont les maîtres

Qui t'instruisent et le repentir te suit !

O divinités marmoréennes, si tant est qu'il soit

Des dieux au Phlégéton ou au-dessus des nuages.

Vous vous faites un jouet et un objet de dérision

De cette misérable race

Dont vous exigez des temples ! Une loi

Injuste insulte aux mortels.

Quoi ? Lia dévotion des hommes

Excite donc à ce point les colères célestes'

Ainsi Jupiter, tu te poses en protecteur des impies?

Quand le nuage se tord dans les airs,

Quand tu lances le tonnerre rapide,

Tu diriges ta flamme sacrée

Sur les justes et sur les pieux.

Le Destin inexorable et une nécessité de fer

Oppriment les esclaves désarmés de la mort.

S'il ne réussit pas à faire cesser leurs violences,

Le vulgaire se résigne aux maux nécessaires.

Moins dur est donc le mal que l'on sait sans remède?

Celui-là ne sent donc pas la douleur

Qui est sans espérance ? O Destin méprisable,

Il te fait une guerre mortelle, éternelle,

— : POÉSIES

Le héros guerrier qui ne sait pas céder.

Alors que ta main tyranniqu e l'écrase victorieuse,

Il se glorifie d'être indompté.

Quand il enfonce dans son noble sein

Le fer amer, il sourit sarcastiquement

Aux noires ombres.

Il ne plaît pas aux dieux qu'on pénètre

Par violence dans le Tartare. Un tel courage

Ne se trouverait pas dans leurs faibles poitrines.

Qui sait si nos malheurs, nos hasards douloureux,

Nos souffrances ne sont pas un spectacle

Agréable pour leurs loisirs (1) ? La Nature

Ne nous avait pas faits pour une existence

D'infortunes et d'erreurs, mais pour vivre

Dans les bocages une vie pure,

Elle qui fut jadis reine et déesse.

Maintenant que sur la terre une odieuse coutume

A détruit ce temps béni

Et a soumis notre maigre vie à d'autres loia,

Lorsqu'une âme virile repousse des jours funestes,

La Nature veut reprendre ses droits,

Peut-elle s'offenser d'un tard qui n'est pas le sien?

Ignorant de leur faute et de leurs propres maux,

Les animaux ont ce bonheur d'être amenés

Par la vieillesse à une fin qu'ils ne prévoient pas.

Mais si le désespoir les poussait

A se briser le fiont contre des troncs résistants

Ou à se précipiter du haut d'un sommet rocheux,

Aucune loi secrète, aucun génie ténébreux

Ne s'opposerait à leur projet.

A vous, parmi tant d'êtres que le Ciel anima,

(1) «Fallait-il nos suppliées pour ta félicité» (Lamartine, le Désespoir).

LEOPARDI

A vous seuls, fils de Prométhée,

A qui la vie est intolérable,

La rive fatale, si le lâche Destin nous y pousse,

A vous seuls r malheureux que vous êtes,

Cette rive est interdite par Jupiter !

Toi, de la mer que notre sang arrose,

Lune blanche, tu sors et tu contemples

La nuit inquiète et les campagnes

Funestes au courage ausonien.

Le vainqueur foule les poitrines des siens,

Les coteaux frémissent, du haut de ses collines

La Rome antique croule, et tu restes sereine?

Tu as vu à sa naissance la race lavinienne

Et les heureuses années, et les lauriers mémorables,

Et tu continueras à verser ton immuable lumière

Sur les Alpes quand pour la honte

De l'Italie encore esclave

Cette contrée abandonnée se verra

De nouveau foulée par le pied des barbares.

Parmi les roches dénudées et les verts rameaux,

Le fauve et l'oiselet, le sein rempli

De leur oubliance coutumière,

Ignorent la destruction profonde et les destinées

Changées de ce monde, et comme jadis,

Lorsque le toit du paysan rougira à l'aurore,

L'oiseau réveillera les vallons de son chant matinal,

Tandis qu'à travers les précipices l'infernale horde

Poursuivra les bêtes chétives.

O destin, ô race inutile, nous ne sommes

Qu'une fraction méprisable des choses.

Ni la glèbe rougie, ni les cavernes

Résonnant de lamentations

POESIES

Ne sont troublées par vos malheurs,

Et les soucis des hommes ne font pas pâlir les étoiles.

Pour moi, au moment de mourir,

Je n'invoquerai ni l'Oiympe, ni le Cocyte,

Ni la nuit, ni le jugement de l'âge à venir,

Qui est le dernier rayon de la sombre mort.

Le tombeau dédaigneux a-t-il jamais été apaisé

Par les paroles ou par les offrandes

D'une méprisable multitude?

Les temps vont de mal en pis ; c'est un triste recours

Que de confier à des neveux corrompus

L'honneur des âmes élevées

Et la vengeance suprême des malheureux.

Qu'autour de moi tournoient les ailes

De l'avide oiseau noir, que les fauves

Me harcèlent, que les nues emportent ma dépouille,

Que le vent reçoive le dépôt

De mon nom et de ma mémoire.

Page 1