‹ [Œuvres];Chapitre 9 sur 22 · LA VIE SOLITAIRE · texte numérisé non relu

LA VIE SOLITAIRE

La Vita solitaria.

(Composé en 1812. Publié en 1826.)

La pluie matinale me réveille

En frappant doucement mon pauvre logis,

Alors que dans son poulailler clos

La poule s'ébat battant des ailes,

Que l'habitant des champs paraît à sa terrasse,

Et que le soleil naissant lance

Ses rayons tremblants

A travers les gouttelettes qui tombent.

(1) Le Sogno (le Songe) a été supprimé.

POESIES

Je me lève et je bénis les légères nuées,

Et le premier gazouillement des oiseaux,

Et la fraîche aurore et les campagnes souriantes.

Car je vous ai assez vues et connues,

Malencontreuses murailles citadines

Où la haine est compagne delà douleur,

Où douloureux je vis et je mourrai

Hélas ! bientôt ! La Nature

Me témoigne un peu de pitié en ces lieux,

Encore que bien mesurée,

Jadis elle se montrait envers moi plus courtoise.

Tu détournes ton regard des misérables, tu dédaignes

Ceux qui sont dans le malheur et dans la peine,

Tu es l'esclave de la souveraine félicité,

O Nature! Dans le ciel, sur la terre, le fer

Reste le seul ami et le seul refuge des infortunés.

J'aime à m 'asseoir parfois dans un lieu solitaire,

Sur une éminence ou au bord d'un lac

Couronné de plantes au feuillage attristé,

Quand l'heure de midi arrive au ciel,

Quand le soleil reflète son image

Paisiblement dans le miroir des eaux

Et que pas une herbe, pas une feuille ne bouge auvent,

Que l'onde est sans ride, que la cigale se tait,

Que l'oiseau ne bat pas des ailes dans la ramure,

Que le papillon vole sans bruit,

>ue l'on ne voit, que l'on n'entend

Fi un mouvement ni un son, >it de près, soit de loin.

Fne profonde tranquillité règne alors sur ces lieux, Le m'enveloppe ; oublieux de moi-même

;t du monde, je reste assis, immobile ; me semble que mes membres gisent épars,

'rivés de volonté comme de sentiment.

LEOPARDI

Leur immobilité antique se confond Avec le silence qui m'entoure.

Amour, tu t'es envolé depuis bien longtemps

De mon cœur jadis si brûlant,

Que dis-je, si embrasé! L'adversité

L'a étreint de sa froide main,

Et il s'est glacé à la fleur des ans.

Il me souvient du temps

Où tu descendis dans mon sein.

C'était à ce moment si doux

Et qui passe sans retour

Où se découvre aux regards de l'adolescent

Cette lamentable scène du monde

Et où lui apparaît souriante une vision du paradis.

Le cœur lui bat dans la poitrine

De désirs et d'espérances vierges ;

Mortel fait pour les douleurs,

Il aborde cette existence

Comme s'il s'agissait d'un bal

Ou d'une partie de plaisir.

Tu ne te révélas pas plus tôt à moi,

Amour, que le destin avait déjà brisé

Ma vie et qu'à mes yeux

Il ne restait plus qu'à pleurer toujours.

Néanmoins, si parfois, dans les champs ensoleillés,

Lorsque apparaît la calme aurore

Lorsque les toits, les maisons,

Les collines et les campagnes

Élincellent au soleil levant,

Il m'arrive de contempler le charmant visage

D'une jeune fille, ou bien lorsque,

Par une calme nuit d'été,

Arrêtant un instant ma promenade vagabonde

===^===r====^====== POESIES

Près des maisons campagnardes,

Je contemple cette terre inhospitalière

Et que j'entends dans les demeures isolées

Le chant perlé d'une jeune fille

Qui prolonge bien avant dans la nuit

Son travail quotidien, mon cœur,

Que je croyais de pierre, se met à palpiter ;

Mais je reviens vite à ma dure torpeur, -

Car tout sentiment tendre

Est devenu étranger à mon cœur.

Chère lune, sous tes rayons tranquilles Dansent les lièvres dans les bois !

Le chasseur se lamente alors au matin De ne plus découvrir que des pistes Enchevêtrées et trompeuses et d'être Détourné par des indications fausses

>u chemin des terriers.

Jalut, ò bienveillante reine des nuits.

