LIVRE TROISIÈME
Il se leva et s'habilla fort tranquillement entre onze heures et midi; puis il sortit, en me disant qu'il me dispensait de le suivre; mais j'étais trop tenté de voir ce qu'il deviendrait pour lui obéir. Je marchai sur ses pas jusqu'au pré de Saint-Jérôme, où j'aperçus don Lope de Velasco, qui l'attendait de pied ferme. Je me cachai pour les observer tous deux; et voici ce que je remarquai de loin. Ils se joignirent, et commencèrent à se battre un moment après. «Leur combat fut long. Us se poussèrent tour à tour l'un i autre avec beaucoup d'adresse et de vigueur. Cependant la victoire se déclara pour Lope : il perça mon maître, l'étendit par terre, et s'enfuit fort satisfait de s'être si bien vengé. Je courus au malheureux don Mathias; je le trouvai sans connaissance et presque déjà sans vie. Ce spectacle m'attendrit, et je ne pus m'empêcher de pleurer une mort à laquelle, sans y penser, j'avais servi d'instrument. Néanmoins, malgré ma douleur, je ne laissai pas de songer à mes petits intérêts. Je m'en retournai promptement à l'hôtel sans rien dire; je fis un paquet de mes bardes, où je mis par mégarde quelques nippes de mon maître; et quand j'eus porté cela chez le barbier, où mon habit d'homme à bonnes fortunes était iicore, je répandis dans la ville l'accident funeste dont j'avais té témoin. Je le contai à qui voulut l'entendre, et surtout je ne lanquai pas d'aller l'annoncer à Rodriguez. Il en parut moins iltligé qu'occupé des mesures qu'il avait à prendre là-dessus?<Il ssembla ses domestiques, leur ordonna de le suivre, et nous nous rendîmes tous au pré- de Saint-Jérôme. Nous enlevâmes don Mathias, qui respirait encore, mais qui mourut trois heures iprès qu'on l'eut transporté chez lui. Ainsi périt le seigneur don Mathias de Silva, pour s'être avisé de lire mal à propos des billets doux supposés.
IX. — Quelle personne il alla servir après la mort de don Mathias de Silva.
Quelques jours après les funérailles de don Mathias, tous ses domestiques furent payés et congédiés. J'établis mon domicile chez le petit barbier, avec qui je commençais à vivre dans une étroite liaison. Je m'y promettais plus d'agrément que chez Melendez. Comme je ne manquais pas d'argent, je ne me hâtai pointde chercher une nouvelle condition : d'ailleurs j'étais devenu difficile sur cela. Je ne voulais plus servir que des personnes hors du commun; encore avais-je résolu de bien examiner les
])Ostes quon m'offrirait. Je no croyais pas le meilleur trop bon pour moi, tant le valet d'un jeune seigneur me paraissait alors préférable aux autres valets!
En attendant que la fortune me présentât une maison telle que je m'imaginais la mériter, je pensai que je ne pouvais mieux faire que de consacrer mon oisiveté à ma belle Laure, que je n'avais point vue depuis que nous nous étions si plaisamment détrompés. Je n'osai m'hal3iller en don César de Ribera; je ne pouvais, sans passer pour un extravagant, mettre cet habit que pour me déguiser. Mais, outre que le mien n'avait pas encore l'air trop malpropre, j'étais bien chaussé et bien coiffé. Je me parai donc, à l'aide du barbier, d'une manière qui tenait un milieu entre don César et Gil Blas. Dans cet état je me rendis à la maison d'Arsénié. Je trouvai Laure seule dans la même salle où je lui avais déjà parlé. Ah! c'est vous, s'écria-t-elle aussitôt qu'elle m'aperçut; je vous croyais perdu. Il y a sept ou huit jours que je vous ai permis de me venir voir : vous n'abusez point, à ce que je vois, des libertés que les dames vous donnent.
Je m'excusai sur la mort de mon maître, sur les occupations que j'avais eues; et j'ajoutai fort poliment que, dans mes embarras mêmes, mon afcuable Laure avait toujours été présente à ma pensée. Cela étant, me dit-elle, je ne vous ferai plus de reproches, et je vous avouerai que j'ai aussi songé à vous. D'abord que j'ai appris le malheur de don Mathias, j'ai formé un projet qui ne vous déplaira peut-être point. Il y a longtemps que j'entends dire à ma maîtresse qu'elle veut avoir chez elle une espèce d'homme d'affaires, un garçon qui entende bien l'économie, et qui tienne un registre exact des sommes qu'on lui donnera pour faire la dépense de la maison. J'ai jeté les yeux sur Votre Seigneurie; il me semble que vous ne remplirez point mal cet emploi. Je sens, lui répondis-je, que je m'en acquitterai à merveille. J'ai lu les Économiques d'Aristote ; et pour tenir des registres, c'est mon fort... Mais, mon enfant, poursuivis-je, une difficulté m'empêche d'entrer au service d'Arsénié. Quelle difficulté? me dit Laure. J'ai juré, lui répliquai-je, de ne plus servir de bourgeois; j'en ai même juré par le Styx? Si Jupiter n'osait violer ce serment, jugez si un valet doit le respecter! Qu'appelles-tu des bourgeois? repartit fièrement la soubrette : pour qui prends-tu les comédiennes? Les. prends-tu pour des avocates ou pour des procureuses? Oh! sache, mon ami, que les comédiennes sont nobles, archinobles, par les alliances qu'elles contractent avec les grands seigneurs.
Sur ce pied-là, lui dis-je, mon infante, je puis accepter la place que vous me destinez; je ne dérogerai point. Non, sans doute,