LE PREMIER AMOUR
IL primo amore.
(Composé en décembre 1817. Publié en 1831.)
Il me revient à la pensée ce jour où je sentis Pour la première fois les combats de l'amour et me dis : Hélas ! si c'est cela l'amour, combien il cause de peine !
Les yeux attachés et fixés sur le sol je contemplais Celle qui la première et à son insu même Me transperça le cœur.
Comme tu m'as mal dirigé, ô amour !
Pourquoi un si doux sentiment Entraîne-t-il tant de désirs et tant de douleur ?
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Cette joie qui aurait dû être si grande descendait Dans mon cœur, non pas sereine, complète et pure, Mais pleine de tourments et de pleurs.
Tendre cœur, quelle épouvante, quelle angoisse Était la tienne quand tu fus en proie à cette pensée Auprès de laquelle tout contentement te semblait un ennui?
Cette pensée qui durant le jour et durant la nuit S'offrait à toi pleine de séductions Quand tout était calme dans notre hémisphère.
Inquiet, heureux et misérable, Tu me jetais harassé sur mon lit de plumes, Poussant à tout moment de profonds soupirs.
Et quand triste, désespéré et las Je fermais les yeux vaincu par le sommeil, La fièvre et le délire me réveillaient soudain.
Oh ! combien vive au milieu des ténèbres La douce image m'apparaissait ; Les yeux fermés je la contemplais sous mes paupières.
Des frissons délicieux me couraient Le long des os. Mille pensées Fugaces et confuses tourbillonnaient
Dans mon âme, comme dans les rameaux Des bois antiques, le zéphire en passant Soulève un long et vague murmure.
Tandis que je me taisais et m'abandonnais, Que disais-tu, mon cœur, de voir partir Celle qui te faisait battre et souffrir ?
Je ne me sentis pas plutôt Brûler par la flamme de l'amour Que le souffle léger qui la tempérait s'évanouit.
Privé de sentiment, j'étais étendu, à l'aube ; Les chevaux qui devaient me priver d'elle Piaffaient au pied de la maison paternelle.
Et moi timide, immobile, novice,
LEOPARDI
Je tendais vers mon balcon dans l'obscurité
Une oreille avide et un regard vainement curieux,
Afin d'entendre sa voix, s'il devait sortir Quelque son de ses lèvres, les derniers pour moi. Sa voix ! car le Ciel, héjas ! m'enlevait le reste.
Que de fois une voix commune frappa alors Mon oreille incertaine ! Un frisson me saisit Et mon cœur se mita palpiter avec force.
Lorsque enfin la voix chère à mon cœur Se fut éloignée et que se fit entendre Le bruit des chevaux et des roues,
Je me sentis esseulé et je me blottis Palpitant dans mon lit et les yeux clos, Je pressai mon cœur de ma main et je soupirai.
Puis, traînant à travers la chambre silencieuse Mes genoux tremblants, je répétais :
« Quel autre objet pourra jamais toucher mon cœur? »
Son souvenir alors pénétra, très amer, En mon sein ; à chaque parole, à chaque ressemblance, Il me serrait le cœur.
Un long chagrin me fouillait la poitrine, Comme lorsque de l'Olympe tombe mélancoliquement Une pluie continue qui lave les champs.
Je ne te connaissais pas, Amour, Quand, ayant atteint deux fois neuf ans, Né pour les pleurs, vje fis mes premières armes.
Alors je méprisai tout plaisir, le sourire Des astres ne me charmait plus, ni le silence De la calme aurore, ni le verdoiement des prés.
Même je n'entendis plus dans mon sein La voix de la gloire qui naguère le réchauffait tant, Car l'amour en avait fait la demeure de la beauté.
Je ne portais plus mes regards vers mes études, Et elles m'apparaissaient vaines, elles qui jadis
- ^ ^ -= POESIES
Me faisaient trouver vain tout autre désir.
Comment fus- je si différent de moi-même Et comment cet amour m'enleva-t-il l'autre amour ? Hélas ! qu'en vérité nous sommes vains !
Seul mon cœur me plaisait, et avec mon cœur Enseveli dans une méditation sans fin.
Je veillais avec joie autour de ma douleur.
Je gardais mon regard dirigé vers la terre Et je ne souffrais pas que, même furtif et incertain, Il se portât sur un visage beau ou mal fait.
Car cette image pure et immaculée Empreinte en mon cœur, je craignais de la troubler, Comme par les vents est troublée l'onde d'un lac.
Le regret de n'avoir pas savoure pleinement Une joie, qui appesantit l'âme et qui change En poison le plaisir qui n'est plus,
Me tourmentait la poitrine Par la pensée des jours évanouis. La honte Ne me faisait pas encore sentir sa cruelle morsure.
Je fais serment au Ciel, à vous, Ames délicates, que nul désir bas ne me pénétra, Et que je brûlai d'un feu pur et sans souillure.
Ce feu dure encore, cette affection n'est pas éteinte ; Elle vit encore dans ma pensée la belle image Qui ne me donna jamais que des joies célestes,
Et de cela je me contente.
LEOPARDI
LE PASSEREAU SOLITAIRE 77 Passero solitario.
(Composé en 1819. — Publié en 1826.)
Du haut de la tour antique
Passereau solitaire, tu vas chantant
A la campagne tant que dure le jour ;
Et l'harmonie flotte à travers cette vallée.
Autour de toi le printemps éclate,
A travers les champs il tressaille
Au point qu'à cette vue le cœur s'attendrit.
Tu entends les moutons bêler
Et mugir les bœufs et les vaches.
Les autres oiseaux joyeux décrivent à l'en vi
Mille cercles dans le ciel où rien n'arrête leur vol.