'a lumière importune se glisse

>ans les précipices, dans les halliers,

lt dans les monuments déserts,

'Me éclaire le fer du pâle voleur Qui tend l'oreille au son lointain Des roues et des cavaliers ou au retentissement

>es pas sur la route silencieuse.

'out à l'heure il glacera d'épouvante

*ar le bruit de ses armes, Par le son de sa voix rauque et son aspect sinistre pauvre voyageur qu'il laissera bientôt demi mort et dépouillé

Parmi les rochers. Ta blanche lumière

)st fâcheuse aussi au paillard

>ui va par la ville rasant les murs,

LEOPARDI

LEOPARDI ^- --

Recherchant l'ombre protectrice,

Et qui s'arrête souvent et s'alarme

En apercevant des lumières éclatantes aux fenêtres

Et des balcons sur lesquels donnent des baies ouvertes.

Tu es insupportable aux esprits pervers,

Mais à moi ton aspect sera toujours réconfortant

Dans ces campagnes, car tu ne me montres

Que de gaies collines et de vastes espaces.

Cependant, j'avais coutume, quoique je fusse innocent,

D'en vouloir à tes gracieux rayons,

Quand ta lumière décelait ma présence

Aux regards des autres hommes dans les lieux habités,

Ou bien quand elle me montrait des visages humains ;

Maintenant je dirai toujours tes louanges,

Soit que je te contemple voguant à travers les nuages,

Ou que, sereine dominatrice des champs éthérés,

Tu regardes ce lamentable séjour des hommes.

Tu me reverras souvent, solitaire et muet,

Errant dans les bosquets et sur les vertes plages,

Ou masseyant sur l'herbe, heureux s'il me reste

Assez de souffle et de vigueur pour soupirer.

CONSALVO (1)

Consalvo.

(Composé probablement dans l'hiver 1821. Publié en 1826.)

Consalvo voyait arriver sur son lit de souffrance Le terme de son séjour sur la terre.

(1) Par certains côtés, Censalvo est frère de Rolla.

POESIES

Jadis dédaigneux de sa propre destinée,

Il ne l'était plus depuis qu'arrivé au milieu

Du cinquième lustre de son existence

L'oubli tant souhaité était suspendu sur sa tête.

Comme il en avait la triste habitude

Consalvo, en ce jour funéraire,

Gisait abandonné de ses meilleurs amis,

Car sur cette terre aucun ami

Ne demeure longtemps à celui qui est las de la vie.

Cependant il avait à ses côtés

Amenée par sa pitié pour consoler sa solitude

Celle qui seule était toujours présente à son esprit,

Elvire fameuse pour sa divine beauté. Elle savait

Son pouvoir, elle savait qu'un regard enjoué,

Un mot empreint d'un peu de douceur

Répété mille et mille fois dans sa pensée fidèle

Étaient le soutien et l'aliment de son triste amant,

Bien qu'elle n'eût jamais entendu

De lui une parole d'amour.

Toujours dans son âme une crainte souveraine

L'avait emporté sur son grand désir.

Son trop d'amour l'avait rendu esclave et enfant.

La mort toutefois rompit

Le lien ancien qui retenait sa langue.

I Reconnaissant à des signes certains Le jour qui délivre les humains, Il lui prit la main quand elle s'apprêtait à s'éloigner Et serrant cette main blanche, 11 dit : « Tu pars, l'heure t'y oblige déjà. « Adieu, Elvire ! Il ne me sera plus donné, « Je le pense, de. te revoir jamais.

« Or donc, adieu. Je t'adresse pour tes soins « Les grâces les plus grandes

LEOPARDI

« Que mes lèvres puissent proférer.

« Que celui-là te récompense qui le peut

« Si le ciel récompense les compatissants. »

La belle pâlit, son sein palpitait à ces paroles,

Car le cœur se serre toujours douloureusement

Au spectacle de la mort et au dernier adieu,

Même quand il s'agit d'un étranger.

Elle voulait protester et dissimuler au mourant

Que le moment fatal approchait.

Mais il la prévint et poursuivit :

« La mort tant désirée et tant invoquée,

« Tu le sais, la mort que je ne redoute point,

« Descend sur moi. Ce jour fatal

« M'apparaît comme un jour heureux.

« Il me peine, il est vrai, de te perdre à jamais.

« Hélas ! je te quitte pour toujours.

« Mon cœur se fend à ce mot.

