‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 100 sur 219 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

répondit-elle : passer de chez un petit-maître au service d'une ht'roïne de théâtre, c'est être toujours dans le même monde. Nous liions de pair avec les gens de qualité. Nous avons des équipages comme eux, nous faisons aussi bonne chère; et dans le fond on doit nous confondre ensemble dans la vie civile. En effet, ajoutât-elle, à considérer un marquis et un comédien dans le cours d'une journée, c'est presque la même chose. Si le marquis, pendant les trois quarts du jour, est par son rang au-dessus du comédien, le comédien, pendant l'autre quart, s'élève encore davantage au-dessus du marquis par un rôle d'empereur ou de roi qu'il représente. Cela fait, ce me semble, une compensation de noblesse et de grandeur qui nous égale aux personnes de la cour. Oui vraiment, repris-je, vous êtes de niveau! sans contredit, les uns les autres. Peste! les comédiens ne sont pas des maroufles comme je le croyais, et vous me donnez une forte envie de servir de si honnêtes gens. Eh bien! repartit-elle, tu n'as qu'à revenir dans deux jours. Je rie te demande que ce temps-là pour disposer ma maîtresse à te prendre : je lui parlerai en ta faveur. J'ai quelque ascendant sur son esprit; je suis persuadée que je te ferai entrer ici.

Je remerciai Laure de sa bonne volonté. Je lui témoignai que i"en étais pénétré de reconnaissance, et je l'en assurai avec des transports qui ne lui permirent pas d'en douter. Nouseûmestous deux un assez long entretien, qui aurait encore duré, si un petit laquais ne fût venu dire à ma princesse qu'Arsérrie la demandait. Nous nous séparâmes. Je sortis de chez la comédienne, dans la douce espérance d'y avoir bientôt bouche à cour et je ne manquai pas d'y retourner deux jours après. Je t'attendais, me dit la suivante, pour t'assurer que tu es commensal dans cette maison. Viens, suis-moi ; je vais te présenter à ma maîtresse. A ces paroles, elle me mena dans un appartement composé de cinq à six pièces de plain-pied, toutes plus richement meublées les unes que les les autres.

Quel luxe! quelle magnificence! Je me crus chez une vicereine, ou, pour mieux dire, je m'imaginai voir toutes les richesses du monde amassées dans un même lieu. Il est vrai qu'il y en avait de plusieurs nations, et qu'on pouvait définir cet appartement le temple d'une déesse où chaque voyageur apportait pour offrande quelques raretés de son pays. J'aperçus la divinité assise sur un gros carreau de satin ; je la trouvai charmante, et grasse de la fumée des sacrifices. Elle était dans un déshabillé galant, et ses belles mains s'occupaient à préparer une coiffure nouvelle pour jouer son rôle ce jour-là. Madame, lui dit la soubrette, voici l'économe en question; je puis vous assurer que

VOUS ne sauriez avoir un meilleur sujet. Arsénié me regarda très attentivement, et j'eus le bonheur de ne lui pas déplaire. Comment donc, Laure, s'écria-t-elle, mais voilà un fort joli garçon! je prévois que je m'accommoderai bien de lui. Ensuite m'adressant la parole : Mon enfant, ajouta-t-elle, vous me convenez, et je n'ai qu'un mot à vous dire : vous serez content de moi si je le suis de vous Je lui répondis que je ferais tous mes efforts pour la servir à son gré. Comme je vis que nous étions d'accord, je sortis sur-le-champ pour aller chercher mes bardes, et je revins m'installer dans cette maison.

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