Ils fêtent ainsi le meilleur de leur existence.
Toi, pensif, tu contemples tout cela à l'écart.
Tu n'as point de compagnon, le vol ne te réjouit pas,
Tu méprises l'allégresse, tu fuis les amusements.
Tu chantes et ainsi passe la fleur la plus belle
De l'année et de ton existence.
Hélas ! combien ton caractère ressemble au mien !
Ébats et rires, compagnons du jeune âge,
Et toi, amour, frère de la jeunesse,
Regrets amers des jours de la vieillesse,
Je ne sais pourquoi vous me laissez indifférent.
Bien plus, je fuis loin d'eux.
Errant et étranger dans mon pays natal,
Je laisse couler le printemps de ma vie.
— . • - „ J^ ■ > r- POESIES
Ce jour dont le soir est venu,
On a coutume de le fêter dans notre ville :
Écoute dans l'air serein le son des cloches,
Écoute les coups de fusil incessants,
Qui retentissent au loin de maison en maison.
Vêtue de fête, toute la jeunesse de la ville
Quitte ses demeures et se répand par les rues ;
Elle admire, elle est admirée,
Elle se réjouit dans son cœur.
Moi, solitaire, sortant
Dans ce coin lointain de campagne (1),
Je renvoie à un autre temps les plaisirs et les jeux.
Le soleil qui derrière les monts lointains descend
Après une journée sereine et se-nble s'attarder
Frappe mon regard perdu dans l'air brûlant
Et semble me dire que l'heureuse jeunesse s'achève.
O toi, solitaire oiselet, arrivé au soir
De la vie que t'accorderont les étoiles,
Tu ne te plaindras pas assurément de ton sort,
Car tous tes désirs te sont donnés par la nature.
Pour moi, si je n'obtiens pas d'éviter
Le seuil détesté de la vieillesse,
Quand j'aurai atteint cet âge
Où mes yeux seront fermés aux autres cœurs,
Où le monde leur paraîtra vide, et le jour qui vient
Plus ennuyeux et plus sombre que le jour présent,
Que me semblera-t-il de mes souhaits d'aujourd'hui?
Que penser ai-j e des années actuelles et de moi-mime?
Ah! je me repentirai et souvent,
iais avec regret, je me retournerai vers le passé. (1) La demeure de Leopardi était en pleine ville, vaste, tie toute en pierres.
LE SOIR D'UN JOUR DE FÊTE (1) La Sera del di di Festa.
(Composé en 1821. Publié en 1826.)
La nuit est douce, claire et sans vent,
Et la lune sereine se pose sur les toits
Et au milieu des champs et éclaire
Au loin chaque montagne. O ma mie,
Les sentiers se taisent et, à travers les balcons
Rares sont les lampes nocturnes qui luisent encore !
Tu dors, un songe charmant t'est survenu
Dans ta chambre paisible ; aucun souci
Ne te ronge. Tu ne sais plus quelle blessure
Tu m'as faite en plein cœur et tu n'y songes guère.
Tu dors et moi je viens saluer ce ciel
Qui semble si clément et l'antique
Nature toute-puissante qui me créa
Pour îa souffrance. « A toi, dit-elle,
Je refuse l'espérance, l'espérance elle-même ;
Tes yeux ne brilleront que par les larmes.
Ce fut un jour de fête aujourd'hui ; de tes amusements
Repose-toi. — Peut-être te souvient-il
En songe de tous ceux dont tu fis la conquête
Et de tous ceux qui te plurent. Mais pas de moi.
Je ne m'en flatte pas. Cependant je te demande
Combien de temps il me reste à vivre,
Je me roule sur le sol, je crie, je frémis.
(1) Force a été, pour ne pas grossir le volume, de supprimer quelques poésies ; ici se plaçait l'Infini.
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O jours horribles en ma si verte jeunesse !
Hélas! sur le chemin j'entends toute proche
Le chant solitaire de l'artisan qui rentre
En pleine nuit, à son logis, la fête finie.
Mon cœur se serre horriblement
En songeant comme tout passe en ce monde
Sans presque laisser de trace. Voici qu'a fui
Le jour de fête et qu'un jour ordinaire
Lui succède ; le temps emporte
Tous les incidents de la vie. Où est maintenant
Le bruit que firent les peuples anciens,
Où est le cri de nos fameux aïeux
Et l'immense empire de Rome et son fracas
Çui remplit la terre et l'océan ?
Tout est paix et silence ; le monde entier
Se recueille, et l'on ne s'occupe plus d'eux.
Dans mes premiers ans, à l'âge où l'on attend
Anxieusement le jour de fête, quand il était passé
Te pressais, dans mes douloureuses insomnies,
îs plumes de mon lit et dans la nuit avancée
Tn chant qu'on entendait par les sentiers
l'éteindre peu à peu dans le lointain
>éjà m'oppressait semblablement le cœur.
A LA LUNE Alla Luna.
(Composé en juillet 1920. Publié en 1826.)
gracieuse lune, il me souvient )ue, voici un an révolu, je venais
LEOPARDI
Plein d'angoisse sur ces collines t'admirer !
Tu planais alors comme aujourd'hui
Au-dessus de cette forêt que tu éclaires.
Mais ta face semblait voilée et tremblante
A mes yeux que trcublaient les larmes,
Car ma vie était tourmentée. Elle l'est encore
Et elle le demeure,
O ma lune chérie ! Et cependant
Le souvenir de ma douleur me plaît
Et j'aime à en évoquer le temps. Qu'il est doux
Dans la jeuuesse, alors que les espoirs sont longs
Et courts les souvenirs, de rappeler en sa mémoire
Les choses d'autrefois même tristes
Et dont on souffre encore !