« Je ne verrai plus tes yeux,

« Je n'entendrai plus ta voix.

« Parle, mais avant de nous séparer pour l'éternité,

« Elvire, ne veux-tu pas me donner un baiser.

« Je n'aurai eu qu'un seul baiser durant toute ma vie.

« On ne refuse point une faveur à celui qui meurt.

« Je ne pourrai me vanter de ce don, moi qui suis

« Mort plus qu'à demi et dont une main étrangère,

« Aujourd'hui même, dans un instant,

« Fermera les lèvres pour l'éternité. »

Puis, suppliant, il pressa sur ses lèvres froides

Avec un soupir, la main adorée.

Cette femme splendidement belle

Demeura un moment hésitante

Et pensive ; son regard, où scintillaient

Mille câlineries, se fixa sur celui du malheureux

, POÉSIES

Où brillait une larme dernière.

Son cœur ne lui permit pas de dédaigner la prière

Du moribond et de rendre plus amer

Par un refus ce triste adieu.

Au contraire, touchée par une ardeur

Qu'elle connaissait bien, elle se laissa fléchir.

Ce visage céleste, cette bouche tant convoitée,

Qui pendant bien des années avaient été pour lui

L'objet de ses rêves et de ses soupirs,

Elle les rapprocha doucement de ce visage

Décoloré et ravagé par la douleur mortelle

Et, compatissante et pleine d'une haute miséricorde,

Elle imprima baisers après baisers

Sur les lèvres convulsées de l'amant

Transporté et tremblant.

Que devins -tu alors? Comment apparurent à tes yeux

La vie, la mort et le malheur,

O Consalvo, ombre fugitive ?

Il appuya sur son cœur la main d'Elvire

Qu'il tenait encore ; les dernières palpitations

De la vie et de l'amour le faisaient battre.

« O Elvire, s'écria-t-il, ô mon Elvire,

« Suis-je encore sur terre ? Ces lèvres

« Sont-elles bien tes lèvres, et est-ce bien ta main

« Que j'étreins ? Est-ce vision d'un mort,

« Ou songe, ou chose incroyable ?

« Combien je dois à la mort, Elvire !

« Jamais, en aucun temps, mon amour ne te fut caché,

« Ni à toi, ni à personne, car un véritable amour

« Ne saurait demeurer caché.

« Il se montra assez à toi dans mes actes,

« Dans mon visage troublé, dans mes yeux,

« Mais non dans mes paroles.

LEOPARDI ...... -

« L'infinie affection qui domine mon cœur

« Serait encore et resterait toujours muette

« Si la mort ne l'avait enhardie.

« Je vais mourir content de mon sort

« Et je ne me plains plus d'avoir

« Ouvert les yeux à la lumière,

« Car je n'ai pas vécu en vain

« Puisqu'il me fut donné de sentir

« Cette bouche s'appuyer sur ma bouche.

« J'estime même heureux mon sort.

« Il est au monde deux belles choses,

« L'amour et la mort. Le ciel m'entraîne vers l'une

« A la fleur de mon âge ; pour l'autre,

« La fortune m'a comblé. Ah ! si une fois,

« Une seule fois, tu avais apaisé et satisfait

« Mon long amour, la terre eût été pour toujours

« A mes yeux dessillés un paradis ;

« Jusqu'à la vieillesse abhorrée,

« J'aurais souffert la vie d'un cœur tranquille,

« Car il m'aurait suffi pour la supporter

« Du souvenir d'un seul moment

« Et de pouvoir me dire : « Je fus heureux

« Par-dessus tous les heureux. Hélas !

« Le Ciel n'accorde pas à une créature humaine

« D'être aussi comblé. Aimer à ce point

« Ne vous est pas accordé de bon cœur. Je me serais

« Volontiers engagé à courir, en sortant de tes bras,

« Aux tourments du bourreau,

« A la roue, au bûcher ; je serais même descendu

« Dans le lieu effrayant des supplices éternels.

« Elvire, El vire, heureux, bienheureux

« Plus que les immortels, celui auquel tu montres

« Un sourire d'amour. Heureux aussi

■■-■ -— - ï '-\ POÉSIES

« Celui qui pour toi donnerait son sang avec sa vie.

« Il est donc permis aux mortels, et ce n'est pas,

« Comme je l'ai cru longtemps, un vain rêve,

« Il leur est donc permis de connaître la félicité.

« Je l'ai compris le jour où je t'ai contemplée fixement.

« Et cela m' arrive grâce à ma mort.

« C'est pourquoi je n'ai jamais pu

« D'un cœur assuré détester ce jour cruel,

« Encore qu'il m'ait coûté tant d'angoisses.

« Maintenant, vis heureuse, mon Elvire,

« Que ton aspect soit un ornement au monde.

« Nul ne t'aimera autant que je t'ai aimée.

« Un amour semblable au mien ne saurait naître.

« Combien de fois, ô combien, le malheureux Consalvo

« T'a appelée avec des pleurs et des gémissements ;

« Combien de fois j'ai pâli, le cœur glacé,

« Au nom d'Elvire ! Combien de fois j'ai tremblé

« En franchissant le seuil cruel de ta demeure,

« En entendant ta voix angélique, à l'aspect

« De ton front, moi que la mort ne fait pas trembler.

« Mais voici que la vie et l'haleine

« Me manquent pour dire mon amour ;

« Le temps s'écoule ; il ne me sera pas donné

« De me ressouvenir de ce jour.

« Elvire, adieu ! Avec l'étincelle de la vie

« Ton image chérie abandonne mon cœur.

« Adieu. Si mon amour ne te fut pas importun,

« Donne un soupir demain à mon cercueil,

« A l'heure où la nuit tombe. »

Il se tut. Bientôt, avec la parole,

Le souffle lui manqua et, avant le soir,

Son premier jour de bonheur avait fui à ses yeux.

LEOPARDI -

A SA DAME Alla sua Donna.

(Composé en septembre 1828. Publié en 1824.)

Chère beauté qui m'inspires de loin l'amour

Soit en voilant ton visage excepté dans mes songes

Quand ton ombre divine fait tressaillir mon cœur,

Soit dans la campagne où éclatent plus splendidement

La clarté et le sourire de la nature,

Peut-être as-tu rendu heureux ce siècle innocent

Qui porte le nom de siècle d'or,

Peut-être voltiges-tu, souffle léger,

Parmi les hommes d'aujourd'hui. Peut-être le sort avare

Qui te cache à nos yeux te réserve-t-il pour l'avenir.

De te voir en vie désormais

Je n'ai nulle espérance.

Il ne me sera donné de te contempler

Sans doute qu'au jour où seul et nu

Mon esprit suivant des chemins inconnus

Ira gagner une nouvelle demeure.

J'ai cru, à l'aube de ma journée incertaine et sombre,

Que tu cheminerais avec moi sur ce sol aride.

Mais rien sur terre ne peut t'ètre comparé ;

Si quelque femme t'égalait par le visage,

Combien elle te serait inférieure

Par les gestes et par le langage !

Au sein de cette grande douleur que le Destin

Impose à la race des hommes,

Si quelqu'un t'aimait sur terre

Telle que ma pensée t'imagine,

— POÉSIES

Cette vie lui paraîtrait bienheureuse.

Ton amour, je le vois bien, me ferait suivre encore

Comme dans mes premières années

Le chemin de la louange et de la vertu.

Mais le Ciel n'accorde aucun réconfort à nos maux.

Avec toi, au contraire, la vie serait pareille

A celle que mènent les dieux dans l'Empyrée.

Dans les vallées où résonne

Le chant du laborieux agriculteur,

Je m'assieds et je me lamente

D'être abandonné par ma jeune illusion ;

Sur les collines, je me souviens et je pleure

Mes désirs perdus et l'espérance

Perdue de nos jours à venir. Alors, pensant à toi,

Je m'éveille pour tressaillir. Puissé-je

Conserver intacte dans ce siècle sombre

Et dans cette atmosphère malsaine ta haute image !

Car de cette image, puisque la réalité m'a été ravie,

Je me contente pleinement.

Si tu es l'une de ces idées éternelles

Que la sagesse éternelle a dédaigné

De revêtir d'une forme sensible

Et à qui, parmi tant de dépouilles éphémères,

Elle a voulu épargner les affres d'une vie de deuil,

Si tu résides sur une autre terre

Dans les cercles supérieurs, parmi l'infini des mondes,

Si une étoile voisine plus éblouissante que le soleil

T 'éclaire et &i tu respires un éther plus bienfaisant,

Reçois d'ici, où les années sont tristes et brèves,

LEOPARDI

LA VIE NOUVELLE (1) 77 Risorgimento.

(Composé en avril 1828. Publié en 1831.)

J'ai cru qu'entièrement

M'avaient manqué

A la fleur de mes ans

Les douces peines de la jeunesse,

Les douces peines, les tendres Sentiments d'un cœur profond, Toutes les choses qu'au monde Il est doux de sentir.

Que de plaintes et de larmes

J 'ai répandues sur mon nouvel état

Quand dans mon cœur glacé

Pour la première fois la douleur fit défaut.

Les anciennes palpitations me firent défaut, L'amour s'évanouit en moi, Et mon sein endurci Cessa de soupirer.

Je pleurai ma vie dépouillée Et morte, la terre Devenue stérile, enfermée Dans un gel éternel.

(1) L'ode au comte Pepoli (xix) a été supprimée.

POÉSIES

Le jour est désert, la silencieuse Nuit, plus solitaire et plus sombre, La lune sans éclat, Le firmament sans étoiles.

Cependant de cette lamentation Mon ancienne passion était cause.

Au plus profond de moi-même Mon cœur vivait encore.

Ma fantaisie lassée

Réclamait les imaginations accoutumées

Et ma tristesse

Était douleur encore.

Voici que bientôt cette dernière

Douleur s'éteignit aussi,

Et il ne me resta plus

Le courage de me lamenter.

Je gisais privé de sentiment, interdit, Ne demandant aucun réconfort, Comme étourdi et mort, Et mon cœur défaillit.

Tel je fus. Combien différent De celui qui avait nourri un jour Dans son âme tant d'ardeur Et de si heureuses illusions.

L'hirondelle vigilante

Qui chante au jour naissant

Devant mes fenêtres

Ne touche plus mon cœur,

Ni, quand vient le pâle automne, Dans la maison solitaire,

LEOPARDI

La cloche du soir Et le soleil fugitif.

En vain j'ai vu briller

L'étoile du soir dans le sentier muet,

En vain la vallée résonna

Du chant modulé du rossignol.

Et vous, tendres prunelles, Regards errants et furtifs, Vous, des gentils amants Le premier et l'immortel amour,

Et toi, main nue et candide Tendue à ma main, Vous fûtes sans pouvoir Contre mon dur engourdissement.

Privé de toute douceur, Triste mais non troublé Et me sentant calme d'esprit, Mon visage restait serein.

J'aurais souhaité Le terme de ma vie .

Si tout désir n'était mort Dans mon sein épuisé.

Tel que dans la décrépitude

On n'est qu'une ruine nue et dédaignée,

Tel j 'étais aussi

Dans l'avril de mes ans.

Tels, ô mon cœur, je traînais Ces jours que je ne puis décrire, Ces jours courts et rapides Que le Ciel nous a départis.

- POÉSIES

Qui maintenant de cette torpeur Oublieuse et profonde me réveillera? Quelle est cette vigueur nouvelle Que je sens en moi ?

Douces émotions, rêves, Frémissements, heureuses illusions, Est-ce que mon cœur Ne vous est pas fermé à jamais ?

Êtes-vous l'unique

Lumière de mes jours,

Les passions que j'ai perdues

En entrant dans ma vie nouvelle ?

Si je porte mon regard autour de moi

Vers le Ciel ou sur les verdoyantes campagnes,

Tout m'inspire la douleur,

Tout me donne de la joie.

En moi revivent les rivages, Les bois et les montagnes, La source parle à mon cœur, La mer murmure à mon oreille.

Qui me rendra les pleurs Après un si long oubli ?

Comme le monde semble Tout autre à mes regards !

Peut-être que l'espoir, ô pauvre Cœur, t'a arraché un sourire?

Hélas ! de l'espoir plus jamais Je ne verrai le visage.

La Nature m'avait donné

Des émotions et de douces illusions.

Les chagrins ont assoupi Mon caractère naturel.

Ils ne l'ont pas anéanti.

Ni le Destin ni le malheur

Ne l'ont vaincu, ni l'aspect impur

De la funeste vérité.

De mes charmantes imaginations Je sais bien qu'elle diffère ; Je sais que la Nature est sourde, Et qu'elle ignore la pitié.

Je sais qu'elle n'a nul souci Du bien, mais seulement d'exister ; Pourvu qu'elle nous conserve pour souffrir, Peu lui importe le reste.

Je sais que le misérable ne trouve Parmi les hommes nulle pitié, Que chacun, le fuyant, Le raille à l'envi.

Je sais que ce triste siècle

Ignore le génie et la vertu,

Qu'aux plus nobles travaux

La gloire, même toute nue, est refusée.

Et vous, prunelles tremblantes, Rayons surhumains, Je sais que vous resplendissez en vain, Car en vous ne brille pas l'amour.

Aucun sentiment caché et intime

Ne brille en vous ;

Ce sein blanc en lui

Ne renferme pas une étincelle.

POÉSIES

Loin de là, vous vous faites un jeu Des tendres soucis d autrui, Et d'un feu céleste Le dédain est le prix.

Cependant je sens revivre en moi Des visions claires et familières ; Et mon cœur s'étonne De ses propres émotions.

De toi, mon cœur, vient

Ce dernier souffle, cette ardeur innée ;

Tout mon réconfort

Me vient de toi.

Je sens que le sort,

La nature, la beauté

Et le monde trahissent

Les âmes hautes, pures et délicates.

Mais si tu vis, ô malheureux, Si tu ne ploies pas <sous la fatalité, Je n'appellerai pas impitoyable Celui qui m'a donné de vivre.

A SYLVIE A Silvia.

(Composé au printemps de 1828. Publié en 1831.)

►ilvia, te souviens-tu encore >e ce temps de ta vie mortelle,

LEOPARDI -

Quand la beauté resplendissait

Dans tes yeux riants et mobiles

Et que, joyeuse et songeuse,

Tu franchissais le seuil de la jeunesse ?

Les pièces calmes de ton logis Et les chemins d'alentour résonnaient De ton chant ininterrompu, Alors qu'assise tu t'adonnais Aux ouvrages féminins, pleine de joie A la pensée du charmant avenir Que tu avais devant toi.

C'était le mois de mai embaumé.

Ainsi tu passais tes journées.

Et moi, abandonnant parfois Mes études charmantes Et mes papiers sur lesquels je peinais, Occupation de mon premier âge A laquelle j'ai consacré le meilleur de moi-même, De la terrasse du logis paternel Je prêtais l'oreille au son de ta voix Et j'écoutais ta main alerte Qui parcourait laborieusement la toile.

J'admirais le ciel serein, Les chemins odorants, les jardins, D'un côté la mer lointaine, de l'autre la montagne. Aucune expression humaine ne saurait rendre Ce qu'alors j'éprouvais en mon cœur.

Quelles suaves pensées !

Quelles espérances ! quels hosannas !

O ma Silvia ! Sous quelles couleurs Ne m' apparaissaient pas la vie et la destinée ! Quand il me souvient de ces espoirs, Un regret me saisit, amer et inconsolable, Et me pousse à gémir de nouveau sur mon malheur. = 108 —

POÉSIES

O Nature ! Nature ! pourquoi Ne nous donnes-tu pas plus tard Ce que tu nous promettais jadis ?

Pourquoi tant décevoir tes enfants ?

Avant que l'hiver n'eût desséché les prairies, Tu as péri, tendre jeune fille, Attaquée et vaincue par un mal secret.

Tu n'as pas vu la fleur de tes ans.

Ton cœur n'avait pas été attendri Par d'agréables louanges soit sur tes noirs cheveux, Soit sur tes regards pleins d'amour et de réserve. Tes compagnes n'avaient pas devisé D'amour avec toi aux jours de fête.

De même a péri bien vite ma douce espérance. Le sort a refusé aussi à mes ans la jeunesse. Hélas ! comment as-tu disparu, Chère compagne de mon premier âge ?

O mon espoir pleuré, Notre monde est-il ainsi ? Sont-ce là

Les joies, l'amour, les efforts, les faits Dont nous avons si souvent raisonné ensemble ? Est-ce là le sort de la race humaine ? Lorsque la vérité m'est apparue,

ITu t'es évanouie, malheureuse, Et de loin ta main m'a montré

LEOPARDI. 8

LEOPARDI

LES SOUVENIRS Le Ricordanze.

(Composé en août-septembre 1829. Publié en 1831.)

Etoiles vagabondes de la Grande Ourse, Je ne pensais guère venir vous revoir Scintiller au-dessus du jardin paternel, Ni converser avec vous des fenêtres De cette demeure où j'habitais enfant Et qui vit le terme de mes joies.

O combien de pensées, ô combien de folies Votre aspect suscita dans mon imagination ! Votre clarté fut leur compagne, Alors que silencieux, assis sur un vert gazon, Je passais une bonne part de mes soirées Contemplant le ciel et écoutant Le chant des rénettes au loin dans la campagne. La luciole errait sur les haies et dans les parterres. Les allées embaumées murmuraient au souffle du vent, Ainsi que les cyprès dans la forêt prochaine, Et sous le toit paternel résonnaient Des voix alternées et les tranquilles Occupations de la domesticité.

Quelles pensées infinies, quels doux songes M'inspira aussi la vue de la mer lointaine Et de ces monts azurés que je découvre d'ici Et que je songeais à franchir un jour, Imaginant qu'au delà, des mondes mystérieux, Une félicité mystérieuse seraient mon partage ! Ignorant de ma destinée, combien de fois -— 110 =

POÉSIES

Je fus tenté d'échanger contre la mort Ma vie douloureuse et stérile.

Mon cœur ne me disait pas que j'étais voué A consumer ma verte jeunesse

ÉDans ce bourg sauvage où je suis né, Au milieu d'une population grossière et vile Pour qui l'érudition et le savoir Sont des mots étrangers et souvent Matière à plaisanterie et à ricanement, Qui me hait et me fuit, non pas Qu'elle me tienne pour supérieur à elle, Mais parce qu'elle se persuade Que je me crois tel en moi-même, Bien que jamais, à personne, Je n'aie donné lieu de le penser.

C'est là que je passe les ans, abandonné, ignoré, Sans amour et sans vie ; je sens que, malgré moi, Mon caractère s'aigrit Au milieu de cette foule malintentionnée . C'est ici que j'ai perdu ma pitié et mon courage Et que j'ai appris à mépriser les hommes En voyant le troupeau qui m'entoure.

Cependant s'envole le temps chéri de ma jeunesse, Plus cher que la renommée et le laurier, Que la pure lumière du jour et que la vie. Je te perds sans avoir goûté une joie, inutilement, Dans ce séjour inhumain, parmi les douleurs, O d'une vie aride unique fleur.

,e vent m'apporte le tintement de l'heure )ui sonne à la tour communale, l'était la consolation de mes nuits, m'en souvient, lorsque tout enfant,

LEOPARDI -r-

Dans ma chambre obscure, pris de terreurs constantes,

Je demeurais éveillé attendant impatiemment l'aube.

Tout ce que je vois ici

Et tout ce que j'entends

Réveille en mon esprit une image d'autrefois

Et évoque de doux souvenirs.

J'en suis charmé, mais la pensée du présent

Me pénètre douloureusement avec le vain regret

Du passé encore que triste et ce mot : Je fus.

Cette loggia, tournée vers les derniers rayons du jour,

Ces murs peints, ces fresques représentant des troupeaux,

Et le soleil qui s'élève sur une campagne désolée,

Étaient pour mes loisirs des délices sans fin

Du temps que ma toute-puissante erreur

Me suivait côte à côte et me parlait

Partout où j'étais. Dans ces salles

Antiques, qu'éclairait le reflet des neiges,

Au bruit du vent qui sifflait

A travers les vastes fenêtres

Retentissaient mes ébats et mes cris de joie.

J'étais alors à l'âge où l'âpre, le haïssable

Mystère des choses se montre à nous

Plein de douceur. L'enfantelet,

Comme un amant ingénu, contemple avec délices

La vie trompeuse qu'il voit devant lui

Tout entière et toute pure

Et admire des beautés célestes

Créées par son imagination.

O espérances, espérances ! charmantes chimères De mon premier âge ! Toujours je reviens à vous, Car malgré la fuite du temps et l'altération De mes sentiments et de mes pensées Je ne saurais vous oublier. La gloire et l'honneur ===== 112 —

■ . — POÉSIES

Sont, à ce que j'entends, de la fantasmagorie,

Les plaisirs et les biens, rien qu'un pur désir ;

La vie, inutile misère, n'a point d'objet.

Bien que mes années soient vides,

Bien que mon existence soit stérile et sombre,

La fortune, je le vois bien, m'a enlevé peu de chose.

Hélas ! Mais chaque fois que ma pensée

Se reporte sur vous, ò mes anciens espoirs,

Et mes chères illusions d'autrefois

Et que je considère ma vie si humble

Et si douloureuse et quand je songe

Que la mort est tout ce qui me reste

De tant d'espérances, je sens mon cœur se serrer,

Je sens que ne saurais du tout

Me consoler de mon sort.

Quand enfin cette mort que j'invoque

Sera voisine et que mon infortune

Aura pris fin, quand la terre me sera

Une vallée que je ne connaîtrai plus

Et que l'avenir s'effacera à mes yeux,

Certes je me souviendrai de vous ; cette image

Me fera soupirer encore, irritera mon chagrin

D'avoir vécu sans but

Et mêlera de la douleur

IA la douceur de voir arriver mon dernier jour. Déjà, dans le tumulte juvénile de mes joies, De mes angoisses et de mes regrets, J'appelais bien des fois la mort.

Et, assis là-bas sur la margelle de la fontaine, Je réfléchissais longuement, me demandant Si je mettrais un terme au fond des eaux A mes espoirs et à mes peines.

Plus tard, un mal inconnu

LEOPARDI -

Ma belle jeunesse et la fleur de mes pauvres jours

Qui allait disparaître avant le temps.

Souvent, aux heures tardives, assis sur mon lit,

Témoin de mes angoisses, et versifiant douloureusement

A la lueur incertaine d'une lampe,

Je me plaignais au silence et à la nuit

De la brièveté de la vie, et je me chantais

A moi-même avec langueur un chant funéraire.

Qui peut se rappeler sans soupirs

Son entrée dans la jeunesse, ces jours

Délicieux, ineffables, quand pour la première fois

Les jeunes filles sourient au mortel ravi ?

A l'en vi autour de lui tout sourit,

La jalousie se tait, endormie encore ou sans fiel,

Et le monde, merveille inouïe,

Lui tend une main secourable,

Excuse ses erreurs, fête sa venue dans la vie

Et s'inclinant devant lui marque qu'elle l'accueille

En maître et lui en donne le nom .

Jours rapides. Ils se sont évanouis comme un éclair.

Quel est le mortel qui peut ignorer le malheur

S'il a vu disparaître cette saison si douce,

Si son temps le plus beau, si sa jeunesse,

Hélas ! la jeunesse ! s'est évanouie ?

O Nérine ! Est-ce que par hasard je n'entendrai pas Ces lieux parler de toi ?

Serais-tu sortie de ma pensée ? Où es-tu allée, Puisqu'ici je ne trouve plus de toi que le souvenir, O ma bien-aimée ? Ta patrie ne te voit plus, Cette croisée d'où tu avais coutume de me parler Et où se reflète tristement le rayon des étoiles, Est déserte. Où es-tu ? Je n'entends plus

POÉSIES

Résonner ta voix comme au temps

Où chaque fois qu'une parole sortie de tes lèvres

Parvenait de loin jusqu'à moi,

Je me sentais pâlir. Autre temps. Tes jours

Sont finis, mon doux amour. Tu n'es plus.

A d'autres aujourd'hui il est échu

De passer Sur cette terre

Et d'habiter ces collines embaumées.

Combien vite tu as disparu ! Ta vie

Fut comme un songe. Tu dansais ; sur ton front

Resplendissait la joie et dans tes yeux

Resplendissait la confiante illusion,

Cet éclat de la jeunesse, quand déjà le destin

T'étreignait. Tu fus terrassée. O Nérine,

Mon ancien amour règne dans mon cœur !

Si parfois je me rends à des fêtes

Ou à des réunions, je me dis en moi-même :

« O Nérine, pour des fêtes et pour des réunions ;

« Tu ne te pares plus, tu n'y vas plus ! »

Quand mai revient et que les amoureux

S'en vont rapportant auxjeunes filles

Des rameaux et des chants,

Je me dis : « Nérine, jamais pour toi

Ne reviendra le printemps, jamais ne reviendra

L'amour ! » A chaque jour serein,

A chaque lieu fleuri que j'admire,

A chaque joie que j'éprouve,

Je me dis : « Nérine n'en jouit pas ;

Elle n'admire plus l'air ni les champs.

Tu as passé, objet de mes soupirs éternels.

Tu as passé. De toutes mes belles rêveries,

De tous mes tendres sentiments,

Des émotions tristes et chères de mon cœur,

ITu seras le compagnon, ô cruel souvenir ! » = 115 ■

LEOPARDI

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